Francoise de Graffigny

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Francoise de Graffigny

Françoise de Graffigny

Françoise de Graffigny
Portrait par Rumilly d’aprĂšs TocquĂ©.
Portrait par Rumilly d’aprĂšs TocquĂ©.

ActivitĂ©(s) Écrivaine
Naissance 1695
Nancy
DĂ©cĂšs 1758
Paris
Langue d'écriture Français
Genre(s) Roman

Françoise de Graffigny nĂ©e d’Issembourg du Buisson d’Happoncourt le 11 fĂ©vrier 1695 Ă  Nancy et morte le 12 dĂ©cembre 1758 Ă  Paris, est une Ă©crivaine lorraine.

Auteure du cĂ©lĂšbre roman Lettres d'une pĂ©ruvienne paru en 1747, elle est une des femmes les plus importantes de la littĂ©rature du XVIIIe siĂšcle[1]. CĂ©lĂšbre de son vivant, elle a sombrĂ© dans l’oubli pendant la RĂ©volution française. Ce n’est qu’avec l’avĂšnement du mouvement fĂ©ministe des annĂ©es 1960 qu’elle fut redĂ©couverte et que de nouvelles Ă©ditions de ses Ɠuvres furent publiĂ©es.

Sommaire

Biographie

Son enfance

Françoise d’Issembourg d’Happoncourt est nĂ©e Ă  Nancy en France[2]. Son pĂšre Ă©tait un militaire nommĂ© François d’Happoncourt. Il Ă©pousa Marguerite Callot, une petite-niĂšce de l’illustre graveur lorrain Jacques Callot[3]. Dans son enfance, Françoise reçut une certaine Ă©ducation. Elle savait lire et Ă©crire Ă  l’ñge de 13 ou 15 ans[4]. Son biographe, English Showalter, a dĂ©couvert cet extrait Ă©crit de sa propre main dĂ©crivant ses parents et son enfance parmi ses papiers Ă  la BibliothĂšque nationale de France.

« Je suis nĂ©e fille unique d’un gentilhomme qui n’avoit d’autre mĂ©rite de celui d’ĂȘtre bon officier. La douceur et la timiditĂ© de ma mĂšre, jointes Ă  l’humeur violente et impĂ©rieuse de mon pĂšre ont causĂ© tous les malheurs de ma vie. SĂ©duite par l’exemple de l’une, intimidĂ©e par la sĂ©vĂ©ritĂ© de l’autre, mon Ăąme perdit dĂšs l’enfance cette force sans laquelle le bon sens, la raison et la prudence ne servent qu’à nous rendre plus malheureux Â»[5].

À 16 ans, Françoise, que l’on disait trĂšs belle[6], dut rapidement choisir entre la vie d’une femme mariĂ©e ou celle d’une religieuse. La premiĂšre option offrait semble-t-il plus d’avantages Ă  sa famille. Son adolescence fut donc brĂšve puisqu’elle se maria l’annĂ©e suivante, Ă  l’ñge de 17 ans[7].

Son mariage

Il semblerait que ce fut son pĂšre qui dĂ©cida du mariage de Françoise avec un jeune officier du nom de François Huguet de Graffigny, au service du Duc de la Lorraine. Une carriĂšre brillante semblait attendre le fiancĂ© dont le pĂšre, Jean Huguet, Ă©tait Seigneur de Goncour, Pagny, Dollaincourt, Courcelles, Graffigny et Chemin, un personnage de beaucoup d’influence dans la rĂ©gion[8]. Le couple fut mariĂ© le 19 janvier 1712 Ă  l’église de Saint-Nicolas-de-Port[9]. On leur offrit de nombreux cadeaux comme c’était l’usage et on les aida Ă  s’établir et Ă  commencer une vie ensemble[10]. Elle rĂ©sida alors Ă  Villers-lĂšs-Nancy, dans une maison bourgeoise, hĂ©ritĂ©e de sa mĂšre (niĂšce de Jacques Callot), que son Ă©poux s’était engagĂ© Ă  restaurer. Cette demeure, aujourd’hui baptisĂ©e « chĂąteau de Madame de Graffigny Â», fait partie d’un ensemble plus vaste : le parc Madame de Graffigny, situĂ© rue Albert-Ier Ă  Villers-lĂšs-Nancy, qui comprend Ă©galement en rez-de-jardin une galerie d’art, ouverte en 2006, et qui accueille tous les mois des expositions aussi variĂ©es que les collections chinoises de Daum en 2006, le show Chocolat (travail artisanal artistique du chocolat) en 2007 ou en 2008, une exposition consacrĂ©e Ă  Charles Gomien, portraitiste du XIXe siĂšcle nĂ© Ă  Villers en 1808 et prĂ©curseur d’une « autre Ă©cole de Nancy Â». D’autres occupants cĂ©lĂšbres ont habitĂ© le chĂąteau : Benjamin Constant ou Mathieu de Dombasle.

