Biographie illustrée du moine itinérant Ippen

Biographie illustrée du moine itinérant Ippen
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Ippen pratique le nenbutsu dansé (odori nenbutsu) à Ōtsu, où l’on voit riches citadins (à gauche), paysans et pauvres mendiants (à droite). La composition reposant sur des longues diagonales parallèles est typique de la perspective dans les emaki. Rouleau VII.
Artiste En.i
Année 1299
Type Emaki
Technique Peinture et encre sur rouleau de soie
Dimensions (H × L) 0,38 m × 9 à 11 m
Localisation Musées nationaux de Kyōto, de Nara et de Tōkyō (exposition), Japon

La Biographie illustrée du moine itinérant Ippen (一遍上人絵伝 巻第七, Ippen shōnin eden?), ou Ippen hijiri-e (一遍聖絵?, « peintures de la vie du saint homme Ippen »)[1],[2], est un emaki japonais du XIIIe siècle peint par En.i. Composé de 12 rouleaux, il rapporte la biographie du moine bouddhiste Ippen, fondateur de l’école Ji shū. Un deuxième emaki du XIVe siècle, d’un style plus accessible, raconte également la biographie du moine. De nombreuses versions ou copies de la biographie d’Ippen ont été réalisées par la suite.

Le style et la composition de l’œuvre sont relativement inédits dans l’art des emaki, s’inspirant tant du yamato-e japonais (notamment la perspective) que du paysage chinois poétique des Song, et s’inscrivant dans les tendances réalistes de l’art de l’époque de Kamakura. De nos jours, ces œuvres témoignent de la vie quotidienne et la religion du Japon médiéval, et présentent un aperçu de nombreux paysages typiques de l’archipel.

Sommaire

Contexte

Ippen quittant sa maison pour voyager dans tout le Japon. Rouleau I.

Apparue au Japon depuis environ le VIe siècle grâce aux échanges avec l’Empire chinois, la pratique de l’emaki se diffuse largement auprès de l’aristocratie à l’époque de Heian : il s’agit de longs rouleaux de papier narrant au lecteur une histoire au moyen de textes et de peintures. Plus tard, les luttes intestines et les guerres marquent l’avènement de l’époque de Kamakura, dominée par la classe des guerriers (les samouraïs). Cette période politiquement et socialement instable offre un terrain propice au prosélytisme pour le bouddhisme, que ce soit à travers la représentation des six voies de l’existence (rokudo-e) ou le récit illustré de la vie des moines illustre (kōsōden-e ou eden). L’Ippen shōnin eden s’inscrit dans ce contexte-là, lors de l’« âge d’or » de l’emaki (XIIe et XIIIe siècles)[3].

Les emaki présentent donc la biographie d’Ippen (一遍?, 1234–1289), moine bouddhiste fondateur de l’école Ji shū en 1274, branche du bouddhisme de la Terre pure. L’enseignement d’Ippen promet l’illumination aux masses populaires peu instruites par la récitation du nom du Bouddha Amida (pratique du nenbutsu) et des rituels de danses et de chants extatiques (odori nenbutsu)[1]. D’après les récits d’alors, cette doctrine lui aurait été révélée par une manifestation du Bouddha ; Ippen consacre ensuite sa vie à voyager dans tout le Japon, notamment les zones rurales, pour transmettre ce message. On peut noter que la biographie mélange probablement ponctuellement la vie d’Ippen avec d’autres moines comme Hōnen, notamment sur son apprentissage Tendai[4]. D’autres moines célèbres virent d’ailleurs également leur biographie couchée sur des emaki comme Hōnen et Shinran[5]. Au-delà du bouddhisme, le syncrétisme japonais transparaît parfois, notamment lorsque Ippen honore des sanctuaires shintos[6].

Peu de temps après sa mort, deux de ses disciples rédigent la biographie d’Ippen : la première écrite par Shōkai (聖戒?) et la seconde par Sōshun (宗俊?) (élève de Taa (他阿?), lui-même disciple d’Ippen). De ces deux versions découlent les deux catégories d’emaki sur le sujet, bien que la toute première version basée sur le texte de Shōkai soit la plus connue.

Rouleaux de Shōkai (XIIIe)

Description

Ippen arrivant au sanctuaire d’Itsukushima-jinja à Miyajima ; on distingue à droite le célèbre torii flottant. Rouleau X.

