Ekphraseis

Ekphrasis

L'ekphrasis[1], au pluriel : ekphraseis[2], (grec ancien εκφραζειν, « expliquer jusqu'au bout »)[3], est une description précise et détaillée, animée également, d'un objet d'art, ou artefact. Cette œuvre d'art peut être réelle ou fictive, et sa description est souvent enchâssée dans un récit. L'ekphrasis classique peut correspondre sur le plan du style à l'hypotypose (description animée).

Le bouclier d'Achille [4]

Sommaire

Définition

Il s'agit d'une description ou d'une représentation verbale d’un objet artistique visuel. Le verbe ekphrazein en effet signifie « exposer en détail ». L'ekphrasis est souvent enchâssé dans le récit, comme une digression. Aelius Theon, au premier siècle de notre ère, définit l’ekphrasis comme « un discours qui nous fait faire le tour (periégèmatikos) de ce qu’il montre (to dèloumenon) en le portant sous les yeux avec évidence (enargôs) »[5]. Or, depuis Théon, l' ekphrasis en vient à désigner toute description d'une œuvre d'Art dans un texte, la définition exhaustive que l'orateur grec en donne passant à la notion d'hypotypose.

L'ekphrasis, entre Art et littérature

La plus célèbre reste la description par Homère dans l' Illiade du bouclier d'Achille en train d'être forgé par le dieu Héphaïstos. L'arme a en effet été fabriquée à la demande de Thétis,non pas pour protéger son fils Achille, mais « pour que tous soient émerveillés » quand le destin l'atteindra, à Troie où il tombera :

Pour Georges Molinié et Michèle Acquien, il s'agit d'un « modèle codé de discours qui décrit une représentation (peinture, motif architectural, sculpture, orfèvrerie, tapisserie). Cette représentation est donc à la fois elle-même objet du monde, un thème à traiter et un traitement artistique déjà opéré, dans un autre système sémiotique ou symbolique que le langage » [6]. Cette conception rejoint l'idée première de l'ekphrasis, et de toute description animée, comme d'une mise en abime de la réalité où le peintre-narrateur se fait créateur, successeur de Dieu.

Le bouclier d'Achille [7]

Les boucliers de héros grecs de la mythologie sont un sujet d'hypotyposes privilégiées chez les auteurs de l'Antiquité, comme Hésiode[8] dans son œuvre Le Bouclier d'Hercule.

Le peintre s'autoreprésentant en train de peindre est un thème d'ekphrasis courant. [9]

L'ekphrasis devient ainsi, dès l'Antiquité, un genre à part entière. Dans Leucippé et Clitophon, roman grec d'Achilles Tatius, le narrateur décrit un tableau qu'il a sous les yeux représentant le mythe du rapt de Philomèle et son viol par Térée [10]. Ce type de description se poursuit durant plusieurs pages comme chez Virgile dans l' Enéide au livre VIII, ainsi que dans l'un des premiers romans, dans le Satyricon de Pétrone, à travers la fresque représentant Troie chez le personnage de Trimalcion. Les sujets d'ekphrasis varient : à côté des sculptures de boucliers on peut trouver des descriptions des scènes de la guerre de Troie. La pinacothèque des Propylées à Athènes illustre les descriptions de Pausanias [11]; les fresques du temple de Carthage renvoient aux descriptions de Virgile [12]. Tapisseries de scènes mythologiques grecques ou latines forment également des sujets privilégiés : le mythe de Thétis et Pélée se retrouve chez Catulle, dans ses Poèmes [13] alors que le mythe de Minerve et d'Arachné est évoquée par Ovide [14].

Le terme d'« ekphrasis » viendrait du philosophe grec Philostrate qui, à partir de la période hellénistique, dans ses Eikones en fait même un genre d’écriture à part, s'intéressant à la représentation de toute chose et pas seulement d'une œuvre d'Art. Philostrate considère par ailleurs que paroles et images sont complémentaires. Terme néanmoins jamais consacré, la notion d' ekphrasis réapparaît selon Janice Koelb [15] par l'intermédiaire de deux critiques français, qui, la fin du XIXe siècle, auraient employés le terme pour désigner des descriptions d’art : Édouard Bertrand et Auguste Bougot, dans deux études sur Philostrate justement. Mais c'est seulement avec Leo Spitzer, en 1949, avec son article sur l’ Ode to a Grecian Urn de John Keats, que cette figure est consacrée. Depuis des théoriciens de la littérature comme Michael Riffaterre aux États-Unis, Donald Fowler en Angleterre, Fritz Graf en Allemagne, Anne-Elisabeth Spica en France fondent sur l'ekphrasis une conception générale de la littérature et du verbal comme image de la médiation et non plus simple illusion discursive (ou mimésis), conception héritée du mouvement américain du New Critic.

