Habib Bourguiba

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Habib Bourguiba
Habib Bourguiba
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Bourguiba 1960.jpg
Photo officielle du président Bourguiba (1960)

Mandats
1er président de la République tunisienne
25 juillet 1957 – 7 novembre 1987
(&&&&&&&&&&01106230 ans, 3 mois et 12 jours)
Élection 8 novembre 1959
RĂ©Ă©lection 8 novembre 1964
2 novembre 1969
3 novembre 1974
18 mars 1975 (prĂ©sident Ă  vie)
Premier ministre Bahi Ladgham
HĂ©di Nouira
Mohamed Mzali
Rachid Sfar
Zine el-Abidine Ben Ali
Prédécesseur Lamine Bey
(bey de Tunis)
Successeur Zine el-Abidine Ben Ali
2e Premier ministre tunisien
11 avril 1956 – 25 juillet 1957
Monarque Lamine Bey
Prédécesseur Tahar Ben Ammar
Successeur Bahi Ladgham (1969-1970)
Ministre des Affaires Ă©trangĂšres tunisien
15 avril 1956 – 29 juillet 1957
Monarque Lamine Bey
Premier ministre Lui-mĂȘme
Prédécesseur Poste créé
Successeur Sadok Mokaddem
Ministre de la DĂ©fense tunisien
15 avril 1956 – 29 juillet 1957
Monarque Lamine Bey
Premier ministre Lui-mĂȘme
Prédécesseur Poste créé
Successeur Bahi Ladgham
Biographie
Nom de naissance Habib Ben Ali Bourguiba
Date de naissance 3 aoĂ»t 1903
Lieu de naissance Flag of Tunisia.svg Monastir (RĂ©gence de Tunis)
Date de dĂ©cĂšs 6 avril 2000 (Ă  96 ans)
Lieu de décÚs Flag of Tunisia.svg Monastir (Tunisie)
Nationalité tunisienne
Parti politique NĂ©o-Destour puis Parti socialiste destourien
Conjoint Mathilde Lorain, dite Moufida
Wassila Ben Ammar
Enfants Habib Bourguiba Jr.
Hajer Bourguiba (fille adoptive)
DiplÎmé de Sorbonne
Profession Avocat
RĂ©sidence Palais de la RĂ©publique,
Carthage (présidence)

_Armoiries Tunisie 1956.gif Coat of arms of Tunisia.svg
Premiers ministres tunisiens
Présidents de la République tunisienne

Habib Bourguiba (Ű§Ù„Ű­ŰšÙŠŰš ŰšÙˆŰ±Ù‚ÙŠŰšŰ©), de son nom complet Habib Ben Ali Bourguiba, nĂ© probablement le 3 aoĂ»t 1903[1] Ă  Monastir et dĂ©cĂ©dĂ© le 6 avril 2000 Ă  Monastir, est un homme d’État tunisien.

Avocat formĂ© en France dans les annĂ©es 1920, il revient au pays et commence Ă  militer dans les milieux nationalistes. En 1934, Ă  l’ñge de 31 ans, il fonde le NĂ©o-Destour, fer-de-lance du mouvement pour l’indĂ©pendance de la Tunisie. Plusieurs fois arrĂȘtĂ© et exilĂ© par les autoritĂ©s du protectorat français, il choisit de nĂ©gocier avec la QuatriĂšme RĂ©publique, tout en faisant pression sur elle, pour atteindre son objectif. Une fois l’indĂ©pendance obtenue le 20 mars 1956, il s’emploie Ă  mettre sur pied un État moderne en mettant fin Ă  la monarchie et en proclamant la rĂ©publique dont il devient le premier prĂ©sident le 25 juillet 1957.

Parmi les prioritĂ©s de son action politique figurent le dĂ©veloppement de l’éducation, la dĂ©fense de l’égalitĂ© entre hommes et femmes, le dĂ©veloppement Ă©conomique et une politique Ă©trangĂšre Ă©quilibrĂ©e, ce qui en fait une exception parmi les dirigeants arabes. Ceci n’empĂȘche pas le dĂ©veloppement d’un culte de la personnalitĂ© autour de sa personne — il porte alors le titre de « combattant suprĂȘme Â» — et l’instauration d’un rĂ©gime de parti unique pendant une vingtaine d’annĂ©es. La fin de sa prĂ©sidence, marquĂ©e par sa santĂ© dĂ©clinante, la montĂ©e du clientĂ©lisme et de l’islamisme, se conclut par sa destitution, le 7 novembre 1987, Ă  l’initiative de son Premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali.

InstallĂ© par le nouveau rĂ©gime dans une rĂ©sidence Ă  Monastir, il meurt le 6 avril 2000 et repose dans le mausolĂ©e qu’il s’était fait construire.

Sommaire

Jeunesse

Bourguiba photographiĂ© en robe d’avocat en 1927

NĂ© officiellement en 1903 Ă  Monastir[1], Habib Bourguiba est le fils d’un officier de la garde que la France avait accordĂ©e au bey de Tunis. Il est le dernier de huit enfants issus d’une famille de condition modeste. Son pĂšre Ali et sa mĂšre Fatouma souhaitent qu’il reçoive une instruction moderne comme ses aĂźnĂ©s. Il effectue ses Ă©tudes primaires et obtient son certificat d’études primaires Ă  l’école sadikienne en 1913, annĂ©e de la mort de sa mĂšre[2]. Il entame ensuite ses Ă©tudes secondaires au prestigieux CollĂšge Sadiki de Tunis oĂč il dĂ©croche un brevet d’arabe avant de s’inscrire au LycĂ©e Carnot. Ses meilleurs amis sont alors Tahar Sfar et Bahri Guiga.

Il obtient son baccalaurĂ©at en 1924 puis s’inscrit Ă  la Sorbonne[3]. C’est Ă  Paris qu’il rencontre Mathilde Lefras. Alors que son pĂšre meurt en 1926, Mathilde lui donne un fils, Habib Bourguiba Jr., qui naĂźt le 9 avril 1927 (Ă  un mois de ses examens)[4]. Il obtient respectivement une licence en droit et le diplĂŽme supĂ©rieur d’études politiques de l’École libre des sciences politiques en 1927. Il rentre ensuite Ă  Tunis pour exercer le mĂ©tier d’avocat, parallĂšlement Ă  d’autres activitĂ©s, notamment politiques : il adhĂšre ainsi au Destour, parti qui milite en faveur de l’indĂ©pendance du pays.

Militant nationaliste

Dans ce cadre, il participe Ă  la rĂ©daction de nombreux articles dans les journaux nationalistes de l’époque comme La Voix du Tunisien et L’Étendard tunisien. Dans un article du 23 fĂ©vrier 1931, il explique que pour « un peuple sain, vigoureux, que les compĂ©titions internationales ou une crise momentanĂ©e ont forcĂ© Ă  accepter la tutelle d’un État fort, le contact d’une civilisation plus avancĂ©e dĂ©termine en lui une rĂ©action salutaire. Une vĂ©ritable rĂ©gĂ©nĂ©ration se produit en lui et, grĂące Ă  une judicieuse assimilation des principes et des mĂ©thodes de cette civilisation, il arrivera fatalement Ă  rĂ©aliser par Ă©tapes son Ă©mancipation dĂ©finitive Â»[5]. Lorsque le comitĂ© de rĂ©daction de La Voix du Tunisien dĂ©missionne, Bourguiba rejoint le nouveau journal, L'Action tunisienne, dont le premier numĂ©ro paraĂźt le 1er novembre 1932[5]. PrĂŽnant la laĂŻcitĂ©, il est suspendu comme d’autres journaux nationalistes le 31 mai 1933[6].

Installation de la section du NĂ©o-Destour Ă  BĂ©ja le 25 avril 1934

À la suite du congrĂšs du Destour, tenu le 12 mai 1933, Bourguiba devient membre de la commission exĂ©cutive du parti. Cependant, le 9 septembre, il en dĂ©missionne aprĂšs avoir fait l’objet de vives rĂ©primandes pour avoir fait partie d’une dĂ©lĂ©gation de dignitaires de Monastir qui s’était rendue au palais du bey, le 4 septembre, pour protester contre la dĂ©cision du gouverneur de la ville qui avait autorisĂ© l’inhumation du fils d’un naturalisĂ© dans le cimetiĂšre musulman de Monastir[7]. Il s’emploie, par la suite, Ă  expliquer les raisons de sa dĂ©mission de la commission exĂ©cutive jusqu’à ce qu’il dĂ©cide de rĂ©unir un congrĂšs extraordinaire du parti, le 2 mars 1934, Ă  Ksar Hellal. Ce congrĂšs se termine par la scission en deux branches du parti : l’une conservatrice, qui conserve le nom de Destour, et l’autre moderniste baptisĂ©e NĂ©o-Destour[8].

Ce nouveau parti est dirigĂ© par Mahmoud El Materi (prĂ©sident), Bourguiba (secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral), Tahar Sfar (secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral adjoint), M’hamed Bourguiba (trĂ©sorier) et Guiga (trĂ©sorier adjoint).

Espoirs et répression

Au milieu des annĂ©es 1930, aprĂšs la nomination de Marcel Peyrouton comme rĂ©sident gĂ©nĂ©ral de France en Tunisie, la rĂ©pression se fait plus violente dans le pays : Peyrouton interdit tous les journaux de gauche encore publiĂ©s, notamment le tunisien Tunis socialiste et les français L’HumanitĂ© et Le Populaire, le 1er septembre 1934[9]. Le 3 septembre, les militants nationalistes font l’objet de mesures d’éloignement dans le Sud tunisien : Bourguiba et certains de ses compagnons sont assignĂ©s Ă  rĂ©sidence Ă  KĂ©bili puis Ă  Bordj le BƓuf[10].

Cependant, la rĂ©sistance se poursuit sous diverses formes jusqu’à la remise en libertĂ© des leaders exilĂ©s. En mars 1936, Peyrouton est remplacĂ© par Armand Guillon alors que, le 3 mai, le Front populaire remporte les Ă©lections lĂ©gislatives françaises sous la conduite de LĂ©on Blum[11]. Cette victoire suscite un espoir dans le camp nationaliste car de nombreux militants ayant Ă©tudiĂ© dans les universitĂ©s françaises entretiennent de bonnes relations avec la gauche française.

Bourguiba rencontre ainsi Pierre ViĂ©not, sous-secrĂ©taire d’État aux Affaires Ă©trangĂšres, le 6 juillet 1936 Ă  Paris[12]. Cette entrevue est trĂšs mal vue en Tunisie : c’est pourquoi leurs entrevues ultĂ©rieures se font en secret. Mais la prudence des autoritĂ©s françaises s’oppose aux espoirs des militants tunisiens et certains pensent mĂȘme qu’il s’agit d’une illusion[13]. Le rĂ©sident gĂ©nĂ©ral en Tunisie parle Ă  la fin de l’annĂ©e 1936 de rĂ©formes et d’assimilation de la Tunisie. Ces propos sont Ă  l’origine de mouvement sociaux Ă©clatant au dĂ©but de l’annĂ©e 1937. ViĂ©not en voyage en Tunisie rĂ©agit en dĂ©clarant que « certains des intĂ©rĂȘts privĂ©s des Français de la Tunisie ne se confondent pas avec l’intĂ©rĂȘt de la France Â»[13]. Pendant ce temps Bourguiba se rend Ă  nouveau Ă  Paris puis Ă  la confĂ©rence sur l’abolition des capitulations tenue en avril 1937 Ă  Montreux (Suisse). Il y rencontre de nombreux leaders nationalistes arabes dont l’émir druze Chekib Arslan, l’AlgĂ©rien Messali Hadj et l’Égyptien Nahas Pacha[13].

Bourguiba et El Materi accueillant Abdelaziz Thñalbi à son retour d’exil en 1937

En juin 1937, le gouvernement Blum, dĂ©missionnaire, est remplacĂ© par le gouvernement de Camille Chautemps. Face aux atermoiements du gouvernement français, les nationalistes reprennent leur combat et s’emploient activement Ă  concrĂ©tiser leurs revendications. Dans ce contexte, Bourguiba souhaite qu’Abdelaziz ThĂąalbi, fondateur du Destour, rejoigne le NĂ©o-Destour.

