Jean Lefebvre de Cheverus

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Jean Lefebvre de Cheverus
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Jean Lefebvre de Cheverus
Image illustrative de l'article Jean Lefebvre de Cheverus
Jean Lefebvre de Cheverus par Gilbert Stuart
Biographie
Naissance 28 janvier 1768
à Mayenne (France)
Ordination
sacerdotale
18 d√©cembre 1790
D√©c√®s 19 juillet 1836
à Bordeaux (France)
√Čv√™que de l'√Čglise catholique
Consécration
épiscopale
1er novembre 1810 par
Mgr John Carroll
Fonctions √©piscopales √Čv√™que de Boston (Massachusetts, √Čtats-Unis)
√Čv√™que de Montauban (France)
Archevêque de Bordeaux (France)
Cardinal de l'√Čglise catholique
Créé
cardinal
1er f√©vrier 1836 par le
pape Grégoire XVI
Titre cardinalice Cardinal-prêtre
de la Sainte-Trinité-des-Monts

Blason
(en) Notice sur catholic-hierarchy.org

Jean Lefebvre de Cheverus, de son nom complet : Jean-Louis-Anne-Magdeleine Lefebvre de Cheverus, n√© le 28 janvier 1768 √† Mayenne et mort le 19 juillet 1836 √† Bordeaux, est un cardinal fran√ßais, archev√™que de Bordeaux.

Sommaire

Origine

Son ascendance provient de la famille Lefebvre, une ancienne famille de magistrature établie en Mayenne[1]. Son père, Jean-Vincent de Cheverus[2] était juge général civil et de police à la barre ducale de Mayenne[3]. Il effectue ses études jusqu'à la quatrième au collège de Mayenne.

√Čtudes th√©ologiques

Il re√ßoit la tonsure en 1780[4], o√Ļ il devient prieur de Torb√©chet[5] malgr√© son jeune √Ęge. Il continue ses √©tudes litt√©raires √† Paris avec distinction au coll√®ge Louis-le-Grand √† Paris en 1781. S'√©tant destin√© √† l'√©tat eccl√©siastique, il √©tudia la th√©ologie au s√©minaire de Saint-Magloire, tenu par les oratoriens, et s'y lia avec l'abb√© de Maccarthy, qui √©tait du m√™me √Ęge et qui, se fit tant de r√©putation dans la chaire. Jacques-Andr√© √Čmery, sup√©rieur g√©n√©ral de la Compagnie des pr√™tres de Saint-Sulpice voulut lui offrir une place gratuite dans son s√©minaire ; mais le jeune de Cheverus √©tait trop attach√© aux directeurs de Saint-Magloire pour les quitter : la reconnaissance l'emp√™cha d'accepter.

Prêtre pendant la Révolution française

Il est ordonn√© diacre en octobre 1790[6], et n'avait pas vingt-trois ans lorsqu'il fut ordonn√© pr√™tre, le 18 d√©cembre 1790 par dispense sp√©ciale[7], √† la derni√®re ordination publique qui se soit, faite √† Paris avant la R√©volution fran√ßaise, le 18 d√©cembre 1790.

D√©j√† les biens du clerg√© √©taient envahis, la constitution civile du clerg√© d√©cr√©t√©e, le serment prescrit √† tous les eccl√©siastiques, sous peine de d√©ch√©ance ; le jeune pr√™tre retourna dans son dioc√®se[8].

Son oncle, cur√© de Mayenne, alors infirme et paralytique, le demanda comme coop√©rateur sous le titre de vicaire ; l'√©v√™que du Mans le nomma en m√™me temps chanoine de sa cath√©drale. Il refusa le serment le 12 f√©vrier 1791, exer√ßa son minist√®re en secret. Sa prudence d√©j√† connue et appr√©ci√©e avait port√© l'√©v√™que du Mans √† lui donner des pouvoirs de grand vicaire. √Ä la mort du cur√© de Notre-Dame de Mayenne, 24 janvier 1792, l'√©v√™que donne √† son neveu les pouvoirs de cur√© et de vicaire g√©n√©ral.

Oblig√© de quitter Mayenne au printemps de 1792, ainsi que tous les eccl√©siastiques inserment√©s du d√©partement, il eut ordre de se rendre √† Laval, o√Ļ il dut √™tre en surveillance et se pr√©senter chaque jour aux autorit√©s. Urbain-Ren√© de Herc√©, √©v√™que de Dol, √©tait √† leur t√™te. Le d√©cret du 26 ao√Ľt 1792 condamna √† la d√©portation les pr√™tres inserment√©s. On donna √† ceux de Laval des passeports pour se rendre en pays √©trangers ; Cheverus en prit un pour la Grande-Bretagne, et passa par Paris, o√Ļ il arriva au moment des massacres de septembre. Il se cacha pendant ces journ√©es, et partit bient√īt pour la Grande-Bretagne[9], sans conna√ģtre la langue de ce pays, et n'ayant pour toutes ressources que 500 francs.

Le gouvernement britannique accordait alors des secours aux pr√™tres fran√ßais r√©fugi√©s[10] ; Cheverus ne voulut pas en profiter, et il r√©ussit √† pourvoir lui-m√™me √† ses besoins, en se pla√ßant comme professeur de fran√ßais et de math√©matiques chez un ministre protestant qui tenait une pension. Au bout d'un an, il sut assez l'anglais pour se charger du service d'une chapelle catholique[11] et y faire des instructions[12]. En m√™me temps, on lui proposa de se mettre √† la t√™te d'un coll√®ge √† Cayenne.

L'Amérique

Heureusement il crut ne devoir pas accepter[13]. En 1795, l'abb√© Fran√ßois-Antoine Matignon, ancien docteur et professeur de Sorbonne, l'appela en Am√©rique (Nouvelle-Angleterre), o√Ļ son z√®le, ses vertus pourraient se d√©ployer sur un plus grand th√©√Ętre.

√Ä son arriv√©e √† Boston, le 3 octobre 1796], l'abb√© de Cheverus trouvait un champ immense ouvert √† son z√®le[14] Les esprits, divis√©s en plusieurs sectes religieuses, n'√©taient pas favorable √† ce qu'ils appelaient le papisme[15].

L'abbé de Cheverus s'appliquait aux études qui étaient le plus en honneur à Boston[16]

Mgr John Carroll, √©v√™que de Baltimore, inform√© de tant de vertus et de talents, lui proposa la cure de Sainte-Marie, √† Philadelphie ; mais il ne pouvait quitter Matignon, qui l'avait appel√© de Grande-Bretagne. Bient√īt il se livra avec un nouveau z√®le √† ses, travaux √©vang√©liques, en visitant les catholiques des environs de Boston, qui n'avaient point de pr√™tres, et passant jusqu'√† deux ou trois mois chez les Indiens de Passamaquoddy et de Penobscot[17].

