Croisades

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Croisades

Les croisades du Moyen √āge sont des p√®lerinages arm√©s pr√™ch√©s par le pape.

La vision traditionnelle identifie l'√©poque des croisades √† la p√©riode 1095-1291, du concile de Clermont √† la prise de Saint-Jean-d'Acre, et se limite aux exp√©ditions qui ont eu la Terre sainte pour objectif et l'Orient pour th√©√Ętre d'op√©rations. Dans la d√©finition large, toutes les guerres contre les Infid√®les et les h√©r√©tiques, sanctionn√©es par le pape qui y attache des r√©compenses spirituelles et des indulgences, sont des croisades. La Reconquista, croisade de la p√©ninsule ib√©rique, en fait ainsi partie. Les dates sont alors beaucoup plus larges et m√®nent jusqu'√† la bataille de L√©pante (1571) dans la seconde moiti√© du XVIe si√®cle. C'est la d√©finition dite traditionnelle qui est retenue pour cet article.

La premi√®re croisade d√©bute en 1095, elle se marque par une forte participation populaire, c‚Äôest-√†-dire constitu√©e de milliers de p√®lerins pi√©tons. Elle est aussi l'occasion pour le pape de r√©occuper une partie des terres perdues lors de l'expansion arabe du IXe si√®cle et de rendre J√©rusalem accessible au p√®lerinage. Elle aboutit √† la fondation d'√Čtats latins (ou francs) en Orient. La d√©fense de ces √Čtats est √† l'origine de l'organisation des sept autres croisades principales ; de 1095 √† 1291 (date de la perte des derni√®res positions latines en Orient), de nombreux groupes de soldats et de p√®lerins ont particip√© √† l'aventure des croisades.

√Ä partir de la quatri√®me croisade qui aboutit √† la prise de Constantinople en 1204, l'id√©e de croisade est parfois d√©voy√©e, et des exp√©ditions sont organis√©es par le pape contre ses opposants chr√©tiens (Albigeois, Hohenstaufen, Aragon, Hussites ...) ou pa√Įens (baltes). Si elles permettent le maintien des √Čtats latins d'Orient, elles n'ont plus pour objectif J√©rusalem et sont l'occasion pour la papaut√© de lever des imp√īts sur le clerg√©. De fait, seules l'√Čglise catholique et les cit√©s marchandes italiennes ont b√©n√©fici√© des croisades.

Carte des croisades (Larousse 1922)

Sommaire

Le terme de croisade

Le terme ¬ę croisade ¬Ľ est rare et n'appara√ģt pas avant le milieu du XIIIe si√®cle en latin m√©di√©val et seulement vers 1850 dans le monde arabe[1]. Les textes m√©di√©vaux parlent le plus souvent de voyage √† J√©rusalem ¬ę iter hierosolymitanum ¬Ľ pour d√©signer les croisades, ou encore de peregrinatio, ¬ę p√®lerinage ¬Ľ[1]. Plus tard sont aussi employ√©s les termes de auxilium terre sancte, ¬ę aide √† la Terre sainte ¬Ľ, expeditio, transitio, ¬ę passage g√©n√©ral ¬Ľ (arm√©es nationales) et ¬ę passage particulier ¬Ľ (exp√©ditions ponctuelles, particuli√®res)[1].

Le terme de croisade n'appara√ģt que tardivement en fran√ßais : le Tr√©sor de la langue fran√ßaise informatis√© (TLFi) fait remonter l'expression ¬ę soi cruisier ¬Ľ (se croiser) √† la Vie de St Thomas le martyr de Guernes de Pont-Sainte-Maxence dat√©e de 1174, et le terme de ¬ę croisade ¬Ľ aux Chroniques de Chastellain dat√©es d'avant 1475, notant qu'il s'agit d'un substitut de termes proches tels que ¬ę croisement ¬Ľ, ¬ę croiserie ¬Ľ ou ¬ę croisi√®re ¬Ľ qui sont plus anciens, sans qu'on puisse les signaler avant la fin du XIIe si√®cle ; le Dictionnaire historique de la langue fran√ßaise note une premi√®re apparition du mot vers 1460 et note √©galement qu'il d√©rive de ¬ę croisement ¬Ľ, que l'on rencontre avant la fin du XIIe si√®cle.

Pourtant, l'ancien fran√ßais ¬ę croiserie ¬Ľ appara√ģt dans la chronique de Robert de Clari durant la quatri√®me croisade (1204), tandis que l'on trouve l'espagnol cruzada dans une charte en Navarre de 1212. En r√©alit√©, tous ces termes sont des substantifs de l'adjectif crucesignatus, crois√© (litt√©ralement, marqu√© par la croix) qui, lui, appara√ģt dans la chronique d'Albert d'Aix (sans doute √©crite, pour sa premi√®re partie, d√®s 1106) ou du verbe crucesignare, prendre la croix, qui est fr√©quent au XIIe si√®cle.

Il est donc clair que ce que nous appelons ¬ę premi√®re croisade ¬Ľ n'√©tait pas appel√©e ainsi par ses contemporains. Du point de vue musulman, les croisades ne sont d'ailleurs pas per√ßues comme une nouveaut√©, mais comme la continuation de la lutte contre l'Empire romain d'Orient[2], qui durait depuis plusieurs si√®cles. Pourtant, il est aussi √©vident que les contemporains ont eu tr√®s t√īt conscience que la croisade n'√©tait pas un simple p√®lerinage arm√© ni une op√©ration militaire comme les autres mais bien une r√©alit√© diff√©rente, alliant les caract√©ristiques du p√®lerinage √† J√©rusalem aux imp√©ratifs d'une guerre pour la d√©fense de la foi[r√©f. n√©cessaire].

Les origines de la croisade

Arrivée des croisés à Constantinople
Article d√©taill√© : Chronologie synoptique des croisades.

Les causes lointaines

La principale raison des croisades est la récupération du Saint-Sépulcre (le tombeau du Christ) par les chrétiens.

Les pèlerinages à Jérusalem

J√©rusalem restait pour les chr√©tiens le centre du monde spirituel terrestre. Le p√®lerin pouvait s'y recueillir devant le calvaire et le Saint-S√©pulcre. La ¬ę vraie croix ¬Ľ y √©tait v√©n√©r√©e[3]. La conqu√™te de la Palestine par les Arabes (J√©rusalem fut prise en 638) n'affecta gu√®re les p√®lerinages vers les lieux saints; les Fatimides impos√®rent toutefois une redevance aux p√®lerins[4]. Les dangers √† braver faisaient m√™me partie de la spiritualit√© du p√®lerinage. Parmi les fid√®les se r√©pandait m√™me l'id√©e que le p√®lerinage lavait les p√©ch√©s. Avec la fin de la piraterie dans la seconde moiti√© du Xe si√®cle, le flux des p√®lerins s'amplifia. Toutefois, en 1009, le calife fatimide du Caire, al-Hakim, fit d√©truire le Saint-S√©pulcre[4]. Son successeur permit √† l'Empire byzantin de le reb√Ętir, et les p√®lerinages furent √† nouveau autoris√©s. √Ä l'approche du mill√©naire de la mort du Christ (1033), le flot des p√®lerins augmenta encore. De nombreux monast√®res furent construits dans la ville. Les plus riches p√®lerins √©taient parfois d√©pouill√©s par les b√©douins[5]. Certaines bandes de p√®lerins formaient de v√©ritables troupes arm√©es. En 1045, l'abb√© Richard emmenait avec lui sept cents compagnons qui ne purent arriver, du reste, que jusqu'√† Chypre. En 1064, Sigefroy, archev√™que de Mayence, et quatre autres √©v√™ques conduisirent avec eux sept mille p√®lerins, parmi lesquels des barons et chevaliers, qui eurent √† livrer une v√©ritable bataille aux B√©douins et aux Turcomans. Parmi ces p√®lerins se trouvait un ancien soldat qui, apr√®s de f√Ęcheuses aventures conjugales, s'√©tait fait moine, s'appelait Pierre, et l'histoire a ajout√© √† son nom celui de l'ermite. Indign√© des mauvais traitements qu'il avait re√ßus en Palestine et ayant des visions, Pierre crut √™tre charg√© de la mission de rallier l'Europe au secours de la Terre sainte. Il se dirigea vers Rome pour obtenir l'appui du pape Urbain II, qui l'autorisa √† appeler les chr√©tiens √† d√©livrer les lieux saints. Pierre l'Ermite se mit alors √† parcourir l'Italie et la France, exhortant la foule par ses harangues pleins de pleurs, de cris, de hurlements, de mal√©dictions pour les infid√®les et de promesses du ciel pour ceux qui iraient d√©livrer le tombeau de J√©sus. Son √©loquence fr√©n√©tique et imag√©e agissait puissamment sur les foules[6]. Parmi les raisons invoqu√©es par ce moine, la principale √©tait que les Turcs interdisaient aux p√®lerins chr√©tiens l'acc√®s √† la ville sainte, et que des massacres de p√®lerins avaient eu lieu. L'historien Jacques Heers[7] mentionne un p√®lerinage d'une troupe importante, conduite en 1064 par Siegfried, archev√™que de Mayence, attaqu√©e et presque enti√®rement d√©cim√©e √† Ramallah par des B√©douins le 25 mars 1065. Cependant, Robert Mantran[8], un autre historien, mentionne que des p√®lerinages, dont six entre les ann√©es 1085 et 1092, se sont d√©roul√©s sans que les sources ne mentionnent de difficult√©s particuli√®res. Ces pers√©cutions des p√®lerins √©taient davantage l'Ňďuvre de troupes de pillards que des manŇďuvres syst√©matiques.

La guerre contre l'infidèle

Au IVe si√®cle, l'√Čglise exprima, par l'entremise de saint Augustin, une th√©orie de la juste guerre. Au IXe si√®cle, les papes s'efforc√®rent de cr√©er les "milices du Christ" pour prot√©ger Rome, menac√©e par la seconde vague d'invasions[9]. Le pape Jean VIII accordait m√™me l'absolution √† ceux qui √©taient pr√™ts √† mourir pour la d√©fense des chr√©tiens contre les Sarrasins en Italie. √Ä partir de la fin du Xe si√®cle, l'√Čglise s'effor√ßa de christianiser les mŇďurs guerri√®res des chevaliers en leur proposant entre autres de combattre les Sarrasins aux fronti√®res de la chr√©tient√©, en Espagne. En 1063, dans une lettre envoy√©e √† l'archev√™que de Narbonne, le pape √©crivit que ce n'√©tait pas un p√©ch√© de verser le sang des infid√®les[10]. Ce document innovait en affirmant que prendre part √† une guerre utile √† l'√Čglise √©tait une p√©nitence comme l'aum√īne ou un p√®lerinage[11]. M√™me si le succ√®s n'√©tait pas au rendez-vous, l'√Čglise avait pris l'habitude d'encourager les guerres contre les musulmans, et d'attirer dans ces combats les chevaliers francs. Les royaumes fronti√®res √©taient devenus les vassaux du Saint-Si√®ge, atout important dans la lutte des papes contre le Saint-Empire romain germanique[12].

