Coup d'√Čtat du 11 septembre 1973 au Chili

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Coup d'√Čtat du 11 septembre 1973 au Chili

Le coup d‚Äô√Čtat du 11 septembre 1973 au Chili a √©t√© un √©v√®nement historique marquant de l'histoire du Chili. Le mardi 11 septembre 1973, le gouvernement du pr√©sident d√©mocratiquement √©lu Salvador Allende (socialiste) √©tait renvers√© par un coup d'√Čtat militaire.

Le coup d'√Čtat fut planifi√© par les commandants en chef des trois arm√©es et le chef de la police, et dirig√© par le g√©n√©ral d'arm√©e Augusto Pinochet. Il a eu lieu dans un contexte de crise et de forte polarisation politique, sociale et √©conomique, avec une opposition entre le pouvoir ex√©cutif et les pouvoirs l√©gislatif et judiciaire. Il intervenait notamment deux mois apr√®s le Tanquetazo, une premi√®re tentative de coup d'√Čtat (juin 1973).

Salvador Allende se suicida lors du siège du palais de la Moneda. À la suite du coup d'Etat, la junte militaire prononça la dissolution du Congrès national, des conseils municipaux, des syndicats et des partis politiques. La liberté de la presse fut abolie, le couvre-feu instauré. Toute forme de littérature rattachée au socialisme fut interdit et les opposants au régime arrêtés, exilés, torturés ou exécutés. La dictature militaire dirigea le pays jusqu'en 1990.

Les √Čtats-Unis ont longtemps fait l'objet d'accusations d'implications directes ou indirectes dans ce coup d'√©tat. Souvent all√©gu√©s, les appuis qu'ils auraient apport√©s aux militaires le 11 septembre 1973 n'ont jamais √©t√© d√©montr√©s et la commission Church n'en a trouv√© aucune preuve.

Sommaire

Circonstances

Le scrutin présidentiel de 1970

Lors de l‚Äô√©lection pr√©sidentielle de 1970, l'Unit√© Populaire ‚ÄĒ alliance des gauches ‚ÄĒ pr√©sente le socialiste Salvador Allende comme candidat unique et pr√īne d'importantes r√©formes, ¬ę une r√©volution par voies l√©gales ¬Ľ, telles que l'expropriation des grands propri√©taires terriens et des nationalisations d'entreprises. Se pr√©sentent √©galement Radomiro Tomic pour la d√©mocratie-chr√©tienne et l'ancien pr√©sident de la r√©publique de 1958 √† 1964, Jorge Alessandri, soutenu par le parti national (conservateur).

Les r√©sultats sont serr√©s : 36,3 % pour Allende, 34,9 % pour Alessandri et 27,9 % pour Tomic. Puisqu'il n'y a pas de majorit√© absolue, et comme le veut la constitution, c'est au Congr√®s qu'il revient de choisir celui qui sera √©lu √† la pr√©sidence, l'usage √©tant de nommer le vainqueur des √©lections. Sous l'impulsion des d√©mocrates-chr√©tiens, le parlement adopte alors plusieurs amendements constitutionnels visant √† limiter les pouvoirs du futur gouvernement. La gauche et le centre font √©lire Allende pr√©sident de la R√©publique par 153 voix contre 35 voix √† Alessandri.

Le nouveau pr√©sident est investi dans ses fonctions le 4 novembre 1970 et commence rapidement √† mettre en place en place le programme de l'Unit√© populaire.

Crise économique

Des difficult√©s d'approvisionnement, l'inflation galopante (508 % en 1973 contre 35 % en 1970[1]) et les gr√®ves placent le Chili dans une situation difficile. La forte augmentation discr√©tionnaire des salaires (salaire minimum relev√© de 35 %) provoque d'abord une hausse de la consommation b√©n√©ficiant √† la production industrielle, mais ensuite relance l'inflation √† partir de 1972 (alors qu'en 1971, la hausse du co√Ľt de la vie n'avait √©t√© que de 20 %, soit la moiti√© de l'augmentation des ann√©es pr√©c√©dentes). Selon Raymond Aron : ¬ę Les classes atteintes par les r√©formes, les cat√©gories sociales traumatis√©es par la menace des nationalisations se r√©voltent[2] [...] ¬Ľ. Le 11 juillet 1971, la loi de nationalisation des mines de cuivre (qui repr√©sente 80 % des exportations du pays) est adopt√©e √† l'unanimit√© par le parlement.

