État fĂ©dĂ©ral de 1848

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État fĂ©dĂ©ral de 1848
Carte de la Suisse et des cantons suisses.

L'État fĂ©dĂ©ral de 1848 est une des Ă©tapes de formation de la ConfĂ©dĂ©ration suisse, la pĂ©riode suivant la ConfĂ©dĂ©ration des XXII cantons et le dĂ©but du XXe siĂšcle. Suite aux luttes entre radicaux et conservateurs de la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle qui se sont achevĂ©es sur la guerre du Sonderbund, une nouvelle constitution fĂ©dĂ©rale est votĂ©e le 12 septembre 1848 qui dĂ©finit un nouvel État fĂ©dĂ©ral et centralisĂ© oĂč les cantons ne sont plus indĂ©pendants mais « souverains Â» et cĂšdent certains de leurs privilĂšges Ă  l'État fĂ©dĂ©ral. Cette constitution dĂ©finit Ă©galement les nouvelles institutions politiques, monĂ©taires et Ă©conomiques et institue la ville de Berne, oĂč est construit le Palais fĂ©dĂ©ral, comme ville fĂ©dĂ©rale.

Sur le plan de la politique extĂ©rieure, la pĂ©riode est marquĂ©e par l'affaire de NeuchĂątel entre 1856 et 1857, suivie de l'affaire de Savoie en 1860 oĂč le Conseil fĂ©dĂ©ral envisage l'occupation du Chablais français et du Faucigny. En 1868, la Suisse obtient son seul dĂ©bouchĂ© maritime avec le port de BĂąle et son embouchure qui deviennent des eaux internationales. Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, la Suisse mobilise mais se cantonne dans sa neutralitĂ©, accueillant de nombreux rĂ©fugiĂ©s qui seront les premiers bĂ©nĂ©ficiaires de l'aide de la Croix-Rouge rĂ©cemment crĂ©Ă©e par Henri Dunant.

Sur le plan intĂ©rieur, le droit de rĂ©fĂ©rendum facultatif et celui d'initiative populaire sont progressivement accordĂ©s alors que le systĂšme majoritaire mis en place par les radicaux est abandonnĂ© en 1868 au profit du systĂšme proportionnel, permettant ainsi aux conservateurs catholiques d'obtenir un siĂšge au Conseil fĂ©dĂ©ral en 1891. Dans la mĂȘme lignĂ©e, la rĂ©vision de la constitution de 1874 accorde encore de nouvelles prĂ©rogatives Ă  l'État fĂ©dĂ©ral et le Tribunal fĂ©dĂ©ral s'Ă©tablit Ă  Lausanne. Cette rĂ©vision a lieu pendant le Kulturkampf allemand dont les effets se font sentir Ă©galement en Suisse par quelques articles constitutionnels restreignant les libertĂ©s de culte et d'expression, en particulier vis-Ă -vis du catholicisme, et amĂšnent Ă  la rupture des relations diplomatiques entre la Suisse et le Saint-SiĂšge en 1874.

La centralisation du pouvoir se poursuit avec, en 1891, le monopole de l'Ă©mission des billets de banque confiĂ© Ă  la ConfĂ©dĂ©ration qui crĂ©e pour cela la Banque nationale suisse. En 1898, le droit pĂ©nal et le droit civil dans leur entier deviennent la prĂ©rogative de l'État fĂ©dĂ©ral. C'est Ă©galement Ă  cette pĂ©riode que les premiers progrĂšs sociaux, tel que la diminution du temps de travail quotidien, voient le jour.

Sommaire

La Constitution de 1848

Au sortir de la guerre

Affiche de propagande montrant l'histoire de l'État fĂ©dĂ©ral.

Lorsqu'Ă©clate, Ă  la fin du mois de fĂ©vrier, la RĂ©volution française de 1848, les diffĂ©rents mouvements radicaux de Suisse ont dĂ©jĂ  pris le contrĂŽle politique sur la quasi-totalitĂ© des cantons prĂ©cĂ©demment neutres ou hostiles Ă  l'idĂ©e d'une rĂ©vision du Pacte de 1815. La guerre du Sonderbund terminĂ©e, les dirigeants politiques de l'alliance sĂ©parĂ©e en fuite ou privĂ©s de mandats politiques, tout est en place pour lancer les travaux visant Ă  crĂ©er de nouvelles structures Ă©tatiques. Le dĂ©marrage effectif des travaux va profiter de la dislocation provoquĂ©e par le « Printemps des peuples Â» des nations europĂ©ennes qui, au mois de janvier encore, avaient exigĂ© l'unanimitĂ© des cantons comme condition prĂ©alable Ă  toute modification du Pacte fĂ©dĂ©ral[1].

Une commission, nommĂ©e par la DiĂšte fĂ©dĂ©rale et regroupant 23 membres (un par canton et demi-canton, Ă  l'exception de NeuchĂątel et d'Appenzell-Rhodes IntĂ©rieures)[2] dont certains des futurs « pĂšres fondateurs Â» de la nation et majoritairement issus de gouvernements cantonaux, dirige le mouvement et regroupe ses propositions dans un rapport, dĂ©posĂ© le 8 avril 1848. À la rĂ©union plĂ©niĂšre de la DiĂšte du 15 avril, ce mĂȘme groupe dĂ©fend son projet tout en acceptant un certain nombre de compromis visant Ă  minimiser les pouvoirs centralisĂ©s pour conserver, au niveau des cantons, un large pouvoir sur les domaines militaire, scolaire et routier ; ces concessions permettent aux dĂ©putĂ©s cantonaux de la DiĂšte d'accepter la nouvelle Constitution, rĂ©digĂ©e par le Thurgovien Johann Konrad Kern et le Vaudois Daniel-Henri Druey en juin[3], avant que celle-ci ne soit soumise Ă  la votation populaire entre juillet et aoĂ»t oĂč le texte est approuvĂ© par 15 cantons et demi contre 6 et demi (soit six membres du Sonderbund Uri, Schwytz, Obwald, Nidwald, Zoug et Valais, rejoints par le canton du Tessin, oĂč les pertes rĂ©sultant de la suppression des droits de douane cantonaux jouent un rĂŽle clĂ©, et le demi canton d'Appenzell Rhodes-IntĂ©rieures)[nhss 1]. À Lucerne, les abstentions sont comptĂ©es comme des approbations alors que, dans le canton de Fribourg, seul le Grand Conseil mis en place par les radicaux se prononce[1]. La participation Ă  ce scrutin est variable, allant de moins de 20 % Ă  Berne jusqu'Ă  88 % oĂč le vote est obligatoire[4].

Le 12 septembre 1848, la DiĂšte enregistre les rĂ©sultats des votations cantonales[5], constate que la Constitution a Ă©tĂ© approuvĂ©e et prononce sa dissolution le 22 septembre comme prĂ©vu par les dispositions transitoires du texte approuvĂ©, marquant ainsi la fin du Pacte de 1815.

La Constitution fédérale de 1848

Le siÚge du Conseil national au palais fédéral de Berne.