De plus, les Normands r√©pandaient l'id√©e que les Byzantins √©taient l√Ęches, riches et rus√©s[13]. Pour les Fran√ßais du Nord, les musulmans √©taient des h√©r√©tiques, des pa√Įens et des adorateurs de faux dieux[14].

Les causes proches

L'Empire byzantin, √† l'origine de la croisade ?

√Ä l'√©poque de la premi√®re croisade, les Byzantins nommaient les Occidentaux avec les termes de Francs ou de Celtes. Mais les Occidentaux les plus connus √©taient normands. D'abord employ√©s comme mercenaires, pour leur courage et leur coh√©sion, tr√®s appr√©ci√©s des g√©n√©raux byzantins, ils men√®rent tr√®s t√īt leur propre politique. En 1071, ils r√©alis√®rent la conqu√™te de toute l'Italie du Sud[15] o√Ļ ils fond√®rent un royaume ind√©pendant. De 1081 √† 1085, ils men√®rent une s√©rie d'attaques contre la Gr√®ce, sous la direction de Robert Guiscard.

Afin de faire face à ses nombreux ennemis dont les Turcs seldjoukides, l'empereur byzantin demanda l'aide de soldats occidentaux. L'objectif était que ceux-ci se mettent au service de l'empire. Cette demande de troupes fut interprétée par le pape comme un appel au secours face aux envahisseurs menaçants[16].
Au concile de Plaisance de juin 1095, les ambassadeurs de l'empereur byzantin Alexis Comnène réclamèrent aux Occidentaux une assistance militaire pour lutter contre les Turcs. Byzance n'appela pas à la croisade. Lutter contre les Arabes et les Turcs était une question de défense de l'Empire.
La pénétration des Seldjoukides en Asie Mineure byzantine s'est accompagnée de plusieurs pillages et exactions contre la population locale. En Syrie, déjà sous domination musulmane, l'arrivée des Turcs suscita moins de brutalité[17]. Les chrétiens de Syrie n'ont semble-t-il pas demandé d'aide.

Croisés (Larousse 1922)

L'appel du pape Urbain II et la prédication de la première croisade

Six mois apr√®s le concile de Plaisance, Urbain II convoque un concile √† Clermont en 1095 auquel participent surtout des √©v√™ques francs. Un des canons du concile promet l'indulgence pl√©ni√®re, c'est-√†-dire la remise de la p√©nitence impos√©e pour le pardon des p√©ch√©s et non la r√©mission des p√©ch√©s, pour ceux qui partiront "d√©livrer" J√©rusalem. Pour cl√īturer le concile, au cours d'un c√©l√®bre pr√™che public le 27 novembre 1095, Urbain appelle aux armes toute la chr√©tient√©. Il √©voque les "malheurs de chr√©tiens d'Orient". Il appelle les chr√©tiens d'Occident √† cesser de se faire la guerre et √† s'unir pour combattre les "pa√Įens" et d√©livrer les fr√®res d'Orient. Il ne cache rien des souffrances qui attendent les p√®lerins[18]. √Ä cet appel lanc√© directement aux chevaliers sans passer par les rois, la foule enthousiaste r√©pond : "Deus lo volt" (Dieu le veut) et d√©cide de prendre la croix, c'est-√†-dire fait vŇďu d'aller √† J√©rusalem. Le signe de ce vŇďu est une croix de tissu, symbole de renoncement et d'appartenance √† la nouvelle communaut√© des p√®lerins en armes dot√©s de privil√®ges. On appelle ceux qui la portent les cruce signati.
Urbain II essaie ensuite de temp√©rer l'enthousiasme irr√©fl√©chi que son appel a suscit√©. Les clercs ne peuvent pas partir sans le consentement de leur sup√©rieur, ni les jeunes maris sans celui de leur femme et les la√Įcs sans celui d'un clerc. Il est cependant impossible de renoncer au vŇďu de partir sous peine d'excommunication. Urbain II reste dix mois de plus en Francie occidentale pour y pr√™cher la croisade. Son appel s'adresse surtout √† son milieu d'origine, la noblesse franque du Sud de la Loire. Mais √† l'√©t√© 1096, les contingents r√©unis d√©passent largement ce cadre[19]. Godefroid de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie et son fr√®re Baudouin de Boulogne ont rejoint l'exp√©dition, ainsi que le fr√®re du roi, Hugues de Vermandois, Robert de Normandie et √Čtienne de Blois. Boh√©mond, fils a√ģn√© de Robert Guiscard, d√©cide lui aussi de se croiser. Le d√©part est fix√© au 15 ao√Ľt 1096.

Le succès parait difficilement explicable. Il est possible d'avancer des explications matérielles. Le mouvement de paix et le resserrement des liens vassaliques limitent les possibilités d'aventure en Occident. En partant en croisade, le chevalier peut ainsi réaliser son salut sans renoncer à sa vie guerrière[20]. La rétribution céleste n'empêche pas l'espoir de récompenses matérielles en Orient.

Un Islam divisé

√Ä la fin du XIe si√®cle, le Proche-Orient √©tait divis√©. Au Sud, les Fatimides √©taient au pouvoir en √Čgypte et contr√īlaient une partie de la Palestine. Le reste du Proche-Orient √©tait sous la domination des Seldjoukides, un peuple turc nomade converti √† l'islam sunnite au IXe si√®cle. En 1055, ils ont pris le contr√īle du califat abbasside √† Bagdad[21]. Apr√®s la victoire de Mantzikert en 1071, les Turcs atteignirent le Bosphore, mais tr√®s t√īt, l'Empire seldjoukide fut divis√© en une s√©rie de principaut√©s rivales dont la principale √©tait le sultanat de Roum. La Syrie √©tait aussi divis√©e en plusieurs √Čtats ind√©pendants autour d'Alep, de Damas, de Tripoli, d'Apam√©e et de Shaizar.
Au Proche-Orient les divisions √©taient d'ordre religieux et ethnique. Les Turcs sunnites √©taient minoritaires. La population arabe √©tait de confession chiite, isma√©lienne ou chr√©tienne[22]. Les chr√©tiens √©taient eux-m√™mes de diff√©rentes tendances : orthodoxes, melkites, et monophysites. Il y avait des Arm√©niens en Syrie du Nord. Pour ces populations musulmanes ou chr√©tiennes, les croisades √©taient des exp√©ditions militaires de secours apr√®s l'invasion musulmane, exp√©ditions auxquelles ils prirent part en faisant entrer les crois√©s dans Antioche, ou pendant la travers√©e du Liban avant le si√®ge de J√©rusalem[23]. L'affaiblissement de l'Islam a permis l'essor du commerce par les villes italiennes en M√©diterran√©e. Venise, Bari et Amalfi ont nou√© des liens avec l'Orient, et, Pise et G√™nes ont chass√© les Sarrasins de la mer Tyrrh√©nienne[24].

La cr√©ation et la d√©fense des √Čtats latins d'Orient (Ire - IIIe croisade)

La première croisade (1095 - 1099)

Article d√©taill√© : premi√®re croisade.

La croisade populaire

De nombreux prédicateurs populaires relaient l'appel de la croisade. Le plus connu est Pierre l'Ermite. Beaucoup attendant l'Apocalypse partent sans espoir de retour avant la date officielle fixée par le pape. Pierre l'Ermite commence sa prédication dans le Berry, puis l’Orléanais, la Champagne, la Lorraine et la Rhénanie, emmenant dans son sillage quinze mille pèlerins, encadrés par des nobles et des chevaliers dont Gautier Sans-Avoir. Arrivé à Cologne le 12 avril 1096, il continue de prêcher auprès des populations germaniques, tandis que Gautier Sans-Avoir conduit les pèlerins en direction de Constantinople[25].

Des bandes parties de Rh√©nanie s'acharnent au d√©part sur les communaut√©s juives des villes rh√©nanes, cherchant √† les convertir de force. Le refus du bapt√™me est, pour le peuple, consid√©r√© comme une insulte √† Dieu pouvant attirer sa col√®re sur les hommes[26]. Pr√©sents depuis des si√®cles, les Juifs deviennent soudain des √©trangers et des assassins du Christ qu'il convient de punir avant de d√©livrer les lieux saints[27]. Peut-√™tre douze mille Juifs ont-ils p√©ri en 1096[28]. Certains √©v√™ques prot√®gent la communaut√© de la ville[29],[30]. Le pape condamne ces violences, souvent l'Ňďuvre de la lie de la soci√©t√©. Il ne semble pas que Pierre l‚ÄôErmite ait appel√© √† pers√©cuter les Juifs, mais les terreurs cr√©√©es par les pogroms commis en Germanie lui permettent d'obtenir des communaut√©s juives des r√©gions qu‚Äôil traverse le ravitaillement et le financement des crois√©s.
Ayant persuadé un certain nombre de Germaniques à partir, il quitte Cologne à la tête d’environ douze mille croisés le 19 avril 1096 et traverse le Saint-Empire et la Hongrie en suivant le Danube. Sur le chemin, les troupes dirigées par Pierre l'ermite se livrent à des confrontations locales dans Belgrade et dans le faubourg de Constantinople, incapables de s'acheter par leur propres moyens leur nourriture. Les groupes partis du Nord de Francie occidentale et de Rhénanie en avril 1096, arrivent sans trop de difficultés à Constantinople quelques mois plus tard. Mais la plupart des groupes germaniques ne sont jamais arrivés à Constantinople, anéantis ou dispersés par les troupes hongroises[29].

Le voyage des chevaliers vers Jérusalem

Carte de la Ire croisade

Quatre arm√©es de chevaliers partent √† la date pr√©vue. Celle de la Francie du Nord et de la Basse-Lorraine, conduite par Godefroi de Bouillon suit la route du Danube. La deuxi√®me arm√©e venant des r√©gions du Sud de la Francie, dirig√©e par le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, et le l√©gat du pape, Adh√©mar de Monteil passe par la Lombardie, la Dalmatie et le Nord de la Gr√®ce. La troisi√®me, d'Italie m√©ridionale, command√©e par le prince normand Boh√©mond gagne Durazzo par mer. La quatri√®me, de la Francie centrale, dont les chefs sont √Čtienne de Blois et Robert de Normandie passe par Rome[31].
Les premi√®res troupes de chevaliers arrivent √† Constantinople au moment o√Ļ les crois√©s populaires pass√©s en Asie Mineure commencent √† massacrer des villages chr√©tiens. Si les premi√®res arriv√©es se passent bien, au fur et √† mesure que les troupes crois√©es arrivent, les incidents se multiplient. L'empereur Alexis Ier Comm√®ne cherche √† obtenir un serment d'all√©geance de la part des chefs crois√©s, et √† rendre √† l'empire toutes les terres qui lui appartenaient avant l'invasion turque. La plupart acceptent[32]. Les crois√©s assi√®gent Nic√©e qui est rendue en juin 1097 aux Byzantins. Ils battent plusieurs √©mirs turcs en marchant √† travers l'Anatolie, traversent le Taurie, parviennent en Cilicie et mettent le si√®ge devant Antioche le 20 octobre 1097[33]. Les crois√©s manifestent des ambitions territoriales pour leur propre compte. Baudouin de Boulogne aide l'arm√©nien Thoros √† secouer la tutelle turque √† √Čdesse et devient son h√©ritier. Le si√®ge d'Antioche est long et difficile. Les crois√©s d√©veloppent un fort ressentiment contre les Byzantins qu'ils accusent de double jeu avec les Turcs. Boh√©mond r√©ussit √† faire promettre aux combattants qu'il prendrait possession de la ville, s'il y entrait en premier et si l'empereur byzantin ne venait pas lui-m√™me prendre possession de la ville. Gr√Ęce √† une complicit√© int√©rieure, il parvient √† entrer dans la ville. Aussit√īt les assi√©geants se retrouvent assi√©g√©s par les Turcs et subissent un si√®ge tr√®s √©prouvant. L'arm√©e de secours, dirig√©e par Boh√©mond parvient √† vaincre les Turcs sans l'aide de l'empereur. Les crois√©s s'estiment d√©li√©s de leur serment de leur fid√©lit√© et gardent la ville pour eux[34].

