10 cano√ęs, 150 lances et 3 √©pouses

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10 cano√ęs, 150 lances et 3 √©pouses

10 canoés, 150 lances et 3 épouses

10 canoés, 150 lances et 3 épouses
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Titre original Ten Canoes
Réalisation Rolf de Heer et Peter Djigirr (co-réalisation)
Scénario Rolf de Heer[1]
Décors Beverley Freeman
Costumes Beverley Freeman
Photographie Ian Jones
Montage Tania Nehme
Production Rolf de Heer et Julie Ryan
Société de production Fandango/Vertigo
Budget 2 200 000 Dollars australiens (estimation)
Format Couleur / Noir et blanc - 35 mm - 2.35:1 - Dolby Digital
Durée 91 minutes
Sortie France France : 19 mai 2006 (Festival de Cannes), 20 d√©cembre 2006 (sortie nationale)

Australie Australie : 29 juin 2006
Belgique Belgique : 14 f√©vrier 2007

Langue(s) originale(s) dialogues : langues yolngues (ganalbingu, mandalpingu et maningrida)
narration: anglais[2], mandalpingu[3]
Pays d‚Äôorigine Australie Australie

10 canoés, 150 lances et 3 épouses (Ten Canoes) est un film australien de 2006 réalisé par Rolf de Heer et Peter Djigirr.

Outre sa beaut√© intrins√®que et sa construction originale, cette √©pop√©e de l' √Ęge de la pierre taill√©e, tourn√©e sur place dans de dures conditions, eut le m√©rite de r√©v√©ler ou de rappeler aux Australiens la culture, le mode de vie, les traditions et l'humanit√© des premiers habitants de leur continent.

Carte du Nord de l'Australie, le "Top end" (avec "limites approximatives" de la Terre d'Arnhem)

Sommaire

Synopsis

(ce commentaire ne révèle pas la fin du film, qui sera surprenante).

La construction du film (un conte mythique dans un reportage, avec de plus de brefs flashes introspectifs) peut d'abord d√©sorienter, puis elle se r√©v√®le logique et en accord avec les concepts de la Mythologie Aborig√®ne d'Australie. √Ä une introduction lyrique aux couleurs somptueuses succ√®de un carnet de route en noir et blanc, qui par son c√īt√© terre-√†-terre et sa pr√©cision rappelle les documents rapport√©s par Donald Thomson de la Terre d'Arnhem et par Claude Levy-Strauss d' Am√©rique du Sud, au milieu du XXe si√®cle . Et cette description des pr√©paratifs techniques, puis du d√©roulement quotidien d'une exp√©dition dans les mar√©cages √† l'√Ęge de la pierre est elle-m√™me entrecoup√©e par des √©pisodes (film√©s en couleur), grandes respirations m√©lant souffle √©pique et trivialit√© : une chronique du Temps du r√™ve racont√©e par un vieux chasseur √† son jeune fr√®re, pendant qu'il l'emm√®ne en brousse pour l'initier √† la chasse-collecte ancestrale.

Cette √©pop√©e est elle-m√™me entrecoup√©e par de br√®ves s√©quences (aux couleurs d√©lav√©es) donnant un aper√ßu des phantasmes ou des sentiments qui agitaient les Anc√™tres. Car, comme tous les personnages de tous les panth√©ons, les Anc√™tres des Yolngu n'√©chappent pas √† la mesquinerie des sentiments humains : ils sont faillibles (une erreur sur la personne, en particulier, aura des cons√©quences dramatiques...), gourmands, concupiscents, col√®reux, jaloux, soumis √† leurs femmes qu'ils pr√©tendent dominer, influen√ßables, avides de pouvoir, et routiniers[4] . Et les Anc√™tres peuvent aussi √™tre poss√©d√©s par un mauvais esprit : la fatalit√© les aveugle alors, et les entra√ģne √† des vengeances dont il faudra payer le prix ...

Première partie (en couleurs)

le spectateur est ramen√© en des temps tr√®s anciens. Il survole une rivi√®re qui serpente dans le bush : encadr√©e de sa galerie foresti√®re (palmiers, pal√©tuviers et eucalyptus ), elle dra√ģne de vastes mar√©cages verdoyants, et sur elle planent de grands oiseaux aux ailes blanches et noires.

Et la voix cassée et jubilatoire d'un vieux sage (celle de David Gulpili) nous rappelle les croyances des Indigènes Australiens du Territoire du Nord [5] . Ce monologue vaut d'être noté "in extenso":

Dessin inspir√© de "Le marais sacr√© Dimirr Wariman", une Ňďuvre de Johny Bulunbulun, artiste Ganalpingu de Maningrida. La cosmogonie des Indig√®nes Australiens de la Terre d'Arnhem y est clairement repr√©sent√©e, en accord avec le r√©cit [6]

-"Je dois d'abord vous parler de mon peuple et de mon pays ; alors vous pourrez voir mon histoire, et savoir...Cette terre commen√ßa au commencement[7] . Yurlungur , le grand "goanna" d'eau (le varan)[8], il voyagea par ici. Yurlungur fit toute cette terre, il fit cette eau...Il fit ce marais, qui s'√©tend au loin et nous donne la vie...Je viens d'un trou d'eau de ce pays, que Yurlungur a fait. Je ressemblais √† un petit poisson dans mon trou d'eau... Alors mon p√®re s'est approch√© de mon trou d'eau. Je lui ai demand√© o√Ļ √©tait ma m√®re, car je voulais na√ģtre. Mon p√®re m'a montr√© du doigt une de ses femmes : "Voici ta m√®re...", me dit-il. J'attendis le bon moment, et soudain je fus dans sa matrice. Alors mon p√®re eut un r√™ve, et ce r√™ve lui fit savoir que sa femme avait un petit en elle. Ce petit, c'√©tait moi...".

Le conteur rit √† bas bruit, puis reprend sa narration: - " A ma mort, je retournerai dans le trou d'eau. J'attendrai l√†, comme un petit poisson, pour rena√ģtre √† nouveau...Vous ne saviez pas tout √ßa, hein?...Mais c'est une chose vraie, √ßa se passe toujours comme √ßa pour mon peuple...Et maintenant, il nous faut trouver o√Ļ est l'histoire, l'histoire que je vais vous raconter...Il nous faut revenir en arri√®re, il y a tr√®s longtemps, au temps o√Ļ vivaient mes anc√™tres[9]...". Et, pendant que l'image passe de la couleur au noir-et-blanc, le conteur continue √† voix basse : -"Chut! Maintenant, √©coutez ...Je les entends, ils arrivent, mes anc√™tres ... Cette histoire vous aidera √† vivre correctement ..."

Film noir-et-blanc

Les Tiwi de l' √ģle Bathurst sont physiquement tr√®s proches des Yolngu

Il commence abruptement : le spectateur (comme s'il √©tait cach√© derri√®re un arbre √† 20 m√®tres du sentier) voit s'approcher et passer devant lui, de droite √† gauche, 10 chasseurs de l'√Ęge de pierre.