En ao√Ľt 1972, 150 000 commer√ßants manifestent dans les rues de la capitale chilienne pour protester contre l'inflation, et le 10 octobre, la conf√©d√©ration chilienne des transports paralyse le pays pour protester contre la nationalisation annonc√©e par le gouvernement de leur secteur d'activit√©.

La crise économique conduit aussi à une polarisation hommes/femmes. A Santiago, les femmes défilent contre le gouvernement en cognant des casseroles vides. Les statistiques ont montré qu'elles lui sont bien plus hostiles que les hommes.

L'opposition institutionnelle à Allende

Entre novembre 1970 et septembre 1973, le pr√©sident Allende forme six gouvernements, notamment √† cause de la d√©mission de ministres ou suite √† leur destitution par le parlement. Le 22 ao√Ľt 1973, les √©lus du parti d√©mocrate-chr√©tien (centre) et ceux du parti national (droite) de la chambre des d√©put√©s estiment qu'ils ne disposent pas en l'√©tat des moyens constitutionnels pour destituer le pr√©sident Allende et votent par 81 voix contre 47 une r√©solution demandant aux institutions civiles (dont le pr√©sident Allende) et militaires de mettre fin √† ce qu'ils appellent des violations de la Constitution et de restaurer le droit et l'ordre constitutionnel[3]. Auparavant, le 26 mai 1973, la Cour supr√™me avait d√©clar√© inconstitutionnelles et ill√©gales de nombreuses dispositions prises par le gouvernement. Le 2 juillet 1973, le contr√īleur g√©n√©ral des comptes dresse le m√™me constat. Selon l'historienne Ver√≥nica Valdivia Ortiz de Z√°rate, ¬ę l'opposition cherche √† miner l'autorit√© pr√©sidentielle, √† g√©n√©rer un contexte de chaos √©conomique ¬Ľ[4].

Les prémices du putsch

Lors des l√©gislatives de 1973, l'Unit√© Populaire fait campagne sur un programme de transformation r√©volutionnaire de l'√©conomie et de la soci√©t√© chilienne alors que l'opposition, rassembl√©e dans la CODE, a pour seul programme la destitution du pr√©sident Salvador Allende et l'organisation d'une nouvelle √©lection pr√©sidentielle. L'unit√© populaire obtient 44,09 % des suffrages[5], ce qui la dote de 8 d√©put√©s suppl√©mentaires, contre 54,78 % √† l'opposition. Celle-ci rate son objectif de faire destituer l√©galement le pr√©sident Allende en n'atteignant pas les 60 % des voix qui lui auraient permis constitutionnellement de renverser le pr√©sident chilien. Les partisans d'Allende voient une approbation de la politique gouvernementale dans la progression de la gauche lors de ces √©lections (la premi√®re fois dans l'histoire chilienne que les partis au pouvoir voyaient leurs r√©sultats √©lectoraux progresser lors d'une √©lection √† mi-mandat[6]).

Après avoir sauvé le gouvernement d'un premier putsch, le Tanquetazo, en juin 1973 (un régiment de chars s'en était pris au palais présidentiel, la Moneda), le général Carlos Prats doit démissionner suite à de nouvelles grèves dans les professions libérales et chez les camionneurs. Il est remplacé par Augusto Pinochet. Lors du Tanquetazo, les ouvriers ont montré peu de soutien au régime et se sont abstenus de se rassembler et manifester comme Allende les invitait à faire, montrant la faiblesse du régime[7].

Le 9 ao√Ľt 1973, Allende s‚Äôouvre en direction de l'arm√©e, qu'il fait entrer davantage au gouvernement en nommant le g√©n√©ral C√©sar Ruitz aux Travaux publics (le minist√®re concern√© par les transporteurs priv√©s), et l‚Äôamiral Raoul Montero aux Finances. Ils d√©missionneront dans les jours qui suivent.

Pour débloquer la situation, le président Allende envisageait pour le 12 septembre un discours aux Chiliens annonçant la tenue d’un référendum sur une nouvelle organisation économique du pays.