Pendant l'√©t√©, les chefs crois√©s prennent le contr√īle des places-fortes dans les r√©gions voisines d'Antioche. L'arm√©e ne prend la route de J√©rusalem qu'en janvier 1099[35]. Les chr√©tiens syriens indiquent la route la plus s√Ľre aux chevaliers latins. Ils descendant le long de la c√īte, prenant plusieurs villes. Ils prennent Bethl√©em le 6 juin et assi√®gent J√©rusalem le lendemain. Les crois√©s manquent d'eau, de bois, d'armes et ne sont pas assez nombreux pour investir la ville. Une exp√©dition √† Samarie et l'arriv√©e d'une flotte g√©noise √† Jaffa leur fournissent tout ce qui leur manque. La ville est prise le 15 juillet 1099 apr√®s un assaut de deux jours. Certains crois√©s massacrent la garnison turque malgr√© l'intervention du comte de Toulouse qui s'interpose, la population musulmane de la ville est √©pargn√©e comme l'atteste la correspondance de l'√©mir de Naplouse qui recueille les rescap√©s[23]. De leur c√īt√©, les Byzantins profitent des difficult√©s des Seldjoukides pour leur reprendre une partie de l'Anatolie.

Cr√©ations des √Čtats latins d'Orient

Carte des √Čtats latins d'Orient. En jaune clair, le royaume de J√©rusalem vers 1100; en orange la principaut√© d'Antioche et entre les deux le comt√© de Tripoli

Un certain nombre de p√®lerins apr√®s avoir accompli leurs d√©votions prirent le chemin de retour. Ils ont d√©livr√© J√©rusalem, et donc accompli leur vŇďu. D'autres crois√©s s'appr√™t√®rent √† rester en Orient. Godefroi de Bouillon fut √©lu par les siens comme prince de J√©rusalem. Godefroi n'a jou√© aucun r√īle d√©cisif pendant la croisade mais les barons pr√©f√©r√®rent ce conciliateur sans ambition √† l'imp√©tueux et intransigeant Raymond de Saint-Gilles d√©sign√© par le pape comme chef militaire de la croisade[36]. Il refusa d'√™tre nomm√© roi du royaume de J√©rusalem. Il dit : ¬ę Je ne porterais pas une couronne d'or, l√† o√Ļ le Christ porta une couronne d'√©pines ¬Ľ. Il prit alors le nom d'Avou√© du Saint-S√©pulcre, soit advocatus Sancti Sepulchri, r√©servant les droit √©minents du nouvel √Čtat √† l'√Čglise. En septembre, il resta seul dans ses nouvelles possessions avec seulement trois cents chevaliers et deux mille pi√©tons. Les √©tablissements francs √©taient tr√®s isol√©s les uns des autres et mal reli√©s √† la mer[37]. J√©rusalem devint la capitale du royaume latin de J√©rusalem qui s'√©tendait jusqu'√† la mer Rouge et √† l'isthme de Suez. Repeupl√©e de chr√©tiens, elle √©tait le si√®ge des ordres militaires du Temple de J√©rusalem et de l'h√īpital de Saint-Jean, ainsi qu'un site actif de p√®lerinage. J√©rusalem devint alors une cit√© romane. Le Saint-S√©pulcre fut reconstruit en 1149. Une citadelle fut √©difi√©e, dite tour de David[38]. Chr√©tiens d'Orient et Latins cohabit√®rent sans trop de difficult√©s.

En Occident, la nouvelle de la prise de J√©rusalem provoqua le d√©part de nouvelles arm√©es d√©passant parfois le millier d'hommes. Mais faute d'ententes, ces arri√®re croisades √©chou√®rent toutes en Anatolie, face aux Turcs qui avaient provisoirement refait leur unit√©. La mer devint alors le seul moyen de communication avec l'Occident. L'archev√™que Daimbert de Pise, arriv√© √† Jaffa avec cent vingt bateaux, se fit nommer patriarche latin de J√©rusalem, et suzerain de la principaut√© d'Antioche et du royaume de J√©rusalem, se fit attribuer un quart de J√©rusalem et la totalit√© de Jaffa. Godefroi, de son c√īte promit aux V√©nitiens qui venaient de prendre Ha√Įfa, le tiers de toutes les villes qu'ils aideraient √† conqu√©rir[39]. Des contingents, norv√©giens, arriv√©s eux aussi par bateau aid√®rent √©galement les crois√©s √©tablis en Terre sainte √† occuper les villes de la c√īte[31].

Quelques mois plus tard, apr√®s la mort de Godefroi, son fr√®re Baudouin, comte d'√Čdesse, se fit couronner Roi de J√©rusalem par le patriarche latin de la ville. Il √©tendit le royaume de J√©rusalem par les conqu√™tes d'Arsouf, de C√©sar√©e, de Beyrouth et de Sidon. De son c√īt√©, Raymond de Toulouse fit la conqu√™te, avec l'aide de G√™nes du comt√© de Tripoli[40]. Les marchands italiens, d'abord r√©ticents √† l'id√©e d'une aventure guerri√®re risquant de d√©t√©riorer leurs relations commerciales avec l'Orient, commenc√®rent √† voir dans les croisades un moyen d'√©largir le champ de leurs activit√©s et d'acheter les produits d'Orient √† leur source, sans passer par l'interm√©diaire des musulmans ou des Byzantins[41].

√Ä partir de 1128, l'Islam reprit l'initiative autour des souverains de Mossoul, l'atabeg Zengi. Le pape Calixte II songea √† organiser une nouvelle croisade pour secourir les Latins d'Orient mais son appel demeura sans suite. Cependant, durant tout le XIIe si√®cle, des p√®lerins, individuellement ou en groupe, accomplirent le p√®lerinage vers J√©rusalem et secourirent les Francs[31]. Zengi parvint √† reprendre √Čdesse.

La deuxième croisade (1147 - 1149)

Article d√©taill√© : deuxi√®me croisade.

L'initiative de la croisade revient au roi Louis VII. Il d√©sirait se rendre en p√®lerinage √† J√©rusalem pour expier ses fautes[42] : un crime dont le souvenir le tourmentait : l‚Äôincendie d‚Äôune √©glise dans laquelle un certain nombre de personnes avaient cherch√© refuge. Il obtient du pape la nouvelle promulgation d'une bulle de croisade, jusque l√† sans effet. La pr√©dication revient √† Bernard de Clairvaux √† V√©zelay le 31 mars 1146 puis √† Spire. En Germanie, la pr√©dication populaire d'un ancien moine cistercien provoque une nouvelle flamb√©e de violence contre les Juifs que Bernard de Clairvaux parvient √† stopper[43].

L'échec de la deuxième croisade

Les arm√©es franques et germaniques r√©unissent plus de 200 000 crois√©s, dont une bonne part d'√©l√©ments populaires particuli√®rement indisciplin√©s et prompts √† la violence, principalement dans l'arm√©e de Conrad III, l'empereur germanique. Une grande partie n'est pas compos√©e de soldats mais de civils : des gens pauvres, qui se sont crois√©s pour se faire pardonner leurs p√©ch√©s et assurer leur salut dans la vie √©ternelle. Il n'est donc gu√®re surprenant que l'empereur germanique ait eu peu de contr√īle sur une telle arm√©e. Conrad III part de Ratisbonne en mai 1147 suivant la rive du Danube en direction d‚Äô√Čdesse. Les Fran√ßs, ayant √† leur t√™te Louis VII, partent de Paris un mois plus tard, soit en juin 1147, par le m√™me chemin que les troupes germaniques. L‚Äôindiscipline dans l‚Äôarm√©e germanique provoque des incidents dans les Balkans.

√Čtats crois√©s du Proche-Orient en 1140

À Constantinople, l’empereur byzantin Manuel Ier Comnène souhaite retrouver sa suzeraineté sur Antioche et demande aux deux souverains de lui prêter hommage. Conrad III et Louis VII refusent. Ils perdent donc l’appui et l’aide des Byzantins qui refusent de les approvisionner, ce qui a pour conséquence de compliquer la traversée de l’Asie Mineure. L'empereur de Constantinople, soucieux de voir les importants effectifs croisés aux portes de sa cité, les presse de franchir le Bosphore pour rejoindre l'Asie.

Alors que les armées byzantines sont occupées à surveiller les croisés, Roger II de Sicile en profite pour s'emparer de Corfou, de Céphalonie et pour piller Corinthe et Thèbes. C'est l'amiral Georges d'Antioche, émir des émirs, c'est-à-dire premier ministre de Roger II, qui, bien que syrien et orthodoxe, commande de la flotte sicilienne opérant les ravages sur les rivages byzantins[44]. La deuxième croisade favorise donc les ambitions normandes dans l'Empire byzantin. Manuel Ier Comnène se résigne à signer un traité avec le sultan de Roum[45].

Les relations s'enveniment entre Fran√ßs et Germaniques, qui d√©cident de cheminer s√©par√©ment. L‚Äôarm√©e de Conrad est battue √† Doryl√©e. Conrad se r√©concilie avec Manuel qui lui propose des vaisseaux byzantins qui les emm√®nent √† Acre. Louis VII et son arm√©e suivent le littoral, mais harcel√©s dans la vall√©e du M√©andre, il abandonne les non-combattants √† Adalia. Ces derniers, priv√©s de protection militaire sont massacr√©s par les Turcs. √Ä ce moment de l‚Äôexp√©dition, les trois quarts des effectifs partis d'Europe ont disparu. Louis VII embarque avec ses chevaliers vers Antioche. Raymond de Poitiers, prince d'Antioche, lui propose une exp√©dition contre Alep, qui menace ses possessions. Mais il ridiculise Louis VII en ayant une aventure avec sa ni√®ce Ali√©nor d'Aquitaine, √©pouse du roi[46]. Louis VII soucieux de r√©aliser son p√®lerinage, peu enclin √† √©couter son rival et ignorant les r√©alit√©s militaires des √Čtats latins d'Orient, refuse. Il rejoint donc Conrad √† J√©rusalem. Leur p√®lerinage termin√©, certains repartent en Europe ; les deux souverains se laissent entra√ģner par les barons de J√©rusalem dans une exp√©dition contre, non pas √Čdesse comme pr√©vu, mais Damas. Les crois√©s abandonnent le si√®ge au bout de quatre jours (24-28 juillet 1148). La deuxi√®me croisade se termine sans aucun r√©sultat. Le prestige de Louis VII est fortement entam√©. L‚Äô√©chec de cette deuxi√®me croisade est attribu√© par l‚Äôopinion populaire aux exc√®s de p√©ch√©s des crois√©s. L'√©chec de la deuxi√®me croisade est m√™me reproch√© √† Bernard de Clairvaux car il avait pr√™ch√© une croisade de p√©nitence sans se soucier de son organisation[47].

