Edouard III d'Angleterre

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Edouard III d'Angleterre

Édouard III d'Angleterre

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Édouard III
Roi d'Angleterre
King Edward III from NPG.jpg
Édouard III, anonyme, huile sur toile, 58,4 x 44,8 cm, Londres, National Portrait Gallery.

RĂšgne
25 janvier 1327 - 21 juin 1377
&&&&&&&&&&01841050 ans, 4 mois et 26 jours
Couronnement 2 fĂ©vrier 1327
Dynastie PlantagenĂȘt
PrĂ©dĂ©cesseur Édouard II
Successeur Richard II
HĂ©ritier Édouard de Woodstock
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Autres fonctions
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Biographie
Naissance 13 novembre 1312
ChĂąteau de Windsor (Berkshire)
DĂ©cĂšs 21 juin 1377 (Ă  64 ans)
Palais de Sheen (Richmond)
Pùre Édouard II
MĂšre Isabelle de France
Consort(s) Philippine de Hainaut
Descendance Édouard de Woodstock
Isabelle d'Angleterre
Jeanne d'Angleterre
Guillaume d'Angleterre
Lionel d'Anvers
Jean de Gand
Edmond de Langley
Blanche d'Angleterre
Marie d'Angleterre
Marguerite d'Angleterre
Guillaume d'Angleterre
Thomas de Woodstock

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Monarques de Grande-Bretagne

Édouard III d'Angleterre (13 novembre 1312, chĂąteau de Windsor – 21 juin 1377, Palais de Sheen, Surrey[1]), comte de Chester (1312), comte de Ponthieu et de Montreuil le 2 septembre 1325, puis roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine le 25 janvier 1327. Il rĂšgne pendant une pĂ©riode charniĂšre, dans une Europe en crise Ă©conomique et sociale qui bascule dans la guerre de Cent Ans, et subit les ravages de la peste noire.

Édouard est couronnĂ© en l'abbaye de Westminster Ă  Londres le 2 fĂ©vrier 1327, Ă  l’ñge de 14 ans, suite Ă  la destitution de son pĂšre le 20 janvier 1327. Alors qu’il n’était ĂągĂ© que de 17 ans, il mĂšne un coup d’État contre son rĂ©gent, Roger Mortimer, puis commence son rĂšgne personnel.

Ayant restaurĂ© l’autoritĂ© royale suite au rĂšgne dĂ©sastreux de son pĂšre, Édouard II, il fait du royaume d'Angleterre la premiĂšre puissance militaire d’Europe. AprĂšs avoir dĂ©fait mais non soumis le royaume d'Écosse, il s'attaque Ă  la France avec laquelle son royaume est en conflit larvĂ© du fait de l'emprise Ă©conomique de l'Angleterre sur toute la partie ouest du royaume de France, des Flandres Ă  l'Aquitaine, et de l'alliance franco-Ă©cossaise. Ces contentieux sont doublĂ©s par le problĂšme de la souverainetĂ© sur la Guyenne, fief pour lequel il est vassal du roi de France, qui peut Ă  ce titre annuler toutes ses dĂ©cisions de justice. Il se dĂ©clare hĂ©ritier lĂ©gitime du trĂŽne de France en 1338, dĂ©clenchant la guerre de Cent Ans. AprĂšs quelques revers, Édouard parvient Ă  faire voter des impĂŽts par le parlement qui lui donne les moyens de maintenir une armĂ©e de mĂ©tier, ce qui le conduit Ă  la victoire. La bataille de CrĂ©cy, la prise de Calais puis la bataille de Poitiers, oĂč le roi de France est capturĂ©, lui permettent d'Ă©tendre son royaume sur le tiers de la France continentale en vertu du traitĂ© de BrĂ©tigny. Cependant, Ă  compter de cette Ă©poque, il se heurte Ă  Charles V qui renverse la tendance : celui-ci modernise en effet l'Ă©conomie et l'armĂ©e françaises et fait accepter les impĂŽts quand le parlement anglais se met Ă  rechigner Ă  financer la guerre. Les derniĂšres annĂ©es d’Édouard sont difficiles : elles sont marquĂ©es par des revers sur le plan stratĂ©gique avec notamment la perte de pratiquement toutes ses conquĂȘtes et par des troubles intĂ©rieurs, que l’on peut largement attribuer Ă  son apathie et sa trĂšs mauvaise santĂ©.

Hautement vĂ©nĂ©rĂ© Ă  son Ă©poque et pour des siĂšcles, Édouard fut dĂ©noncĂ© plus tard comme un aventurier irresponsable par des historiens whigs. Cette vision est maintenant dĂ©passĂ©e et l’historiographie moderne le crĂ©dite de nombreux accomplissements. Durant son long rĂšgne de 50 ans, il transforme son royaume et enclenche la transformation de l'Angleterre en puissance industrielle maĂźtrisant toute la chaĂźne textile. Son rĂšgne voit des progrĂšs primordiaux dans la lĂ©gislature et le gouvernement, en particulier l’évolution du parlement anglais.

Sommaire

Jeunesse

Enfance

Couronnement d'Édouard III (Bibliothùque nationale de France, Paris).

Édouard naĂźt Ă  Windsor le 13 novembre 1312. Le rĂšgne de son pĂšre est marquĂ© par des dĂ©faites militaires, des rĂ©bellions dans la noblesse et la corruption des courtisans, mais la naissance d’un hĂ©ritier mĂąle en 1312 renforce temporairement la position d’Édouard II sur le trĂŽne[2]. Ainsi, dans ce qui est probablement une tentative de son pĂšre de restaurer l’autoritĂ© royale aprĂšs des annĂ©es de mĂ©contentement, Édouard est proclamĂ© comte de Chester Ă  seulement 12 jours, et moins de deux mois plus tard son pĂšre lui donne un ensemble de servants pour sa cour. Il a ainsi une certaine autonomie et peut vivre en prince[3]. Comme tous les rois d'Angleterre depuis Guillaume le ConquĂ©rant, il est Ă©levĂ© en français et ne connaĂźt pas l'anglais[4].

Destitution d'Édouard II

Le 20 janvier 1327, alors que le jeune Édouard est ĂągĂ© de quatorze ans, la reine, Isabelle de France, et son amant, Roger Mortimer, destituent le roi. Édouard III est couronnĂ© le 1er fĂ©vrier en l'abbaye de Westminster Ă  Londres par Walter Reynolds, archevĂȘque de CantorbĂ©ry, avec Isabelle et Mortimer comme rĂ©gents. Mortimer devient de facto le dirigeant de l’Angleterre et il soumet le jeune roi Ă  un irrespect et une humiliation constante.

Succession Ă  la couronne de France

Article dĂ©taillĂ© : Succession de Charles IV le Bel.

Petit-fils de Philippe le Bel, il est pourtant Ă©vincĂ© de la succession de France en 1328. Ceci se fonde sur un choix fait lors de la succession de Louis X en 1310. Cas inĂ©dit depuis Hugues Capet, Louis X meurt sans hĂ©ritier mĂąle : l’hĂ©ritier direct du royaume de France se trouve donc ĂȘtre Jeanne de Navarre, une fille mineure[5]. L’infidĂ©litĂ© avĂ©rĂ©e de la reine Marguerite, Ă©pouse de Louis X, fait planer le risque qu'un prĂ©tendant au trĂŽne, pour lĂ©gitimer sa rĂ©volte, prenne pour prĂ©texte que Jeanne soit bĂątarde[6]. La dĂ©cision qui est prise d'Ă©vincer les femmes de la succession Ă  la couronne de France devient coutume et est Ă  nouveau appliquĂ©e lorsque la question dynastique se pose en 1328. Le puissant Philippe de Poitiers, chevalier aguerri et formĂ© par son pĂšre au mĂ©tier de roi, s'impose comme rĂ©gent Ă  la mort de son frĂšre Louis X le Hutin. À la mort de Jean le Posthume, il est considĂ©rĂ© par les grands comme le plus apte Ă  gouverner et se fait sacrer roi de France, consacrant l'Ă©viction de Jeanne[5] : si le choix du monarque français se fonde sur l'hĂ©rĂ©ditĂ© et le sacre, l’élection peut reprendre ses droits en cas de problĂšme.

À propos de cette image

AprĂšs le court rĂšgne de Philippe V, mort sans hĂ©ritier mĂąle, c’est son plus jeune frĂšre, Charles IV, qui, bĂ©nĂ©ficiant du prĂ©cĂ©dent de son aĂźnĂ©, ceint Ă  son tour la couronne. Mais son rĂšgne dure Ă©galement peu de temps et, quand ce troisiĂšme et dernier fils de Philippe le Bel meurt sans descendant mĂąle en 1328, la question dynastique est la suivante : Jeanne de Navarre n'a pas encore de fils (Charles de Navarre ne naĂźt que quatre ans plus tard), Isabelle de France, derniĂšre fille de Philippe le Bel, a un fils, Édouard III, roi d’Angleterre. Peut-elle transmettre un droit qu’elle ne peut elle-mĂȘme exercer selon la coutume fixĂ©e dix ans plus tĂŽt ?

Édouard III pourrait ĂȘtre candidat, mais c’est Philippe VI de Valois qui est choisi[7]. Il est le fils de Charles de Valois , frĂšre cadet de Philippe le Bel et descend donc par les mĂąles de la lignĂ©e capĂ©tienne. Il s’agit d’un choix gĂ©opolitique et une claire expression d'une conscience nationale naissante : le refus de voir un Ă©ventuel Ă©tranger Ă©pouser la reine et diriger le pays[8]. Les pairs de France refusent de donner la couronne Ă  un roi Ă©tranger, suivant la mĂȘme logique de politique nationale que dix ans auparavant[9]. La nouvelle ne surprend pas en Angleterre : seule Isabelle de France, qui est fille de Philippe le Bel, proteste de cette dĂ©cision qui prive son fils de la couronne et envoie deux Ă©vĂȘques Ă  Paris, sans que ceux-ci soient reçus. Le parlement anglais rĂ©uni en 1329, dĂ©clare d'ailleurs qu'Édouard n'a pas de droit Ă  la couronne et doit prĂȘter l'hommage pour l'Aquitaine[10]. De la mĂȘme maniĂšre Jeanne de Navarre, qui avait Ă©tĂ© Ă©vincĂ©e en 1316, le reste en 1328, son fils Charles, qui est le descendant mĂąle le plus direct de Louis X, ne naĂźt qu'en 1332 et ne peut ĂȘtre candidat.

Prise de pouvoir

Mortimer sait que sa position est prĂ©caire, et davantage lorsque Édouard et sa femme, Philippa de Hainaut, ont un fils, le 15 juin 1330[11]. Mortimer use de son pouvoir pour acquĂ©rir des propriĂ©tĂ©s et des titres de noblesse tels que celui de comte de la Marche du pays de Galles, la plupart de ces titres ayant appartenu Ă  Edmund FitzAlan, neuviĂšme comte d’Arundel, qui Ă©tait restĂ© loyal Ă  Édouard II dans sa lutte face Ă  Isabelle et Mortimer, et qui avait Ă©tĂ© exĂ©cutĂ© le 17 novembre 1326. Cependant l’aviditĂ© et l’arrogance de Mortimer lui attirent la haine des nobles ; tout n’est pas perdu pour le jeune roi. L'exĂ©cution d'Edmond de Woodstock frĂšre d'Édouard II, en mars 1330 soulĂšve l'indignation dans la noblesse et inquiĂšte fortement Édouard III qui se sent menacĂ©.

Le jeune mais obstinĂ© souverain est dĂ©cidĂ© Ă  gouverner par lui mĂȘme et cherche a Ă©viter le destin de son pĂšre et son oncle et Ă  venger les humiliations subies. À prĂšs de 18 ans, Édouard est prĂȘt Ă  prendre sa revanche. Le 19 octobre 1330, Mortimer et Isabelle sont en train de dormir dans le chĂąteau de Nottingham. Profitant de la nuit, un groupe loyal Ă  Édouard pĂ©nĂštre dans la forteresse par un passage secret et jaillit dans les quartiers de Mortimer. Les hommes menant le coup d’état arrĂȘtent Mortimer au nom du roi et il est emmenĂ© Ă  la tour de Londres. DĂ©pouillĂ© de ses terres et de ses titres, il est accusĂ© d’avoir usurpĂ© l’autoritĂ© royale en Angleterre. La mĂšre d’Édouard – vraisemblablement enceinte de l’enfant de Mortimer – demande grĂące Ă  son fils en vain. Sans procĂšs, Édouard condamne Mortimer Ă  mort un mois aprĂšs son renversement. Il est pendu le 29 novembre 1330. Alors que Mortimer est exĂ©cutĂ©, Isabelle est exilĂ©e au chĂąteau de Rising (Norfolk) oĂč il est probable qu'elle avorte. Pour son 18e anniversaire, la vengeance d’Édouard est complĂšte et il prend la tĂȘte de l’Angleterre.

RĂšgne

DĂ©but du rĂšgne

Hommage pour la Guyenne

Hommage Ă  Philippe VI pour la Guyenne en 1329, issue des chroniques de Jean Froissart, Paris, BibliothĂšque nationale de France.

À l'avĂšnement de Philippe VI, Isabelle de France adopte une position intransigeante vis-Ă -vis de l'hommage pour la Guyenne, rĂ©pondant aux envoyĂ©s Français qu'Édouard « Ă©tait fils de roi et ne ferait pas hommage au fils d'un comte Â». Le roi d'Angleterre, qui est pair, ne se rend d'ailleurs pas au sacre et ne rend pas hommage. Mais la victoire Ă©crasante de Philippe VI contre les Flamands Ă  la Bataille de Cassel n'est pas pour rassurer les Anglais qui ne peuvent opposer de dĂ©fense crĂ©dible pour la Guyenne lors de sa confiscation par Charles IV en 1323. Édouard se soumet donc et rend hommage le 6 juin 1329 Ă  la cathĂ©drale d'Amiens. Mais la cĂ©rĂ©monie se passe mal : il refuse de joindre les mains devant Philippe, ce qui signifie qu'il rend l'hommage simple et non l'hommage lige (il reconnaĂźt Philippe comme son seigneur et non comme son suzerain suprĂȘme). Son porte-parole l'Ă©vĂȘque de Lincoln, fait un discours de protestation prĂ©sentant la liste des arguments juridiques contre l'hommage lige[12].