Cela n’advenant pas, il fait escamoter la rĂ©union de conciliation prĂ©vue entre les dĂ©lĂ©gations du Destour et du NĂ©o-Destour puis s’emploie Ă  perturber les rassemblements publics de son adversaire[14]. À Mateur, les affrontements font des morts et des blessĂ©s mais Bourguiba rĂ©ussit Ă  s’imposer comme le seul leader du mouvement nationaliste et rejette dĂ©finitivement le nationalisme panarabe et anti-occidental. Ainsi, malgrĂ© le fait que l’atmosphĂšre devienne des plus tendues vers la fin de l’annĂ©e 1937, Bourguiba maintient le cap. En novembre, il explicite sa stratĂ©gie lors du deuxiĂšme congrĂšs du NĂ©o-Destour :

« L’indĂ©pendance ne se rĂ©alisera que selon trois formules :

  1. une révolution populaire, violente et généralisée, qui liquidera le protectorat
  2. une dĂ©faite militaire française au cours d’une guerre contre un autre État
  3. une solution pacifique, Ă  travers des Ă©tapes, avec l’aide de la France et sous son Ă©gide.

Le dĂ©sĂ©quilibre du rapport des forces entre le peuple tunisien et la France Ă©limine toutes les chances d’une victoire populaire. Une dĂ©faite militaire française n’aidera pas l’indĂ©pendance parce que nous tomberons dans les griffes d’un nouveau colonialisme. Donc, il ne nous reste que la voie de la dĂ©livrance pacifique sous l’égide de la France[15]. Â»

Alors que la base du parti s’agite et que la rĂ©pression fait sept morts Ă  Bizerte[5], Bourguiba choisit l’épreuve de force. En avril 1938, une manifestation prĂ©parĂ©e se dĂ©roule pacifiquement mais Bourguiba rudoie El Materi venu lui rendre compte : « Puisqu’il n’y a pas eu de sang, il faut recommencer. Il faut que le sang coule pour qu’on parle de nous[5]! Â» Le 9 avril, une fusillade fait quarante morts[16]. Le lendemain, Bourguiba et ses compagnons sont arrĂȘtĂ©s et dĂ©tenus Ă  la prison civile de Tunis oĂč Bourguiba fait l’objet d’un long interrogatoire. Le NĂ©o-Destour est dissous le 12 avril mais les militants continuent de se rĂ©unir dans la clandestinitĂ©. Quelques mois plus tard, El Materi dĂ©missionne de la prĂ©sidence du NĂ©o-Destour et Bourguiba le remplace[5]. Le 10 juin 1939, Bourguiba et ses compagnons sont inculpĂ©s pour conspiration contre la sĂ»retĂ© de l’État et incitation Ă  la guerre civile. Ils sont ensuite transfĂ©rĂ©s vers le pĂ©nitencier de TĂ©boursouk.

Seconde Guerre mondiale

Lorsque la Seconde Guerre mondiale Ă©clate, Bourguiba est transfĂ©rĂ©, Ă  bord d’un contre-torpilleur, au Fort Saint-Nicolas de Marseille (26 mai 1940[5]) oĂč il partage sa cellule avec HĂ©di Nouira. DĂ©jĂ  convaincu de l’issue de la guerre, il Ă©crit, le 10 aoĂ»t 1942, Ă  Habib Thameur, alors prĂ©sident par intĂ©rim du parti, pour dĂ©finir sa position :

«  L’Allemagne ne gagnera pas la guerre et ne peut la gagner. Entre les colosses russe et anglo-saxon, qui tiennent les mers et dont les possibilitĂ©s industrielles sont infinies, l’Allemagne sera broyĂ©e comme dans les mĂąchoires d’un Ă©tau irrĂ©sistible [...] L’ordre vous est donnĂ©, Ă  vous et aux militants, d’entrer en relation avec les Français gaullistes en vue de conjuguer notre action clandestine [...] Notre soutien doit ĂȘtre inconditionnel. C’est une question de vie ou de mort pour la Tunisie[15]. Â»

Il est ensuite transfĂ©rĂ© Ă  Lyon et enfermĂ© au Fort Montluc (18 novembre 1942) puis au Fort de Vancia jusqu’à ce que Klaus Barbie[17] le fasse relĂącher et le conduise Ă  Chalon-sur-SaĂŽne. Il est ensuite reçu avec tous les honneurs Ă  Rome en compagnie de Salah Ben Youssef et Slimane Ben Slimane, en janvier 1943, Ă  la demande de Benito Mussolini qui espĂšre l’utiliser pour affaiblir la rĂ©sistance française en Afrique du Nord. Le ministĂšre italien des Affaires Ă©trangĂšres essaie donc d’obtenir de lui une dĂ©claration en leur faveur. À la veille de son retour, il accepte de dĂ©livrer un message au peuple tunisien, par le biais de Radio Bari, le « mettant en garde contre tous les appĂ©tits Â». À son retour Ă  Tunis, le 8 avril 1943, il s’assure que son message de 1942 soit transmis Ă  toute la population et Ă  ses militants. Par sa position, il se dĂ©marque de la collaboration de certains militants avec l’occupant allemand (arrivĂ© en Tunisie Ă  la fin 1942) et Ă©chappe au sort du souverain tunisien, Moncef Bey, qui est dĂ©posĂ© Ă  la libĂ©ration, en mai 1943, par le gĂ©nĂ©ral Alphonse Juin sous l’accusation de collaboration[15]. Bourguiba est donc remis en libertĂ© par les Forces françaises libres le 23 juin.

C’est Ă  cette pĂ©riode qu’il fait la connaissance de Wassila Ben Ammar. Bourguiba est alors Ă©troitement surveillĂ© et ne se sent pas en mesure de reprendre l’initiative. Il sollicite l’autorisation d’accomplir le pĂšlerinage Ă  La Mecque. Cette requĂȘte, surprenante de sa part, est refusĂ©e par les autoritĂ©s françaises. Il dĂ©cide alors de s’enfuir en Égypte. Il traverse la frontiĂšre libyenne dĂ©guisĂ© en caravanier, le 23 mars 1945[5], et arrive au Caire en avril.

Lutte pour l’indĂ©pendance

Bourguiba se rend alors au siĂšge de la Ligue arabe en vue de rallier des soutiens Ă  la cause nationaliste tunisienne. Il part ensuite en Syrie et au Liban qui viennent d’obtenir leur indĂ©pendance. Conscient que la France n’a plus les mains libres, il va Ă  New York, en dĂ©cembre 1946, afin de faire connaĂźtre la cause de la Tunisie aux Nations unies[18]. Dans les annĂ©es qui suivent, Bourguiba visite de nombreux pays oĂč sa forte personnalitĂ© lui vaut un certain nombre de victoires diplomatiques.

Coiffé de son fez, discours de Bourguiba à Bizerte le 15 janvier 1952

Conscient de l’importance du combat Ă  l’intĂ©rieur du pays, il rentre Ă  Tunis le 8 septembre 1949[5] avant de s’embarquer de nouveau pour la France en vue de gagner des sympathisants au sein de la gauche française et de faire connaĂźtre davantage le mouvement nationaliste tunisien. Il y annonce un programme en sept points et, intĂ©ressĂ© par la premiĂšre expĂ©rience de pourparlers, apporte son soutien Ă  la participation de Ben Youssef au sein du cabinet de M’hamed Chenik formĂ© en vue des nĂ©gociations. Toutefois, les rĂ©sultats ne sont pas Ă  la mesure des attentes des nationalistes puisqu’ils dĂ©bouchent sur le mĂ©morandum du 15 dĂ©cembre 1951, signĂ© par Robert Schuman, oĂč est affirmĂ© « le caractĂšre dĂ©finitif du lien qui unit la France Ă  la Tunisie Â»[5]. Bourguiba rĂ©plique que va s’ouvrir « une Ăšre de rĂ©pression et de rĂ©sistance, avec son cortĂšge inĂ©vitable de deuils, de larmes et de rancune Â»[5]. Ceci constitue l’une des premiĂšres Ă©tincelles de la rĂ©volte armĂ©e qui Ă©clate le 18 janvier 1952, date Ă  laquelle se tient dans la clandestinitĂ© le congrĂšs extraordinaire du NĂ©o-Destour dont le rĂ©sident gĂ©nĂ©ral Jean de Hautecloque avait interdit l’organisation et qui allait rĂ©clamer l’indĂ©pendance. Face Ă  ce nouveau dĂ©fi, Bourguiba est Ă  nouveau arrĂȘtĂ© et Ă©loignĂ© dans le Sud tunisien, puis Ă  Tabarka et La Galite oĂč il passe deux annĂ©es en exil intĂ©rieur. Mais il conserve le contact, Ă  travers son Ă©pouse, avec les patriotes qu’il appelle Ă  la rĂ©sistance et Ă  la persĂ©vĂ©rance dans le combat. AprĂšs le rejet des rĂ©formes de Pierre Voizard, le 4 mars 1954, il est transfĂ©rĂ© sur l’üle de Groix.

Bain de foule durant une visite Ă  Mahdia
Bourguiba, Premier ministre, assiste Ă  un dĂ©filĂ© militaire aux cĂŽtĂ©s de Lamine Bey, du prince Fayçal et de Richard Nixon le 20 mars 1957

ArrivĂ© au pouvoir en France, le 18 juin, Pierre MendĂšs France effectue une visite surprise Ă  Tunis et prononce son fameux discours du 31 juillet dans lequel il annonce que son gouvernement reconnaĂźt unilatĂ©ralement l’autonomie interne de la Tunisie. Pendant ce temps, sous l’Ɠil d’un commissaire des Renseignements gĂ©nĂ©raux, Bourguiba reçoit toutes sortes de visites qu’organisent les reprĂ©sentants du NĂ©o-Destour Ă  Paris. Le 4 juillet, il partage sa journĂ©e entre une entrevue avec deux hommes politiques mandatĂ©s par MendĂšs France et des rĂ©ponses aux questions d’un envoyĂ© spĂ©cial du Monde[5]. Alors que le prĂ©sident du Conseil rentre de Carthage, Bourguiba est transfĂ©rĂ© au ChĂąteau de La FertĂ© Ă  Amilly (110 km de Paris).

Un gouvernement intĂ©rimaire est alors constituĂ© en vue des pourparlers avec la participation de trois membres du NĂ©o-Destour. Le 18 aoĂ»t s’ouvrent les nĂ©gociations. Bourguiba est autorisĂ© Ă  sĂ©journer Ă  l’hĂŽtel oĂč est hĂ©bergĂ©e la dĂ©lĂ©gation tunisienne. Cette derniĂšre lui rend compte quotidiennement des pourparlers et reçoit ses consignes[5]. Le gouvernement MendĂšs France tombe le 5 fĂ©vrier 1955 et c’est Edgar Faure qui conclut, le 29 mai, les accords sur l’autonomie interne. Le 1er juin, Bourguiba rentre triomphalement en Tunisie Ă  bord du paquebot Ville d’Alger. Arrivant de Marseille, il accoste Ă  La Goulette. Seul, il s’avance vers la passerelle en agitant de son bras levĂ© un grand mouchoir blanc pour saluer la foule. « Nous fĂ»mes des centaines de milliers Ă  l’acclamer, interminablement, dans un immense dĂ©lire Â» tĂ©moigne son ancien ministre Tahar Belkhodja[19]. Le 13 septembre, Ben Youssef, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du NĂ©o-Destour, rentre du Caire[5]. Un diffĂ©rend majeur Ă©clate alors entre Bourguiba et Ben Youssef pour qui les accords sur l’autonomie interne constituent un pas en arriĂšre. En effet, contrairement Ă  Bourguiba qui prĂŽne une indĂ©pendance obtenue pacifiquement, Ă  travers des Ă©tapes, « avec l’aide de la France et sous son Ă©gide Â», Ben Youssef soutient le panarabisme et souhaite l’indĂ©pendance totale et immĂ©diate. Le diffĂ©rend s’aggrave au point de provoquer une scission et des violences dans les rangs des militants et de fissurer l’unitĂ© nationale[20]. Celui-ci est finalement tranchĂ© au profit de Bourguiba lors du congrĂšs que le NĂ©o-Destour tient Ă  Sfax le 15 octobre 1955 ; les partisans de Ben Youssef sont Ă©cartĂ©s des instances du parti et des hautes fonctions de l’État[21]. Quelques mois plus tard, le gouvernement tunisien engage des pourparlers qui s’achĂšvent par la signature, le 20 mars 1956, du protocole consacrant l’indĂ©pendance. Le 22 mars, Bourguiba dĂ©finit son objectif suivant :

«  AprĂšs une pĂ©riode transitoire, toutes les forces françaises devront Ă©vacuer la Tunisie, y compris Bizerte[22]. Â»

Président de la République

Fondateur de la Tunisie moderne

Le 8 avril, il est procĂ©dĂ© Ă  l’élection de l’assemblĂ©e constituante dont Bourguiba devient pour quelques jours le prĂ©sident. Le jour mĂȘme, il rĂ©sume son projet pour le pays :

«  Nous ne saurions oublier que nous sommes des Arabes, que nous sommes enracinĂ©s dans la civilisation islamique, pas plus que nous ne pouvons nĂ©gliger le fait de vivre la seconde moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle. Nous tenons Ă  participer Ă  la marche de la civilisation et Ă  prendre place au cƓur de notre Ă©poque[23]. Â»

Le 14 avril, il est chargĂ© de former le premier gouvernement de la Tunisie indĂ©pendante dans lequel il prend Ă©galement en charge les portefeuilles des Affaires Ă©trangĂšres et de la DĂ©fense. AprĂšs avoir Ă©tĂ© Premier ministre de Lamine Bey, il dĂ©cide d’évincer le souverain et de proclamer le rĂ©gime rĂ©publicain le 25 juillet 1957. Il en est dĂ©signĂ© prĂ©sident avant d’ĂȘtre largement Ă©lu le 8 novembre 1959 (Ă©tant le seul candidat Ă  se prĂ©senter).