Ils marchent en file indienne, √† grandes enjamb√©es, nus, en silence, les sagaies sur l'√©paule, le propulseur √† la main, le dilly-bag (sac fourre-tout en filet) leur battant les fesses. Dans la chaleur oppressante qu'on croit sentir, seul le rire gras d'un kookaburra ( Dacelo) rompt le silence. Ils vont disparaitre vers la gauche, quand l'un d'eux pousse un cri guttural. Tous s'arr√™tent, et le charme est rompu, la trivialit√© humaine reprend le dessus : le dernier de la file clame :

- " Je ne veux pas rester derri√®re, il y en a un qui p√©te, c'est affreux !".

Tous s'esclaffent, pli√©s en deux, les lazzi r√©sonnent dans le silence de la for√™t, les chasseurs se questionnent pour la forme : l'un d'eux est bien connu pour ses gaz intestinaux pestilentiels, et il ne fait pas de difficult√©s pour passer en serre-file. D'ailleurs ils arrivent au but : un bosquet d'arbres au tronc haut, parfaitement r√©gulier et cylindrique ; ils vont en d√©tacher de grands pans d'√©corce pour confectionner des cano√©s. Et pendant le travail les comm√©rages gaillards[10] vont bon train : "Alors, vous pensez qu'ils couchent ensemble ?" etc... Ils parlent de Dayindji, le jeune fr√®re de Miningululu , leur chef au cheveux blancs, et de sa plus jeune √©pouse. Le vieux chef prend alors son petit fr√®re √† part : il veut lui montrer comment d√©tacher proprement l'√©corce des troncs, et surtout lui parler...Il lui conseille de s'√©loigner de sa belle-sŇďur : si le jeune homme s'obstine √† la courtiser, le groupe en sera perturb√© ; d'ailleurs il va lui raconter une histoire du "Temps du R√™ve" qui illustre parfaitement les dangers de ce type de liaison...Le jeune homme lui r√©pond :

-"Oui, mais moi j'ai besoin d'un femme ! Toi tu es vieux, et tu en as trois ...".

-"Sois patient", lui répond son frère, "tu auras une femme plus tard...".

-"Mais alors je serai vieux", r√©plique le jeune homme, "et mon sexe sera mou !...".

Sous les √©clats de rire du groupe, le vieux chef se redresse, et, la main sur le bas-ventre, proteste :

-"Quoi, tu veux dire que mon sexe est mou ?..."[11].

Une jeune femme indigène australienne photographiée ca 1910. "Munanjarra était belle et tranquille comme un bébé qui dort"

Cependant les hommes rapportent sur leurs t√™tes les grands cylindres d'√©corce vers le mar√©cage.[12] Ils s'exclament en arrivant :

-"Ah, √ßa fait du bien de nous raffraichir les pieds dans l'eau !...".[13]

Puis les hommes commencent √† fa√ßonner les cano√©s : ils assouplissent les pans d'√©corce sur le feu, pincent les extr√©mit√©s dans un √©tau fait d'un arbre fourchu, avant de les coudre avec des fibres v√©g√©tales. Une branche taill√©e en forme de banc maintient les parois √©cart√©es...Tout en travaillant, le vieux chef Miningululu commence √† raconter √† son jeune fr√®re l'histoire des anc√™tres, au Temps du R√™ve, et les images en couleur apparaissent alors.

Par la suite, le fr√®re a√ģn√© reprendra plusieurs fois le "r√©cit en couleurs", afin que son cadet "apprenne √† vivre correctement". Et il choisira des moments privil√©gi√©s de la journ√©e pour lui en restituer l'impact. Ainsi, lorsqu'il se trouve seul dans les marais avec le jeune homme qu'il initie √† l'approche des gumangs ' (canaroies), √† leur chasse √† la sagaie, et √† la r√©colte de leurs mapu (oeufs) sur les yali (nids). Ou le soir, quand le groupe se retrouve au bivouac sur les plateformes dress√©es dans les taillis au-dessus du niveau de l'eau, afin d'√©chapper aux crocodiles, aux sangsues et aux serpents, pr√©s des feux nourris d'√©corce d'eucalyptus, dont la fum√©e chasse les moustiques.

Puis la chasse prend fin, et les chasseurs rentrent chez eux en riant et en discutant, sagaies sur l'épaule, portant des paniers d'oeufs et tenant par le cou ou les pattes quelques cadavres d'oies blanches et noires.

Film en couleur

  • En rapport direct avec la cosmogonie des Yolngu, il narre une chronique du Temps du r√™ve . C'est, dit le narrateur, "ce qui arriva il y a tr√®s-tr√®s longtemps, tout √† fait au commencement, alors que les grands-p√®res de nos grand-p√®res √©taient encore des petits poissons dans les trous d'eau, juste apr√®s le Grand D√©luge qui couvrit toute la Terre...Yurlungur , le Grand Goanna, avait juste nomm√© les arbres, les oiseaux, les plantes et les hommes...Et il avait donn√© aux Anc√™tres la Grande C√©remonie du Djunggan, par laquelle les hommes ont re√ßu la Loi que nous apprenons tous, la Loi selon la quelle nous devons vivre".

Les Ancêtres dont parle le narrateur étaient un groupe d'hommes et de femmes dont le chef avait une épouse jeune et belle, qui fut convoitée par le frère cadet du chef...[14]

Les h√©ros sont tout d'abord pr√©sent√©s en une galerie de portraits individuels cadr√©s en gros plan et comment√©s par la voix off du conteur :

Un guerrier, porteur d'armes et d'attributs virils magnifiés
  • le chef Ridjimiraril, un grand guerrier, d'une beaut√© farouche, viril et dominateur, protecteur du groupe et bon pourvoyeur de gibier, son javelot atteint son but avec force[15].
  • son jeune fr√®re Yeeralparil, bel √©ph√®be maladroit, que son fr√©re ain√© se charge d'initier √† la vie en brousse[16] ...
  • la premi√®re √©pouse du chef, Banalundju , sage, bonne et tol√©rante, mais qui surveille de pr√©s la plus jeune co-√©pouse et l'emp√™che de s'√©carter...
  • la deuxi√®me √©pouse du chef, Nowalingu, aguicheuse, perverse et volage, mais qui tient le chef par les sens...
  • la troisi√®me √©pouse, Munanjarra, jeune, "belle et tranquille comme un b√©b√© qui dort"...
Une feuille de laurier comme Birrinbbirrin en taillait, et ses ancêtres avant lui...
  • un membre important du groupe, Birrinbirrin, un vieux madr√©, amateur de bonne ch√®re au ventre √©norme, toujours en train de qu√©mander du miel sauvage. Mais il est plein d'exp√©rience et de sagesse, parle les diff√©rents dialectes de la r√©gion, et ses pointes de sagaie en pierre taill√©e en forme de feuille de laurier sont tr√®s recherch√©es...
  • et le Sorcier, un vieil homme rid√© qui vit seul √† l'√©cart du groupe "pour pr√©server les secrets de sa magie"...

