Ciceron

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Ciceron

Cicéron

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Cicéron
Marcus Tullius Cicero
Marcus Tullius Cicero
Naissance 03 juillet 106 av. J.-C.
Arpinum
DécÚs 07 décembre 43 av. J.-C.
Formia
Pays RĂ©publique romaine
Titre Consul (63 av. J.-C.)
Distinctions Pater Patriae
Autres fonctions Questeur
Édile
Préteur
Consul
Enfant de Marcus tullius Cicero
et de
Helvia
Conjoint Terentia (-79 Ă  -46 )
Publia (-46 Ă  -45)
Enfants Tullia
Marcus

CicĂ©ron (en latin Marcus Tullius Cicero) est nĂ© le 3 janvier 106 av. J.-C., Ă  Arpinum en Italie et mort le 7 dĂ©cembre 43 av. J.-C. Ă  Formia. Ce fut un homme d’État romain et un auteur latin.

Orateur remarquable, il publia une abondante production considĂ©rĂ©e comme un modĂšle de l’expression latine classique, et dont la plus grande partie nous est parvenue. S’il s’enorgueillit d’avoir sauvĂ© la RĂ©publique romaine de Catilina, sa vie politique fut diversement apprĂ©ciĂ©e et commentĂ©e : intellectuel Ă©garĂ© au milieu d’une foire d’empoigne, parvenu italien montĂ© Ă  Rome, opportuniste versatile, « instrument passif de la monarchie Â» rampante de PompĂ©e puis CĂ©sar selon Theodor Mommsen et JĂ©rĂŽme Carcopino mais aussi, pour Pierre Grimal, l’intermĂ©diaire qui nous transmit une partie de la philosophie grecque.

Sommaire

Biographie

Les années de formation

Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, datée vers 1464

Il naĂźt en 106 av. J.-C. dans le municipe d’Arpinum (Ă  110 km au sud-est de Rome), d’une famille d'origine plĂ©bĂ©ienne Ă©levĂ©e au rang Ă©questre. Son cognomen, Cicero, peut ĂȘtre traduit par « pois chiche, verrue Â». Ce cognomen lui viendrait d’un de ses ancĂȘtres dont le bout du nez aurait eu la forme du pois chiche ou qui aurait Ă©tĂ© marchand de pois chiche (en gĂ©nĂ©ral l'origine des cognomina est difficile Ă  Ă©tablir.)

CicĂ©ron est envoyĂ© Ă  Rome pour Ă©tudier le droit ; il a notamment pour professeurs les plus cĂ©lĂšbres jurisconsultes de l’époque, les ScĂŠvola. Ces Ă©tudes de droit s’accompagnent d’une solide formation philosophique, auprĂšs de l’acadĂ©micien Philon de Larissa (Ă  une Ă©poque oĂč la Nouvelle AcadĂ©mie Ă©tait encore marquĂ©e par le scepticisme et le probabilisme de CarnĂ©ade) et auprĂšs du stoĂŻcien Diodote[1]. Comme tous les jeunes citoyens romains, CicĂ©ron fait son service militaire Ă  17 ans : il se trouve sous les ordres de Pompeius Strabo, pĂšre du Grand PompĂ©e, pendant la guerre sociale ; c’est vraisemblablement Ă  cette Ă©poque qu’il fait la connaissance de PompĂ©e. DĂ©mobilisĂ© Ă  la fin du conflit en 81 av. J.-C., il revient Ă  ses Ă©tudes de droit.

CicĂ©ron fait un dĂ©but remarquĂ© comme avocat en 81 av. J.-C. avec le Pro Quinctio (problĂšme de succession). En 79 av. J.-C., il prononce le Pro Roscio Amerino ; il s’attaque Ă  un affranchi du Dictateur romain Sylla, se sentant soutenu par la nobilitas. Il gagne le procĂšs mais juge plus prudent de s'Ă©loigner quelque temps de Rome. C'est pourquoi il part parfaire sa formation en GrĂšce, de 79 Ă  77 av. J.-C. : il y suit notamment l’enseignement d’Antiochos d'Ascalon (acadĂ©micien Ă©clectique, successeur de Philon de Larissa, marquĂ© Ă©galement par les doctrines aristotĂ©licienne et stoĂŻcienne), de ZĂ©non et de PhĂšdre (Ă©picuriens) Ă  AthĂšnes, du savant stoĂŻcien Posidonius d'ApamĂ©e (Poseidonios) en 78-77 av. J.-C. et du rhĂ©teur Molon Ă  Rhodes[1]. C’est Ă©galement Ă  AthĂšnes qu’il se lie d’amitiĂ© avec Atticus, qui restera un de ses principaux correspondants Ă©pistolaires. À la fin de cette pĂ©riode de formation, tant oratoire qu’intellectuelle et philosophique, CicĂ©ron revient Ă  Rome, oĂč il Ă©pouse Terentia, qui lui donne une fille, Tullia, et un fils, Marcus peu avant son consulat[2].

Les débuts en politique

CicĂ©ron se lance dans la carriĂšre politique : en 75 av.J.-C. il entame naturellement le cursus honorum par la questure, en devenant questeur Ă  LilybĂ©e en Sicile occidentale. Il acquiert sa cĂ©lĂ©britĂ© en aoĂ»t 70 av.J.-C. en dĂ©fendant les Siciliens dans leur procĂšs contre Verres, ancien gouverneur de Sicile qui est impliquĂ© dans des affaires de corruption, et qui a mis en place un systĂšme de pillage d’Ɠuvres d’art : l’accusation portĂ©e par CicĂ©ron est si vigoureuse que VerrĂšs, qui va pourtant ĂȘtre dĂ©fendu par le plus grand orateur de l’époque (le cĂ©lĂšbre Hortensius), s’exile Ă  Marseille immĂ©diatement aprĂšs le premier discours (l'actio prima) ; CicĂ©ron fait malgrĂ© tout publier l’ensemble des discours qu’il a prĂ©vus (les Verrines), afin d’établir sa rĂ©putation d’avocat engagĂ© contre la corruption.

AprĂšs cet Ă©vĂ©nement qui marque vĂ©ritablement son entrĂ©e dans la vie judiciaire et politique, CicĂ©ron suit les Ă©tapes du cursus honorum en devenant Ă©dile en 69 av.J.-C., puis prĂ©teur en 66 av.J.-C. : il dĂ©fend cette annĂ©e-lĂ  le projet de loi du tribun de la plĂšbe Manilius, qui propose de nommer PompĂ©e commandant en chef des opĂ©rations d’Orient, contre Mithridate VI ; son discours De lege Manilia marque ainsi une prise de distance par rapport au parti conservateur des optimates, qui sont opposĂ©s Ă  ce projet. DĂšs cette Ă©poque, CicĂ©ron songe Ă  incarner une troisiĂšme voie en politique, celle des «hommes de bien» (viri boni), entre le conservatisme des optimates et le «rĂ©formisme» de plus en plus radical des populares ; pourtant, de 66 av.J.-C. Ă  63 av.J.-C., l’émergence de personnalitĂ©s comme CĂ©sar ou Catilina dans le camp des populares, qui prĂŽnent des rĂ©formes radicales, conduit CicĂ©ron Ă  se rapprocher des optimates.

La glorieuse année 63 av. J.-C.

DĂ©sormais proche du parti conservateur, CicĂ©ron est Ă©lu consul contre Catilina pour l'annĂ©e 63 av. J.-C. grĂące aux conseils[3]de son frĂšre Quintus Tullius Cicero - il est le premier consul homo novus depuis plus de trente ans (Ă©lu n’ayant pas de consul parmi ses ancĂȘtres), ce qui dĂ©plaĂźt Ă  certains : Les nobles [
] estimaient que le consulat serait souillĂ© si un homme nouveau, quelque illustre qu’il fĂ»t, rĂ©ussissait Ă  l’obtenir (Salluste, Conjuration de Catilina, XXIII)

Durant son consulat, il s'oppose au projet révolutionnaire du tribun Rullus pour la constitution d'une commission de dix membres aux pouvoirs étendus, et le lotissement massif de l'ager publicus. Cicéron gagne la neutralité de son collÚgue le consul Antonius Hybrida, ami de Catilina et favorable au projet, en lui cédant la charge de proconsul de Macédoine qu'il doit occuper l'année suivante[4]. Son discours De lege agraria contra Rullum obtient le rejet de cette proposition.

Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919)
« Ils quittĂšrent tous le banc sur lequel il Ă©tait assis Â»
(Plutarque, Cicéron, XVI)

Catilina, ayant de nouveau Ă©chouĂ© aux Ă©lections consulaires en octobre 63 av. J.-C., prĂ©pare un coup d'Ă©tat, dont CicĂ©ron est informĂ© par des fuites[5]. Le 3 dĂ©cembre, il apostrophe violemment Catilina en pleine session du SĂ©nat : on cite souvent la premiĂšre phrase de l’exorde de la premiĂšre Catilinaire: Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? (Jusqu'Ă  quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?), et c’est dans ce mĂȘme passage - mĂȘme si ce n’est pas le seul endroit dans l'Ɠuvre de CicĂ©ron - que l’on trouve l’expression proverbiale O tempora! O mores! (Quelle Ă©poque ! Quelles mƓurs !). DĂ©couvert, Catilina quitte Rome, pour fomenter une insurrection en Étrurie, confiant Ă  ses complices l'exĂ©cution du coup d'Ă©tat Ă  Rome. Le lendemain, CicĂ©ron informe et rassure la foule romaine en prononçant son deuxiĂšme Catilinaire, et promet l’amnistie aux factieux qui abandonneront leurs projets criminels. Puis il parvient Ă  faire voter par le SĂ©nat romain un senatus consultum ultimum (procĂ©dure exceptionnelle votĂ©e lors de crises graves, et qui donne notamment Ă  son(ses) bĂ©nĂ©ficiaire(s) le droit de lever une armĂ©e, de faire la guerre, de contenir par tous les moyens alliĂ©s et concitoyens, d'avoir au dedans et au dehors l'autoritĂ© suprĂȘme, militaire et civile (Salluste, De Conjuratione Catilinae, XXIX, 3) ).

Mais un scandale politique vient soudain compliquer la crise : le consul dĂ©signĂ© pour 62 av. J.-C., Lucius Licinius Murena est accusĂ© par son concurrent malheureux Sulpicius d’avoir achetĂ© les Ă©lecteurs, et l’accusation est soutenue par Caton. Pour CicĂ©ron, il est hors de question dans un tel contexte d’annuler l’élection et d’en organiser de nouvelles. Il assure donc la dĂ©fense de Murena (pro Murena) et le fait relaxer, malgrĂ© une probable culpabilitĂ©, en ironisant sur la rigueur stoĂŻcienne qui mĂšne Caton sur des positions disproportionnĂ©es et malvenues : Car si Toutes les fautes sont Ă©gales, tout dĂ©lit est un crime; Ă©trangler son pĂšre n'est pas plus coupable que de tuer un poulet sans nĂ©cessitĂ© (pro Murena, XXIX).