Cependant, le bonheur du couple ne dura pas longtemps. Françoise de Graffigny se retrouvait mariĂ©e avec un homme qui aimait le jeu, qui buvait et qui la battait « jusqu’à mettre en danger [ses] jours, aggravant ses brutalitĂ©s par une grande avarice [
] Â»[11]. Voici comment elle dĂ©crit sa situation malheureuse dans une lettre Ă  son pĂšre en 1716, soit 4 ans aprĂšs son mariage :

« Mon pĂšre, je suis obligĂ©e dans l’extrĂ©mitĂ© oĂč je me trouve de vous supplier de ne me point abandonner et de m’envoyer au plus vite chercher par M. de Rarecour, car je suis en grand danger et suis toute brisĂ©e de coups ; je me jette Ă  votre misĂ©ricorde et vous prie que ce soit bien vite ; il ne faut dire que c’est d’autres que moi qui vous l’ont dit, car tout le monde le sait[12] Â»

Pendant leur 11 annĂ©es de mariage, le couple eut trois enfants, Charlotte-Antoinette nĂ©e au mois de juin 1713, Jean-Jacques au mois de mars 1715 et Marie-ThĂ©rĂšse en 1716, qui moururent tous en bas Ăąge[13]. Par la suite, son Ă©poux se rendit souvent absent et lorsqu’il fut prĂ©sent ses abus se multipliĂšrent. Françoise de Graffigny fit donc, dans les formes lĂ©gales, une demande qui visait Ă  obtenir un dĂ©cret de sĂ©paration. GrĂące Ă  plusieurs tĂ©moins qui affirmĂšrent avoir vu ou entendu M. de Graffigny battre sa femme, elle l’obtint en 1723. Monsieur de Graffigny mourut deux ans aprĂšs, en 1725[14].

Veuve et vie amoureuse

Une fois veuve, Françoise de Graffigny qui avait perdu sa mÚre en 1727 et son pÚre en 1733 se trouva libre de toute obligation familiale[15].

Vers 1730, elle rencontra François-Antoine Devaux en Lorraine et tous deux devinrent de grands amis ce dont tĂ©moigne une longue correspondance Ă©pistolaire oĂč ils partagĂšrent toutes sortes de secrets. Françoise de Graffigny y parlait de ses relations amoureuses avec LĂ©opold Desmarest, tandis que Devaux lui dĂ©taillait ses ambitions littĂ©raires (Devaux sera nommĂ© lecteur de Stanislas Leszczynski - ancien roi de Pologne, pĂšre de la reine de France Marie Leszczynska, nouveau duc de Lorraine - qui s’installa dans son duchĂ© en 1737). Ils s’appelaient entre eux Panpan (diminutif lorrain pour "François") et Abelle[16]. Ils s’écrivaient presque tous les jours et c’est pour cette raison que leur correspondance est devenue une ressource historique importante[17]. Leurs milliers de lettres nous offrent un excellent tableau de la vie quotidienne (et de l’existence de deux intellectuels) au XVIIIe siĂšcle. Voici un extrait d’une lettre de Françoise de Graffigny Ă  François-Antoine Devaux :

« Il est sept heures, mon cher Panpan ; je viens de recevoir deux de vos lettres, mais Desmarest n’est point arrivĂ© ; que fait-il donc? Ce n’est pas que sa chambre ne soit prĂȘte, car j’y ai entendu faire du feu il y a plus de trois heures. On lui donne la chambre de la grosse dame, qui est Ă  cĂŽtĂ© de la mienne. Je ne vous parle pas de mon impatience de le revoir, vous la connaissez, je crois, mieux que moi Â»[18].