Discours de Bourguiba Ă  Sfax en 1958
Bourguiba à son bureau présidentiel

Le 8 fĂ©vrier 1958, l’armĂ©e française bombarde le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef et fait 72 morts et plusieurs blessĂ©s[24]. Le soir mĂȘme, Bourguiba annonce la « bataille de l’évacuation Â» de Bizerte : il proclame, le 12, l’interdiction de l’entrĂ©e du port Ă  tout navire de guerre français et, le 14, fait adopter par l’AssemblĂ©e nationale une loi abrogeant la convention de 1942 qui stipulait que « Bizerte ne faisait pas partie du territoire tunisien et Ă©tait un port français Â». GrĂące Ă  la pression diplomatique, il obtient de la France l’évacuation du territoire tunisien et la concentration de son armĂ©e sur la base de Bizerte. Trois ans plus tard, suite Ă  la meurtriĂšre crise de Bizerte, les nĂ©gociations aboutissent, le 15 octobre 1963, Ă  l’évacuation de la base[25].

Lors de la promulgation de la nouvelle constitution, le 1er juin 1959, Bourguiba Ă©voque de façon prĂ©monitoire l’époque des califes :

«  Tout dĂ©pendait des attitudes personnelles et des qualitĂ©s morales des responsables. Les seules limites de leur pouvoir dĂ©coulaient des prescriptions de la religion. Cela pour la compĂ©tence. Pour la durĂ©e, ils Ă©taient investis Ă  vie. Seule la mort mettait fin Ă  leur mandat. Ils pouvaient vieillir, devenir incapables d’assumer le pouvoir et tomber sous la coupe d’un entourage de courtisans et de crĂ©atures. C’était l’impasse, sans aucun moyen d’en sortir. La curĂ©e s’organisait[26]. Â»

Une fois les institutions en place, il entreprend de dĂ©barrasser le pays de toutes les sĂ©quelles de la pĂ©riode coloniale. Les rĂ©formes se succĂšdent pour mettre en place un État moderne, parachever la souverainetĂ© nationale et moderniser la sociĂ©tĂ© Ă  travers la propagation de l’enseignement et la promulgation du Code du statut personnel. Bien que l’islam reste la religion d’État (le prĂ©sident doit ĂȘtre de religion musulmane), le pouvoir des chefs religieux est grandement rĂ©duit. Les femmes accĂšdent Ă  un statut inĂ©dit dans le monde arabe, dĂ©passant mĂȘme celui des Françaises dans certains domaines. La polygamie est interdite, le divorce autorisĂ© et l’avortement lĂ©galisĂ©. Le pays est divisĂ© en quatorze gouvernorats dotĂ©s d’une administration moderne.

Couples Bourguiba et Kennedy Ă  la Maison Blanche en 1961

À contre-courant de ses voisins et homologues arabes, la prioritĂ© est donnĂ©e Ă  l’éducation et Ă  la santĂ© au dĂ©triment de l’armement. Il met en place un enseignement moderne et nomme l’écrivain Mahmoud Messadi au poste de ministre de l’Éducation nationale. Celui-ci met fin au double cursus d’enseignement coranique et occidentalisĂ©. L’école devient publique et gratuite. Bourguiba abolit Ă©galement le double circuit de la justice, met fin Ă  l’influence des religieux sur la magistrature et instaure des cours civiles. En fĂ©vrier 1961, il appelle ses concitoyens Ă  ne pas observer le jeĂ»ne du ramadan afin de mieux affronter et combattre le sous-dĂ©veloppement. En mars 1964, en plein ramadan, il enfonce le clou en buvant ostensiblement, Ă  la tĂ©lĂ©vision, un verre de jus d’orange en pleine journĂ©e[27],[28].

Le 20 dĂ©cembre 1962, le gouvernement annonce la dĂ©couverte d’un complot visant Ă  assassiner Bourguiba et organisĂ© par des militaires et quelques civils proches de Ben Youssef[29]. Tout est dĂ©couvert lorsque l’un des officiers, pris de remords, va trouver Bahi Ladgham, le lieutenant de Bourguiba, pour dĂ©noncer la conspiration et livrer ses complices. Il explique que des chars devaient sortir de la caserne d’El Aouina et investir le palais prĂ©sidentiel de Carthage. Au nombre des conjurĂ©s figurent le neveu de Mahmoud El Materi et le propre aide de camp du prĂ©sident. Lors du procĂšs, l’un des sous-officiers accusĂ©s dĂ©clare ne pas pardonner Ă  Bourguiba « de les avoir sacrifiĂ©s dans la bataille de Bizerte Â»[30]. CondamnĂ©s Ă  mort par le Tribunal militaire, 11 des coupables sont pendus. À cela s’ajoute l’interdiction du Parti communiste tunisien et de la revue La Tribune du progrĂšs proche de ce parti.

Expérience collectiviste

Bourguiba avec Ben Salah lors d’un meeting en 1963

Ahmed Ben Salah, Ă©toile montante du gouvernement et partisan d’une ligne socialiste, est progressivement protĂ©gĂ© des attaques des ministres tunisois par Bourguiba qui lui apporte son soutien : « Je suis personnellement responsable du plan que je couvre de mon autoritĂ©. DĂ©sormais, le plan sera l’Ɠuvre du parti Â»[31]. Ben Salah est ainsi cooptĂ©, le 17 novembre 1961, au bureau politique malgrĂ© son Ă©chec aux Ă©lections du comitĂ© central lors du congrĂšs de Sousse (1959)[32].

Le remariage de Bourguiba, le 12 avril 1962, avec Wassila Ben Ammar est une occasion manquĂ©e pour les Tunisois de limiter l’envahissement de Ben Salah. Car, le 6 fĂ©vrier 1963, Bourguiba proclame que la bataille contre le sous-dĂ©veloppement est « une lutte pour la dignitĂ© de l’homme et la gloire de la patrie [...] Dans ces conditions, la restriction des libertĂ©s et des privilĂšges de la propriĂ©tĂ© s’impose lorsqu’il convient d’en faire un usage plus productif et plus rentable pour la collectivitĂ© Â»[30]. En juin, lors d’une visite Ă  Sfax, il prĂ©cise :

«  Quant Ă  ceux qui s’érigent en dĂ©fenseurs de la libertĂ© individuelle, du secteur privĂ© et de la libre entreprise, nous disons que le plan sert l’intĂ©rĂȘt de tous. Dans notre situation, seule l’action collective est efficace[33]. Â»

Il s’attaque alors au secteur commercial : tous les circuits traditionnels sont brisĂ©s et remplacĂ©s par un rĂ©seau centralisĂ© d’offices d’État et de coopĂ©ratives. Il vise particuliĂšrement le nĂ©goce assurĂ© par les Djerbiens en qui Ben Salah voit une caste conservatrice. Le 28 avril 1964, Bourguiba demande l’ouverture de nĂ©gociations sur les terres agricoles dĂ©tenues par les Ă©trangers. En rĂ©ponse, le 2 mai, la France notifie la suspension de son aide financiĂšre. En consĂ©quence, le 12 mai, le prĂ©sident promulgue la nationalisation des terres. Ces derniĂšres, devenues domaines de l’État, comptent parmi les meilleures du pays. Le problĂšme est que les paysans renĂąclent Ă  s’intĂ©grer Ă  un tel systĂšme[33]. En effet, la bureaucratie affaiblit l’idĂ©ologie gouvernementale : tandis que certaines unitĂ©s restent en friche, d’autres se voient dotĂ©es de bien plus de travailleurs qu’il n’est nĂ©cessaire.

Le 30 septembre, la dĂ©valuation du dinar de 25 % s’impose Ă  la suite du premier plan quinquennal. Au congrĂšs de Bizerte, la stratĂ©gie collectiviste est pourtant confirmĂ©e par l’instauration de la coexistence de trois secteurs Ă©conomiques (public, privĂ© et coopĂ©ratif). Le NĂ©o-Destour est rebaptisĂ© Ă  cette occasion Parti socialiste destourien (PSD) et un comitĂ© central incluant tous les ministres, les gouverneurs, les responsables rĂ©gionaux du parti et certains hauts fonctionnaires est crĂ©Ă© sur le modĂšle des partis communistes. Quant au bureau politique, ses membres ne sont plus Ă©lus mais choisis par le prĂ©sident au sein du comitĂ© central. DĂšs la fin du congrĂšs, pour contrĂŽler davantage l’Union gĂ©nĂ©rale tunisienne du travail (UGTT), unique syndicat du pays, le PSD dĂ©cide de crĂ©er dans toutes les entreprises ses propres cellules professionnelles pour faire concurrence aux cellules syndicales. Le parti prĂ©sidentiel achĂšve ainsi sa prĂ©pondĂ©rance dans le pays. En juillet 1965, suite Ă  un accident sur un navire reliant Sfax aux Kerkennah, le leader de l’UGTT Habib Achour est arrĂȘtĂ© et remplacĂ© Ă  la tĂȘte du syndicat. DĂšs lors, la conjonction État-Parti et Bourguiba-Ben Salah « plonge la Tunisie dans une fuite en avant et un tourbillon de surenchĂšres qui occulteront les rĂ©alitĂ©s Ă©lĂ©mentaires Â»[34]. Ainsi, les premiers incidents se produisent le 15 dĂ©cembre Ă  M’saken : la population manifeste contre l’obligation pour 147 petits agriculteurs d’adhĂ©rer aux nouvelles coopĂ©ratives d’arbres fruitiers qui remplaceraient leurs 80 000 pieds d’oliviers. On procĂšde alors Ă  des dizaines d’arrestations et Ă  la dissolution des cellules du parti qui soutenaient les agriculteurs[35].

Durant cette pĂ©riode, Bourguiba se distingue de ses homologues arabes en matiĂšre de politique Ă©trangĂšre. Vingt ans avant le prĂ©sident Ă©gyptien Anouar el-Sadate, il prĂ©conise la normalisation des rapports avec IsraĂ«l. Lors d’une tournĂ©e au Proche-Orient, bravant Gamal Abdel Nasser, il rappelle dans un discours prononcĂ© Ă  JĂ©richo le 3 mars 1965[36] que « la politique du tout ou rien n’avait menĂ© en Palestine qu’à la dĂ©faite Â»[37]. Il propose par la mĂȘme Ă  l’ONU la crĂ©ation d’une fĂ©dĂ©ration entre les États arabes de la rĂ©gion et IsraĂ«l. En mai de la mĂȘme annĂ©e, rĂ©confortĂ© par le soutien de son opinion publique, il n’hĂ©site pas Ă  rompre avec la Ligue arabe.

