Bernard De Clairvaux

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Bernard De Clairvaux

Bernard de Clairvaux

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Bernard de Clairvaux
Bernhard von Clairvaux (Initiale-B).jpg

Bernard de Clairvaux, manuscrit du XIIIe si√®cle
Abb√© et Docteur de l'√Čglise
Naissance 1090
Ch√Ęteau de Fontaine-l√®s-Dijon, Dijon
D√©c√®s 20 ao√Ľt 1153  (√† 63 ans)
abbaye de Clairvaux
Canonisation 18 janvier 1174
par Alexandre III
F√™te le 20 ao√Ľt
Serviteur de Dieu ‚ÄĘ V√©n√©rable ‚ÄĘ Bienheureux ‚ÄĘ Saint

Bernard de Fontaine, abb√© de Clairvaux (1090, ch√Ęteau de Fontaine-l√®s-Dijon, Dijon ‚Äď ‚Ä† 20 ao√Ľt 1153, abbaye de Clairvaux) est un moine et r√©formateur fran√ßais. Il recherche par amour du Christ la mortification la plus dure, Bernard fait preuve, toute sa vie durant, d'une activit√© inlassable pour instruire ses moines de Clairvaux comme pour √©mouvoir et entra√ģner les foules. C'est aussi un conservateur, qui se positionne en r√©action contre les mutations de son √©poque (la ¬ę renaissance du XIIe si√®cle ¬Ľ), marqu√©e par une profonde transformation de l'√©conomie, de la soci√©t√© et du pouvoir politique. Il est canonis√© par l'√Čglise catholique en 1174 et devient ainsi saint Bernard de Clairvaux.

Basilique et maison natale de Bernard à Fontaine-lès-Dijon.
Vue g√©n√©rale de la fa√ßade est du ch√Ęteau.


Sommaire

Enfance et entrée au monastère

N√© en 1090 √† Fontaine pr√®s de Dijon, dans une famille noble de Bourgogne[1], Bernard est le troisi√®me des sept enfants de Tescelin le Roux (Tescelin Sorrel) et d'Alette ou Aleth de Montbard, une femme de haute vertu. Son p√®re, Tescelin, est un membre de la famille des seigneurs de Ch√Ętillon-sur-Seine. Modeste chevalier, il est au service du duc de Bourgogne et a cherch√© √† faire un riche mariage. Il g√®re des terres autour de Montbard, d'Alise-Sainte-Reine, dans la vall√©e de la Laignes ou au confluent de l'Aube et de l'Aujon en plus de sa seigneurerie de Fontaine.

La famille de sa m√®re, Alette, est de plus haute lign√©e. Le grand p√®re de Bernard r√®gne sur la seigneurie de Montbard: ses terres s'√©tendent sur les plateaux situ√©s entre l'Arman√ßon et la Seine. Son fr√®re, Andr√© de Montbard est l'un des neuf fondateurs de l'ordre du Temple et devient m√™me ma√ģtre[2]. La famille de Bernard appartient donc √† la moyenne noblesse[3].

√Ä l'√Ęge de neuf ans, il est envoy√© √† l'√©cole canoniale de Ch√Ętillon-sur-Seine, o√Ļ il acquiert une solide connaissance du latin et montre un go√Ľt particulier pour la litt√©rature[4]. Il acquiert une bonne connaissance de la Bible, des P√®res de l'√Čglise, de Cic√©ron et d'autres auteurs latins, ce qui fait de lui un parfait repr√©sentant des auteurs de son temps. √Ä l'√Ęge de seize ou dix-sept ans, il perd sa m√®re et en est tr√®s vivement affect√©. Il m√®ne ensuite l'existence mondaine des jeunes nobles de son √Ęge mais semble tr√®s vite vouloir entrer dans les ordres. Dans un premier temps, il laisse entendre √† sa famille qu'il pr√©pare un p√©l√©rinage √† J√©rusalem pour ne pas inqui√©ter sa famille par ses pr√©paratifs √† la vie monacale[5].