Dans l’intervalle, les conjurĂ©s restĂ©s Ă  Rome s’organisent, et recrutent des complicitĂ©s. Par hasard, ils contactent des dĂ©lĂ©guĂ©s Allobroges, promettant de faire droit Ă  leurs plaintes fiscales s’ils suscitent une rĂ©volte en Gaule narbonnaise. Les dĂ©lĂ©guĂ©s, mĂ©fiants, avertissent les sĂ©nateurs. CicĂ©ron leur suggĂšre d’exiger des conjurĂ©s des engagements Ă©crits, qu’ils obtiennent. Ayant rĂ©cupĂ©rĂ© ces preuves matĂ©rielles indiscutables, CicĂ©ron confond publiquement cinq conjurĂ©s (troisiĂšme Catilinaire, du 3 dĂ©cembre), dont l’ancien consul et prĂ©teur Publius Cornelius Lentulus Sura. AprĂšs dĂ©bat au SĂ©nat (quatriĂšme Catilinaire), il les fait exĂ©cuter sans jugement public, approuvĂ© par Caton mais contre l’avis de Jules CĂ©sar, qui a proposĂ© la prison Ă  vie. Catilina est tuĂ© peu aprĂšs avec ses partisans dans une vaine bataille Ă  Pistoia.

DĂšs lors, CicĂ©ron s’efforce de se prĂ©senter comme le sauveur de la patrie (il fut d’ailleurs qualifiĂ© de Pater patriae, «PĂšre de la patrie», par Caton) et non sans vanitĂ© fait en sorte que personne n’oublie cette glorieuse annĂ©e 63[6].

Article connexe : Conjuration de Catilina.

Sa fortune

CicĂ©ron est devenu membre du SĂ©nat romain, sommet de la hiĂ©rarchie sociale, milieu aristocratique et fortunĂ©. Il est intĂ©ressant de connaĂźtre sa richesse[7], essentiellement basĂ©e sur un patrimoine foncier comme pour tout sĂ©nateur. CicĂ©ron possĂšde Ă  Rome mĂȘme quatre immeubles, et une somptueuse domus sur le Palatin, vieux quartier patricien, qu’il a achetĂ©e en 62 av. J.-C. Ă  Crassus pour 3,5 millions de sesterces. S’y ajoutent dans la campagne italienne dix exploitations agricoles (villae rusticae), sources de revenus, plus six deversoria, petits pied-Ă -terre. AprĂšs son achat de 62, il plaisante avec son ami Sestius sur sa situation financiĂšre :

« Apprenez que je suis maintenant si chargĂ© de dettes que j’aurais envie d’entrer dans une conjuration, si l’on consentait Ă  m’y recevoir (Ad Fam, V, 6) Â»

Quoique sa fortune soit trĂšs loin des richissimes Lucullus ou Crassus, CicĂ©ron peut et veut vivre luxueusement. Dans sa villa de Tusculum, il fait amĂ©nager un gymnase et d'agrĂ©ables promenades sur deux terrasses, qu’il nomme AcadĂ©mie et LycĂ©e, Ă©vocations de Platon et d’Aristote[8]. Il dĂ©core sa villa d’Arpinum par une grotte artificielle, son AmalthĂ©um, Ă©voquant AmalthĂ©e qui allaita Jupiter enfant.

Son activitĂ© d’avocat est la seule activitĂ© honorable pour un sĂ©nateur, interdit de pratique commerciale ou financiĂšre. Cela ne l’empĂȘche pas de frĂ©quenter les milieux d’affaires, plaçant ses surplus de trĂ©sorerie ou empruntant chez son ami le banquier M. Pomponius Atticus. Il investit parfois par l’intermĂ©diaire de ses banquiers, plaçant par exemple 2,2 millions de sesterces dans une sociĂ©tĂ© de publicains. Parmi ces relations intĂ©ressĂ©es, CicĂ©ron nous parle aussi de Vestorius « spĂ©cialiste du prĂȘt, qui n’a de culture qu’arithmĂ©tique, et dont la frĂ©quentation pour cette raison ne lui est pas toujours agrĂ©able.  Â» et de Cluvius, financier qui lui lĂ©guera en 45 av. J.-C. une partie de ses propriĂ©tĂ©s, dont des boutiques Ă  PompĂ©i, en fort mauvais Ă©tat, mais CicĂ©ron est un investisseur philosophe :

« â€Š deux de mes boutiques sont tombĂ©es; les autres menacent ruine, Ă  tel point que, non seulement les locataires ne veulent plus y demeurer, mais que les rats eux-mĂȘmes les ont abandonnĂ©es. D’autres appelleraient cela un malheur, je ne le qualifie mĂȘme pas de souci, ĂŽ Socrate et vous philosophes socratiques, je ne vous remercierai jamais assez ! 
 En suivant l'idĂ©e que Vestorius m'a suggĂ©rĂ©e pour les rebĂątir, je pourrai tirer par la suite de l'avantage de cette perte momentanĂ©e (ad Atticum, XIV, 9) Â»

Vicissitudes dans une République à la dérive

AprĂšs le coup d’éclat de l’affaire Catilina, la carriĂšre politique de CicĂ©ron se poursuit en demi-teinte, en retrait d’une vie politique dominĂ©e par les ambitieux et les dĂ©magogues. AprĂšs la formation en -60 d’une association secrĂšte entre PompĂ©e, CĂ©sar et Crassus (le premier triumvirat), CĂ©sar, consul en -59, propose d’associer CicĂ©ron comme commissaire chargĂ© de l'attribution aux vĂ©tĂ©rans de terres en Campanie, ce que ce dernier croit bon de refuser[9].

En mars -58, ses ennemis politiques, menĂ©s par le consul Pison et le tribun de la plĂšbe Clodius Pulcher qui lui voue une haine tenace depuis qu’il l’a confondu en -62 dans l’affaire du culte de Bona Dea, le font exiler sous prĂ©texte de procĂ©dĂ©s illĂ©gaux contre les partisans de Catilina, exĂ©cutĂ©s sans avoir pu faire appel. DĂ©signĂ© liquidateur de ses biens, Clodius fait dĂ©truire sa maison sur le Palatin, et consacrer Ă  la place un temple Ă  la LibertĂ©. Quant Ă  CicĂ©ron, il dĂ©prime dans cette retraite forcĂ©e Ă  Dyrrachium[10].

Soutenu par le nouveau tribun de la plĂšbe Titus Annius Milon, CicĂ©ron peut revenir triomphalement Ă  Rome un an et demi plus tard en -56. Il reprend aussitĂŽt l’activitĂ© judiciaire et dĂ©fend avec succĂšs Publius Sestius (Pro Sestio), puis Caelius (pro Caelio), impliquĂ©s dans les Ă©meutes qui opposent dĂ©sormais les bandes armĂ©es de Milon Ă  celles de Clodius. Par son discours de retour au SĂ©nat (Post Reditum in Senatu), il obtient que l’État l’indemnise de 2 millions de sesterces pour la destruction de sa maison. ObstinĂ©, CicĂ©ron veut la reconstruire[11], mais rĂ©cupĂ©rer son terrain est problĂ©matique, il lui faudra dĂ©truire un temple consacrĂ©. CicĂ©ron parvient Ă  faire casser la consĂ©cration par les pontifes pour vice de forme (discours Pro domo sua), mais Clodius, Ă©lu Ă©dile, l’accuse de sacrilĂšge devant l'assemblĂ©e des comices, ses bandes harcĂšlent les ouvriers qui ont commencĂ© les travaux, incendient la maison du frĂšre de CicĂ©ron, attaquent celle de Milon. PompĂ©e doit intervenir pour ramener l’ordre et permettre la reconstruction de la maison de CicĂ©ron.

En contrepartie de cette protection d’un des triumvirs, CicĂ©ron prononce au SĂ©nat le de Provinciis Consularibus obtenant la prolongation du pouvoir proconsulaire de CĂ©sar sur la Gaule, qui lui permet de poursuivre la Guerre des Gaules.

Pompée, auquel se rallie Cicéron

Les luttes politiques dĂ©gĂ©nĂšrent en affrontements violents entre groupes partisans des populares et des optimates, empĂȘchant la tenue normale des Ă©lections. Clodius est tuĂ© dĂ©but -52 dans une de ces rencontres ; CicĂ©ron prend naturellement la dĂ©fense de son meurtrier Milon. Mais la tension est telle lors du procĂšs que CicĂ©ron, apeurĂ©, ne peut plaider efficacement et perd la cause[12]. Milon anticipe une probable condamnation en s'exilant Ă  Marseille. CicĂ©ron publiera nĂ©anmoins la dĂ©fense prĂ©vue dans son fameux Pro Milone.

Reconnaissance du parti aristocratique ? DĂ©sir de l'Ă©carter de Rome ? CicĂ©ron obtient pour -51 un mandat de proconsul en Cilicie, petite province romaine d’Asie mineure qu’il gouverne sans enthousiasme[13], mais avec intĂ©gritĂ© selon Plutarque[14].

La tourmente de la guerre civile

A son retour en 50 av. J.-C., une crise politique aiguë oppose César à Pompée et aux conservateurs du Sénat. Cicéron prend le parti de Pompée, tout en essayant d'élaborer un compromis acceptable par César, sans succÚs[15].

Lorsque ce dernier envahit l’Italie en 49 av. J.-C., CicĂ©ron fuit Rome comme la plupart des sĂ©nateurs, et se rĂ©fugie dans une de ses maisons de campagnes. Sa correspondance avec Atticus exprime son dĂ©sarroi et ses hĂ©sitations sur la conduite Ă  tenir. Il considĂšre la guerre civile qui commence comme une calamitĂ©, quel qu’en sera le vainqueur. CĂ©sar, qui souhaite regrouper les neutres et les modĂ©rĂ©s, lui Ă©crit puis lui rend visite, et lui propose de regagner Rome comme mĂ©diateur. CicĂ©ron refuse et se dĂ©clare du parti de PompĂ©e. CĂ©sar le laisse rĂ©flĂ©chir, mais CicĂ©ron finit par rejoindre PompĂ©e en Épire[16].

Selon Plutarque, CicĂ©ron, mal accueilli par Caton qui lui dit qu’il aurait Ă©tĂ© plus utile pour la RĂ©publique qu’il reste en Italie, se comporta en poids mort et ne prit part Ă  aucune action militaire menĂ©e par les pompĂ©iens[17] ; aprĂšs la victoire de CĂ©sar Ă  Pharsale en 48 av. J.-C., il abandonne le parti pompĂ©ien et regagne Rome, oĂč il est bien accueilli par CĂ©sar. Il en profite pour obtenir de CĂ©sar la grĂące de plusieurs de ses amis (discours Pro Marcello, Pro Q. Ligario, Pro Rege Deiotarus). Dans une lettre Ă  Varron du 20 avril 46 av. J.-C., il donne ainsi sa vision de son rĂŽle sous la dictature de CĂ©sar :

« Je vous conseille de faire ce que je me propose de faire moi-mĂȘme - Ă©viter d’ĂȘtre vu, mĂȘme si nous ne pouvons Ă©viter que l’on en parle
 Si nos voix ne sont plus entendues au SĂ©nat et dans le Forum, que nous suivions l’exemple des sages anciens et servions notre pays au travers de nos Ă©crits, en se concentrant sur les questions d’éthique et de loi constitutionnelle. (Ad Fam., IX, 2) Â»

CicĂ©ron met ce conseil en pratique, rĂ©side le plus souvent dans sa rĂ©sidence de Tusculum et se consacre Ă  ses Ă©crits, Ă  la traduction des philosophes grecs, voire Ă  la rĂ©daction de poĂ©sies[18]. Sa vie privĂ©e est nĂ©anmoins perturbĂ©e : il divorce de Terentia en -46, et Ă©pouse peu aprĂšs la jeune Publilia. En fĂ©vrier 45 av. J.-C., sa fille Tullia meurt, lui causant une peine profonde exprimĂ©e dans son de Consolatione. Il divorce de Publilia aprĂšs ce dĂ©cĂšs, car elle s'Ă©tait rĂ©jouie du dĂ©cĂšs de Tullia[19].