Boston

Après avoir passé trois mois au milieu de ce peuple, l'abbé de Cheverus repartit pour Boston. La fièvre jaune s'était déclarée dans cette ville (1798), et déjà de nombreuses victimes avaient succombé[18].

Le nombre des fid√®les s'accrut bient√īt √† Boston : les protestants eux-m√™mes d√©siraient entendre les pr√©dications et assister aux c√©r√©monies si touchantes de l'√Čglise romaine. L'abb√© de Cheverus ouvrit donc une souscription pour b√Ętir une √©glise dans cette ville. Le premier des souscripteurs fut le pr√©sident des √Čtats-Unis, John Adams. Bient√īt la souscription fut couverte des noms les plus honorables, tant protestants que catholiques. L'abb√© de Cheverus √©leva les m√Ľrs jusqu'√† la concurrence des sommes d√©pos√©es entre ses mains ; mais, ces fonds √©puis√©s, il arr√™ta tous les travaux, et jamais ils ne furent repris et continues qu'en proportion des fonds qu'il avait re√ßus. La d√©dicace s'en fit le 29 septembre 1803, avec une pompe qui produisit les plus heureuses impressions. Parmi les conqu√™tes qu'il fit alors au catholicisme, il faut citer la dame Elizabeth Ann Seton, fondatrice, dans la suite de la premi√®re communaut√© de femmes des √Čtats-Unis.

Un retour en France ?

Après le concordat de 1801, sa famille et ses amis de France le pressaient de revenir dans sa patrie avec tous les prêtres exilés, il fut un moment près de céder à leurs instances, mais les besoins des catholiques de Boston, son attachement pour l'abbé Matignon et les raisons que lui donna Mgr Carroll, dans une lettre du 9 avril le décidèrent à rester[19].

Pendant qu'il se livrait aux travaux de son minist√®re, on lui adressa, des prisons de Northampton, une lettre qui l'appelait √† la plus p√©nible de toutes les fonctions eccl√©siastiques, Deux Irlandais catholiques, condamn√©s √† mort pour un crime qu'ils n'avaient pas commis, lui √©crivirent afin de r√©clamer l'assistance de son minist√®re. L'abb√© de Cheverus accourt, les console, et trouve les moyens d'adoucir ce que ce dernier moment a d'horrible. C'est la coutume aux √Čtats-Unis de conduire le condamn√© au temple pour qu'il y entende un discours fun√®bre imm√©diatement avant l'ex√©cution[20].

√Čv√™que de Boston

En 1808, Mgr Carroll demanda l'√©rection de quatre nouveaux si√®ges, dont un serait √† Boston pour toute la Nouvelle-Angleterre. Il avait d'abord propos√© l'abb√© Matignon, qui, par son √Ęge et sa r√©putation, semblait avoir des droits √† cette pr√©f√©rence. Mais le docteur, sans en pr√©venir son ami, dont il connaissait la modestie, fit tomber sur celui-ci ce choix honorable. Le 8 avril 1808, Pie VII donna le bref qui √©tablissait quatre nouveaux √©v√™ch√©s. Un des nouveaux √©v√™ques, le P. Concanen, √©v√™que de New York, devait porter les bulles ; mais comme il mourut √† Naples avant d'avoir pu se rendre dans son dioc√®se, les bulles n'arriv√®rent aux √Čtats-Unis qu'en 1810.

L'abb√© de Cheverus fut sacr√© √† Baltimore le 1er novembre 1810, et l'abb√© Matignon, son ma√ģtre et son guide, s'honora d'√™tre son aide et son second[21]. √Čv√™que comme missionnaire, il continuait les plus p√©nibles fonctions de son minist√®re, confessant, cat√©chisant, visitant les pauvres et les malades, ne craignant pas d'aller, en toutes saisons, √† toutes les heures du jour et de la nuit, porter √† plusieurs milles de distance ses aum√īnes.

Deux ou trois traits qu'on lit dans sa vie prouvent mieux comment l'évêque de Boston portait les vertus évangéliques[22].

Protecteur de la foi catholique

Au milieu de ses actes de charité, M. de Cheverus savait repousser les attaques des protestants contre la foi catholique. Il avait même recours quelquefois aux feuilles publiques pour confondre l'erreur ou dissiper les préventions, et il est permis de croire que les journalistes se félicitèrent d'avoir un tel confrère[23]. Quelquefois M. de Cheverus traduisait et lisait en chaire les plus beaux passages du Génie du Christianisme.

Le d√©part des √Čtats-Unis

Le 19 septembre 1818, il perdit l'abb√© Matignon. Ses occupations s'en accrurent, et sa sant√© m√™me en fut alt√©r√©e. L'√Čglise de France devait envier aux √Čtats-Unis un de ses enfants qui lui faisait tant d'honneur, et dont elle pouvait esp√©rer tant d'utiles services. Jean-Guillaume Hyde de Neuville, qui avait √©t√© t√©moin des travaux de M. de Cheverus et de son √©tat de souffrance, avait engag√© Louis XVIII √† le rappeler et √† le rendre au royaume auquel il appartenait par sa naissance.

Le 15 janvier 1825, le pr√©lat fut nomm√© √† l'√©v√™ch√© de Montauban. Il fut bl√Ęm√©, √† cette √©poque, m√™me par des hommes religieux d'avoir quitt√© un poste o√Ļ il faisait tant de bien, et o√Ļ son influence pouvait √™tre encore si salutaire[24].

Les habitants de Boston et plus de deux cents protestants des principaux de la ville y joignirent leurs instances et leurs r√©clamations[25]. Le roi n'accepta pas son refus, et chargea son grand aum√īnier d'insister avec force pour un prompt retour[26].

Apr√®s, ces diverses circonstances, l'√©v√™que d√©cida de rentrer dans sa patrie[27]. Enfin il quitta la ville au milieu des adieux : plus de quarante voitures l'attendaient √† la porte pour lui faire cort√®ge, et l'accompagn√®rent plusieurs lieues sur la route de New York, o√Ļ il s'embarqua √† bord du Paris, le 1er octobre 1823. La navigation fut d'abord heureuse ; mais √† l'entr√©e de la Manche, le b√Ętiment, surpris par une temp√™te, fut oblig√© de s'√©chouer au cap de la Hague. L'√©v√™que fut accueilli chez le cur√© d'Auderville, et, le lendemain, il officia √† la grande messe et pr√™cha √† v√™pres. Le clerg√© des environs vint le saluer.

Il se rendit √† Cherbourg, et de l√† √† Paris, o√Ļ il retrouva plusieurs de ses anciennes connaissances. Sa famille l'attendait avec impatience ; il visita tous ses parents, pr√™cha √† Mayenne, et √† Laval.