Visite à Mahdia le 11 août 1967

Le 14 mars 1967, Bourguiba est victime d’une crise cardiaque. Tout le monde prend alors conscience qu’il peut disparaĂźtre et, Ă  partir de ce jour, pensera Ă  la succession. Le 5 juin, le dĂ©clenchement de la guerre des Six Jours provoque des Ă©meutes Ă  Tunis : le centre culturel amĂ©ricain, la Grande synagogue et des magasins de l’avenue de Londres sont pillĂ©s et incendiĂ©s. Le 25 janvier 1969, sommĂ©e de cĂ©der Ă  la coopĂ©rative toutes ses terres et ses vergers, la population de Ouardanine se rĂ©volte et tente de s’opposer aux tracteurs. Les forces de l’ordre ouvrent le feu et font deux morts et des dizaines de blessĂ©s[38]. Un peu partout, d’autres incidents Ă©clatent pour les mĂȘmes raisons : le refus de la collectivisation autoritaire. Le 3 aoĂ»t, Ben Salah prĂ©sente Ă  Bourguiba un projet de dĂ©cret-loi portant gĂ©nĂ©ralisation du systĂšme coopĂ©ratif dans l’agriculture mais Bourguiba, sur le conseil de certains ministres, refuse de le parapher. Le lendemain, il annonce :

«  On en arrive Ă  poser le problĂšme des limites du systĂšme coopĂ©ratif. Il est valable jusqu’à un certain degrĂ© au-delĂ  duquel l’équilibre est rompu[39]. Â»

Le 8 septembre, un communiquĂ© signifie Ă  Ben Salah son limogeage. Le 8 juin 1970, Bourguiba dĂ©clare au peuple tunisien :

«  Constitutionnellement le premier et unique responsable, c’est moi, Habib Bourguiba. Parce que je suis homme, donc sujet Ă  l’erreur, je me suis trompĂ©, je le dis en toute modestie. Je demande pardon au peuple et surtout aux militants qui ont souffert [...] Je sais qu’ils sont convaincus de ma bonne foi [...] mais j’ai Ă©tĂ© abusĂ© par un homme qui maniait le mensonge avec une adresse diabolique[40]. Â»

Le 16 aoĂ»t, prononçant un discours Ă  Monastir, il dĂ©nonce « un vaste complot qui visait Ă  l’instauration de la fascisation par la voie rĂ©volutionnaire Â»[40].

Réformes bloquées

Bourguiba prĂ©conise aussitĂŽt des rĂ©formes dans les structures de l’État et du PSD et remplace le bureau politique par une « commission supĂ©rieure du parti Â». NĂ©anmoins, dĂ©but aoĂ»t, il annonce mettre l’accent sur les problĂšmes sociaux et Ă©conomiques, insiste pour que justice soit rendue aux victimes du collectivisme et demande de taire les problĂšmes politiques[41]. La page socialiste Ă©tant tournĂ©e, le gouvernement est repris en main par le libĂ©ral HĂ©di Nouira. En janvier 1971, avant de partir se faire soigner aux États-Unis, Bourguiba signe un dĂ©cret dĂ©lĂ©guant ses prĂ©rogatives Ă  Nouira, ce qui consolide l’alliance entre Achour et Nouira qui s’oppose alors au ministre de l’IntĂ©rieur Ahmed Mestiri. Au congrĂšs de Monastir qui s’ouvre le 19 juin, Bourguiba, rentrĂ© aprĂšs six mois de soins Ă  l’étranger, dĂ©signe trois dauphins successifs : « C’est avec confiance que j’entrevois le jour oĂč, mon passage dans ce monde arrivant Ă  son terme, Nouira me succĂ©dera tout comme plus tard Mestiri et Masmoudi Â»[42]. Mais les assises adoptent une orientation qui ne semble pas plaire au prĂ©sident. AprĂšs une tentative de prise de contrĂŽle du parti par Mestiri, Bourguiba le suspend, ainsi que plusieurs de ses alliĂ©s, et dĂ©clare clos les travaux du comitĂ© central : « Il est non moins Ă©vident que, tant que je serai de ce monde, je serai maintenu Ă  la tĂȘte de l’État Â»[42].

En mai 1973, Bourguiba rencontre le prĂ©sident algĂ©rien Houari BoumĂ©diĂšne au Kef. Ce dernier lui dĂ©clare : « Le commencement, c’est l’union entre l’AlgĂ©rie et la Tunisie. Nous la ferons mĂ©thodiquement mais fermement [...] nous avancerons par Ă©tapes Â». Bourguiba, surpris par la proposition, suggĂšre : « L’AlgĂ©rie peut nous cĂ©der le Constantinois afin de rĂ©tablir un meilleur Ă©quilibre gĂ©ographique entre les deux pays Â». BoumĂ©diĂšne rĂ©torque : « Je vois que la Tunisie n’est pas encore mĂ»re pour l’union Â»[43]. Bourguiba, dans une dĂ©claration Ă  l’hebdomadaire Ă©gyptien El Moussaouar du 20 septembre, prĂ©cise sa pensĂ©e :

«  La crĂ©ation des États-Unis d’Afrique du Nord, entre la Tunisie, la Libye, l’AlgĂ©rie, le Maroc et la Mauritanie, se ferait par Ă©tapes, lentement et prudemment, et prendrait tout le temps qu’il faudrait : 10 ans ou 100 ans [...] La capitale de cette fĂ©dĂ©ration devrait ĂȘtre Kairouan, capitale spirituelle des musulmans depuis des siĂšcles et qui symboliserait ainsi le retour Ă  la gloire passĂ©e du monde islamique [...][44]. Â»

En janvier 1974, Bourguiba rencontre le leader libyen Mouammar Kadhafi Ă  Djerba. Ce dernier presse le prĂ©sident de procĂ©der Ă  une union entre la Tunisie et la Libye. À l’issue de leur entretien, le ministre tunisien des Affaires Ă©trangĂšres Mohamed Masmoudi lit une dĂ©claration commune : « Les deux pays formeront une seule rĂ©publique, la RĂ©publique arabe islamique, dotĂ©e d’une seule constitution, d’un seul drapeau, d’un seul prĂ©sident, d’une seule armĂ©e et des mĂȘmes organes exĂ©cutif, lĂ©gislatif et judiciaire. Un rĂ©fĂ©rendum sera organisĂ© le 18 janvier 1974 Â»[45]. À l’aĂ©roport, Bourguiba dĂ©clare aux journalistes :

«  Cette journĂ©e aura Ă©tĂ© historique, consacrant un demi-siĂšcle de lutte marquĂ©e par la constitution de la RĂ©publique arabe islamique, laquelle est appelĂ©e Ă  avoir un poids considĂ©rable, eu Ă©gard aux expĂ©riences, aux cadres et aux richesses dont elle dispose. Nous exprimons l’espoir de voir l’AlgĂ©rie, la Mauritanie et le Maroc se joindre Ă  la Libye et Ă  la Tunisie [...] Nous avons dĂ©cidĂ© d’organiser un rĂ©fĂ©rendum le plus tĂŽt possible, en principe le 18 janvier 1974. Toutefois, si la procĂ©dure, quant au rĂ©fĂ©rendum, exige un dĂ©lai, celui-ci pourrait avoir lieu le 20 mars, fĂȘte de l’indĂ©pendance [...] C’est ce que j’ai voulu proclamer Ă  tous les peuples d’Afrique du Nord. Nous formons le vƓu de voir les peuples du Machrek suivre notre exemple pour former une communautĂ© puissante et solide[46]. Â»

Toutefois, face aux oppositions qui se font jour aussi bien au sein du rĂ©gime qu’à l'Ă©tranger, Bourguiba est contraint de faire marche arriĂšre et d’abandonner le projet en prĂ©textant l’inconstitutionnalitĂ© du rĂ©fĂ©rendum. C’est dans ce contexte que le nouveau congrĂšs du PSD, convoquĂ© Ă  Monastir le 12 septembre, dĂ©cide d’amender la constitution de façon Ă  instituer la prĂ©sidence Ă  vie au bĂ©nĂ©fice de Bourguiba qui reçoit ce titre de la part de l’AssemblĂ©e nationale le 18 mars 1975[47]. En avril 1976, une rĂ©forme constitutionnelle confirme le Premier ministre comme son successeur constitutionnel. Durant l’automne, Bourguiba est frappĂ© par une nouvelle dĂ©pression, mal qui l’affecte pĂ©riodiquement depuis cinq ans. EnfermĂ© au palais prĂ©sidentiel de Carthage, il ne reçoit presque plus personne[48].

En matiĂšre Ă©conomique, l’État dirige encore prĂšs de 80 % de l’activitĂ© Ă©conomique du pays, ce qui l’implique dans la plupart des conflits sociaux. En effet, les entreprises sont le lieu d’un conflit permanent entre la cellule syndicale de l’UGTT et la cellule professionnelle du PSD.

En 1978, Bourguiba est contraint de condamner les accords de Camp David sous la pression de ses partenaires, ce qui, en contrepartie, vaudra à la Tunisie d’accueillir le siùge de la Ligue arabe puis celui de l’OLP[49].

Succession des crises

Quoiqu’elle connaisse, durant les annĂ©es 1970, une pĂ©riode de relance Ă©conomique grĂące Ă  l’adoption d’une politique de libĂ©ralisation de l’économie, la Tunisie n’est pas Ă  l’abri des convulsions politiques, sociales ou Ă©conomiques qui s’amplifient tout particuliĂšrement au milieu des annĂ©es 1980. Le clientĂ©lisme prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à Ă©touffer le dĂ©veloppement Ă©conomique et social du pays. La situation devient d’autant plus complexe que l’ñge avancĂ© de Bourguiba, l’aggravation de son Ă©tat de santĂ© et son incapacitĂ© Ă  gĂ©rer les affaires de l’État, attisent les convoitises de tous ceux qui, autour de lui, s’entre-dĂ©chirent pour la succession. Le pays s’engage ainsi dans une crise politique et sociale Ă©touffante et rendue encore plus grave par la dĂ©gradation de la situation Ă©conomique qui est perceptible Ă  travers la paralysie des rouages de l’État, aiguisant le sentiment d’inquiĂ©tude, de dĂ©sespoir et de perte de confiance.

Le 26 janvier 1978 intervient ce qu’on appellera le « Jeudi noir Â». À la suite d’un appel Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale de l’UGTT, des milliers de manifestants, des jeunes venus de la pĂ©riphĂ©rie de Tunis, convergent vers la mĂ©dina, les rues commerçantes du centre-ville et les quartiers bourgeois du BelvĂ©dĂšre et de Mutuelleville. Ils dressent des barricades, brisent des vitrines et mettent le feu Ă  des bĂątiments administratifs. À midi, Bourguiba signe l’ordre Ă  l’armĂ©e d’intervenir. On dĂ©nombre finalement des dizaines voire des centaines de morts selon les sources[50]. L’écrivain Mohsen Toumi avance : « Nos propres estimations, Ă  l’époque, recoupĂ©es par celles d’autres enquĂȘteurs, aboutiront Ă  200 morts au moins et 1 000 blessĂ©s Â»[51]. Dans l’aprĂšs-midi, Bourguiba dĂ©crĂšte l’état d’urgence et un couvre-feu qui dure prĂšs de trois mois. Abdelwahab Meddeb, autre Ă©crivain tunisien, conclut : « On s’étonne Ă  dĂ©couvrir que le carnage du 26 janvier 1978 prĂ©sente une scĂ©nographie rĂ©pressive ressemblant Ă  s’y mĂ©prendre Ă  celle qui se dĂ©ploya un certain 9 avril 1938. L’évĂ©nement, qui confirmait l’entrĂ©e du NĂ©o-Destour dans l’histoire, le 9 avril 1938, se projette sur l’évĂ©nement qui prĂ©lude Ă  sa sortie de l’histoire, le 26 janvier 1978 [...] Dans les deux cas, un processus politique Ă©chappait Ă  l’autoritĂ© du moment. Allant crescendo, il fallait en briser l’élan Â»[50]. Il faut attendre prĂšs de vingt mois aprĂšs le « Jeudi noir Â» pour que se tienne, le 5 septembre 1979, le nouveau congrĂšs du PSD. FidĂšle Ă  sa stratĂ©gie permanente visant Ă  ne pas rouvrir les blessures, Bourguiba donne pour consigne de tourner la page. Dans son discours d’ouverture, invoquant l’intĂ©rĂȘt national, il appelle « tous les Tunisiens, quelles que soient les divergences d’opinion et d’orientation, Ă  soutenir l’édifice Ă©tatique, instrument de la renaissance nationale, de la sĂ©curitĂ© et de la stabilitĂ© Â»[52]. Dans ce climat d’unitĂ© apparente, le congrĂšs se dĂ©roule dans l’ambiguĂŻtĂ© car le fossĂ© s’est encore Ă©largi entre le prĂ©sident et les faucons rejetant l’ouverture et le multipartisme au nom de l’unitĂ© nationale. Dans ce climat, le congrĂšs vote une rĂ©solution d’exclusion du PSD Ă  l’encontre d’Achour, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’UGTT, et de plusieurs ministres dĂ©missionnaires. Les faucons tentent ensuite d’imposer Nouira en le faisant Ă©lire secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du parti. AprĂšs intervention de Bourguiba, ces dĂ©cisions ne sont pas publiĂ©es et ne seront annoncĂ©es qu’une seule fois Ă  la radio nationale[52].