Ses relations avec CĂ©sar sont devenues assez distantes. Si CĂ©sar n’est pas le modĂšle de dirigeant Ă©clairĂ© que CicĂ©ron thĂ©orisait dans son De Republica, il n’est pas non plus le tyran sanguinaire qu’on avait craint, et de toute façon, il est dĂ©sormais maĂźtre absolu de Rome, donc CicĂ©ron s’en accommode. Il rĂ©dige un panĂ©gyrique de Caton, qu’il qualifie de « dernier rĂ©publicain Â», petite manifestation d’indĂ©pendance d’esprit Ă  laquelle CĂ©sar rĂ©pond en publiant un Anticaton, recueil de ce que l’on peut reprocher Ă  Caton. CicĂ©ron conclut ce duel rĂ©dactionnel en complimentant « d’égal Ă  Ă©gal Â» CĂ©sar pour la qualitĂ© littĂ©raire de son Ă©crit[20].

En dĂ©cembre 45 av. J.-C.[21], CĂ©sar et sa suite s’invitent Ă  dĂźner dans la villa de CicĂ©ron Ă  Pouzzoles. Au grand soulagement de CicĂ©ron, CĂ©sar ne cherchait qu'une soirĂ©e de dĂ©tente, la conversation fut agrĂ©able et cultivĂ©e, n’abordant que des sujets littĂ©raires :

« Services magnifiques et somptueux. Propos de bon goĂ»t et d’un sel exquis. Enfin, si vous voulez tout savoir, la plus aimable humeur du monde. [ ] L’hĂŽte que je recevais n’est pourtant pas de ces gens Ă  qui l’on dit : au revoir cher ami, et ne m’oubliez pas Ă  votre retour. C’est assez d’une fois. Pas un mot d’affaires sĂ©rieuses. Conversation toute littĂ©raire. [ ]. Telle a Ă©tĂ© cette journĂ©e d’hospitalitĂ© ou d’auberge si vous l’aimez mieux, cette journĂ©e qui m’effrayait tant, vous le savez, et qui n’a rien eu de fĂącheux  Â»

— CicĂ©ron, Ad Atticum, XIII, 52.

3 mois plus tard, CicĂ©ron est surpris par l’assassinat de CĂ©sar, aux Ides de Mars, le 15/03/44 av. J.-C., car les conjurĂ©s l'avaient laissĂ© hors de la confidence en raison de son anxiĂ©tĂ© excessive[22]. Dans le flottement politique qui suit, CicĂ©ron tente de se rallier le SĂ©nat romain, et fait approuver une amnistie gĂ©nĂ©rale qui dĂ©sarme les tensions[23] tandis que Marc Antoine, consul et exĂ©cuteur testamentaire de CĂ©sar, reprend le pouvoir un instant vacillant. Mais les deux hommes ne parvinrent pas Ă  s’accorder.

Lorsque le jeune Octave, hĂ©ritier de CĂ©sar, arrive en Italie, en avril, CicĂ©ron songe Ă  l’utiliser contre Marc-Antoine, sans succĂšs. En septembre il commence Ă  attaquer Marc-Antoine dans une sĂ©rie de discours de plus en plus violents, les Philippiques[24]. CicĂ©ron dĂ©crit ainsi sa position dans une lettre Ă  Cassius, l’un des assassins de CĂ©sar, le mĂȘme mois :

Je suis content que vous aimiez ma proposition au SĂ©nat et le discours qui l’accompagne
 Antoine est un fou, corrompu et bien pire que CĂ©sar – que vous avez dĂ©clarĂ© l’homme le plus abject quand vous l’avez tuĂ©. Antoine veut commencer un bain de sang
 (Ad Fam., XII, 2)

Mais la situation politique n’est plus celle qui prĂ©valait en 63 av. J.-C., CicĂ©ron ne peut reproduire avec ses Philippiques l’effet de ses Catilinaires. Le SĂ©nat, dĂ©cimĂ© par la guerre civile et reconstituĂ© par CĂ©sar de nombreux nouveaux venus, est indĂ©cis et se refuse Ă  dĂ©clarer Marc Antoine ennemi public. L’annĂ©e suivante, aprĂšs un bref affrontement Ă  ModĂšne, Octave et Marc-Antoine se rĂ©concilient et constituent avec LĂ©pide le Second triumvirat, qui reçoit les pleins pouvoirs.

Les trois hommes ne tardent pas Ă  s’accorder Ă  l’encontre de leurs ennemis personnels. MalgrĂ© l’attachement d’Octave Ă  son ancien alliĂ©, il laisse Marc-Antoine proscrire CicĂ©ron. Celui-ci est assassinĂ© le 7 dĂ©cembre 43 av. J.-C. ; sa tĂȘte et ses mains sont exposĂ©es sur les Rostres, au forum sur ordre de Marc-Antoine. Son frĂšre Quintus et son neveu sont exĂ©cutĂ©s peu aprĂšs dans leur ville natale d'Arpinum. Seul son fils Ă©chappe Ă  cette rĂ©pression.

La mort de Cicéron

Le culte de la mort "honorable" et hĂ©roĂŻque Ă©tait trĂšs fort dans la Rome antique et tout homme savait qu'il serait aussi jugĂ© sur son attitude, ses poses ou ses propos lors des derniers moments de sa vie. En fonction de leurs intĂ©rĂȘts politiques ou de leur admiration envers CicĂ©ron, ses biographes ont parfois considĂ©rĂ© sa mort comme exemple de lĂąchetĂ© (CicĂ©ron a Ă©tĂ© assassinĂ© alors qu'il Ă©tait en fuite) ou plus souvent, au contraire, comme un modĂšle d'hĂ©roĂŻsme stoĂŻque (il tend son cou Ă  son bourreau qui ne peut supporter son regard).

La version de l'événement que donne Plutarque combine habilement ces deux visions:

« Ă€ ce moment, survinrent les meurtriers; c'Ă©taient le centurion Herennius et le tribun militaire Popilius que CicĂ©ron avait autrefois dĂ©fendu dans une accusation de parricide. [
] Le tribun, prenant quelques hommes avec lui, se prĂ©cipita [
] CicĂ©ron l'entendit arriver et ordonna Ă  ses serviteurs de dĂ©poser lĂ  sa litiĂšre. Lui-mĂȘme portant, d'un geste qui lui Ă©tait familier, la main gauche Ă  son menton, regarda fixement ses meurtriers. Il Ă©tait couvert de poussiĂšre, avait les cheveux en dĂ©sordre et le visage contractĂ© par l'angoisse. [
] Il tendit le cou Ă  l'assassin hors de la litiĂšre. Il Ă©tait ĂągĂ© de soixante-quatre ans. Suivant l'ordre d'Antoine, on lui coupa la tĂȘte et les mains, ces mains avec lesquelles il avait Ă©crit les Philippiques. AprĂšs sa mort, son fils, Marcus Tullius deuxiĂšme du nom, n'eut qu'une vie assez effacĂ©e. Ami de Brutus, le fils de CicĂ©ron sera Ă  maintes reprises officier, mais cependant resta presque inconnu dans la sphĂšre politique, contrairement Ă  son pĂšre.(Plutarque, Vie de CicĂ©ron, 48, 1; 3-4) Â»

La philosophie de Cicéron

Extrait de Histoire de la littérature romaine, Albert, Paul (1827 - 1880)[25] - ouvrage accessible sur le site Gallica

La philosophie à Rome avant Cicéron

Octave jeune. CicĂ©ron, son aĂźnĂ© de plus de 40 ans ne put l’influencer

CicĂ©ron est le premier des auteurs romains qui ait composĂ© dans la langue nationale des ouvrages de philosophie. Il en est fier, mais il semble en mĂȘme temps s’excuser d’avoir consacrĂ© Ă  de telles occupations une partie de ses loisirs. Car parmi ses contemporains, les uns ne pouvaient admettre en aucune façon qu’on s’adonnĂąt Ă  la philosophie ; d’autres voulaient qu’on ne le fĂźt qu’avec une certaine mesure, et sans y consacrer trop de temps et d’étude. D’autres enfin, mĂ©prisant les lettres latines, prĂ©fĂ©raient lire les ouvrages des Grecs sur ces matiĂšres.

« Aussi jusqu’à nos jours la philosophie a Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©e, et n’a reçu des lettres latines aucune illustration. Â»

Quant Ă  lui, il est convaincu que si les Romains avaient voulu s’adonner Ă  la philosophie, ils y auraient rĂ©ussi aussi bien que les Grecs : n’ont-ils pas rivalisĂ© heureusement avec ceux-ci dans la poĂ©sie et dans l’éloquence ? Le goĂ»t des spĂ©culations philosophiques, ou, pour mieux dire, l’amour de la philosophie pour elle-mĂȘme Ă©tait absolument Ă©tranger aux Romains. Pourtant c’étaient avant tout des hommes d’action et des esprits positifs. Ils n’eurent l’idĂ©e de cette science que le jour oĂč des Grecs leur en parlĂšrent. Quand ils en connurent le but, quand ils virent ces Ă©trangers, dont toute la vie se consumait dans une Ă©tude qui n’avait pas empĂȘchĂ© la ruine de leur patrie, et ne leur rapportait rien Ă  eux-mĂȘmes qu’un maigre salaire payĂ© Ă  des oisifs par d’autres oisifs, ils mĂ©prisĂšrent ou craignirent peut-ĂȘtre ce qu’on leur fit connaĂźtre, et ceux qui le leur firent connaĂźtre. Le SĂ©nat romain, qui reprĂ©sente fidĂšlement alors l’opinion publique, chasse de Rome, en 593 (161 av. J.-C.), les trois philosophes dĂ©putĂ©s par AthĂšnes, CarnĂ©ade, DiogĂšne et CritolaĂŒs.

Les sĂ©nateurs ne voulaient pas que le peuple et la jeunesse s’adonnassent Ă  des Ă©tudes qui absorbent toute l’activitĂ© intellectuelle, font aimer et rechercher le loisir, et produisent une certaine indiffĂ©rence pour les choses de la vie rĂ©elle ; mais ils comprirent bientĂŽt aussi qu’il Ă©tait interdit Ă  un homme vraiment digne de ce nom, de rester absolument Ă©tranger Ă  une science si importante. Ils votaient donc au SĂ©nat avec Caton l'Ancien le renvoi des philosophes grecs ; mais, rentrĂ©s chez eux, ils se mettaient Ă  lire Aristote, Platon, Épicure, ZĂ©non. Ils interdisaient aux philosophes grecs l’enseignement public de la philosophie ; mais ils les appelaient chez eux, se faisaient instruire par eux, les emmenaient avec eux dans leurs expĂ©ditions. Caton lui-mĂȘme, cet implacable ennemi des Grecs, Ă©tudiait leur langue et leur philosophie. Quant Ă  des hommes comme Scipion l'Africain, LĂ©lius, Furius, des jurisconsultes comme Q. Elius TubĂ©ron et Mucius ScĂ©vola, ils s’avouaient hautement les disciples des stoĂŻciens PanĂ©tius et DiogĂšne de Babylone.