En 1112, il entre √† l'abbaye de C√ģteaux avec trente membres de sa famille ou proches[3]. L'abbaye de Citeaux a √©t√© fond√©e en 1098 par Robert de Molesme, et √Čtienne Harding en est l'abb√© depuis janvier 1108. Les fondateurs se sont d√©tach√©s de l'ordre de Cluny, alors en pleine gloire, pour vivre int√©gralement la r√®gle de saint Beno√ģt. Ils souhaitent r√©pondre √† un id√©al plus rigoureux : retour √† la simplicit√© dans la vie quotidienne, dans le culte et dans l'art ; rupture avec le monde, pauvret√©, silence, travail manuel, tels seront les √©l√©ments principaux de la cr√©ation cistercienne. Cela correspond aux souhaits de Bernard qui veut retourner √† l'asc√®se monastique la plus rude[6]. Cette asc√®se est comparable selon lui √† la route de J√©rusalem : "par la mont√©e rude (...), vers la J√©rusalem de la libert√©, celle d'en-haut, notre m√®re"[5]

La fondation de Clairvaux

En 1115, √Čtienne Harding envoie le jeune homme √† la t√™te d'un groupe de moines pour fonder une nouvelle maison cistercienne dans une clairi√®re isol√©e √† une quinzaine de kilom√®tres de Bar-sur-Aube, le Val d'Absinthe[7], sur une terre donn√©e par le comte Hugues de Champagne. La fondation est appel√©e ¬ę claire vall√©e ¬Ľ (clara vallis), qui devient ensuite ¬ę Clairvaux ¬Ľ. Bernard est √©lu abb√© de cette nouvelle abbaye, et confirm√© √† Ch√Ęlons-en-Champagne par Guillaume de Champeaux, √©v√™que de Ch√Ęlons-en-Champagne et c√©l√®bre th√©ologien. Il demeure abb√© de Clairvaux jusqu'√† sa mort en 1153. Les d√©buts de Clairvaux sont difficiles : la discipline impos√©e par Bernard est tr√®s s√©v√®re. Bernard poursuit ses √©tudes sur les Saintes √Čcritures et sur les P√®res de l'√Čglise.

Les gens affluent dans la nouvelle abbaye, et Bernard convertit m√™me toute sa famille : son p√®re, Tescelin, et ses cinq fr√®res entrent √† Clairvaux en tant que moines. Sa sŇďur, Humbeline, prend √©galement l'habit au prieur√© de Jully-les-Nonnains. L'attrait qu'exerce Bernard est parfaitement illustr√© par cette anecdote : vers 1129, l'√©v√™que de Lincoln s'√©tonne de ne pas avoir de nouvelle d'un chevalier qui devait faire √©tape √† Clairvaux sur la route des croisades. Bernard l'informe qu'il a √©conomis√© la route de J√©rusalem en entrant au monast√®re[5]. D√®s 1118, de nouvelles maisons doivent √™tre fond√©es pour √©viter l'engorgement de Clairvaux. Les trois premi√®res fondations sont La Fert√©, Pontigny, Morimond. Ces premi√®res fondations sont implant√©es dans les domaines des seigneuries alli√©es ou amies. Ces trois abbayes, plus Citeaux et Clairvaux sont les cinq t√™tes de pont de l'ordre nouveau, chacune essaimant pour son compte[8]. De 1115 √† 1133, Bernard et ses moines vivent √† Clairvaux dans les conditions les plus frustes. Le prieur du couvent (Geoffroy de Rochetaille) et le ma√ģtre des novices (Achard) convainquent Bernard d'agrandir le monast√®re en 1133. En 1145, l'√©glise est enfin consacr√©e et, en 1153, la partie occidentale r√©serv√©e aux fr√®res convers est achev√©e[9].

Clairvaux donne naissance √† soixante huit abbayes nouvelles. En 1119, Bernard fait partie du chapitre g√©n√©ral des cisterciens convoqu√© par √Čtienne Harding, qui donne sa forme d√©finitive √† l'ordre. La ¬ę Charte de charit√© ¬Ľ qui y est r√©dig√©e est confirm√©e peu apr√®s par Calixte II. En 1132, il fait accepter par le pape l'ind√©pendance de Clairvaux vis-√†-vis de Cluny.

Un conservateur engagé

Bernard de Claivaux, v. 1450, mus√©e de Cluny.