Au congrĂšs du PSD tenu en avril 1981, on assiste Ă  une proclamation historique de Bourguiba en faveur du pluralisme politique : « Le degrĂ© de maturitĂ© atteint par le peuple tunisien, les aspirations des jeunes et l’intĂ©rĂȘt qu’il y a Ă  faire participer tous les Tunisiens, quelles que soient leurs opinions Ă  l’intĂ©rieur ou Ă  l’extĂ©rieur du parti dans la prise de dĂ©cision, nous invitent Ă  dire que nous ne voyons pas d’objection Ă  ce que des organisations nationales politiques ou sociales voient le jour Â»[53]. Cette ouverture Ă©choue toutefois en raison de l’affrontement Ă©lectoral interne dans la capitale, Ă  l’occasion des Ă©lections lĂ©gislatives[54], et malgrĂ© les efforts du nouveau Premier ministre Mohamed Mzali. Du coup, la lutte pour la succession s’accentue. Dans ce contexte, Wassila Bourguiba dĂ©clare dans Jeune Afrique (28 fĂ©vrier 1982) : « Avec la constitution telle qu’elle est, la continuitĂ© est artificielle et le risque d’un rejet populaire n’est pas exclu. Le peuple tunisien respecte Bourguiba mais la vĂ©ritable continuitĂ© sera assurĂ©e lorsque l’Ɠuvre de Bourguiba sera poursuivie dĂ©mocratiquement par un prĂ©sident Ă©lu Â»[55]. Habib Achour confie au mĂȘme journal (11 aoĂ»t) : « Je suis pour la rĂ©vision de la constitution de maniĂšre Ă  ce que tous les candidats qui le souhaitent puissent se prĂ©senter librement Â»[55]. Bourguiba s’exĂ©cute en lĂ©galisant deux nouveaux partis politiques le 19 novembre 1983 : le Mouvement des dĂ©mocrates socialistes et le Parti de l’unitĂ© populaire issu d’anciens alliĂ©s de Ben Salah.

Habib Bourguiba aux cÎtés du Premier ministre Mohamed Mzali

Fin dĂ©cembre 1983, le gouvernement annonce l’augmentation des prix du pain et des cĂ©rĂ©ales. Les premiĂšres rĂ©actions fusent du sud : Douz, KĂ©bili, El Hamma, GabĂšs puis Kasserine se rĂ©voltent. Tunis et sa banlieue s’embrasent le 3 janvier et les Ă©meutes se poursuivent pendant trois jours malgrĂ© la proclamation de l’état d’urgence et le couvre-feu dĂ©crĂ©tĂ©s dĂšs le 1er janvier. Officiellement, ces nouveaux incidents font 70 morts[56]. Jeune Afrique du 18 janvier avance, d’aprĂšs son dĂ©compte effectuĂ© dans les hĂŽpitaux, le chiffre de 143 morts et d’un millier d’arrestations[56]. Le 6 janvier, Bourguiba convoque la tĂ©lĂ©vision et indique : « Toutes les augmentations sont annulĂ©es. Que Dieu bĂ©nisse le peuple tunisien Â»[57].

Ce coup de thĂ©Ăątre soulĂšve l’enthousiasme du pays. Paul Balta Ă©crit dans Le Monde du 10 janvier : « Les habitants des ceintures rouges de Tunis et des grandes villes, souvent au-dessous du seuil de la pauvretĂ©, qui rejoignent dans leur rĂ©volte les populations dĂ©shĂ©ritĂ©es du bled, ont manifestĂ© leur colĂšre plus violemment et en plus grand nombre que le 26 janvier 1978 Â»[56]. Mohamed Charfi estime le 27 janvier : « C’est une crise de sociĂ©tĂ© [...] Les transformations sociales n’ont pas Ă©tĂ© accompagnĂ©es de transformations politiques [...] d’oĂč la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est Ă  l’origine des problĂšmes de la crise du rĂ©gime Â»[56].

Mohsen Toumi dĂ©clare pour sa part : « Ceux que les communiquĂ©s officiels appellent des chĂŽmeurs, des oisifs, des Ă©lĂ©ments hostiles, c’est-Ă -dire les victimes du mal dĂ©veloppement [...] se trouvent en rupture organique avec tout ce qui compose l’establishment, pouvoir et opposition lĂ©gale confondus Â»[58]. Pourtant, le Premier ministre Mzali fait le vide autour de Bourguiba. En juillet 1985, Allala Laouiti, fidĂšle compagnon du prĂ©sident, est remplacĂ© par Mansour Skhiri et Ă©loignĂ© du palais prĂ©sidentiel tout comme Bourguiba Jr., conseiller Ă  la prĂ©sidence, qui est limogĂ© par son pĂšre le 7 janvier 1986. Pour tenter de rĂ©soudre la crise Ă©conomique qui s’aggrave, Bourguiba remplace Mzali et dĂ©signe, le 8 juillet, Rachid Sfar au poste de Premier ministre avec pour mission de mettre en Ɠuvre un plan d’ajustement structurel. Ces crises successives favorisent la montĂ©e de l’islamisme et alimentent la paranoĂŻa du prĂ©sident qui s’assure finalement le soutien du gĂ©nĂ©ral Zine el-Abidine Ben Ali qui est nommĂ© ministre de l’IntĂ©rieur puis promu Premier ministre en octobre 1987. CommencĂ© dans une atmosphĂšre de libĂ©ralisme et de laĂŻcisation de la sociĂ©tĂ© tunisienne, le rĂšgne de Bourguiba s’achĂšve dans une atmosphĂšre crĂ©pusculaire alimentĂ©e par la crise Ă©conomique et financiĂšre.

Destitution

Dans la nuit du 6 novembre 1987, un groupe de sept mĂ©decins tunisiens signent un rapport mĂ©dical qui certifie l’incapacitĂ© mentale du prĂ©sident. Ben Ali le dĂ©pose en s’appuyant sur l’article 57 de la constitution et prend en main le pays[59]. Dans leur livre Notre ami Ben Ali[60], les journalistes Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi racontent en ces termes la prise de pouvoir par Ben Ali :

«  Sept mĂ©decins dont deux militaires sont convoquĂ©s en pleine nuit, non pas au chevet du malade Bourguiba, mais au ministĂšre de l’IntĂ©rieur. Parmi eux se trouve l’actuel mĂ©decin du prĂ©sident, le cardiologue et gĂ©nĂ©ral Mohamed Gueddiche. Ben Ali somme les reprĂ©sentants de la facultĂ© d’établir un avis mĂ©dical d’incapacitĂ© du prĂ©sident. « Je n’ai pas vu Bourguiba depuis deux ans Â» proteste un des mĂ©decins. « Cela ne fait rien ! Signe ! Â» tranche le gĂ©nĂ©ral Ben Ali. Â»

Dans sa dĂ©claration du lendemain matin, ce dernier rend hommage aux « Ă©normes sacrifices Â» consentis par Bourguiba, en compagnie d’hommes valeureux, au service de la libĂ©ration de la Tunisie et de son dĂ©veloppement. Élu prĂ©sident en 1989, il poursuivra la politique de Bourguiba dont il se positionne comme le fils spirituel, comblant ainsi les vƓux de Bourguiba qui dĂ©sire « gouverner aprĂšs sa mort Â».

Selon plusieurs sources[61], les services secrets italiens auraient jouĂ© un rĂŽle important dans la chute de Bourguiba. Dans un entretien Ă  La Repubblica du 11 octobre 1999[62], l’amiral Fulvio Martini (ancien directeur du SISMI) confirme cette hypothĂšse : « Tout a commencĂ© avec la visite en 1984 en AlgĂ©rie du prĂ©sident du Conseil italien Bettino Craxi Â» explique-t-il. « Les AlgĂ©riens, inquiets de la dĂ©stabilisation croissante en Tunisie, Ă©taient alors prĂȘts Ă  intervenir Â» dans ce pays en raison des menaces portĂ©es sur leurs intĂ©rĂȘts stratĂ©giques. Ainsi, l’armĂ©e algĂ©rienne aurait Ă©tĂ© prĂȘte Ă  envahir la partie du territoire tunisien oĂč transite le pipeline qui conduit le gaz naturel algĂ©rien jusqu’en Sicile. « En 1985, M. Craxi m’a demandĂ© de me rendre en AlgĂ©rie pour y rencontrer les services secrets [...] l’objectif Ă©tait d’éviter un coup de tĂȘte Â» algĂ©rien selon Martini. « Ă€ partir de ce moment a commencĂ© une longue opĂ©ration de politique Ă©trangĂšre dans laquelle les services secrets ont eu un rĂŽle extrĂȘmement important. À la fin, nous avons estimĂ© que le gĂ©nĂ©ral Ben Ali Ă©tait l’homme capable de garantir, mieux que Bourguiba, la stabilitĂ© en Tunisie Â» ajoute-t-il. « Nous avons proposĂ© cette solution aux AlgĂ©riens qui en ont parlĂ© aux Libyens. Je suis allĂ© en parler aux Français [...] Le chef des services secrets de l’époque, le gĂ©nĂ©ral RenĂ© Imbot, m’a traitĂ© avec arrogance et m’a dit que nous autres Italiens, nous ne devions pas nous mĂȘler de la Tunisie, qu’il s’agissait de l’empire français Â» affirme Martini[63]. Il s’agissait donc d’organiser un coup d’État, le plus invisible possible, et c’est ainsi que l’idĂ©e d’un « putsch mĂ©dical Â» aurait pris forme. L’Italie aurait garanti le ralliement du Premier ministre Ben Ali et ce choix aurait rencontrĂ© l’approbation des AlgĂ©riens ainsi que des Libyens. « C’est vrai, l’Italie a remplacĂ© Bourguiba par Ben Ali Â», conclut Martini alors que La Repubblica avait citĂ©, le 10 octobre 1999, un rapport exposĂ© le 6 octobre prĂ©cĂ©dent par Martini devant une commission parlementaire italienne. Pour sa part, Craxi dĂ©ment, ce mĂȘme 10 octobre, une participation des services secrets italiens Ă  l’accession au pouvoir de Ben Ali. « Il n’y a aucune manƓuvre ni interfĂ©rence italienne dans les Ă©vĂ©nements qui ont portĂ© le prĂ©sident Ben Ali au pouvoir en 1987 Â» affirme-t-il au bureau de l’AFP Ă  Tunis. Selon Le Monde, ces rĂ©vĂ©lations de Martini n’auraient toutefois pas convaincu les spĂ©cialistes car Craxi Ă©tait un ami de Bourguiba[64].

Fin de vie

Tombeau de Bourguiba dans son mausolée

Afin d’éviter sa rĂ©cupĂ©ration par des opposants, Bourguiba est Ă©vacuĂ© du palais prĂ©sidentiel de Carthage quelques jours plus tard pour Mornag, prĂšs de Tunis, oĂč il est assignĂ© Ă  rĂ©sidence avant d’ĂȘtre transfĂ©rĂ© le 22 octobre 1988 Ă  Monastir oĂč il vit avec le soutien d’une Ă©quipe mĂ©dicale[65]. Il se dit officiellement bien traitĂ© par le nouveau pouvoir. Souffrant de divers problĂšmes de santĂ©, dont des troubles de l’élocution et de l’attention, Bourguiba connaĂźt de graves problĂšmes de santĂ© Ă  la fin des annĂ©es 1990. Il reçoit parfois quelques visiteurs Ă©trangers et le prĂ©sident Ben Ali. Le 5 mars 2000, Bourguiba est hospitalisĂ© en urgence Ă  l’hĂŽpital militaire de Tunis Ă  la suite d’une pneumopathie. Son Ă©tat Ă©tant jugĂ© critique, il subit une ponction pleurale aux soins intensifs. Sa santĂ© s’étant amĂ©liorĂ©e, il quitte l’hĂŽpital le 13 mars pour regagner sa rĂ©sidence. Il y meurt le 6 avril Ă  9h50 Ă  l’ñge officiel de 96 ans[5],[66],[67]. Le prĂ©sident Ben Ali dĂ©cide un deuil national de sept jours alors que l’AlgĂ©rie dĂ©crĂšte un deuil de trois jours. Le prĂ©sident algĂ©rien Abdelaziz Bouteflika reconnaĂźt « l’une des personnalitĂ©s du Maghreb les plus marquantes du 20e siĂšcle dont l’Afrique et le monde peuvent s’enorgueillir Â» et le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ONU, Kofi Annan, rend hommage Ă  « l’homme de paix Â» et Ă  « l’architecte de l’Organisation de l’unitĂ© africaine Â»[68].