Le texte approuvĂ© par la population porte le nom officiel de « Constitution fĂ©dĂ©rale de la Suisse Â» et se compose d’un prĂ©ambule, de 114 articles divisĂ©s en trois chapitres et est prĂšs de dix fois plus longue que le Pacte de 1815 qu'elle remplace[6] : outre l'enregistrement d'exigences historiques, elle dĂ©finit en effet de nouvelles institutions tout en offrant une possibilitĂ© d'Ă©volution future. Deux de ses objectifs principaux, Ă  savoir la garantie de l'indĂ©pendance du pays face Ă  l'Ă©tranger et le maintien de l'ordre et de la paix Ă  l'intĂ©rieur sont directement repris du Pacte de 1815, alors que les deux autres objectifs principaux, Ă  savoir la protection de la libertĂ© et des droits des ConfĂ©dĂ©rĂ©s et la promotion de la prospĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale, sont entiĂšrement nouveaux[nhss 2].

En lieu et place de la DiĂšte fĂ©dĂ©rale formĂ©e de mandataires dĂ©lĂ©guĂ©s par les autoritĂ©s des cantons et sans pouvoir dĂ©cisionnaire, la Constitution crĂ©e un pouvoir lĂ©gislatif formĂ© de deux chambres, sur le modĂšle amĂ©ricain : le Conseil national, reprĂ©sentant le peuple et formĂ© de 200 dĂ©putĂ©s Ă©lus tous les quatre ans au suffrage direct proportionnel et le Conseil des États, oĂč chacun des 22 cantons est reprĂ©sentĂ© par deux dĂ©lĂ©guĂ©s (un dĂ©lĂ©guĂ© pour chacun des demi-cantons) ; l'accord des deux chambres est nĂ©cessaire pour l'approbation des lois.

Le pouvoir exĂ©cutif, quant Ă  lui, est incarnĂ© par le Conseil fĂ©dĂ©ral formĂ© de sept membres Ă©lus par l'AssemblĂ©e fĂ©dĂ©rale pour trois ans dont l'un est Ă©lu « PrĂ©sident de la ConfĂ©dĂ©ration Â» pour une annĂ©e, ce titre ne donnant toutefois aucun droit particulier au Conseiller. Le Conseil fĂ©dĂ©ral, dont chacun des membres est responsable d'un dĂ©partement, fonctionne en collĂ©gialitĂ© en formant l'autoritĂ© exĂ©cutive supĂ©rieure ; il ne peut ĂȘtre renversĂ©, ni ĂȘtre contraint Ă  la dĂ©mission et ses membres sont perpĂ©tuellement rĂ©Ă©ligibles[andrey 1]. Le Conseil fĂ©dĂ©ral dispose de sa propre administration ainsi qu'une chancellerie qui en est l'Ă©tat-major[7].

Le pouvoir judiciaire est exercé par le Tribunal fédéral composé de 11 juges à temps partiel nommés par l'Assemblée et qui ne dispose pas de siÚge fixe et ne forme pas encore une institution permanente, cantonné aux affaires civiles[8].

Le « souverain Â» reste toutefois le peuple : le suffrage universel masculin est instaurĂ© pour la premiĂšre fois en Europe[9] et la libertĂ© d'Ă©tablissement, permettant le libre exercice des droits politiques fĂ©dĂ©raux et cantonaux aux Suisses originaires d'autres cantons, est assurĂ©e[7]. Outre l'Ă©lection des conseillers nationaux, les Ă©lecteurs doivent Ă©galement se prononcer par rĂ©fĂ©rendum obligatoire en cas de rĂ©vision totale ou partielle de la Constitution[10]. Une possibilitĂ© de rĂ©vision totale du texte est Ă©galement prĂ©vue si la demande rĂ©unit 50 000 signatures. Les citoyens disposent enfin du droit de pĂ©tition, qui n'a toutefois aucune valeur juridique contraignante.

L'article premier de la Constitution prĂ©cise que la ConfĂ©dĂ©ration suisse est formĂ©e par l'ensemble des « cantons souverains de la Suisse [..], savoir Zurich, Berne, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald (le Haut et le Bas), Glaris, Zoug, Fribourg, Soleure, BĂąle (ville et campagne), Schaffhouse, Appenzell (les deux Rhodes), Saint-Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud, Valais et GenĂšve [..] Â».

La nouvelle constitution transforme le pays d'une fĂ©dĂ©ration d'États en un État fĂ©dĂ©ral, provoquant ainsi un dĂ©placement d'une partie de la souverainetĂ© des cantons Ă  la ConfĂ©dĂ©ration. Selon l'Ă©tude de la commission, en effet « [..]la Suisse ne forme plus, comme avant la rĂ©volution de 1798, une simple alliance d'États souverains Â»[11]. Les cantons exercent, en vertu du principe de subsidiaritĂ© du fĂ©dĂ©ralisme, tous les droits qui ne sont pas dĂ©lĂ©guĂ©s Ă  la ConfĂ©dĂ©ration. Toute modification de Constitution cantonale doit ĂȘtre approuvĂ©e par la ConfĂ©dĂ©ration qui doit se porter garante de la conformitĂ© Ă  la Constitution fĂ©dĂ©rale, du maintien d'une certaine participation dĂ©mocratique et de la possibilitĂ© d'une rĂ©vision sur demande de la majoritĂ© des citoyens du canton[12].

Les premiÚres élections et les premiÚres décisions

Le premier Conseil fédéral de 1848.

Pendant le mois d'octobre 1848, des Ă©lections sont organisĂ©es dans les cantons afin d'Ă©lire les dĂ©putĂ©s. AprĂšs quelques escarmouches, en particulier dans le canton de Fribourg, les rĂ©sultats sont proclamĂ©s et confirment la victoire des radicaux qui emportent plus de trois-quarts des siĂšges du Conseil national et 30 des 44 siĂšges du Conseil des États. Le 16 novembre 1848, le Parlement Ă©lit le premier Conseil fĂ©dĂ©ral, entiĂšrement composĂ© de radicaux et son premier prĂ©sident, Jonas Furrer du canton de Zurich[andrey 2].