L’emaki basée sur le texte de Shōkai se compose de douze rouleaux de 0,38 mètre de haut sur 9,22 à 10,90 mètres de long, qui ont la particularité d’être en soie, et non en papier comme le plus souvent (probablement pour marquer l’importance du moine)[7]. Sa création datant de 1299, dix ans après la mort d’Ippen, est attribuée au moine peintre En.i (円伊?), probablement disciple d’Ippen de son vivant, comme en témoigne sa retranscription fidèle de sa vie[8]. Le rôle exact d’En.i reste soumis à interprétation : étant donné la taille, plusieurs peintres ont probablement collaboré et En.i serait l’artiste coordinateur. Des études stylistiques permettent également de lier les peintures avec les ateliers des temples Onjō-ji (Mii-dera) et Shōgo-in (ja), en raison de la proximité avec des mandalas conçus par ces ateliers[9]. Toutefois, les dessins des bâtiments existant encore de nos jours sont si réalistes que des croquis ont dû être fait sur le vif lors des voyages d’Ippen, probablement par En.i lui-même[10]. Quant aux calligraphies, elles seraient l’œuvre de divers aristocrates, effectuées séparément sur des coupons de soie de couleurs variées[8]. Cette version apparaît très raffinée, pleine de retenue et destinée à une élite – le style rappelle d’ailleurs les illustrations de poèmes à la cour de Heian, et l’importance de la poésie est tangible[4],[11]. Les paysages y sont très nombreux, transcrivant fidèlement de célèbres vues japonaises (meisho-e) reconnaissables sans peine, comme l’émergence du mont Fuji au-dessus de la brume (rouleau VI), l’Itsukushima-jinja, le mont Kōya ou la cascade de Nachi[3], ainsi que des temples et lieux de pèlerinages comme le mont Kōya ou Kumano Sanzan, qui eu une grande importance dans la vie d’Ippen (le passage occupe par conséquent une large place)[12].

Les textes narrent donc les épisodes clés de la vie d’Ippen, et citent ses sermons, ses prières ou ses poèmes waka. D’autres textes sur la fondation des temples et sanctuaires (engi) visités par le moine sont également inclus. D’après L. Kaufman, il n’y a dans cette œuvre aucune volonté de conférer à Ippen une dimenssion mystique ou divine, à la déférence des versions ultérieures[11].

Reconnu trésor national du Japon, l’emaki appartient aux temples Kankikō-ji de Kyōto (temple où travaillait En.i[13]) et Shōjōkō-ji à Fujisawa, mais sont de nos jours principalement entreposés aux musées nationaux de Kyōto, de Nara et de Tōkyō[14] (le 7e rouleau, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale[1]).

Style et composition

Célèbre scène de transition où Ippen arrive à Kyōto ; l’usage de la brume y est fortement marqué. Rouleau VII.

L’emaki, caractérisé par son réalisme et ses couleurs, appartient au style japonais yamato-e de l’époque de Kamakura[15]. Toutefois, contrairement à la plupart des emaki d’alors s’y ressentent également les premières influences du lavis de la Chine des Song. L’œuvre repose sur l’alternance entre calligraphies et séquences peintes, pour 48 sections au total. Les transitions entre peintures sont le plus souvent marquées par des étendues de brumes ou d’eau, des bâtiments ou encore le changement des saisons. La composition présente le même dualisme entre techniques typiques du yamato-e et incorporation d’éléments chinois Song et Yuan.

« Si l’œuvre est sensible à l’influence de la peinture au lavis des Song du Sud, elle participe néanmoins, tout en reprenant des procédés du yamato-e, aux nouvelles tendances réalistes de l’époque de Kamakura [...] et explore ainsi un nouvel espace pictural. »

— Elsa Saint-Marc, Techniques de composition de l’espace dans l’Ippen hijiri-e[14]

Paysage du mont Kōya, où le style chinois shanshui est perceptible dans les couleurs et l’impression de « cheminement » menant au bout du voyage, ici le sanctuaire. Seules les proportions des personnes rompent la perspective réaliste. Rouleau I.

Du yamato-e d’abord, le rouleau exploite les techniques de composition classiques des emaki, l’ensemble se basant sur de longues lignes de fuite parallèles qui accompagnent le mouvement des yeux et suggèrent la profondeur, ainsi que sur des vues lointaines et brumeuses[3],[15]. La technique de l’iji-dō-zu (ou hampuku byōsha), qui consiste en représenter plusieurs fois un même personnage dans une scène pour suggérer l’écoulement du temps et varier le rythme avec une économie de moyen, est également employée sur plusieurs scènes (notamment la scène du guerrier qui menace d’abord Ippen au centre, puis est converti par le moine en haut à gauche, voir rouleau IV). D’autre part, Ippen ayant énormément voyagé, les scènes d’extérieur dominent l’œuvre, mais malgré l’importance des paysages, la perspective subjective et non réaliste japonaise reste tangible, les éléments principaux de chaque section étant agrandis par rapport aux décors[14]. Ippen et son groupe apparaissent notamment toujours très grands par rapport aux autres personnages et aux bâtiments, car ils sont au centre du récit (les emaki religieux avaient principalement un intérêt didactique et prosélytique). En revanche, le point de vue adopté est inhabituellement éloigné, si bien que les détails et la foule deviennent parfois minuscules[14].