Saladin et la chute du premier royaume de Jérusalem

Renaud de Ch√Ętillon ex√©cut√© par Saladin

Les atabegs de Mossoul ont remis √† l'honneur le th√®me du djihad et √©tendent leur contr√īle de la Syrie. Nur-al-D√ģn, le fils de Zengi, s'assure le contr√īle d√©finitif d'Edesse[48]. Les chefs des √Čtats latins sont oblig√©s de s'allier avec l'empire byzantin. Les vizirs fatimides se maintiennent en faisant appel soit aux Francs et soit aux Syriens[49]. Finalement Saladin, parvient √† devenir vizir du dernier fatimide et, √† la mort de celui-ci devient lieutenant de l'atabeg pour l'√Čgypte et r√©tablit le sunnisme (1169), r√©alisant ainsi l'union de la Syrie et de l'√Čgypte. Saladin attaque les positions franques[50]. Il cherche √† isoler les Latins. il conclut pour cela des alliances avec les Seldjoukides en 1179, avec l'Empire byzantin et Chypre en 1180. En effet, l'Empire byzantin est menac√© en Europe par les Hongrois, les Serbes et le Normands de Sicile et n'a plus les capacit√©s de soutenir ses anciens alli√©s.

Une tr√™ve avec les Latins est cependant conclue en 1180. Elle est renouvel√©e en 1185. Saladin en profite pour s'assurer le contr√īle d'Alep et de Mossoul. En m√™me temps, de graves dissensions internes minent le royaume de J√©rusalem. Le roi Baudouin IV est tr√®s malade, - il est l√©preux -. La classe dirigeante se d√©chire sur sa succession. Le royaume de J√©rusalem, menac√©, ne peut compter sur aucun secours ext√©rieur. √Ä la mort de Baudouin, Sibylle, sŇďur du roi d√©funt, et son mari Guy de Lusignan sont couronn√©s. Raymond III, comte de Tripoli, d√©√ßu d'√™tre √©cart√©, demande l'aide de Saladin. Celui-ci refuse dans un premier temps car il vient de renouveler la tr√™ve avec le royaume. Mais Renaud de Ch√Ętillon, un seigneur brigand, pille une caravane arabe se rendant √† Damas en 1187 et refuse, malgr√© l'ordre du nouveau roi, de rendre le butin. Saladin proclame la guerre sainte[51]. Lors de la bataille de Hattin, les chevaliers francs sont presque tous captur√©s et ne sont d√©livr√©s qu'en √©change d'une ran√ßon ou de leurs ch√Ęteaux[52]. Renaud de Ch√Ętillon, deux cents Templiers ou Hospitaliers sont tu√©s et presque tous les chevaliers sont captur√©s. Les sergents ou pi√©tons sont massacr√©s ou vendus comme esclaves. Saladin prend l'une apr√®s l'autre les places fortes de l'int√©rieur. Il autorise le d√©part contre ran√ßon d'une partie des combattants et des habitants vers Tyr pour embarquer vers l'Europe, le reste de la population est livr√©e √† l'esclavage. √Ä J√©rusalem, Balian d'Ibelin obtient de Saladin une capitulation honorable permettant le rachat d'un tiers de la population le 2 octobre 1187 (environ 10 000 habitants sont livr√©s √† la d√©portation et l'esclavage [53]). Les proclamations triomphales envoy√©es √† travers le monde musulman y consacrent la gloire du vainqueur[54]. Les √©tablissements sont alors r√©duits √† Tyr et √† Beaufort pour le royaume de J√©rusalem et √† Tripoli, au Krak des Chevaliers, √† Antioche et √† Margat au nord[52].

La troisième croisade (1189 - 1192)

Richard CŇďur de lion
Article d√©taill√© : troisi√®me croisade.

Quand la nouvelle de la prise de J√©rusalem par Saladin parvient en Occident, le pape Gr√©goire VIII lance des appels √† une nouvelle croisade et √† la paix. Richard de Poitou, futur Richard CŇďur-de-Lion prend la croix le premier, bient√īt suivi par Henri II d'Angleterre, Philippe Auguste. Dans le m√™me temps, la flotte navale de Guillaume II de Sicile fait voile vers les avant-postes de Tripoli, Antioche et Tyr et assure le ravitaillement des derni√®res places fortes en armes et en hommes[55]. Le m√™me mois, l'empereur Fr√©d√©ric Ier Barberousse quitte Ratisbonne avec la plus grande arm√©e crois√©e jamais rassembl√©e, au moins 20 000 chevaliers. Il suit la route terrestre. L'hostilit√© entre Byzantins et crois√©s germaniques est tr√®s importante et Barberousse menace de marcher sur Constantinople. Sous la pression l'empereur Isaac Ange signe la paix et s'engage √† faire traverser le d√©troit √† l'arm√©e germanique. Alors que la travers√©e de l'Anatolie s'ach√®ve, Barberousse se noie le 10 juin 1190 accidentellement dans les eaux du fleuve Saleph, (actuellement G√∂ksu, eau bleue en Asie Mineure) et une grande partie de ses troupes retourne en Europe. Quelques centaines de chevaliers germaniques seulement parviennent √† Acre.
Un conflit franco-anglais retarde le d√©part des rois des deux royaumes jusqu'en 1190. Embarquant √† G√™nes et √† Marseille, les troupes de crois√©s hivernent en Sicile o√Ļ ils se disputent sur de nombreux sujets politiques et personnels[55]. La prise de Chypre par le roi d'Angleterre assure aux crois√©s une base proche du lieu des conflits[56].

Saladin à l'assaut de Jaffa.

En Terre sainte, le roi de J√©rusalem Guy de Lusignan a commenc√© √† assi√©ger Acre avec une petite troupe en ao√Ľt 1188[55]. Les deux souverains arrivent √† Acre avec la plus grande arm√©e franque jamais r√©unie. Les troupes de Saladin la tiennent √† leur tour dans un demi-si√®ge pr√©judiciable √† ses communications et √† son ravitaillement. Mais Saladin ne parvient pas √† briser l'encerclement d'Acre et les Francs reprennent la ville aux musulmans le 12 juillet 1192 apr√®s deux ans de si√®ge. L'√©chec des musulmans tient en partie √† leur mode de combat, inadapt√© √† celui de l'arm√©e franque, mais surtout √† la lassitude des troupes musulmanes. Les alli√©s et les vassaux avaient √©t√© contraints d'amener des contingents, mais la campagne avait √©t√© trop longue et n'avait m√™me pas la perspective d'un butin compensateur[54].

Les reconquêtes chrétiennes de la troisième croisade.

Apr√®s la prise d'Acre, Philippe Auguste retourne en France[57]. Richard CŇďur de Lion, rest√© seul, bat les musulmans √† Arsouf. Arriv√© √† Jaffa en septembre, il passe l'ann√©e en Palestine du sud, p√©riode durant laquelle il fait reconstruire Ascalon pour fortifier les fronti√®res m√©ridionales du Royaume de J√©rusalem. Il force l'admiration de l'ennemi par ses prouesses. Par deux fois (en d√©cembre 1191 puis en juin 1192), il parvient √† quelques kilom√®tres de J√©rusalem, mais ne peut reprendre la ville. En effet, il ne peut p√©n√©trer trop longtemps √† l'int√©rieur des terres sous peine de voir ses communications coup√©es. Il s'occupe aussi de r√©gler les probl√®mes dynastiques du royaume de J√©rusalem. Guy de Lusignan, dont la femme √©tait d√©c√©d√©e, conserve le titre royal qui doit revenir √† sa mort √† Isabelle, l'h√©riti√®re du tr√īne, et √† son √©poux Conrad de Montferrat. Apr√®s avoir sign√© un trait√© par lequel Saladin renonce √† √©liminer les colonies franques de Syrie, il repart pour l'Angleterre en octobre 1192 et est captur√© par L√©opold V de Babenberg, duc d'Autriche et emprisonn√© pendant un an et demi.

La troisi√®me croisade a emp√™ch√© la chute de la Syrie franque et permis l'√©tablissement d'un second royaume de J√©rusalem, en fait royaume d'Acre, r√©duit √† une frange c√īti√®re o√Ļ les communaut√©s marchandes italiennes jouent un r√īle consid√©rable[58]. Les souverains anglais et fran√ßais se d√©tournent d√©sormais de la croisade. Pour les chevaliers, elle devient une sorte de rite de passage et une institution. En 1194, l'ordre des Trinitaires est fond√© par Jean de Matha pour le rachat des captifs prisonniers des musulmans. Il est plus tard confirm√© par le pape Innocent III dans la bulle Operante divine dispositionis. L'empereur Henri VI, fils de Fr√©d√©ric Barberousse veut reprendre la croisade √† son compte dans le but d'imposer sa suzerainet√© √† l'empereur byzantin et aux royaumes nouvellement institu√©s de Chypre et d'Arm√©nie. Ses troupes prennent Sidon et Beyrouth en 1197 et r√©tablissent la continuit√© territoriale entre Acre et Tripoli, mais son arm√©e se disperse imm√©diatement apr√®s sa mort, survenue le 28 septembre 1197.

Les croisades du XIIIe si√®cle, d√©viation et impuissance

Les ann√©es entre 1187 et 1204 marquent un tournant dans l'histoire de l'Orient latin :

  • l'arbitrage des rois de France et d'Angleterre √† propos de la rivalit√© entre Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat pour le tr√īne cr√©e un pr√©c√©dent qui sera r√©it√©r√© par la suite : avant le roi √©tait un souverain dont l'accession par les barons du royaume, apr√®s, il sera souvent d√©sign√© par la cour de France. Cette √©volution am√®ne l'affaiblissement du pouvoir royal devant les autres puissances du royaume, jusqu'√† sa disparition vers 1240.
  • la perte de l'hinterland, conquise par Saladin, transforme les √Čtats latins d'Orient en √Čtats c√ītiers. Avant, la puissance √©tait une puissante terrienne, tenue par la noblesse, apr√®s, la puissance sera commerciale, tenue par les marchands et les repr√©sentants des r√©publiques italiennes.
  • La conqu√™te de Chypre et la cr√©ation du royaume de Chypre fournissent un refuge possible aux latins d'Orient et des domaines sont distribu√©s aux nobles qui ont perdu une partie de leur domaines palestiniens. Mais ces nobles, poss√©dant √† la fois des domaines chypriotes et palestiniens, vont le plus souvent se consacrer √† ceux de Chypre, qui leur rapportent des revenus et d√©laisser ceux de Palestine qui les obligent √† des efforts de d√©fense, ce qui va diminuer les forces d√©fensives du royaume de J√©rusalem, et finalement un refus de la noblesse chypriote √† combattre hors du royaume.
  • Enfin, l'ouverture de nouvelles cibles pour les croisades (Constantinople - 1204, Albigeois - 1209, ...) a pour effet imm√©diat la diminution du nombre de crois√©s qui viennent en Orient : l'empire latin de Constantinople offre plus de domaines √† acqu√©rir que la Terre sainte, et le voyage en Albigeois repr√©sente un moindre co√Ľt pour un b√©n√©fice spirituel identique.