Derri√®re le campement principal, l'ambiance est √† la d√©tente : les hommes se coupent les cheveux et se rasent mutuellement. Mais les enfants qui cherchaient des ruches sauvages dans les arbres accourent en poussant des cris d'alarme : "Un √©tranger, un √©tranger arrive !''. Or personne n'a annonc√© sa visite...Le groupe fait bloc derri√®re le chef, sagaie sur le propulseur, et scrute l'intrus qui sort du bois. Il d√©gage "l' odeur de qelqu'un de tr√®s dangereux", et il porte un cache-sexe, aussi les compagnons de Ridjimiraril remarquent-ils qu' "il faut se m√©fier de celui qui cache sa bite...".

On commence √† parlementer, Birrinbirrin sert d'interpr√®te. L'Etranger ne dit pas clairement pourquoi il vient ; par contre il s√®me l'inqui√©tude en affirmant avoir des pouvoirs magiques. On lui offre des aliments, on lui fait comprendre qu'il n'est pas le bienvenu[17] et on lui demande de se retirer. L'Etranger fait demi-tour et repart dans le bush.

Une palabre a lieu au campement : que venait chercher l'Etranger ? Le Sorcier fait subitement son apparition : de loin, affirme-t-il, il avait per√ßu l'approche d'une personnalit√© mal√©fique. Et il assure son pouvoir sur le groupe en rappelant quelques techniques √©l√©mentaires d'envo√Ľtement que l'√©tranger a peut-√™tre utilis√©es, surtout si les habitants du village ont laiss√© trainer leurs d√©jections : elles servent de support √† la technique d'envo√Ľtement... Pire que tout, affirme le sorcier, l'Etranger pourrait voler une √Ęme en secret[18] . Les chasseurs fr√©missent : "Restons group√©s" chuchotent-ils...

"Tout va bien. Il n'y a pas de mauvais sort..." dit le Sorcier d'une voix caverneuse après avoir minutieusement inspecté le camp (dessin d'après une séquence du film)

Après avoir fait ses recommandations au groupe afin que personne ne laisse prise aux influences néfastes de l'Etranger, le Sorcier couvert de peintures rituelles ocres et blanches exorcise le campement (son intervention est soutenue par le crépitement des clapsticks en fond sonore)

La tension retombe ensuite au campement principal, o√Ļ vivent hommes et femmes mari√©s, et la vie reprend son cours habituel, avec ses hauts et ses bas dus essentiellement aux al√©as de la polygamie. Pour √©chapper aux criailleries et aux disputes de ses femmes le chef part chasser le wallaby dans le bush [19]. Birrinbirrin harc√®le ses femmes qui vont chercher du bois pour qu'elles lui rapportent du miel et il se fait s√©v√®rement rabrouer : "Vas-y toi-m√™me, vieux crapaud !...". Ses petit-fils lui rapportent un rayon de miel, il pioche dedans goulument avec sa baguette, puis s'accroupit et commence √† travailler √† petits coups pr√©cis une de ses fameuses pointes de lance en silex, tout en fredonnant la "chanson du miel"...

Cependant au campement annexe, o√Ļ les jeunes c√©libataires passent le temps comme ils peuvent, le beau Yeeralgaril ne peut plus vivre loin de Munandjarra, la femme qu'il aime. "Ses jambes d√©cident d'aller la voir, et il les suit" dit-il . Il met ses sagaies sur l'√©paule et part sous les quolibets, les plaisanteries et les exclamations[20] des autres c√©libataires. Mais les autres femmes veillent, tout en ramassant √† la lisi√®re du mar√©cage des noix des marais, en d√©terrant des racines, en papotant comme des "gumangs" (oies pies) ou en vidant leurs querelles toutes griffes dehors[21] . Munandajarra, en pr√©textant un besoin naturel, arrive √† s'√©carter et √† √©changer quelques mots avec Yeeralparil tapi dans les buissons, mais naturellement toutes les femmes s'en rendent compte...

"Nowalingu a disparu comme une gummang (oie-pie)"

Soudain un jour la nouvelle se r√©pand : c'est Nowalingu, la seconde √©pouse de Ridjimiraril, "elle a disparu comme une gummang". Les hommes se r√©unissent et palabrent, chacun donne son avis. On conclut qu'il n'y a que deux possibilit√©s : soit Nowalingu s'est enfuie, soit elle a √©t√© victime d'un rapt. Et chaque homme, dans une s√©quence particuli√®re (en couleurs d√©lav√©es), d√©crit sa version du rapt, et expose ses phantasmes de vengeance...

Le chef Ridjimariril est s√Ľr que c'est l'Etranger qui est venu chercher Nowalingu, et cette pens√©e l'obs√®de. "Un grand nombre de lunes traversa la nuit" apr√®s la disparition de Nowalingu. Et si le groupe parait s'accommoder parfaitement de l'absence de cette femme querelleuse et semeuse de discorde, Ridjimiraril ne l'oublie pas et en perd le go√Ľt de vivre.

Un jour un vieil oncle arrive au camp, de retour d'un long p√©riple. Il dit avoir brul√© l'herbe, tu√© un goanna (varan) et un bandicoot[22], et vu Nowalingu : elle vivait dans une hutte d'√©corce avec un √©tranger...

Les hommes entrent alors en effervescence : il faut aller reprendre Nowalingu, et exercer la vendetta. Au son haletant du didgeridoo, les pr√©paratifs de guerre s'acc√©l√®rent : les adolescents portent en courant les baton-messages au loin, on coupe des branches pour en faire des hampes de sagaie, Birrinbirri taille sans arr√™t des pointes de silex, on se peint en argile blanche. On √©labore des plans d'attaque, et les modalit√©s du rapt : on ne se contentera pas de reprendre Nowalingu aux ennemis, on capturera une de leurs femmes... Ou deux femmes ? "Et pourquoi pas toutes ?" lance Birrinbirri le goulu. Mais un des hommes le fait revenir sur terre : "Et qui s'occupera d'elles ensuite ? Toi ?" .

Les hommes peints de frais partent en gambadant sur le sentier de la guerre, sauf Yeerilparil : son fr√©re a√ģn√© l'a consign√© au camp. Il devra prendre en charge ses femmes s'il vient √† √™tre tu√©[23] . Mais quand en l'absence du chef son jeune fr√®re vient roder trop pr√®s de Munandjarra, la premi√®re √©pouse lance une b√Ľche au jeune homme, et lui crie : "Va donc jouer avec une femelle de crocodile !...".

Finalement les guerriers reviennent au camp, tout joyeux : ils n'ont pas eu √† combattre ceux du camp de l'autre rive, car ils ont pu constater que Nowalingu n'√©tait pas l√†-bas... La vie reprend son cours, sauf pour Ridjimiraril : le chef devient de plus en plus sombre, taciturne et irritable. Il est obs√©d√© par l'image de Nowalingu, il se demande sans cesse ce qui a pu lui arriver : est-elle vivante, ou a-t-elle √©t√© tu√©e?...