Son seul grand amour fut donc ce jeune officier, LĂ©opold Desmarest, de 13 ans plus jeune qu’elle, fils d’un musicien renommĂ© dans toute l’Europe qui resida Ă  la cour de Lorraine, Henry Desmarest. Ils maintinrent une relation amoureuse depuis la fin des annĂ©es 1720 jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1740. C’est Ă  Paris qu’elle connaitra ses moments les plus heureux avec lui alors qu’il l’accompagne chez ses amis et qu’il divertit l’assemblĂ©e en chantant ou en racontant de spirituelles plaisanteries[7].

Tant qu’elle vĂ©cut en Lorraine, Françoise de Graffigny se rendit assez souvent au chĂąteau de Cirey (propriĂ©tĂ© d’Émilie du ChĂątelet qui, depuis 1734, y sĂ©journait avec Voltaire) et en dĂ©cembre 1738, Ă  bout de ressources, elle revint Ă  Cirey qui aurait du devenir son havre dĂ©finitif ; mais, en mars 1739, elle quitta Cirey pour Paris, aprĂšs une scĂšne pĂ©nible oĂč elle fut injustement accusĂ©e d’avoir volĂ© et livrĂ© Ă  un Ă©diteur parisien des copies d’un chant de la Pucelle[7] une Ɠuvre de Voltaire qu’il aurait Ă©tĂ© dangereux de publier sans prĂ©cautions. Qui plus est, lors de ce sĂ©jour Ă  Cirey, elle souffrit Ă©normĂ©ment du froid, Voltaire allant jusqu’à lui compter les buches de sa cheminĂ©e. Sa santĂ© en fut gravement altĂ©rĂ©e.

À Paris

ArrivĂ©e Ă  Paris, elle reprit contact avec la duchesse de Richelieu (elle avait Ă©tĂ© sa dame de compagnie lorsque celle-ci n’était encore que Mademoiselle de Guise) qui l’hĂ©bergea et lui procura de nombreuses relations.

C’est Ă  Paris que Françoise de Graffigny fait l’expĂ©rience, pour la premiĂšre fois, du monde des lettres. Connue Ă  prĂ©sent comme « la grosse Â» (sans doute Ă  cause de son corps devenu voluptueux)[19], elle se joint Ă  une sociĂ©tĂ© nommĂ©e la SociĂ©tĂ© du bout du banc et qui se rĂ©unit dans la demeure d’une actrice nommĂ©e Quinault cadette. Parmi ceux qui la frĂ©quentent on trouve entre autres, Marivaux, Rousseau, D'Alembert ou Diderot[7]. Françoise de Graffigny commence alors Ă  Ă©crire « quelques modestes essais Â»[20]. Ceux-ci Ă©taient sans doute destinĂ©s Ă  une lecture de groupe (ils ont tous disparu)[21]. AprĂšs la mort, en 1740, de sa bienfaitrice la duchesse de Richelieu, la situation matĂ©rielle de Françoise de Graffigny Ă©tait devenue encore plus prĂ©caire. Elle dĂ©cida donc de tenter de gagner quelque argent en publiant ses Ă©crits[21].

La vie d’écrivaine

Elle persista dans son parcours d’écrivaine et composa une piĂšce l’HonnĂȘte Homme, un dialogue De la rĂ©union du bon sens et de l’esprit et une tragĂ©die en vers, HĂ©raclite. En 1745, elle s’orienta vers une Ă©criture d’imagination et composa pour le Recueil de ces Messieurs (une publication anonyme qui Ă©manait de la SociĂ©tĂ© du bout du banc) un texte paradoxal d’esprit libertin intitulĂ© Nouvelle espagnole ou Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices. Elle connut bientĂŽt un succĂšs presque immĂ©diat avec la parution de son livre, les Lettres d'une pĂ©ruvienne en 1747. On peut dire que « d’un seul coup, cette femme vieillissante devint un auteur en vogue Â»[21]. Le succĂšs continua avec la parution de sa premiĂšre piĂšce CĂ©nie. L’écriture lui Ă©tait aisĂ©e, une Ă©vidence si l’on considĂšre la qualitĂ© de l’impressionnante correspondance adressĂ©e Ă  Devaux de 1738 Ă  1758.