Philippe donne Ă  Édouard jusqu'au 30 juillet 1330 pour revenir lui prĂȘter l'hommage lige en bonne et due forme : les Anglais rĂ©clament que les territoires saisis pendant la guerre de Saint-Sardos leur soient rendus. Philippe refuse catĂ©goriquement et fixe une nouvelle date butoir : le 15 dĂ©cembre 1330. Devant un nouveau refus, le roi de France charge son frĂšre Charles II d'Alençon de s'emparer de Saintes qui est pillĂ©e. Mais Édouard renverse Mortimer et prend en main les affaires. Il envoie une ambassade Ă  Philippe en fĂ©vrier 1331 et fait amende honorable demandant Ă  ce que son hommage puisse ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un hommage lige. Philippe se montre conciliant et accepte la proposition, il retire son armĂ©e de Saintes et promet une indemnisation pour le sac de la ville[13].

Guerre d'Écosse

Tous ces efforts d'apaisements sont ruinĂ©s quand Édouard Balliol, le fils de l'ex-roi pro-anglais John Balliol, dĂ©barque, Ă  la tĂȘte d'une armĂ©e privĂ©e, le 6 aoĂ»t 1332 dans le comtĂ© de Fife, au Nord Ouest de l'Écosse, ravivant ainsi le conflit anglo-Ă©cossais[14]. Depuis 1296, profitant de la mort d’Alexandre III sans hĂ©ritier mĂąle et d’une tentative de prise de contrĂŽle par mariage, l’Angleterre considĂšre l’Écosse comme un État vassal. Cependant, les Écossais ont contractĂ© avec la France la Auld Alliance le 23 octobre 1295 et Robert Bruce (futur Robert Ier d’Écosse), Ă©crase, lors de la bataille de Bannockburn en 1314, la chevalerie anglaise, pourtant trĂšs supĂ©rieure en nombre, grĂące Ă  ses piquiers qui, en fichant leurs lances dans le sol, peuvent briser les charges de cavalerie comme l'ont fait les Flamands contre les Français Ă  la bataille de Courtrai[15]. Ces formations de piquiers peuvent ĂȘtre utilisĂ©es de maniĂšre offensive Ă  la maniĂšre des phalanges grecques (la formation serrĂ©e permet de cumuler l'Ă©nergie cinĂ©tique de tous les combattants qui peuvent renverser l'infanterie adverse) et ont disloquĂ© les rangs anglais leur infligeant une sĂ©vĂšre dĂ©faite. En 1328, Robert Bruce a Ă©tĂ© reconnu roi d'Écosse par le traitĂ© de Northampton. Mais, Ă  la mort de ce dernier en 1329, David II n'a que huit ans et l'occasion est belle pour Édouard Balliol de rĂ©clamer la couronne[14].

AprĂšs le dĂ©sastre de Bannockburn, les Anglais prennent acte de la fin de la supĂ©rioritĂ© de la chevalerie sur les champs de bataille et mettent au point de nouvelles tactiques. Le roi Édouard Ier d’Angleterre instaure ainsi une loi qui incite les archers Ă  s’entraĂźner le dimanche en bannissant l’usage des autres sports ; les Anglais deviennent alors habiles au maniement de l’arc long. Le bois utilisĂ© est l’if (que l’Angleterre importe d’Italie) qui a des qualitĂ©s mĂ©caniques supĂ©rieures Ă  l’orme blanc des arcs gallois : les performances sont donc amĂ©liorĂ©es. Cette arme plus puissante peut ĂȘtre utilisĂ©e en tir massif Ă  longue distance. Les Anglais adaptent leur maniĂšre de combattre en diminuant la cavalerie mais en utilisant plus d’archers et d’hommes d’armes Ă  pied protĂ©gĂ©s des charges par des pieux plantĂ©s dans le sol (ces unitĂ©s se dĂ©placent Ă  cheval mais combattent Ă  pied)[16],[17]. Pour ĂȘtre efficace, l'arc long doit ĂȘtre employĂ© par une armĂ©e protĂ©gĂ©e et donc en position dĂ©fensive. Il faut obliger l'adversaire Ă  attaquer. Pour cela les Anglais utilisent en Écosse le principe de la chevauchĂ©e : l'armĂ©e dĂ©ployĂ©e sur une grande largeur dĂ©vaste tout un territoire, jusqu'Ă  ce que l'adversaire soit obligĂ© de l'attaquer pour mettre un terme aux pillages. Utilisant ainsi un schĂ©ma tactique qui prĂ©figure la bataille de CrĂ©cy, avec des hommes d'armes retranchĂ©s derriĂšre des pieux fichĂ©s dans le sol et des archers disposĂ©s sur les flancs pour Ă©viter que les projectiles ne ricochent sur les bassinets et armures profilĂ©s pour dĂ©vier les coups portĂ©s de face, Édouard Balliol Ă©crase les Écossais pourtant trĂšs supĂ©rieurs en nombre, le 11 aoĂ»t 1332, Ă  la bataille de Dupplin Moor. AprĂšs un autre succĂšs, John Balliol est couronnĂ© roi d'Écosse Ă  Scone en aoĂ»t 1332. Édouard n'a pas participĂ© Ă  la campagne mais, en laissant faire, il n'ignore pas que le rĂ©sultat lui est trĂšs favorable : il a un alliĂ© Ă  la tĂȘte de l'Écosse[14].

Édouard III devant Berwick, issue des chroniques de Jean Froissart, Paris, Bibliothùque nationale de France.

Les succĂšs de Balliol ont montrĂ© la supĂ©rioritĂ© tactique confĂ©rĂ©e par l'arc long anglais, aussi, quand celui-ci est renversĂ© le 16 dĂ©cembre 1332, Édouard prend ouvertement les choses en main. Il rĂ©voque le traitĂ© de Northampton qui avait Ă©tĂ© signĂ© durant la rĂ©gence, renouvelant ainsi les prĂ©tentions de souverainetĂ© anglaise sur l’Écosse et dĂ©clenchant la seconde guerre d’indĂ©pendance Ă©cossaise. Dans l’intention de regagner ce que l’Angleterre avait concĂ©dĂ©, il assiĂšge et reprend le contrĂŽle de Berwick, puis il Ă©crase l'armĂ©e de secours Ă©cossaise Ă  la bataille de Halidon Hill en utilisant exactement la mĂȘme tactique qu'Ă  Dupplin Moor. Il fait preuve d'une extrĂȘme fermetĂ© : tous les prisonniers sont exĂ©cutĂ©s[18]. Édouard III est alors en position de remettre Édouard Balliol sur le trĂŽne d’Écosse. Ce dernier prĂȘte hommage au roi d'Angleterre en juin 1334 Ă  Newcastle et lui cĂšde 2 000 librates de terrains dans les comtĂ©s du Sud : les Lothians, le Roxburghshire, le Berwickshire, le Dumfriesshire, le Lanarkshire et le Peebleshire[18].

Philippe VI est fortement contrariĂ© car il comptait lancer une croisade en y emmenant Édouard III. Il accueille David II en mai 1334 et l'installe avec sa cour Ă  ChĂąteau Gaillard[19]. Édouard tente d'apaiser le roi de France et d'obtenir rĂ©trocession des terres saisies par Charles IV en Aquitaine, mais Philippe exige en Ă©change le rĂ©tablissement de David II : les questions de Guyenne et d'Écosse sont dĂ©sormais liĂ©es. En dĂ©pit des dĂ©faites de Dupplin et Halidon, les forces de David Bruce commencent bientĂŽt Ă  se ressaisir : dĂšs juillet 1334, Édouard Balliol doit fuir Ă  Berwick et demander l'aide d'Édouard III. GrĂące Ă  une taxe obtenue du Parlement et Ă  un emprunt auprĂšs de la banque Bardi, il relance une campagne Ă©cossaise[19]. Il lance une chevauchĂ©e dĂ©vastatrice mais les Écossais ont compris la leçon et Ă©vitent les batailles rangĂ©es en lui opposant la tactique de la terre dĂ©serte. L’occupation des PlantagenĂȘt est mise en danger et les forces de Balliol perdent rapidement du terrain. Édouard lĂšve alors une armĂ©e de 13 000 hommes qui s'engage dans une deuxiĂšme campagne stĂ©rile. Les Français montent un corps expĂ©ditionnaire de 6 000 hommes et livrent une guerre de course dans la Manche[20]. Fin 1335, ils livrent bataille Ă  Culblean contre un partisan de John Balliol. Ils feignent de fuir et les Anglais chargent en quittant leurs positions dĂ©fensives, subissent un assaut de flanc et se dĂ©bandent.

Vers cette Ă©poque, en 1336, le frĂšre d’Édouard III, Jean d'Eltham, comte de Cornouailles, meurt. Dans son ouvrage gestia annalia, l’historien John de Fordun accuse Édouard d’avoir tuĂ© son frĂšre dans une querelle Ă  Perth.

Bien qu’Édouard III alloue une trĂšs large armĂ©e aux opĂ©rations Ă©cossaises, la grande majoritĂ© de l’Écosse a Ă©tĂ© reconquise par les forces de David II en 1337, laissant uniquement quelques chĂąteaux tels que ceux d'Édimbourg, de Roxburgh et de Stirling aux mains des PlantagenĂȘts. Une mĂ©diation papale tente d'obtenir la paix : on propose que Balliol reste roi jusqu'Ă  sa mort et qu'il soit ensuite remplacĂ© par David Bruce. Ce dernier refuse Ă  l'instigation de Philippe VI[20].

Les quelques places fortes encore sous contrĂŽle sont insuffisantes pour imposer la loi d’Édouard et, dans les annĂ©es 1338-1339, il passe d’une stratĂ©gie de conquĂȘte Ă  une stratĂ©gie de dĂ©fense des acquis. Édouard doit faire face Ă  des problĂšmes militaires sur deux fronts ; la lutte pour le trĂŽne de France n’est pas un moindre souci. Les Français reprĂ©sentent un problĂšme dans trois domaines. PremiĂšrement, ils pourvoient un support constant aux Écossais par le biais de l'alliance franco-Ă©cossaise. Ensuite, les Français attaquent rĂ©guliĂšrement plusieurs villes cĂŽtiĂšres anglaises, initiant les rumeurs d’une invasion massive en Angleterre[21]. En effet, Philippe VI monte une expĂ©dition de 20 000 hommes d'armes et 5 000 arbalĂ©triers. Mais, pour transfĂ©rer une telle force, il doit louer des galĂšres gĂ©noises. Édouard III, mis au courant par des espions, empĂȘche le projet en payant les GĂ©nois pour neutraliser leur flotte : Philippe VI n'a pas les moyens de surenchĂ©rir[22]. Enfin, les possessions du roi d’Angleterre en France sont menacĂ©es. En 1336, il interdit l'exportation des laines anglaises vers la Flandre (possession de la couronne de France). Cette provocation Ă©conomique, dĂ©fi de l'Angleterre Ă  la France, est une des causes profondes du dĂ©clenchement de la guerre de Cent Ans.

PremiĂšre phase de la guerre de Cents Ans

Article dĂ©taillĂ© : Guerre de Cent Ans.

Sous le prĂ©texte qu'il refuse de lui livrer Robert d'Artois, ennemi dĂ©clarĂ© de la couronne de France, le roi Philippe VI de Valois, confisque au roi d'Angleterre le duchĂ© d'Aquitaine le 24 mai 1337. Si le roi d'Angleterre est l'Ă©gal du roi de France, il est aussi duc d'Aquitaine depuis le mariage d'Henri II PlantagenĂȘt avec AliĂ©nor d'Aquitaine et donc, Ă  ce titre, vassal du roi de France, lui devant obĂ©issance et fidĂ©litĂ©. Au lieu de chercher une solution pacifique au conflit en rendant hommage au roi de France, Édouard revendique la couronne de France en tant que seul descendant mĂąle encore vivant de son dĂ©funt grand-pĂšre maternel, Philippe IV le Bel. Cependant, les Français invoquent la loi salique et dĂ©nigrent ses revendications en reconnaissant le neveu de Philippe IV, Philippe VI, de la maison des Valois, comme vĂ©ritable hĂ©ritier. En rĂ©ponse, Édouard se dĂ©clare lui-mĂȘme roi d’Angleterre et de France. En incorporant ses propres armoiries anglaises, les lions rampants, aux armoiries de la France, les fleurs de lys, il prĂ©sente un nouveau blason personnel marquant sa revendication des deux royaumes[23]. Pour faire valoir ses droits, il entre en conflit armĂ© avec la France, marquant ainsi le dĂ©but de la guerre de Cent Ans.

Dans la guerre contre la France, Édouard construit des alliances et lutte Ă  travers des petits princes français. En 1338, Louis IV le nomme vicaire gĂ©nĂ©ral du Saint-Empire romain germanique et lui promet son soutien. Au dĂ©but du conflit franco-anglais, en 1339, sa belle-mĂšre Jeanne de Valois le reçoit Ă  l'abbaye de Fontenelle et tente d'apaiser les esprits en vain.