Ce fut le stoĂŻcisme qui pĂ©nĂ©tra d’abord Ă  Rome, et qui Ă  toutes les Ă©poques exerça sur les Romains la plus profonde influence. Mais les autres doctrines ne tardĂšrent pas Ă  s’introduire aussi Ă  Rome, et y eurent des disciples. AprĂšs la prise d’AthĂšnes par Sylla (- 87 av. J.-C.), les Ă©crits d’Aristote furent apportĂ©s Ă  Rome ; Lucullus rĂ©unit une vaste bibliothĂšque, oĂč Ă©taient dĂ©posĂ©s les monuments de la philosophie grecque. En mĂȘme temps, les Romains virent arriver dans leur ville les reprĂ©sentants des principales Ă©coles de la GrĂšce. Il ne fut plus permis Ă  un Romain lettrĂ© d’ignorer une science que tant de maĂźtres et d’ouvrages mettaient Ă  la portĂ©e de tous. Aussi voyons-nous que parmi les contemporains de CicĂ©ron, pas un seul ne resta Ă©tranger aux Ă©tudes philosophiques. Chacun d’eux s’attacha, suivant les tendances de son caractĂšre, Ă  telle ou telle secte ; Lucullus Ă  la nouvelle AcadĂ©mie, ainsi que Marcus Junius Brutus et Varron. LucrĂšce, Atticus, Cassius, VellĂ©ius Torquatus, furent Ă©picuriens. Les jurisconsultes Q. Mucius ScĂ©vola, Servius Sulpicius Bufus, TubĂ©ron, Caton, furent stoĂŻciens. Il y eut mĂȘme une sorte de pythagoricien, Nigidius Figulus, et un pĂ©ripatĂ©ticien, M. Pupius Pison.

Parmi les contemporains de CicĂ©ron, un certain Amafinius composa un ouvrage sur l’Épicurisme. M. Brutus Ă©crivit un traitĂ© Sur la vertu et Varron rĂ©suma les opinions des philosophes anciens sur le souverain bien.

Pour eux, la philosophie Ă©tait la marque d’une haute culture intellectuelle, une sorte de distinction ou de luxe qu’ils voulaient possĂ©der, mais ils rĂ©duisaient souvent toute la philosophie Ă  la morale en faisant prĂ©dominer dans l’étude mĂȘme de la morale le cĂŽtĂ© pratique, les applications immĂ©diates, en la bornant presque Ă  n’ĂȘtre plus qu’un manuel Ă  l’usage du citoyen et de l’homme.

La formation philosophique de Cicéron

CicĂ©ron ne fit pas autrement que ses contemporains ; dans sa jeunesse, il Ă©tudia la philosophie, parce qu’elle lui parut une puissante auxiliaire de l’éloquence ; mais il ne se rĂ©solut Ă  composer des ouvrages philosophiques que dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie, c’est-Ă -dire dans des circonstances oĂč il ne pouvait trouver un autre emploi de ses loisirs. Il vit dans ce travail une consolation ; voilĂ  la premiĂšre origine des ouvrages philosophiques de CicĂ©ron. Ce sont entre tous des ouvrages de circonstance. Inquiet, abattu, malade d’esprit, il va demander Ă  la sagesse antique les remĂšdes de l’ñme et la force dont il a besoin.

Dans sa jeunesse, il Ă©tudia d’abord l’épicurisme : cette doctrine avait alors de fort nombreux reprĂ©sentants, puisque les premiers Ă©crits philosophiques des Romains, ceux d’Amafinius, de Catius, et le poĂšme de LucrĂšce, sont des expositions de l’épicurisme. CicĂ©ron fut l’élĂšve de PhĂšdre et de ZĂ©non, tous deux Ă©picuriens. Plus tard Philon l’acadĂ©micien, Antiochus d’Ascalon, et les stoĂŻciens Diodote et Posidonius furent tour Ă  tour ou simultanĂ©ment ses instituteurs. À l’exemple de ses compatriotes, il ne s’attacha exclusivement Ă  aucune secte, il fut Ă©clectique. Cependant ses prĂ©fĂ©rences furent pour la nouvelle AcadĂ©mie. La doctrine du probabilisme et du vraisemblable convenait parfaitement Ă  un avocat. D’un autre cĂŽtĂ©, le stoĂŻcisme, par son Ă©lĂ©vation morale, devait avoir prise sur une Ăąme profondĂ©ment honnĂȘte. De ce mĂ©lange de doctrines se compose ce qu’on appelle la philosophie de CicĂ©ron.

Philosophie morale

Marc-Antoine, détesté par Cicéron. Buste dessiné par Charlotte Mary Yonge (1823-1901)

Pour CicĂ©ron, comme pour tous les anciens, la question primordiale en morale est celle du souverain bien. Quel est notre bien suprĂȘme ? Qu’est-ce qui fait la valeur et le but de la vie ? Quelle est la fin derniĂšre Ă  laquelle doivent se subordonner les fins particuliĂšres de nos actes ?

« Toute l’orientation de notre vie, tout l’ensemble et les dĂ©tails de notre conduite dĂ©pendent de la rĂ©ponse qui sera donnĂ©e Ă  cette question. (Acad. I, 2, 43) Â»

À cela rien d’étonnant.

« Ce principe, une fois Ă©tabli, fixe tous les autres. En toute autre matiĂšre, l’oubli et l’ignorance ne sont prĂ©judiciables que dans la mesure de l’importance des questions qui nous Ă©chappent. Mais ignorer le souverain bien, c’est se condamner Ă  ignorer toute la loi de notre vie, c’est courir le grave danger de se mettre hors d’état d’apprendre dans quel port on pourra chercher asile. En revanche, quand de la connaissance des fins particuliĂšres des choses on en est venu Ă  comprendre quel est le bien par excellence ou le comble du mal, notre vie a trouvĂ© sa voie et l’ensemble de nos devoirs leur formule prĂ©cise. (De fin, V, 6) Â»
« Et oĂč faut-il chercher la solution de ce problĂšme du souverain bien ? Dans cette partie de l’ñme oĂč rĂ©sident la sagesse et la prudence et non dans celle qui est le siĂšge de la passion et qui constitue la partie la plus dĂ©bile de l’ñme. (De fin, II, 34) Â»

Les solutions sont nombreuses : Il n’est pas de question plus dĂ©battue et qui ait reçu plus de rĂ©ponses diffĂ©rentes, contradictoires mĂȘme, mais toutes ces rĂ©ponses peuvent en somme se rĂ©duire Ă  trois. Pour les uns, le souverain bien, c’est le plaisir ; pour d’autres, c’est l’honnĂȘtetĂ© ou la vertu ; pour d’autres enfin, c’est le mĂ©lange ou la rĂ©union du plaisir et de la vertu. (Acad. I, 2, 45)

Son Ɠuvre philosophique

La RĂ©publique

La premiĂšre en date de ses Ɠuvres est de l’annĂ©e 700 (54 av. J.-C.). C’est le traitĂ© Sur la RĂ©publique, ou Sur le gouvernement, en six livres, adressĂ© Ă  Atticus.

C’est un dialogue dont les interlocuteurs sont le jeune Scipion Émilien, LĂ©lius, Manilius Philus, TubĂ©ron, Mucius ScĂŠvola, C. Fannius, conversant ensemble vers l’annĂ©e 625 (-129) sur la constitution et le gouvernement de la RĂ©publique, quelques annĂ©es avant la grande rĂ©volution essayĂ©e par les Gracques. Jusqu’en 1814, on ne connaissait de cet important ouvrage que la conclusion conservĂ©e par Macrobe sous le titre de Songe de Scipion, et quelques passages fort courts citĂ©s par Saint Augustin, Lactance et des grammairiens. Le philologue italien Angelo Mai (1782-1854) dĂ©couvrit sur un manuscrit palimpseste des commentaires de saint Augustin sur les psaumes, une partie du texte effacĂ© du traitĂ© de la RĂ©publique. MalgrĂ© ces restitutions, l’ouvrage est encore bien dĂ©fectueux : des livres entiers sont si mutilĂ©s que c’est Ă  peine si l’on peut reconnaĂźtre le plan complet de l’ouvrage. Les contemporains, l’antiquitĂ© tout entiĂšre, les PĂšres de l'Église eux-mĂȘmes en faisaient le plus grand cas ; CicĂ©ron n’en parle qu’avec une prĂ©dilection marquĂ©e ; il n’est pas loin de croire avec ses amis qu’il a enfin rĂ©ussi Ă  surpasser les Grecs, et que sa RĂ©publique est bien supĂ©rieure Ă  celle de Platon et au traitĂ© d’Aristote sur la politique.

On retrouve dans CicĂ©ron la fameuse thĂ©orie platonicienne de la justice, sur laquelle est fondĂ© tout le traitĂ© de la rĂ©publique ; on retrouve aussi le songe d'Er le Pamphilien, cette vision Ă©clatante des merveilles de l’autre vie. Le songe de Scipion [1], un des morceaux les plus parfaits qu’ait Ă©crits CicĂ©ron, est un hors-d'Ɠuvre imitĂ© du grec et habillĂ© Ă  la romaine. Quant Ă  Aristote, il n’est pas difficile non plus de signaler les nombreux emprunts que CicĂ©ron lui a faits. La description des trois formes de constitutions pures, la dĂ©mocratie, l’aristocratie, la royautĂ© ; l’analyse des constitutions mĂ©langĂ©es, les principes propres Ă  chacune des formes de gouvernement, et enfin la thĂ©orie de l’esclavage, ne lui appartiennent pas en propre. Ainsi et la partie dogmatique et la partie technique sont des imitations de la GrĂšce. Mais ce qui faisait aux yeux des contemporains l’originalitĂ© et la supĂ©rioritĂ© de l’ouvrage, c’est la place considĂ©rable qu’y tenait Rome. CicĂ©ron en effet avait pris comme idĂ©al de tout gouvernement la constitution romaine, non point telle qu’elle existait de son temps, dĂ©jĂ  altĂ©rĂ©e dans son principe, et penchant visiblement vers une monarchie militaire, mais telle que l’avaient Ă©tablie les Catons, les Scipions, les Fabii : elle lui apparaissait comme un heureux mĂ©lange des trois formes de gouvernement, l’aristocratique, le dĂ©mocratique, le monarchique.

Cependant, CicĂ©ron rend Ă©galement un hommage appuyĂ© Ă  la philosophie stoĂŻcienne du droit : Est quidem vera lex recta ratio naturae congruens, diffusa in omnes, constans, sempiterna, quae vocet ad officium subendo.... À travers cette volontĂ© de ramener le droit Ă  l'expression de la raison, d'une raison accessible Ă  tous (diffusa in omnes), il exprime avec une prĂ©cision sans Ă©gal la doctrine du droit naturel : une loi logique, conforme Ă  la nature, immuable et permanente.

Les consuls reprĂ©sentaient la monarchie, tempĂ©rĂ©e par la courte durĂ©e des fonctions ; le sĂ©nat reprĂ©sentait l’aristocratie, et le peuple reprĂ©sentait la dĂ©mocratie. Les pouvoirs et les attributions des trois ordres Ă©taient si sagement dĂ©finis ; il y avait un Ă©quilibre si heureux entre ces forces diffĂ©rentes et non contraires, que CicĂ©ron s’abstenait de chercher la rĂ©publique idĂ©ale qu’avait imaginĂ©e Platon, et il avait sur Aristote cette supĂ©rioritĂ© qu’il pouvait conclure en disant : J’ai trouvĂ© la forme de gouvernement la plus parfaite, ce que le Stagyrite n’eĂ»t jamais osĂ© faire. VoilĂ  ce qui constitue l’originalitĂ© de ce traitĂ©. C’est une Ɠuvre essentiellement romaine ; et il n’est pas Ă©tonnant qu’elle ait excitĂ© une telle admiration. La lĂ©gitimitĂ© des conquĂȘtes de Rome dĂ©montrĂ©e Ă  des Romains, l’éloge des institutions nationales, la glorification des traditions de la patrie, tout cela Ă©tait bien fait pour plaire Ă  des contemporains. Peut-ĂȘtre ne serait-il pas difficile de montrer que, mĂȘme conçu ainsi, cet ouvrage se rapproche singuliĂšrement de celui de Polybe, esprit philosophique et pratique Ă  la fois, et qui, lui aussi, a pris pour point de dĂ©part de son histoire universelle la constitution romaine.