D√®s le d√©but de son abbatiat, Bernard r√©dige des trait√©s, des hom√©lies, et surtout une Apologie, √©crite sur la demande de Guillaume de Saint-Thierry, qui d√©fend les b√©n√©dictins blancs (cisterciens) contre les b√©n√©dictins noirs (clunisiens). √Ä l'aust√©rit√© cistercienne, √©labor√©e √† partir de la fuite du monde, de la pauvret√© et du travail manuel, Bernard ajoute la mise en valeur de la puret√© et le m√©pris de la culture et de tout ce qui peut sembler un divertissement pour l'esprit. Pierre le V√©n√©rable, abb√© de Cluny, lui r√©pond amicalement, et malgr√© leurs diff√©rends id√©ologiques, les deux hommes se lient d'amiti√©. Il envoie √©galement de nombreuses lettres pour inciter √† la r√©forme le reste du clerg√©, en particulier les √©v√™ques. Sa lettre √† l'archev√™que de Sens, Henri de Boisrogues dit Sanglier, intitul√©e par la suite De Officiis Episcoporum (Sur la conduite des √©v√™ques) est r√©v√©latrice du r√īle important jou√© par les moines au XIIe si√®cle, et des tensions entre clerg√© r√©gulier et s√©culier. Bernard a une pr√©dilection presque exclusive pour le Cantique de Salomon et pour saint Augustin. Il est le dernier p√®re de l'√Čglise de par sa fa√ßon de raisonner[10]. Il consid√®re que l'homme n'a pas √† tenter d'√©lucider les contradictions apparentes du dogme ou de trouver une explication rationnelle aux textes saints : la foi que l'on re√ßoit doit √™tre transmise inchang√©e. Il reste opaque aux changements de l'√©poque o√Ļ avec la naissance des universit√© de plus en plus d'esprit s'attaquent √† la compr√©hension des textes par la raison. Il d√©fend avec la m√™me fougue la soci√©t√© f√©odale, la division du monde en trois ordres, la th√©ocratie pontificale. Pour lui, l'ordre √©tabli est voulu par Dieu. Il suffit de corriger les vices des hommes pour r√©soudre les probl√®mes de la soci√©t√©[11].

La spiritualit√© de Bernard est fortement marqu√©e par la p√©nitence. Il fait subir √† son corps les plus cruels traitements, mettant ainsi sa sant√© en danger. Son go√Ľt pour l'aust√©rit√© s'accorde √† merveille avec le d√©pouillement des √©glises cisterciennes. √Ä ce sujet, il √©voque ¬ę la sobre ivresse (sobria ebrietas) qui jaillit du dedans et op√®re des mutations et des m√©tamorphoses, sans pour autant n√©cessiter le point d'appui d'une imagerie ext√©rieure ¬Ľ[12]. Il fulmine d'ailleurs contre les clo√ģtres sculpt√©s √† chapiteaux histori√©s dans son Apologie √† Guillaume de Saint-Thierry (vers 1123-1125). Il consid√®re que les d√©corations richement orn√©es de figures monstrueuses et que les narrations souvent profanes et co√Ľteuses sont de nature √† d√©tourner l'esprit du moine de la m√©ditation[13].

Il est aussi porté par un amour fervent pour Dieu et pour la Vierge pour qui il a une dévotion particulière[12]. Toutes les églises cisterciennes sont dédiées à la Vierge et Bernard cherche à développer le culte marial dans tout l'Occident[11]. Il fait la promotion d'une religion faite d'élan du coeur plus que de comptabilité des actions bonnes ou mauvaises.

Un abbé engagé dans les affaires de son temps

Bernard, pourtant si engag√© dans son monast√®re, sillonne les routes d'Europe pour d√©fendre l'√Čglise et porter t√©moignage de son Dieu. En 1129, il participe au concile de Troyes, convoqu√© par le pape Honorius II et pr√©sid√© par Matthieu d'Albano, l√©gat du pape. Bernard est nomm√© secr√©taire du concile, mais en m√™me temps il est contest√© par une partie du clerg√©, qui pense que Bernard, simple moine, se m√™le de choses qui ne le regardent pas. Il finit par se disculper. C'est lors de ce concile que Bernard fait reconna√ģtre les statuts de la milice du Temple, les Templiers, dont il a grandement influenc√© la r√©daction. En 1130, il adresse une lettre aux chevaliers du Temple. Il explique que pour un chr√©tien il est plus difficile de donner la mort que de la recevoir. Il fustige le "chevalier du si√®cle" qui engage des guerres. Il rappelle que le Templier est un combattant disciplin√© sans orgueil et sans haine[14].

Moine cistercien, Humbeline, sŇďur de Bernard et Jeanne de Boubais, abbesse de Flines, aux pieds de la Vierge √† l'enfant, triptyque du Cellier,tempera sur bois, Jehan Bellegambe, v. 1509[15].

Devenu une personnalit√© importante et √©cout√©e dans la chr√©tient√©, il intervient dans les affaires publiques, il d√©fend les droits de l'√Čglise contre les princes temporels, et conseille les papes. Il attache en effet, une grande v√©n√©ration au tr√īne de saint Pierre.