Pendant cette session, le choix de Berne comme « ville fĂ©dĂ©rale Â» est entĂ©rinĂ©, excluant ainsi les deux autres villes de Lucerne (dirigeante du Sonderbund) et Zurich (jugĂ©e trop excentrĂ©e) auparavant capitales par alternance du Vorort. En 1857, le premier bĂątiment officiel (actuelle aile ouest du Palais fĂ©dĂ©ral) est inaugurĂ© et sert de siĂšge pour l'AssemblĂ©e, l'administration et le gouvernement. Parmi les premiers dossiers qu'il doit traiter, le Conseil fĂ©dĂ©ral se penche sur le problĂšme des droits de douane, devenu responsabilitĂ© de la ConfĂ©dĂ©ration : entre les tenants d'un protectionnisme et ceux du libre-Ă©changisme, les chambres finissent par adopter un compromis qui, s'il favorise le libĂ©ralisme, garantit tout de mĂȘme Ă  la ConfĂ©dĂ©ration une manne financiĂšre indispensable[13]. Cet art du compromis est Ă  nouveau utilisĂ© entre 1849 et 1850 lors des discussions sur l'unification monĂ©taire oĂč le franc suisse est finalement adoptĂ© contre le florin soutenu par les reprĂ©sentants des cantons de Suisse orientale et celle des poids et mesures du 23 dĂ©cembre 1851, oĂč le pied et la livre s'imposent contre le mĂštre et le kilogramme soutenus par les cantons romands. C'est Ă©galement lors de ces premiĂšres sessions que l'AssemblĂ©e fĂ©dĂ©rale dĂ©cide de nationaliser la poste et le rĂ©seau tĂ©lĂ©graphique et organise l'armĂ©e suisse par la loi du 1er mai 1850[nhss 3]. De cette rĂ©organisation militaires, les capitulations sont explicitement exclues et le recrutement par les forces Ă©trangĂšres suspendues, Ă  l'exception de la garde pontificale ; les traitĂ©s encore en vigueur sont cependant honorĂ©s jusqu'Ă  leur fin prĂ©vue, ce qui explique que le roi de Naples ait pu profiter de soldats mercenaires suisses pour assurer la dĂ©fense de GaĂšte en 1860[bouquet 1].

Le bĂątiment principal de l'EPFZ.

En 1854, une majoritĂ© de circonstance se forme Ă  l'AssemblĂ©e nationale entre les catholiques conservateurs et les Romands contre la volontĂ© des radicaux de crĂ©er une universitĂ© nationale Ă  Zurich qui aurait pour but de « cimenter l'unitĂ© nationale et de former l'Ă©lite de demain Â»[14]. Risque de centralisation de la culture et de la langue, concurrence dĂ©loyale aux acadĂ©mies et universitĂ©s dĂ©jĂ  existantes sur le territoire, le Conseil des États se prononce le 4 fĂ©vrier 1854 contre la crĂ©ation d'une telle universitĂ©, mais en faveur de l'Ă©cole polytechnique fĂ©dĂ©rale de Zurich sur le modĂšle de son homonyme français, chargĂ©e de former les architectes, les ingĂ©nieurs et les techniciens locaux, jusqu'alors forcĂ©s de suivre leurs Ă©tudes Ă  l'Ă©tranger. La dĂ©cision finale tombe le 7 fĂ©vrier 1854 et l'affaire passe alors Ă  Zurich oĂč l'Ă©tablissement ouvre ses portes le 16 octobre 1855 Ă  71 Ă©tudiants et 160 auditeurs pour la premiĂšre annĂ©e[andrey 3].

En matiĂšre de chemin de fer, la Suisse accuse au dĂ©but des annĂ©es 1850 un important retard par rapport au reste de l'Europe. Le Conseil fĂ©dĂ©ral prend les choses en main et propose, le 7 avril 1851, un projet de loi crĂ©ant un rĂ©seau ferroviaire gĂ©rĂ© directement par les cantons et la ConfĂ©dĂ©ration et financĂ© par un plan de partenariat public-privĂ© ; Ă  la surprise des proposants, cette proposition est rejetĂ©e grĂące Ă  une majoritĂ© formĂ© des libĂ©raux, opposĂ©s Ă  un endettement de l'État et de plusieurs tenants du fĂ©dĂ©ralisme qui craignent une perte de l'autonomie cantonale[15]. Dans la seconde moitiĂ© du siĂšcle, la question des chemins de fer va revenir sur le devant de la scĂšne, en particulier Ă  l'orĂ©e de la crise des annĂ©es 1870.

Politique extérieure de la Suisse

Parmi les nombreux reproches faits au Pacte de 1815, la faiblesse de la politique extĂ©rieure du pays, due au manque de moyens disponibles revient frĂ©quemment : les nombreuses interventions des puissances europĂ©ennes dans les affaires intĂ©rieures de la Suisse pendant la pĂ©riode 1815-1848 marquent durablement les esprits des rĂ©dacteurs de la Constitution qui placent alors la dĂ©fense de l'indĂ©pendance du pays comme but, la neutralitĂ© n'Ă©tant vue que comme un moyen d'y parvenir.

AprĂšs quelques escarmouches liĂ©es Ă  diffĂ©rentes demandes d'expulsions de rĂ©fugiĂ©s politiques venant de l'Autriche en 1848, puis d'Allemagne et de France l'annĂ©e suivante, deux « affaires Â» vont successivement impliquer le pays dans des confrontations avec la Prusse et la France. La rĂ©solution pacifique des deux cas n'Ă©vite toutefois pas l'ouverture de dĂ©bats sur l'amĂ©lioration du potentiel de l'armĂ©e suisse, alors fortement dĂ©pendante des cantons. Le Conseil fĂ©dĂ©ral va amĂ©liorer, moderniser et renforcer les armes techniques, et en particulier l'artillerie, sans toutefois toucher aux compĂ©tences cantonales. Cette modernisation joue quelques annĂ©es plus tard un rĂŽle important dans le maintien de la neutralitĂ© du pays pendant la guerre franco-prussienne de 1870[nhss 4].

L'affaire de NeuchĂątel

Comme dans plusieurs autres anciens cantons conservateurs, les radicaux installent en 1848 dans le canton de NeuchĂątel un gouvernement rĂ©publicain favorable Ă  leurs idĂ©es. Cependant, le statut de ce canton est particulier : depuis le congrĂšs de Vienne de 1814, il est en effet Ă  la fois canton suisse et principautĂ© sous la suzerainetĂ© du roi de Prusse, provoquant de frĂ©quents accrochages au cours de la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle entre les rĂ©publicains favorables Ă  la rĂ©union avec la Suisse et les royalistes tenant de la Prusse[16].

Dans la nuit du 2 septembre 1856, les conservateurs royalistes dĂ©clenchent un mouvement insurrectionnel appelĂ© par la suite « affaire de NeuchĂątel Â» pendant lequel ils parviennent Ă  s'emparer du chĂąteau oĂč siĂšge le Conseil d'État qui est fait prisonnier. Dans le mĂȘme temps, une seconde troupe part s'emparer du Locle avant de se diriger vers La Chaux-de-Fonds. LĂ , les troupes royalistes sont arrĂȘtĂ©es par une colonne rĂ©publicaine menĂ©e par Ami Girard qui reprend ensuite le Locle et NeuchĂątel oĂč 500 royalistes sont arrĂȘtĂ©s et faits prisonniers. Le lendemain, le roi FrĂ©dĂ©ric-Guillaume IV de Prusse exige la libĂ©ration des prisonniers que le Conseil fĂ©dĂ©ral accepte d'Ă©changer contre l'indĂ©pendance du canton de NeuchĂątel; le roi refuse et rompt les relations diplomatiques avec la Suisse, menaçant le pays d'une intervention militaire[andrey 4].