Les Lois

Buste de Cicéron ùgé. Musée du Prado, Madrid

Le TraitĂ© sur les Lois, qui parut vraisemblablement en 702 (-52), au moment oĂč CicĂ©ron venait d’ĂȘtre nommĂ© augure, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le complĂ©ment du traitĂ© sur la RĂ©publique. Il prĂ©sente les mĂȘmes qualitĂ©s et les mĂȘmes dĂ©fauts que ce dernier. Ce n’est ni un ouvrage purement philosophique, ni un ouvrage de pure jurisprudence, mais une sorte de compromis entre la spĂ©culation et la pratique. Dans le premier livre, visiblement inspirĂ© de Platon, et probablement aussi du traitĂ© spĂ©cial de Chrysippe sur la Loi (Peri nomou), CicĂ©ron dĂ©montre avec une grande Ă©lĂ©vation de pensĂ©e et de style l’existence d’une loi universelle, Ă©ternelle, immuable, conforme Ă  la raison divine et se confondant avec elle. C’est elle qui constitue le droit naturel, antĂ©rieur et supĂ©rieur au droit positif ; elle existait avant qu’aucune loi eĂ»t Ă©tĂ© Ă©crite, avant qu’aucune citĂ© eĂ»t Ă©tĂ© fondĂ©e. AprĂšs cette belle entrĂ©e en matiĂšre, CicĂ©ron abandonne la mĂ©taphysique du droit, et passe Ă  l’examen des lois positives. Mais il s’en faut qu’il recherche dans l’étude des lois les applications aux diverses formes de gouvernement, comme l’a fait Montesquieu. De mĂȘme qu’il n’y avait Ă  ses yeux d’autre rĂ©publique que la rĂ©publique romaine, il semble qu’il n’y ait d’autres lois que les lois de Rome. Du premier coup il a rencontrĂ© la lĂ©gislation la plus parfaite ; il se borne Ă  une Ă©numĂ©ration des textes, Ă  laquelle on a pu reprocher un manque d’ordre mĂ©thodique et rationnel. Les lois qui attirent surtout son attention sont celles qui rĂšglent les dĂ©tails et l’ordonnance du culte. Ce qui s’explique tout naturellement par sa promotion Ă  l’augurat. Il a peut-ĂȘtre voulu paraĂźtre aux yeux de ses contemporains profondĂ©ment versĂ© dans la connaissance des choses de la religion, et bien digne du dĂ©pĂŽt sacrĂ© qui lui Ă©tait confiĂ©.

Tout le second livre est consacrĂ© Ă  cet inventaire aride. Le troisiĂšme livre, dĂ©figurĂ© par quelques lacunes, est consacrĂ© Ă  la politique. CicĂ©ron y examine la nature et l’organisation du pouvoir, le caractĂšre des diverses fonctions de l’État, l’antagonisme salutaire, qui doit exister entre les forces qui le constituent. Ces questions d’un intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral si vif, puisqu’elles touchent directement au problĂšme de la libertĂ© politique, avaient une importance considĂ©rable et une sorte d’actualitĂ© pour les contemporains de CicĂ©ron. Quelle devait ĂȘtre la part de l’aristocratie ou du sĂ©nat, et celle du peuple dans le gouvernement de la rĂ©publique ? Le temps n’était pas Ă©loignĂ© oĂč CĂ©sar devait trancher la question. Tous les esprits avisĂ©s prĂ©voyaient une catastrophe ; on s’efforçait de consolider l’autoritĂ© du sĂ©nat et des lois pour opposer au flot dĂ©mocratique une barriĂšre plus forte. Quintus, le frĂšre de CicĂ©ron, reprĂ©sente, dans la discussion relative Ă  cette grave question, l’obstination et la morgue patriciennes. Il va mĂȘme jusqu’à combattre l’institution du tribunat qu’il dĂ©clare impolitique et dangereuse. CicĂ©ron, sans accepter entiĂšrement les opinions de son frĂšre, reconnaĂźt cependant les pĂ©rils qu’une telle magistrature peut offrir pour le maintien de la paix et de la libertĂ© ; mais il montre aussi qu’il n’est pas fort difficile de tromper le peuple, et de briser ainsi entre les mains des tribuns une arme redoutable. Il conseille de le faire ; il croit la chose juste et utile. Que dut-il penser plus tard, quand il vit CĂ©sar mettre en pratique, pour dĂ©truire la constitution de l’État, une thĂ©orie qu’il croyait faite pour le sauver ?

Nous ne possĂ©dons que les trois premiers livres du traitĂ© des Lois : il y en avait probablement six. Le quatriĂšme Ă©tait consacrĂ© Ă  l’examen du droit politique, le cinquiĂšme au droit criminel, le sixiĂšme au droit civil. Ces livres sont perdus. On doit d’autant plus le regretter qu’aucun autre ouvrage de CicĂ©ron sur des matiĂšres analogues ne peut les remplacer pour nous.

N’oublions pas que les traitĂ©s de la RĂ©publique et des Lois furent Ă©crits Ă  une Ă©poque oĂč la constitution romaine Ă©tait encore debout, avant la guerre civile et la ruine de l’antique libertĂ©. Cette circonstance explique le caractĂšre des deux ouvrages : ils sont Ă  la fois thĂ©oriques et pratiques, et mĂȘme techniques. Quand la rĂ©volution sera consommĂ©e, l’élĂ©ment spĂ©culatif dominera dans la philosophie de CicĂ©ron, et la rĂ©alitĂ© de la vie publique lui Ă©chappant, il se rĂ©fugiera dans la contemplation.

Les Académiques

Le premier en date de ces ouvrages philosophiques de la seconde pĂ©riode de sa vie est celui qu’on dĂ©signe sous le titre des AcadĂ©miques (Academica). On peut le considĂ©rer comme l’introduction naturelle aux ouvrages qui suivent. En effet, la philosophie de CicĂ©ron devait emprunter aux principaux systĂšmes des Grecs les Ă©lĂ©ments souvent contradictoires qui la constituent. CicĂ©ron n’est ni un pĂ©ripatĂ©ticien ni un acadĂ©micien ; il appartient plutĂŽt Ă  la nouvelle AcadĂ©mie. C’était la plus rĂ©cente des doctrines philosophiques, celle qui du temps de CicĂ©ron jouissait, parmi les Romains, de la plus haute considĂ©ration. Le scepticisme modĂ©rĂ© qui la caractĂ©risait, cette thĂ©orie du vraisemblable Ă©rigĂ©e en criterium absolu ; cette tendance des nouveaux acadĂ©miciens Ă  exposer et Ă  rĂ©futer les unes par les autres les opinions des diverses Ă©coles ; les ressources qu’un tel systĂšme offrait Ă  l’art oratoire : voilĂ  ce qui sans doute dĂ©termina les prĂ©fĂ©rences de CicĂ©ron.

On juge souvent que CicĂ©ron est bien plus intĂ©ressant comme historien de la philosophie que comme philosophe, et en cela il ressemble fort Ă  ses maĂźtres de la nouvelle AcadĂ©mie. L’ouvrage que nous possĂ©dons sous le titre de Academica se compose de deux livres : il y en eut deux Ă©ditions, l’une en deux livres, l’autre en quatre ; nous avons conservĂ© le premier livre de la seconde Ă©dition, et le second de la premiĂšre. C’est un rĂ©sumĂ© de l’histoire de la philosophie grecque depuis Socrate jusqu’aux reprĂ©sentants de l’ancienne AcadĂ©mie, rĂ©sumĂ© prĂ©sentĂ© par le docte Varron. CicĂ©ron prend ensuite la parole et expose la doctrine de la nouvelle AcadĂ©mie ; enfin Lucullus Ă©tablit les diffĂ©rences qui sĂ©parent la nouvelle AcadĂ©mie de l’ancienne. C’est dans cet ouvrage que CicĂ©ron se dĂ©clare en philosophie ce qu’il sera toujours, un homme qui ne dit jamais : Je suis certain, mais je crois (opinator). On lui reproche d’ailleurs parfois de n’avoir que trop souvent portĂ© la mĂȘme indĂ©cision dans les actes de sa vie politique.

De finibus

L’annĂ©e mĂȘme qui suivit la mort de Caton Ă  Utique, CicĂ©ron Ă©crivit et adressa Ă  Brutus, neveu de Caton, le traitĂ© qui a pour titre : Des vrais biens et des vrais maux. Il traduisit, par le mot De Finibus, le titre grec de l’ouvrage de Chrysippe sur le mĂȘme sujet (ΠΔϱ᜶ τΔλέΜ / Peri telen).

Ce problĂšme du souverain bien, retournĂ© en tous sens par les Ă©coles de l’antiquitĂ©, Ă©tait la pierre de touche de chacune d’elles. En quoi l’homme doit-il faire consister le vrai bien ? Est-ce dans la voluptĂ© ? Dans l’absence de la douleur, dans la jouissance de la vie sous le gouvernement de la vertu, dans la vertu seule ? Toutes ces solutions avaient Ă©tĂ© donnĂ©es et d’autres encore qui, moins radicales, essayaient d’accorder ensemble la voluptĂ© et la vertu. Suivant que l’on adoptait telle ou telle doctrine, on Ă©tait dans la conduite de la vie l’homme du plaisir, l’homme du devoir austĂšre et rigoureux, ou l’homme des tempĂ©raments, qui s’accommode aux circonstances, ne rompt en visiĂšre avec personne, et, sans cesser d’ĂȘtre honnĂȘte, peut s’entendre jusqu’à un certain point avec ceux qui ne le sont pas.

Il y avait alors Ă  Rome des reprĂ©sentants de chacune de ces opinions, et la plupart d’entre eux se montrĂšrent dans la pratique fidĂšles Ă  leurs thĂ©ories. Le traitĂ© de CicĂ©ron, qui est l’exposition complĂšte et la discussion des doctrines d’Épicure, de ZĂ©non, des pĂ©ripatĂ©ticiens et de l’ancienne AcadĂ©mie, devait donc ĂȘtre d’un intĂ©rĂȘt bien vif pour ses contemporains. Les personnages mĂȘmes qu’il met en scĂšne, Lucius Manlius Torquatus, Caton, Atticus, Papius Piso, et qui exposent le systĂšme de philosophie adoptĂ© par chacun d’eux, donnaient la vie pour ainsi dire Ă  ces doctrines. Dans le premier livre, Manlius Torquatus dĂ©veloppe les principes de l’épicurisme, c’est-Ă -dire la thĂ©orie de la voluptĂ© considĂ©rĂ©e comme le souverain bien. C’est un plaidoyer ingĂ©nieux, mais fort incomplet. Il est rĂ©futĂ© dans le second livre par un autre plaidoyer de CicĂ©ron. L’épicurisme est la seule doctrine que CicĂ©ron n’ait jamais voulu admettre dans son Ă©clectisme universel ; et cependant il fut l’ami du plus remarquable Ă©picurien de ce temps-lĂ , Atticus. Au troisiĂšme livre, c’est Caton qui expose la doctrine stoĂŻcienne. Ce livre est souvent considĂ©rĂ© comme le plus beau et le plus solide de tout l’ouvrage. CicĂ©ron eut toujours pour le stoĂŻcisme une sympathie secrĂšte dont il ne put se dĂ©tendre. Il railla plus d’une fois des excĂšs de l’orgueilleuse doctrine ; mais il comprenait bien que seule elle faisait les grands citoyens et les gens vĂ©ritablement honnĂȘtes. Il la rĂ©fute dans le quatriĂšme livre, mais faiblement, en lui contestant l’originalitĂ© de ses principes, qu’il prĂ©tend empruntĂ©s aux socratiques. Le cinquiĂšme livre est consacrĂ© Ă  l’exposition de la doctrine de l’ancienne AcadĂ©mie.