La chevauchée de 1339

L'Aquitaine est rĂ©putĂ©e indĂ©fendable depuis sa saisie par Charles IV en 1323. Édouard dĂ©cide donc de porter le combat en Flandres. Édouard III s'est assurĂ© l'alliance des villes flamandes qui ont besoin de la laine anglaise pour faire tourner leur Ă©conomie, mais aussi de l'empereur et des princes de la rĂ©gion qui voient d'un mauvais Ɠil les avancĂ©es françaises en terres d'Empire. Ces alliances se sont faites sous la promesse de compensations financiĂšres de la part du roi d'Angleterre. Mais, quand il dĂ©barque le 22 juillet 1338, Ă  Anvers, Ă  la tĂȘte de 1 400 hommes d'armes et 3 000 archers, ses alliĂ©s s'empressent de lui demander d'acquitter ses dettes plutĂŽt que de lui fournir les contingents prĂ©vus. Le roi d'Angleterre passe donc l'hiver en Brabant Ă  nĂ©gocier avec ses crĂ©anciers[24]. Pour neutraliser les troupes du roi de France arrivĂ©es Ă  Amiens le 24 aoĂ»t, il lance des nĂ©gociations que mĂšnent l'archevĂȘque de Canterbury et l'Ă©vĂȘque de Durham. La manƓuvre ayant rĂ©ussie, le roi de France doit renvoyer sa considĂ©rable armĂ©e.

Il a les mains libres en Aquitaine, oĂč l'offensive française menĂ©e par une force Ă©quipĂ©e de bombardes enchaine les succĂšs : les places fortes de Penne, Castelgaillard, Puyguilhem, Blaye et Bourg sont prises[25]. L'objectif n'est pas loin d'ĂȘtre atteint quand l'armĂ©e met le siĂšge devant Bordeaux en juillet 1339. Mais la ville rĂ©siste : une porte est prise, mais les assaillants sont repoussĂ©s avec difficultĂ©. Paradoxalement, Ă  cette pĂ©riode, il est plus facile aux assiĂ©gĂ©s de tenir sur leurs rĂ©serves que les armĂ©es assiĂ©geantes, souvent trĂšs nombreuses et qui se retrouvent rapidement affamĂ©es. À Bordeaux, le problĂšme du ravitaillement de 12 000 hommes se rĂ©vĂšle insoluble, les ressources locales sont Ă©puisĂ©es.

PremiĂšre phase de la guerre de Cent Ans      Principales batailles de la 1Ăšre phase de la guerre

      ChevauchĂ©e d'Édouard III en 1339

      ItinĂ©raire de l'armĂ©e d'Édouard III en 1346

      ChevauchĂ©e du Prince noir en Languedoc en 1355

      ChevauchĂ©e de Lancastre en 1356

      ItinĂ©raire du Prince noir en 1356

      ChevauchĂ©e d'Édouard III en 1359-60

Au cours de l'Ă©tĂ© 1339, constatant les progrĂšs français en Aquitaine et Ă©tant sous la menace d'un dĂ©barquement français en Angleterre, Édouard III dĂ©cide de porter la guerre en Flandre obligeant Philippe VI Ă  prĂ©lever des troupes pour aller combattre dans le nord. Le siĂšge de Bordeaux est levĂ© le 19 juillet 1339[26]. Ayant reçu des renforts d'Angleterre, et ayant rĂ©ussi Ă  garantir ses dettes vis-Ă -vis de ses alliĂ©s, Édouard III marche avec eux sur Cambrai (ville d'Empire mais dont l'Ă©vĂȘque s'est rangĂ© du cĂŽtĂ© de Philippe VI) fin septembre 1339. Cherchant Ă  provoquer une bataille rangĂ©e avec les Français, il pille tout sur son passage, mais Philippe VI ne bouge pas. Le 9 octobre, commençant Ă  Ă©puiser les ressources locales, le roi d'Angleterre doit se dĂ©cider Ă  livrer bataille. Il oblique donc vers le sud-ouest et traverse le CambrĂ©sis en brĂ»lant et tuant tout sur son passage : 55 villages du diocĂšse de Noyon sont rasĂ©s[27]. Pendant ce temps, Philippe VI a fait rĂ©unir son ost et arrive jusqu’à Buironfosse. Les deux armĂ©es marchent alors l'une vers l'autre et se rencontrent une premiĂšre fois prĂšs de PĂ©ronne. Édouard a 12 000 hommes et Philippe 25 000. Le roi d'Angleterre trouvant le terrain dĂ©favorable se retire. Philippe VI lui propose de se rencontrer le 21 ou 22 octobre en terrain dĂ©couvert pour que leurs armĂ©es puissent en dĂ©coudre selon les rĂšgles de chevalerie. Édouard III l'attend donc prĂšs du village de La Capelle, oĂč il a Ă©tabli son camp en terrain favorable, retranchĂ© derriĂšre pieux et fossĂ©s, ses archers positionnĂ©s sur les ailes. Le roi de France, estimant qu'une charge de cavalerie serait suicidaire, se retranche aussi, laissant l'honneur aux Anglais d'attaquer. Le 23 octobre 1339, faute que l'un des deux adversaires ne veuille prendre l'initiative, les deux armĂ©es rentrent chez elles. La chevalerie française, qui comptait se financer sur les rançons demandĂ©es aux Ă©ventuels prisonniers faits au cours des combats, gronde et accuse Philippe VI de « renardie Â»[28].

Les premiĂšres tentatives d'Édouard n’ont pas grands rĂ©sultats ; la seule victoire militaire majeure de cette phase est la victoire navale anglaise Ă  L'Ecluse (Sluys), prĂšs de Bruges, le 24 juin 1340, oĂč 16 000 soldats et marins français trouvent la mort.

Pendant ce temps, la pression fiscale, causĂ©e par les alliances coĂ»teuses d’Édouard, conduit Ă  un mĂ©contentement de la population en Angleterre. En rĂ©ponse Ă  cela, le roi revient au pays sans se faire annoncer le 30 novembre 1340. Trouvant les affaires du royaume en dĂ©sordre, il purge l’administration royale[29]. Ces mesures n’apportent toutefois pas de stabilitĂ©, et une discorde sans issue s’ensuit entre le roi et Jean Stratford, l’archevĂȘque de Canterbury.

Édouard, au Parlement d'Angleterre d’avril 1341, est forcĂ© d’accepter des limitations sĂ©vĂšres Ă  ses prĂ©rogatives financiĂšres et administratives. Cependant, en octobre de la mĂȘme annĂ©e, le roi rĂ©pudie ce statut, et l’archevĂȘque Stratford est politiquement ostracisĂ©. Les circonstances extraordinaires du parlement de 1341 ont forcĂ© le roi Ă  se soumettre mais, en temps normal, les pouvoirs du roi dans l’Angleterre mĂ©diĂ©vale sont pratiquement illimitĂ©s, et Édouard en tire avantage[30].

Campagne d'Henri de Lancastre en Aquitaine

Le tournant de la guerre se joue sur le plan financier. Mettant Ă  profit la trĂȘve de Malestroit, Édouard rĂ©ussit Ă  convaincre le parlement qu’il n’est pas possible de remporter cette guerre sans envoyer des forces considĂ©rables contre l’ennemi[31]. Il dĂ©ploie d’importants efforts de propagande convainquant la population de la menace que fait peser sur elle le roi de France[32]. Le parlement lui vote en juin 1344 un impĂŽt sur deux ans : de quoi rĂ©unir deux armĂ©es trĂšs bien Ă©quipĂ©es pour mener des campagnes dĂ©cisives en Aquitaine et dans le Nord de la France ainsi que de plus petits contingents pour peser sur la Guerre de succession de Bretagne.

DĂ©but aoĂ»t 1345, Henri de Lancastre dĂ©barque Ă  Bordeaux avec 500 hommes d’armes, 1 000 archers et 500 fantassins gallois. Il a le titre de lieutenant pour l’Aquitaine et toute libertĂ© d’action. Son premier objectif : neutraliser Bergerac d’oĂč partent rĂ©guliĂšrement des raids dĂ©vastateurs. La ville est prise dĂšs le mois d’aoĂ»t. Il y fait des centaines de prisonniers qui sont mis Ă  rançon. RenforcĂ© de troupes gasconnes et des troupes de Stafford (son armĂ©e compte 2 000 hommes d’armes et 5 000 archers et fantassins) il assiĂšge PĂ©rigueux[33]. Jean le Bon, chargĂ© de la dĂ©fense de l’Aquitaine, envoie Louis de Poitiers avec 3 000 hommes d’armes et 6 000 fantassins secourir la ville. Mais, Ă  15 km de PĂ©rigueux, celui-ci s’arrĂȘte pour assiĂ©ger le chĂąteau d’Auberroche. Il y est surpris par Henri de Lancastre le 21 octobre : l’armĂ©e française est dĂ©faite et les Anglais font une nouvelle fois de nombreux prisonniers[34]. Fort de ce succĂšs, Henri prend plusieurs bastides, nettoyant de ses garnisons françaises l’espace compris entre la Dordogne et la Garonne, puis il met le siĂšge devant la RĂ©ole. La ville est prise dĂšs le 8 novembre, mais la citadelle rĂ©siste : elle promet de se rendre si aucun secours n’arrive dans les cinq semaines[35]. Jean le Bon ne bouge pas : une grande partie de son armĂ©e a Ă©tĂ© dĂ©faite Ă  Auberroche et il a licenciĂ© le reste. Par consĂ©quent, La RĂ©ole capitule puis Langon et Sainte Bazeille font de mĂȘme, en janvier 1346. Cela a un effet catastrophique : devant l’inertie des Français, de nombreux seigneurs Gascons changent de camp, comme les puissantes familles Durfort et Duras ; les communautĂ©s locales organisent leur propre dĂ©fense et refusent donc de payer les impĂŽts royaux[35]. De ce fait, la souverainetĂ© française sur l’Aquitaine recule, laissant place Ă  l’action de compagnies et aux guerres privĂ©es, ce qui accentue le phĂ©nomĂšne. De plus, les prisonniers de Bergerac et d'Auberroche rapportent prĂšs de 70 000 livres de rançon Ă  Henri de Lancastre et ses lieutenants ne sont pas en reste : on prend conscience, en Angleterre, que la guerre en France peut ĂȘtre rentable, ce qui suscite nombre de vocations[35]. Aiguillon chute dĂ©but 1346, Philippe VI se dĂ©cide enfin Ă  agir : il doit trouver des finances pour monter une armĂ©e. Il obtient avec grande difficultĂ© des finances des Ă©tats de langue d’oil et de Languedoc, il emprunte aux banques italiennes de Paris et il reçoit surtout le soutien du pape qui l’autorise Ă  prĂ©lever 10 % des revenus ecclĂ©siastiques du royaume et lui prĂȘte 33 000 florins[36]. Le roi recrute des mercenaires en Aragon et en Italie. Jean se retrouve Ă  la tĂȘte de 15 000 hommes dont 1 400 GĂ©nois[36]. Il commence la Campagne d’Aquitaine en assiĂ©geant Aiguillon le 1er aout[36]. La place, au confluent de la Garonne et du Lot, est extrĂȘmement bien fortifiĂ©e et tenue par une solide garnison de 600 archers et 300 hommes d’armes[32]. Jean fait le serment de ne pas quitter les lieux avant d’avoir pris la ville. Il emploi les grands moyens : rĂ©seaux de tranchĂ©es pour protĂ©ger l’approche et les arriĂšres, construction de ponts sur la Garonne et le Lot pour bloquer le ravitaillement de la ville. Mais le siĂšge piĂ©tine et ce sont bientĂŽt ses propres forces qui se retrouvent affamĂ©es, d’autant que les assiĂ©gĂ©s ont fait main basse sur le ravitaillement des assiĂ©geants au cours de sorties audacieuses[32]. Fin aoĂ»t 1346, il doit lever le siĂšge : Édouard III a attaquĂ© au Nord du royaume et Philippe VI a besoin de lui.

Victoires anglaises

Bataille de Crécy, enluminure tirée des Chroniques de Jean Froissart, Paris, BibliothÚque nationale de France.

AprĂšs maintes campagnes infructueuses en Europe continentale, Édouard dĂ©cide de lancer une offensive majeure en 1346, embarquant pour la Normandie avec une force de 15 000 hommes[37]. Son armĂ©e pille la citĂ© de Caen et marche Ă  travers le nord de la France. Le 26 aoĂ»t, il rencontre les forces du roi de France lors de la bataille rangĂ©e de CrĂ©cy au cours de laquelle l'organisation de son armĂ©e prend le dessus sur les charges de la chevalerie française qui s'effondre sous une pluie de flĂšches dĂ©cochĂ©es par les archers gallois abritĂ©s par une forĂȘt de pieux. C'est une victoire dĂ©cisive. Pendant ce temps, en Angleterre, William Zouche, l’archevĂȘque de York, mobilise une armĂ©e pour affronter David II. Il revient aprĂšs l'avoir dĂ©fait et capturĂ© Ă  la bataille de Neville's Cross le 17 octobre. Avec sa frontiĂšre nord sĂ©curisĂ©e, Édouard se sent libre de continuer son offensive majeure contre la France, assiĂ©geant la ville portuaire de Calais qui tombe aprĂšs un siĂšge extraordinairement long (11 mois) – probablement la plus grande opĂ©ration militaire simple menĂ©e par l’Angleterre au Moyen-Âge – le 4 aoĂ»t 1347.

AprĂšs la mort de l’empereur Louis IV en octobre 1347, le Saint-Empire romain germanique est en passe de retomber dans les mains des Luxembourg, qui sont de fidĂšles alliĂ©s des Français. Leur prĂ©tendant et nouveau roi des Romains Charles IV est en effet le fils de Jean l'Aveugle, mort Ă  CrĂ©cy en combattant dans les rangs français, et le frĂšre de Bonne de Luxembourg, femme de Jean le Bon et mĂšre de Charles V. Louis V de BaviĂšre (le fils de Louis IV du Saint-Empire) nĂ©gocie donc avec Édouard pour prĂ©tendre au trĂŽne d’Allemagne face au nouveau roi des Romains Charles IV, mais Édouard dĂ©cide finalement, en mai 1348, de ne pas s’attaquer Ă  la couronne d’Allemagne.