Les scènes de paysages, effectuées dans le style de peinture chinoise Tang dit en « bleu et vert », dominent également la composition dans la tradition lyrique et spirituelle chinoise (l’art du shanshui)[4],[16]. L’influence des paysages de l’Empire du Milieu explique leur réalisme marqué, selon les canons de l’art de Kamakura, notamment dans la perspective. Ainsi, malgré les tailles irréalistes des personnages, les décors sont le plus souvent rigoureusement proportionnés, impression renforcée par des techniques picturales comme peindre les arbres de façon détaillée au premier plan, et floue en fond, ou encore des vols d’oiseaux qui disparaissent peu à peu vers l’horizon[14]. La couleur elle-même permet de renforcer les creux et les reliefs. Enfin, les premières influences du lavis Song au Japon transparaissent également, les contours et encrages en étant très proches de par le trait vif et rugueux[8].

La cascade de Nachi. On distingue à gauche un cheval blanc, symbolisant Kannon. Rouleau III.

Le réalisme, fort apprécié des bushis de Kamakura, naît ainsi des influences du paysage chinois, mais est également renforcé par la représentation très détaillée de la vie quotidienne[14] ; H. Okudaira écrit sur le sujet qu’« il y a souvent une forte association entre les émotions des hommes et le monde de la nature » dans ce type d’emaki[17]. Il y a de fait une correspondance entre certains paysages et sentiments véhiculés par le récit, par exemple les cerisiers d’Iyo peints juste après la floraison lorsque Ippen quitte son foyer, pour évoquer la séparation[11]. Les villes fourmillent de gens affairés, préfigurant de la peinture de genre ultérieure (par exemple l’ukiyo-e)[3].

Autres versions

L’emaki basée sur la biographie de Sōshun, l’Ippen shōnin ekotoba den, est ultérieur au premier, datant du XIVe siècle, entre 1303 et 1307, dont il ne reste que des copies[18]. L’objectif de l’artiste semble également très différent, destinant son œuvre au peuple peu instruit. De ce fait, la composition est plus simple et variée, centrée sur l’anecdotique et la peinture de genre, pour finalement véhiculer des sentiments du quotidien comme l’humour ou l’émotion, voir le surnaturel[4]. Vraisemblablement, il s’agissait donc de transmettre par l’image l’enseignement bouddhiste, ce qui a nécessité des changements stylistiques et narratifs – les personnages sont par exemple représentés plus grands pour être mieux identifiables lors des prédications ou des etoki (explication des peintures religieuses)[4]. Dans cet emaki toutefois, la seconde moitié est consacrée à la vie de Taa (他阿?), disciple et successeur d’Ippen[11].

Outre les deux versions sus-cités, d’autres existent, mais restent bien moins connues, comme la version du Shinkō-ji (1323), plutôt burlesque dans la veine du mouvement otogizōshi, ou celle du Kōmyō-ji (à Yamagata) visant aussi à l’extraordinaire (1594, par Kanō Eitoku)[4]. D’après E. Grilli, cinq versions subsistent de nos jours[7]. Des copies des deux premiers emaki sont également conservées dans quelques temples.

Valeur historiographique

Foule grouillant à Kyōto. Rouleau VII.

Art du quotidien, l’emaki fournit un témoignage sur la vie quotidienne du Japon médiéval, ainsi que sur les paysages d’alors (offrant notamment une des premières vues picturales du mont Fuji)[15],[19]. Les détails portent en particulier sur les vêtements et les travaux populaires, ainsi que sur les constructions. Ippen ayant consacré sa vie au voyage, l’aspect tant citadin que rural ressort. Le fourmillement de la foule citadine n’est pas sans rappeler l’art de l’ukiyo-e à l’époque d’Edo[3] ; on y trouve d’ailleurs une des premières représentations du quartier commerçant d’Ōsaka[20]. L’artiste représente tant les pauvres que les riches, s’intéressant jusqu’aux mendiants et aux malades qui jonchent parfois les lieux, Ippen ayant prêché auprès de tous[21].

Concernant le domaine religieux, les enseignements sont tout autant d’importance. Témoignant d’un art bouddhique nouveau sous l’époque de Kamakura, l’architecture détaillée de divers temples[12] et les pratiques religieuses d’alors y sont bien illustrées[22].