Aspects internationaux

L'hostilit√© des √Čtats-Unis

L'√©lection d'Allende en 1970 prend le gouvernement des √Čtats-Unis par surprise, les services diplomatique pr√©voyaient en effet une victoire d'Alessandri, conform√©ment aux analyses de nombreux sp√©cialistes. En cons√©quence de cette fausse estimation, les √Čtats-Unis n'avaient engag√© des fonds que dans une mesure beaucoup plus faible qu'en 1964. Les √Čtats-Unis s'√©taient refus√©s √† soutenir Alessandri, se contentant de quelques campagnes contre Allende et non en faveur du candidat conservateur. Quand le gouvernement prend la mesure du probl√®me, il est trop tard. Le pr√©sident Richard Nixon est ¬ę hors de lui ¬Ľ et d√©cid√© √† agir[8]. D‚Äôapr√®s une note interne de la CIA : ¬ę Le pr√©sident [Nixon] a demand√© √† l‚Äôagence [la CIA] d‚Äôemp√™cher Allende d‚Äôacc√©der au pouvoir ou de le destituer et a d√©bloqu√© √† cette fin un budget allant jusqu‚Äô√† 10 millions de dollars. ¬Ľ[9].

L'administration Nixon est fondamentalement hostile √† Allende d√®s son √©lection. Cette hostilit√© ressort notamment du memorandum[10] transmis √† Nixon le 5 novembre 1970 par Henry Kissinger, alors Conseiller √† la s√©curit√© nationale. Peter Kornbluh, chercheur au National Security Archive[11], qui a particip√© √† une campagne pour la d√©classification des archives de la CIA, d√©clare √† Lib√©ration : ¬ę si les √Čtats-Unis n'ont pas directement particip√© au complot du 11 septembre 1973, ils ont tout fait pour pr√©parer le coup d'√Čtat contre Allende ¬Ľ. Deux documents d√©classifi√©s de la CIA montrent qu'en 1970, le pr√©sident Nixon souhaitait que Allende soit renvers√©, en √©tranglant l'√©conomie et en d√©clenchant un coup d'√Čtat[12]. Henry Kissinger explique la virulence de Nixon par sa fureur d'avoir √©t√© tenu √† l'√©cart et n'avoir pas eu l'occasion de prendre la moindre d√©cision pour pr√©venir la victoire du candidat socialiste. L'attitude officielle retenue est cependant ¬ę froide mais correcte ¬Ľ, afin d'√©viter une confrontation qui renforcerait Allende[13].

Le gouvernement des √Čtats-Unis est hostile √† l'expropriation de grandes compagnies am√©ricaines du cuivre[14] et √† ce qu‚Äôil consid√®re √™tre l'instauration d'un deuxi√®me r√©gime marxiste dans sa zone d'influence (avec Cuba). Les √Čtats-Unis diminuent l'attribution de cr√©dits mais poursuivent les programmes en cours dont celui de l'arm√©e chilienne (interrompu pendant l'√©lection) et offre par ailleurs des stages aux officiers chiliens.

Selon une retranscription d'√©coutes publi√©e par le National Security Archive, Henry Kissinger, devenu secr√©taire d'√Čtat am√©ricain, dit au pr√©sident Nixon, le 16 septembre 1973, en parlant du coup d‚Äô√Čtat : ¬ę Du temps d'Eisenhower, nous aurions √©t√© des h√©ros. ¬Ľ, puis : ¬ę Nous les avons aid√©s √† cr√©er les conditions au mieux. ¬Ľ[15].

L'instabilit√© encourag√©e par les √Čtats-Unis

D√®s mars 1970, la commission 40 du Conseil national de s√©curit√© am√©ricain avait mis en place un vaste programme en faveur de Frei, pr√©sident en exercice et adversaire d‚ÄôAllende. Selon William Colby, directeur de la CIA de 1973 √† 1976, la CIA aurait eu pour mission de d√©stabiliser le r√©gime chilien afin ¬ę d'alimenter un climat propice au coup d'√Čtat ¬Ľ[16], affirmant que sept millions de dollars avaient √©t√© d√©pens√©s par la centrale dans ce but. Le mouvement de la gr√®ve des camionneurs qui paralyse le pays en octobre 1972 √©tait soutenu financi√®rement par la centrale de renseignement am√©ricaine. R√©agissant aux nationalisations effectu√©es par le gouvernement d'Allende, plusieurs firmes am√©ricaines dont ITT apportent leur concours √† cette strat√©gie[17].