Il s'attendait √† recevoir ses bulles √† chaque instant, lorsqu'une nouvelle difficult√© vint en suspendre l'ex√©cution : on pr√©tendit qu'ayant √©t√© naturalis√© Am√©ricain, absent de France depuis plus de trente ans, il ne pouvait plus √™tre r√©put√© Fran√ßais, ni, par cons√©quent, promu √† un si√®ge dans le royaume[28]. Les bulles furent enregistr√©es sur-le-champ, et remises le soir m√™me √† l'√©v√™que, reconnu enfin pour Fran√ßais.

√Čv√™que de Montauban

Son entr√©e √† Montauban, le 28 juillet 1824, fut marqu√©e par d'√©clatants t√©moignages de joie et de respect. Les autorit√©s, les catholiques, les protestants, rivalis√®rent d'empressements et d'√©gards. Les ministres protestants vinrent le saluer[29].

Bient√īt la France apprit le d√©vouement de l'√©v√™que, lorsqu'on 1825, le Tarn d√©bord√© envahit les deux principaux faubourgs de Montauban. √Ä la premi√®re nouvelle du d√©sastre, le pr√©lat accourt sur les lieux, se porte partout o√Ļ il y a du danger, fait pr√©parer des barques pour ceux qui sont pr√®s de p√©rir[30].

Charles X, instruit de la conduite de M. de Cheverus, et des sacrifices qu'il avait faits dans cette circonstance, lui envoya 5 000 francs qui lui furent transmis avec une lettre du ministre, l'√©v√™que d'Hermopolis. Cette somme fut aussit√īt distribu√©e aux pauvres. En arrivant √† Montauban, il s'√©tait charg√© de faire lui-m√™me le pr√īne tous les dimanches √† la messe paroissiale[31].

Son ministère, marqué par de nombreuses conversions, fut de courte durée à Montauban.

√Čv√™que de Bordeaux

Charles Fran√ßois d‚ÄôAviau du Bois de Sansay, archev√™que de Bordeaux, mourut le 11 juillet 1826, laissant de longs regrets dans son dioc√®se ; M. de Cheverus fut choisi le 30 par ordonnance royale, comme le seul digne de le remplacer.

Peu de temps apr√®s, Charles X le fit pair de France. Apr√®s un court s√©jour √† Mayenne o√Ļ il pr√™cha √† Notre-Dame, √† la Visitation, √† l'h√īpital, il alla au Mans recevoir le pallium des mains de Mgr de la Myre, et repartit le lendemain pour sa ville √©piscopale. Cheverus arriva √† Bordeaux le 14 d√©cembre[32].

Il cr√©a une caisse de retraite eccl√©siastique, √©tablit les conf√©rences dioc√©saines, publia un nouveau rituel, fonda ou encouragea par ses aum√īnes l'Ňďuvre des bons livres, celle de la Mis√©ricorde, des Orphelins de Lorette, des Petits Savoyards, de la Sainte Famille.

Dans les divers voyages qu'il √©tait oblig√© d√©faire √† Paris, comme pair de France, il eut l'occasion de pr√™cher souvent. Invit√© √† parler le vendredi saint devant l'√Čcole polytechnique, on craign√ģt beaucoup qu'il ne p√Ľt se faire √©couter. Le duc de Rohan, Louis Fran√ßois Auguste de Rohan-Chabot, archev√™que de Besan√ßon, y avait √©chou√© l'ann√©e pr√©c√©dente : les √©l√®ves, par leur tumulte, l'avaient forc√© √† descendre de chaire[33]. Il accueillait ses pr√™tres avec bont√© quand ils venaient √† Bordeaux, et c'e√Ľt √©t√© le f√Ęcher que de ne pas s'asseoir √† sa table.

La vie politique ne fut pas toujours aussi heureuse ni aussi universellement acclamée[34].

Dans une circonstance grave, l'archev√™que de Bordeaux parut divis√© d'opinion avec ses coll√®gues ; c'√©tait au sujet des ordonnances du 16 juin 1828, M. de Cheverus, qui n'approuvait pas les ordonnances, ne fut pas cependant d'avis d'adopter le m√©moire pr√©sent√© alors au roi par le cardinal de Clermont-Tonnerre, au nom de l'√©piscopat. Il para√ģt qu'il trouvait quelques expressions de ce m√©moire trop vives et trop fortes.

Cette m√™me ann√©e, il fut fait conseiller d'√Čtat, autoris√© √† prendre part aux d√©lib√©rations du conseil et aux travaux des comit√©s divers dont il se compose. En 1830, le roi le nomma commandeur de l'ordre du Saint-Esprit [35]

Au milieu des troubles qui agit√®rent la France, deux mois apr√®s, son dioc√®se n'√©prouva point de ces secousses violentes qui forc√®rent des pr√©lats et des cur√©s √† s'√©loigner : le nouveau gouvernement eut d'abord l'id√©e de demander aux pr√™tres responsables, comme aux fonctionnaires publics, le serment de fid√©lit√©. D√®s le premier avis qu'en eut l'archev√™que de Bordeaux, il s'empressa d'√©crire √† un personnage puissant, lui fit sentir que cette mesure serait √©galement impolitique et d√©sastreuse, et qu'il s'ensuivrait une division semblable √† celle des pr√™tres jureurs et des pr√™tres inserment√©s de la premi√®re r√©volution. Sa lettre eut effet, et on ne songea plus √† demander le serment. On sait qu'apr√®s la r√©volution de 1830, la chambre des d√©put√©s priva de la pairie ceux qui l'avaient re√ßue de Charles X.

Plusieurs membres du gouvernement eurent le d√©sir, de r√©int√©grer l'archev√™que de Bordeaux dans sa dignit√© de pair de France, et de l'associer au nouvel ordre de choses. Il para√ģt m√™me que les d√©put√©s de la Gironde sollicitaient pour lui avec instances les faveurs du pouvoir, lorsque l'archev√™que voulut arr√™ter, d'un seul coup, toutes les tentatives, en faisant publier dans les journaux une note[36] Cette d√©claration d√©plut √©galement aux amis et aux ennemis du gouvernement. Pendant la captivit√© de la duchesse de Berry dans la citadelle de Blaye, il sollicita d'aller lui porter les consolations de son minist√®re, ne dissimulant pas ses sentiments pour Charles X[37]. Au reste, la plus parfaite intelligence r√©gnait entre les autorit√©s et lui[38].

Lors de l'invasion du chol√©ra, il offrit son palais aux malades, et, au-dessus de la porte, on inscrivit ces glorieuses paroles : Maison de secours. Un bruit sourd d'empoisonnement ayant circul√© parmi le peuple les autorit√©s s'adress√®rent √† l'archev√™que pour faire tomber ces bruits, et bient√īt on eut honte de les avoir accueillis ou r√©p√©t√©s. Il apaisa aussi une s√©dition au d√©p√īt de mendicit√©, et pr√©vint une r√©volte au fort du Ham.