En fin d’aprĂšs-midi, sa dĂ©pouille est enveloppĂ©e dans un linceul blanc comme le veut la tradition et portĂ©e Ă  bout de bras par des membres de la Chabiba, organisation de jeunesse du Rassemblement constitutionnel dĂ©mocratique, reconnaissables Ă  leurs tuniques rouges ; elle est dĂ©posĂ©e au milieu de la cour de la maison familiale, recouverte du drapeau national et entourĂ©e de membres de la Chabiba[67]. Son fils Habib Jr., sa belle-fille et sa fille adoptive Hajer reçoivent les condolĂ©ances des notables de la ville et du gouvernorat[67]. Bourguiba est enterrĂ© le 8 avril, dans l’aprĂšs-midi, dans son mausolĂ©e. AprĂšs une brĂšve cĂ©rĂ©monie Ă  la mosquĂ©e Bourguiba, sa dĂ©pouille est transportĂ©e sur un affĂ»t de canon recouvert du drapeau national et tirĂ©e par un vĂ©hicule militaire encadrĂ© de dĂ©tachements de l’armĂ©e tunisienne. Parmi les personnalitĂ©s Ă©trangĂšres invitĂ©es figurent les prĂ©sidents français Jacques Chirac, algĂ©rien Abdelaziz Bouteflika, palestinien Yasser Arafat et Ă©gyptien Mohammed Hosni Moubarak. AprĂšs la mise en terre, le prĂ©sident Ben Ali prononce une oraison funĂšbre dans laquelle il salue le « combat loyal et dĂ©vouĂ© Â» de Bourguiba pour la Tunisie[69]. Les conditions des obsĂšques sont pourtant soumises Ă  la critique de la presse internationale qui pointent la briĂšvetĂ© de la cĂ©rĂ©monie, le peu d’invitĂ©s Ă©trangers et l’absence de retransmission Ă  la tĂ©lĂ©vision qui diffuse des cĂ©rĂ©monies animaliĂšres pendant le convoi funĂ©raire[70].

Vie privée

Article dĂ©taillĂ© : Famille Bourguiba.
Bourguiba en compagnie de Mathilde et Habib Jr. en 1956

En 1925, alors qu’il Ă©tudie Ă  Paris, Habib Bourguiba fait la connaissance de Mathilde Lefras qui devient sa logeuse. Elle lui donne son unique fils, Habib Bourguiba Jr. qui naĂźt en avril 1927, et l’épouse en aoĂ»t de la mĂȘme annĂ©e. AprĂšs l’indĂ©pendance de la Tunisie, elle adopte la nationalitĂ© tunisienne, se convertit Ă  l’islam et adopte le prĂ©nom de Moufida. Le couple divorce le 21 juillet 1961[71].

Le 12 avril 1962, il Ă©pouse Wassila Ben Ammar, une femme appartenant Ă  une famille de la bourgeoisie tunisoise qu’il frĂ©quente depuis 18 ans. Elle prend petit Ă  petit un rĂŽle politique de plus en plus important au fil de la dĂ©gradation de la santĂ© de son mari, ce qui lui vaut le titre de Majda (VĂ©nĂ©rable). Leur divorce, le 11 aoĂ»t 1986, par un simple communiquĂ© et sans que la procĂ©dure lĂ©gale soit respectĂ©e, contribue Ă  accĂ©lĂ©rer la chute du rĂ©gime.

Culte de la personnalité

Le 7 octobre 1961, dans un article d’Afrique Action, BĂ©chir Ben Yahmed, ancien secrĂ©taire d'État Ă  l’information, Ă©crit dĂ©jĂ  :

«  Le pouvoir personnel [est] dĂ©tenu par des hommes qui sont des prĂ©sidents de la RĂ©publique mais sont en fait des monarques sans le titre. Bourguiba dĂ©tient aujourd’hui, en droit et en fait, plus de pouvoirs que n’en avaient le bey et le rĂ©sident gĂ©nĂ©ral rĂ©unis[5]. Â»

AprĂšs sa chute, l’ancien ministre Tahar Belkhodja analyse ainsi le culte de la personnalitĂ© cultivĂ© par Bourguiba :

«  À ses yeux, la rĂ©publique se confondait avec l’État, Ă©manation et manifestation d’un pouvoir dont le parti unique Ă©tait l’instrument, le tout reposant sur sa propre personne. Le « combattant suprĂȘme Â» semble avoir adoptĂ© la devise d’Ibn Khaldoun : « La politique exige le pouvoir d’un seul Â» [...] Bourguiba a su ainsi forger son propre mythe, qui a Ă©tĂ© largement amplifiĂ© par l’imagination collective et aura modelĂ© pendant des dĂ©cennies le cours de l’histoire tunisienne[72]. Â»

Mausolée Bourguiba à Monastir

Ayant l’obsession de sa place dans l’histoire, Bourguiba s’emploie rapidement Ă  la traduire de toutes les façons possibles. À Monastir, dont il veut faire une « ville-souvenir Â», il se fait Ă©difier dĂšs les annĂ©es 1960, un mausolĂ©e de marbre blanc oĂč ses parents puis sa premiĂšre Ă©pouse Moufida sont inhumĂ©s. Sur la grande porte de bronze sont gravĂ©es trois titres rĂ©sumant sa vie : « Le combattant suprĂȘme Â», « Le bĂątisseur de la Tunisie nouvelle Â» et « Le libĂ©rateur de la femme Â». Bourguiba fait Ă©galement confectionner son cercueil dĂšs 1976 et prĂ©pare le dĂ©roulement de ses funĂ©railles : « DĂšs sa mort, Bourguiba Jr. devait informer une sĂ©rie de chefs d’État, dont il dresserait la liste, afin que le maximum d’entre eux puisse venir. Pour cela, il convenait de diffĂ©rer de deux jours, aprĂšs l’annonce de son dĂ©cĂšs, le dĂ©roulement des obsĂšques. Et surtout, parce qu’il fallait associer au deuil la Tunisie entiĂšre, son corps devait ĂȘtre amenĂ© lentement, solennellement, de Carthage Ă  Monastir. Ne laissant rien au hasard, il avait divisĂ© le parcours de 140 kilomĂštres entre les deux villes, de façon Ă  ce que chacun des vingt gouvernorats soit chargĂ© de faire transporter son cercueil sur une distance Ă©gale Â»[73]. Ce scĂ©nario ne sera finalement pas suivi. Outre sa figure de « combattant suprĂȘme Â» (mujahid al akbar), il se revendique Ă©galement comme « mujtahid suprĂȘme Â», Ă©tant par sa fonction de chef d’État l’imam de la communautĂ©[74].

Dans un discours dĂ©livrĂ© en juin 1973 Ă  GenĂšve, Ă  la confĂ©rence de l’OIT, il esquisse une dĂ©finition de son rĂŽle historique en tant que fondateur de la Tunisie moderne :

«  D’une poussiĂšre d’individus, d’un magma de tribus, de sous-tribus, tous courbĂ©s sous le joug de la rĂ©signation et du fatalisme, j’ai fait un peuple de citoyens. Mais j’ai peur de ce que j’ai appelĂ© un jour le « dĂ©mon des Numides Â», ce dĂ©mon qui pousse Ă  la dĂ©sunion, aux luttes intestines, qui nous a fait rater notre histoire aprĂšs la rĂ©volte de Jugurtha[75]. Â»

Statue de Bourguiba Ă  Tabarka

Allant dans le mĂȘme sens, il dĂ©clare le 12 avril 1975 aprĂšs sa dĂ©signation comme prĂ©sident Ă  vie :

«  Le fait de me dĂ©signer Ă  vie Ă  la tĂȘte de l’État ne peut ĂȘtre qu’un hommage de reconnaissance rendu aux yeux du monde entier Ă  un homme dont le nom s’identifie Ă  la Tunisie [...] Oui, j’ai nettoyĂ© le pays de toutes les tares qui l’enlaidissaient, j’en ai extirpĂ© les mauvaises coutumes, je l’ai libĂ©rĂ© du joug qui l’asservissait [...] Mon passage Ă  la tĂȘte de ce pays le marquera d’une empreinte indĂ©lĂ©bile pendant des siĂšcles[73]. Â»

Statue de Bourguiba Ă  Ksar Hellal

AprĂšs l’avĂšnement de la rĂ©publique, les symboles du « combattant suprĂȘme Â» se multiplient Ă  travers le pays. Ferryville, situĂ©e non loin de Bizerte, est rebaptisĂ©e Menzel Bourguiba. Des statues de lui sont par ailleurs Ă©rigĂ©es dans presque toutes les villes. Monastir Ă©tant le lieu de sa naissance, il s’y fait reprĂ©senter en collĂ©gien devant la mairie alors qu’à Tunis (place d’Afrique), c’est Ă  cheval qu’il se fait reprĂ©senter. Dans la salle du Conseil des ministres, au palais de Carthage, il installe les effigies de figures de l’histoire de la Tunisie parmi lesquelles Hannibal Barca et Ibn Khaldoun. Son propre buste devait figurer dans cette sĂ©rie[76]. AprĂšs sa destitution, les statues sont progressivement dĂ©boulonnĂ©es. Dans la nuit du 11 au 12 juin 1988, deux statues sont dĂ©boulonnĂ©es Ă  Kairouan et l’avenue Bourguiba rebaptisĂ©e avenue du 7-Novembre[77]. La statue Ă©questre de Tunis sera dĂ©boulonnĂ©e le 11 octobre puis dĂ©placĂ©e devant le port de La Goulette.

La quasi-totalitĂ© des villes de Tunisie possĂšdent une rue ou avenue portant le nom de Bourguiba dĂšs l’indĂ©pendance du pays. La plus cĂ©lĂšbre d’entre elles est l’avenue Habib Bourguiba situĂ©e Ă  Tunis. En 1965, il obtient mĂȘme, lors d’un voyage dans dix pays d’Afrique, qu’une avenue porte son nom dans chacune des capitales traversĂ©es.

À l’initiative de la mairie de Paris, une esplanade sur le quai d’Orsay, situĂ©e plus prĂ©cisĂ©ment entre l’avenue Bosquet et l’avenue de la Tour Maubourg, est inaugurĂ©e le 6 avril 2004 en prĂ©sence du maire Bertrand DelanoĂ«, d’Habib Bourguiba Jr. et de Moncer Rouissi, ambassadeur de Tunisie en France[78]. Il est Ă  noter que si des rues portent le nom de Tunis Ă  Paris et dans d’autres villes françaises, c’est la premiĂšre fois que le nom d’une personnalitĂ© tunisienne est portĂ© par une rue ou une place en France.

HĂ©ritage

Habib Bourguiba a conduit son pays Ă  l’indĂ©pendance puis fondĂ© la deuxiĂšme rĂ©publique civile du monde arabe aprĂšs celle du Liban[79]. Il a ensuite participĂ© Ă  la construction de l’État-nation en « tunisifiant Â» son pays. D’ailleurs, avant l’indĂ©pendance, le pays s’appelait RĂ©gence de Tunis et non pas Tunisie.

Pour l’ancien ministre Mohamed Charfi, les transformations postĂ©rieures de la sociĂ©tĂ© tunisienne induites par l’action de Bourguiba sont nombreuses : urbanisation, scolarisation, passage Ă  un autre modĂšle familial et libĂ©ration des femmes. Il insiste ainsi sur le rĂŽle jouĂ©, aprĂšs les grandes figures de la rĂ©forme tunisienne que sont Kheireddine Pacha et Tahar Haddad, par Bourguiba. « Si le sous-dĂ©veloppement est une maladie, Bourguiba aura su faire le juste diagnostic et mettre en Ɠuvre les remĂšdes efficaces Â»[80]. Toutefois, d’autres remettent en question l’ampleur des succĂšs obtenus dans cette bataille du dĂ©veloppement et le rĂŽle du seul Bourguiba dans ces Ă©volutions.