Entre la date de l'√©lection pr√©sidentielle et l'intronisation d'Allende, les √Čtats-Unis cherchent dans la pr√©cipitation un moyen d‚Äôemp√™cher son accession au pouvoir. Attribuant la victoire d'Allende √† la division du centre-droit, elle-m√™me due √† l'impossibilit√© constitutionnelle pour Frei de se repr√©senter imm√©diatement, les √Čtats-Unis r√©fl√©chissent √† diff√©rentes manŇďuvres √† travers une approche officielle (Track one) et une approche officieuse (Track two) qui court-circuite le minist√®re des Affaires √©trang√®res auquel Nixon ne fait plus confiance. Ils cherchent dans un premier temps √† faire d√©signer Alessandri par le Parlement, qui d√©missionnerait imm√©diatement pour que se d√©roulent de nouvelles √©lections auxquelles Frei pourrait cette fois participer, une pr√©sidence interm√©diaire s'√©tant √©coul√©e. La s√©dition au sein de l'arm√©e chilienne est √©galement encourag√©e. Le 22 octobre 1970, le chef d'√Čtat-Major chilien Ren√© Schneider, susceptible de s'opposer √† un coup d'√Čtat, est tu√© lors d'une tentative d'enl√®vement rat√©e par des √©l√©ments s√©ditieux men√©s par le g√©n√©ral Roberto Viaux, en coordination avec le mouvement d‚Äôextr√™me droite Patrie et Libert√©. Kissinger rapporte que cette action, vou√©e √† l'√©chec, avait pourtant √©t√© d√©command√©e et n'avait pas b√©n√©fici√© d'appui am√©ricain. Un autre groupe, constitu√© d'amateurs, avait agi quelques jours auparavant avec l'accord de la CIA mais sans que la Maison blanche n'en soit avertie : il √©chouera au point de n'√™tre jamais en mesure de passer √† l'action[18].

En ce qui concerne le coup d'√Čtat proprement dit du 11 septembre 1973, il n'existe aucun √©l√©ment permettant d'affirmer que les √Čtats-Unis y ont directement particip√©. Si l'administration Nixon fut enchant√©e du coup d'√©tat de 1973, le rapport de la Commission Church (am√©ricaine), en 1976, a conclu que les √Čtats-Unis n'avaient pas eu de r√īle direct dans l'√©v√©nement.

En f√©vrier 2003, Colin Powell, secr√©taire d'√Čtat des √Čtats-Unis, a d√©clar√© : ¬ę En ce qui concerne votre pr√©c√©dent commentaire sur le Chili dans les ann√©es 1970 et ce qui s'est pass√© avec M. Allende, ce n'est pas une partie de l'histoire am√©ricaine dont nous sommes fiers ¬Ľ (¬ę With respect to your earlier comment about Chile in the 1970s and what happened with Mr. Allende, it is not a part of American history that we're proud of. ¬Ľ)[19]

Soutien puis indifférence de l'URSS

D'apr√®s l'ex-agent du KGB, Vasili Mitrokhin, le pr√©sident Allende √©tait en contact r√©gulier avec l'union sovi√©tique par le biais de Svyatoslav Kuznetsov du KGB. La personne qui assurait les rencontres √©tait Miria Contreras Bell, la secr√©taire personnelle et maitresse favorite d'Allende. En octobre 1971, Allende re√ßoit 30.000 dollars sur ordre du politburo, ainsi que deux Ňďuvres d'art qu'il a demand√©. En d√©cembre, le politburo propose un transfert de 60.000 dollars √† Allende pour la corruption des politiques et militaires, Allende devant √™tre pouss√© √† durcir son autorit√©[7].

En juin 1972, le poste d'ambassadeur échoit à Aleksandr Vasilyevitch Basov or celui-ci a des fonctions importantes dans la hiérarchie soviétique et il cherche à écarter Kuznetsov, notamment après avoir découvert des micros américains dans l'ambassade[7].

Durant l'ann√©e 1972, l'Union sovi√©tique abaisse le niveau de ses espoirs dans le r√©gime d'Allende : le pr√©sident chilien et son parti lui apparaissent ¬ę trop faibles ¬Ľ. L'URSS est r√©ticente √† l'id√©e de lui fournir un soutien de grande ampleur : en effet le pays peut √™tre paralys√© par une gr√®ve de camionneurs sans que le gouvernement puisse s'y opposer, la politique √©conomique du gouvernement souffre de mauvaise gestion chronique et l'adh√©sion au socialisme est insuffisamment radicale. Allende voyage √† Moscou en d√©cembre sans obtenir une aide tangible[7].