Le schisme d'Anaclet

En 1130, apr√®s la mort d'Honorius II, deux pape sont √©lus par les cardinaux: le cardinal Aimeric, qui prend le nom d'Innocent II ; ses adversaires d√©signent le cardinal Pierleone, qui prend le nom d'Anaclet II. Ce dernier re√ßoit le soutien de Roger II, duc de Pouille et de Calabre, lequel re√ßoit le titre de roi de Sicile. En France, Louis VI convoque un synode √† √Čtampes et demande √† Bernard d'y si√©ger. Dans une intervention enflamm√©e, Bernard se d√©clare en faveur d'Innocent II, car il le juge plus saint, donc plus apte et certainement √©lu par le groupe le plus sain (sanior pars) des cardinaux[16]. Il semble que l'origine juive Anaclet ait jou√© dans ce choix. Bernard, qui prendra par ailleurs la d√©fense des juifs pendant la deuxi√®me croisade, √©crit qu'il consid√®re comme une injure que la "race" juive puisse occuper le si√®ge de saint Pierre ¬Ľ[17]

Le roi de France et son clerg√© reconnaissent alors Innocent II, qui se r√©fugie en France. L'empereur germanique, Lothaire III le reconna√ģt √† son tour et conduit une exp√©dition pour l'installer √† Rome. Bernard accompagne l'empereur et le pape quand il entrent dans Rome en 1133. Mais Innocent II est rapidement attaqu√© par les partisans d'Anaclet. Il r√©unit un concile √† Pise en mai-juin 1135, pour anath√©matiser son rival. Bernard y prononce un discours tr√®s violent. Il n√©gocie ensuite le ralliement de la ville de Milan au pape. En 1137, il essaye en vain de faire changer Roger II de camp. Quelques semaines plus tard, Anaclet meurt en janvier 1138, mettant ainsi fin au schisme[3].

Bernard et la deuxième croisade

Bernard de Clairvaux pr√™chant la deuxi√®me croisade √† V√©zelay, en 1146 (XIXe si√®cle).

En 1145, Clairvaux donne un pape √† l'√Čglise, Eug√®ne III, dont Bernard devient le ma√ģtre √† penser. Il sugg√®re √† celui-ci la cr√©ation de l'auditorium, anc√™tre du tribunal de la Rote. Cette institution permet au pape de se d√©gager des proc√©s de plus en plus nombreux que la papaut√© devait r√©gler[18]. Lorsque le royaume de J√©rusalem est menac√© apr√®s la chute du comt√© d'√Čdesse, Eug√®ne III demande √† Bernard de pr√™cher la deuxi√®me croisade, laquelle sera entreprise en grande partie √† l'initiative du roi de France Louis VII le Jeune[19]. Bernard, plus pr√©occup√© par le d√©veloppement de l'h√©r√©sie cathare, est r√©ticent √† l'id√©e de s'associer √† une croisade en Terre sainte. Il ne s'incline que par ob√©issance au pape[20]. Il prend la parole le 31 mars 1146, le jour de P√Ęques au milieu d'une foule de chevaliers r√©unis au pied de la colline de V√©zelay. √Ä cette √©poque, il a cinquante six ans. Son discours enflamme la foule. Il √©voque √Čdesse profan√© et le tombeau du Christ menac√©. Il invite les chevaliers qui veulent se croiser √† l'humilit√©, √† l'ob√©issance et au sacrifice. Apr√®s son pr√™che, on lui arrache m√™me des morceaux de son v√™tement pour en faire des reliques[14]. Son prestige entra√ģne donc le peuple de France.
Il pr√™che aussi √† Spire. En Germanie, il doit combattre les exc√©s du pr√©dicateur populaire Raoul ou Rodolphe, un ancien moine cistercien de Clairvaux[21] qui par ses discours enflamm√©s provoque une flamb√©e de violences contre les juifs[22]. Il commence par rappeler que l'antis√©mitisme ne saurait √™tre tol√©r√© par un chr√©tien : ¬ę ne sommes nous pas spirituellement des s√©mites? ¬Ľ √©crit-il. Il n'h√©site pas √† pr√™cher devant les synagogues incendi√©es mais les √©meutiers de la vall√©e du Rhin ne comprennent ni son latin, ni son fran√ßais. Il parvient cependant √† faire cesser les pers√©cutions[23]. La reconnaissance de la communaut√© juive est immense.

Le roi de France Louis VII et l'empereur Conrad III prennent la croix. L'√©chec de la deuxi√®me croisade lui est ensuite reproch√© de partout, de Rome, de la cour fran√ßaise, des √©v√™ques et des ma√ģtres des √©coles. Bernard est bless√© par ses attaques mais soumis au pape, il accepte d'√™tre mis √† la t√™te d'une nouvelle croisade qui ne partira d'ailleurs jamais[24].