En 1348, la peste noire touche l’Europe de plein fouet, tuant un tiers ou plus de la population anglaise[38]. Cette perte de main d’Ɠuvre et, par consĂ©quent, de revenus, signifie l’arrĂȘt d’une campagne majeure. Les grands propriĂ©taires fonciers doivent faire face au manque de travailleurs et Ă  l’inflation du coĂ»t du travail en rĂ©sultant. Tentant de limiter les salaires, le roi et le parlement rĂ©pondent avec l’Ordonnance des Travailleurs (1349) et le Statut des Travailleurs (1351). Toutefois, la peste ne conduit pas Ă  une rupture complĂšte dans le gouvernement et la sociĂ©tĂ©, et le rĂ©tablissement est rapide[39].

En 1356, le fils aĂźnĂ© d’Édouard, le Prince Noir, remporte une grande victoire Ă  la bataille de Poitiers. Les forces largement supĂ©rieures en nombre des Anglais n’ont pas seulement mis en dĂ©route l’armĂ©e française mais aussi capturĂ© le roi de France, Jean II dit le Bon. AprĂšs une succession de victoires, les Anglais acquiĂšrent de nombreuses possessions en France, le roi français est en dĂ©tention et le gouvernement central est presque totalement effondrĂ©. De plus, le pays est ravagĂ© par des troubles intĂ©rieurs (jacqueries, Étienne Marcel, Charles le Mauvais). Si le souhait d’Édouard d’obtenir la couronne de France Ă©tait au dĂ©part un simple stratagĂšme politique[40], il semble maintenant tout prĂšs de se rĂ©aliser. Il impose le traitĂ© de Londres Ă  Jean le Bon, par lequel il accapare la moitiĂ© du territoire français et rĂ©clame une rançon de 4 millions de livres.

Édouard est un gĂ©nie tactique et ses batailles contre les Français, dont les plus connues sont celles de CrĂ©cy et de Poitiers, lui valent une rĂ©putation de grand militaire. En revanche, il se rĂ©vĂšle moins bon stratĂšge que Charles V. Édouard procĂšde par chevauchĂ©es, mais ne consolide pas ses conquĂȘtes par le contrĂŽle de places fortes (Ă  l'exception notable de Calais). Cette guerre de pillage retourne la population française contre lui.

Revers et tactique française de la terre déserte

Capture de Jean le Bon à la Bataille de Poitiers (1356), enluminure tirée du De Casibus illustrium virorum de Boccace (1355-1360), Paris, BibliothÚque nationale de France.

Jean le Bon est incarcĂ©rĂ© Ă  Bordeaux avec tous les honneurs. Il peut librement y organiser une cour. Mais, en son absence, le parti rĂ©formateur menĂ© par Étienne Marcel et les proches de Charles de Navarre tente d'instaurer une monarchie contrĂŽlĂ©e par les Ă©tats gĂ©nĂ©raux. En janvier 1358, Charles de Navarre, libĂ©rĂ©, est en mesure de prendre le pouvoir (il est considĂ©rĂ© par beaucoup comme plus apte Ă  combattre l'ennemi anglais et plus lĂ©gitime que le chĂ©tif dauphin[41]). Voyant la situation Ă©voluer vers une monarchie contrĂŽlĂ©e avec Charles de Navarre Ă  sa tĂȘte, Jean le Bon dĂ©cide de prĂ©cipiter les nĂ©gociations, quitte Ă  cĂ©der beaucoup de terrain Ă  Édouard III. Elles doivent avoir lieu de roi Ă  roi et il est transfĂ©rĂ© de Bordeaux Ă  Londres. Ses conditions d’incarcĂ©ration sont royales : il est logĂ© avec sa cour de plusieurs centaines de personnes (proches capturĂ©s avec lui Ă  Poitiers et d'autres venus de leur plein grĂ©), a la libertĂ© de circulation en Angleterre et l'hĂ©bergement Ă  l’HĂŽtel de Savoie. Il accepte le premier traitĂ© de Londres qui prĂ©voit que l’Angleterre rĂ©cupĂšre l’ensemble de ses anciennes possessions d’Aquitaine et une rançon de quatre millions d’écus sans renonciation Ă  la couronne de France[42].

Cet accord provoque un tollĂ© dont Étienne Marcel, le prĂ©vĂŽt de Paris, profite pour prendre le pouvoir dans la capitale française. Le 22 fĂ©vrier 1358, il dĂ©clenche une Ă©meute et 3 000 hommes en armes envahissent le Palais de la CitĂ© pour affronter le Dauphin[43] qui a fait monter une armĂ©e d'un millier d'hommes pour faire pression sur les Parisiens et empĂȘcher son Ă©viction en faveur du Navarrais. Étienne Marcel fait assassiner sous ses yeux les chefs de cette armĂ©e : le marĂ©chal de Champagne Jean de Conflans et le marĂ©chal de Normandie Robert de Clermont[44]. Croyant maĂźtriser le Dauphin qu'il a terrorisĂ©, il le fait nommer rĂ©gent et tient Charles le Mauvais Ă  l'Ă©cart de Paris. Le Dauphin rĂ©agit, monte la noblesse horrifiĂ©e par le meurtre des marĂ©chaux contre Étienne Marcel et organise le siĂšge de la capitale[45]. Étienne Marcel contre-attaque en utilisant la jacquerie pour s'assurer de l'accĂšs nord Ă  la capitale qui lui permet de garder contact avec les villes des Flandres et du nord auquel il est alliĂ©. Charles de Navarre, se sentant Ă©vincĂ© par le prĂ©vĂŽt de Paris, reprend l'initiative en prenant la tĂȘte de la noblesse et en Ă©crasant les Jacques[46]. Étienne Marcel n'a d'autre choix que de composer avec lui : il lui ouvre les portes de Paris et du pouvoir[47]. NĂ©anmoins, la plus grande partie de la noblesse ne suit pas le Navarrais et rallie le camp du Dauphin qui assiĂšge Paris. Une alliance avec Étienne Marcel est impossible depuis le meurtre des marĂ©chaux. Charles de Navarre compense ces dĂ©fections par l'enrĂŽlement de mercenaires anglais dont la prĂ©sence dans Paris dĂ©clenche des Ă©meutes[48], la nouvelle de l'arrivĂ©e d'autres troupes anglaises fait dĂ©finitivement basculer les Parisiens[49] : Étienne Marcel est assassinĂ© et Paris ouvre ses portes au rĂ©gent le 2 aoĂ»t 1358.

Royaume de France entre 1356 et 1363 : Jacqueries et Grandes Compagnies      Possessions de Charles de Navarre      Territoires contrĂŽlĂ©s par Édouard III avant le traitĂ© de BrĂ©tigny      Le premier traitĂ© de Londres cĂšde l'Aquitaine des PlantagenĂȘts aux Anglais et rĂšgle la guerre de succession de Bretagne par une alliance du duchĂ© avec l'Angleterre      Le deuxiĂšme traitĂ© de Londres comprend en plus la Normandie et le Maine

      ChevauchĂ©e d'Édouard III en 1359-60

     Territoires cĂ©dĂ©s par la France Ă  l'Angleterre par le traitĂ© de BrĂ©tigny (suit le tracĂ© du premier traitĂ© de Londres)

En mars 1359, profitant du fait que le pouvoir semble Ă©chapper complĂštement Ă  Jean le Bon, Édouard III augmente ses prĂ©tentions et lui impose des conditions de dĂ©tention moins conciliantes. Il obtient ainsi un second traitĂ© encore plus contraignant :

  • aux anciennes possessions d'Aquitaine des PlantagenĂȘt, s’ajoutent toutes les terres qui ont un jour appartenu Ă  l'Angleterre : le Maine, la Touraine, l'Anjou et la Normandie ;
  • le roi d'Angleterre reçoit l'hommage du duc de Bretagne, rĂ©glant ainsi la guerre de succession de Bretagne en faveur de Jean de Montfort, alliĂ© des Anglais ;
  • la rançon de quatre millions d'Ă©cus avec un Ă©chĂ©ancier plus bref.

Cela reprĂ©sente plus de la moitiĂ© du territoire et plusieurs annĂ©es de recettes fiscales. Accepter ces conditions discrĂ©diterait dĂ©finitivement les Valois et risquerait de faire sombrer le royaume dans une nouvelle guerre civile qui offrirait Ă  Édouard III la couronne sur un plateau. Habilement, le dauphin et rĂ©gent Charles (le futur Charles V) convoque les États gĂ©nĂ©raux qui refusent d'avaliser le traitĂ©, mettant ainsi son pĂšre prisonnier Ă  l'abri de reprĂ©sailles.
Le traitĂ© de Londres aurait dĂ©finitivement discrĂ©ditĂ© les Valois et aurait probablement relancĂ© la guerre civile au profit d'Édouard. Mais, en convoquant les Ă©tats gĂ©nĂ©raux contre ce traitĂ© inacceptable, le rĂ©gent rassemble le pays contre les Anglais.

Articles dĂ©taillĂ©s : ChevauchĂ©e et Terre dĂ©serte.

En accord avec le roi Jean et son entourage londonien qui ne veulent pas que la mort Ă©ventuelle d'Édouard III sur le champ de bataille ne dĂ©clenche des reprĂ©sailles Ă  leur encontre, Charles lui oppose la tactique de la terre dĂ©serte et mĂšne une guerre d'escarmouches refusant toute bataille rangĂ©e. Les portes de Reims restent closes. Or, conformĂ©ment Ă  sa stratĂ©gie qui consiste Ă  forcer les Français Ă  livrer une grande bataille en rase campagne, Édouard III n'a pas emmenĂ© de machines de guerre qui l'auraient ralenti. Il se dirige vers la Bourgogne. Cette chevauchĂ©e tourne au fiasco pour les Anglais, harcelĂ©s, affamĂ©s, privĂ©s de montures (faute de fourrage). Pendant ce temps, des marins normands mĂšnent un raid sur le port de Winchelsea (mars 1360), dĂ©clenchant une panique en Angleterre[50].

Édouard III devant Reims, issue des chroniques de Jean Froissart, Paris, Bibliothùque nationale de France.

Fou de rage, Édouard III remonte vers Paris et laisse son armĂ©e commettre de nombreuses exactions : il ne s’agit plus de la simple extorsion visant Ă  nourrir son armĂ©e, mais de la destruction systĂ©matique de toutes les ressources - les pieds de vignes sont arrachĂ©s, le bĂ©tail abattu et toute Ăąme qui vive massacrĂ©e. Ces exactions entraĂźnent un vif ressentiment contre les Anglais. Nombre d’entre elles ont lieu pendant le carĂȘme et la Semaine sainte et, lorsque l’armĂ©e anglaise est dĂ©cimĂ©e par un violent orage de grĂȘle le lundi 13 avril, nombre de chroniqueurs y voient la main de Dieu[51]. Édouard III se dĂ©cide alors Ă  nĂ©gocier. Il signe la paix Ă  BrĂ©tigny, oĂč il dissout son armĂ©e de mercenaires. Celle-ci, pour se solder, se livre au pillage en Bourgogne, seule rĂ©gion « ouverte Â», car, contrairement Ă  la Champagne et l'Île de France, son arrivĂ©e n'y Ă©tait pas prĂ©vue. Ces mercenaires forment l’embryon des Grandes Compagnies.

Édouard III ne croit plus en la possibilitĂ© de monter sur le trĂŽne de France et, en 1361, il dĂ©crĂšte que la langue anglaise sera la langue officielle du royaume d'Angleterre, en remplacement du français en usage depuis 1066, dans le but de consolider ses conquĂȘtes continentales. Cette dĂ©cision, trop prĂ©coce, augmente en Aquitaine la perception des Anglais comme des occupants des territoires conquis.

Si le royaume de France exsangue, pressurisĂ© par les compagnies et l'Ă©norme rançon de Jean le Bon, n'est plus un danger Ă  court terme, ses Ă©lites ont beaucoup appris pendant le captivitĂ© du roi Ă  Londres. En effet la cour a pu constater les bienfaits de la monnaie forte et de la dĂ©centralisation. À peine rentrĂ©, Jean le Bon crĂ©e le Franc et divise le royaume en apanages gĂ©rĂ©s par ses fils[52]. S'il n'a plus suffisamment de crĂ©dibilitĂ© pour faire accepter l'impĂŽt nĂ©cessaire Ă  la crĂ©ation d'une armĂ©e rĂ©guliĂšre, son fils Charles V, qui a su gĂ©rer les affaires alors que le pays Ă©tait en pleine guerre civile, a, lui, la lĂ©gitimitĂ© pour le faire.

Perte des possessions françaises

Guerre diplomatique

Bataille de Nåjera, enluminure tirée des chroniques de Jean Froissart, Paris, BibliothÚque nationale de France.