Guillaume-Henri Dufour, alors ĂągĂ© de presque 70 ans, est Ă  nouveau nommĂ© gĂ©nĂ©ral de l'armĂ©e suisse, sept ans aprĂšs avoir occupĂ© ce poste lors de la guerre du Sonderbund ; 30 000 hommes sont mobilisĂ©s le long du Rhin pour rĂ©pondre Ă  l'ultimatum de la Prusse qui Ă©choit le 2 janvier 1857, date Ă  laquelle les Prussiens ont rĂ©uni 300 000 hommes, dont 110 000 destinĂ©s Ă  l'attaque de la Suisse[17]. L'intervention de l'Angleterre et de la France qui se posent en mĂ©diateurs va permettre de rĂ©soudre la question dans une confĂ©rence internationale qui se tient Ă  Paris et oĂč le roi de Prusse renonce, le 26 mai 1857, Ă  ses droits sur NeuchĂątel qui devient alors un canton suisse Ă  part entiĂšre[18].

L'affaire de Savoie

Carte du royaume de Sardaigne en 1839.

Deux ans aprĂšs l'affaire de NeuchĂątel, un nouveau problĂšme, baptisĂ© l'« affaire de Savoie Â», se dessine : la crĂ©ation du royaume d'Italie, soutenue par la France de NapolĂ©on III et combattue par l'Autriche provoque un bouleversement gĂ©ostratĂ©gique au sud de la Suisse. La Savoie, alors possession du royaume de Sardaigne, devrait ĂȘtre, selon le dĂ©sir de l'empereur NapolĂ©on, rattachĂ©e Ă  la France avec la rĂ©gion de Nice. Or, depuis les traitĂ©s de 1815, la Suisse dispose d'un droit d'occupation militaire du nord de la Savoie en cas de guerre ; le Conseil fĂ©dĂ©ral revendique finalement cette zone pour y crĂ©er un 23e canton aprĂšs qu'une pĂ©tition eut regroupĂ© les signatures de 12 000 Savoisiens dĂ©sireux de devenir suisses et malgrĂ© l'opposition de la Suisse allemande qui voit d'un mauvais Ɠil la crĂ©ation d'un nouveau canton catholique romand[19].

Devant le refus de l'Empereur des Français, un parti, menĂ© par Jakob StĂ€mpfli, se forme en Suisse en faveur de la guerre contre la France[16]. Le Conseiller fĂ©dĂ©ral est cependant dĂ©savouĂ© par ses collĂšgues et l'affaire en reste lĂ , en particulier aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum organisĂ© dans le Chablais et le Faucigny le 20 avril 1860, par lequel la population accepte Ă  la majoritĂ© son rattachement Ă  la France ainsi que la crĂ©ation d'une grande zone franche de 3 790 kmÂČ[20].

En 1863, les deux pays rĂšglent leur ultime diffĂ©rend frontalier : la vallĂ©e des Dappes, rattachĂ©e dĂšs le XVIIe siĂšcle au canton de Berne, avait Ă©tĂ© rĂ©clamĂ©e et obtenue par la France en 1805 qui avait dĂ», suite aux traitĂ©s de Paris, de 1814 et 1815, la restituer officiellement Ă  la Suisse tout en la revendiquant[21]. Le 20 fĂ©vrier 1863, un traitĂ© est officiellement signĂ© par les deux parties qui partagent cette rĂ©gion de 700 hectares[22].

La création de la Croix-Rouge

Le document original de la premiĂšre convention de GenĂšve de 1864.

PrĂ©sent par hasard Ă  la bataille de SolfĂ©rino du 24 juin 1859, le Genevois Henri Dunant, homme d'affaires, est choquĂ© par les « horreurs de la guerre Â» et par le manque d'organisation pour les soins aux blessĂ©s, parfois laissĂ©s plusieurs jours sur le champ de bataille. Il publie des « Souvenirs de SolfĂ©rino Â» en 1862 oĂč il propose la crĂ©ation d'une sociĂ©tĂ© de secours aux blessĂ©s[andrey 5]. Établi sur ce concept, le « ComitĂ© international de secours aux militaires blessĂ©s Â» (qui devient en 1875 le ComitĂ© international de la Croix-Rouge) est crĂ©Ă© l'annĂ©e suivante par Gustave Moynier, Guillaume-Henri Dufour, Henri Dunant, Louis Appia et ThĂ©odore Maunoir[23]. Les cinq hommes organisent, le 26 octobre 1864, une rĂ©union regroupant Ă  la fois des experts et les diplomates de 16 États qui adopte une sĂ©rie de dix rĂ©solutions qui sont Ă  la base de la crĂ©ation des futures SociĂ©tĂ©s de la Croix-Rouge ; parmi ces rĂ©solutions, regroupĂ©es sous le nom de premiĂšre convention de GenĂšve, se trouvent l'adoption de la croix rouge sur fond blanc comme signe distinctif du personnel sanitaire et le principe selon lequel les militaires blessĂ©s ou malades doivent ĂȘtre respectĂ©s et soignĂ©s sans distinction de nationalitĂ©[24].

La guerre de 1870

Désarmement de l'armée de Bourbaki lors de son entrée en Suisse en 1871.

Au dĂ©clenchement de la guerre franco-prussienne de 1870, la Suisse dĂ©clare sa neutralitĂ©, qui est acceptĂ©e et respectĂ©e par les belligĂ©rants. Le capitaine d'artillerie Hans Herzog est nommĂ© gĂ©nĂ©ral de l'armĂ©e suisse par l'assemblĂ©e fĂ©dĂ©rale et cinq divisions, fortes de 37 500 hommes, sont mobilisĂ©s dĂšs le 15 juillet 1870 et concentrĂ©es dans la rĂ©gion de BĂąle devant le risque d'une offensive française dans la rĂ©gion de la ForĂȘt-Noire[25] ; en janvier 1871, l'armĂ©e de l'Est commandĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Charles Denis Bourbaki est repoussĂ©e sur la frontiĂšre suisse le long du Jura neuchĂątelois et vaudois oĂč l'armĂ©e suisse se porte.

Le 28 janvier 1871, le gĂ©nĂ©ral français Justin Clinchant, qui a remplacĂ© Bourbaki deux jours plus tĂŽt, demande l'internement de son armĂ©e aux autoritĂ©s suisses ; le 1er fĂ©vrier 1871, les deux gĂ©nĂ©raux signent une convention selon laquelle les troupes françaises sont autorisĂ©es Ă  pĂ©nĂ©trer en Suisse en laissant armements, munitions et matĂ©riels Ă  la frontiĂšre. DĂšs 5 heures du matin, 87 000 hommes et 12 000 chevaux entrent en Suisse oĂč ils sont rĂ©partis entre tous les cantons (exceptĂ© le canton du Tessin) aprĂšs qu'une aide humanitaire leur eut Ă©tĂ© fournie en raison des conditions trĂšs rigoureuses. Les soldats français seront ensuite rapatriĂ©s entre le 13 et le 22 mars dans leur pays[26]. En souvenir de cet Ă©vĂšnement, un panorama de 40 mĂštres de long, actuellement visible Ă  Lucerne, a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par Edouard Castres.

Le Kulturkampf

Caricature de 1878 représentant le pape et le chancelier allemand.