Françoise de Graffigny est aussi l’auteure de journaux intimes et d’une importante correspondance remplissant 14 volumes. Elle a Ă©crit plus de 2500 lettres sur une pĂ©riode de 25 ans[22]. Ce sont les lettres de sa correspondance avec Devaux Ă©crites de Cirey qui connurent le plus grand succĂšs. Les quelques mois qu’elle passa de dĂ©cembre 1738 Ă  mars 1739 en compagnie de Voltaire et de sa maĂźtresse, Émilie du ChĂątelet enrichissent notre connaissance du quotidien de ces deux personnages cĂ©lĂšbres et lui valurent une certaine notoriĂ©tĂ©. Un volume basĂ© sur ces Ă©crits, intitulĂ© Vie privĂ©e de Voltaire et de Mme de ChĂątelet parut en 1820 et c’est ainsi que l’Ɠuvre de Françoise de Graffigny ne disparut pas complĂštement de l’histoire littĂ©raire[23]. Le livre nous offre un tableau dĂ©taillĂ© et animĂ© de sa vie, de la vie de ses amis et du quotidien au XVIIIe siĂšcle.

DerniÚre année

En 1758, Françoise de Graffigny fit reprĂ©senter sa derniĂšre piĂšce, la Fille d’Aristide, une Ɠuvre qui suscita beaucoup de critiques. Selon Robert Laffont Françoise de Graffigny ne se remit jamais des afflictions causĂ©es par cet Ă©chec. Cependant, dans sa correspondance avec Devaux, elle insista sur sa propre indiffĂ©rente pour la façon dont la piĂšce avait Ă©tĂ© accueillie[24]. Par la suite, bien qu’elle ait tentĂ© de se comporter normalement en public, les signes Ă©vidents d’une dĂ©tĂ©rioration de sa santĂ© se multipliĂšrent et pendant l’étĂ© 1758 elle commença Ă  souffrir d’évanouissements violents. Voici ce qu’elle en dit dans ses lettres :

« Avant-hier le soir j’ay Ă©tĂ© saisie d’un mouvement douloureux dans toutes les parties du corps. Cela n’a durĂ© qu’un instant mais j’ay cru que c’était le dernier de ma vie. Hier Ă  peu prĂšs la mĂȘme heure, j’ai eu une espĂšce d’étourdissement suivit d’un noir dans l’ñme et d’un frisson et d’une faiblesse si grande que je ne puis t’en donner l’idĂ©e Â»[25].

Françoise de Graffigny tenta de poursuivre sa correspondance, ses visites et ses lectures malgrĂ© ses Ă©vanouissements qui persistaient et empiraient. C’est Ă  neuf heures du soir le 12 dĂ©cembre 1758, alors qu’elle Ă©tait l’hĂŽtesse d’une soirĂ©e, qu’elle s’éteint dĂ©finitivement chez elle, entourĂ©e d’amis[26].

ƒuvres

SuccĂšs et Ă©checs

Le succĂšs des Lettres d’une PĂ©ruvienne continua pendant plusieurs annĂ©es. On multiplia les Ă©ditions ainsi que les traductions. GrĂące Ă  cette popularitĂ©, la Cour de Vienne demanda Ă  Françoise de Graffigny d’écrire des piĂšces de thĂ©Ăątre pour les jeunes archiducs et archiduchesses – parmi lesquels se trouvait Marie-Antoinette, future reine de France[21]. Françoise de Graffigny ouvrit aussi Ă  Paris son propre salon qui accueillit des intellectuels d’une certaine notoriĂ©tĂ© comme Duclos, FrĂ©ron, Marivaux, Marmontel, PrĂ©vost, Voltaire, D’Alembert, Rousseau; quelques habituĂ©s du cercle de Quinault cadette le frĂ©quentĂšrent aussi[21].

Françoise de Graffigny connut le succĂšs une seconde fois en composant la piĂšce de thĂ©Ăątre CĂ©nie (en 1750) qui connut un succĂšs immĂ©diat et fut reprĂ©sentĂ©e 25 fois durant l’annĂ©e de sa parution[21] ce qui reprĂ©senta de nouvelles rentrĂ©es d’argent. La piĂšce revint en vogue entre 1754 et 1760 et fut reprĂ©sentĂ©e 32 fois, ce qui pour l’époque Ă©tait un triomphe[21].