"Son √Ęme √©tait poss√©d√©e par un mauvais esprit...Un jour le mauvais esprit qui habitait la t√™te de Ridjimiraril s'√©chappa, et les choses empir√®rent". Les enfants de Birrinbirrin aper√ßurent l'Etranger √† proximit√© du camp, et leur p√®re courut alerter le chef[24] .

Ridjimiraril se dresse, empoigne ses sagaies.

-"Que vas-tu lui faire?" demande Birrinbirrin, inquiet.

-"Juste parler avec lui..."

-"Pourquoi prends-tu toutes ces sagaies?"

-"Fais moi confiance...".

Le gerrier athl√©tique, suivi du vieillard ob√®se, se faufile dans la brousse et approche l'Etranger. Il est l√†, le dos tourn√©, accroupi, en train de d√©f√©quer par terre. Soudain Yirilmaril brandit son propulseur et perce ce dos d'une sagaie. Ils se pr√©cipitent, et constatent que l'homme qui agonise, couch√© sur le flanc √† c√īt√© de son √©tron, la sagaie plant√©e dans le torse, est un inconnu. Et le mauvais esprit continue √† exercer son action n√©faste : au meurtre impulsif succ√®dent des phrases insanes ("Mauvaise merde de mauvais inconnu !...") et des actes illogiques : les deux chasseurs dissimulent sommairement le cadavre sous la v√©g√©tation en esp√©rant que personne ne le trouvera, s'exhortent au silence, et reviennent au camp comme si rien ne s'√©tait pass√©...

Mais un groupe d'hommes peints en ocre-rouge, sagaies brandies, leur barre soudain le chemin. Ils sont men√©s par le premier Etranger, fou de rage : c'est son fr√®re qui a √©t√© tu√©, ils ont suivi ses traces et trouv√© son corps. Ridjimiraril reconnait avoir tu√©. Il accepte de subir l'√©preuve de makaratta pour √©teindre la dette de sang, et il choisit son jeune fr√®re comme second ..[25].

Séquences en "couleur pastellisée"

br√®ves, en images d√©lav√©es : il s'agit (images mentales ramass√©es en raccourci) de "r√®ves dans le r√™ve", de phantasmes, de tentations, de pens√©es cach√©es, de jubilations par anticipation. Ainsi :

  • lors des palabres, quand les hommes √©chafaudent des hypoth√®ses sur les causes de la disparition de Nowalingu : s'est-elle sauv√©e, ou a-t-elle √©t√© enlev√©e, et par qui ? Et l'on voit un homme et une femme, se tenant par la main, nus comme Adam et Eve, se faufiler dans la v√©g√©tation luxuriante
  • les projets de repr√©sailles : comment va-t-on attaquer le camp ennemi : de jour, ou de nuit ? La terreur de l'homme surpris, et ses gestes d'apaisement devant les sagaies lev√©es sur lui ne seront-ils pas plaisants?
  • les variations sur le th√®me du rapt de femme(s) dans le clan adverse : "on va leur reprendre Nowalingu, on la reprendra. Et de plus on enl√®vera une autre femme...Et pourquoi pas plusieurs femmes ?"...
  • les peurs primaires que les avertissements du sorcier √©veillent parmi les hommes : quand il les avertit que l'Etranger va certainement voler leurs √Ęmes, soit subrepticement (et trivialement, en utilisant leurs d√©jections), soit par la violence. On voit alors un zombie errer dans la brousse (cf note no 30). Puis vient une √©trange et br√®ve sc√®ne de meurtre (gore dans le bush) qui assassine le mythe du bon sauvage : au fond d'un taillis √©clabouss√© de sang, un homme vu de dos, √† genoux devant sa victime pantelante, la larde pos√©ment de coups de sagaie...
  • et aussi l'√©vocation d'une utopie pacifiste que la fatalit√© fera avorter dans la r√©alit√© future proche : le chef Rildjimiril fraternise avec l'Etranger, et ils vont ensemble chercher Nowalingu.

Distribution

  • Crusoe Kurddal : Ridjimiraril
  • Jamie Dayindi Gulpilil Dalaithngu : Dayindi / Yeeralparil
  • Richard Birrinbirrin : Birrinbirrin
  • Peter Minygululu : Minygululu
  • Frances Djulibing : Nowalingu
  • David Gulpilil Ridjimiraril Dalaithngu : Narrateur (voix)
  • Sonia Djarrabalminym : Banalandju
  • Philip Gudthaykudthay : Le Sorcier
  • Peter Djigirr : Un Cano√©iste / La victime / Un combattant
  • Michael Dawu : Un Cano√©iste / L'√Čtranger
  • Bobby Bununggurr : Un Cano√©iste / L'Oncle
  • Johnny Buniyira

Genèse du film

David Gulpilil, danseur et acteur indig√®ne australien[26], c√©l√®bre pour avoir jou√© depuis 1971 dans (entre autres) Walkabout (La Randonn√©e)[27], Mad Dog Morgan, The Last Wave (La Derni√®re Vague), Crocodile Dundee, Rabbit-proof fence (Le Chemin de la libert√©), et Australia (en 2008), fut dirig√© en 2002 dans le film The Tracker (Le Pisteur) par Rolf de Heer. David invita ensuite Rolf √† venir tourner dans sa r√©gion natale, la terre d'Arnhem, une immense zone sauvage de brousse tropicale parsem√©e de mar√©cages situ√©e sur la c√īte nord de l'Australie, en bordure de la mer d'Arafura[28].

Le catalyseur de l'Ňďuvre de Rolf de Heer et Peter Djigirr[29] fut une photographie qui repr√©sentait dix pirogues mont√©es par des hommes Yolngu, en exp√©dition de chasse-collecte dans le mar√©cage d'Arafura[30]. Cette photo fut prise en 1936 par Donald Thomson, un ethnologue et naturaliste australien qui se consacra dans le top end √† une Ňďuvre √† la fois scientifique et humanitaire, et contribua tant sur le plan local que sur le plan national √† apaiser les conflits entre les communaut√©s blanche et aborig√®ne.

Les photos, vu l'√©tiolement de leur tradition orale, sont l'un des rares liens que les indig√®nes australiens aient conserv√© avec leurs parents. Le critique √©crivant √† propos de Dix cano√ęs... sur le site allocine.fr l'a bien compris : ¬ę Donald Thomson, dit-il, nous a laiss√© un patrimoine exceptionnel : le portrait d'un peuple et d'un mode de vie, qui sans lui ne nous serait jamais parvenu. La Collection Thomson (300 photos en noir-et-blanc) couvre de nombreux aspects de la culture des aborig√®nes. Elle est conserv√©e au Mus√©e Victoria avec 700 autres photos prises en Australie Centrale et au Cap York. Les Indig√®nes Australiens Yolngus entretiennent des liens tr√®s forts avec les photos qui ont √©t√© expos√©es chez eux, chacun y reconnaissant un ou plusieurs membres de sa famille. ¬Ľ[31]

La brousse du top end en saison sèche. Noter les nombreux pandanus.