À la fondation de l'Empire allemand en 1871, le chancelier Otto von Bismarck engage un combat idĂ©ologique avec l'Église catholique romaine en dĂ©fendant la notion de Kulturkampf (en allemand combat pour la civilisation) qui prĂŽne la prĂ©dominance de la science sur la foi. Cette opposition a de fortes rĂ©percussions en Suisse, en particulier lorsque le Ier concile ƓcumĂ©nique du Vatican eut dĂ©fini le dogme de la primautĂ© et de l'infaillibilitĂ© pontificales[andrey 6]. Ce dogme est rejetĂ© par une partie des catholiques qui se sĂ©parent de l'Église catholique et forment un mouvement dissident, l'Église catholique-chrĂ©tienne.

Les radicaux anticlĂ©ricaux profitent de deux Ă©vĂšnements pour dresser la population contre le dogme catholique : d'une part, l'Ă©vĂȘque de BĂąle EugĂšne Lachat excommunie le curĂ© Paulin Gschwind qui avait refusĂ© le dogme de l'infaillibilitĂ© et, d'autre part, l'Ă©vĂȘque auxiliaire Gaspard Mermillod est nommĂ© vicaire apostolique de GenĂšve par le pape Pie IX sans que le gouvernement n'en soit averti.

Dans les deux cas, les autoritĂ©s rĂ©agissent vivement : Lachat est destituĂ© en 1873 et Mermillod est expulsĂ© de Suisse. Les effets du Kulturkampf se font sentir dans tout le pays, et particuliĂšrement dans le Jura bernois, oĂč la population catholique rĂ©siste Ă  la dĂ©cision bernoise d'expulser les prĂȘtres qui soutenaient Lachat, dans les cantons de Soleure et d'Argovie oĂč des couvents sont supprimĂ©s et dans celui de GenĂšve oĂč les ordres enseignants sont expulsĂ©s[27]. Le 21 novembre 1873, le pape publie l'encyclique Etsi multa luctuosa[28] dans laquelle il condamne ces dĂ©cisions ; en rĂ©action, le Conseil fĂ©dĂ©ral rompt ses relations diplomatiques avec le Vatican et expulse le nonce apostolique de Lucerne le 12 dĂ©cembre 1873[29].

Les relations entre les deux États vont se normaliser en 1878 aprĂšs l'Ă©lection du pape LĂ©on XIII, qui accepte de nĂ©gocier sur plusieurs points. Cependant, avant le retour Ă  la normale, le peuple suisse aura acceptĂ© une modification de la Constitution contenant plusieurs articles d'exception directement dirigĂ©s contre l'Église catholique[30].

La Constitution de 1874

PremiÚres votations, premier échec de révision

Portrait d'Emil Welti, président de la Confédération en 1872 et fer-de-lance des réformateurs.

Comme prĂ©vu par la Constitution, toute modification de celle-ci doit ĂȘtre approuvĂ©e par le peuple lors de rĂ©fĂ©rendums constitutionnels ; la premiĂšre fois que ce le cas se prĂ©sente, le 14 janvier 1866[31], huit objets sur les neuf proposĂ©s sont refusĂ©s par le peuple. Seul l'article de loi prĂ©cisant que les Juifs disposent des mĂȘmes droits d'Ă©tablissement sur le territoire que l'ensemble des citoyens naturalisĂ©s est acceptĂ©.

En 1872 une premiĂšre proposition de rĂ©vision complĂšte de la Constitution est proposĂ©e au peuple ; cette proposition prĂ©voit notamment le renforcement des mesures anticatholiques ainsi qu'une plus grande centralisation de l'armĂ©e ainsi que du droit, d'oĂč le slogan « UN droit, UNE armĂ©e Â» utilisĂ© par les radicaux lors de la campagne[andrey 7]. Ce projet est rejetĂ© le 12 mai 1872[32] par les cantons et le peuple, grĂące Ă  une alliance des fĂ©dĂ©ralistes, des catholiques, des romands et surtout des « dĂ©mocrates Â», militants pour le remplacement de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative par la dĂ©mocratie directe via le rĂ©fĂ©rendum populaire et l'initiative populaire et qui, rĂ©unis sous le slogan de « Tout pour le peuple, tout par le peuple Â», prennent progressivement le pouvoir dans les cantons du nord-est du pays[33].

De fait, pour la seconde fois consécutive, le peuple et les cantons (la double majorité est requise) rejettent la proposition de la majorité au pouvoir. Celle-ci va, au lendemain du refus populaire, relancer ses travaux sur la révision de la Constitution.

« Il nous faut les Welsches Â»

Page de garde de la Constitution de 1874.

Les Ă©lections fĂ©dĂ©rales d'octobre 1872 se transforment, aprĂšs des dĂ©bats houleux quasi uniquement orientĂ©s autour de ce thĂšme, en plĂ©biscite pour ou contre la rĂ©vision. AprĂšs dĂ©pouillement des voix, les antirĂ©visionnistes s'imposent et emportent plus de 35 % des siĂšges au Conseil national, en particulier grĂące Ă  la progression des catholiques conservateurs.

Les tenants de la rĂ©vision, regroupĂ©s au sein de l'Association patriotique suisse (en allemand Schweizerischer Volksverein)[andrey 8] et emmenĂ©s par le Conseiller fĂ©dĂ©ral Emil Welti, parfois comparĂ© Ă  Bismarck dans la presse de l'Ă©poque, changent de mĂ©thode et tentent de briser le front uni des anti-rĂ©visions en offrant de nombreuses concessions aux radicaux fĂ©dĂ©ralistes romands, espĂ©rant ainsi rĂ©colter une majoritĂ©[nhss 5]. CouplĂ©e au maintien du rĂ©fĂ©rendum lĂ©gislatif pour se rĂ©concilier les dĂ©mocrates, cette tactique prouve son efficacitĂ© le 19 avril 1874 lorsque le peuple approuve, avec une participation de plus de 80 %, par 63,2 % et 13 cantons et demi contre huit et demi, le projet de nouvelle constitution[34].

Cette modification Ă©tend les pouvoirs de l'État en particulier dans le domaine social oĂč la libertĂ© d'Ă©tablissement est Ă©largie et oĂč celles de conscience, de croyance, du commerce, de l'industrie ainsi que le droit au mariage sont garantis explicitement. La peine de mort est abolie, et la justice gagne en efficacitĂ© avec le Tribunal fĂ©dĂ©ral permanent Ă  Lausanne. Les religieux catholiques sont les grands perdants de cette modification, avec l'interdiction des couvents, l'inĂ©ligibilitĂ© des ecclĂ©siastiques au Conseil national et la confirmation de l'interdiction des jĂ©suites[35]. De par l'introduction du rĂ©fĂ©rendum facultatif disponible pour contrer toute loi fĂ©dĂ©rale sur la demande de 30 000 citoyens, cette modification marque Ă©galement la fin de l'hĂ©gĂ©monie politique radicale : ceux-ci en effet se doivent d'associer les forces capables de lancer des rĂ©fĂ©rendums au processus de crĂ©ation des lois, marquant ainsi le dĂ©but de la dĂ©mocratie de concordance[36].