Françoise de Graffigny fut alors considĂ©rĂ©e une femme de lettres cĂ©lĂšbre. Elle Ă©crivit une autre piĂšce de thĂ©Ăątre, la Fille d’Aristide qui fut reprĂ©sentĂ©e au mois d’avril 1758. Malheureusement, elle ne connut pas le succĂšs de sa premiĂšre Ɠuvre thĂ©Ăątrale; ce fut mĂȘme un terrible Ă©chec. Les critiques furent trĂšs dures et l’auteure les accepta trĂšs difficilement. Le critique littĂ©raire Melchior Grimm a dit de cette piĂšce qu’elle Ă©tait « fort mal Ă©crite, remplie de sentences triviales et ambiguĂ«s. Â»

« Il n’y a pas une scĂšne qui soit ce qu’on appelle faite. [
] Il n’y a pas un rĂŽle qui ne soit d’une absurditĂ© ou d’une platitude complĂšte. On ne conçoit pas comment l’auteur de CĂ©nie a pu faire une chute si Ă©norme ! Â»[27]

Françoise de Graffigny chercha quelque rĂ©confort chez Voltaire qu’elle connaissait depuis longtemps. Il lui conseilla de ne pas s’inquiĂ©ter des commentaires « de cette multitude qui juge au hasard de tout, qui Ă©lĂšve une statue pour lui casser le nez Â»[28]

Lettres d’une PĂ©ruvienne

PremiĂšre page des Lettres d’une PĂ©ruvienne.

Ce roman est Ă©crit du point de vue d’une jeune pĂ©ruvienne nommĂ©e Zilia que les Espagnols viennent d’enlever de son pays. Elle communique avec son amant Aza par l’entremise de quipos, c’est-Ă -dire de cordons nouĂ©s qui tiennent lieu d’écriture chez les Incas[29]. Dans ses lettres, elle dĂ©crit les tourments qu’elle doit endurer lors de son voyage vers l’Europe. Le bateau espagnol sur lequel elle voyage est vaincu dans un combat naval avec un navire français. C’est Ă  ce moment qu’elle rencontre DĂ©terville, le commandant du navire français, qui s’éprend d’elle. Il lui enseigne quelques mots de français, sans qu’elle ne les comprenne tout Ă  fait; il parvient cependant Ă  la rassurer en communiquant avec elle par des regards et des gestes. Croyant que le bateau la porte vers une province lointaine de l’empire Inca, Zilia espĂšre que son nouvel ami l’aidera Ă  retrouver son chemin vers le PĂ©rou.

Une fois arrivĂ©e en France, elle se rend compte que son sĂ©jour en Europe sera beaucoup plus difficile qu’elle ne l’avait imaginĂ©. En apprenant Ă  maĂźtriser la langue des Français, Zilia comprend que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils semblent ĂȘtre, que souvent lorsque l’on dit quelque chose, l’intention est d’en dire une autre. C’est ce qu’elle explique d’ailleurs dans sa 16e lettre Ă  Aza : «  [
] en gĂ©nĂ©ral je soupçonne cette nation de n’ĂȘtre point ce qu’elle paraĂźt ; l’affectation me paraĂźt son caractĂšre dominant. Â»[30]

Alors que Zilia tente de trouver un moyen de retourner chez elle, DĂ©terville lui avoue soudainement qu’il est amoureux d’elle. Cela complique sa situation, mais elle demeure fidĂšle Ă  Aza.

L’histoire se termine aprĂšs que Zilia apprend que son amant lui a Ă©tĂ© infidĂšle. À prĂ©sent propriĂ©taire d’une petite terre et d’une maison, elle dĂ©cide de rester en France pour poursuivre son Ă©ducation personnelle, tranquille et paisible. Elle conserve une relation d’amitiĂ© avec DĂ©terville et garde Aza Ă  jamais dans son cƓur malgrĂ© sa trahison.