Le dauphin Charles fait traĂźner le versement de la rançon (suspendue Ă  la mort de Jean le Bon en 1364). Édouard III est obligĂ© de respecter la trĂȘve, s'il veut prendre possession des territoires concĂ©dĂ©s Ă  BrĂ©tigny[53]. Devenu roi en 1364, Charles V profite de ce rĂ©pit pour dĂ©barrasser le pays des compagnies, grĂące Ă  des armĂ©es levĂ©es par ses frĂšres dans chaque apanage[54]. Il justifie l'impĂŽt par la nĂ©cessitĂ© d'une armĂ©e permanente qui ne pille plus le pays Ă  chaque dĂ©mobilisation. Charles V, prĂ©pare mĂ©thodiquement la reconquĂȘte, en s'alliant notamment avec Owen, prĂ©tendant Ă  la principautĂ© de Galles, Knud IV de Danemark et en renouant avec la Auld Alliance Ă©cossaise, il met ainsi de son cĂŽtĂ© des alliĂ©s ayant tous de bonnes raisons d'en dĂ©coudre avec l'Angleterre. Charles use les forces du fils d'Édouard, le Prince Noir, en Castille oĂč une guerre fratricide fait rage entre les deux prĂ©tendants, l'un anglophile et l'autre francophile, au trĂŽne de ce pays. Il le fait en envoyant Duguesclin recruter les compagnies et le fait financer en grande partie par le pape sous couvert d'une soit disant croisade contre l'Emirat de Cordoue[55]. Le pape accepte pour se dĂ©barrasser des compagnies qui rançonnent l'axe rhodanien ce qui a un impact direct sur l'Ă©conomie d'Avignon oĂč il rĂ©side. En aidant Henri de Trastamare Ă  monter sur le trĂŽne de Castille, Charles bĂ©nĂ©ficie d'un solide alliĂ© qui possĂšde ce que la France n'a pas encore : une flotte redoutable. Le prince de Galles est obligĂ© de rĂ©agir, il rĂ©tablit Pierre le Cruel sur le trĂŽne de Castille en infligeant Ă  Duguesclin et Ă  Henri de Trastamare une sĂ©vĂšre dĂ©faite Ă  NĂĄjera le 3 avril 1367, toujours grĂące Ă  la supĂ©rioritĂ© tactique confĂ©rĂ©e par les archers anglais[56]. Mais les effets de cette victoire sont de courte durĂ©e : l'argent promis par Pierre le Cruel pour financer l'armĂ©e anglaise n'existe pas et le Prince Noir, ruinĂ©, doit la licencier et lever des fouages sur l'Aquitaine par ordonnance du 26 janvier 1368 : ces impĂŽts sont directement Ă  l'origine des appels gascons[57].

Article dĂ©taillĂ© : PremiĂšre guerre civile de Castille.
Marguerite III de Flandre

ParallĂšlement, Édouard III envisage de prendre contrĂŽle de la Flandre par mariage. Il compte unir son fils, Edmond de Langley, Ă  Marguerite, hĂ©ritiĂšre des comtĂ©s de Flandre, de Nevers, de Rethel et de Bourgogne. Edmond recevrait en outre de son pĂšre Calais et le comtĂ© de Ponthieu ce qui, avec l'Artois, le Rethel et la Flandre, constituerait une principautĂ© anglaise Ă©quivalente Ă  la Guyenne au nord de la France[58]. Le comte de Flandre, Louis de Male est, dans un premier temps, sensible Ă  la nĂ©cessitĂ© Ă©conomique : les drapiers flamands sont dĂ©pendants des importations de laine anglaises. Il accepte et, le 10 octobre 1364, il fiance sa fille Marguerite avec Edmond de Langley. Mais, pour que le mariage ait lieu, il faut obtenir une dispense papale car les fiancĂ©s sont consanguins au 4e degrĂ©. AprĂšs un ballet diplomatique Ă  Avignon, oĂč Français et Anglais argumentent sur le sujet, Urbain V refuse d’accorder cette dispense. La bataille diplomatique continue jusqu’en 1367, date Ă  laquelle Charles V obtient une dispense pour marier Marguerite de Male avec son frĂšre Philippe le Hardi. Il reste toutefois Ă  obtenir l’accord de Louis de Male pour ce mariage. Cela se fait, non sans mal, grĂące Ă  l’intervention Ă©nergique de Marguerite de France, mĂšre du comte de Flandres et fille de Philippe V, et Ă  la cession de plusieurs villes (Lille, Douai et Orchies) par le roi de France.

Mis en confiance par ses succĂšs sur les deux rois de France prĂ©cĂ©dents, Philippe VI et Jean le Bon, Édouard III, qui ne connaĂźt de Charles que les rumeurs sur sa santĂ© fragile et sa faiblesse physique, mĂ©prise ouvertement le souverain infirme :
- « Ce n'est qu'un avocat! Â»
La suite des opérations lui démontre son erreur d'avoir à ce point sous-estimé le nouveau roi de France.

Les appels gascons

Édouard III et le Prince Noir

Édouard de Woodstock (le Prince Noir) qui revient vainqueur mais ruinĂ© de Castille, ne peut solder ses troupes, il doit donc lever des impĂŽts sur son duchĂ© d’Aquitaine, qu’il dirige en principautĂ©. Non seulement il ne peut pas payer les seigneurs gascons qui ont participĂ© Ă  la campagne, mais les troupes dĂ©mobilisĂ©es pillent le Rouergue, possession du comte d'Armagnac. Celui-ci, plutĂŽt que de se voir rĂ©tribuer pour avoir combattu aux cĂŽtĂ©s du Prince Noir en Castille, doit faire prĂ©lever les fouages sur ses propres possessions. Pour l'Ă©viter, il fait appel Ă  Édouard III qui rĂ©pond nĂ©gativement[59]. Il se tourne alors (en mai 1368) vers Charles V : d’aprĂšs le traitĂ© de BrĂ©tigny, le transfert de souverainetĂ© ne doit se faire qu’une fois les territoires cĂ©dĂ©s et la rançon versĂ©e, ce qui est loin d’ĂȘtre le cas[60]. DĂšs lors, en acceptant de rĂ©pondre Ă  son appel, le 3 dĂ©cembre 1368, Charles V fait acte de souverainetĂ© sur la Guyenne[57]. Le roi laisse la Cour de Justice de Paris mener la lente procĂ©dure qui doit condamner le Prince Noir et profite du dĂ©lai pour essayer d’obtenir qu’un maximum de seigneurs gascons se joignent au comte d’Armagnac. Les Anglais essayent Ă  tout prix de bloquer l’appel et de sauver la paix pour ne pas perdre tout l’acquis de BrĂ©tigny. Le temps gagnĂ© est occupĂ© Ă  faire tourner français les seigneurs gascons. Cela commence par les proches du comte d'Armagnac : dĂšs mai 1368, le mariage de son neveu, le comte d'Albret, est dotĂ© par le roi de France, qui lui accorde en outre une rente contre l'hommage lige[59]. Le roi exempte d'impĂŽts pendant 10 ans ceux qui le rejoignent sous prĂ©texte qu'ils auront besoin d'argent pour lutter contre le prince de Galles. Les villes, les Ă©vĂȘques et les seigneurs pĂ©rigourdins que Charles V sait sĂ©duire par sa diplomatie (alors qu'Édouard de Galles est jugĂ© hautain), rallient le camp français[61]. LĂ©galement, rien ne s’oppose Ă  la reprise du conflit. Le roi d’Angleterre se proclame de nouveau Roi de France le 3 juin 1368, Charles V prononce la confiscation de l’Aquitaine le 30 novembre de la mĂȘme annĂ©e. La guerre reprend mais Charles V, en excellent juriste, a su mettre le droit de son cĂŽtĂ© ; d'autant plus que l'habile diplomate a ralliĂ© une grande partie des Gascons dans son camp.

Opérations militaires

Charles V tourne le conflit Ă  son avantage. Ayant en mĂ©moire la dĂ©bĂącle de Poitiers oĂč la chevalerie a chargĂ© de maniĂšre dĂ©sordonnĂ©e sans attendre les ordres de son pĂšre Jean le bon, transformant une victoire facile en dĂ©sastre, et considĂ©rant qu'il n'a pas de talent militaire, il dĂ©cide de confier le commandement de petites armĂ©es formĂ©es de volontaires aguerris Ă  des chefs expĂ©rimentĂ©s et fidĂšles (comme Bertrand du Guesclin). Il renonce aux batailles rangĂ©es et les lance dans une guerre d’escarmouches et de siĂšges, grignotant patiemment le territoire ennemi. Les Grandes Compagnies, qui, revenues d’Espagne en 1367, pillent le Languedoc, sont incorporĂ©es dĂšs 1369 Ă  l’armĂ©e française, ce qui soulage les territoires qui choisissent de tourner français et met sous pression ceux qui restent fidĂšles au prince de Galles[62].

La reconquĂȘte par Charles V des territoires concĂ©dĂ©s au traitĂ© de BrĂ©tigny.      Domaine royal      Apanages des frĂšres du roi      ComtĂ© de Foix-BĂ©arn autonome      Bretagne alliĂ©e aux Anglais      Possessions de Charles de Navarre alliĂ© des Anglais

      ChevauchĂ©e de Lancastre en 1369

      ChevauchĂ©e de Robert Knowles en 1370

      ChevauchĂ©e de Lancastre en 1373

L’endettement du Prince Noir pose un rĂ©el problĂšme. Du fait des appels gascons, l’impĂŽt rentre mal. Il n’a pas les moyens de monter une armĂ©e pour s’opposer aux Français. Édouard III lui envoie donc 130 000 livres tournois[63]. Mais le parlement rechigne Ă  payer pour la Guyenne, qui semble coĂ»ter plus qu’elle ne rapporte. Il ne finit par y consentir qu’aprĂšs acceptation qu’il ne soit plus obligatoire de faire transiter la laine par Calais (la taxe sur la laine est le principal revenu de la couronne Ă  l’époque)[64]. Les revenus fiscaux sont diminuĂ©s de 25 % en 1369, du fait de la rĂ©miniscence de la grande peste en Angleterre. Les Anglais ne sont pas en mesure de concurrencer les impĂŽts - pouvant atteindre jusqu'Ă  1 600 000 francs par an - que Charles V fait accepter en France pour entretenir des armĂ©es permanentes Ă©quipĂ©es pour une guerre de siĂšge dont les belligĂ©rants ne se transformeront pas en Grandes Compagnies Ă  la premiĂšre trĂȘve. Les Anglais vont ĂȘtre soumis Ă  une pression permanente sur tous les fronts pendant des annĂ©es[65]. Les Anglais s'efforcent de contrer le renversement de situation rĂ©alisĂ© par Charles V. Une grande partie des territoires qu'ils pensaient contrĂŽler s'est rebellĂ©e et ils ont perdu les recettes fiscales que leurs possessions de Guyenne auraient pu leur fournir. Édouard plaide devant le Parlement pour obtenir les ressources pour contre-attaquer, mais ne peut obtenir le financement de garnisons pour toutes les villes d'Aquitaine, qu'il n'est plus d'ailleurs certain de tenir. Au total, le roi d’Angleterre est loin d’avoir les moyens financiers de Charles V : le parlement ne lui donne que les moyens d’une guerre autofinancĂ©e par le pillage, d’autant que la chevauchĂ©e du duc de Lancastre vers Harfleur en 1369 est un relatif succĂšs, l'idĂ©e est toujours d'Ă©craser les Français en bataille rangĂ©e comme Ă  CrĂ©cy, Poitiers ou NĂĄjera grĂące Ă  la supĂ©rioritĂ© tactique apportĂ©e par l'arc long anglais. En effet, dĂ©but aoĂ»t 1369, Jean de Gand dĂ©barque Ă  Calais et lance une chevauchĂ©e jusqu'Ă  Harfleur, oĂč Philippe le Hardi est en train de prĂ©parer un dĂ©barquement franco-flamand en Angleterre[66]. On lui oppose la stratĂ©gie de la terre dĂ©serte et la chevauchĂ©e ne peut s'emparer de la ville. L'armĂ©e anglaise est harcelĂ©e par les troupes du duc de Bourgogne et, craignant d'ĂȘtre piĂ©gĂ©e, regagne Calais[66]. Les raids anglais, s’ils sont dĂ©vastateurs pour les campagnes, ne permettent pas de regagner le terrain perdu.

Grùce à sa gestion des appels gascons, Charles V a su se rallier une grande partie de l'Aquitaine. Le comte d'Armagnac tenant la majeure partie des forteresses sur ses terres, il ne reste à rallier que quelques villes craignant des représailles des sénéchaux anglais, mais toutes finissent par accepter les conditions de plus en plus avantageuses offertes par les envoyés du roi (Jean de Berry, Louis d'Anjou et la noblesse gasconne déjà ralliée qui bat le pays). En quelques mois, plus de soixante villes rallient les Français. Millau cÚde en dernier en décembre, aprÚs avoir obtenu du roi de France une exemption fiscale de vingt ans[67]. Quelques garnisons anglaises subsistent, mais leur isolement ne leur permet pas de tenir le terrain, Louis d'Anjou progresse en Guyenne pendant que Jean de Berry contient les Anglais en Poitou à la Roche-sur-Yon[68].

Pendant ce temps, au Nord, le Ponthieu est repris en une semaine : le 29 avril, Abbeville ouvre ses portes Ă  Hue de ChĂątillon (maĂźtre des arbalĂ©triers), et les jours suivants les localitĂ©s voisines reviennent sous l'autoritĂ© du roi de France, qui confirme leurs privilĂšges[68].

En 1370, les Anglais tentent de se ressaisir et font un exemple de Limoges qui a osĂ© tourner française et que le duc de Berry a laissĂ©e peu dĂ©fendue. Le prince de Galles fait payer trĂšs cher leur ralliement aux Limougeaux : le 19 septembre, aprĂšs 5 jours de siĂšge pendant lesquels les murailles sont sapĂ©es et minĂ©es, il reprend la ville, Ă©paulĂ© par les ducs de Lancastre et de Cambridge, et fait massacrer la population puis incendier la citĂ©[69]. L'objectif est de faire un exemple dissuasif pour arrĂȘter l'hĂ©morragie de villes tournant françaises, mais c'est l'effet inverse qui se produit : cette conduite encourage l'anglophobie et renforce le sentiment national naissant[70].