Au printemps 1973, l'URSS renonce √† effectuer une aide financi√®re de 30 millions de dollars, estimant que cela ne servirait √† rien. Pour le KGB, l'erreur d'Allende est de ne pas vouloir employer la force contre ses adversaires et de ne pas prendre le contr√īle total de l'Etat[7]. Allende de son c√īt√© ne pr√™te pas toute son attention aux informations du KGB de sorte que le 11 septembre, il n'est pas pr√©par√© tandis que les communistes, √©galement inform√©s par le KGB, appellent imm√©diatement les ouvriers au soul√®vement[7].

La r√©alisation du coup d'√Čtat

Le 9 septembre, le passage √† l'acte est fix√© par les chefs de l'arm√©e de terre et de mer pour le 11 septembre 1973.

En septembre 1973, comme chaque ann√©e, l'US Navy et la marine chilienne organisent des manŇďuvres communes. Les troupes d'infanteries de marine passent ainsi la journ√©e du 10 septembre 1973 avec quatre navires de la Navy au large de Valpara√≠so ce qui leur fournit un alibi afin de ne pas attirer l'attention sur les pr√©paratifs du putsch.

De retour à Valparaíso, les troupes d’infanterie de marine coupent les communications. L'amiral loyaliste Monteiro est placé en état d'arrestation. À 3 heures du matin, le 11 septembre, Valparaíso est aux mains des putschistes sans coup férir.

À 6 heures du matin, l'opération militaire s'étend à tout le pays et se réalise sans résistance, à l'exception de Santiago.

Le 11 septembre 1973, √† 9 heures du matin, la Moneda (si√®ge de la pr√©sidence chilienne) est assi√©g√©e par l'arm√©e de terre sous le commandement du g√©n√©ral Pinochet. Salvador Allende est retranch√©, depuis 7 heures du matin, dans le palais pr√©sidentiel, avec 42 de ses gardes fortement arm√©s. Le vice-amiral Patricio Carjaval lui propose alors par t√©l√©phone un sauf-conduit pour quitter le Chili sain et sauf avec sa famille. Mais il refuse, d√©clarant que ¬ę le pr√©sident de la R√©publique √©lu par le peuple ne se rend pas ¬Ľ[20]. Il pourrait s'agir d‚Äôun pi√®ge[21]. Allende fait n√©anmoins √©vacuer sa famille et le personnel.

Peu avant midi, deux avions de chasse de l’armée bombardent la Moneda à coups de roquettes. Les chars suivent peu après. À 14 heures, le palais est envahi mais Salvador Allende est déjà mort. Il s’est suicidé à l'aide d'une arme automatique, un AK-47 qui lui avait été offert par Fidel Castro[22].

La junte et son installation

Plusieurs politiques accueillent dans un premier temps favorablement le coup d'Etat, surestimant le l√©galisme de l'arm√©e : Frei et Aylwin en particulier se r√©jouissent du renversement d'Allende aupr√®s des ambassadeurs √©trangers. Le second annonce le soutien des Chr√©tiens d√©mocrates le 10 mais il est contredit par son parti. D'autres personnalit√©s expriment un certain soulagement mais cette attitude disparait quand on apprend la r√©pression en cours[23],[24].

La junte militaire est dirig√©e lors du coup par un conseil de quatre officiers :

D√®s sa prise de pouvoir, Pinochet fait en sorte d'√™tre seul √† la t√™te du conseil et s'attache aussit√īt √† consolider son pouvoir.

Destruction de la littérature de gauche par les soldats de l'armée chilienne

Le 13 septembre, la junte dissout le congr√®s, suspend la constitution et interdit les partis politiques, y compris ceux qui ont acclam√© le coup d'√Čtat deux jours plus t√īt. Les libert√©s publiques sont supprim√©es, l‚Äô√Čtat d'urgence proclam√©e et le couvre-feu instaur√©. La libert√© de la presse est abolie. La r√©pression est particuli√®rement violente : ¬ę Pendant des jours, on voyait des cadavres joncher les bords des routes ou flotter sur le fleuve Mapocho qui traverse Santiago. ¬Ľ[25]. Pour la junte, il s'agit d'une ¬ę guerre int√©rieure ¬Ľ[26].