Citations tirĂ©es de Lettres d’une PĂ©ruvienne

Sur le gouvernement

  • « Le gouvernement de cet empire, entiĂšrement opposĂ© Ă  celui du tien, ne peut manquer d’ĂȘtre dĂ©fectueux. Au lieu que le Capa Inca est obligĂ© de pourvoir Ă  la subsistance de ses peuples, en Europe les souverains ne tirent le leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes et les malheurs viennent-ils presque tous des besoins mal satisfaits Â»[31].
  • « Heureuse la nation qui n’a que la nature pour guide, la vĂ©ritĂ© pour principe, et la vertu pour mobile Â»[32].

Sur la société française

  • « [
] en gĂ©nĂ©ral je soupçonne cette nation de n’ĂȘtre point telle qu’elle paraĂźt ; l’affectation me paraĂźt son caractĂšre dominant. Â»[33]
  • « [
] Il ne faut ni finesse ni pĂ©nĂ©tration pour dĂ©mĂȘler que leur goĂ»t effrĂ©nĂ© pour le superflu a corrompu leur raison, leur cƓur et leur esprit. [
] La vanitĂ© dominante des Français est celle de paraĂźtre opulents. Â»[34]
  • « Si la sincĂ©ritĂ© dont les Français font usage les uns vers les autres n’a point d’exception, de mĂȘme leur confiance rĂ©ciproque est sans bornes. Il ne faut ni Ă©loquence pour se faire Ă©couter, ni probitĂ© pour se faire croire. Tout est dit, tout est reçu avec la mĂȘme lĂ©gĂšretĂ©[35]. Â»

Sur la religion

  • « Il [un religieux] venait pour m’instruire de la religion de France, et m’exhorter Ă  l’embrasser. De la façon dont il m’a parlĂ© des vertus qu’elle prescrit, elles sont tirĂ©es de la loi naturelle, et en vĂ©ritĂ© aussi pures que les nĂŽtres; mais je n’ai pas l’esprit assez subtil pour apercevoir le rapport que devraient avoir avec elles les mƓurs et les usages de la nation, j’y trouve au contraire une inconsĂ©quence si remarquable que ma raison refuse absolument de s’y prĂȘter. Â»[36]

Sur le mariage

  • « C’est dans cette ignorance que l’on marie les filles, Ă  peine sorties de l’enfance. DĂšs lors il semble, au peu d’intĂ©rĂȘt que leurs parents prennent Ă  leur conduite, qu’elles ne leur appartiennent plus. La plupart des maris ne s’en occupent pas davantage. Â»[37]

Sur le traitement et l’éducation des femmes

  • « On voudrait, comme ailleurs, qu’elles [les femmes] eussent du mĂ©rite et de la vertu. Mais il faudrait que la nature les fĂźt ainsi; car l’éducation qu’on leur donne est si opposĂ©e Ă  la fin qu’on se propose, qu’elle me paraĂźt ĂȘtre le chef-d’Ɠuvre de l’inconsĂ©quence française. Â»[38]
  • « [
] je sais que, du moment que les filles commencent Ă  ĂȘtre capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse, pour leur apprendre Ă  vivre dans le monde. Â»[39]

Sur les hommes

  • « Quand tu sauras qu’ici l’autoritĂ© est entiĂšrement du cĂŽtĂ© des hommes, tu ne douteras pas, mon cher Aza, qu’ils ne soient responsables de tous les dĂ©sordres de la sociĂ©tĂ©. Â»[40]

Les femmes de lettres au XVIIIe et un nouveau genre littéraire

Ce qui est intĂ©ressant chez Françoise de Graffigny, c’est que son roman est le premier roman Ă©pistolaire Ă©crit par une femme en France[41]. L’écriture Ă©pistolaire, signifiant « Ă©criture d’une personne excellant dans l’écriture de lettres Â»[42], Ă©tait souvent attribuĂ©e aux femmes comme le seul genre dans lequel elles pouvaient vĂ©ritablement exceller[43].. En Ă©crivant un roman de ce genre, Françoise de Graffigny s’est grandement dĂ©marquĂ©e comme auteure fĂ©minine. Elle a voulu se dĂ©barrasser des contraintes littĂ©raires tout en maintenant le thĂšme de la correspondance qui lui permet d’éviter des critiques trop dures[44]. Il reste que l’Ɠuvre de Françoise de Graffigny a dĂ©clenchĂ© une rupture du genre fĂ©minin traditionnel. Les femmes, qui s’étaient jusqu’à maintenant limitĂ©es Ă  l’écriture de simples lettres, avaient Ă  prĂ©sent l’occasion de transformer celles-ci en vĂ©ritables romans littĂ©raires[44]. C’est l’apport de Françoise de Graffigny Ă  la littĂ©rature fĂ©minine du XVIIIe siĂšcle.