La lutte pour la sauvegarde de l'orthodoxie catholique

Dans cette p√©riode de d√©veloppement des √©coles urbaines, o√Ļ les nouveaux probl√®mes th√©ologiques sont discut√©s sous forme de questions (quaestio) et d'argumentation et de recherche de conclusion (disputatio), Bernard est partisan d'une ligne traditionnaliste. Il combat les positions d'Ab√©lard, approximatives d'un point de vue th√©ologique, et le fait condamner au concile de Sens en 1140. Ab√©lard incarne tout ce que Bernard d√©teste : l'intelligence triomphante, l'arrogance dominatrice, les prouesses dialectiques, une c√©l√©brit√© immense, fond√©e sur la foi pass√©e au crible de la raison au d√©triment de la vie int√©rieure, l'obstination √† tenir des positions[25]. Bernard refuse que les secrets de Dieu soient examin√©s et questionn√©s par la raison. Il veut que la raison reconnaisse ce qu'il y a d'infiniment profond et d'incompr√©hensible dans les choses divines. Son attitude tranchante entra√ģne des pamphlets contre lui comme celui de B√©ranger de Poitiers, √©crit apr√®s l'affaire Ab√©lard : ¬ę Depuis longtemps la renomm√©e aux ailes rapides a r√©pandu dans l'univers entier le parfum de ta saintet√©, proclam√© tes m√©rites, pompeusement propag√© tes miracles. Tu as pris Ab√©lard comme cible de ta fl√®che pour vomir contre lui le venin de ton aigreur, pour le rayer de la terre des vivants, pour le mettre au rang des morts. Tu √©tais enflamm√© contre Ab√©lard non du z√®le de la correction, mais du d√©sir de ta propre vengeance [26]¬Ľ

√Ä la m√™me √©poque, l'h√©r√©sie cathare fait de grand progr√®s dans le midi de la France. Bernard intervient pour r√©futer les doctrines cathares. En 1145, il accompagne en Languedoc Alb√©ric d'Ostie, l√©gat du pape Eug√®ne III, et Geoffroy de L√®ves, √©v√™que de Chartres afin de pr√™cher contre l'h√©r√©sie dans cette r√©gion. Il passe par Poitiers, Bergerac, P√©rigueux, Sarlat, Cahors, Albi, Verfeil. C'est dans cette derni√®re localit√© o√Ļ, rencontrant une tr√®s grande hostilit√© de la noblesse locale envers ses paroles, que Bernard aurait prononc√© ces mots en quittant la ville : ¬ę Verfeil (= verte feuille), que Dieu te dess√®che ! ¬Ľ[27]

Au concile de Reims, en 1148, il porte une accusation d'h√©r√©sie contre Gilbert de la Porr√©e, √©v√™que de Poitiers. Il n'obtient qu'un mince avantage, et son adversaire conserve son √©v√™ch√© et toute sa consid√©ration. Plein de z√®le pour l'orthodoxie, il combat aussi les th√®ses de Pierre de Bruys, Henri de Lausanne, d'Arnaud de Brescia, et condamne les exc√®s de Raoul, qui demandait le massacre des juifs. En cette m√™me ann√©e il pr√™che la croisade en Hainaut et s√©journe √† Mons, la capitale des comtes de Hainaut. Son arbitrage est accept√© dans toute l'Europe du XIIe si√®cle.

Il s'oppose plusieurs fois aux rois de France. Il traite Louis VI de nouvel Hérode[28] quand celui-ci cherche à déposer l'archevêque de Sens, il accuse Suger de négliger son abbaye de Saint-Denis, le poussant ainsi à se consacrer davantage à l'administration de son abbaye à partir de 1127. En 1138, une crise éclate lorsque le roi Louis VII accorde son investiture pour l'évêché de Langres à un moine de Cluny et non au candidat de Bernard de Clairvaux[29].

Bernard fonde jusqu'√† soixante douze monast√®res, r√©pandus dans toutes les parties de l'Europe : 35 en France, 14 en Espagne, 10 en Angleterre et en Irlande, 6 en Flandre, 4 en Italie, 4 au Danemark, 2 en Su√®de, 1 en Hongrie.
En 1151, deux ans avant sa mort, il y a 500 abbayes cisterciennes. Clairvaux compte 700 moines. Bernard meurt en 1153, √† soixante trois ans. Canonis√© le 18 janvier 1174 par Alexandre III, Bernard de Clairvaux a √©t√© d√©clar√© docteur de l'√Čglise par Pie VIII en 1830. On le f√™te le 20 ao√Ľt.