La quatrième croisade (1202 - 1204)

L'Entrée des croisés à Constantinople, huile d'Eugène Delacroix (1840)
Article d√©taill√© : quatri√®me croisade.

La quatrième croisade est appelée par le pape Innocent III en 1202. Dès le début de son pontificat, il souhaite lancer une nouvelle croisade vers les lieux saints d'inspiration purement pontificale. Il forge l'idée de "croisades politiques" qui sera reprise par ses successeurs. Il lève le premier des taxes pour financer les croisades et exprime le premier le droit à "l'exposition de proie", c'est-à-dire le droit pour le pape d'autoriser les catholiques à s'emparer des terres de ceux qui ne réprimeraient pas l'hérésie[59].

La prise de Constantinople par les croisés

La croisade est pr√™ch√©e en France par le l√©gat Pierre de Capoue et le cur√© de Neuilly-sur Marne, Foulques de Neuilly, avec beaucoup de succ√®s aupr√®s de la noblesse champenoise[60]. Elle est dirig√©e par le marquis Boniface de Montferrat. Mais la IVe croisade ne prend pas le tour pr√©vu par le pape. Les crois√©s traitent avec Venise. Ils louent une flotte pour 85 000 marcs d'argent pour transporter 4 500 chevaliers, 9 000 √©cuyers et 20 000 fantassins. Les crois√©s, qui ne peuvent pas payer leurs voyages aux armateurs v√©nitiens, sont d√©tourn√©s par eux √† Zara sur la c√īte dalmate qu'ils prennent pour Venise. Le pape excommunie les crois√©s et Venise mais l√®ve tr√®s vite l'excommunication pour les crois√©s. Philippe de Souabe, beau-fr√®re d'Alexis Ange, fils de l'empereur byzantin d√©chu Isaac II, promet l'aide de l'Empire byzantin pour la croisade si Isaac est r√©tabli dans son tr√īne. Innocent III esp√®re tirer parti des divisions byzantines pour r√©tablir l'unit√© de l'√Čglise[61]. Il ne s'oppose pas √† une nouvelle d√©viation de la croisade vers Constantinople √† l'instigation des V√©nitiens, sous pr√©texte de r√©tablir Isaac II dans ses droits, ni √† la prise de la ville par les crois√©s et les V√©nitiens le 13 avril 1204[62]. Enrico Dandolo fait d√©signer Baudouin de Flandre comme empereur d'Orient. Innocent III accepte le fait accompli se satisfaisant des promesses d'union des √Čglises et de soutien aux √Čtats latins d'Orient. Mais, inform√© des exc√®s des crois√©s, il parle le premier de d√©tournement de la croisade et accuse les V√©nitiens. Le concept de d√©viation est donc contemporain de la quatri√®me croisade[63].

Les responsabilités

Si Innocent III est √† l'origine du d√©voiement de l'id√©e de croisades, la responsabilit√© de Venise est √©crasante dans la prise de Constantinople. La r√©publique utilise au mieux les circonstances pour servir ses int√©r√™ts. Depuis 1082, elle a obtenu dans l'Empire byzantin des privil√®ges commerciaux immenses qui ont presque sans arr√™t √©t√© renouvel√©. Mais elle se sent menac√©e par la concurrence commerciale de G√™nes et de Pise qui ont obtenu des avantages semblables, par la piraterie que l'Empire byzantin ne r√©prime pas et par l'hostilit√© de plus en plus grande des Grecs. En 1172 et 1182, des √©meutes anti-latines ont abouti au massacre et √† l'expulsion de marchands italiens. Attaqu√© de toute part l'Empire est en voie de d√©sagr√©gation. La conqu√™te de Constantinople permettrait aux V√©nitiens de circuler dans la Mer Noire qui est pour l'instant interdite aux √©trangers. Les int√©r√™ts √©conomiques de Venise la poussent √† vouloir dominer Constantinople[64]. Le doge Enrico Dandolo dispose de moyens de pression consid√©rables : les cr√©ances des crois√©s, le "bon droit" d'Alexis IV et les immenses richesse dans la vieille capitale.
En fait, l'empire v√©nitien sera l'√©tablissement le plus durable de ceux issus de la quatri√®me croisade[65]. √Ä Venise, √©choie un quartier entier de Constantinople, les ports de Coron et de Modon au sud du P√©loponn√®se et la Cr√®te qui fournit √† partir du XIVe si√®cle, le bois, le bl√© et les denr√©es agricoles. Les √ģles grecques o√Ļ se sont install√©es de familles v√©nitiennes restent plus ou moins dans la mouvance de la S√©r√©nissime[66]. La d√©viation de l'id√©e m√™me de croisade et le pillage de Constantinople chr√©tienne transforment les ordres militaires en puissances financi√®res et, par l√† m√™me, politiques[67].

La cinqui√®me croisade (1217‚Äď1221)

Article d√©taill√© : cinqui√®me croisade.

La cinqui√®me croisade est pr√©c√©d√©e de la croisade des enfants d√©clench√©e simultan√©ment dans la r√©gion parisienne, en Rh√©nanie et dans le nord de l'Italie, peu apr√®s l'√©motion suscit√©e, √† la Pentec√īte 1212, par les processions ordonn√©es pour aider √† la victoire sur les Sarrasins d'Espagne. √Ä la suite d'une vision, le jeune Berger Estienne de Cloyes-sur-le-Loir rassemble des p√®lerins et les m√®ne vers Saint-Denis pour y rencontrer le roi Philippe Auguste. √Ä la m√™me √©poque, d'autres groupes partent de Germanie et se rendent vers les ports de G√™nes et de Marseille. Les chroniqueurs mentionnent que certains r√©ussirent √† embarquer et qu'ils sont vendus comme esclaves ou bien meurent de faim pendant le voyage. Certains r√©ussissent √† gagner Rome. L'empereur Fr√©d√©ric II fait pendre quelques-uns des trafiquants marseillais compromis dans l'affaire. Malgr√© un nom qui vient de traductions incertaines et de documents tardifs, ce mouvement affecte fort peu de v√©ritables enfants ; les participants sont surtout de pauvres gens d√©sireux de donner une le√ßon aux chr√©tiens plus favoris√©s, chez qui l'id√©e de croisade s'√©moussait[68].

Le delta oriental du Nil

Dans le m√™me temps, Innocent III essaie de convaincre le sultan d'√Čgypte de restituer J√©rusalem aux chr√©tiens, pour que la paix s'installe entre musulmans et chr√©tiens. La construction d'une forteresse musulmane sur le mont Thabor, bloquant Acre, le d√©cide √† pr√™cher la croisade[31] au quatri√®me concile de Latran en 1215. Les arm√©es de la Hongrie, de l'Autriche, et de la Bavi√®re s'attaquent d'abord √† la forteresse du Mont-Thabor. Puis le 31 mai 1218, l'arm√©e des crois√©s mouille sa flotte devant Damiette, port situ√© sur la grande branche oriental du Nil et gardant la route du Caire. Alors que la ville est assi√©g√©e, saint Fran√ßois d'Assise et un de ses disciples se pr√©sentent √† l'arm√©e musulmane. Ils sont arr√™t√©s comme espions. Ils n'ont la vie sauve que gr√Ęce au sultan d'√Čgypte[69]. Apr√®s un long si√®ge, les crois√©s s'emparent de Damiette le 5 novembre 1219. Apr√®s le saccage de la ville, le l√©gat du pape P√©lage Galvani les persuade d'attaquer Le Caire. Harcel√©s sans cesse par les troupes du sultan ayyoubide Al-Kamel, les crois√©s doivent capituler sans conditions.

La sixième croisade (1228 - 1229)

Article d√©taill√© : sixi√®me croisade.

Lors de son couronnement √† Aix-la-Chapelle en 1220, Fr√©d√©ric II promet au pape de partir en croisade. Mais dans l'Empire, il doit faire face √† la r√©sistance des communes lombardes en 1225-1226 et tarde √† accomplir son vŇďux. Entre temps, les crois√©s d√©j√† arriv√©s en Orient, apr√®s avoir restaur√© quelques places fortes, commencent √† repartir pour l'Occident. Or, la papaut√© cherche √† desserrer l'√©tau que fait peser l'empereur du Saint-Empire sur ses √Čtats pontificaux en √©loignant l'ambitieux souverain[70]. Fr√©d√©ric est donc excommuni√© par Gr√©goire IX en 1227 pour ne pas avoir honor√© sa promesse de lancer la sixi√®me croisade. Il embarque √† Brindisi pour la Syrie l'ann√©e suivante alors que son excommunication n'est pas lev√©e. Sa br√®ve croisade se termine en n√©gociations et par un simulacre de bataille avec le sultan Malik al-Kamel ¬ę le Parfait ¬Ľ, avec qui des liens d'amiti√© s'√©taient tiss√©s, et par un accord, le trait√© de Jaffa. Il r√©cup√®re sans combattre les villes de J√©rusalem (o√Ļ le Temple restait aux musulmans), de Bethl√©em et de Nazareth. Il est ensuite couronn√© roi de J√©rusalem le 18 mars 1229. Alors que Fr√©d√©ric II est parti en Orient pour respecter sa promesse de se croiser, le pape lance contre lui une arm√©e financ√©e par une taxe sur les revenus du clerg√© et les reliquats des sommes pr√©lev√©es pour la croisade des Albigeois[59]. L'Orient latin est remis en selle pour une dizaine d'ann√©es.

En 1237, une nouvelle croisade est lanc√©e par le pape Gr√©goire IX. Cette ¬ę croisade des barons ¬Ľ est dirig√©e par le comte de Champagne, le duc de Bourgogne et Richard de Cornouailles. Elle poursuit la tradition des n√©gociations avec les princes musulmans, en exploitant leurs rivalit√©s. Le comte Richard obtient la restitution d'une grande partie du royaume de J√©rusalem (1239-1241), compl√©tant ainsi l'Ňďuvre de Fr√©d√©ric II[31].

Les croisades de Louis IX

La situation reste confuse en Orient. Les Francs s'allient aux Syriens contre l'Egypte. Les Templiers attaquent l'√Čgypte en 1243, sont vaincus, et en 1244 les Korasmiens (bandes turcomanes au service des √Čgyptiens) reprennent J√©rusalem. Le pape Innocent IV lance un nouvel appel √† la croisade. Le roi de France, Louis IX, et celui de Norv√®ge d√©cident de prendre la croix mais seul Louis IX part accompagn√© de barons anglais et du prince de Mor√©e. Il part d'Aigues-Mortes en France et d√©barque √† Chypre en 1248. L'arm√©e crois√©e s'empare de Damiette en 1249 et entreprend la conqu√™te de l'√Čgypte. Cette campagne est un lourd √©chec durant lequel Louis IX est captur√© avec ses hommes en 1250[31]. Les succ√®s de l'arm√©e √©gyptienne, principalement compos√©e des Mamelouks a pour cons√©quence l'arriv√©e au pouvoir de ces derniers qui massacrent les derniers ayyoubides.