Daniel Gulpilil explique[32] : ¬ę J'ai montr√© une photo faite par Donald Thomson √† Rolf de Heer et je lui ai demand√© ce qu'il en pensait. Il a alors commenc√© √† √©crire une histoire, avec les habitants de Raminginig ‚Äď mon peuple ‚Äď et nous avons entam√© notre collaboration‚Ķ (‚Ķ) Cette histoire ‚Äď l'histoire que raconte le film ‚Äď n'est pas termin√©e. Elle se poursuit encore et encore, car c'est l'histoire de notre peuple et de notre terre‚Ķ ¬Ľ

Rolf de Heer (avant que Ten canoes ne soit pr√©sent√© le 19 mai au Festival de Cannes 2006, dans la s√©lection ¬ę Un certain regard ¬Ľ) assura[33] : ¬ę Les gens se demandent : ‚ÄúQu'a √† faire un cin√©aste blanc avec une histoire d'indig√®nes ?‚ÄĚ Ils (les indig√®nes australiens) racontent l'histoire, largement, et je ne suis que le m√©canisme qui les aide √† le faire... ¬Ľ

Tournage du film

Les crocodiles des Marécages d'Arafura, redoutés pour leur taille énorme et leur agressivité, ont de plus proliféré depuis que leur chasse est strictement réglementée. Les canaroie semipalmés nichent dans les roseaux. Au fond, après l'étendue d'eau parsemée de nymphéas, la lisière de la brousse

Le tournage fut √©pique[34], il fut frein√© par de nombreux facteurs :

  • tout d'abord l'environnement physique [35] : le climat tr√®s chaud et humide, √©prouvant autant pour l'√©quipe de tournage que pour le mat√©riel ; le stress √©tait augment√© par les moustiques, les sangsues, et surtout la peur des crocodiles.

. Donc, pendant le tournage, les acteurs eux-m√™mes devaient retrouver leurs r√©flexes ancestraux, et rester vigilants ("keep on croc-spotting") pendant que le directeur et les techniciens pataugeaient, plong√©s dans l'eau et la vase jusqu'√† la taille. Et le soir, quand ils rentraient √©puis√©s, affam√©s et couverts de cloques ("piqures de moustiques au-dessus de la taille - et morsures de sangsues en-dessous"...) au campement de Murwangi (quelques vieux baraquements de t√īle ondul√©e ayant servi d'√©tables autrefois, augment√©s des tentes de l'√©quipe technique et des acteurs) ils pouvaient constater que les nombreux visiteurs Yolngu (amis et famille, proches ou tr√®s √©loign√©s...) avaient appliqu√© les r√®gles de l'hospitalit√© de brousse, et qu'il ne restait plus rien √† manger. Et que de plus, toute consolation du genre long drink √©tait impossible, l'alcool √©tant interdit au camp. Mais l'odeur du poisson en train de cuire sur les multiples petits feux de bois, et la chaleur humaine rachetaient tous les inconv√©nients : la bonne entente r√©gnait au camp, black-fellas et white-fellas ("gars-noirs" et "gars-blancs") avaient appris √† se conna√ģtre. Un film documentaire "Le balanda (blanc), et les IO cano√©s d'√©corce", montrant la r√©alisation du film lui-m√™me, fut d'ailleurs mont√© en annexe. Heureusement pour l'√©quipe comme pour les acteurs, apr√®s le slogging through reeds (trimardage dans les roseaux) que fut le tournage de la premi√®re partie du film, celui de la seconde partie se d√©roula dans la brousse s√®che.

  • la communication entre les acteurs locaux (parlant le ganalpingu) et les acteurs "√©trangers" comme Cruso√ę Kurdall (qui est de Maningrida et parle le guwinggu) [36], posa aussi des probl√®mes, du moins au d√©but. Les membres de l'√©quipe technique et les Ganalpingu eurent aussi du mal √† s'entendre. En fait, ce ne fut pas tant la diversit√© des langues qui fut en cause (tous les Indig√®nes Australiens, s'ils parlaient peu ou mal l'anglais, pouvaient se faire comprendre en 5 ou 6 langues indig√®nes...), mais la transmission de concepts qui s'av√©ra difficile : il fallut souvent que 5 ou 6 "expliqueurs" se mettent d'accord avant de pouvoir tourner une sc√®ne. Rolf de Heer, tout en reconnaissant que "certains concepts n'appartenaient pas √† leur fa√ßon de penser le monde"[37] rend par ailleurs hommage √† Peter Djigirr (un ex-chasseur de crocodiles Yolngu qui joue dans le film le r√īle d'un canoeiste - et celui de l'Etranger, tu√© par erreur par Ridjimiraril), pour ses talents en relations humaines, ainsi que pour son habilet√© √† d√©jouer les pi√®ges du "bush". C'est que la brousse et le mar√©cage sont devenus des milieux presque √©trangers √† de nombreux Yolngu habitu√©s maintenant √† vivre en ville √† l'occidentale, et qui m√™me voyagent souvent √† l'√©tranger pour faire la promotion de leurs Ňďuvres artistiques[38]
  • le casting fut une source de surprise : Rolf de Heer pensait pouvoir choisir les piroguiers, mais il se les vit imposer par la communaut√©. En effet, les Yolngu, se r√©f√©rant aux souvenirs du "Thompson Time" ("l'Epoque de Thomson") qui subsistaient chez les anciens, et aux photos que l'anthropologue avait prises, ne propos√®rent √† Rolf de Heer que les descendants des hommes qui avaient travaill√© autrefois avec Thomson. C'est sans doute l'une des causes qui firent que David Gulpili n'apparait pas √† l'√©cran. Une des autres √©tant qu'il appartient √† un clan voisin du clan local des Ganalpingu ("fils des oies pies"), et que les rivalit√©s interclaniques √©taient ardentes il y a encore quelques d√©cennies ...

Quant aux femmes, seules furent admises √† jouer celles (d'ailleurs peu nombreuses) que les r√®gles compliqu√©es du kin-ship (syst√®me de parent√®le coutumier) n'excluaient pas...Mais le fait que les acteurs locaux n'aient pas √©t√© choisis par le metteur en sc√®ne n'a pas d'importance, car "ils sont les personnages". C'est bien ce qu'a soulign√© Frances Djulibing (qui dans le film incarne Nowalingu, la deuxi√®me √©pouse, celle qui disparait): "Jouer nos anc√™tres, et notamment jouer nus, n'a pas √©t√© un probl√®me : pendant le tournage, nous √©tions nos anc√™tres, litt√©ralement..."[39]. D'ailleurs on note que certains acteurs ont gard√© "√† la sc√®ne" leur propre nom : le vieux sage Minigululu, le gros Birrinbirrin...