Bourguibisme

Bourguiba dĂ©veloppe Ă©galement sa propre doctrine qu’il appelle « bourguibisme Â» mais qui s’apparente au pragmatisme. Elle est basĂ©e sur le rĂ©alisme politique et Ă©conomique qui se fonde sur la croyance qu’« aucun domaine de la vie terrestre ne doit Ă©chapper au pouvoir humain de la raison Â»[81].

Variante locale du kĂ©malisme, elle est composĂ©e de l’affirmation de l’identitĂ© nationale tunisienne, construite dans la lutte contre les Ottomans et les Français, du libĂ©ralisme, d’un islam Ă©tatisĂ© et contrĂŽlĂ© et d’une totale indĂ©pendance vis-Ă -vis des politiques arabes. La politique des Ă©tapes en constitue la dimension principale. Bourguiba croyait en cette politique (contrairement au « tout ou rien Â» prĂŽnĂ© et encouragĂ© par certains) de l’action en fonction des possibilitĂ©s rĂ©elles et non des aspirations[36].

En rĂ©alitĂ©, elle permit Ă  Bourguiba une pleine libertĂ© d’action qui le conduisit Ă  un opportunisme politique lui permettant d’imposer aussi bien des percĂ©es audacieuses que des volte-face spectaculaires.

Code du statut personnel

Article dĂ©taillĂ© : Code du statut personnel.

Parmi ses acquis sociĂ©taux figure le Code du statut personnel (CSP) qui est adoptĂ© quelques mois aprĂšs sa prise du pouvoir. Son adoption coĂŻncide avec une reprĂ©sentation nationale disposĂ©e Ă  accepter le texte dans la lignĂ©e de l’Ɠuvre de Tahar Haddad. Ce code qui Ă©mancipe la femme, doublant ainsi le nombre des citoyens du pays, ne pouvait ĂȘtre accompli que contre la majoritĂ© de l’opinion publique de l’époque. Bourguiba l’a compris et est passĂ© Ă  l’acte alors mĂȘme qu’il n’avait pas encore instituĂ© la rĂ©publique. Car si de nombreux dignitaires religieux, comme Mohamed Fadhel Ben Achour, n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  soutenir que les dispositions du CSP constituent des interprĂ©tations possibles de l’islam (ijtihad), d’autres s’y opposĂšrent en estimant qu’elles violaient la norme islamique. Le Code du statut personnel constituerait donc l’essentiel de l’hĂ©ritage au point d’ĂȘtre devenu une sorte de bloc de consensus que les islamistes eux-mĂȘmes ne remettraient plus en cause publiquement[80].

Établissant un parallĂšle avec Mustafa Kemal AtatĂŒrk, Mohamed Charfi soutient que Bourguiba aurait eu la volontĂ© de rĂ©former la sociĂ©tĂ© « Ă  l’intĂ©rieur de l’islam Â» et non pas contre lui. Cette transformation de la sociĂ©tĂ© et sa modernisation Ă©tait accompagnĂ©e d’une action d’explication modulĂ©e selon les publics auxquels Bourguiba s’adressait. Cette dimension de rĂ©formateur est nĂ©anmoins remise en question par l’écrivaine HĂ©lĂ© BĂ©ji, qui souligne au contraire le caractĂšre transgressif de bien des gestes bourguibiens (notamment dans le domaine du statut de la femme)[80]. Dans ce cadre, Jean Daniel cite une conversation entre Bourguiba et Jacques Berque Ă  propos de l’islam. Pour Bourguiba, la religion, associĂ©e au parti du Destour, aurait historiquement favorisĂ© la colonisation de la Tunisie[80]. Charfi nuance cette idĂ©e en indiquant que la rupture indĂ©niable opĂ©rĂ©e par Bourguiba s’est faite davantage avec la sociĂ©tĂ© traditionnelle qu’avec l’islam en tant que tel.

Enseignement

DĂšs l’indĂ©pendance, l’accent est mis dĂ©libĂ©rĂ©ment sur le dĂ©veloppement du systĂšme Ă©ducatif. Le budget de l’État allouĂ© Ă  l’éducation nationale n’a cessĂ© de croĂźtre pour atteindre 32 % en 1976[82].

Les Ă©coles privĂ©es ont Ă©tĂ© maintenues mais soumises au rĂšglement de l’État. En 1958, l’enseignement arabe de l’UniversitĂ© Zitouna est unifiĂ© au systĂšme Ă©ducatif bilingue. DĂšs 1956 commence Ă  se construire l’édifice de l’enseignement supĂ©rieur (fondations d’universitĂ©s, d’instituts spĂ©cialisĂ©s, etc.).

Parti-État

Bourguiba, qui avançait la maturitĂ© du peuple tunisien pour conquĂ©rir l’indĂ©pendance, ne jugea pas la relĂšve assez prĂ©parĂ©e Ă  la dĂ©mocratie et au pluralisme et finit par s’octroyer la prĂ©sidence Ă  vie. Pour lui, « le peuple n’était pas encore mĂ»r pour la dĂ©mocratie Â» qui a Ă©tĂ© Ă©ludĂ©e au nom de l’unitĂ© qu’impliquait son projet. En consĂ©quence, une fois jetĂ©s les fondements d’un État tunisien moderne, Bourguiba se laissa peu Ă  peu « choir dans un autoritarisme paternaliste Â»[79]. Dans ce contexte, le PSD Ă©tait devenu un « alibi dans un dĂ©sert idĂ©ologique Â»[79]. Charles-AndrĂ© Julien y voit, quant Ă  lui, « une dĂ©mocratie conduite Â» que Bourguiba « pense par le haut Â». Cette formulation dissocie les deux composantes de la dĂ©mocratie : le jeu Ă©lectoral et l’enjeu social. La conception bourguibienne Ă©vacue du concept de dĂ©mocratie sa premiĂšre composante mais elle lui garde la seconde : son contenu rĂ©formiste.

Toutefois, les circonstances historiques ont pesĂ© lourdement dans la configuration du rĂ©gime politique bourguibien. La dĂ©mocratie, nĂ©e au siĂšcle du positivisme et du capitalisme montant, ne pouvait pas, malgrĂ© l’existence d’une Ă©lite politique formĂ©e en France, fleurir sur des structures mentales et Ă©conomiques fragilisĂ©es par le protectorat. Le parti unique et les rĂ©formes en profondeur qu’il a menĂ©es dans le cadre d’institutions sur mesure ont constituĂ© un dĂ©tour obligĂ© au dĂ©pens du consensus dĂ©mocratique. C’est le projet du dĂ©veloppement planifiĂ© (socialisme coopĂ©ratif) puis libĂ©ral du pays (capitalisme d'État), entrepris sous l’égide et avec les ressources de l’État bourguibien, qui a changĂ© la donne. C’est Ă  partir d’une petite bourgeoisie instruite et entreprenante, assise du parti et pourvoyeuse de l’État en cadres, qu’une riche classe d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires a vu le jour Ă  l’ombre du Parti-État. Ce dernier lui a assurĂ© la stabilitĂ© politique en arbitrant ses conflits avec un monde salariĂ© dotĂ© d’une puissante centrale syndicale. On peut alors comprendre qu’elle n’ait pas Ă©tĂ© vĂ©ritablement gĂȘnĂ©e par le rĂ©gime du parti unique, ni qu’elle ait Ă©tĂ© prĂ©occupĂ©e outre mesure par les rivalitĂ©s politiques, la rĂ©pression des forces conservatrices, l’interdiction des partis et la mise au pas de l’UGTT et de l’opposition estudiantine[80]. Les institutions dĂ©mocratiques n’étaient donc pas une nĂ©cessitĂ© politique pour la nouvelle bourgeoisie et ses Ă©lites dirigeantes qui ont grandi en symbiose avec un État-tuteur dont elles n’ont pas rejetĂ© l’autoritarisme car il tenait lieu de rĂ©gulateur politique.

Pouvoir d’un seul

Il est important de prĂ©ciser que, dans la conquĂȘte et l’exercice du pouvoir, il a systĂ©matiquement Ă©cartĂ© tous ses alliĂ©s devenus ses rivaux : Abdelaziz ThĂąalbi et Mohieddine Klibi qui reprĂ©sentent l’aile bourgeoise du Destour ; Salah Ben Youssef, le rival nassĂ©rien, qu’il fait assassiner en 1961[83] ; Tahar Ben Ammar qui signe le protocole de l’indĂ©pendance ; Ahmed Mestiri qui reprĂ©sente une ligne libĂ©rale au sein du parti au pouvoir ; Mahmoud El Materi, le premier prĂ©sident du NĂ©o-Destour, qui est diffamĂ© Ă  plusieurs reprises et, ayant perdu confiance en Bourguiba, se retire de lui-mĂȘme.

Accueil de Salah Ben Youssef à son retour d’exil en 1955

Pourtant, Bourguiba posa lui-mĂȘme le diagnostic des dangers de l’archaĂŻsme politique qui guettait le pays. Le 8 juin 1970, aprĂšs avoir constatĂ© que « l’expĂ©rience [rĂ©vĂšle] que la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul, aussi dĂ©vouĂ© soit-il, comporte des risques Â», il dĂ©crivit les grandes lignes de la rĂ©forme institutionnelle qu’il envisageait alors. Celle-ci portera, avait-il annoncĂ©, sur « des amendements [qui] rendront le gouvernement responsable devant le prĂ©sident de la RĂ©publique, mais aussi devant l’AssemblĂ©e nationale qui est issue du suffrage populaire. Ainsi, il sera loisible Ă  cette assemblĂ©e de dĂ©mettre un ministre ou le gouvernement par un vote dĂ©favorable [...]. D’autres modifications de la constitution allĂ©geront les responsabilitĂ©s qui sont assumĂ©es jusqu’ici par le prĂ©sident de la RĂ©publique et par lui seul. [...] AprĂšs quinze annĂ©es d’exercice du pouvoir, il est temps de rĂ©viser la constitution pour Ă©tablir une certaine collaboration entre le chef de l’État, l’AssemblĂ©e nationale et le peuple Â»[84]. Mais l’esprit de cette rĂ©forme n’ayant pas respectĂ© ces engagements, seul l’esprit de l’article 39 (instituant la prĂ©sidence Ă  vie) allait prĂ©valoir.

La fin de son rĂšgne est donc marquĂ©e par une guerre de succession, l’affaiblissement de la gauche et l’irruption du mouvement islamiste et le patrimonialisme.

Politique extérieure

Accueil de Bourguiba Ă  New York en 1961

Enfin, dans le domaine des relations extĂ©rieures, Jean Lacouture indique que la relation de Bourguiba avec la France ne doit pas faire oublier qu’il entretenait aussi des rapports, mĂȘme problĂ©matiques, avec l’Orient. Lacouture tĂ©moigne ainsi de la colĂšre de Bourguiba se voyant proposer en 1955 une formule de « co-souverainetĂ© Â»[80]. C’est cette dĂ©fense de l’indĂ©pendance de son pays qui suscita des malentendus avec les pays de la Ligue arabe, mais qui sera, en revanche, mieux comprise par les États-Unis avec lesquels Bourguiba Ă©tablit des liens de confiance. Pour lui, Ă  la diffĂ©rence d’autres leaders du monde arabe, le non-alignement n’est pas synonyme d’antiamĂ©ricanisme[80].

Par ailleurs, partisan rĂ©solu de la Francophonie aux cĂŽtĂ©s de LĂ©opold SĂ©dar Senghor et Hamani Diori, il s’en fait l’actif ambassadeur notamment lors de sa tournĂ©e en Afrique en 1965. Pour lui, le français et la francophonie concouraient Ă  Ă©difier une Tunisie moderne et ouverte.