Les Tusculanes

Les Tusculanes sont de l’annĂ©e 709 (-45). CĂ©sar est maĂźtre de la rĂ©publique, Caton d'Utique vient de se donner la mort ; il n’y a plus de libertĂ©. Le dictateur est humain, clĂ©ment envers ses ennemis ; mais il sait leur faire comprendre que, lui vivant, ils ne seront rien dans l’État que ce qu’il lui plaira. CicĂ©ron vient de composer l'Éloge de Caton, ouvrage perdu pour nous ; CĂ©sar y a rĂ©pondu par un Anti-Caton[26], pamphlet mĂ©prisant envers un mort illustre, sorte de leçon donnĂ©e Ă  ses adversaires qui voudraient exalter aux dĂ©pens du dictateur celui qui n’a pu s’opposer Ă  ses desseins. Cette annĂ©e est aussi marquĂ©e par la mort de Tullia, fille adorĂ©e de CicĂ©ron. CicĂ©ron, dĂ©goĂ»tĂ© du spectacle qu’offre Rome, oĂč CĂ©sar ne rencontre plus un seul opposant, s’est retirĂ© dans sa maison de campagne de Tusculum, villa prĂ©fĂ©rĂ©e de sa fille, et il essaye d’oublier que la vie publique lui est interdite, en s’adonnant Ă  l’étude de la philosophie. Les sujets de ses mĂ©ditations sont en rapport avec l’état de son Ăąme. Qu’est-ce que la mort ? qu’est-ce que la douleur ? Y a-t-il un moyen d’allĂ©ger les afflictions de l’esprit ? Qu’est-ce que les passions ? Et comment le sage doit-il se conduire avec ces ennemis de son repos ? Enfin qu’est-ce que la vertu ? Et suffit-elle pour vivre heureux ? Il propose aussi une rĂ©flexion sur le suicide, moyen pour se libĂ©rer de la mort. VoilĂ  les questions qu’il traite dans les Tusculanes. Il le fait avec son abondance et son Ă©loquence ordinaires. Mais on sent la rĂ©elle impuissance du citoyen Ă  se contenter de ces entretiens avec soi-mĂȘme. Évidemment son esprit est Ă  Rome ; et toute la philosophie qu’il expose semble n’ĂȘtre pour lui qu’un pis-aller. Cependant il sent bien que le moment est venu de se prĂ©parer Ă  supporter en homme les Ă©preuves qui semblent rĂ©servĂ©es aux derniers amis de la libertĂ©. Aussi c’est au stoĂŻcisme qu’il va demander ses virils enseignements.

De la nature des dieux

Jules César, 2e ralliement de Cicéron

Le traitĂ© de la Nature des Dieux, bien que plus dogmatique, offre le mĂȘme caractĂšre. Il fut Ă©crit en 710 (-44), fort peu de temps avant la mort de CĂ©sar, et adressĂ© Ă  Brutus. CicĂ©ron met successivement en scĂšne un Ă©picurien, Velleius ; un stoĂŻcien, Balbus, et un acadĂ©micien, Cotta, qui exposent et discutent les opinions des anciens philosophes sur les dieux et sur la Providence. L’athĂ©isme dĂ©guisĂ© d’Épicure est rĂ©futĂ© assez vivement par Cotta, qui semble ici servir de prĂȘte-nom Ă  CicĂ©ron. C’est aussi Cotta qui bat en brĂšche les arguments des stoĂŻciens sur la Providence ; malheureusement une partie de sa dissertation est perdue pour nous. On s’étonnera peut-ĂȘtre que CicĂ©ron n’ait point pris la parole dans le dĂ©bat. S’il repousse avec Cotta la doctrine d’Épicure, faut-il croire qu’il repousse aussi l’opinion stoĂŻcienne si profondĂ©ment religieuse ? Sur cette grave question, s’est-il, comme les acadĂ©miciens, arrĂȘtĂ© Ă  un probabilisme vague ? Ses admirateurs dĂ©clarĂ©s ne le croient pas, et prĂ©tendent que sur ce point il Ă©tait fort Ă©loignĂ© du scepticisme. C’est lĂ  en effet une opinion assez probable.

Mais, ce qui importe, c’est de constater l’extrĂȘme discrĂ©tion de son attitude, qui correspond si bien avec l’incertitude de ses convictions. CicĂ©ron est persuadĂ© que la croyance Ă  l’existence des dieux et Ă  leur action sur le monde doit exercer une profonde influence sur la vie ; qu’elle est d’une importance fondamentale pour le gouvernement de la citĂ©. Donc il faut la maintenir parmi le peuple. C’est le politique et l’augure qui parlent. Il ne trouve pas les arguments des stoĂŻciens bien concluants, et il les rĂ©fute par Cotta. C’est l’acadĂ©micien qui parle. Enfin, il incline fort Ă  croire que les dieux existent, et qu’ils gouvernent le monde ; il le croit, parce que c’est lĂ  une opinion commune Ă  tous les peuples ; et que cet accord universel Ă©quivaut pour lui Ă  une loi de la nature (consensus omnium populorum lex naturae putanda est). Quant Ă  la pluralitĂ© des dieux, bien qu’il ne s’exprime pas catĂ©goriquement sur ce point, il semble qu’il n’y croit pas, ou du moins qu’il rĂ©duit comme les stoĂŻciens les dieux Ă  n’ĂȘtre pour ainsi dire que des Ă©manations du Dieu unique. Celui-ci, il le conçoit comme un esprit libre et sans mĂ©lange d’élĂ©ment mortel, percevant et mouvant tout, et douĂ© lui-mĂȘme d’un Ă©ternel mouvement.

Il n’épargne pas les fables du polythĂ©isme grĂ©co-romain ; il raille et condamne les lĂ©gendes immorales communes Ă  tous les peuples. C’est cette partie du livre de CicĂ©ron (livre III) qui charmait surtout les philosophes du dix-huitiĂšme siĂšcle. Il n’était pas difficile de tourner en ridicule la religion populaire ; on peut mĂȘme dire qu’au temps de CicĂ©ron cela Ă©tait devenu un lieu commun philosophique. Les uns, en repoussant avec mĂ©pris ces fables qu’ils jugeaient grossiĂšres, repoussaient aussi toute croyance ; les autres adoptaient la doctrine stoĂŻcienne. CicĂ©ron ne la trouve pas inattaquable ; mais l’existence des dieux est nĂ©cessaire ; tous les peuples y croient ; il y croira donc aussi. Il raisonne Ă  peu prĂšs de la mĂȘme maniĂšre sur l’immortalitĂ© de l’ñme, et dirait volontiers avec Platon auquel il emprunte la plupart de ses arguments : « C’est un beau risque Ă  courir et une belle espĂ©rance. Il faut s’en enchanter soi-mĂȘme. Â»

De la divination

Il est beaucoup plus explicite sur la foi que mĂ©rite la divination. L’ouvrage qui porte ce titre est le plus original qu’il ait Ă©crit. Bien qu’il y discute les opinions des stoĂŻciens, on sent qu’il est ici sur son terrain, qu’il a vu fonctionner sous ses yeux la religion romaine, qu’il a Ă©tĂ© augure, et qu’il sait ce qu’il faut croire des rĂ©vĂ©lations divines. Cet ouvrage, ainsi que le troisiĂšme livre de la Nature des Dieux, a Ă©tĂ© le grand arsenal oĂč les chrĂ©tiens puisaient des arguments contre le polythĂ©isme.

Autres Ɠuvres

Il est Ă  peu prĂšs impossible de dĂ©terminer le caractĂšre et la portĂ©e de l’ouvrage incomplet que nous possĂ©dons sous le titre de Sur le Destin (De Fato).

Les petits traitĂ©s, Sur la vieillesse et Sur l’amitiĂ©, adressĂ©s Ă  Atticus, sont pleins de grĂące et de douceur. Le choix des sujets convenait parfaitement Ă  la portĂ©e philosophique de l’esprit de CicĂ©ron : ce sont deux plaidoyers, dont le premier est fort ingĂ©nieux et le second plein d’agrĂ©ment et mĂȘme d’éloquence.

Les Paradoxes des stoĂŻciens sont un exercice de casuistique oratoire, souvent jugĂ© d’une mĂ©diocre valeur.

Traité des devoirs

Le dernier en date de ces Ă©crits philosophiques est le TraitĂ© des devoirs, qui parut en 710 (-44), aprĂšs la mort de CĂ©sar. Il est adressĂ© par CicĂ©ron Ă  son fils Marcus, qui Ă©tudiait alors la philosophie Ă  AthĂšnes sous la direction de Cratippe. Le premier livre traite de l’honnĂȘte, le second de l’utile, le troisiĂšme de la comparaison entre l’honnĂȘte et l’utile. Le fond de l’ouvrage et les divisions sont empruntĂ©s Ă  PanĂ©tio le stoĂŻcien, auteur d’un TraitĂ© sur le devoir. Il ne faut pas demander Ă  CicĂ©ron, mĂȘme dans les questions de morale oĂč il est le plus affirmatif, des recherches profondes sur les premiers principes et une rigueur scientifique. CicĂ©ron est un esprit pratique ; son livre est un recueil de prĂ©ceptes excellents, adressĂ©s Ă  son fils. Il veut en faire un bon citoyen romain, le prĂ©parer Ă  l’accomplissement des devoirs qui constituent cette vertu de l’homme du monde qui n’a rien d’excessif et d’absolu. De lĂ , les tempĂ©raments nĂ©cessaires entre l’inflexibilitĂ© stoĂŻcienne et le pĂ©ripatĂ©tisme beaucoup plus conciliant.

Un philosophe allemand, Christian Garve (1748-1792), a ainsi rĂ©sumĂ© les principaux caractĂšres de cette philosophie morale :

« Lorsque l’auteur n’examine pas la nature morale de l’homme en gĂ©nĂ©ral, mais qu’il explique seulement les devoirs que lui impose la sociĂ©tĂ©, on s’aperçoit qu’il a parfaitement compris la philosophie de son maĂźtre ; il l’expose avec la plus grande clartĂ©, et, nous n’en doutons pas, il l’a enrichie de ses propres dĂ©couvertes. Mais, dans les recherches purement thĂ©oriques, dans le dĂ©veloppement des notions abstraites, lorsqu’il est question de dĂ©couvrir les parties simples de certaines qualitĂ©s morales ou de rĂ©soudre certaines difficultĂ©s qui se prĂ©sentent, CicĂ©ron ne rĂ©ussit pas Ă  ĂȘtre clair lorsqu’il copie ; et, quand il vole de ses propres ailes, ses idĂ©es ne pĂ©nĂštrent pas bien avant, mais restent attachĂ©es Ă  la superficie. Parle-t-il de la nature de la bienfaisance, du dĂ©corum, et des rĂšgles du bon ton, de la sociĂ©tĂ© et de la maniĂšre de s’y conduire, des moyens de se faire aimer et respecter ? Il est instructif par sa clartĂ© et sa prĂ©cision, il est intĂ©ressant par la vĂ©ritĂ© de ce qu’il dit, et mĂȘme par les idĂ©es nouvelles qu’on croit y apercevoir. Mais les doctrines de la vertu parfaite et imparfaite, du double dĂ©corum et du bon ordre, la dĂ©monstration de la proposition qui dit que la vertu sociale est la premiĂšre de toutes les vertus, dĂ©monstration fondĂ©e sur l’idĂ©e de la sagesse, et surtout la thĂ©orie des collisions, qui remplit tout le troisiĂšme livre, ne sont ni si clairement exprimĂ©es ni si bien dĂ©veloppĂ©es. Chose singuliĂšre ! Tandis que les constitutions des anciennes rĂ©publiques abaissaient l’orgueil politique, en faisant dĂ©pendre la grandeur de la faveur populaire, les prĂ©jugĂ©s du monde ancien nourrissaient l’orgueil philosophique en n’accordant le privilĂšge de l’instruction qu’aux hommes que leur naissance ou leur fortune destinaient Ă  gouverner leurs semblables. C’est par une suite de cette maniĂšre de voir que les prĂ©ceptes moraux de CicĂ©ron dĂ©gĂ©nĂšrent si souvent en maximes de politique. Ainsi, lorsqu’il prescrit des bornes Ă  la curiositĂ©, c’est afin qu’elle n’empĂȘche pas de se livrer aux affaires politiques ; ainsi il recommande avant tout cette espĂšce de justice qu’exercent les administrateurs par leur impartialitĂ© et leur dĂ©sintĂ©ressement ; et il blĂąme surtout les injustices qui sont commises par ceux qui se trouvent Ă  la tĂȘte des armĂ©es et des gouvernements. C’est pour la mĂȘme raison qu’il s’étend si longuement sur les moyens de se rendre agrĂ©able au peuple, sur l’éloquence, comme trayant le chemin des honneurs, sur les droits de la guerre ; c’est pour cela que l’amour du peuple et l’honneur lui paraissent des choses de la plus haute utilitĂ©, c’est pour cela que ses exemples sont tous tirĂ©s de l’histoire politique. Â»