La spiritualité de Bernard de Clairvaux

Bernard s'adresse √† des moines. Sa th√©ologie mystique concerne des hommes qui se vouent √† la pri√®re et √† l'amour de Dieu. Pour lui, tout savoir humain n'a d'importance que dans la mesure o√Ļ il est ordonn√© √† la v√©rit√© religieuse[30].

La Paix intérieure

En entrant au monast√®re, le moine laisse tout, sa vie est rythm√©e par la liturgie. Rien ne doit le perturber dans sa vie int√©rieure. Le monast√®re a pour fonction de favoriser cet aspect de la spiritualit√© cistercienne. C'est pourquoi les rituels cisterciens sont pr√©cis√©ment codifi√©s dans les Ecclesiastica officia et que l'architecture des couvents doit r√©pondre avant tout √† cette fonction suivant les instructions pr√©cises de Bernard de Clairvaux. Avant d'√™tre une mystique, la spiritualit√© cistercienne est une spiritualit√© incarn√©e : que la vie quotidienne aille de soi est la condition sine qua non de la paix int√©rieure et du silence, propice √† la relation avec Dieu. Tout doit y conduire et rien en distraire[31]. Ainsi, l'architecture, l'art ou les manuscrits cisterciens adoptent un style pur et d√©pouill√©. Sous l'impulsion de Bernard de Clairvaux, m√Ľ par un id√©al d'aust√©rit√©, un style tr√®s √©pur√© est utilis√© pour les manuscrits √† partir de 1140. Il se caract√©rise par de grandes initiales peintes en cama√Įeu d'une seule couleur, sans repr√©sentation humaine ou animale ni utilisation d'or[32].

Le cheminement vers Dieu

Bernard de Clairvaux, dans son trait√© De l'Amour de Dieu est √† la source d'une v√©ritable √©cole spirituelle en faisant passer un pas d√©cisif √† la litt√©rature descriptive des √©tats mystiques[33]. Il d√©veloppe un asc√©tisme extr√™me de d√©pouillement qui est tr√®s visible d'un point de vue artistique. La liturgie d√©veloppe des m√©lodies √©pur√©es totalement au service de la parole divine pour en r√©v√©ler toute la richesse et le myst√®re qui y est contenu. Il est donc crucial que l'√©coute ne soit pas perturb√©e par d'autres signaux, d'o√Ļ la recherche du silence. Il n'y a pas d'√©coute vraie sans l'attitude fondamentale d'humilit√©.

Pour Bernard de Clairvaux, ¬ę l'humilit√© est une vertu par laquelle l'homme devient m√©prisable √† ses propres yeux en raison de ce qu'il se conna√ģt mieux ¬Ľ. Cette authentique connaissance de soi ne peut √™tre obtenue que par le retour sur soi. L'homme a √©t√© cr√©√© √† l'image et √† la ressemblance divine, mais il a perdu par la faute originelle et par ses propres erreurs la parfaite ressemblance avec Dieu. Le but de l'existence sera de la recouvrer[30]. Par la connaissance de sa propension au p√©ch√© le moine se doit d'exercer, comme Dieu, la mis√©ricorde et le charit√© envers tout homme. En s'acceptant tel qu'il est, gr√Ęce √† cette d√©marche d'humilit√© et de travail int√©rieur, l'homme connaissant sa propre mis√®re devient capable de compatir √† celle d'autrui.

Selon Bernard de Clairvaux, on doit alors parvenir √† aimer Dieu par amour de soi et non plus de Lui. La prise de conscience que l'on soit un don de Dieu ouvre √† l'amour de tout ce qui est √† Lui. Cet amour est, pour Bernard, le seul chemin qui permette d'aimer comme il le faut son prochain puisqu'il permet de l'aimer en Dieu. Au final, apr√®s ce cheminement int√©rieur on parvient au dernier stade de l'amour qui est d'aimer Dieu pour Dieu et non plus pour soi[34]. En passant par l'humanit√© de J√©sus, l'√Ęme contemplative parvient au Verbe. Elle franchit ainsi le niveau charnel pour adh√©rer au plan spirituel qui lui permet de s'unir √† Dieu en l'aimant. L'unit√© de l'esprit est d√©crite comme une communion parfaite.L'√Ęme devient comparable √† une √©pouse, celle dont le Cantique des cantiques chante les noces. Le commentaire de Bernard sur ce chant nuptial r√©sume toute sa doctrine. Il d√©crit la joie et l'angoisse de l'√Ęme copyvio se r√©jouissant de la divine pr√©sence de l'aim√© ou souffrant de son absence, imantant en cela les P√®res de l'√Čglise[30]. On peut parvenir √† l'ultime connaissance de la v√©rit√©, c'est-√†-dire la connaissance de la v√©rit√© connue en elle-m√™me. Il faut √™tre vide de soi pour ne plus s'aimer que pour Dieu. Il n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir que par la pers√©v√©rance et la p√©nitence. D'o√Ļ l'asc√®se, la n√©cessit√© d'imiter le Christ afin de passer de l'√©tat charnel √† l'√©tat spirituel m√™me si la chair ne doit pas √™tre m√©pris√©e copyvio. Mais pour Bernard la chair est une limite[30].