Notes et références

  1. ↑ a et b Une forte incertitude demeure sur cette date qui, selon certains de ses biographes, pourrait avoir Ă©tĂ© falsifiĂ©e de quelques annĂ©es pour le rajeunir, certaines familles Ă©vitant de dĂ©clarer trop tĂŽt la naissance d’un garçon afin d’éviter la conscription selon Samya El Mechat, La Tunisie et les chemins vers l’indĂ©pendance. 1945-1956, Ă©d. L’Harmattan, Paris, 1992. Il serait en fait nĂ© en 1901 ou encore en 1898. Bourguiba aurait ainsi racontĂ© en 1955 : « Je suis nĂ© en 1901. Mais quand je me suis inscrit Ă  la facultĂ© de droit Ă  Paris, en 1924, le secrĂ©taire a fait une erreur et a marquĂ© 1903. Comme je n’étais pas trĂšs jeune Ă©tudiant, je me suis satisfait de cette date et je l’ai gardĂ©e Â». L’un de ses ministres, Mahmoud El Materi, confirme cette hypothĂšse dans ses mĂ©moires.
  2. ↑ Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siĂšcle, Ă©d. du Jaguar, Paris, 1999, p. 16
  3. ↑ (fr) Papa Alioune Ndao, La francophonie des « pĂšres fondateurs Â», Ă©d. Karthala, Paris, 2008, p. 14
  4. ↑ Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siùcle, p. 21
  5. ↑ a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n et o (fr) Pierre-Albin Martel, « Un homme dans le siĂšcle Â», Jeune Afrique, 11 avril 2000
  6. ↑ Mohamed Salah Lejri, Évolution du mouvement national tunisien : des origines Ă  la DeuxiĂšme Guerre mondiale, Ă©d. Maison tunisienne de l’édition, Tunis, 1975, p. 61
  7. ↑ Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siùcle, p. 29
  8. ↑ (fr) Samya El Mechat, Le nationalisme tunisien : scission et conflits, 1934-1944, Ă©d. L’Harmattan, Paris, 2002, pp. 12-13
  9. ↑ Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siùcle, p. 32
  10. ↑ (fr) Jean-François Martin, La Tunisie de Ferry Ă  Bourguiba, Ă©d. L’Harmattan, Paris, 1993, p. 131
  11. ↑ Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siùcle, p. 34
  12. ↑ Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siùcle, p. 35
  13. ↑ a, b et c Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siùcle, p. 36
  14. ↑ Tahar Belkhodja, Les trois dĂ©cennies Bourguiba. TĂ©moignage, Ă©d. Publisud, Paris, 1998, pp. 8-9
  15. ↑ a, b et c Tahar Belkhodja, op. cit., p. 9
  16. ↑ Les forces armĂ©es et la police interviennent et tirent sur les manifestants rassemblĂ©s devant le palais de justice pour rĂ©clamer la libĂ©ration d’Ali Belhouane qui avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© la veille.
  17. ↑ (fr) Fort de Vancia (Commune de Rillieux-la-Pape)
  18. ↑ (fr) Juliette Bessis, Maghreb, questions d’histoire, Ă©d. L’Harmattan, Paris, 2003, p. 203
  19. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 8
  20. ↑ Pour plus de dĂ©tails sur cette pĂ©riode, il est possible de se rĂ©fĂ©rer au chapitre de l’article Mouvement national tunisien.
  21. ↑ Salah Ben Youssef est lui-mĂȘme assassinĂ© le 12 aoĂ»t 1961 en Allemagne.
  22. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 25
  23. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 15
  24. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 39
  25. ↑ (fr) SĂ©bastien Abis et Damien Cordier-FĂ©ron, Bizerte, otage de l'histoire : De la Seconde Guerre mondiale aux indĂ©pendances du Maghreb, coll. Histoire et perspectives mĂ©diterranĂ©ennes, Ă©d. L'Harmattan, Paris, 2011, p. 216
  26. ↑ (fr) « Quand M. Bourguiba voyait juste Â», Le Monde, 8 novembre 1987
  27. ↑ Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb, Ă©d. L’Harmattan, Paris, 1989, p. 191
  28. ↑ Jeune Afrique Économie, n°307-311, Ă©d. Groupe Jeune Afrique pour DIFCOM, Paris, 2000, p. 50
  29. ↑ (fr) « Tunisie : la fin d’un complot Â», Cinq colonnes Ă  la une, ORTF, 1er fĂ©vrier 1963
  30. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 56
  31. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 55
  32. ↑ Michel Camau, La notion de dĂ©mocratie dans la pensĂ©e des dirigeants maghrĂ©bins, Ă©d. CNRS, Paris, 1971, p. 320
  33. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 57
  34. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 60
  35. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 61
  36. ↑ a et b (fr) Discours de JĂ©richo (Le Monde diplomatique)
  37. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 18
  38. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 73
  39. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 74
  40. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 77
  41. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 82
  42. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 85
  43. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 122
  44. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 123
  45. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 142
  46. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 144
  47. ↑ La rĂ©vision introduit un nouvel alinĂ©a Ă  l’article 39 disposant qu’« Ă  titre exceptionnel et en considĂ©ration des services Ă©minents rendus par le « combattant suprĂȘme Â» Habib Bourguiba au peuple tunisien qu’il a libĂ©rĂ© du joug du colonialisme et dont il a fait une nation unie et un État indĂ©pendant, moderne et jouissant de la plĂ©nitude de sa souverainetĂ©, l’AssemblĂ©e nationale proclame le prĂ©sident Habib Bourguiba prĂ©sident de la RĂ©publique Ă  vie Â».
  48. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., pp. 90-91
  49. ↑ En 1982, aprĂšs le massacre de Sabra et Chatila, la direction palestinienne et le gros de ses troupes sont accueillies par Bourguiba Ă  leur arrivĂ©e, le 28 aoĂ»t, au port de Bizerte. Pour en savoir plus, visionnez ce reportage d’Antenne 2 : « ArrivĂ©e Tunis Â», JT 20h, Antenne 2, 28 aoĂ»t 1982
  50. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 115
  51. ↑ Mohsen Toumi, La Tunisie de Bourguiba Ă  Ben Ali, Ă©d. PUF, Paris, 1989
  52. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 171
  53. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 175
  54. ↑ Dans son pamphlet, le Premier ministre Mzali rĂ©vĂšlera la nature des ordres intimĂ©s au ministre de l’IntĂ©rieur : « Driss Guiga Ă©tait venu la veille du scrutin (1er novembre 1981) me rendre visite [...]. Il feignit, devant moi, d’ĂȘtre dĂ©solĂ© de ne pouvoir, comme je le lui avais demandĂ©, respecter la lĂ©galitĂ© scrupuleuse du scrutin mĂȘme s’il devait rĂ©sulter un succĂšs des opposants qui remporteraient les suffrages nĂ©cessaires. Il m’a affirmĂ© que le prĂ©sident l’avait convoquĂ© en compagnie de l’ancien gouverneur de Tunis, Mhaddheb Rouissi, et lui avait ordonnĂ© « d’organiser Â» la victoire totale de toutes les listes du PSD et de donner des instructions dans ce sens aux gouverneurs. Quand j’arrivais le lendemain Ă  Tunis, je fus mis devant le fait accompli. J’appris que le matin mĂȘme, entre 5 heures et 6 heures, un « commando Â» composĂ© notamment de Messieurs Guiga et Rouissi s’était rendu au siĂšge du gouvernorat de Tunis et y avait trafiquĂ© les rĂ©sultats... Â» (Mohamed Mzali, Lettre ouverte Ă  Habib Bourguiba, Ă©d. Alain Moreau, Paris, 1987, pp. 27-28)
  55. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 197
  56. ↑ a, b, c et d Tahar Belkhodja, op. cit., p. 186
  57. ↑ (ar) Discours prononcĂ© Ă  l’issue des « Ă©meutes du pain Â», RTT 1, 6 janvier 1984
  58. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 187
  59. ↑ (fr) « Habib Bourguiba. Le combattant dĂ©chu Â», Midi 2, Antenne 2, 7 novembre 1987
  60. ↑ Nicolas Beau, Jean-Pierre Tuquoi et Gilles Perrault, Notre ami Ben Ali. L’envers du miracle tunisien, Ă©d. La DĂ©couverte, Paris, 2002
  61. ↑ (fr) « Le putsch mĂ©dical qui destitua Bourguiba Â», Amnistia.net, 7 avril 2000
  62. ↑ (fr) « Fulvio Martini confirme que Rome a choisi Ben Ali pour remplacer Bourguiba Â», Agence France-Presse, 11 octobre 1999
  63. ↑ (fr) « L’Italie et le coup d’État en Tunisie Â», Le Monde, 13 octobre 1999
  64. ↑ (fr) « Le soutien de M. Ben Ali Â», Le Monde, 21 janvier 2000
  65. ↑ (fr) « Tunisie. L’ancien prĂ©sident Bourguiba a Ă©tĂ© installĂ© Ă  Monastir Â», Le Monde, 25 octobre 1988
  66. ↑ (fr) « Tunisie. Le dĂ©cĂšs du pĂšre de l’indĂ©pendance. Bourguiba. La mort aprĂšs l’oubli Â», L’HumanitĂ©, 7 avril 2000
  67. ↑ a, b et c (fr) Ridha KĂ©fi, « Le deuil suprĂȘme Â», Jeune Afrique, 11 avril 2000
  68. ↑ (fr) « Un deuil national de sept jours Â», Le Monde, 8 avril 2000
  69. ↑ (fr) Oraison funĂšbre prononcĂ©e par le prĂ©sident Zine el-Abidine Ben Ali (PrĂ©sidence de la RĂ©publique tunisienne)
  70. ↑ Michel Camau, « Habib Bourguiba au pouvoir Â», La Marche de l'Histoire, France Inter, 21 octobre 2011
  71. ↑ Jeune Afrique, n°1973-1981, Ă©d. Jeune Afrique, Paris, 1998, p. 53
  72. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 191
  73. ↑ a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 23
  74. ↑ Laurence de Cock, « Entre paternalisme, populisme et prophĂ©tisme
 Bourguiba et le peuple tunisien Ă  travers ses discours Â», Habib Bourguiba et l’établissement de l’État national : approches scientifiques du bourguibisme, Ă©d. Fondation Temimi pour la recherche scientifique et l’information, Zaghouan, 2000, p. 73
  75. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 24
  76. ↑ Tahar Belkhodja, op. cit., p. 20
  77. ↑ (fr) « Tunisie. Deux statues de M. Bourguiba dĂ©boulonnĂ©es Ă  Kairouan Â», Le Monde, 22 juin 1988
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  79. ↑ a, b et c (fr) Sabine Girbeau, « Habib Bourguiba ou la modernitĂ© inachevĂ©e Â», Afrik.com, 18 aoĂ»t 2003
  80. ↑ a, b, c, d, e, f et g (fr) « Bourguiba et la modernitĂ© Â», Jeudis de l’IMA, 30 mars 2006
  81. ↑ (en) « The Art of Plain Talk Â», Time, 29 septembre 1967
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  • Michel Camau et Vincent Geisser, Habib Bourguiba. La trace et l’hĂ©ritage, Ă©d. Karthala, Paris, 2004 (ISBN 2845865066)
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  • Mounir Charfi, Les ministres de Bourguiba (1956-1987), Ă©d. L’Harmattan, Paris, 1989 (ISBN 2738403980)
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  • FĂ©lix Garas, Bourguiba et la naissance d’une nation, Ă©d. Julliard, Paris, 1956
  • Lotfi Hajji, Bourguiba et l’Islam, Ă©d. Sud Éditions, Tunis, 2011
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  • Chaker Lajili, Bourguiba-Senghor, Deux gĂ©ants de l’Afrique, Ă©d. L’Harmattan, Paris, 2008 (ISBN 2296067813)
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  • Samya El Mechat, Tunisie. Les chemins vers l’indĂ©pendance (1945-1956), Ă©d. L’Harmattan, Paris, 2000 (ISBN 2738412386)
  • Mohamed Mzali, Un Premier ministre de Bourguiba tĂ©moigne, Ă©d. Picollec, Paris, 2004 (ISBN 2864772108)
  • Jean Rous, Habib Bourguiba, Ă©d. Martinsart, Paris, 1984 (ISBN 2863452355)
  • (en) Norma Salem, Habib Bourguiba, Islam, and the creation of Tunisia, Ă©d. Croom Helm, Londres, 1984 (ISBN 9780709933199)
  • Abdeljelil Temini, Habib Bourguiba et l’établissement de l’État national : approches scientifiques du bourguibisme, Ă©d. Fondation Temimi pour la recherche scientifique et l’information, Zaghouan, 2000
  • Mohsen Toumi, La Tunisie de Bourguiba Ă  Ben Ali, Ă©d. Presses universitaires de France, Paris, 1989
  • Henda Zaghouani-Dhaouadi, Le pĂšlerinage oriental de Habib Bourguiba. Essai sur une philosophie politique. FĂ©vrier-avril 1965, Ă©d. Publibook, Paris, 2011 (ISBN 9782748367461)

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