D√®s 1832, il avait √©t√© question de lui pour un des chapeaux vacants ; mais l'occupation d'Anc√īne retarda la pr√©sentation. Enfin, le 1er f√©vrier 1836, le pape d√©clara le pr√©lat cardinal de la Trinit√© de Monte-Pincio. Il re√ßut la barrette le 9 mars. Croyant le moment favorable, il sollicita alors une gr√Ęce, la d√©livrance de Pierre-Denis, Comte de Peyronnet, son dioc√©sain, et celle de ses compagnons d'infortune. Le roi Louis-Philippe Ier lui protesta de sa bonne volont√© et de ses intentions bienveillantes mais tout s'arr√™ta l√† pour le moment.

Tombeau du cardinal de Cheverus dans la cathédrale Saint-André de Bordeaux.

Nommé cardinal, M. de Cheverus ne fut point ébloui, on le croira facilement, par cette éminente dignité. Au milieu de tant d'honneurs, il était profondément triste.

¬ę Qu'import√©, disait-il, d'√™tre envelopp√© apr√®s la mort, d'un suaire rouge, violet ou noir ? ¬Ľ

Apr√®s avoir pass√© quelques jours √† Mayenne en mars 1836[39], il partit pour retourner √† Bordeaux, o√Ļ on lui fit une r√©ception magnifique. Il √©tait aussi vivement sollicit√© de visiter son ancien dioc√®se de Montauban, et il y alla passer quelques jours. Sa pr√©sence y excita un v√©ritable enthousiasme, que les protestants eux-m√™mes semblaient partager.

La fin du cardinal

Le jour de la Pentec√īte, il promulgua dans sa m√©tropole de nouveaux statuts synodaux depuis longtemps attendus. Ce fut le dernier acte administratif du cardinal de Cheverus. Mais, depuis quelque temps, le pr√©lat avait le pressentiment de sa mort[40].

Le cardinal de Cheverus tomba malade au mois de juillet 1836, et il √©prouva une perturbation d'id√©es, une absence de m√©moire qui effray√®rent tous ses amis, et lui firent juger √† lui-m√™me que sa fin √©tait proche. Il ne songea qu'√† se pr√©parer √† son dernier passage, ajouta un codicille √† son testament, se confessa encore le 15, et le lendemain, √† cinq heures du matin, frapp√© d'une attaque d'apoplexie et de paralysie, il perdit toute connaissance. II expira le 19, le jour m√™me o√Ļ l'√Čglise c√©l√®bre la f√™te de Saint Vincent de Paul, dont il avait, sous tant de rapports, reproduit les vertus.

L'√©v√™que de La Rochelle pronon√ßa son oraison fun√®bre, qui n'a pas √©t√© imprim√©e. M. Villenave lut, le 17 avril 1837, √† la s√©ance publique de la Soci√©t√© de la morale chr√©tienne, dont il est vice-pr√©sident, un √©loge touchant du cardinal de Cheverus, qui fut vivement applaudi.

Un buste (Ňďuvre de David d'Angers) √† son effigie est inaugur√©e √† Mayenne le 8 ao√Ľt 1844 en pr√©sence des √©v√™ques du Mans et de P√©rigueux, de Mgr Georges, neveu du cardinal, et des autorit√©s d√©partementales[41].

Un vaisseau fut baptisé en 1855 du nom de Cardinal de Cheverus.

Bibliographie

Bibliographie ancienne

La première biographie du cardinal de Cheverus est due à l'abbé Hamon. Sa première édition date de 1837 et l'abbé Hamon la publia en prenant pour pseudonyme le nom de sa mère: Huen-Dubourg.

Louis-Gabriel Michaud √©crit en 1854 : "Il existe une Vie du cardinal de Cheverus, archev√™que de Bordeaux, 1 vol. in-8¬į. Cet ouvrage porte le nom de M. J. Huen-Dubourg, ancien professeur de th√©ologie, mais il est de M. Hamon, grand vicaire et sup√©rieur du s√©minaire de Bordeaux. Il a eu trois √©ditions et a √©t√© traduit deux fois en anglais, d'abord √† Philadelphie, par M. Walsh, auteur catholique et √©crivain distingu√© ; ensuite, √† Boston, par M. Stewart, auteur protestant. [42]"

L'Académie française a décerné à la Vie du cardinal de Cheverus de l'abbé Hamon un prix Montyon, sur le rapport de M. Abel-François Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie.

Cet ouvrage fera l'objet de nombreuses r√©√©ditions, la plus r√©cente datant de 2010 :

  • Vie du cardinal de Cheverus, Archev√™que de Bordeaux, . Abb√© Hamon, le cur√© de Saint-Sulpice. 1837. Perisse 1842. Lecoffre, 1858. Victor Lecoffre, 1883
  • Le Cardinal de Cheverus, archev√™que de Bordeaux.J. Huen-Dubourg. P√©risse. Paris & Lyon. 1837.
  • Life of the Cardinal de Cheverus, Archbishop of Bordeaux, translated from the French by Robert M. Walsh. J. Huen-Dubourg. Philadelphie. Hooker & Claxton 1839.
  • Vie du Cardinal de Cheverus, par J. Huen-Dubourg; Auteur: Andr√©-Jean Hamon; √Čditeur: BiblioBazaar, 2010 (ISBN 1145995071, 9781145995079)

Le sermon prononc√© lors de la cons√©cration de M. de Cheverus √©v√™que de Boston a aussi √©t√© publi√© :

  • Sermon preached in the Catholic church of St. Peter, Baltimore, November 1st, 1810; on occasion of the consecration of the Rt. Rd. Dr. John Cheverus, bishop of Boston. Baltimore: Pr. for Bernard Dornin, by G. Dobbin and Murphy, 1810. de William Vincent Harold.

Plusieurs biographies paraitront plus tard :

  • Monsieur de Cheverus. Abb√© Barbier. Paris, Appert, 1842.
  • Le Cardinal de Cheverus. Tr√©butien. Amiens, 1876.
  • Le Cardinal de Cheverus. Blavien. Paris, 1896. Paru dans l'hebdomadaire "Les contemporains"
  • Une lettre √©crite en 1802 par le futur cardinal de Cheverus. Bertrand de Broussillon, Le Mans, impr. de Leguicheux-Gallienne, 1893, in-8 Őä, 13 p[43].
  • Le Cardinal de Cheverus. Godbert, Laval.
  • Sermon pour le centenaire du cardinal de Cheverus. Mayenne, 1936. Chanoine Herpin.