Au nord, Édouard III tente de lancer des chevauchĂ©es dont le but est de distraire les armĂ©es françaises de leur conquĂȘte mĂ©thodique de la Guyenne. Mais ce qui a fonctionnĂ© en 1346 est sans effet en 1370 : Robert Knowles, Ă  la tĂȘte d'une chevauchĂ©e de 2 500 archers et 1 600 hommes d'armes, part de Calais fin juillet 1370 et pille les campagnes contournant Amiens, Noyon, Reims et Troyes. Le calcul du roi de France est que les chevauchĂ©es ne permettent pas de tenir le terrain et attisent l'anglophobie dans les territoires pillĂ©s. Charles V continue de miser sur une guerre de siĂšge et de propagande, qui lui permet de reprendre du terrain, ville aprĂšs ville, le plus souvent sans combat[71]. Il renforce le prestige de la couronne de France par ces victoires, malgrĂ© les souffrances engendrĂ©es par la tactique de la terre dĂ©serte (il laisse les chevauchĂ©es anglaises piller les campagnes dont la population s'est rĂ©fugiĂ©e dans les forteresses qui ont Ă©tĂ© reconstruites dans tout le royaume) et par le retour de la peste. Ainsi la chevauchĂ©e de Knowles est refoulĂ©e de Bourgogne. Elle passe deux jours devant les portes de Paris, pillant les faubourgs sous les yeux des Parisiens Ă  l'abri derriĂšre les murs de la capitale[72]. Pour faire bonne figure, le roi lĂąche Duguesclin Ă  ses trousses. Celui-ci se livre Ă  une habile guerre de harcĂšlement et finit par le surprendre Ă  Pontvallain, alors qu'il s'apprĂȘte Ă  franchir le Loir[73]. La zizanie ayant gagnĂ© les capitaines anglais, la chevauchĂ©e se dĂ©sagrĂšge arrivĂ©e en Bretagne.

La flotte anglaise est détruite le 22 Juin 1372 à la bataille de La Rochelle privant la Guyenne de soutien logistique. Chroniques de Jean Froissart, Paris, BibliothÚque nationale de France.

La pression continue et les mauvaises nouvelles affluent Ă  Londres. En 1371, le peu fiable alliĂ© Charles le Mauvais, voyant que la situation tourne largement en faveur du roi de France, fait la paix et fait hommage Ă  Charles V pour ses possessions normandes[74]. En 1372, la flotte castillane intercepte un corps expĂ©ditionnaire anglais Ă  La Rochelle le 22 juin 1372 et l'anĂ©antit le 23, usant de canons et de brĂ»lots dĂ©rivants (les Castillans ont attendu la marĂ©e basse pour que leurs navires Ă  faibles tirant d'eau aient un avantage sur les lourds bĂątiments anglais gĂȘnĂ©s Ă  la manƓuvre par les hauts fonds sablonneux rochelais)[75]. C'est un dĂ©sastre pour l'Angleterre, qui perd la maĂźtrise des mers.

Les barons poitevins qui ont massivement choisi le parti anglais (le Poitou exporte du sel vers l'Angleterre) ne peuvent plus compter sur son soutien[76]. Isolés et mis sous pression par l'offensive de l'armée royale lancée aussitÎt aprÚs la Bataille de La Rochelle, ils négocient leur reddition et les villes de Poitou et de Saintonge sont reprises par les Français.

En 1373, Édouard III tente de diminuer la pression sur la Guyenne en rĂ©veillant le contentieux franco-breton. Le duc Jean IV a Ă©tĂ© Ă©duquĂ© Ă  la cour d'Angleterre et est le beau-fils d'Édouard, mais la noblesse bretonne tend Ă  la neutralitĂ© aprĂšs le long conflit qui a dĂ©chirĂ© le duchĂ©. En mars 1373, c'est une vĂ©ritable armĂ©e qui dĂ©barque Ă  Saint-Malo : 2 000 hommes d'armes et 2 000 archers sous les ordres du comte de Salisbury[77]. Pour une telle opĂ©ration, l'accord du duc est indispensable. C'est un casus belli, et Charles V donne l'ordre d'attaquer. Son armĂ©e entre en Bretagne avec l'appui d'une bonne partie de la noblesse qui s'enrĂŽle massivement sous la banniĂšre de Bertrand du Guesclin. En deux mois, la quasi-totalitĂ© du duchĂ© est occupĂ©e : Ă  la Saint-Jean, les Anglais ne tiennent plus que Brest, Auray, BĂ©cherel et la forteresse de Derval[77]. Jean IV quitte la Bretagne pour l'Angleterre dĂšs le 28 avril[77].

Chevauchée du duc de Lancastre

N’ayant pas les moyens logistiques et financiers de soutenir la guerre de siĂšge que lui impose Charles V et qui semble conduire Ă  la reconquĂȘte progressive de toute l’Aquitaine, Édouard III tente d’affaiblir l’effort français en Guyenne par l’ouverture de nouveaux fronts.

Jean de Gand, duc de Lancastre.

Édouard III tente une chevauchĂ©e censĂ©e ruiner la France dans ses forces vives. Le 12 juin 1373, il institue son fils, le duc de Lancastre Jean de Gand, lieutenant spĂ©cial et capitaine gĂ©nĂ©ral dans le royaume de France[78]. AccompagnĂ© de Jean IV de Bretagne, il conduit Ă  travers la France une chevauchĂ©e des plus dĂ©vastatrices. Mais celle-ci reste sous contrĂŽle : Philippe le Hardi tient les ponts et les chĂąteaux sur son aile droite, du Guesclin la suit et empĂȘche tout repli vers Calais. Elle traverse la Picardie et le Vermandois mais, ne pouvant aller vers l’ouest, elle se dirige vers Reims, puis Troyes oĂč elle trouve portes closes[79]. Battu par Clisson Ă  Sens, le duc de Lancastre ne peut rejoindre la Bretagne, il tente donc de rallier la Guyenne en traversant le Limousin[79]. Ses hommes sont affamĂ©s, les chevaux crevĂ©s (ou mangĂ©s), la fin de l’expĂ©dition se fait Ă  pied et perd la moitiĂ© de ses effectifs (les dĂ©fections sont nombreuses). Trop lourdes, les armures ont Ă©tĂ© jetĂ©es[79]. Elle est sauvĂ©e d’un dĂ©sastre plus complet par les villes de Tulle, Martel et Brive qui ouvrent leurs portes sans coup fĂ©rir. Mais le moral n’y est plus, la zizanie gagne les chefs : Montfort lĂąche la chevauchĂ©e[79]. L’arrivĂ©e piteuse du rĂ©sidu des troupes de Jean de Lancastre Ă  Bordeaux brise le moral des fidĂšles au roi d’Angleterre : les Français avancent nettement, reprenant Tulle, Martel et Brive, mais surtout en entrant dans La RĂ©ole qui verrouille le bordelais et dont les bourgeois savent ne plus pouvoir compter sur aucun secours[80]. Au total, entre 1369 et 1375, les Français reprennent aux Anglais la quasi-totalitĂ© des concessions faites et des terres possĂ©dĂ©es par l’ennemi avant mĂȘme le dĂ©but de la guerre, exceptions faites de Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux, Bayonne, et de quelques forteresses dans le Massif central. Mais parvenu Ă  ce point Charles V sait ne pouvoir reprendre plus de terrain, les Bordelais Ă©tant trop anglophiles du fait des liens commerciaux (ils exportent massivement leur vin vers l’Angleterre). Toute sa stratĂ©gie Ă©tant basĂ©e sur la reconquĂȘte des cƓurs avant celle des territoires, il ne souhaite pas s’encombrer d’une ville prĂȘte Ă  se rebeller Ă  la premiĂšre occasion[80]. Tout est ouvert pour finalement nĂ©gocier, Ă  Bruges, un traitĂ© mettant fin Ă  la guerre en reconnaissant la souverainetĂ© des Français sur les territoires reconquis.

En 1375, Jean IV dĂ©barque Ă  Saint-Mathieu-de-Fineterre avec 6 000 hommes sous le commandement du comte de Cambridge[81]. Le succĂšs et rapide mais Ă©phĂ©mĂšre : Ă  peine la trĂȘve de Bruges signĂ©e entre Français et Anglais que les troupes anglaises quittent la Bretagne et que les places bretonnes redeviennent françaises[81]. Jean IV doit retourner en Angleterre.

Article dĂ©taillĂ© : TrĂȘve de Bruges.

La guerre Ă©tant arrivĂ©e Ă  un statu quo oĂč il devient difficile de faire bouger les lignes, les deux partis sont rĂ©unis Ă  Bruges. Mais ils n’arrivent cependant pas Ă  trouver un point d’accord. Sous l'influence de GrĂ©goire XI, les belligĂ©rants signent le 1er juillet 1375 une trĂȘve qui dure jusqu'en juin 1377. À la signature de la trĂȘve de Bruges, les Anglais ne possĂšdent plus en France qu'une Guyenne Ă©triquĂ©e et Calais ; la France rĂ©cupĂšre le duchĂ© de Bretagne Ă  l'exception de trois villes.

Fin du rĂšgne

Alors que les premiĂšres annĂ©es de rĂšgne d’Édouard avaient Ă©tĂ© Ă©nergiques et pleines de succĂšs, ses derniĂšres annĂ©es au pouvoir sont marquĂ©es par une certaine apathie, des Ă©checs militaires et des troubles politiques. Les affaires journaliĂšres de l’État avaient moins intĂ©ressĂ© Édouard que ses campagnes militaires. Ainsi, durant les annĂ©es 1360, Édouard compte de plus en plus sur l’aide de ses subordonnĂ©s, en particulier William Wykeham. Wykeham, un parvenu, est fait Lord du sceau privĂ© en 1363 et Lord chancelier en 1367, mĂȘme si le Parlement le force Ă  renoncer Ă  la chancellerie en 1371 Ă  cause de ses difficultĂ©s politiques liĂ©es Ă  son inexpĂ©rience[82].

Les principales difficultĂ©s d’Édouard rĂ©sident dans la mort de ses hommes de confiance, la plupart durant la nouvelle vague de peste en 1361-62. William Montagu, un compagnon d’Édouard dans le coup d’État de 1330, est mort en 1344. William de Clinton, qui Ă©tait aussi auprĂšs du roi Ă  Nottingham, meurt en 1354. Un des comtes de 1337, Guillaume de Bohun, meurt en 1360, et l’annĂ©e suivante Henri de Grosmont, peut-ĂȘtre le meilleur capitaine du roi, succombe, probablement de la peste. Leur mort rajeunit l’entourage du roi qui se trouve donc naturellement plus proche des princes que du souverain lui-mĂȘme.

Le second fils du roi, Lionel d'Anvers, tente de soumettre par la force les seigneurs anglo-irlandais d’Irlande, largement indĂ©pendants. La tentative Ă©choue et la seule marque qu’elle laisse rĂ©side dans les rĂ©pressifs statuts de Kilkenny de 1366[83].

Les dĂ©boires militaires Ă  l’étranger et la pression fiscale associĂ©e aux campagnes mĂšnent Ă  un mĂ©contentement politique Ă  l’intĂ©rieur. Les problĂšmes arrivent Ă  leur apogĂ©e au parlement de 1376, surnommĂ© le Bon Parlement. Le parlement a Ă©tĂ© rassemblĂ© pour dĂ©finir l’imposition mais la Chambre des Communes saisit cette opportunitĂ© pour prĂ©senter des revendications spĂ©cifiques. Les critiques sont en particulier dirigĂ©es Ă  l’encontre des plus proches conseillers du roi. Le Lord Chamberlain, Guillaume Latimer, et le Lord Steward, Jean Neville, 3e baron Neville de Bary, sont dĂ©mis de leurs fonctions. La maĂźtresse du roi, Alice Perrers, qui est perçue comme trop influente sur le roi vieillissant, est bannie de la cour[84].

Cependant, le rĂ©el adversaire de la Chambre des Communes, soutenu par des hommes puissants tels que Wykeham et Edmond de Mortimer, est Jean de Gand. En ce temps-lĂ , le roi et le Prince Noir sont tous deux affaiblis par la maladie, laissant Ă  Jean de Gand les rĂȘnes du gouvernement. Celui-ci est forcĂ© d’accepter les demandes du Parlement mais, Ă  sa nouvelle convocation en 1377, la plupart des rĂ©alisations du Bon Parlement sont annulĂ©es[85].

Cependant, Édouard lui-mĂȘme n’est pas particuliĂšrement intĂ©ressĂ© par cette question. AprĂšs 1375, il joue un rĂŽle limitĂ© dans le gouvernement[86]. Autour du 29 septembre 1376, il tombe malade, souffrant d’un abcĂšs important. AprĂšs une brĂšve pĂ©riode de convalescence en fĂ©vrier, le roi meurt d’une congestion cĂ©rĂ©brale (certaines sources parlent toutefois d’une gonorrhĂ©e[87]) Ă  Sheen le 21 juin[88]. Son petit-fils de 10 ans lui succĂšde : c'est le roi Richard II d’Angleterre, fils du Prince Noir, ce dernier Ă©tant lui-mĂȘme dĂ©cĂ©dĂ© le 8 juin 1376.

Édouard est inhumĂ© en la chapelle de Saint-Édouard dans l'abbaye de Westminster Ă  Londres.

Bilan du rĂšgne

LĂ©gislation

Le milieu du rĂšgne d’Édouard est une pĂ©riode d’activitĂ© significative. La mesure lĂ©gislative la mieux connue est peut-ĂȘtre le Statut des travailleurs de 1351, qui cherche Ă  rĂ©soudre le problĂšme de pĂ©nurie de travailleurs liĂ© Ă  la peste noire. Le statut fixe les salaires Ă  leur niveau d’avant la peste et contrĂŽle la mobilitĂ© des paysans en dĂ©clarant que les seigneurs ont la prioritĂ© pour s’assurer des services de leurs hommes. En dĂ©pit d’efforts concertĂ©s pour conserver le statut, il n'aboutit finalement pas Ă  cause de la compĂ©tition entre les propriĂ©taires fonciers pour les travailleurs[89]. La loi Ă©tait dĂ©crite comme une tentative de « lĂ©gifĂ©rer Ă  l’encontre de la loi de l’offre et la demande Â», ce qui la vouait Ă  l’échec[90]. NĂ©anmoins, la pĂ©nurie de main d’Ɠuvre a crĂ©Ă© une communautĂ© d’intĂ©rĂȘt regroupant petits propriĂ©taires fonciers de la Chambre des Communes et grands propriĂ©taires de la Chambre des Lords. Les diverses tentatives portant prĂ©judice Ă  la main-d’Ɠuvre qui en rĂ©sultent rendent les paysans furieux, ce qui engendre la rĂ©volte des paysans de 1381[91].