Saint Louis et la septième croisade

La captivit√© de Louis IX provoque la croisade des pastoureaux √† l'initiative d'un certain Job, ou Jacob ou Jacques, moine hongrois de l'ordre de C√ģteaux qui pr√©tend avoir re√ßu de la Vierge Marie une lettre affirmant que les puissants, les riches et les orgueilleux ne pourront jamais reprendre J√©rusalem, mais que seuls y parviendront les pauvres, les humbles, les bergers, dont il doit √™tre le guide. Des milliers de bergers et de paysans prennent la croix, et marchent vers Paris, arm√©s de haches, de couteaux et de b√Ętons. Sur la route, les pastoureaux accusent abb√©s et pr√©lats de cupidit√© et d'orgueil, et s'en prennent m√™me √† la chevalerie, accus√©e de m√©priser les pauvres et de tirer profit de la croisade. Les juifs sont molest√©s. Des villes sont pill√©es. Il s'ensuit une f√©roce r√©pression et seuls quelques rescap√©s parviennent jusqu'√† Marseille et s'embarquent pour Acre, o√Ļ ils rejoignent les crois√©s.

Pour √™tre lib√©r√©s, les prisonniers du sultan d'√Čgypte doivent verser une lourde ran√ßon et abandonner Damiette. Louis IX s√©journe ensuite plusieurs ann√©es en Terre sainte pour mettre en √©tat de d√©fense les territoires conserv√©s par les Francs. Dans le m√™me temps, il noue des relations diplomatiques avec le successeur de Gengis khan, Qubila√Į, croyant √† l'int√©r√™t d'une alliance pouvant prendre l'Islam √† revers[71]. Il n√©gocie des tr√™ves avec les princes musulmans avant de repartir pour la France en 1254. Cette conciliation est de courte dur√©e. les √Čtats latins d'Orient sont de nouveau menac√©s par les √Čgyptiens. Urbain IV appelle √† une huiti√®me croisade. Les crois√©s partent de 1265 √† 1272. Ils consacrent leurs efforts √† aider les Francs d'Acre √† d√©fendre leurs derni√®res places. Pour Louis IX, cette huiti√®me croisade est un p√®lerinage expiatoire. Il se dirige vers Tunis car il esp√®re convertir au christianisme l'√©mir hafside al-Mustansir et, peut-√™tre, faire de la Tunisie une base d'attaque vers l'√Čgypte mamelouke qui contr√īle alors la Terre sainte. Il appara√ģt tr√®s vite que l'√©mir n'a aucune intention de se convertir. La dysenterie (ou le typhus) fait des ravages dans les troupes. Louis IX, touch√© √† son tour, meurt, le 25 ao√Ľt 1270 √† Carthage[72]. En Orient, √Čdouard d'Angleterre parvient √† amener le sultan √† accorder une nouvelle tr√™ve aux Latins.

Le deuxi√®me concile de Lyon, pr√©sid√© par Gr√©goire X en 1274 d√©cide d'une nouvelle croisade. Mais les h√©sitations des princes et les lenteurs de la pr√©paration font qu'elle n'a jamais eu lieu. Apr√®s la chute de Tripoli en 1289, Nicolas IV proclame une autre croisade. Mais elle √©choue √† sauver Acre en 1291[31]. √Ä partir de cette date, il n'y a plus d'√Čtats latins en Orient. Les Latins sont ainsi priv√©s d'une base commerciale importante.

Les structures de la croisade

Organisation et idéologie de la croisade

L'initiative de la croisade revient le plus souvent au pape, plus rarement √† un souverain. Ainsi en 1267, Louis IX se croise de lui-m√™me apr√®s en avoir inform√© le pape[73]. Le pape pr√™che lui-m√™me la croisade ou en confie la pr√©dication √† des clercs autoris√©s. Au XIIe si√®cle, il faut souvent freiner l'ardeur des pr√©dicateurs populaires √† l'origine de nombreux exc√®s. De la IIe √† la IVe croisade, la pr√©dication de la croisade est confi√©e √† l'ordre cistercien.
Le p√®lerin re√ßoit des privil√®ges spirituels et mat√©riels constituant le statut du crois√©. Lors de la premi√®re croisade, Urbain II promet √† celui qui meurt en chemin ou au combat la r√©mission des p√©ch√©s, √† ceux qui accomplissent le vŇďu de croisade l'indulgence pl√©ni√®re[74]. √Ä partir d'Innocent III, les canonistes √©laborent une doctrine coh√©rente de la croisade. Ils justifient ainsi la guerre sainte, pourtant contraire au message √©vang√©lique, en arguant que les infid√®les ont occup√© la Terre consacr√©e par la mort du Christ et maltrait√© des chr√©tiens. La guerre de conqu√™te et les conversions forc√©es sont justifi√©es par l'impossibilit√© qu'ont les missionnaires chr√©tiens de propager la parole de Dieu en terre musulmane. Il faut donc la conqu√©rir pour pouvoir annoncer l'√Čvangile. Les canonistes fixent aussi une hi√©rarchie des indulgences suivant le temps pass√© en Terre sainte : deux ans pour une indulgence pl√©ni√®re[75]. Avec le quatri√®me concile du Latran, l'indulgence pl√©ni√®re est √©tendue √† ceux qui contribuent √† la construction de bateaux pour la croisade alors que jusque l√† seuls les combattants en b√©n√©ficiaient. C'est un appel direct aux armateurs de villes italiennes[31]. Les d√©cisions ont comme but d'associer toute la chr√©tient√© √† l'id√©al des croisades et non pas seulement les combattants. Il suffit pour cela d'aider financi√®rement √† l'organisation de la cinqui√®me croisade[76]. En proposant √† tous les fid√®les de participer √† la croisade par la pri√®re, le don ou le combat, le pape inaugure la spiritualisation de la croisade.
La bulle quantum praedecessores stipule que le crois√©, sa famille et ses biens sont plac√©s sous la protection de l'√Čglise. Il est pendant son voyage exempt√© de taxes, d'aide, de p√©ages. Le paiement de ses dettes est suspendu jusqu'√† son retour[77]. Le pouvoir civil proteste contre cet empi√©tement de l'√Čglise qui le prive de soldats et de revenus. D'ailleurs d√®s la premi√®re croisade, Urbain II pr√©cise que le vassal doit obtenir l'aval de son seigneur afin de diminuer les conflits. Apr√®s l'√©chec de la IIe croisade, le statut de crois√© est le plus souvent attribu√© √† des hommes en armes. Au XIIIe si√®cle, la croix est donn√©e √† des femmes, des enfants, des vieillards qui doivent alors racheter leur vŇďu[78].

Financement des croisades

Le financement varie lui aussi avec le temps. Lors de la premi√®re croisade, les crois√©s doivent financer eux-m√™mes leur voyage. Beaucoup gagent des terres aupr√®s des ordres monastiques dont les propri√©t√©s fonci√®res augmentent. L√† encore, il s'agit d'une entorse au droit f√©odal car en th√©orie le fief ne peut revenir qu'au seigneur. Au cours du XIIe si√®cle le seigneur en vient √† exiger l'aide de ses vassaux. Les rois de France l√®vent des contributions en 1166, 1183 et 1185, un ou deux deniers par livre de biens pour la d√©fense des terres franques en Orient. La d√ģme saladine de 1188 est le v√©ritable premier imp√īt lev√© sur les biens meubles et les revenus en France et en Angleterre.
De son c√īt√© l'√Čglise passe de la collecte des dons √† la taxation. C'est Innocent III qui impose pour la premi√®re fois le clerg√©. En 1199, il d√©cide de pr√©lever un quaranti√®me des revenus de l'ensemble du clerg√© et un dixi√®me pour les cardinaux, d'o√Ļ le nom de d√©cimes[79]. Le quatri√®me concile du Latran, qu'il pr√©side, d√©cide par ailleurs de frapper les revenus eccl√©siastiques d'un imp√īt d'un vingti√®me et les biens du pape et des cardinaux d'un imp√īt d'un dixi√®me[80]. La d√©cime devient courante au XIIIe si√®cle. Elle entra√ģne la cr√©ation d'une administration financi√®re sp√©cialis√©e. Ce sont les l√©gats qui en contr√īlent la lev√©e, ainsi que les autres ressources : legs, rachat de vŇďux, dons assortis d'une indulgence proportionnelle[81]. Si dans l'ensemble, les sommes sont consacr√©es √† la croisade, toutefois il y a parfois des d√©tournements. Le reliquat de la d√©cime vers√©e par le clerg√© fran√ßais pour la croisade des Albigeois est m√™me utilis√© pour mener la guerre contre Fr√©d√©ric II. Ce ¬ę d√©tournement ¬Ľ affaiblit la cause de la croisade.

L'acheminement des troupes et du ravitaillement

Lors des deux premières croisades, les croisés empruntent la route terrestre et traversent l'Empire byzantin. L'empereur s'engage à assurer des marchés approvisionnés le long du parcours[82]. En terre byzantine, les croisés connaissent des problèmes de change, les changeurs byzantins leur proposant des taux défavorables. Lors de la traversée de l'Anatolie, il faut prévoir vingt jours de vivres. Mais les attaques des Turcs et le manque d'eau provoquent des pertes considérables parmi les bêtes et les hommes. De ce fait lors de la troisième croisade, deux des trois souverains choisissent la voie maritime.
La route maritime est ancienne. D√®s la fin du XIe si√®cle, les p√®lerins scandinaves et anglais gagnaient la Terre sainte en contournant la p√©ninsule ib√©rique. D'ailleurs le seul succ√®s de la deuxi√®me croisade a √©t√© la prise de Lisbonne par des crois√©s anglais et flamands. Au XIIe si√®cle, G√™nes, Pise puis Venise commencent √† ravitailler les √Čtats latins et ceci d√®s la fin de la premi√®re croisade. Les cit√©s maritimes italiennes aident √† la prise de ports[83]. Elles transportent r√©guli√®rement des p√®lerins. Lors de la IIIe croisade, G√™nes s'engage √† assurer le passage de six cent cinquante chevaliers, mille trois cent √©cuyers, autant de chevaux et le ravitaillement pour le compte de Philippe Auguste. Au XIIIe si√®cle, les accords entre les ports italiens et les crois√©s portent plut√īt sur la location de bateaux[84].

Les croisades permettent le d√©veloppement de l'activit√© commerciale des cit√©s italiennes. En √©change de l'aide de G√™nes, les barons francs attribuent aux G√©nois une part de butin, un quartier ou fondouk, l'exemption des taxes dans les villes conquises. Outre au transport et au ravitaillement des √Čtats latins, les comptoirs servent de support aux importations en Occident des produits de luxe de l'Orient comme les √©pices, aux exportations en Orient de draps de laine, d'armes, de bois et de fer. L'Orient devient ainsi le champ des rivalit√©s entre G√™nes et Venise. Apr√®s la quatri√®me croisade et la prise de Constantinople par les crois√©s, G√™nes est exclue des terres byzantines. La cit√© offre donc son appui √† Michel VIII Pal√©ologue qui, redevenu ma√ģtre de Constantinople, donne √† ses alli√©s le monopole du commerce en Mer Noire[85].