Bibliographie moderne

  • A Memorial to Bishop Cheverus with a Catalogue of the Books Given By Him to the Boston Athenaeum. Boston Atheneum, 1951 ;
  • Annabelle Melville, Jean Lefebvre De Cheverus. Milwaukee, WI: Bruce Publishing Co. 1958.  ;
  • Georges Picquenard, Vie et Ňďuvre du cardinal Lefebvre de Cheverus, 1968 ;
  • Henri Chandavoine, Jean Lefebvre de Cheverus (1768-1836), Chez l'Auteur , in-8, 1994, 104 p. ;
  • Christian de Jouvencel, Cardinal de Cheverus 1768-1836, Lettres et documents. 1 vol. (396 p.) : ill., fac-sim., couv. ill. ; 24 cm. 2005. Memodoc.

Notes et références

  1. ‚ÜĎ Les Lefebvre ou Le Febvre √©taient une vieille famille de robe, de bonne heure implant√©e en Mayenne. Le domaine de Chevrus, qui √©tait son berceau, existe toujours √† Saint-Hilaire-du-Maine, avec sa vieille tour, ses murs √©pais et une croix de pierre √† proximit√©.
  2. ‚ÜĎ N√© en 1739. Il se marie avec Anne Lemarchand des Noyers le 20 janvier 1766 √† Saint-Fraimbault (Orne). Les Le Marchand √©tait une famille notable, originaire d'Argentan, dont une branche s'√©tait √©tablie en Mayenne. Le p√®re d'Anne √©tait fermier g√©n√©ral du comte de Froulay de Tess√© et demeurait au petit ch√Ęteau de Tess√© √† Saint-Fraimbault (Orne). La m√®re d'Anne √©tait une Tripier, famille notable aux nombreuses ramifications. Anne Charlotte des Noyers est morte le 2 mars 1784 √† Notre-Dame de Mayenne.
  3. ‚ÜĎ Sa famille concentrait tous les pouvoirs de la ville de Mayenne. Louis-Ren√© Lefebvre de Cheverus, son oncle √©tait cur√© de Notre-Dame de Mayenne. M. Lefebvre de Champorin, aussi son oncle, √©tait maire.
  4. ‚ÜĎ des mains de Mgr Jean-Fran√ßois de Herc√©, √©v√™que de Dol.
  5. ‚ÜĎ Il n fut pourvu le 17 septembre 1779 de cette chapelle situ√©e en Saint-Georges-Buttavent avec le titre d'aum√īnier extraordinaire de Monsieur, fr√®re du roi.
  6. ‚ÜĎ Il √©tait alors ma√ģtre de conf√©rences √† Louis-le-Grand.
  7. ‚ÜĎ Par rapport √† l'√Ęge
  8. ‚ÜĎ Il y c√©l√©bra sa premi√®re messe la nuit de No√ęl.
  9. ‚ÜĎ Il embarque √† Calais le 11 septembre 1792.
  10. ‚ÜĎ Aux offres du gouvernement britannique il r√©pondit :

    ¬ę Le peu que je poss√®de me suffira jusqu'√† ce que je sache un peu la langue anglaise, et une fois que je la saurai,, je pourrai gagner ma vie, ne f√Ľt-ce qu'en travaillant des mains. ¬Ľ

  11. ‚ÜĎ Il l'obtint de l'√©v√™que de Londres la desservance d'une chapelle catholique qui devint bient√īt le centre d'une nouvelle paroisse.
  12. ‚ÜĎ La premi√®re fois qu'il pr√™cha en anglais, voulant s'assurer s'il avait √©t√© bien compris, il demanda √† un homme du peuple ce qu'il pensait de son sermon :

    ¬ę Votre sermon, r√©pond√ģt na√Įvement cet homme simple, n'√©tait pas connue les autres, il n'y avait pas un seul mot de dictionnaire, tous les mots se comprenaient tout seuls. ¬Ľ

    Jusque dans les dernières années de sa vie, Cheverus aimait à rappeler cette réponse à ses prêtres.
  13. ‚ÜĎ Il n'aurait point √©chapp√© √† la pers√©cution qui √©clata peu apr√®s contre les pr√™tres de la Guyane
  14. ‚ÜĎ C'√©tait un territoire de pr√®s de 180 lieues en long, et de 100 en largeur sur la surface duquel quelques catholiques √©taient diss√©min√©s au milieu des protestants.
  15. ‚ÜĎ Le Magasin mensuel de Boston d√©crit le d√©but de son apostolat, on voit un auteur protestant louer un pr√™tre catholique et rendre hommage √† ses vertus. Tant√īt c'est un dissident qui √©pie les d√©marches, observe les actions du jeune ap√ītre, et qui lui dit :

    ¬ę Je ne croyais pas qu'un ministre de votre religion p√Ľt √™tre un homme de bien ; je viens vous faire r√©paration d'honneur ; je vous d√©clare que je vous estime et v√©n√®re comme le plus vertueux que j'aie connu. ¬Ľ

    Ici c'est un pasteur protestant qui d√©sire attirer dans son parti l'abb√© de Cheverus et son digne ami qui, apr√®s une conf√©rence o√Ļ il leur fait part de ses objections et entend leurs r√©ponses, s'√©crie :

    ¬ę Ces hommes sont si savants, qu'il n'y a pas moyen d'argumenter avec eux ; leur vie est si pure et si √©vang√©lique, qu'il n'y a rien √† leur reprocher. ¬Ľ

    Ailleurs, frapp√© de l'estime et de la v√©n√©ration que M. de Cheverus et M. de Matignon s'√©taient concili√©es par leurs vertus, le m√™me journal fait cette r√©flexion dont personne ne contestera la justesse :

    ¬ę En voyant de tels hommes, qui peut douter s'il est permis √† la nature humaine d'approcher de la perfection de l'Homme-Dieu et de l'imiter de tr√®s pr√®s ? ¬Ľ

  16. ‚ÜĎ Il apprit si parfaitement l'anglais, dit un journal de cette ville,

    ¬ę qu'il √©tait devenu le ma√ģtre des difficult√©s de la langue : c'√©tait lui qui en connaissait le mieux les arrangements, les constructions et les √©tymologies. ¬Ľ

    II √©tait aussi tr√®s connaisseur dans la litt√©rature fran√ßaise, grecque et latine ; tous les jours il rafra√ģchissait sa m√©moire par la lecture des auteurs classiques.
  17. ‚ÜĎ Le tableau de ses missions a √©t√© peint par l'auteur de sa vie :