La démocratie semi-directe, de 1874 à 1891

La « Maison des paysans Â» Ă  Brugg, quartier gĂ©nĂ©ral de l'Union suisse des paysans.

Dans le rĂ©gime de dĂ©mocratie semi-directe mis en place par la Constitution de 1874, les groupes d'intĂ©rĂȘt prennent une grande importance, de par leur capacitĂ© Ă  rĂ©colter les signatures nĂ©cessaires au lancement d'un rĂ©fĂ©rendum sur une loi qui leur dĂ©plairait. Progressivement entre 1870 et 1894 ces groupes vont s'organiser et se fĂ©dĂ©rer, que cela soit sur le plan politique avec l'apparition des premiers partis nationaux ou Ă©conomique avec celle des associations professionnelles.

Ce sont en effet cinq organisations faĂźtiĂšres (appelĂ©es les « cinq U Â» qui se crĂ©ent dans les 30 derniĂšres annĂ©es du XIXe siĂšcle[andrey 9] : l'Union suisse du commerce et de l'industrie, (appelĂ©e en allemand Vorort suite Ă  son Ă©tablissement Ă  Zurich dĂšs 1882[nhss 6]) qui est crĂ©Ă©e en 1870 pour reprĂ©senter l'industrie et les premiĂšres grandes banques, l'Union suisse des arts et mĂ©tiers, qui reprĂ©sente, depuis 1879, les milieux de l'artisanat et des petites et moyennes entreprises, l'Union syndicale suisse, crĂ©Ă©e en 1880 et qui est vouĂ©e Ă  la dĂ©fense des travailleurs, l'Union suisse des coopĂ©ratives de consommation, premiĂšre Ă©bauche, en 1890 d'une association de dĂ©fense des consommateurs et l'Union suisse des paysans, crĂ©Ă©e en 1897 et qui reprĂ©sente les exploitants agricoles. À l'exception de l'union des consommateurs, ces organisations sont considĂ©rĂ©es par les autoritĂ©s fĂ©dĂ©rales comme des interlocuteurs reprĂ©sentatifs de leur branche ; fournissant informations et renseignements Ă  une administration fĂ©dĂ©rale qui n'a alors que peu de moyens, elles touchent Ă  ce titre une subvention fĂ©dĂ©rale[37].

Dans le mĂȘme temps, les trois premiers partis politiques nationaux se forment : le Parti socialiste suisse en 1870[38], le Parti radical-dĂ©mocratique qui regroupe les partisans de l'État fĂ©dĂ©ral[39]et le Parti populaire catholique suisse (futur Parti populaire conservateur, puis Parti dĂ©mocrate-chrĂ©tien)[40] en 1894.

Ces organisations nationales, et en particulier les conservateurs catholiques aidĂ©s des fĂ©dĂ©ralistes, lancent 15 rĂ©fĂ©rendums contre des nouvelles lois fĂ©dĂ©rales entre 1874 et 1891, dont sept vont ĂȘtre acceptĂ©s par le peuple, dĂ©savouant ainsi les dĂ©cisions prises par le parlement[41]. En particulier, les cinq votations entre 1880 et 1884 sont toutes refusĂ©es par le peuple, montrant par lĂ  une distance entre la classe politique et les citoyens. Les tensions vont alors s'intensifier, en particulier attisĂ©es par quelques conseillers fĂ©dĂ©raux pour qui l'usage immodĂ©rĂ© du rĂ©fĂ©rendum s'apparente Ă  de la dĂ©magogie[andrey 10] ; le summum des passions sera atteint le 26 novembre 1882 lors de la votation sur la crĂ©ation d'un secrĂ©tariat fĂ©dĂ©ral, appelĂ© « bailli scolaire Â» par les adversaires du projet de loi, pour l'Ă©cole primaire : prĂšs des trois quart des Ă©lecteurs se mobilisent pour cette votation qui est finalement rejetĂ©e par 60 % des voix exprimĂ©es[nhss 7].

Pendant cette pĂ©riode, plusieurs projets de loi sont tout de mĂȘme adoptĂ©s : la loi sur la rĂ©forme militaire du 14 novembre 1874 qui centralise encore plus l'instruction et l'Ă©quipement des troupes, celle sur le financement de l'armĂ©e, adoptĂ©e en 1878 aprĂšs deux Ă©checs successifs, l'adoption du systĂšme mĂ©trique du 3 juin 1875 ou encore l'adoption d'un code des obligations au dĂ©but de l'annĂ©e 1883 [nhss 8].

Économie et industrialisation

En 1860, pour la premiĂšre fois, un recensement de la population est organisĂ© sur le plan fĂ©dĂ©ral et prĂ©sente un total de 2 510 494 habitants ; 40 ans plus tard, le mĂȘme recensement montre 3 315 443 habitants, dont plus de 11 % d'Ă©trangers. Les villes montrent alors une croissance dĂ©mographique importante : si Berne est le canton le plus peuplĂ© de Suisse, GenĂšve dĂ©tient le record de densitĂ© avec 469 habitants au kilomĂštre carrĂ© et Zurich et BĂąle voient leur population respective doubler en 20 ans[42].

Le secteur primaire

L'Ă©levage bovin et la production des produits laitiers.

Le secteur primaire, encore de loin le plus important dans le pays dans la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle, doit faire face Ă  une concurrence de plus en plus importante face Ă  l'Ă©tranger, en particulier dans le domaine de l'agriculture qui occupe, en 1888, 36 % de la population en 1888, mais plus que 25 % en Suisse[43]. Afin de freiner l'exode rural et la disparition des petites exploitations (les surfaces cĂ©rĂ©aliĂšres sont rĂ©duites d'un tiers entre 1850 et 1880), couplĂ© Ă  un endettement de plus en plus important des paysans qui doivent s'industrialiser, pousse le gouvernement fĂ©dĂ©ral Ă  intervenir Ă  la fois en imposant des mesures protectionnistes en augmentant ses tarifs douaniers Ă  la hausse et en accordant des subventions, en particulier aux produits laitiers ains qu'Ă  l'Ă©levage bovin[nhss 9].

Le secteur secondaire

Un atelier industriel Ă  Madiswil.

L'industrie suisse profite pleinement de la « seconde rĂ©volution industrielle Â» et des conditions Ă©conomiques et politiques favorables de la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle : la mĂ©canisation se gĂ©nĂ©ralise, permettant d'augmenter les quantitĂ©s produites sans sacrifier qualitĂ©.

Cette tendance s'observe particuliĂšrement dans l'industrie textile oĂč le travail du coton, jusqu'alors largement dominant, se voit concurrencĂ© par la filature et le tissage oĂč les mĂ©tiers mĂ©caniques des fabriques zurichoises coexistent encore avec les mĂ©tiers manuels, les rubans de soie de BĂąle et la broderie de la Suisse orientale[nhss 10]. Un mouvement similaire se dĂ©veloppe dans l'industrie horlogĂšre, qui abandonne l'Ă©tablissage, se lance dans la production « Ă  l'amĂ©ricaine Â» et, dĂ©bordant son cadre historique, s'Ă©tend sur le Plateau suisse : la future firme Omega quitte La Chaux-de-Fonds pour Bienne oĂč elle connaĂźtra un dĂ©veloppement rapide.