  • 3 versions du film furent r√©alis√©es[40], ce qui, en mettant en √©vidence l'enracinement de l'Ňďuvre, accentua son c√īt√© didactique et permit d'augmenter sa diffusion :
    • Une version en yolngu-matha (langue v√©hiculaire dans les Northern Territories), sans sous-titres
    • Une version en yolngu, avec commentaires et sous-titres en mandalpingu
    • Une version en yolngu, avec commentaires et sous-titres en anglais
  • La premi√®re repr√©sentation officielle eut lieu le 19 mars 2006 lors de l' Adela√Įde Festival of Arts, puis le film fut montr√© le 19 mai au Festival de Cannes 2006 (dans la s√©rie "Un certain regard", o√Ļ il re√ßut le Prix Sp√©cial du Jury), et avant la fin 2006 dans 12 autres festivals de par le monde[41]. Le titre "Ten canoes" est simplement traduit dans les versions pr√©sent√©es √† l'√©tranger, sauf dans les versions fran√ßaise et allemande. Sans doute afin que le titre paraisse plus attractif, on y a ajout√© "150 lances" (ce qui est nettement exag√©r√© : il est rare que plus de 10 personnes paraissent sur l'√©cran) , et "3 √©pouses"[42].
La brousse et les marécages, biotope des Yolngu

Mais la premi√®re projection en public de la version enti√®rement parl√©e en langue yolngu-matha , sans sous-titres, eut lieu en plein air √† Raminginig, le village √† c√īt√© duquel l'acteur David Gulpilil v√©cut en brousse son enfance et son adolescence. La nuit √©tait chaude et orageuse : c'√©tait la saison des pluies ... David Gulpilil dit[43] : "J'ai pleur√© en voyant le film. Je suis fier de ceux qui y ont particip√©. Ceux qui verront ce film le garderont dans leur coeur, ils seront plong√©s dans la beaut√© du monde sauvage...".

Musique et sonorisation

Récompensés aux AFI Awards 2006, ils sont de haute qualité, et laissent le pas à l'image

  • Les bruits naturels :

- dans le bush les cris d'oiseaux renforcent la tension : que ce soit le rire du kookaburra (Dacelo ), ou le cri d'un oiseau-moniteur (un bruit de grosse toile brutalement d√©chir√©e) qui fait sursauter les chasseurs et les avertit que quelqu'un approche.

- au camp ou lors de la cueillette, le cacardement des gummangs, les oies-pies, est mis en parallèle avec le papotage des femmes, qui devient parfois strident quand des co-épouses ennemies en viennnent aux mains.

- Birrinbirrin, trop vieux et trop gros pour monter lui-même aux arbres, chante doucement une "chanson du miel" en attendant que ses petits-enfants lui rapportent sa friandise préférée, et en taillant une de ses fameuses pointes de silex.

Didgeridoo creusé dans une branche d' eucalyptus

- lors de la ronde du sorcier dans le campement, la tension est accrue par le crépitement des clapsticks (baguettes de bois dur qu'on entrechoque).

- et plus tard leur staccato, sur fond de grondements sourds du didgeridoo (tube de bois dans lequel on souffle) scande les préparatifs des hostilités - puis soutient la chanson de mort entonnée par Birrinbirri pendant la cérémonie funèbre.

Impact socio-culturel du film

Parmi de tr√®s nombreuses critiques, on note une appr√©ciation[44]: "Ce qui en fait un film √† voir absolument : la photo sid√©rante du Northern Territory" ("et de ses femmes et de ses hommes" aurait d√Ľ ajouter le journaliste...) ", l'originalit√© √©tonnante de l'histoire, plus le plaisir inattendu cre√© par l'humour vibrant et omnipr√©sent...".

Ten canoes est effectivement un film passionnant - mais c'est aussi un document ethnologique capital, qui sauvegarde les techniques ancestrales qui font partie de notre patrimoine de l'humanit√© : la fabrication des pirogues d'√©corce, l'approche et le tir du gibier √† la sagaie, la collecte du miel, la taille de pointes de lance en feuille de laurier de type solutr√©en. Cependant le spectateur qui a vu les Inuit vivre en riant et chasser les phoques au harpon dans le film Nanouk l'Esquimau (I919) - et les Am√©rindiens Nambikwara observ√©s par Claude Levy-Strauss se peindre le corps et chasser √† l'arc en 1938, ne peut √©viter de se demander si dans 90 ans, ou m√™me dans 70 ans seulement, les Indig√®nes Australiens de la Terre d'Arnhem continueront √† vivre selon leurs coutumes, et combien il seront encore...Ten canoes, tourn√© in situ dans l'humidit√© des marais et la chaleur de la brousse, mis en sc√®ne et jou√© par les Indig√®nes Australiens locaux qui parlent leur langue, en mettant en valeur leur mode de vie et leurs traditions, lutte justement contre l'oubli de nos racines.

A l'occasion du tournage de Ten canoes les actrices (et leurs parentes et amies) ont tenu √† reprendre la fabrication d'objets usuels, Ňďuvres d'art artisanales qui √©taient devenues des pi√®ces de mus√©e

D'ailleurs des techniques presque oubli√©es, comme la fabrication des pirogues d'√©corce et la taille de pointes de sagaies par les hommes, le tressage de paniers ou le tissage de r√©cipients √©tanches en fibres de pandanus par les femmes, ont √©t√© retrouv√©es et fi√®rement appliqu√©es et d√©montr√©es par les Yolngu, qui y voyaient un renouveau de leur √Ęme.

Ten canoes nous donne la cl√© d'une culture jusque l√† largement m√©connue, et nous permet de plonger dans l'existence de cette communaut√© de la Terre d'Arnhem : nous assistons, comme si nous en √©tions des membres actifs, aux disputes foment√©es par la polygamie, aux palabres, √† l'√©preuve du rachat du sang, √† la c√©r√©monie mortuaire, √† la pr√©paration du cadavre pour l'au-del√†. Plus d'un spectateur blanc occidental dut √™tre surpris, lors de la vision du film, par la mutation culturelle qu'il ressentit... C'est peut-√™tre cette accession inattendue √† l'empathie qui est √† l'origine du succ√®s que le film a connu eu Australie[45].

On a dit que le succ√®s de Ten canoes √©tait d√Ľ √† un effet de mode, ou √† un malentendu. Mais peu importe que les spectateurs se soient pr√©cipit√©s en croyant voir une version australienne de Les dieux sont tomb√©s sur la t√™te, ou parce qu'ils pensaient retrouver la fantaisie √©pique et les belles images de La Guerre du feu (film) : le r√©sultat est l√† (et Donald Thomson s'en serait r√©joui), le pourcentage de blancs australiens qui consid√®rent que les abos ne sont qu'une communaut√© √† probl√®mes a diminu√©.

Certes on a accusé Rold de Heer d' angélisme[46]. Mais on notera cependant que "Ten canoes" est sorti sur les écrans en 2006, et que c'est en 2007 qu'a été promulguée la loi "Northern Territory National Emergency Response".