    ¬ę II partit sous la conduite d'un guide, √† pied, le b√Ęton √† la main, comme les premiers pr√©dicateurs de l'√Čvangile. Jamais il n'avait fait encore pareille route ; il fallait tout le courage d'un ap√ītre pour en supporter les peines. Une sombre for√™t, aucun chemin trac√©, des broussailles et les √©pin√©s, √† travers lesquelles il √©tait oblig√© de s'ouvrir un passage, et puis, apr√®s de longues fatigues, point d'autre nourriture que le morceau de pain qu'ils avaient pris √† leur d√©part, le soir, point d'autre lit que quelques branches d'arbre √©tendues par terre, et encore fallait-il allumer un grand feu tout autour pour √©loigner les serpents et autres animaux dangereux qui auraient pu, pendant le sommeil, leur donner la mort. Ils marchaient ainsi depuis plusieurs jours, lorsqu'un matin c'√©tait un dimanche, grand nombre de voix, chantant avec ensemble et harmonie, se font entendre, dans le lointain. M. de Cheverus √©coute, s'avance, et √† son grand √©tonnement, il discerne un chant qui lui est connu, la messe royale de Dumont, dont retentissent nos grandes √©glises et cath√©drales de France, dans nos plus belles solennit√©s. Quelle aimable surprise et que de douces √©motions son cŇďur √©prouva ! Il trouvait r√©unis √† la fois, dans cette sc√®ne, l'attendrissant et le sublime car quoi de plus attendrissant que devoir un peuple sauvage, sans pr√™tres depuis cinquante ans, et qui n'en est pas moins fid√®le √† solenniser le jour du Seigneur ; et quoi de plus sublime que ces chants sacr√©s, inspir√©s par l√† pi√©t√© seule, retentissant au loin dans cette immense et majestueuse for√™t, redits par tous les √©chos, en m√™me temps qu'ils √©taient port√©s au ciel par tous les cŇďurs ! ¬Ľ

  18. ‚ÜĎ On vit alors le missionnaire se multiplier pour secourir les malades, catholiques et protestants, s'acquittant aupr√®s d'eux de tous les soins d'un infirmier, et leur rendant les services les plus humiliants. On lui repr√©sente qu'il ne doit pas s'exposer ainsi :

    ¬ę II n'est pas n√©cessaire que je vive, r√©pond-il, mais il est n√©cessaire que les malades soient soign√©s les moribonds assist√©s. ¬Ľ

  19. ‚ÜĎ On sait qu'il fut vivement agit√© √† ce sujet ; son cŇďur le rappelait en France, son cŇďur le retenait en Am√©rique. Enfin, apr√®s de longues irr√©solutions, il annon√ßa √† ses ouailles, le dimanche d'apr√®s P√Ęques, qu'il resterait avec elles, partageant leur bonne et leur mauvaise fortune, qu'elles lui tiendraient lieu de tous ses parents et amis de France, dont il se privait pour elles.
  20. ‚ÜĎ L'homme √©vang√©lique, montant en chaire, aper√ßut une multitude de femmes accourues de toutes parts pour assister au supplice de ces infortun√©s. Alors, d'une voix forte et s√©v√®re, il pronon√ßa ce discours :

    ¬ę Les orateurs, s'√©crie-t-il, sont ordinairement flatt√©s d'avoir un auditoire nombreux, et moi j'ai honte de celui que j'ai sous les yeux. II y a donc des hommes pour qui la mort de leurs semblables est un spectacle de plaisir, un objet de curiosit√©. Mais vous, surtout, femmes, que venez-vous faire ici ? Est-ce pour essuyer les sueurs froides de la mort qui d√©coulent du visage de ces infortun√©s ? Est-ce pour √©prouver les √©motions douloureuses que cette sc√®ne doit inspirer √† toute √Ęme sensible ? Non, sans doute : c'est donc pour voir leurs angoisses et les voir d'un Ňďil sec, avide et empress√©. Ah ! j'ai honte pour vous ; vos yeux sont pleins d'homicide. Tous vous vantez d'√™tre sensibles, et vous dites que c'est la premi√®re vertu de la femme ; mais, si le supplice d'autrui est pour vous un plaisir et la mort d'un homme un amusement de curiosit√© qui vous attire, je ne dois plus croire √† la vertu ; vous oubliez votre sexe, vous en faites le d√©shonneur et l'opprobre ¬Ľ