Le rĂšgne d’Édouard III coĂŻncide avec la « captivitĂ© babylonienne Â» de la papautĂ© Ă  Avignon. Pendant les guerres avec la France, une opposition Ă©merge vis-Ă -vis des injustices perçues par la sociĂ©tĂ© anglaise que l’on associe Ă  une papautĂ© largement contrĂŽlĂ©e par la couronne française. Les lourdes taxes du Pape payĂ©es par l’Église anglaise sont suspectĂ©es de financer les ennemis de la nation, tandis que la pratique des provisions – le Pape allouait de l’argent Ă  des ecclĂ©siastiques, souvent Ă©trangers non-rĂ©sidents – cause un ressentiment dans une population anglaise de plus en plus xĂ©nophobe. Les statutes of provisors et statutes of praemunire, respectivement de 1350 et 1353, visent Ă  modifier cela en interdisant les profits du Pape, mais aussi en limitant les pouvoirs de la cour papale sur les sujets anglais[92]. Cependant, les statuts ne coupent pas les liens entre le roi et le Pape, qui sont dĂ©pendants l’un de l’autre. Ce n’est pas avant le grand schisme de 1378 que la couronne anglaise n’est capable de se libĂ©rer complĂštement de l’influence d’Avignon.

Une autre lĂ©gislation importante incluait le Treason Act de 1351, concernant l’acte de trahison. C’est prĂ©cisĂ©ment l’harmonie du rĂšgne qui a permis un consensus sur la dĂ©finition de ce crime controversĂ©[93]. Cependant la rĂ©forme lĂ©gislative la plus significative est certainement celle concernant la Justice de paix. Cette institution a dĂ©butĂ© son activitĂ© avant le rĂšgne d’Édouard III mais, en 1350, elle se voit offrir non seulement le pouvoir d’investigation lors de crimes et celui de procĂ©der Ă  des arrestations, mais aussi celui de juger des affaires, incluant les cas de fĂ©lonie. Avec cela, un support persistant dans l’administration de la justice locale anglaise est crĂ©Ă©[94].

Parlement et taxation

Le Parlement en tant qu’institution reprĂ©sentative est dĂ©jĂ  bien Ă©tabli au temps d’Édouard III, mais son rĂšgne est nĂ©anmoins central dans son dĂ©veloppement. Pendant cette pĂ©riode, l’appartenance Ă  la baronnie anglaise, originellement un groupe quelque peu indistinct, devient rĂ©duite Ă  ceux recevant une convocation officielle au parlement[95]. Cela arrive lorsque le parlement se dĂ©veloppe progressivement comme une institution bicamĂ©rale. Cependant, ce n’est pas Ă  la Chambre des Lords que les plus grands changement ont lieu mais Ă  la Chambre des Communes. L’élargissement de son pouvoir politique peut ĂȘtre soulignĂ© par la crise du Bon Parlement, oĂč les membres de la Chambre des Communes – quoique aidĂ©s par les nobles – sont pour la premiĂšre fois responsables du dĂ©clenchement d’une crise politique. Dans ce processus, la procĂ©dure de l’impeachment et le bureau du prĂ©sident de la Chambre des communes sont crĂ©Ă©s. Bien que les gains politiques soient seulement temporaires, ce parlement reprĂ©sente une douche froide dans l’histoire politique de l’Angleterre.

L’influence politique de la Chambres des Communes tient Ă  l’origine dans son droit de consentir l’impĂŽt. Les demandes financiĂšres liĂ©es Ă  la guerre de Cent Ans sont Ă©normes, et le roi et ses ministres essaient diffĂ©rentes mĂ©thodes pour couvrir les dĂ©penses. Le roi a un revenu rĂ©gulier liĂ© aux terres de la couronne, et peut aussi se faire prĂȘter des sommes substantielles par des financiers italiens ou locaux. Toutefois, pour financer des guerres de l’envergure de celles d’Édouard III, le roi doit avoir recourt Ă  la taxe. La taxation prend deux formes primaires dans l’Angleterre mĂ©diĂ©vale : la levĂ©e et les douanes. La levĂ©e est proportionnelle Ă  la globalitĂ© des biens mobiliers, normalement un dixiĂšme pour les villes et un quinziĂšme pour les terres agricoles. Cela peut reprĂ©senter de fortes sommes d’argent, mais chaque levĂ©e doit ĂȘtre approuvĂ©e par le parlement, et le roi doit prouver sa nĂ©cessitĂ©[96]. C’est pourquoi les douanes apportent un supplĂ©ment bienvenu, en tant que source de revenu stable et fiable. Une taxe sur l’exportation de la laine existait depuis 1275. Édouard Ier avait essayĂ© d’ajouter une taxe supplĂ©mentaire sur la laine, mais l’idĂ©e de cette « injuste extorsion Â» fut trĂšs tĂŽt abandonnĂ©e. Ensuite, une sĂ©rie de plans visant Ă  augmenter les revenus royaux Ă  partir de l’exportation de laine sont introduits. AprĂšs problĂšmes et mĂ©contentement initiaux, on accepte Ă  travers les statutes of the Staple de 1353 que les nouvelles douanes doivent ĂȘtre approuvĂ©es par le parlement, bien qu’en rĂ©alitĂ© elles deviennent permanentes[97].

Au travers de la lourde taxation du rĂšgne d’Édouard III, le parlement – et en particulier la Chambre des Communes – gagne de l’influence politique. Un consensus apparaĂźt, indiquant que pour qu’une taxe soit considĂ©rĂ©e comme juste, le roi devait prouver sa nĂ©cessitĂ© et qu’elle devait ĂȘtre allouĂ©e Ă  la communautĂ© du royaume et au bĂ©nĂ©fice de celle-ci. De cette façon, le systĂšme est bĂ©nĂ©fique pour tout le monde. En plus de gĂ©rer la taxation, le parlement possĂšde un droit de pĂ©tition pour faire contrepoids avec les dolĂ©ances du roi, le plus souvent concernant un mauvais gouvernement par des hommes du roi. À travers ce processus, les membres de la Chambre des Communes et la communautĂ© qu’ils reprĂ©sentent, gagnent progressivement en conscience politique et les fondations de la monarchie constitutionnelle anglaise sont Ă©tablies[98].

Économie

Noble d'Édouard III

L'arrĂȘt rĂ©pĂ©tĂ© du trafic transmanche influence fortement l'industrie textile flamande qui, au dĂ©but du conflit, importe de la laine anglaise. Pour combler ce manque, Édouard III essaie de rendre son royaume moins dĂ©pendant Ă©conomiquement des Flandres en aidant Ă  la crĂ©ation d'une industrie textile transformant directement la laine en vĂȘtements[99]. Il prend des mesures incitatives et taxe les vĂȘtements beaucoup moins que la laine. DĂšs 1337, il accorde de larges privilĂšges Ă  tout ouvrier Ă©tranger s'Ă©tablissant dans les villes anglaises tout en interdisant l'exportation de laine vers les Flandres et l'importation de draps[100]. Enfin, l'insĂ©curitĂ© des routes est nĂ©faste pour l'Ă©conomie des Flandres et de la France : les Flamands dĂ©sertent les foires de Champagne qui pĂ©riclitent. Le commerce du textile se fait par voie maritime en contournant la pĂ©ninsule ibĂ©rique, ceci au bĂ©nĂ©fice des marchands italiens. Cela contribue Ă  ce que l'Angleterre devienne une puissance textile au dĂ©triment des Flandres. Face Ă  cette situation, de nombreux tisserands flamands itinĂ©rants viennent tenter leur chance en Angleterre, d'autant qu'avec la grande peste, les Flandres subissent une crise dĂ©mographique qui entraĂźne une forte Ă©migration[101]. Au total, Édouard III a initiĂ© la mutation de l'Ă©conomie anglaise d'une Ă©conomie agricole Ă  une Ă©conomie industrielle.

Chevalerie et identité nationale

Sceau d'Édouard III, employĂ© de 1327 Ă  1340, Oxford, Ashmolean Museum

Au centre de la politique d’Édouard III Ă©tait la confiance dans la haute noblesse pour ce qui est de la guerre et de l’administration. Tandis que son pĂšre Ă©tait rĂ©guliĂšrement en conflit avec ses pairs, Édouard III dĂ©veloppa un esprit de camaraderie entre lui et ses plus grands seigneurs. Édouard Ier et Édouard II avaient tous deux conduit une politique de limitation, ne permettant la crĂ©ation que de quelques nobles durant les 60 ans prĂ©cĂ©dant le rĂšgne d’Édouard III. Le jeune roi inverse cette politique quand, en 1337, se prĂ©parant pour la guerre imminente, il nomme 6 nouveaux comtes le mĂȘme jour[102]. Dans le mĂȘme temps, Édouard Ă©largit la gamme des degrĂ©s de noblesse vers le haut en introduisant le titre de duc pour des parents proches du roi.

En outre, Édouard encourage le sens de communautĂ© au sein de ce groupe en crĂ©ant l’Ordre de la JarretiĂšre, probablement en 1348. Le projet qu'il eut en 1344 de rĂ©tablir la Table Ronde du roi Arthur n'aboutit jamais, mais le nouvel ordre Ă©voque cette lĂ©gende par la forme circulaire de la jarretiĂšre. Polydore Virgile raconte comment la jeune Jeanne de Kent, comtesse de Salisbury – la favorite du roi en ce temps – fit accidentellement tomber sa jarretiĂšre Ă  un bal Ă  Calais. Le roi Édouard rĂ©pondit Ă  la foule en attachant la jarretiĂšre Ă  son propre genou en prononçant ces mots : « honni soit qui mal y pense Â»[103].

Le renforcement de l’aristocratie peut ĂȘtre perçu comme liĂ© Ă  la guerre en France, tout comme l’émergence du sens de l’identitĂ© nationale. De mĂȘme qu’il en a Ă©tĂ© avec la guerre en Écosse, la peur d’une invasion française aide Ă  renforcer l’unitĂ© nationale et provoque une nationalisation de l’aristocratie qui Ă©tait largement anglo-française depuis la conquĂȘte normande. Depuis le temps d’Édouard Ier, un mythe populaire suggĂšre que l’usage du français allait conduire Ă  l’extinction la langue anglaise, et comme son grand-pĂšre l'a fait avant lui, Édouard tire au mieux profit de cette peur[104]. Il en rĂ©sulte une forte recrudescence de la langue anglaise ; en 1362, le Statut de Pleading rend l’usage de la langue anglaise obligatoire dans les cours de justice[105] et, l’annĂ©e suivante, le parlement est pour la premiĂšre fois ouvert en anglais[106]. Dans un mĂȘme temps, la langue vernaculaire se voit revivre en tant que langue littĂ©raire, Ă  travers les travaux de William Langland, John Gower et particuliĂšrement dans Les Contes de CantorbĂ©ry de Geoffrey Chaucer.

Cependant, l’ampleur de cette anglicisation ne doit pas ĂȘtre exagĂ©rĂ©e. Le statut de 1362 Ă©tait en fait Ă©crit en français et n’a eu qu’un effet immĂ©diat limitĂ©, et le parlement n’a pas Ă©tĂ© ouvert en anglais avant 1377[107]. L’Ordre de la JarretiĂšre, bien qu’institution spĂ©cifique Ă  l’Angleterre, incluait aussi des Ă©tranger tels que Jean IV, duc de Bretagne et sir Robert de Namur[108]. Édouard III – lui-mĂȘme bilingue – se voyait comme le roi lĂ©gitime de l’Angleterre et de la France et ne pouvait donc pas montrer de traitement prĂ©fĂ©rentiel pour une de ces langues.

Appréciation et caractÚre

Édouard III connut de son vivant une popularitĂ© sans prĂ©cĂ©dent, et mĂȘme les troubles de la fin de son rĂšgne n’ont pas Ă©tĂ© reprochĂ©s au roi lui-mĂȘme[109]. Jean Froissart, un contemporain d’Édouard, Ă©crit dans ses Chroniques que « Telle chose n’avait pas Ă©tĂ© vu depuis le temps du roi Arthur Â»[110]. Cette vision persista un moment mais, avec le temps, l’image du roi changea. Les historiens whigs plus contemporains prĂ©fĂšrent les rĂ©formes constitutionnelles aux conquĂȘtes Ă©trangĂšres et critiquent Édouard pour avoir ignorĂ© ses responsabilitĂ©s envers sa propre nation. Voici les mots de l’évĂȘque William Stubbs :

« Ă‰douard III n’était pas un homme d’État, bien qu’il possĂ©dait quelques qualifications qui auraient pu le faire briller dans ce rĂŽle. C’était un guerrier, ambitieux, sans scrupule, Ă©goĂŻste, dĂ©pensier et orgueilleux. Ses obligations royales l’intĂ©ressaient peu. Il ne se sentait pas tenu par son devoir, que ce soit de maintenir la thĂ©orie de la suprĂ©matie royale ou de suivre une politique qui serait bĂ©nĂ©fique Ă  son peuple. Comme Richard Ier, il considĂ©rait l’Angleterre essentiellement comme une source d'approvisionnement. Â»

— Traduction libre de : William Stubbs, The Constitutional History of England[111]

Influent comme l’était Stubbs, il fallut longtemps avant que cette vision soit contestĂ©e. Dans un article de 1960 titrĂ© Édouard III et les historiens, May McKisack souligne la nature tĂ©lĂ©ologique du jugement de Stubbs. Un roi mĂ©diĂ©val n’était pas censĂ© travailler pour l’idĂ©al futur de monarchie parlementaire ; son rĂŽle Ă©tait plus pragmatique – maintenir l’ordre et rĂ©soudre les problĂšmes lorsqu’ils apparaissaient. En cela, Édouard III excellait[112]. Le roi fut Ă©galement accusĂ© d’avoir Ă©tĂ© trop gĂ©nĂ©reux avec ses fils cadets et engendrĂ© ainsi un conflit dynastique qui culmina lors de la guerre des Roses. Mais cela fut rejetĂ© par K.B. McFarlane, considĂ©rant qu'en plus d'ĂȘtre une politique commune Ă  cette Ă©poque, il s'agissait de la meilleure[113]. Des biographies plus rĂ©centes du roi telles que celles de Mark Ormrod et Ian Mortimer ont suivi cette tendance historiographique. Cependant, la vision prĂ©alable n’a pas Ă©tĂ© totalement nĂ©gligĂ©e et, en 2001, Norman Cantor dĂ©crivait Édouard III comme un « voyou avare et sadique Â» et une « force destructrice et sans pitiĂ© Â»[114].