Avec ses Lettres d’une PĂ©ruvienne Françoise de Graffigny s’insĂšre donc dans la liste des auteurs qui se confrontent avec le genre Ă©pistolaire. On y trouve aussi Montesquieu avec ses Lettres persanes en 1721, et Jean-Jacques Rousseau avec Julie ou la Nouvelle HĂ©loĂŻse en 1761.

ThĂ©matique du « bon sauvage Â»

Françoise de Graffigny entre Ă©galement dans le groupe des auteurs qui ont traitĂ© la thĂ©matique du « bon sauvage Â». Parmi eux, on trouve Voltaire qui Ă©crivit l'IngĂ©nu en 1767 et Marmontel qui Ă©crivit les Incas en 1777. Cette thĂ©matique, loin d’ĂȘtre un phĂ©nomĂšne du XVIIIe siĂšcle, date en fait du XVIe siĂšcle. Les rĂ©cits de ce genre « diffusent une image idĂ©alisĂ©e du sauvage vivant avec innocence et authenticitĂ© dans un milieu naturel non dĂ©tĂ©riorĂ© par la civilisation[
] Le sauvage est convoquĂ© par les philosophes comme porte-parole de l’étonnement du dĂ©paysĂ©. Permettant un dĂ©calage naĂŻf, il est un acteur-clĂ© de tout discours ironique mettant en relief les anomalies masquĂ©e par le conformisme. Le « sauvage Â» est donc devenu une utopie littĂ©raire[45]. Â»

C’est ce que fait l’Ɠuvre plus cĂ©lĂšbre de Françoise de Graffigny. L’hĂ©roĂŻne Zilia, comme jeune pĂ©ruvienne, tient un discours naĂŻf sur ce qui l’entoure. L’auteure utilise cet Ă©tat d’ñme afin de souligner l’étonnement qu’un Ă©tranger ressentirait nĂ©cessairement en voyant la sociĂ©tĂ© française pour la premiĂšre fois. Zilia met en relief tout ce qui entre en contradiction avec les « normes Â» Ă©tablies dans la sociĂ©tĂ©. D’une certaine façon, Françoise de Graffigny opĂšre une critique de cette sociĂ©tĂ© par l’entremise de son roman.

Notes et références

  1. ↑ (en) English Showalter, Françoise de Graffigny: Her Life and Works , Voltaire Foundation, Oxford, 2004 p. XV.
  2. ↑ Laffont Robert, Romans de Femmes du XVIIIe siĂšcle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1996. p. 59.
  3. ↑ Laffont p. 59.
  4. ↑ Showalter, op. cit., p. 11.
  5. ↑ Showalter, op. cit., p. 10.
  6. ↑ Showalter, op. cit., p. 11.
  7. ↑ a , b , c  et d  Laffont, p. 60.
  8. ↑ Showalter, op. cit., p. 12.
  9. ↑ Showalter, op. cit., p. 12.
  10. ↑ Showalter, op. cit., p. 13.
  11. ↑ EugĂšne Asse, Notice biographique dans Lettres, Slatkine Reprints, GenĂšve, 1972. p. VI.
  12. ↑ Isographie des hommes cĂ©lĂšbres, 1828-1830, dans Asse, p. VII.
  13. ↑ Showalter, op. cit., p. 15.
  14. ↑ Showalter, op. cit., p. 20.
  15. ↑ English Showalter, Correspondance de Madame de Graffigny, Voltaire Foundation, Oxford, 1985, p. XIII.
  16. ↑ Showalter, op. cit., p. 26.
  17. ↑ Showalter, op. cit., p. XVI.
  18. ↑ Lettres Ă©crites de Cirey, le samedi 31 janvier 1739, dans Lettres, Slatkine Reprints, GenĂšve, 1972.
  19. ↑ Asse, p. IX.
  20. ↑ Laffont, p.61.
  21. ↑ a , b , c , d , e , f  et g  Laffont, p. 61.
  22. ↑ Assa, p. XV.
  23. ↑ Showalter, op. cit., p. 336.
  24. ↑ Showalter, op. cit., p. 317.
  25. ↑ Graffigny, GP, LXVI 67-68, 12 septembre 1758, dans Showalter, p. 327.
  26. ↑ Showalter, op. cit., p. 328.
  27. ↑ Laffont, p. 62.
  28. ↑ Voltaire dans Laffont, p. 62.
  29. ↑ Laffont, p. 63.
  30. ↑ Françoise de Graffigny, Lettres d’une PĂ©ruvienne, The Modern Language Association of America, New York, 1993. p. 73.
  31. ↑ Lettre 20 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 84.
  32. ↑ Lettre 32 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 134.
  33. ↑ Lettre 16 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 73.
  34. ↑ Lettre 29 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 119.
  35. ↑ Lettre 32 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 87.
  36. ↑ Lettre 21 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 87.
  37. ↑ Lettre 34 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 133.
  38. ↑ Lettre 34 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 138.
  39. ↑ Lettre 34 Ă  Aza, Lettre d’une pĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 138.
  40. ↑ Lettre 34 Ă  Aza, Lettres d’une PĂ©ruvienne, Ă©dition 1993, p. 143.
  41. ↑ Katharin Ann Jensen, Writing Love: Women, and the Novel in France, 1605-1776, Southern Illinois University Press, 1995. p. 84.
  42. ↑ Petit Robert, Ă©dition 2008.
  43. ↑ Jensen, p. 92.
  44. ↑ a  et b  Jensen, p. 93.
  45. ↑ Catherine de La Hosseraye, Édition et commentaire dans l'IngĂ©nu, Larousse, Paris, 2000. p. 207.