L'impact socio-culturel de "Ten canoes" est tr√®s important : en d√©crivant √† hauteur d'homme le mode de vie et de pens√©e des Indig√®nes Australiens, ce film contribue plus que les lois et les r√©glements √† leur rendre leur dignit√©. Surtout quand il tourne en d√©rision la polygamie ou montre clairement les catastrophes qu'elle entraine, aussi bien pour les hommes (qu'ils soient frustr√©s de femmes ou qu'ils en aient trop) que pour les femmes.

Distinctions

Récompenses

Nominations

  • AFI Awards 2006 : meilleurs d√©cors (Beverley Freeman)
  • Prix 2006 du Cercle des critiques de film d'Australie : Meilleure r√©alisation (Rolf de Heer et Peter Djigirr), meilleur sc√©nario original (Rolf de Heer)
  • IF Awards 2006 : meilleur film (Rolf de Heer, Peter Djigirr, Julie Ryan et Richard Birrinbirrin), meilleur sc√©nario (Rolf de Heer), meilleur son (James Currie, Tom Heuzenroeder, Michael Bakaloff et Rory MacGregor)

Voir aussi

Notes et références

  1. ‚ÜĎ En concertation avec les habitants de Ramingining, d'apr√®s une id√©e de David Gulpilil inspir√©e par les photographies de Donald Thomson.
  2. ‚ÜĎ Avec des sous-titres anglais pour les dialogues (c'est cette version qui est distribu√© √† l'internationale, les sous-titres √©tant √©videmment adapt√©s en d'autres langues)
  3. ‚ÜĎ Sans sous-titres pour les dialogues (c'est cette version qui avait √©t√© pr√©sent√©e en avant-premi√®re et en plein air √† la population de Ramingining).
  4. ‚ÜĎ si routiniers que les traditions de la polygamie et du rapt coutumier perdureront dans les mill√©naires √† venir, et en de nombreux endroits, malgr√© les drames qu'elles suscitent...Voir les articles Raptio et Bride kidnapping de WP:en
  5. ‚ÜĎ ce pr√©ambule est en anglais, mais il existe une version du film en langue yolngu-matha, d'usage courant dans le Northern Territory
  6. ‚ÜĎ on voit : au centre le trou d'eau (r√©servoir d'√Ęmes) ; les gummangs (canaroies pies) sur leur nid ; le Goanna (varan) cr√©ateur ; les nymph√©as qui ont une valeur symbolique diff√©rente selon leur taille : les petits (yariman) sont b√©n√©fiques, le "vieux nymph√©a" (gardatji) est n√©faste, sa racine est en forme de b√Ęton-message...Sur le foyer culturel de Maningrida, voir "www.Factbites.com/topics/maningrida"
  7. ‚ÜĎ cette formule rappelle, en beaucoup plus profond, notre formule "Il √©tait une fois..." que le conteur utilise d'ailleurs tout au d√©but de sa narration, puis interrompt par un rire
  8. ‚ÜĎ selon l'article de WP:fr, Yurlungur serait un grand serpent...Dans le mar√©cage, milieu naturel des Yolngu, serpent et varan se ressemblent fort lorsqu'il nagent. Le corps long et sinueux de la divinit√© chtonique reste donc le m√™me...
  9. ‚ÜĎ le conteur veut dire "avant l'arriv√©e des colons anglais"
  10. ‚ÜĎ exactement comme autrefois sous nos climats, pendant les vendanges, les moissons, les fenaisons ...
  11. ‚ÜĎ une des publications scientifiques de Donald Thomson s'intitula : " The joking relationship and organized obscenity in North Queensland" ("La plaisanterie comme communication et l'obsc√®nit√© organis√©e dans le Nord Queensland"). A rapprocher de notre gauloiserie...
  12. ‚ÜĎ et, comme le dit Rolf de Heer (dans l'article "Keeping Time with Rolf" du Time (magazine) du 13 Mars 2006, interview par Michael Fitzgerald) : "One of the great things at the end of the shoot was that Minygululu had picked out the tree that he was going to make his canoe from the next year..." ("et, cons√©quence int√©r√©ssante : √† la fin de la prise de vues, Minygululu avait s√©lectionn√© l'arbre qui lui servirait l'ann√©e suivante √† faire son canoe...")
  13. ‚ÜĎ la marche pieds-nus dans la brousse leur a √©chauff√© la plante des pieds, d'ailleurs probablement attendrie par le port des chaussures ...
  14. ‚ÜĎ c'est aussi ce th√®me universel qu'ont d√©velopp√© les Inuit qui ont tourn√© le film Atanarjuat en 2002
  15. ‚ÜĎ une des publications scientifiques de Donald Thomson s'intitula "The hero cult, initiation and totemism on Cape York"
  16. ‚ÜĎ en le voyant √©voluer en brousse, on se rend compte que Jamie Gulpilil, fils du c√©l√©bre acteur Daniel Gulpilil, n'est pas dans son milieu habituel...Et quand il tr√©buche dans son canoe, tombe √† l'eau, et remonte pr√©cipitamment dans la pirogue instable, on voit que ce n'est pas une sc√®ne pr√©par√©e, et ses amis le brocardent avec naturel : "Eeeeh, il a peur des crocodiles !".
  17. ‚ÜĎ une des publications scientifiques de Donald Thomson s'intitulait : " Economic Structure and the Ceremonial exchange cycle in Arnhem Land" (1949)
  18. ‚ÜĎ les images repr√©sentant les menaces du sorcier ressortent √† l'√©cran en couleurs d√©lav√©es, ce qui accentue le surr√©alisme des manipulations f√©cales, et de la description du chasseur d√©pouill√© de son √Ęme, transform√© en zombie errant nu dans la brousse. Manifestement l'acteur a imit√© un homme en √©tat d'√©bri√©t√©...La notion que l'homme blanc est venu avec ses alcools distill√©s voler l'√Ęme (et subsidiairement les biens) des autochtones est r√©pandue dans de nombreuses soci√©t√©s "primitives" : Chef Bromden, le colossal am√©rindien Creek enferm√© avec Mac Murphy dans le film Vol au-dessus d'un nid de coucou le dit clairement. L' alcoolisme est une plaie majeure chez les Indig√®nes Australiens, et l'introduction d'un succ√©dan√©, la kava, a √©t√© tent√©e √† titre de palliatif (cf "www.healthinsite.gov.au/topics/Kava"), tout au moins dans le Northern Territory, puis abandonn√©e en 2007. De m√™me, des mesures ont √©t√© prises pour att√©nuer les effets d√©sastreux de l'inhalation d'hydrocarbures (cf l'article Petrol Sniffing sur "www.abc.net.au/health/" ; et le chapitre "Substance Abuse" de l'article Indigenous australians sur WP:en), en particulier par la vente d'essence d√©saromatis√©e AvGAs ou Opal (cf Opal (fuel) dans WP:en) ...