ƒuvres philosophiques perdues

Les autres ouvrages philosophiques de CicĂ©ron ne nous sont pas parvenus. Nous ne possĂ©dons qu’un fragment du TimĂ©e (Timaeus, seu de universo), imitation de Platon. Les traitĂ©s De la gloire (De gloria libri duo ad Atticum), l’OEconomique, traduction de XĂ©nophon, le Protagoras, traduction de Platon, l'Éloge de Caton (Laus Catonis), composĂ© aprĂšs la mort de celui-ci Ă  Utique en 708 (-46) ; un autre Ă©loge de Porcia, fille de Caton ; un livre sur la Philosophie (De philosophia liber ad Hortensium, annĂ©e 708) ; une Consolation (Consolatio, sive de minuendo luctu) que CicĂ©ron s’adressa Ă  lui-mĂȘme aprĂšs la mort de sa fille Tullia, ont pĂ©ri pour nous. D’autres encore ont probablement subi le mĂȘme sort, dont nous ne connaissons pas mĂȘme les titres.[rĂ©f. souhaitĂ©e]

Avis sur sa philosophie

Les jugements sur CicĂ©ron philosophe ont souvent Ă©tĂ© trĂšs sĂ©vĂšres : CicĂ©ron n’est pas un philosophe ; c’est un Romain qui, d’aprĂšs les philosophes grecs, compose sur certaines questions des Ă©crits clairs, Ă©lĂ©gants et mĂȘme Ă©loquents. Il s’adonne Ă  cette Ă©tude dans les loisirs forcĂ©s que lui crĂ©ent les misĂšres du temps ; il y trouve une distraction Ă  ses tristes pensĂ©es et une consolation. Il se flattait aussi de disputer aux Grecs la victoire en ce genre, comme il l’avait fait pour l’éloquence, et de donner Ă  sa patrie une littĂ©rature philosophique qui lui manquait.

Certains jugent que l’originalitĂ© lui faisait dĂ©faut, et qu’il s’en souciait d’ailleurs fort peu. On ne peut guĂšre douter qu’il se crĂ»t supĂ©rieur Ă  la plupart des Grecs qu’il imitait, si l’on en excepte Platon. Et il est fort probable qu’il leur Ă©tait en effet supĂ©rieur sous le rapport du style, de l’élĂ©gance et de l’abondance. Peut-ĂȘtre mĂȘme a-t-il Ă©tĂ© convaincu que le bon sens pratique, dont il Ă©tait douĂ© au plus haut point, faisait de lui un philosophe bien plus remarquable et plus utile Ă  ses contemporains que les ZĂ©non et les Épicure. Il semble avouer cette prĂ©tention dans le traitĂ© des Devoirs, son dernier ouvrage. Et il ne serait pas Ă©tonnant que les contemporains pour lesquels il Ă©crivait eussent partagĂ© cette vision. La philosophie de CicĂ©ron devait en effet ĂȘtre Ă  leurs yeux la vraie philosophie, celle qui seule convenait Ă  des Romains.

MalgrĂ© toutes ces critiques, il est un mĂ©rite bien difficile Ă  refuser Ă  CicĂ©ron : il est pour nous une des sources les plus prĂ©cieuses pour l’histoire de la philosophie, du fait de la raretĂ© extrĂȘme des ouvrages conservĂ©s. Ajoutons aussi qu’il a portĂ© dans la composition de ses Ă©crits les admirables qualitĂ©s de son esprit et de son style. Il n’a point la grĂące souveraine de Platon, il ne peut lui ĂȘtre comparĂ© dans la forme du dialogue ; car CicĂ©ron ne peut converser, il faut qu’il plaide : mais chez qui trouverait-on plus de clartĂ©, d’élĂ©gance, d’éclat et de mouvement ?

L’expression ’’CicĂ©ron traducteur des Grecs" montre la victoire du grand orateur romain Ă  travers les termes philosophiques qu’il a inventĂ©s en latin Ă  partir des mots grecs et qui ont connu une grande fortune en Occident. C’est lui qui a inventĂ© un vocabulaire spĂ©cifique pour rendre compte de la philosophie grecque[27]. Il crĂ©a ainsi des nĂ©ologismes latins tels que providencia, qualitas, medietas[28].

ƒuvres[29]

Cicéron est considéré comme le plus grand auteur latin classique, tant par son style que par la hauteur morale de ses vues.

Il faut aussi rendre hommage à son esclave et secrétaire Marcus Tullius Tiro (en français, Tiron), dont la compétence n'est probablement pas étrangÚre à la quantité d'ouvrages qui nous sont parvenus. Cicéron l'affranchit vers -54 ou -53, et Tiron resta son collaborateur.

Nombreuses oeuvres traduites en français, en ligne

Voir en annexe la liste d'Ɠuvres traduites en français dans l'article ƒuvres de CicĂ©ron

  • RĂ©pertoires de ressources philosophiques antiques :

Plaidoiries et Discours

Parmi les discours de Cicéron, 88 sont connus, et 58 ont été conservés. Voici une liste des principaux. Ceux qui s'intitulent "Pro xxx" ou "In xxx" sont des plaidoiries composées à l'occasion de procÚs, le nom "xxx" étant le nom de la partie représentée par Cicéron ("Pro") ou de la partie adverse ("In").

  • 81 : Pro Quinctio
  • 80 : Pro Roscio Amerino
  • 77 : Pro Roscio Comodeo
  • 70 : In Verrem (Contre VerrĂšs)
  • 69 : Pro Tullio ; Pro Fonteio ; Pro CĂŠcina
  • 66 : discours Pro lege Manilia, dit aussi De Imperio Cn. Pompei
  • 66 : Pro Cluentio
  • 63 : Discours De Lege agraria contra Rullum ; Pro Rabirio Perduellionis Reo ; In Catilinam I-IV ; Pro Murena
  • 62 : Pro Sulla ; Pro Archia
  • 59 : Pro Flacco
  • 57 (retour d’exil) : Post Reditum in Quirites (AprĂšs [son] retour, discours aux citoyens); Post Reditum in Senatu (AprĂšs [son] retour, discours au SĂ©nat) ; Pro Domo sua (Pour sa maison); De Haruspicum responsis (Sur la rĂ©ponse des haruspices)
  • 56 : Pro Sestio ; In Vatinium ; Pro CĂŠlio ; Pro Balbo
discours De Provinciis consularibus (Des pouvoirs consulaires - prolongation de CĂ©sar en Gaule)
  • 55 : In Pisonem
  • 54 : Pro Cn. Plancio ; Pro Rabirio Postumo ; Pro Scauro
  • 52 : Pro Milone : Pour Milon (procĂšs perdu)
  • 46 (discours devant CĂ©sar) : Pro Marcello ; Pro Q. Ligario ; Pro Rege Deiotarus
  • 44 : Philippiques, discours contre Marc Antoine

Traités de rhétorique

CicĂ©ron jouit de son vivant d’une rĂ©putation d’excellent orateur. Selon Pierre Grimal[1], nul autre que lui n’était capable d’élaborer une thĂ©orie romaine de l’éloquence, comme mode d’expression et moyen politique. AprĂšs un ouvrage de jeunesse (De Inventione), il livre Ă  partir de –55 ses rĂ©flexions sur la figure de l’orateur, Ă  la fois philosophe de sa citĂ© et artiste de la parole.

UltĂ©rieurement sous Vespasien, le rhĂ©teur Quintilien promut CicĂ©ron au rang de modĂšle d’éloquence dans son manuel De institutione oratoria (Sur la formation de l’orateur), qui exercera une grande influence sur la pĂ©dagogie occidentale[30].

Six ouvrages de CicĂ©ron nous sont conservĂ©s, traitant de l’art de la rhĂ©torique :

  • 85 : La RhĂ©torique Ă  Herennius[31], sur l'art de parler et la composition du discours oratoire (l'auteur est anonyme, certains Ă©diteurs l'attribuent Ă  CicĂ©ron)
  • 84 : De inuentione, sur la composition de l’argumentation en rhĂ©torique
  • 55 : De Oratore, sur l’art oratoire
  • 54 : De partitionibus oratoriis, sur les subdivisions du discours
  • 52 : De optimo genere oratorum, sur le meilleur style d’orateur
  • 46 : Brutus (brĂšve histoire de l’art oratoire romain) ; Orator ad Brutum (Sur l’Orateur), deux ouvrages dĂ©diĂ©s Ă  Marcus Junius Brutus
  • 44 : Topica, Ă©lĂ©ments de l’argumentation

ƒuvres philosophiques

  • 54 : De Republica
  • 52 : De legibus (Des lois)
  • 45 : Hortensius (Ɠuvre perdue, qui marqua dans sa jeunesse Augustin d'Hippone[32] ) ; Lucullus ou Academia Priora ; Academia Posteriora
  • 45 : De finibus bonorum et malorum (Sur la fin des bonnes et mauvaises choses)[33]; TusculanĂŠ Disputationes (dĂ©bats tenus Ă  Tusculum) ; De Natura Deorum (De la nature des dieux) ; De divinatione (De la divination) ; De fato (Du destin)
  • 44 : Cato Maior de senectute (sur Caton l'Ancien) ; Laelius de amicitia (sur l’amitiĂ©) ; De officiis (Des devoirs)
  • date inconnue : Paradoxa Stoicorum (Paradoxes stoĂŻciens) ; Commentariolum petitionis (notes sur sa candidature, probablement Ă©crites par son frĂšre Quintus)

Lettres

La correspondance de CicĂ©ron fut abondante tout au long de sa vie. Il nous reste quelque 800 lettres, et une centaine des rĂ©ponses qui lui ont Ă©tĂ© adressĂ©es. Elles sont regroupĂ©es par destinataires :

Les deux Ă©ditions les plus rĂ©centes de la Correspondance sont :

  • CicĂ©ron, Correspondance, Ă©d. bilingue en 11 tomes, L.-A. Constans, Paris, Les belles lettres, coll. BudĂ©, , 1969
  • Ciceron, Correspondance, Ă©d. en 6 tomes,M. de Golbery, Clermont-Ferrand, Paleo, coll. Sources de l'histoire antique, 2004

Poésie

Nous n’en possĂ©dons que des fragments, dont un seul est de quelque Ă©tendue :

  • De consulatu suo (De son consulat) - 78 vers conservĂ©s
  • De temporibus suis - 2 vers conservĂ©s

La plupart de ses poĂ©sies sont des Ɠuvres composĂ©es dans sa jeunesse, ou aprĂšs son ralliement Ă  CĂ©sar[34]. Il rĂ©dige alors une Ă©popĂ©e sur Marius[1], son compatriote d’Arpinum et l’oncle de Jules CĂ©sar, Ɠuvre aujourd’hui disparue, et un poĂšme dans lequel il cĂ©lĂšbre la gloire de son consulat. C’est dans ce dernier que se trouve le vers cĂ©lĂšbre :

« O fortunatam natam me consule Romam ! Â»[35]

dont JuvĂ©nal s’est moquĂ©, et dont on se moque encore.