Pénalisée par l'absence de matiÚres premiÚres dont l'importation augmente sensiblement le coût de production, l'industrie suisse se spécialise dans la fabrication de produits à forte valeur ajoutée[43].

Dans son ensemble, le textile reste le premier secteur d'exportation au dĂ©but du XXe siĂšcle avec 45 % du total. Il est suivi par les machines (15 %), l'industrie alimentaire (15 %), l'horlogerie (13 %) et la chimie (5 %)[nhss 11]. Avec une valeur d'exportations par rapport au nombre d'habitants trĂšs Ă©levĂ©, l'État fĂ©dĂ©ral soutient, pendant une grande partie du siĂšcle, le principe du libre-Ă©change dans le domaine industriel[44]. Dans le secteur du bĂątiment, plusieurs progrĂšs technologiques rĂ©volutionnent la vie quotidienne des habitants des villes : l'eau courante dĂšs 1860, l'Ă©lectricitĂ© dĂšs 1880, puis le tĂ©lĂ©phone Ă  la fin des annĂ©es 1870[45].

Les services

Inauguration du premier magasin Jelmoli Ă  Zurich en 1896.

110 000 places de travail en 1850 contre 280 000 en 1880 : ces chiffres montrent la progression du secteur des services pendant la seconde moitiĂ© du siĂšcle : les transports, les assurances et surtout le tourisme et la distribution connaissent des dĂ©veloppements particuliĂšrement importants[nhss 12]. Les premiers grands magasins sont crĂ©Ă©s (le premier d'entre-eux, le Jelmoli sur la Bahnhofstrasse de Zurich, est inaugurĂ© en 1833), de mĂȘme que les coopĂ©ratives que sont l'union suisse des coopĂ©ratives de consommation (qui deviendra la Coop en 1970) et la Migros en 1925 ; en parallĂšle, le commerce de dĂ©tail s'organise en crĂ©ant des centrales d'achat[46].

Ce sont cependant les places financiĂšres qui vont connaĂźtre la plus forte progression. L'apparition tardive de la Banque nationale suisse en 1907 a permis l'essor des Ă©tablissement privĂ©s, en particulier Ă  GenĂšve, BĂąle et Zurich, oĂč des places boursiĂšres sont crĂ©Ă©es respectivement en 1863, 1876 et 1877. La Suisse devient alors progressivement une plaque tournante financiĂšre et un refuge fiscal avec l'introduction du secret bancaire[nhss 13], ce qui pousse les banques Ă©trangĂšres Ă  s'implanter progressivement : la Banque de Paris et des Pays-Bas en 1872, le CrĂ©dit lyonnais en 1876 suivis, dans les annĂ©es 1920 de la Lloyds Bank, de la Barclays et de l'American Express[47].

Le développement du chemin de fer

Plan du développement des lignes de chemin de fer suisses entre 1847 et 1908.

ComparĂ© aux pays voisins, la construction du chemin de fer dĂ©bute tardivement en Suisse, principalement Ă  cause des difficultĂ©s techniques liĂ©es au relief ainsi qu'aux complications douaniĂšres intĂ©rieures : la premiĂšre ligne nationale, reliant Zurich Ă  Baden sur 30 km et appelĂ©e familiĂšrement Spanisch-Brötli Bahn, date de 1847 seulement[bouquet 2].

AprĂšs la dĂ©cision du Parlement de favoriser l'initiative privĂ©e pour la construction de nouvelles lignes, le gouvernement commande en 1850 une Ă©tude Ă  deux Anglais ; celle-ci prĂ©voit des lignes suivant les vallĂ©es pour Ă©viter le plus possible de ponts et tunnels et utilisant un service de bacs pour traverser les lacs. Le nƓud principal de ce rĂ©seau se trouve Ă  Olten, oĂč doivent se rejoindre les deux lignes principales. Ce projet est trĂšs mal accueilli et finalement rejetĂ©[48].

Le 28 juillet 1852, le gouvernement vote une loi qui confirme que la construction et l'exploitation des chemins de fer est confiĂ©e aux cantons et Ă  des sociĂ©tĂ©s privĂ©es. Suite Ă  cette dĂ©cision officielle, prĂšs de 1 000 kilomĂštres de lignes sont construites en moins de 10 ans dans la plus complĂšte anarchie[andrey 11] et sur fond de lutte entre diffĂ©rents groupements Ă©conomiques, dont certains Français, PiĂ©montais ou Allemands. Pendant cette pĂ©riode, trois compagnies principales (le Central Suisse basĂ© Ă  BĂąle, le Nord-Est qui part d'Aarau pour rejoindre Zurich et l'Ouest suisse autour du lac LĂ©man) et plusieurs autres sociĂ©tĂ©s secondaires dĂ©pensent plus de 340 millions de francs pour Ă©tendre le rĂ©seau malgrĂ© les nombreuses difficultĂ©s techniques et politiques entre cantons[nhss 14]. Devant le besoin toujours croissant de capitaux pour financer les travaux de construction, Alfred Escher, propriĂ©taire et prĂ©sident de la compagnie du Nord-Est, fonde Ă  Zurich une banque nommĂ©e Kreditanstalt en 1856 et ouvre trois millions de francs de capital au public : en trois jours, les souscriptions atteignent 21,78 millions[49]. Cette compagnie, qui deviendra par la suite le Credit Suisse Group, va Ă©galement donner naissance en dix ans Ă  la Rentenanstalt, Ă  la Swiss Re et, indirectement, au groupe Zurich Financial Services[50].

Plan de la ligne du Gothard en 1902.

La crise financiĂšre des annĂ©es 1860 marque les premiers rapprochements entre compagnies devant le peu de rentabilitĂ© des lignes construites. Devant un nouveau projet gouvernemental de nationalisation du rĂ©seau en 1863, les principales compagnies propriĂ©taires fondent en 1867 la SociĂ©tĂ© pour l'exploitation des chemins de fer suisses alors que les trois compagnies romandes fusionnent en 1873 sous le nom de « Chemin de fer de la Suisse occidentale Â»[nhss 15].

En 1869, un traitĂ© d'État est signĂ© entre la Suisse, l'Italie et l'Empire allemand pour la construction d'une ligne Ă  travers le massif du Gothard. Les travaux commencent trois ans plus tard et durent plus de 10 ans pendant lesquels les 15 kilomĂštres du tunnel proprement dit ainsi que les rampes d'accĂšs Ă  celui-ci sont considĂ©rĂ©s comme des prodiges de la technique moderne ; cette entreprise coĂ»tera toutefois la vie Ă  177 des 2 480 travailleurs engagĂ©s sur le chantier[51], dont quatre tuĂ©s par l'armĂ©e, engagĂ©e suite Ă  une grĂšve des travailleurs pour protester contre leurs conditions de travail[nhss 16]. Peu aprĂšs le percement du Gothard, suivront le tunnel du Simplon, soutenu financiĂšrement et politiquement par la France en 1906, puis le tunnel du Lötschberg en 1913.