De ce que nous savons du caractĂšre d’Édouard, il pouvait ĂȘtre impulsif et lunatique, comme on peut le voir dans ses actions contre Stratford et les ministres en 1340-1341[115]. Dans le mĂȘme temps, il Ă©tait reconnu pour sa clĂ©mence ; le petit-fils de Mortimer ne fut pas seulement innocentĂ© mais il vint Ă  jouer un rĂŽle important dans les guerres contre la France et fut finalement fait chevalier de l’ordre de la jarretiĂšre[116]. Dans sa vision de la religion comme dans ses intĂ©rĂȘts, il Ă©tait un homme conventionnel. Son principal loisir Ă©tait l’art de la guerre et, en cela, il Ă©tait conforme Ă  la vision mĂ©diĂ©vale du bon roi[117]. En tant que guerrier, il fut si brillant qu’un historien de l’histoire militaire moderne l’a dĂ©crit comme « le plus grand gĂ©nĂ©ral de l’histoire anglaise Â»[118]. Il semble avoir Ă©tĂ© dĂ©vouĂ© Ă  sa femme, la reine Philippe. Beaucoup de choses ont Ă©tĂ© dites sur le libertinage sexuel d’Édouard, mais il n’y a aucune preuve d’infidĂ©litĂ© de la part du roi avant qu'Alice Perrers ne devienne son amante, et, Ă  ce moment, la reine Ă©tait dĂ©jĂ  condamnĂ©e par la maladie[119]. Il est d'ailleurs assez singulier parmi les rois de l’Angleterre mĂ©diĂ©vale qu'il n'ait pas d’enfant illĂ©gitime connu. Cette dĂ©votion s’étendait au reste de sa famille ; contrairement Ă  beaucoup de ses prĂ©dĂ©cesseurs, Édouard n’a ainsi jamais connu d’opposition de la part de ses cinq fils[120].

Édouard III dans la culture

Édouard est le principal personnage de la piĂšce Édouard III que l’on attribue parfois Ă  William Shakespeare. Il apparaĂźt Ă©galement enfant dans Édouard II de Christopher Marlowe. Édouard III a rarement Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ© Ă  l’écran. Il a Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ© par Charles Kent dans un court-mĂ©trage muet The Death of King Edward III(1911), par Michael Horden dans L'Armure noire (1955), Ă  propos du fils d’Édouard, le Prince Noir, et enfant par StĂ©phane Combesco dans l’adaptation française tĂ©lĂ©visĂ©e de la piĂšce de Marlowe Édouard II (1982) et par Joby Graber dans la version de Derek Jarman d’Édouard II (1991).

Bien qu’il n’apparaisse pas dans le film, Édouard est dit ĂȘtre le fils d’Isabelle et du rebelle Ă©cossais William Wallace dans le film Braveheart. En vĂ©ritĂ©, il est extrĂȘmement peu probable que William Wallace et Isabelle se soient rencontrĂ©s.

Armes

Comme pour son pĂšre et son grand-pĂšre avant lui, les armes d'Édouard en tant qu'hĂ©ritier de la couronne anglaise se diffĂ©rencient par la prĂ©sence d'un bandeau bleu Ă  trois branches, qu'il perd ensuite lors de son accession au trĂŽne[121]. En 1340, il modifie ses armes en y adjoignant les armes françaises, signalant ainsi sa revendication du titre de roi de France.

Ascendance

          ┌──> Henri III d'Angleterre (1207-1272), Henri de Winchester
          │    roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine
          │
     ┌──> Édouard Ier d'Angleterre (1239-1307), 
     │    roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, comte de Poitiers
     │    │
     │    └──> ÉlĂ©onore de Provence (1223-1291),
     │         ...
     │
┌──> Édouard II d'Angleterre (1284-1327), Édouard Caernarvon 
│    roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, comte de Ponthieu
│    │
│    │    ┌──> Ferdinand III de Castille (v. 1201-1252), Ferdinand le Saint
│    │    │    roi de Castille, roi de León
│    │    │
│    └──> ÉlĂ©onore de Castille (1241-1290)
│         infante de Castille, comtesse de Ponthieu
│         │
│         └──> Jeanne de Dammartin (1220-1279)
│              comtesse de Ponthieu, comtesse d'Aumale
│
Édouard III d'Angleterre (1312-1377), Édouard de Windsor
roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, comte de Ponthieu 
│
│         ┌──> Philippe III de France (1245-1285), Philippe le Hardi
│         │    roi de France
│         │
│    ┌──> Philippe IV de France (1268-1314), Philippe le Bel 
│    │    roi de France
│    │    │
│    │    └──> Isabelle d'Aragon (1247-1271),
│    │         infante d'Aragon
│    │
└──> Isabelle de France (1292-1358), la Louve de France
     régente d'Angleterre
     │
     │    ┌──> Henri Ier de Navarre (mort en 1274), Henri le Gros
     │    │    roi de Navarre, comte de Meaux et de Troyes 
     │    │
     └──> Jeanne Ire de Navarre (1271-1305), Jeanne de Champagne
          reine de Navarre
          │
          └──> Blanche d'Artois (v. 1248-1302)
               régente de Navarre


Descendance d'Édouard III

Armes d'Édouard III et ses enfants, Trinity College Cambridge.

En la cathĂ©drale d'York le 24 janvier 1328, il Ă©pouse Philippe de Hainaut (1314-1369), fille de Guillaume de Hainaut, comte de Hollande et de ZĂ©lande. Ils ont 12 enfants :

  1. Édouard de Woodstock, le Prince Noir (1330-1376), prince de Galles, qui Ă©pouse en 1361 Jeanne de Kent (1328-1385). Ils sont les parents de Richard II, successeur d'Édouard III ;
  2. Isabelle (1332-1382) ;
  3. Jeanne (1335-1348) ;
  4. Guillaume (1337-1337) ;
  5. Lionel d'Anvers (1338-1368), duc de Clarence, qui Ă©pouse en 1352 Élisabeth de Burgh (1332-1363), puis se remarie avec Violante Visconti († 1389) en 1363 ;
  6. Jean de Gand (1340-1399), duc de Lancastre. En 1359, il Ă©pouse Blanche de Lancastre (1345-1369). En 1371, il se remarie avec Constance de Castille (1354-1394) fille de Pierre Ier de Castille. En 1396, il se remarie avec Catherine RƓlt (1350-1403). Jean de Gand est le pĂšre d'Henri IV, roi d'Angleterre,
  7. Edmond de Langley (1341-1402) duc d'York. En 1372, il Ă©pouse Isabelle de Castille (1355-1393) fille de Pierre Ier de Castille. En 1393, il se remarie avec Jeanne de Hollande (†  1434). Edmond de Langley est Ă  l'origine de la Maison d'York ;
  8. Blanche (1342-1342) ;
  9. Marie (1344-1362), duchesse de Bretagne en 1361 par son mariage avec le duc Jean IV ;
  10. Marguerite (1346-1361) ;
  11. Guillaume (1348-1348) ;
  12. Thomas de Woodstock (1355-1397), 1er duc de Gloucester, qui, en 1374, Ă©pouse ElĂ©onore de Bohun († 1399).

Édouard, prince de Galles, meurt avant son pĂšre. L'hĂ©ritier du royaume est donc un enfant, Richard II, ce qui est une situation difficile.

La guerre des Deux-Roses rĂ©sulte d'une lutte entre les hĂ©ritiers de deux fils cadets du roi Édouard : Jean de Gand, duc de Lancastre, et Edmond de Langley, duc d'York.

On connaüt une maütresse à Édouard III en la personne d'Alice Perrers.

PrĂ©cĂ©dĂ© par Édouard III d'Angleterre Suivi par
Édouard II
England COA.svg England Arms 1340.svg
roi d’Angleterre
seigneur d’Irlande
prétendant au trÎne de France
Richard II
Édouard II
comte de Ponthieu
1327-1336
Confiscation du comté par
Philippe VI de France
Édouard II
duc d’Aquitaine
1325-1362
Édouard de Woodstock
créé par le traité de Brétigny
seigneur d’Aquitaine
1360-1369
titre supprimé

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

Ouvrages généraux sur la guerre de cent ans

  • (fr) Jean Favier, La guerre de Cent Ans, Fayard, 1980. (ISBN 2213008981)
  • (fr) Françoise Autrand, Charles V, Fayard, 1994.
  • (fr) Georges Minois, La guerre de cent ans, Perrin, 2008.

Roi

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Parlement

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Notes et références

  • (en) Cet article est partiellement ou en totalitĂ© issu d’une traduction de l’article de WikipĂ©dia en anglais intitulĂ© « Edward III of England Â».
  1. ↑ maintenant Richmond Upon Thames
  2. ↑ (en) Pour un compte-rendu sur les derniĂšres annĂ©es de rĂšgne d'Édouard II, voir Fryde, Natalie (1979). The Tyranny and Fall of Edward II, 1321–1326. Cambridge: Cambridge University Press. (ISBN 0-521-22201-X).
  3. ↑ (en) Mortimer, The Perfect King - The Life of Edward III, Father of the English Nation, 1.
  4. ↑ François Pitti Ferrandi, LE FRANÇAIS, LANGUE DIPLOMATIQUE
  5. ↑ a  et b  Jean Favier, La Guerre de Cent Ans, Fayard 1980, p. 32
  6. ↑ Jean Favier, La Guerre de Cent Ans, Fayard 1980, p. 29.
  7. ↑ Alix Ducret, Cent ans de malheur : les origines de la guerre de Cent Ans, Historia Nostra
  8. ↑ Jean Favier, La Guerre de Cent Ans, Fayard, 1980, p. 33
  9. ↑ Comment le pĂšre au roi Édouard fut mariĂ© Ă  la fille au beau roi Philippe de France. Chroniques de Jean Froissart, Livre I, partie I, chapitre 3 pages 5-6 BibliothĂšque Nationale de France
  10. ↑ Georges Minois, La Guerre de Cent Ans, Perrin 2008, p. 40.
  11. ↑ (en) Ormrod, Reign of Edward III, 6.
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  13. ↑ Georges Minois, La Guerre de Cent Ans, Perrin 2008, p. 42.
  14. ↑ a , b  et c  Georges Minois, La Guerre de Cent Ans, Perrin 2008, p. 42.
  15. ↑ (en) Tony Pollard et Neil Oliver, A Soldier's View of Battle through the Ages, site de la BBC
  16. ↑ Bernard Coteret, Histoire de l'Angleterre, Tallandier 2007 page 116
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  18. ↑ a  et b  Georges Minois, La Guerre de Cent Ans, Perrin 2008, p. 43.
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  40. ↑ (en) Pour une discussion sur cette question, voir Prestwich, Plantagenet England, p. 307–310.
  41. ↑ Raymond Cazette, Étienne Marcel, Taillandier 2006, p. 230
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  102. ↑ (en) K.B. McFarlane (1973). The Nobility of Later Medieval England, Oxford: Clarendon Press, p. 158-159. (ISBN 0-19-822362-5).
  103. ↑ (en) McKisack, Fourteenth Century, p. 251-252. Une autre candidate possible pour la dĂ©tentrice de la jarretiĂšre originale est sa belle-mĂšre, Catherine Grandisson, la comtesse douairiĂšre de Salisbury
  104. ↑ (en) Prestwich, Three Edwards, p. 209–210.
  105. ↑ [4]
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  108. ↑ (en) McKisack, Fourteenth Century, p. 253 ; Prestwich, Plantagenet England, p. 554.
  109. ↑ (en) Ormrod, Reign of Edward III, p. 37.
  110. ↑ (en) Ormrod, Reign of Edward III, p. 38. Le prĂ©dĂ©cesseur de Froissart, Jean le Bel, qui avait servi sous les ordres du roi en 1327, appelait Ă©galement Édouard « Arthur revenu Â».
  111. ↑ (en) Stubbs, William. The Constitutional History of England, citĂ© dans McKisack, Edward III and the historians, p. 3.
  112. ↑ (en) McKisack, Edward III and the historians, p. 4–5.
  113. ↑ (en) K.B. McFarlane (1981). England in the fifteenth century, London: Hambledon Press, p. 238. (ISBN 0-9506882-5-8).
  114. ↑ (en) Cantor, In the Wake of the Plague, p. 37 et 39.
  115. ↑ (en) Prestwich, Plantagenet England, p. 289.
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  118. ↑ (en) Clifford J. Rogers, "England's Greatest General," MHQ SUMMER 2002, VOL: 14 NO: 4
  119. ↑ (en) Mortimer, Perfect King, p. 400–401 ; Prestwich, Three Edwards, p. 241.
  120. ↑ (en) Prestwich, Plantagenet England, p. 290.
  121. ↑ (en) Marks of Cadency in the British Royal Family
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