Afin d'éviter d'avoir à changer leur monnaie à un taux désavantageux, les croisés utilisent un système d'escompte. Les Templiers versent en Syrie l'argent dont Louis VII a besoin et se font rembourser à Paris. Les croisades permettent ainsi de développer les activités bancaires[86].

L'esprit de la croisade

D√®s l'origine de la croisade, l'exp√©dition est une entreprise f√©odale r√©serv√©e √† la chevalerie. L'accomplissement du vŇďu de croix devient une √©tape indispensable √† la formation du parfait chevalier. Dans l'imaginaire chevaleresque, le christ devient le parfait seigneur pour lequel on peut se sacrifier. Le chevalier crois√© est donc un miles christi, ¬ę chevalier du Christ ¬Ľ. Les chroniqueurs comparent les crois√©s au peuple √©lu qui √©crit une nouvelle histoire sainte[87]. Les pr√©dicateurs n'h√©sitent pas non plus √† parler des richesses qui attendent les crois√©s en Terre sainte. Ils parlent d'une terre riche et fertile qui comblera leurs esp√©rances[88].

Le fait que des milliers d'hommes et de femmes se soient mis en mouvement et aient accept√© de braver le danger et la souffrance pour l'amour de Dieu est la preuve que les masses humaines de la fin du XIe si√®cle √©taient tr√®s r√©ceptives √† la promesse de l'indulgence pl√©ni√®re mais surtout √† l'espoir que la r√©cup√©ration du Saint-S√©pulcre serait le d√©but d'une √®re nouvelle[89]. Mais surtout, les paysans, les femmes, les enfants, les clercs qui ont tout abandonn√© pour suivre les pr√©dicateurs populaires esp√®rent que la d√©livrance de J√©rusalem inaugurera une √®re nouvelle dans l'histoire de l'√Čglise et du monde. L'attente eschatologique et mill√©nariste est tr√®s forte dans le peuple. Emp√™cher la venue de l'Ant√©christ, h√Ęter la parousie font partie de ses pr√©occupations. Ceux qui ont r√©pondu √† l'appel de la croisade, sont aussi convaincus que Dieu leur a assign√© une t√Ęche : lib√©rer les lieux saints et purifier le monde du mal afin de pr√©parer son retour[26]. Les armes de la victoire sont pour ces masses, la p√©nitence symbolis√©e par la croix cousue sur le v√™tement, les je√Ľnes, les pri√®res, les processions, d'o√Ļ les nombreuses mortifications que s'infligent les p√©lerins. Les croisades r√©v√®lent pour la premi√®re fois en Occident l'existence d'une spiritualit√© populaire tourn√©e vers l'action, moyen de gagner le salut[90].
Dans les milieux populaires, la croisade fait appel au merveilleux. Les foules voient des signes et des prodiges manifestant la volont√© divine au moment des pr√©dications, ce qui les entrainent √† partir. Des rumeurs circulent sur les croix marqu√©es dans la chair des crois√©s morts ou vivants. Ces ¬ę prodiges ¬Ľ sont accompagn√©s de proph√©ties et entretiennent l'id√©e que la fin du monde approche. L'attente de la parousie se colore de l√©gendes politiques. Le roi des derniers jours prendra sa couronne sur le Golgotha et sera un Franc[91]. De m√™me, la soumission du ¬ę roi des Grecs ¬Ľ est dans toutes les traditions, le pr√©lude au retour d'un √Ęge d'or. La foule cherche aussi √† imposer l'id√©al de pauvret√© et de p√©nitence aux grands notamment lors de la premi√®re croisade[92]. Les attentes mill√©naristes ont pour corollaire le fanatisme et la violence contre les juifs et les musulmans. Les mill√©naristes ¬ę tendent √† faire table rase du groupe des autres ¬Ľ[93]. Les croisades r√©pondent ainsi √† l'attente des fid√®les aspirant √† un salut qui semble difficile √† atteindre dans la vie quotidienne[94].

Bilan

Les croisades contribuent à éloigner les chrétiens des musulmans mais surtout les catholiques des orthodoxes[95]. Après les croisades, les catholiques ne peuvent plus, durant cinq siècles, faire le pèlerinage de Jérusalem. Principalement, les croisades ont fait l'objet d'un transfert de connaissances de l'Orient vers l'Occident[95]. Elles ont aussi permis à l' occident de créer des comptoirs de commerce en orient, qui ont pris en mains une partie du commerce entre l'europe et l'orient jusque là monopole oriental. Venise a atteint son but. L'europe a conservé des croisades un profit économique dont les musulmans n' ont pas vu l'importance.

Adaptations militaires

Un certain nombre d‚Äôadaptations visent √† limiter l‚Äô√©chauffement au soleil : plusieurs auteurs signalent de nombreuses morts dues √† l‚Äôinsolation. Le heaume est souvent remplac√© par le chapeau de fer, le long haubert par une cotte de maille plus courte, le haubergeon, ou par le gambison (v√™tement rembourr√© port√© sous la cotte de maille, pour amortir les chocs). De m√™me, des housses couvrent les armures et les chevaux, pour limiter l‚Äô√©chauffement au soleil. Les chevaux turcomans sont aussi achet√©s (ou vol√©s) en grand nombre, pour remplacer les chevaux tu√©s au combat ou morts. L‚Äôarmement local, d‚Äôexcellente qualit√© (les armuriers de Damas avaient excellente r√©putation), sert aussi pour remplacer les armes que les combattants europ√©ens ont perdues ou cass√©es. De fa√ßon plus large, l‚Äôemploi de la masse turque, qui permet de d√©foncer les pi√®ces d‚Äôarmure, se g√©n√©ralise en Europe apr√®s les croisades. Elle entra√ģne l‚Äôabandon du heaume √† sommet plat, remplac√© par les casques bomb√©s, d√©viant les coups.

Les principales adaptations militaires sont situées toutefois dans la tactique. L’efficacité meurtrière des archers montés, qui souvent visent les chevaux des Francs, pousse à une remise en cause du combat fondé sur la recherche du choc frontal. Le recours plus fréquent à l’infanterie, protégeant les chevaux derrière de longs boucliers, et aux archers et surtout aux arbalétriers, plus puissants et précis que les archers, permet de rivaliser avec les cavaliers musulmans. Des unités d’arbalétriers montés sont aussi créées, ainsi que des unités de cavalerie légère indigène, les turcopoles, très utiles aussi pour le renseignement.

Mais la tactique favorite, la charge massive créant la rupture de l’armée ennemie, n’est pas abandonnée, et l’armement lourd non plus. D’une part, les habitudes et les dépenses lourdes dans cet armement font qu’il était difficile de les abandonner. D’autre part, l’armement lourd assure une supériorité certaine à des combattants chrétiens le plus souvent en infériorité numérique. Enfin, en choisissant le moment du combat pour que les combattants n’attendent pas en armes sous le soleil, et pour que le combat soit bref, les Européens ont parfois d’excellents résultats[96].

Pour soutenir la cause de la d√©fense de la Terre sainte, les premiers ordres de moines-soldats sont fond√©s, m√™lant √† l'instinct guerrier l'id√©al monastique. Les premiers ordres, fran√ßais et espagnols, sont constitu√©s en communaut√©s, asc√©tisme et pri√®re purifiant l'√©p√©e destin√©e √† d√©fendre le p√®lerin et √† pourfendre le ¬ę pa√Įen ¬Ľ, l'identifiant au glaive de l'archange saint Michel transper√ßant le dragon. Au XIVe si√®cle, alors qu'il n'y a plus de croisades en Terre sainte de nombreux nouveaux ordres apparaissent, toujours dot√©s d'un id√©al de sacrifice et de puret√©, toujours vou√©s √† la pri√®re et √† la mortification. Mais les mortifications sont d√©di√©es √† une dame plus souvent qu'√† Dieu, f√™tes et tournois prennent le pas sur la pri√®re. Le cr√©puscule du Moyen √āge transforme les ordres de chevalerie en cercles aristocratiques o√Ļ s'√©labore un art de vivre, un langage all√©gorique, une imagerie litt√©raire ou graphique qui transpose dans l'illusion la geste chevaleresque[67].

Confrontation de l'Orient et l'Occident

L'Empire byzantin et la croisade

Bien que dirig√©es contre les musulmans, les croisades ont √©t√© contraires aux int√©r√™ts de l'Empire byzantin[97]. Les troupes qui traversent l'Empire byzantin commettent d'in√©vitables exc√®s de par leur taille[97]. Il arrive ainsi que les Normands profitent des croisades pour attaquer l'Empire. Les mesures prises par les empereurs pour prot√©ger l'Empire des crois√©s (surveillance des troupes latines, alliance avec les Turcs...) entra√ģnent une grande m√©fiance vis-√†-vis de Byzance et un sentiment de trahison. Alexis Comn√®ne est trait√© de perfide et de traitre. La propagande normande amplifie le th√®me de la perfidie grecque qui devient un lieu commun et une explication aux √©checs des crois√©s[98]. Elle l√©gitime la prise de Constantinople en 1204. Pour les Byzantins, cet √©v√©nement fait d√©finitivement des croisades un acte de piraterie dont le but religieux n'est qu'une fa√ßade.
La notion de croisade ou de guerre sainte est incompr√©hensible pour les Byzantins. Les guerres sont pour eux uniquement des actes politiques. L'√Čglise orthodoxe est hostile √† l'emploi des armes par les la√Įcs et encore plus par les clercs. Les Byzantins sont donc indign√©s de voir, parfois, des pr√™tres latins participer personnellement aux combats[99]. Malgr√© ces diff√©rences au XIIe si√®cle, pour la plupart des Latins, les Byzantins sont des fr√®res chr√©tiens. La conscience du schisme ne d√©passe gu√®re les milieux eccl√©siastiques. Ce sont finalement les √©v√©nements de 1204 qui creusent r√©ellement et d√©finitivement la s√©paration entre catholiques et orthodoxes. La haine du Latin devient plus forte que celle du Turc[100].

L'Islam et la croisade

√Ä la fin du XIe si√®cle, le djihad a perdu sa force d'attraction parmi les musulmans. L'Occident latin est entr√© dans une phase de reconqu√®te aux d√©pens de l'Islam. De m√™me que les musulmans reconnaissent les communaut√©s juive et chr√©tienne, les √Čtats chr√©tiens d'Orient et la Sicile accordent aux musulmans des institutions propres et une certaine libert√© de culte. Aux exc√®s des premiers crois√©s - un trait classique de tout assaut quels que soient les assaillants - a donc succ√©d√© une cohabitation acceptable et tout √† fait comparable √† la pratique musulmane[101].
Les musulmans de l'√©poque ne per√ßoivent pas le motif religieux de la croisade et celle-ci tient peu de place dans les ouvrages des chroniqueurs arabes mis √† part ceux originaires des pays voisins des Francs comme Ibn-al-Athir[102]. L'opinion publique des pays menac√©s ou l√©s√©s uniquement, en premier lieu la Syrie du Nord, est r√©ellement hostile aux crois√©s[103]. De fait, les croisades n'ont pas provoqu√© de ¬ę contre-croisades ¬Ľ. Ainsi le regain d'int√©r√™t pour la guerre sainte, le djihad, ne sert surtout qu'√† rassembler la Djazira, la Syrie, l'√Čgypte, les Arabes et les Kurdes ainsi que d'√©liminer les Chiites[103]. En revanche, l'√©tablissement d'un √Čtat militaire en √Čgypte dans la seconde partie du XIIIe si√®cle peut √™tre consid√©r√© comme une cons√©quence directe des croisades. Cet √Čtat est tr√®s intol√©rant envers les dhimmis (juifs et chr√©tiens) car il craint une alliance √† revers entre eux et la puissance mongole en pleine expansion[104].