Le libre arbitre

Bernard de Clairvaux recevant le lait de la Vierge.

Pour Bernard de Clairvaux, du fait de son libre arbitre, l'homme à la possibilité de choisir sans contrainte de pécher ou de suivre le cheminement qui conduit à l'union avec Dieu. Par l'amour de Dieu il lui est possible de ne pas pécher et d'atteindre au sommet de la vie mystique en ne voulant plus autre chose que Dieu, c'est-à-dire de s'affranchir de toute possibilité de pécher en étant totalement libre. Ce qui meut le désir des cisterciens de quitter le monde, c'est l'union dans l'amour de la créature avec le créateur. Union parfaitement vécue par la Vierge Marie qui est le modèle exemplaire de la vie spirituelle cistercienne. C'est pourquoi les moines cisterciens lui vouent une dévotion particulière[35].

Réflexions sur la croisade

√Ä la fin de sa vie, dans une des ses oeuvres majeures, De la Consid√©ration (1152). Il accepte la responsabilit√© de l'√©chec de la deuxi√®me croisade. Il √©crit: "Je pr√©f√®re voir les murmures des hommes s'√©lever contre moi que contre Dieu." Continuant sa r√©flexion il demande : "L'homme doit-il cesser de faire ce qu'il doit parce que Dieu fait ce qu'il veut? " Il compare ensuite, il exclut que Dieu a choisi Mo√Įse pour sortir les H√©breux d'√Čgypte et de les conduire en Terre promise mais il ne les a pas fait entrer en Pays de Canaan car les H√©breux se sont montr√©s rebelles et incr√©dules[24]. Dans une lettre √† son oncle, Andr√©, ma√ģtre du Temple, il √©crit : "Le monde devra reconna√ģtre qu'il vaut mieux mettre sa confiance en Dieu qu'en nos princes." Il adjure les Templiers √† rester des moines avant d'√™tre des soldats[36].

Principales oeuvres

  • Prologus in graduale Cisterciense ¬ę Sicut notatores antiphonariorum praemunivimus ¬Ľ
  • De gradibus humilitatis
  • Apologia ad Guillelmum abbatem
  • De diligendo Deo
  • De gratia et libero arbitrio
  • De laude novae militiae
  • De praecepto et dispensatione
  • Vita S. Malachiae
  • De consideratione

Les Ňíuvres compl√®tes de Bernard de Clarvaux sont disponibles aux Editions du Cerf, texte latin de J. Leclercq, H. Rochais et Ch. H. Talbot, collection Sources chr√©tiennes), 1098.