  21. ‚ÜĎ Rien ne fut chang√© entre eux, si ce n'est que l'√©v√™que, forc√© de prendre la premi√®re place, t√Ęchait de faire compensation par un redoublement de soins et d'√©gards envers son digne ami.
  22. ‚ÜĎ Un jour, un pauvre marin, avant de partir pour un voyage de long cours, lui recommanda sa femme, qu'il laissait seule et sans appui. L'√©v√™que en prit soin comme de sa propre sŇďur, et cette pauvre femme √©tant tomb√©e malade, il se fit son infirmier, et lui rendit jusqu'aux services les plus humiliants. Au bout de plusieurs mois, le marin, √©tant revenu, trouva, en rentrant chez lui, l'√©v√™que de Boston, qui montait, charg√© de bois, √† la chambre de la malade, pour lui faire du feu et pr√©parer des rem√®des. Frapp√© d'admiration √† la vue de tant de charit√©, le marin tombe aux pieds de l'√©v√™que, les arrose de ses larmes, et ne sait comment dire sa reconnaissance. Cheverus le rel√®ve, l'embrasse, calme son √©motion et le rassure sur la maladie de sa femme. Vers le m√™me temps, il y avait, en dehors de la ville de Boston, un pauvre noir, infirme, couvert de plaies, sans ressources et gisant sur son grabat. L'√©v√™que le d√©couvre, se fait son infirmier, va tous les soirs, apr√®s la chute du jour, panser ses plaies, faire son lit et pourvoir √† tous ses besoins. Son humilit√© e√Ľt cach√© cette bonne Ňďuvre, sans la curiosit√© de sa servante qui, ayant remarqu√© que tous les matins son habit √©tait couvert de poussi√®re et de duvet, voulut savoir d'o√Ļ cela pouvait provenir. Elle suit de loin son ma√ģtre, et elle le voit entrer dans la cabane du pauvre noir ; alors elle s'approche, regarde √† travers les planches mal jointes, et quel est son √©tonnement, de voir l'√©v√™que allumer du feu, prendre entre ses bras le malade gisant sur le lit de douleur, l'√©tendre doucement pr√®s du brasier, panser ses plaies, lui donner √† manger, remuer sa couche pour la lui rendre plus douce, puis le reporter dans son lit, le couvrir, l'embrasser, en lui souhaitant une heureuse nuit, comme ferait la m√®re la plus tendre pour son enfant ch√©ri ! Apr√®s ces traits de bont√©, qui ne sont que quelques-uns entre mille, observe l'auteur de sa vie, on con√ßoit sans peine l'amour des fid√®les de Boston pour leur √©v√™que. La plupart des parents voulaient que leurs enfants, au bapt√™me, portassent le nom de Jean, parce que c'√©tait celui de M. de Cheverus. Un jour m√™me il arriva √† ce sujet un fait assez plaisant. L'√©v√™que ayant demand√©, selon l'usage, au parrain et √† la marraine : ¬ę Quel nom voulez-vous donner √† cet enfant ? - Jean Cheverus, √©v√™que, r√©pondirent-ils. - Pauvre enfant, dit le pr√©lat, Dieu te pr√©serve jamais de le devenir ! ¬Ľ M. de Cheverus a racont√© que l'√©loge qui l'avait le plus vivement touch√©, pendant son s√©jour √† Boston, fut le trait d'une femme protestante qui vint chez lui pour lui faire part des peines de son cŇďur. Il √©tait absent, et ayant aper√ßu sur son bureau un volume de lord Byron, elle attacha une √©pingle √† ce passage du Giaour : ¬ę Absoudre les p√©ch√©s des hommes, exempt toi-m√™me de crimes et de soucis, telle a √©t√© l'occupation de ta vie, depuis le berceau jusqu'√† la vieillesse. ¬Ľ - ¬ę Je commis un petit p√©ch√© d'orgueil, disait-il en riant, et je dus m'en confesser. ¬Ľ
  23. ‚ÜĎ Un Am√©ricain,- grand amateur de l'Antiquit√©, qui avait voyag√© en Italie, s'√©tait permis de plaisanter sur le culte des reliques, dans deux lettres adress√©es √† l'Anthologie mensuelle. Cheverus r√©pond dans le m√™me journal ; il fait appel aux propres sentiments du voyageur : ¬ę Le c√©l√®bre po√®te fran√ßais, lui dit-il, l'abb√© Delille, voyageant en Gr√®ce, √©crivait d'Ath√®nes √† une dame de Paris : ¬ę Ayant aper√ßu une fontaine de marbre dans la basse-cour d'une maison particuli√®re, je m'en approchai, et reconnaissant √† la belle sculpture que c'√©tait un reste d'un ancien et magnifique tombeau, je me prosternai, je baisai le marbre √† plusieurs reprises, et dans l'enthousiasme de mon adoration, j'en vins √† briser le seau d'un domestique qui avait eu l'irr√©v√©rence de venir y puiser de l'eau. La premi√®re fois que j'entrai √† Ath√®nes, les plus petites pierres d√©tach√©es d'anciennes ruines √©taient choses sacr√©es √† mes yeux, et je remplis toutes mes poches des petits morceaux de marbre que je pouvais trouver. ¬Ľ Telle √©tait la v√©n√©ration de l'abb√© Delille pour l'antiquit√© pa√Įenne ; et vous-m√™me, monsieur, qui √™tes un amateur de la belle litt√©rature, un admirateur de la savante antiquit√©, vous avez d√Ľ ressentir quelque chose du m√™me enthousiasme, en foulant sous vos pieds cette terre classique o√Ļ Virgile et Horace ont fait entendre leurs chants m√©lodieux, o√Ļ Cic√©ron pronon√ßait ses belles harangues, o√Ļ Tite-Live a √©crit son histoire, et en contemplant tous ces magnifiques restes de l'ancienne Rome. Eh quoi donc ? n'y a-t-il qu'√† l'√©gard des restes de l'antiquit√© religieuse et sacr√©e que toute esp√®ce d'enthousiasme devra √™tre improuv√©e ? On est saisi de respect pour un marbre antique, et on ne le sera pas pour les ossements des fondateurs de la foi ou ce qui a servi √† leur usage ! ¬Ľ
  24. ‚ÜĎ Mais il √©tait malade ; les m√©decins avaient d√©clar√© que le seul moyen de sauver sa vie √©tait de passer sous un ciel plus doux ; qu'autrement l'√Ępret√© du climat de Boston le conduirait au tombeau avant peu d'ann√©es. D'ailleurs le grand aum√īnier lui avait notifi√© la volont√© expresse du roi. Il refusa d'abord, suppliant Sa Majest√© de lui pardonner de faire ce qu'il croyait devant Dieu, √™tre son devoir...
  25. ‚ÜĎ Ne se doutant pas que le tableau m√™me qu'ils faisaient des vertus de l'√©v√™que devenait un obstacle au succ√®s de leur demande.
  26. ‚ÜĎ Cette lettre, dit son historien, arriva √† M. de Cheverus dans un moment o√Ļ il √©tait extr√™mement souffrant, o√Ļ les m√©decins, apr√®s une √©tude s√©rieuse de son √©tat, venaient de lui d√©clarer qu'il √©tait impossible que sa sant√© support√Ęt un second hiver sous le ciel rigoureux de Boston.
  27. ‚ÜĎ Avant de partir, voulant, selon ses expressions, ex√©cuter son testament, il donna au dioc√®se l'√©glise, la maison √©piscopale et le couvent des ursulines (qu'il avait fond√© en 1820), dont il avait la propri√©t√© ; il laissa aux √©v√™ques ses successeurs sa biblioth√®que, compos√©e des meilleurs ouvrages, et qui √©tait l'objet auquel il tenait le plus ; il distribua tout le reste de ce qui lui appartenait √† ses eccl√©siastiques, √† ses amis, aux indigents, et, comme il √©tait venu pauvre √† Boston, il voulut en repartir pauvre.
  28. ‚ÜĎ M. de Cheverus √©crivit aussit√īt au ministre que, si le roi de France, apr√®s l'avoir appel√© comme son sujet, refusait de le reconna√ģtre comme tel, il quittait Paris d√®s le lendemain matin, et renon√ßait pour toujours √† l'√©v√™ch√© de Montauban. Cette r√©solution trancha la difficult√©.
  29. ‚ÜĎ Ainsi inform√© qu'un maire est en querelle avec son cur√©, il va le trouver :

    ¬ę Monsieur, lui dit-il, j'ai un grand service √† vous demander ; vous me trouverez peut-√™tre indiscret, mais j'attends tout de votre obligeance. Le maire, hors de lui-m√™me et tout confus, proteste qu'il n'y a rien qu'il ne soit dispos√© √† faire pour un pr√©lat si v√©n√©r√©. ¬ę Eh bien, ce dit l'√©v√™que en se jetant √† son cou et en l'embrassant, le service que j'ai √† vous demander, c'est d'aller porter ce baiser de paix √† votre cur√©. ¬Ľ

    Le maire promit, tint parole, et la réconciliation, fut faite.
  30. ‚ÜĎ Il encourage les travailleurs, plus encore par ses exemples que par ses paroles, s'empresse d'ouvrir son palais √† pr√®s de trois cents victimes du fl√©au, les nourrit, pourvoit √† tous leurs besoins, et les sert de ses propres mains. Une pauvre femme reste √† la porte de l'√©v√™ch√© et n'ose point entrer, parce qu'elle est protestante ; l'√©v√™que l'apprend, court la chercher lui-m√™me : ¬ę Venez, lui dit-il, nous sommes tous fr√®res, surtout dans, le malheur ! ¬Ľ Et il la conduit dans les salles avec ses autres compagnes d'infortune.
  31. ‚ÜĎ Pendant le jubil√© de 1826, il redoubla ses instructions, et il re√ßut le bonheur de ramener √† Dieu un ancien religieux qui s'√©tait mari√© sous le r√®gne de la Terreur. Il lut sa r√©tractation en chaire, et pronon√ßa, √† ce sujet, un discours touchant, o√Ļ il d√©veloppa ces paroles de l'Eccl√©siastique :