Le stade national et le stade Chili sont temporairement transform√©s en d'immenses prisons, o√Ļ les prisonniers sont tortur√©s et parfois ex√©cut√©s sommairement. 130 000 personnes sont arr√™t√©es en trois ans, dont des dizaines de milliers dans les premiers mois. Les ex√©cutions qui suivent le coup d'√Čtat sont alors tr√®s nombreuses. Une note interne √† la junte militaire √©tablit √† 320 le nombre des ex√©cutions ayant eu lieu dans la p√©riode du 11 au 30 septembre. Le d√©partement am√©ricain lui-m√™me intervient pour demander que les exactions cessent mais celles-ci se poursuivent durant la fin de l'ann√©e 1973, puis pendant toute la dur√©e de la dictature.

En faisant du général Pinochet le chef suprême de la nation en 1974, la junte n'envisage pas de rendre à brève échéance le pouvoir aux civils, et ne souhaite pas rétablir la constitution de 1925.

Le Congr√®s dissout, les syndicats interdits, la presse censur√©e, l'arm√©e concentre dor√©navant tous les pouvoirs. Gouvernant √† l'aide de d√©crets, le r√©gime se constitutionnalise en 1980 et reste autoritaire avec un pr√©sident qui nomme les ministres, contr√īle l'appareil judiciaire et commande les arm√©es.

Plusieurs des ministres d'Allende ainsi que le leader communiste Luis Corval√°n sont emprisonn√©s sur l'√ģle Dawson dans le d√©troit de Magellan. Le KGB tentera de faire de ce dernier une figure de culte et pr√©voira un plan d'√©vasion impliquant une op√©ration secr√®te avec sous-marin et h√©licopt√®res. Le plan sera rejet√© et Corvalan √©chang√© plus tard contre le dissident sovi√©tique Vladimir Boukovski[7].

D'apr√®s l'historien Jorge Magasich[27], pour justifier le coup d'√Čtat, quelques jours apr√®s son ex√©cution, le nouveau pouvoir pr√©tend avoir d√©couvert l'existence d'un plan du gouvernement Allende (le ¬ę plan Z ¬Ľ) d'¬ę auto-coup-d'√Čtat ¬Ľ. Ce plan, pr√©vu, d'apr√®s la junte militaire, pour le 19 septembre, aurait consist√© en des assassinats de dirigeants de l'arm√©e et de l'opposition ainsi que de journalistes, suivit de la proclamation de la ¬ę R√©publique populaire d√©mocratique du Chili ¬Ľ[27].

Apr√®s le coup d'√Čtat

Régime militaire d'Augusto Pinochet

Article d√©taill√© : R√©gime militaire d'Augusto Pinochet.

Rapports sur le régime Pinochet

Selon le rapport Rettig de 1991, la dictature aurait fait 2 279 morts et disparus dont 641 morts ¬ę dans des conditions non √©lucid√©es ¬Ľ et 957 ¬ę d√©tenus disparus ¬Ľ. Cette estimation aurait √©t√© port√©e √† 3 197.

Pr√®s de 150 000 personnes ont √©t√© emprisonn√©es pour des motifs politiques, et dix-neuf l'√©taient encore √† la fin de 1993. Selon un rapport remis au pr√©sident Ricardo Lagos dans les ann√©es 2000, pr√®s de 27 255 personnes ont √©t√© tortur√©es.

Il y a eu des centaines de milliers d’exilés politiques[28].

Cit√©s par une d√©p√™che de l'AFP le 11 d√©cembre 2006, voici le profil des victimes dress√© par les rapports de deux commissions officielles, celle de la V√©rit√© et R√©conciliation (1991) et celle sur la prison politique et la torture (2004), √©galement connus sous le nom des pr√©sidents des commissions, respectivement Raul Rettig et Mgr Sergio Valech :

  • total des morts et disparus de la dictature militaire : 2 279 ;
  • 94,5 % √©taient des hommes (2 153) (rapport Rettig) ;
  • 97,76 % √©taient Chiliens (2 228) (rapport Rettig) ;
  • 17,8 % (405) appartenaient au Parti socialiste, 16,9 % (384) au Mouvement de la gauche r√©volutionnaire (MIR, extr√™me gauche) et 15,5 % (353) au Parti communiste. Quelque 46 % d'entre eux n'avaient pas de pass√© militant connu (rapport Valech) ;
  • sur 33 221 personnes arr√™t√©es entre 1973 et 1990, 27 255 ont √©t√© reconnues comme victimes de prison politique et de torture par la Commission sur la prison politique et la torture (rapport Valech) ;
  • 68,7 % d'entre elles (22 824) ont √©t√© arr√™t√©es en 1973 ;
  • 87,5 % (23 856) √©taient des hommes ;
  • 44,2 % (12 060) avaient entre 21 et 30 ans et 25,4 % (6 913) entre 31 et 40 ans.