Notes et références

  1. ‚ÜĎ Jaques Berlioz, Saint Bernard, le soldat de Dieu, tir√© de Moines et religieux au Moyen Age, Seuil 1994, p. 47.
  2. ‚ÜĎ Jean-Philippe Lecat, L'id√©e de croisade selon Bernard de Clairvaux, Grandes signatures, n¬į1, Avril 2008, p 63
  3. ‚ÜĎ a‚ÄČ, b‚ÄČ et c‚ÄČ Marcel Pacaut, Article Bernard de Clairvaux, Encylopaedia Universalis, DVD, 2007
  4. ‚ÜĎ Th√©odore Ratisbonne Histoire de saint Bernard 1853, p. 68
  5. ‚ÜĎ a‚ÄČ, b‚ÄČ et c‚ÄČ Jean-Philippe Lecat, p 64
  6. ‚ÜĎ Jaques Berlioz, Saint Bernard, le soldat de Dieu, tir√© de Moines et religieux au Moyen Age, Seuil 1994, p. 48.
  7. ‚ÜĎ Jean Waquet, Jean-Marc Roger, Laurent Veyssi√®re Recueil des chartes de l'abbaye de Clairvaux au XII si√®cle, 2003, p. 17
  8. ‚ÜĎ Jean Ch√©lini, Histoire religieuse de l'Occident m√©di√©val, Hachette, 1991, p 368
  9. ‚ÜĎ Carol Heitz, Article architecture monastique, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  10. ‚ÜĎ Jean Ch√©lini, p 366
  11. ‚ÜĎ a‚ÄČ et b‚ÄČ Jean Ch√©lini, p 367
  12. ‚ÜĎ a‚ÄČ et b‚ÄČ Marie-Madeleine Davy, Placide Deseille, Article Cisterciens, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  13. ‚ÜĎ L√©on Pressouyre, Article Cloitres, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  14. ‚ÜĎ a‚ÄČ et b‚ÄČ Jean-Philippe Lecat, p 66
  15. ‚ÜĎ (en)Description sur le site du Metropolitan Museum qui accueille l'Ňďuvre. ; (en) A. G. Pearson ¬ę[1] Nuns, images, and the ideals of women's monasticism: Two paintings from the Cistercian convent of Flines ¬Ľ, Renaissance Quarterly, 22 d√©cembre 2001.
  16. ‚ÜĎ Centre national de la recherche scientifique [2] Revue historique de droit fran√ßais et √©tranger 1968, p. 382
  17. ‚ÜĎ Pierre Aub√©, Saint Bernard de Clairvaux, Fayard, 2003,p. 227
  18. ‚ÜĎ Jean Ch√©lini, p 369
  19. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, Les Croisades, PUF, 1969, nouvelle √©dition : 2006, p 38
  20. ‚ÜĎ Jean-Philippe Lecat, p 67
  21. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 79
  22. ‚ÜĎ C√©cile Morrisson, p 39
  23. ‚ÜĎ Jean-Philippe Lecat, p 68
  24. ‚ÜĎ a‚ÄČ et b‚ÄČ Jean-Philippe Lecat, p 70
  25. ‚ÜĎ Pierre Aub√©, p. 408
  26. ‚ÜĎ Pierre Aub√©, p. 413
  27. ‚ÜĎ Ferran Garcia-Oliver, Rinaldo Comba, El C√≠ster, ideals i realitat d'un orde mon√†stic, 2001, p. 55
  28. ‚ÜĎ Thomas Merton, Bernard de Clairvaux 1953, p. 689
  29. ‚ÜĎ Marcel Pacaut Louis VII et les √©lections √©piscopales 1957, p. 44
  30. ‚ÜĎ a‚ÄČ, b‚ÄČ, c‚ÄČ et d‚ÄČ Marie-Madeleine Davy, Article Bernard de Clairvaux, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007
  31. ‚ÜĎ Jean-Baptiste Auberger, ¬ę La spiritualit√© cistercienne ¬Ľ, Histoire et Images m√©di√©vales n¬į12 (th√©matique), op. cit. p. 44.
  32. ‚ÜĎ Thierry Delcourt, ¬ę Les manuscrits cisterciens ¬Ľ, Histoire et Images m√©di√©vales , n¬į12 (th√©matique), p. 41 ; Cister.net
  33. ‚ÜĎ Marcel Pacaut, Les moines blancs, op. cit. pp. 215 - 218.
  34. ‚ÜĎ Jean-Baptiste Auberger, op. cit. p. 47.
  35. ‚ÜĎ Jean-Baptiste Auberger, op. cit. p. 49.
  36. ‚ÜĎ Jean-Philippe Lecat, p 71

Voir aussi

Sources

Bibliographie

  • Pierre Aub√©, Saint Bernard de Clairvaux, Fayard, 2003
  • √Čdouard Louis Joseph Bonnier, Ab√©lard et saint Bernard. La philosophie et l'√Čglise au XIIe si√®cle, Paris, 1862 lire en ligne sur Google Books
  • Jean Ch√©lini, Histoire religieuse de l'Occident m√©di√©val, Hachette, 1991
  • Jean Leclercq, Bernard de Clairvaux, Descl√©e, Paris, 1989 (ISBN 2-7189-0410-0)
  • Jacques Verger, Jean Jolivet, Bernard - Ab√©lard ou le clo√ģtre et l'√©cole, Mame ; Fayard, Paris, 1982 (ISBN 2-7289-0086-8) ; r√©√©d. sous le titre Le si√®cle de saint Bernard et Ab√©lard, Perrin, coll. ¬ę Tempus ¬Ľ, 3006

Source partielle

¬ę Bernard de Clairvaux ¬Ľ, dans Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang [sous la dir. de], Dictionnaire universel d‚Äôhistoire et de g√©ographie, 1878 [d√©tail des √©ditions]  (Wikisource)

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