  19. ‚ÜĎ et nous suivons une belle d√©monstration de pistage en brousse arbor√©e, et de tir du javelot avec propulseur. A noter que apparemment ni l' arc ni le boomerang ne sont utilis√©s (d'aileurs le boomerang serait difficile √† lancer en milieu bois√©...)
  20. ‚ÜĎ exactement les m√™mes manifestations que celles qu'on pourrait entendre √† Lusaka, Rabat, S√©ville, Montevideo, Vera-Cruz ou Montfermeil...
  21. ‚ÜĎ selon les statistiques publi√©es dans l'article Indigenous Australians de WP:en, la pr√©valence des l√©sions corporelles par agression physique √©tait en 2004 deux fois plus forte chez les Indig√®nes Australiens que que chez les blancs
  22. ‚ÜĎ le bandicoot vit dans les r√©gions d√©sertiques : l'oncle est donc all√© loin vers le sud...
  23. ‚ÜĎ en somme une application de la r√®gle du l√©virat
  24. ‚ÜĎ en contraste avec nos repr√©sentations classiques de la fatalit√©, ici ce sont deux vieillards, l'oncle d√©charn√© et rid√©, et le ventripotent Birrinbirrin, qui, d√©clenchent la catastrophe...
  25. ‚ÜĎ l'√©preuve makaratta, une modalit√© d'ordalie, consiste chez les Indig√®nes Australiens √† soumettre le coupable aux jet des sagaies des parents du mort, jusqu'au premier sang ou √† l'arr√™t de l'√©preuve par √©puisement des lanceurs. Le sujet-cible est libre de se mouvoir pour esquiver les javelots, ce qui laisse plus de chances au coupable que la loi du talion . L'apparition du second, de plus fr√®re du h√©ros, ram√©ne √† l'Iliade et au roman de chevalerie ...
  26. ‚ÜĎ Selon WP:en (article en:Indigenous Australians), en Australie la d√©nomination ¬ę Aborig√®ne ¬Ľ est maintenant affect√©e d'une connotation p√©jorative, et le terme ¬ę Indigenous Australians ¬Ľ est utilis√© pr√©f√©rentiellement.
  27. ‚ÜĎ L'affiche de Ten Canoes montre que Jamie Gulpilil, qui joue les personnages de Dayindi et de Yeeralparil, ressemble trait pour trait √† son p√®re David, alors qu'il incarnait 35 ans auparavant dans Walkabout le black boy qui sauve deux enfants blancs perdus dans l‚Äôout-back.
  28. ‚ÜĎ Les Australiens appellent out-back leurs r√©gions d√©sertiques en g√©n√©ral, et ils ont surnomm√© top end le nord de leur pays.
  29. ‚ÜĎ Peter Djigirr est un indig√®ne australien de l'ethnie Yolngu qui aida Rolf de Heer sur les lieux de tournage, et s'investit √† tel point dans la r√©alisation que ce dernier lui reconnut la co-paternit√© de l'Ňďuvre.
  30. ‚ÜĎ Cette photo est visible dans le livre Donald Thomson in Arnhem Land, de D. Thompson, Miegunyah Press, (ISBN 052285205X), p. 249.
  31. ‚ÜĎ Thomson avait aussi longuement film√© les Yolngu, et tourn√© 6 000 pieds de film noir-et-blanc dans de dures conditions, mais ce patrimoine inestimable disparut totalement en 1946 dans un incendie.
  32. ‚ÜĎ Selon allocine.com
  33. ‚ÜĎ Propos rapport√©s dans ¬ę Keeping Time with Rolf ¬Ľ, un article de Michael Fitzgerald paru dans le Time du 13 mars 2006 : ¬ę People talk about, What is a white director doing making an indigenous story? They're telling the story, largely, and I am the mechanism by which they can ¬Ľ.
  34. ‚ÜĎ Selon le site "www.tencanoes.com.au"
  35. ‚ÜĎ Selon Donald Thomson lui-m√™me, "suivre les Yolngu dans les mar√©cages √† la fin de la saison des pluies, √©poque favorable √† la collecte des oeufs de "gumang" (canaroies, ou oies pies) √©tait tr√®s difficile" : bel exemple d'understatement anglo-saxon ...
  36. ‚ÜĎ on voit dans le film le chef Ridjimiraril (Cruso√ę Kurdall) froncer les sourcils et faire de la main, noblement, le geste international "Je ne comprends pas, rep√®te..." lorsque les parents de l'homme qu'il a tu√© viennent r√©clamer le prix du sang : c'est qu'ils vivent de l'autre c√īt√© du vaste mar√©cage, et leur langue est diff√©rente de la sienne
  37. ‚ÜĎ dans l'article "Keeping Time with Rolf" de Michael Fitzgerald, Time magazine du 13 Mars 2006 : "It was conceptually outside their thinking about the world" dit Rolf de Heer
  38. ‚ÜĎ Rolf de Heer mentionne d'ailleurs qu'il eut scrupule √† faire jouer le ventripotent Richard Birrinbirrin (car l'ob√©sit√© n'apparut chez les Indig√®nes Australiens qu'il y a une cinquantaine d'ann√©es...) mais que la truculence du personnage l'emporta sur la vraisemblance. D'ailleurs la voix off du narrateur pr√©cise que "Birrinbirrin ne pense qu'√† manger, et il est tout le temps √† la recherche de miel sauvage..."
  39. ‚ÜĎ extrait d'une d√©claration pour Lib√©ration, alors qu'elle est sur la Croisette avec Rolf de Heer et Richard Birrinbirrin, lors du festival de Cannes 2006 (in "www. tencanoes_lefilm.com"). Bel exemple du travail des acteurs Yolngu : ne serait-ce qu'en ce qui concerne la nudit√©, il suffit de voyager de nos jours sous les tropiques pour voir quel impact d√©sastreux ont eu sur la mentalit√© des habitants quelques si√®cles de pudibonderie occidentale
  40. ‚ÜĎ selon "www.allocine.com"
  41. ‚ÜĎ "www.imdb.com"
  42. ‚ÜĎ ce qui a le m√©rite de faire allusion √† la polygamie traditionnelle, un des moteurs de l'intrigue, sans cesse rappel√©e dans le film, et qui, par les jalousies et la frustration qu'elle entraine chez les jeunes c√©libataires, sera √† l'origine de drames dans le clan...
  43. ‚ÜĎ cf "www.alocin√©.fr"
  44. ‚ÜĎ cf "www.film.org.au/tencanoes.htm"
  45. ‚ÜĎ un engouement qui tranche avec le petit succ√®s d'estime que connut le film Le Pays o√Ļ r√™vent les fourmis vertes de Werner Herzog (1984)...
  46. ‚ÜĎ √† l'oppos√©, ceux qui critiquent le paternalisme des "balandas" (voir les photo de panonceaux)
    La zone sacrée est protégée par la loi (la végétation derrière le panonceau est typique de la brousse arborée du top end)
    Un panonceau visant à protéger les Indigènes Australiens du Territoire du Nord de l'alcoolisme et de l'exploitation sexuelle
    ne peuvent nier que des mesures sont à prendre en urgence pour sauvegarder la santé et l'intégrité des peuples du Territoire du Nord
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