    ¬ę Ne m√©prisez point l'homme qui se d√©tourne de son p√©ch√©, et ne lui faites pas de reproches : souvenez-vous que nous sommes tous dignes de ch√Ętiment. ¬Ľ

  32. ‚ÜĎ Nous l'avons vu au milieu de nous, √©crivait √† l'√©poque de sa mort un de ses grands vicaires, tel qu'il avait √©t√© √† Boston et √† Montauban, inspirant l'amour par toutes les qualit√©s qui gagnent les cŇďurs, commandant le respect par les vertus les plus √©minentes.
  33. ‚ÜĎ Cheverus arrive, et prenant pour texte ces paroles de saint Paul : Au milieu de vous, je n'estime savoir autre chose que J√©sus crucifi√©,  ; il ajoute Si j'avais √† parler des sciences humaines, ce serait au milieu de cette savante √©cole, ce serait de vous-m√™mes, messieurs, que je viendrais prendre des le√ßons ; mais aujourd'hui il s'agit de la science de la croix ; c'est l√† nia science sp√©ciale, la science que j'√©tudie et pr√™che depuis quarante ans, parmi les nations civilis√©es comme parmi les peuplades sauvages, parce qu'elle on vient √©galement √† tous, et vous permettrez √† un vieil √©v√™que de vous communiquer le fruit de ses longues √©tudes. Un exorde aussi insinuant gagna tous les cŇďurs ; le silence le plus parfait ; l'attention la plus soutenue, l'int√©r√™t le plus vif accueillirent toutes les paroles du vieil √©v√™que.
  34. ‚ÜĎ Le candidat qu'il patronnait √† Mayenne, au nom de Charles X, le 21 avril 1828, √©choua et l'√©lu Prosper Delaunay, n√©gociant √† Laval, alla s'asseoir sur les bancs de l'opposition.
  35. ‚ÜĎ Le ministre de l'int√©rieur, Pierre-Denis, Comte de Peyronnet, lui annon√ßant cette promotion, lui √©crivait :

    ¬ę Le cordon bleu n'ajoutera rien √† vos vertus et √† votre m√©rite, mais il prouvera que le roi les conte na√ģt, les aime, et prend plaisir √† les honorer. ¬Ľ

  36. ‚ÜĎ

    ¬ę Sans approuver l'exclusion prononc√©e contre les pairs nomm√©s par le roi Charles X, je me r√©jouis de me trouver hors de la carri√®re politique. J'ai pris la ferme r√©solution de ne pas y entrer, et de n'accepter aucune place, aucune fonction. Je d√©sire rester au milieu de mon troupeau, et continuer √† y exercer un minist√®re de charit√©, de paix et d'union. Je pr√™cherai la soumission au gouvernement ; j'en donnerai l'exemple, et nous ne cesserons, mon clerg√© et moi en plus attach√© aux habitants de Bordeaux ; je les remercie de l'amiti√© qu'ils me t√©moignent. Le vŇďu de mon cŇďur est de vivre et de mourir au milieu d'eux, mais sans autres titres que ceux de leur archev√™que et de leur ami. ¬Ľ

  37. ‚ÜĎ

    ¬ę Je ne serais pas digne de voire estime, dit-il un jour aux autorit√©s de sa ville √©piscopale, si je vous cachais mes affections pour la famille d√©chue, et vous devriez me m√©priser comme un ingrat, puisque Charles X m'a combl√© de ses bont√©s. ¬Ľ

  38. ‚ÜĎ ¬ę Tout le monde me g√Ęte, disait-il ; on m'a toujours g√Ęt√©, je ne sais pourquoi. ¬Ľ
  39. ‚ÜĎ Dans la chaire de Notre-Dame, il ne parla que de la mort :

    ¬ę La plupart de ceux que j'ai connus autrefois dans cette ville ont disparu, dit-il ; c'est une le√ßon pour moi, qui m'apprend que je disparaitrai bient√īt ¬Ľ

    . √Ä Laval, o√Ļ il s√©journa du 23 au 25 mars chez son cousin M. Lefebvre-Champorin, il visita tous les √©tablissements religieux et hospitaliers et prit plusieurs fois la parole.
  40. ‚ÜĎ En nommant M. Georges, son neveu, grand vicaire, il lui avait dit :

    ¬ę Me voil√† sur mon d√©clin, et je sais que la vieillesse se fait facilement illusion : plus les faits s'affaiblissent, plus on se dissimule son impuissance. On se croit toujours capable, alors m√™me qu'il est √©vident que l'on ne l'est plus ; et cependant tout souffre, tout languit, la religion se perd, Je ne veux point que mon dioc√®se √©prouve ce malheur ; je veux donner ma d√©mission et me retirer, le jour m√™me o√Ļ je ne pourrai plus suffire a aux devoirs de ma place. Ce jour, je ne le discernerai pas moi-m√™me ; mais, en vous associant √† mon administration, je charge votre conscience du devoir de me le faire conna√ģtre. Si vous ne me le disiez pas, vous seriez responsable, devant Dieu, de tout le mal que je ferai, faute d'avoir √©t√© averti. ¬Ľ

  41. ‚ÜĎ L'artiste a repr√©sent√© le cardinal debout, √©tendant la main droite pour b√©nir, la main, gauche appuy√©e sur le livre des √Čvangiles o√Ļ sont grav√©s ces mots Laissez venir √† moi les petits enfants. Quatre bas-reliefs en bronze rappellent les principaux traits de sa charit√©. Cette statue a √©t√© reproduite en lithographie par Lucien No√ęl de la Touche, et par Jean-Baptiste Messager dans la Mayenne pittoresque.
  42. ‚ÜĎ Louis Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne: ou histoire, par ordre alphabetique, de la vie publique et privee de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs ecrits, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes. Chas Com, Volume 8, √Čditeur Desplaces, 1854, page 120
  43. ‚ÜĎ Extrait de l' Union historique et litt√©raire du Maine

Sources partielles

Sur les autres projets Wikimedia :

  • ¬ę Jean Lefebvre de Cheverus ¬Ľ, dans Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphab√©tique de la vie publique et priv√©e de tous les hommes avec la collaboration de plus de 300 savants et litt√©rateurs fran√ßais ou √©trangers, 2e √©dition, 1843-1865 [d√©tail de l‚Äô√©dition]
  • ¬ę Jean Lefebvre de Cheverus ¬Ľ, dans Alphonse-Victor Angot, Ferdinand Gaugain, Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne, Goupil, 1900-1910 [d√©tail de l‚Äô√©dition]


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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Jean Lefebvre de Cheverus de Wikipédia en français (auteurs)

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