Autres Ɠuvres

  • Nouvelle espagnole, 1745
  • Recueil des messieurs, 1745
  • Culotte rouge, ou, le Vainqueur du Kraken, drame-fĂ©erie en quatre actes et six tableaux, 1745
  • Le Fils lĂ©gitime, en trois actes et en prose, 1746
  • La FiĂšvre d’Azor, 1746
  • Lettres d’une PĂ©ruvienne, 1747
  • CĂ©nie, piĂšce en cinq actes, 1750
  • La Fille d’Aristide, piĂšce en cinq actes, 1758
  • Correspondance 1738-1758

Bibliographie

  • EugĂšne Asse, Notice biographique dans Lettres, Slatkine Reprints, GenĂšve, 1972.
  • Joan De Jean et Nancy Miller, Introduction dans Lettres d’une PĂ©ruvienne, The Modern Language Association of America, New York, 1993.
  • Françoise de Graffigny, Lettres d’une PĂ©ruvienne, The Modern Language Association of America, New York, 1993.
  • (en) Katharin Ann Jensen, Writing Love: Letters, Women, and the Novel in France, 1605-1776, Southern Illinois University Press, 1995.
  • Robert Laffont, Romans de Femmes du XVIIIe siĂšcle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1996.
  • Gilbert Mercier, Madame PĂ©ruvienne : Françoise de Graffigny, une femme sensible au siĂšcle des LumiĂšres, Editions de Fallois, Paris, 2008.
  • Catherine de La Hosseraye, Édition et commentaires dans L’IngĂ©nu de Voltaire, Larousse, Paris, 2000.
  • (en) English Showalter, Françoise de Graffigny: Her Life and Works , Voltaire Foundation, Oxford, 2004.
  • English Showalter, Correspondance de Mme de Graffigny, Voltaire Foundation, Oxford, 1985.
  • (en) English Showalter, The Evolution of the French Novel: 1641-1782, Princeton University Press, Princeton, 1972.
  • David Smith, Nouveaux regards sur la brĂšve rencontre entre Mme Du ChĂątelet et Saint-Lambert”, dans The Enterprise of Enlightenment: a Tribute to David Williams from his Friends, Ă©d. Terry Pratt et David McCallam. Oxford et New York: Peter Lang, 2004. p. 329-343.
  • David Smith, "The Popularity of Mme de Graffigny's Lettres d'une PĂ©ruvienne: the Bibliographical Evidence". Eighteenth-Century Fiction, 3:1 (octobre 1990), pp. 1-20.

Voir aussi http://www.chass.utoronto.ca/french/graffigny/bibliog/bib1etu.htm

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