Le Chili aujourd'hui

Depuis 1990, le Chili est redevenu une d√©mocratie. Mais les Chiliens restent divis√©s dans leur rapport au coup d'√Čtat et au g√©n√©ral Pinochet[29].

Cependant, des personnes accus√©es de crimes restent libres et des corps de disparus enlev√©s par les ¬ę caravanes de la Mort ¬Ľ n'ont pas encore √©t√© retrouv√©s. Ainsi, des femmes de disparus se sont regroup√©es, demandent justice et r√©clament du gouvernement des enqu√™tes approfondies.

Bien qu‚Äôinculp√© de ¬ę g√©nocide, terrorisme et tortures ¬Ľ[30], Augusto Pinochet est mort en d√©cembre 2006 √† l'√Ęge de 91 ans, sans jamais avoir √©t√© jug√© pour les exactions commises sous sa dictature. Il reste l'une des personnalit√©s les plus controvers√©es du Chili. Si la politique √©conomique qu'il a engag√©e serait, selon un sondage, salu√©e par la majorit√© de la population chilienne[31], les violations des droits de l'homme pendant les 17 ann√©es de son r√®gne, et le fait qu'il a renvers√© par la violence un r√©gime d√©mocratique, ont fait de lui un symbole des dictatures d'Am√©rique du Sud.