Mais Voltaire s’interroge sur cette mauvaise rĂ©putation :

« Pourquoi donc CicĂ©ron passe-t-il pour un mauvais poĂšte ? Parce qu’il a plu Ă  JuvĂ©nal de le dire, parce qu’on lui a imputĂ© un vers ridicule : “O fortunatam natam, me consule, Romam !” C’est un vers si mauvais, que le traducteur, qui a voulu en exprimer les dĂ©fauts en français, n’a pu mĂȘme y rĂ©ussir. “O Rome fortunĂ©e, Sous mon consulat nĂ©e !” ne rend pas Ă  beaucoup prĂšs le ridicule du vers latin. Je demande s’il est possible que l’auteur du beau morceau de poĂ©sie que je viens de citer ait fait un vers si impertinent ? Il y a des sottises qu'un homme de gĂ©nie et de sens ne peut jamais dire. Â»

Citations

  • « O tempora ! O mores ! Â» - « Quelle Ă©poque (vivons-nous) ! Quels mƓurs ! Â» (Catilinaire, I)
  • « Qui Ă©change son labeur contre de l’argent se vend lui-mĂȘme et se place de lui-mĂȘme dans les rangs des esclaves. Â»
  • « Potestas in populo, auctoritas in Senatu Â» - « Le pouvoir est dans le peuple, l'autoritĂ© dans le SĂ©nat Â» (Les Lois, 3, 12)
  • « Arma togae cedant! Â» - « Que les armes s'effacent devant la toge Â» (2e Philippique, VIII)
  • « Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? Â» - «  Jusqu'Ă  quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Â» (Catilinaire, I, 1)

Notes et références

  1. ↑ a , b , c  et d  Pierre Grimal, La littĂ©rature latine, Que sais-je n°327
  2. ↑ CicĂ©ron Ă©voque son fils au berceau dans le Catilinaire IV, 2
  3. ↑ On attribue Ă  son frĂšre Quintus Tullius Cicero la rĂ©daction de notes sur la technique de campagne Ă©lectorale (Commentariolum Petitionis)
  4. ↑ Voir Plutarque, Vie de CicĂ©ron, XII)
  5. ↑ Voir la Conjuration de Catilina racontĂ©e en dĂ©tail par Salluste
  6. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, XXIII, XXIV
  7. ↑ Informations et citations extraites de Marcel le Glay, Rome, Grandeur et DĂ©clin de la RĂ©publique
  8. ↑ Pierre Grimal, La civilisation Romaine, Chap. VII, 1981, Flammarion
  9. ↑ Velleius Paterculus, Histoire romaine, livre II, 45
  10. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, XXXII
  11. ↑ Curieusement, Plutarque omet cet Ă©pisode, passant du retour de CicĂ©ron (XLV) Ă  la mort de Milon (XLVI), mais cette querelle de propriĂ©tĂ© n'est pas sans consĂ©quence
  12. ↑ Florence Dupont en a tirĂ© avec L'affaire Milon un roman historique fort bien documentĂ©.
  13. ↑ Comparer David Engels, CicĂ©ron comme Proconsul en Cilicie et la guerre contre les Parthes, dans: Revue Belge de Philosophie et d'Histoire 86, 2008, p. 23-45
  14. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, XXVI
  15. ↑ Velleius Paterculus, Histoire romaine, livre II, 68
  16. ↑ JoĂ«l Schmidt, Jules CĂ©sar, Folio, Gallimard, 2005, pp244-249
  17. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, 38
  18. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, 40
  19. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, 41
  20. ↑ CicĂ©ron, Ad Atticum, 13, 50, 1
  21. ↑ JoĂ«l Schmidt, Jules CĂ©sar, Folio, Gallimard, 2005, p 313
  22. ↑ Plutarque, Vie de Brutus, 12
  23. ↑ Velleius Paterculus, Histoire romaine, livre II, 58
  24. ↑ CicĂ©ron, grand admirateur de DĂ©mosthĂšne, reprend le titre des discours que cet orateur prononça contre Philippe de MacĂ©doine (Plutarque, Vie de CicĂ©ron, XXIV )
  25. ↑ Albert Paul, Histoire de la littĂ©rature romaine, 1871, tome I, livre DeuxiĂšme, chapitre V, 4
  26. ↑ Voir Plutarque, Vie de CĂ©sar, LIX
  27. ↑ Pierre Grimal, CicĂ©ron, Paris, Fayard, 1986
  28. ↑ Veikko VÀÀnĂ€nen, Introduction au latin vulgaire, Paris, Klincksieck, 1981, (ISBN 2252023600)
  29. ↑ Listes et dates Ă©tablies sur la base du tableau des Ɠuvres de CicĂ©ron du Guide romain antique de George Hacquard, Jean Dautry, O Maisani (Hachette, 1963, (ISBN 2010004884), corroborĂ©es par les diverses sources biographiques
  30. ↑ Pierre Grimal, La civilisation romaine, Chap. VI, 1981, Flammarion
  31. ↑ http://www.mediterranees.net/art_antique/rhetorique/herennius/index.html sommaire de l'ouvrage
  32. ↑ Livre III des Confessions d’Augustin d’Hipppone
  33. ↑ Ce discours est traditionnellement utilisĂ© par les typographes pour mettre en place leurs maquettes : Lorem ipsum dolor sit amet, .... cf. Faux-texte et http://www.lipsum.com/
  34. ↑ Plutarque, Vie de CicĂ©ron, II et XL
  35. ↑ Vers rapportĂ© par JuvĂ©nal, Satire X, 115-132

Voir aussi

Sources

Wikisource-logo.svg

Voir sur Wikisource : CicĂ©ron.

  • Plutarque, Vie des hommes illustres, tome II, Gallimard, coll. « BibliothĂšque de la PlĂ©iade Â», Paris, 1937 (ISBN 2070104532) ;
  • Salluste, La Conjuration de Catilina, Les Belles Lettres, Paris, 2002 (ISBN 2251799370) ;
  • Marcel le Glay, Rome, Grandeur et DĂ©clin de la RĂ©publique, Perrin, 1990 (ISBN 2262018979) ;
  • Pierre Grimal :
    • La LittĂ©rature romaine, PUF, coll. « Que Sais-je Â» (no 327), 1965 (ISBN 2130374069),
    • La Civilisation romaine, Flammarion, 1981 (ISBN 2080811010) ;
  • « CicĂ©ron Â», dans Paul Albert, Histoire de la littĂ©rature romaine, 1871 [dĂ©tail de l’édition] (Wikisource) ;
  • « CicĂ©ron Â», dans Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang [sous la dir. de], Dictionnaire universel d’histoire et de gĂ©ographie, 1878 [dĂ©tail des Ă©ditions]  (Wikisource).

Bibliographie

Article dĂ©taillĂ© : ƒuvres de CicĂ©ron.
Bibliographie ancienne

Sa Vie a été écrite par Plutarque, par Conyers Middleton (traduit par Antoine François Prévost) et par Jacques Morabin.

Bibliographie contemporaine
  • Claude Nicolet et Alain Michel, CicĂ©ron, Le Seuil, 1961, (ISBN 2020000520)
  • Pierre Grimal, CicĂ©ron, Fayard, 1986, (ISBN 2213017867)
  • Pierre Grimal, Étude de chronologie cicĂ©ronienne, Belles Lettres, 1977
  • Florence Dupont, L’affaire Milon, 1987, DenoĂ«l, (ISBN 2207233405)
  • JĂ©rĂŽme Carcopino, Les secrets de la correspondance de CicĂ©ron, 1947, Paris, L'artisan du Livre
  • Christian Habicht, Cicero the politician, Baltimore, Johns Hopkins university press, 1990.
  • Guy Achard, Pratique rhĂ©torique et idĂ©ologie politique dans les discours « optimates Â» de CicĂ©ron, Leiden, E.J. Brill, 1981.
  • Harold C. Gotoff, Cicero's Caesarian speeches: a stylistic commentary, Chapel Hill (North Carolina), Londres, University of North Carolina press, 1993.
  • Robert Harris, Imperium, Plon, 2006

Liens externes


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  • cicerĂłn — na Por alusiĂłn al escritor y orador latino CicerĂłn, ‘persona de gran elocuencia’. Normalmente se usa solo en masculino, aunque hay algĂșn ejemplo clĂĄsico del femenino cicerona: «Persuasivas ciceronas» (Tirso Amazonas [Esp. 1632]). No debe… 
   Diccionario panhispĂĄnico de dudas

  • cicerĂłn — (Por alus. a M. T. CicerĂłn, 106 43 a. C., orador romano). m. Hombre muy elocuente 
   Diccionario de la lengua española

  • Ciceron — CĂŹceron, Marko Tulije (106 43. pr. Kr.) DEFINICIJA slavni rimski govornik, pisac i političar, utemeljitelj i teoretičar rimskog govorniĆĄtva (Protiv Katiline, Za Milona, O drĆŸavi, O starosti) ONOMASTIKA pr. (nadimačko): CicĂšran (Istra) ETIMOLOGIJA 
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  • CICÉRON —     C est dans le temps de la dĂ©cadence des beaux arts en France, c est dans le siĂšcle des paradoxes, et dans l avilissement de la littĂ©rature et de la philosophie persĂ©cutĂ©e, qu on veut flĂ©trir CicĂ©ron; et quel est l homme qui essaie de… 
   Dictionnaire philosophique de Voltaire

  • CicerĂłn — (De CicerĂłn, filĂłsofo, orador, polĂ­tico romano.) â–ș sustantivo masculino Persona muy elocuente: ■ era muy agradable oĂ­r los discursos del cicerĂłn. * * * cicerĂłn (de «CicerĂłn», famoso orador romano; con mayĂșsc. o minĂșsc.) m. Hombre muy elocuente. * 
   Enciclopedia Universal

  • cicerĂłn — {{}}{{LM C08609}}{{〓}} {{}}cicerĂłn{{}}, {{}}cicerona{{}} â€čci·ce·rĂłn, o·naâ€ș {{《}}▍ s.{{》}} Persona muy elocuente o con gran facilidad de palabra: ‱ Su abogado es un cicerĂłn capaz de convencer a cualquiera de lo que se proponga.{{○}}… 
   Diccionario de uso del español actual con sinĂłnimos y antĂłnimos

  • CicerĂłn — Adversidad El dolor, si grave, es breve; si largo, es leve. Amistad Este es el primer precepto de la amistad: pedir a los amigos sĂłlo lo honesto, y sĂłlo lo honesto hacer por ellos. La confidencia corrompe la amistad; el mucho contacto la consume; 
   Diccionario de citas

  • ciceron — ‱ guide 
   Svensk synonymlexikon


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