La critique moderne emploie aussi le terme d' ekphrasis comme un synonyme de critique d'art, pour désigner un commentaire discursif formé sur une œuvre d'Art. Dès l'Antiquité, l'ekphrasis est une critique d'un artefact, le premier à expliciter la nature étant Philostrate qui, dans ses Eikones, présente 65 tableaux d'œuvres perdues ou fictives. S'inspirant de ces descriptions minutieuses, de nombreux peintres de la Renaissance ont cherché à reproduire ces tableaux alors que en tout état de cause Philostrate n'a cherché qu'à créer un nouveau genre d'exercice rhétorique : le commentaire d'œuvre artistique et picturale.

Le courant littéraire très attaché à l'esthétique plastique dit de l' écriture artiste (représenté en France par Joris-Karl Huysmans, les frères Goncourt, ou le critique Sainte-Beuve) favorise les ekphrasis pour constituer un lien intimiste et d'identification entre les pensées des personnages et leurs environnements domestiques. L'ouvrage faisant référence en cette matière demeure A Rebours de Joris-Karl Huysmans. Les auteurs modernes comme Francis Ponge mais aussi Georges Pérec [16] ont su redonner vie à cette figure antique, signe d'admiration plastique. Janice Koelb constate une remarquable continuité de la notion depuis l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance jusqu’au XVIIIe siècle, notamment grâce aux manuels de rhétorique qui traversent quasi intacts ces périodes.

L'ekphrasis en formation

L'ekphrasis, figure de style, consiste en une description ou représentation d'un objet ou d'un projet, telle qu'on croit vivre la situation présentée. Pratiquer l'ekphrasis en formation, conseil ou coaching, c'est amener l'autre à concrétiser la représentation qu'il a d'une situation, le faire passer du virtuel au réel concrétisé. La pratique de l'ekphrasis est très efficace au cours de présentations de projet à un public, par exemple, ou dans des écrits professionnels, en référence à la démarche pédagogique d'Isabelle de Montety.[réf. nécessaire]

Références

  1. donnant la locution ekphrasis ("proclamer, affirmer", ou "donner la parole à un objet inanimé", formé du préfixe intensif ek- et de phrasis, "parole".
  2. La forme ecphrasis est également attestée.
  3. Voir Agnès Rouveret, article Critique d'art (Antiquité gréco-romaine), dans Encyclopædia Universalis, Paris, 1992.
  4. « Thétis attend dans la forge d'Héphaïstos les armes de son fils Achille », fresque sur plâtre, troisième quart du I er siècle ap. J.-C. Provenance : triclinium de la maison IX, I, 7 à Pompéi. Conservé au Musée national archéologique de Naples.
  5. dans ses Progymnasmata, chapitre peri ekphraseôs
  6. Georges Molinié et Michèle Acquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, pp. 140-142.
  7. « Thétis attend dans la forge d'Héphaïstos les armes de son fils Achille », fresque sur plâtre, troisième quart du I er siècle ap. J.-C. Provenance : triclinium de la maison IX, I, 7 à Pompéi. Conservée au Musée national archéologique de Naples.
  8. La description du bouclier d'Hercule par Hésiode.
  9. Aert De Gelder, Selbstbildnis als Zeuxis, 1685, Städelsches Kunstinstitut, Francfort.
  10. Leucippé et Clitophon, Livre V, chapitre 3.
  11. Pausanias, Periegesis, livre I.
  12. Virgile, Enéide, livre I.
  13. Catulle, Poèmes, poème 64.
  14. Ovide, Métamorphoses, VI.
  15. Janice H. Koelb, Poetics of Description. Imagined Places in European Literature, New York & Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2006.
  16. Article l'ekphrasis dans l'œuvre de Pérec.

Notes


Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie


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