Notes et références

  1. ‚ÜĎ ¬ę Chili ¬Ľ, sur MEMO, site d'Histoire.
  2. ‚ÜĎ Raymond Aron, in M√©moires, p. 832.
  3. ‚ÜĎ Texte complet de la r√©solution de la Chambre des D√©put√©s du 22 ao√Ľt 1973, sur Wikisource.
  4. ‚ÜĎ Ver√≥nica Valdivia Ortiz de Z√°rate, ¬ę Construction du pouvoir et r√©gime militaire sous Augusto Pinochet ¬Ľ, Vingti√®me Si√®cle. Revue d'histoire, no 105, janvier-mars 2010, p. 94.
  5. ‚ÜĎ Soit 43,85 % pour l'UP et 0,24 % pour l'Uni√≥n Socialista Popular.
  6. ‚ÜĎ (en) ¬ę The Chicago Boys in Chile: Economic Freedom's Awfull Toll ¬Ľ, article de Orlando Letelier, The Nation, 28 ao√Ľt 1976.
  7. ‚ÜĎ a, b, c, d, e, f et g (en) Mitrokhin Archive, volume II : The KGB and the World par l'historien Christopher Andrew et l'ex-agent du KGB, Vasili Mitrokhin ; Extraits publi√©s sans l'article ¬ę How 'weak' Allende was left out in the cold by the KGB ¬Ľ, The Times, 19 septembre 2005.
  8. ‚ÜĎ Henry Kissinger, √Ä la Maison blanche 1968-1973, Fayard, p. 694-695.
  9. ‚ÜĎ John Dinges, Les Ann√©es Condor, comment Pinochet et ses alli√©s ont propag√© le terrorisme sur trois continents, La D√©couverte, 2005, p. 32.
  10. ‚ÜĎ Memorandum du 5 novembre 1970.
  11. ‚ÜĎ Institution de recherche d√©pendant de l'Universit√© George Washington √† Washington DC.
  12. ‚ÜĎ ¬ę Quand Nixon voulait √©trangler le Chili ¬Ľ, Le Monde, 11 d√©cembre 1998. Voir aussi : ¬ę Des archives confirment le r√īle de la CIA dans le renversement de Salvador Allende ¬Ľ, Le Monde, 16 novembre 2000.
  13. ‚ÜĎ Henry Kissinger, √Ä la Maison blanche 1968-1973, op. cit., p. 703.
  14. ‚ÜĎ [PDF] Memorandum of Conversation with Anaconda Copper Executives, 17 ao√Ľt 1971.
  15. ‚ÜĎ (en) ¬ę The Kissinger Telcons ¬Ľ, National Security Archive, retranscription compl√®te de cette √©coute.
  16. ‚ÜĎ William Colby, 30 ans de CIA, 1978.
  17. ‚ÜĎ (en) Peter Kornbluh, ¬ę The Pinochet file ¬Ľ.
  18. ‚ÜĎ Henry Kissinger, √Ä la Maison blanche 1968-1973, op. cit., p. 700.
  19. ‚ÜĎ (en) Secretary of State Colin L. Powell : Interview On Black Entertainment Television's Youth Town Hall - U.S. Department of State, 20 f√©vrier 2003
  20. ‚ÜĎ Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, Pinochet ‚Äď Un dictateur mod√®le, op. cit., p. 25.
  21. ‚ÜĎ Tel est en effet le cas pour les journalistes fran√ßais Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal : ¬ę Nous maintenons l‚Äôoffre de lui faire quitter le pays... mais l‚Äôavion tombera en plein vol ! ¬Ľ (Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, Pinochet ‚Äď Un dictateur mod√®le, op. cit., p. 25.)
  22. ‚ÜĎ Radio-Canada : L'ex-pr√©sident chilien Salvador Allende s'est bien suicid√©, confirme l'autopsie (19 juillet 2011)
  23. ‚ÜĎ (en)The Nixon Administration and the Death of Allende's Chile: A Case of Assisted Suicide Jonathan Haslam Editions Verso, p.222, 2005 ISBN 1-84467-030-9
  24. ‚ÜĎ Voir aussi la description des √©v√®nements dans les M√©moires de Raymond Aron
  25. ‚ÜĎ John Dinges, Les Ann√©es Condor, comment Pinochet et ses alli√©s ont propag√© le terrorisme sur trois continents, La D√©couverte, 2005, p. 57.
  26. ‚ÜĎ Marie-No√ęlle Sarget, Histoire du Chili, L'Harmattan, 1996, p. 235.
  27. ‚ÜĎ a et b Jorge Magasich, ¬ę Ce plan Z qui a √©pouvant√© le Chili ¬Ľ, Le Monde diplomatique, d√©cembre 2009, p. 16-17, en ligne sur monde-diplomatique.fr, consult√© le 24 d√©cembre 2009.
  28. ‚ÜĎ Fanny Jedlicki, ¬ę Les exil√©s chiliens et l‚Äôaffaire Pinochet ‚Äď Retour et transmission de la m√©moire ¬Ľ, in Cahiers de l'Urmis, no 7, juin 2001, article en ligne.
  29. ‚ÜĎ ¬ę La disparition du g√©n√©ral Augusto Pinochet ravive les divisions entre les Chiliens ¬Ľ, Le Monde, 13 d√©cembre 2006.
  30. ‚ÜĎ Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, Pinochet ‚Äď Un dictateur mod√®le, op. cit., p. 185.
  31. ‚ÜĎ Sondage r√©alis√© du 14 au 15 d√©cembre 2006 et paru dans le journal La Tercera selon lequel 63 % des chiliens consid√©raient que les gouvernements du G√©n√©ral Pinochet √©taient les initiateurs du d√©veloppement √©conomique actuel du Pays. Selon le m√™me sondage, 33 % le consid√©rait comme le principal responsable des violations des droits de l'homme durant le r√©gime militaire, 36 % le consid√©rait comme en partie responsable, 28 % le consid√©rait comme vaguement impliqu√© et 3 % le consid√©rait comme totalement innocent.

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

  • Eduardo Castillo, Chili, 11 septembre 1973, la d√©mocratie assassin√©e, Serpent √† plumes, 2003.
  • Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, Pinochet ‚Äď Un dictateur mod√®le, Hachette, 2003.
  • Hector Pavon, 11 septembre... 1973, F√©lin, 2003.

Documentaires

  • La Bataille du Chili, documentaire de Patricio Guzm√°n en trois parties, 1975-1979.
  • Salvador Allende[1], documentaire de Patricio Guzm√°n, 2004.
  • H√©ros fragiles, documentaire d'Emilio Pacull (beau-fils de Augusto Olivares, directeur de la t√©l√©vision nationale lors du coup de 1973), 2007.
  • Coup d'√Čtat √† Santiago - Les derniers jours de Salvador Allende, film documentaire de Michael Trabitzsch, 2007.

Liens externes


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