Les croisades n'ont pas favoris√© la connaissance r√©ciproque des deux civilisations. Des contacts plus enrichissants se sont nou√©s en Espagne, en Sicile et √† Constantinople apr√®s 1204. Comme toute propagande, celle des croisades est plut√īt n√©gative. Les musulmans sont accus√©s √† cette occasion d'idol√Ętrie, d'immoralit√© et m√™me de louer et justifier la violence, alors que les chr√©tiens eux-m√™mes faisaient l'apologie de la guerre pour rassembler et recruter des chevaliers sous la banni√®re du Christ. Les croisades ont √©t√© l'occasion pour les chr√©tiens occidentaux d'√™tre confront√©s √† une masse de non-chr√©tiens[105]. Les disputations religieuses sont rares. Les conversions religieuses vers le christianisme se sont rarement faites sous la contrainte[20]. Le missionnaire Ricoldo loue l'hospitalit√© des musulmans[106].

Notes et références

  1. ‚ÜĎ a, b et c C√©cile Morrisson, Les Croisades, PUF, 1969, nouvelle √©dition : 2006, p. 3
  2. ‚ÜĎ lire Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes
  3. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 8
  4. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p. 9
  5. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 10
  6. ‚ÜĎ G.Le Bon in La Civilisation des Arabes,Livre III,√©d num√©ris√©e, page 161
  7. ‚ÜĎ Jacques Heers, La premi√®re croisade, Perrin, coll. ¬ę Tempus ¬Ľ, 1995 (r√©impr. 2002) (ISBN 978-2-262-0868-9), p. 37-38 .
  8. ‚ÜĎ A l'aube de la premi√®re croisade : le face-√†-face des chr√©tiens et des musulmans in ¬ę Le concile de Clermont de 1095 et l'appel √† la croisade, actes du colloque universitaire international de Clermont-Ferrand (23 - 25 juin 1995), √©ditions de l'√Čcole Fran√ßaise de Rome, 1997, ISSN 0223-5099 p.341
  9. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 11
  10. ‚ÜĎ Andr√© Vauchez, La spiritualit√© du Moyen √āge occidental, PUF, 1975, p. 70
  11. ‚ÜĎ Andr√© Vauchez, op. cit. p. 71
  12. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 12
  13. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 13
  14. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 14
  15. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 16
  16. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 17
  17. ‚ÜĎ Jean Richard, Face aux crois√©s, L'histoire n¬į337, d√©cembre 2008, p. 52
  18. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 19
  19. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 20
  20. ‚ÜĎ a et b Andr√© Vauchez, p. 73
  21. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 28
  22. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 29
  23. ‚ÜĎ a et b Histoire des croisades, Jean Richard, Fayard 1996
  24. ‚ÜĎ Michel Balard, Jean-Philippe Gen√™t, Michel Rouche, Des Barbares √† la Renaissance, Hachette, 1973, p 179
  25. ‚ÜĎ Ren√© Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de J√©rusalem - I. 1095-1130 L'anarchie musulmane, 1934, p. 77
  26. ‚ÜĎ a et b Andr√© Vauchez, p. 108
  27. ‚ÜĎ G√©rard Nahon, Histoire du peuple juif, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  28. ‚ÜĎ jewishencyclopedia, ¬ę ¬ę Germany ¬Ľ ¬Ľ sur [1]. Consult√© le 21 mars 2008
  29. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p. 22
  30. ‚ÜĎ Esther Benbassa, ¬ę Antis√©mitisme ¬Ľ, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  31. ‚ÜĎ a, b, c, d, e, f, g et h Jean Richard, Article Croisades, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  32. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 24
  33. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 26
  34. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 27
  35. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 30
  36. ‚ÜĎ Jean Favier, Godefroi de Bouillon, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  37. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 32
  38. ‚ÜĎ G√©rard Nahon, Article J√©rusalem, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  39. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 33
  40. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 34
  41. ‚ÜĎ Michel Balard, Jean-Philippe Gen√™t, Michel Rouche, p. 180
  42. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 38
  43. ‚ÜĎ Jean-Philippe Lecat, L'id√©e de croisade selon Bernard de Clairvaux, Grandes signatures, n¬į1, Avril 2008, p. 68
  44. ‚ÜĎ Christian Marquand, La civilisation normande de Sicile, Biblioth√®que en ligne, Clio.fr, 1990, consult√© le 20 octobre 2008
  45. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 39
  46. ‚ÜĎ Jean Favier, Article Ali√©nor d'Aquitaine, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  47. ‚ÜĎ Marcel Pacaut, Article Bernard de Clairvaux, Encylopaedia Universalis, DVD, 2007
  48. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 40
  49. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 41
  50. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 42
  51. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 44
  52. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p. 45
  53. ‚ÜĎ Histoire des croisades, Jean Richard Fayard 1996
  54. ‚ÜĎ a et b Claude Cahen, Article Saladin, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  55. ‚ÜĎ a, b et c Jonathan Riley-Smith, Atlas des Croisades, Paris, Edition Autrement, coll. ¬ę Atlas/M√©moires ¬Ľ, 1996 (r√©impr. 1996), 192 p. (ISBN 2-86260-553-0), p. 62 
  56. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 48
  57. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 49
  58. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 50
  59. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p. 59
  60. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 52
  61. ‚ÜĎ Marcel Pacaut, Article Innocent III, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  62. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 53
  63. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 54
  64. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 55
  65. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 56
  66. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 57
  67. ‚ÜĎ a et b Solange Marin, Article Ordres de chevalerie, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  68. ‚ÜĎ Jean Favier, Article Croisade des enfants, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  69. ‚ÜĎ Gaston Wiet, L'Egypte arabe, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  70. ‚ÜĎ Fr√©d√©ric II entre l√©gende et histoire sur [2]. Consult√© le 16 f√©vrier 2008
  71. ‚ÜĎ Jean Favier, Article Louis IX, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  72. ‚ÜĎ Vincent Gourdon, Mort de Louis IX, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  73. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 77
  74. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 102
  75. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 103
  76. ‚ÜĎ Jean Ch√©lini, Histoire religieuse de l'Occident m√©di√©val, Hachette, 1991 p 315
  77. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 78
  78. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 79
  79. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 80
  80. ‚ÜĎ Jean Ch√©lini, p. 317
  81. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 81
  82. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 82
  83. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 83
  84. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 84
  85. ‚ÜĎ Michel Balard, R√©publique de G√™nes, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  86. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 85
  87. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 104
  88. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 105
  89. ‚ÜĎ Andr√© Vauchez, p. 107-108
  90. ‚ÜĎ Andr√© Vauchez, p. 109
  91. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 107
  92. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 108
  93. ‚ÜĎ Jacques Le Goff, Article Mill√©narisme, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  94. ‚ÜĎ Andr√© Vauchez, p. 110
  95. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p 122
  96. ‚ÜĎ Pour le ¬ß, Fr√©d√©ric Arnal. Adaptation technique et tactique du combattant franc √† l'environnement proche-oriental √† l'√©poque des croisades. 1190-1291 Cahiers du Centre d‚Äô√©tudes d‚Äôhistoire de la d√©fense n¬į 23, 2004. (ISBN 2-11-094729-2). En ligne [3]. Consult√© le 3 mars 2007
  97. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p. 114
  98. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 115
  99. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 116
  100. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 117
  101. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 118
  102. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 118-119
  103. ‚ÜĎ a et b C√©cile Morrisson, p. 119
  104. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 119
  105. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 120
  106. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p. 121

Annexes

Bibliographie générale

Article d√©taill√© : Bibliographie sur les croisades.
  • Bernard Baudoin, La Fantastique √Čpop√©e des croisades - 1096 - 1291 conqu√™tes chr√©tiennes et musulmanes princes, sultan et templiers - sur la route de J√©rusalem, Paris, Vechi, (ISBN 2732834181)
  • Lo√Įc Cazaux, Au temps des croisades, Paris, √Čditions Ellipses, 2008.
  • Jean Flori, Guerre Sainte, Jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l'islam, Paris, Le Seuil, 2002 (ISBN 2020516322)
  • Jean Flori, La Guerre sainte La formation de l'id√©e de croisade dans l'Occident chr√©tien, Paris, Aubier, 2001 (ISBN 270072318X)
  • Jean Flori, Les croisades, Paris √Čditions Gisserot, 2001
  • Jean Flori, La Premi√®re croisade. L'Occident chr√©tien contre l'Islam, Bruxelles, Complexe, 1997 (ISBN 287027436X)
  • Jean Flori, Pierre l'Ermite et la premi√®re croisade, √Čditions Fayard, 1999
  • Ren√© Grousset, L'√Čpop√©e des croisades, Paris, Marabout, (ISBN 2262018642)
  • Claude Lebedel, Les Croisades. Origines et cons√©quences, Rennes, Ouest-France, 2004 (ISBN 2737326109)
  • Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Paris, J.-C. Lattes, 1983 (ISBN 2290119164)
  • C√©cile Morrisson, Les Croisades, PUF, 1969, nouvelle √©dition : 2006.
  • Andr√© Miquel, Des enseignements de la vie, traduction du Kit√Ęb al-I`tib√Ęr d'`Us√Ęma ibn Munqidh (1095-1188), Imprimerie Nationale, 1983 (ISBN 2-11-080785-7)
  • Jonathan Riley-Smith, Atlas des Croisades, Paris, Edition Autrement, coll. ¬ę Atlas/M√©moires ¬Ľ, 1996 (r√©impr. 1996), 192 p. (ISBN 2-86260-553-0) 
  • Jean Richard, Histoire des croisades, Paris, Fayard, (ISBN 2213597871)
  • (fr) Simon Schwarzfuchs, Les Juifs au temps des croisades, en Occident et en Terre sainte, Albin Michel, 2005 (ISBN 222615910X)
  • (en) Robert Chazan, In the Year 1096, The First Cruisade and The Jews, The Jewish Publication Society, 1996 (ISBN 0827605757)
  • (en) Shlomo Eidelberg, The Jews and The Crusaders, The Hebrew Chronicles of The First and Second Crusades, Ktav, 1996 (ISBN 0299070603)
  • (en) Susan L. Einbinder, Beautiful Death, Jewish Poetry and Martyrdom in Medieval France, Princeton University Press, 2002 (ISBN 069109053X)
  • (it) Rodney Stark, Gli eserciti di Dio. Le vere ragioni delle crociate, lindau, 2010

Articles connexes

Liens externes

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