Annexes

Articles connexes

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Liens externes

Bibliographie

Ouvrages
Articles
  • Elsa Saint-Marc, « Techniques de composition de l’espace dans l’Ippen hijiri-e », dans Arts asiatiques, vol. 56, 2001, p. 91-109 [texte intégral] 
  • (en) Laura S. Kaufman, « Lyrical Imagery and Religious Content in Japanese Art: The Pictorial Biography of Ippen the Holy Man in Traditions in Contact and Change », dans XIVth Congress of the International Association for the History of Religions (1980), 1983, p. 201-230 (ISBN 9780889201422) [texte intégral] 
  • (ja) Ryōko Mizuno, « 一遍聖絵」の制作背景に関する一考察 (« Le style et la réalisation des peintures de l’Ippen hijiri-e ») », dans Bijutsu-shi (Journal of Japan Art History Society), vol. 152, 2002, p. 263-281 

Notes et références

  1. a, b et c Biographie du moine bouddhiste itinérant Ippen Volume 7, Institut national pour l’héritage culturel du Japon. Consulté le 10 juin 2011
  2. D’autres traductions francophones peuvent être trouvées, comme Les Pèlerinages du moine Ippen ou Rouleaux enluminés de la vie du moine itinérant Ippen.
  3. a, b, c, d et e Christine Shimizu, L’art japonais, Flammarion, coll. « Tout l’art », 2001 (ISBN 9782080137012), p. 193-6 
  4. a, b, c, d, e et f Danielle Elisseff et Vadime Elisseff, L’art de l’ancien Japon, Éditions Mazenod, 1980 (ISBN 2-85088-010-8), p. 326-328 
  5. (en) Penelope E. Mason et Donald Dinwiddie, History of Japanese art, Pearson Prentice Hall, 2005 (ISBN 9780131176010), p. 201-2036 
  6. (en) Conrad D. Totman, A history of Japan, Wiley-Blackwell, 2000 (ISBN 9780631214472) [lire en ligne], p. 181 
  7. a et b Grilli 1962, p. 16
  8. a, b et c Miyeko Murase, L’art du Japon, Éditions LGF - Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », 1996 (ISBN 2-25313054-0), p. 162 
  9. (en) Susan Jean Zitterbart, Kumano mandara: Portraits, power, and lineage in medieval Japan, ProQuest / université de Pittsburgh, 2008 (ISBN 9780549897323) [lire en ligne], p. 104-105 )
  10. Akiyama Terukazu, La peinture japonaise, vol. 3, Skira, coll. « Les Trésors de l’Asie, Skira-Flammarion », 1977 (ISBN 9782605000944), p. 99-100 
  11. a, b, c et d (en) Laura S. Kaufman, « Lyrical Imagery and Religious Content in Japanese Art: The Pictorial Biography of Ippen the Holy Man in Traditions in Contact and Change », dans XIVth Congress of the International Association for the History of Religions (1980), 1983, p. 201-230 (ISBN 9780889201422) [texte intégral] 
  12. a et b (en) Chieko Nakano, "Kechien" as religious praxis in medieval Japan: Picture scrolls as the means and sites of salvation, ProQuest, 2009 (ISBN 9781109167351) [lire en ligne], p. 273-289  (thèse en philosophie de l’université d’Arizona)
  13. Okudaira 1973, p. 46
  14. a, b, c, d, e et f Elsa Saint-Marc, « Techniques de composition de l’espace dans l’Ippen hijiri-e », dans Arts asiatiques, vol. 56, 2001, p. 91-109 [texte intégral] 
  15. a, b et c Okudaira 1973, p. 113
  16. Seiichi Iwao et Hervé Benhamou, Dictionnaire historique du Japon, vol. 2, Maisonneuve & Larose, 2002 (ISBN 2706816325), p. 1188-1189 
  17. Okudaira 1973, p. 74
  18. (en) Ippen 一遍, JAANUS. Consulté le 1 sept. 2011
  19. Mason et Dinwiddie 2005, p. 203-205
  20. (en) James L. McClain et Osamu Wakita, Osaka: the merchants' capital of early modern Japan, Cornell University Press, 1999 (ISBN 9780801436307) [lire en ligne], p. 8 
  21. Hervé Benhamou, Médecine et société au Japon, Editions L’Harmattan, coll. « Recherches asiatiques », 1994 (ISBN 9782738421593) [lire en ligne], p. 418-419 
  22. (en) Richard Karl Payne, Re-visioning "Kamakura" Buddhism, University of Hawaii Press, 1998 (ISBN 9780824820787) [lire en ligne], p. 102-103 

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