DĂšs 1871 avec la ligne du Rigi, les lignes de montagne se dĂ©veloppent grĂące Ă  l'invention de la crĂ©maillĂšre, bientĂŽt secondĂ©e par l'alimentation Ă©lectrique, permettant Ă  la ligne du Gornergrat Bahn d'atteindre le sommet du Gornergrat en 1898, puis Ă  celle du chemin de fer de la Jungfrau de relier le col du Jungfraujoch Ă  plus de 3 000 mĂštres d'altitude en 1912[bouquet 3].

DÚs 1898, la Confédération commence le rachat des chemins de fer en particulier par la création des Chemins de fer fédéraux suisses en 1902. Quelques lignes vont toutefois rester privées, telles que la compagnie du Lötschberg et celle des chemin de fer rhétique du canton des Grisons[43].

Les mouvements sociaux

Les débuts du mouvement ouvrier en Suisse

Il n'existe que peu de documents concernant les dĂ©buts du mouvement ouvrier en Suisse, que l'on situe dans la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle ; les premiers mouvements sporadiques sont organisĂ©s pour appuyer des revendications liĂ©es Ă  des augmentations de salaire ou de rĂ©duction de temps de travail, alors gĂ©nĂ©ralement fixĂ©es Ă  14 ou 15 heures par jour[52] ; un incident, datant de 1832 est cependant relevĂ© : des ouvriers Ă  domicile, qui venaient de s'endetter pour renouveler leurs machines, mettent le feu Ă  une nouvelle fabrique construite Ă  Uster par crainte de la concurrence[45]. L'un des premiers regroupement connu, aprĂšs la formations de mutuelles chargĂ©es de porter secours Ă  leurs membres dans le besoin[53], est celui des typographes qui obtiennent, en 1850 un tarif nĂ©gociĂ© avec le patronat et qui se regroupent dans un syndicat national dĂšs 1858. Ils sont suivis par les tailleurs en 1863 et les cordonniers en 1864. Le canton de Glaris, pionnier europĂ©en dans le domaine de la protection des travailleurs, adopte en 1848 une loi limitant Ă  15 heures par jour (incluant la pause de midi) le travail des adultes dans les filatures[52], puis de 12 heures dans les usines en 1864.

De son cĂŽtĂ©, la sociĂ©tĂ© du GrĂŒtli, fondĂ©e Ă  GenĂšve en 1838 sous la forme d'une association patriotique de compagnons artisans, se dĂ©veloppe rapidement sous le rĂ©gime de l'État fĂ©dĂ©ral jusqu'Ă  compter 1 282 membres rĂ©partis dans 34 sections en 1851 et regroupant, outre les artisans, des employĂ©s, des fonctionnaires, des ouvriers et des agriculteurs[54]. C'est de cette Ă©poque que date les premiers reprĂ©sentants des ouvriers dans les parlements cantonaux : Pierre Coullery est Ă©lu Ă  Berne en 1849, Johann Jakob Treichler Ă  Zurich en 1850 et Karl BĂŒrkli Ă©galement Ă  Zurich, l'annĂ©e suivante[55].

Les associations syndicales

Les fondateurs de la fĂ©dĂ©ration ouvriĂšre suisse : August Merk, Louis HĂ©ritier, Herman Greulich, Gottfried Reimann et Rudolf Morf.

C'est dans ce cadre que l'Association internationale des travailleurs, fondĂ©e en 1864, ouvre sa premiĂšre section Ă  GenĂšve en 1866 sous l'impulsion d'ouvriers allemands rĂ©fugiĂ©s en Suisse. Elle compte rapidement plusieurs sections grĂące Ă  de nombreuses confĂ©rences et rĂ©unions organisĂ©es un peu partout dans le pays, en particulier avec le Russe Michel Bakounine qui y dĂ©fend ses idĂ©es d'anarchisme[56]. Ces sections entrent alors en concurrence avec les organismes existants ; la sociĂ©tĂ© du Grutli envisage en 1868 d'adhĂ©rer Ă  l'AIT, mais renonce finalement Ă  cette idĂ©e en se liant avec les dĂ©mocrates et en soutenant la rĂ©forme de la Constitution. Entre 1868 et 1873, le mouvement ouvrier prend de l'ampleur et s'organise alors que se multiplient les grĂšves[55].

En 1873, la FĂ©dĂ©ration ouvriĂšre suisse est crĂ©Ă©e Ă  Olten. Politiquement neutre, cette association prĂ©sente un programme modĂ©rĂ© qui lui permet de remporter rapidement du succĂšs, principalement auprĂšs de syndicalistes et de membres d'associations politiques ou de caisses maladie : en quelques annĂ©es d'existence elle compte prĂšs de 6 300 membres rĂ©partis en 125 sections[nhss 17] et est particuliĂšrement active lors de la campagne pour la votation fĂ©dĂ©rale du 21 octobre 1877, dite « Loi sur les fabriques Â», qui est approuvĂ©e par 51,5 % des votants[57] ; cette premiĂšre loi fĂ©dĂ©rale de protection des travailleurs est directement inspirĂ©e du modĂšle glaronnais et fixe une limite de 11 heures de travail au maximum par jour tout en interdisant le travail des enfants de moins de 14 ans ainsi que le travail de nuit pour les femmes[andrey 12].

Lors de son 7e congrĂšs en 1880, la FĂ©dĂ©ration ouvriĂšre vote sa dissolution pour intĂ©grer l'Union syndicale suisse, fondĂ©e et dirigĂ©e par Herman Greulich. MalgrĂ© des dĂ©buts financiĂšrement difficiles, la nouvelle centrale syndicale se rapproche du Grutli et du Parti socialiste suisse lors de la crĂ©ation en 1886 d'une caisse de rĂ©serve pour aider les ouvriers en grĂšve [nhss 17] ; en effet, les conflits du travail se multiplient dĂšs 1880 : 2416 grĂšves sont officiellement rĂ©pertoriĂ©es entre 1880 et 1914 ; dans 193 cas, la police intervint et dans 40 cas, c'est l'armĂ©e qui est appelĂ©e[58].

En 1890, le premier socialiste, le Zurichois Jakob Vogelsanger, est Ă©lu au Conseil national au 3e tour de scrutin le 9 novembre, face Ă  un adversaire radical pourtant donnĂ© largement favori[andrey 13]. Cette mĂȘme annĂ©e, pour la premiĂšre fois, le 1er mai est cĂ©lĂ©brĂ© en Suisse comme jour d'action sociale.

La Suisse de la Belle Époque

L'année 1891

Portait de Joseph Zemp, le premier conseiller fédéral non radical.

L'année 1891 est une année charniÚre dans l'histoire contemporaine du pays, de par les importantes modifications qui s'y déroulent à la fois sur le plan politique, culturel et social.

C'est tout d'abord l'Ă©lection, le 17 dĂ©cembre 1891 du Lucernois Joseph Zemp au Conseil fĂ©dĂ©ral qui retient l'attention : pour la premiĂšre fois, les sept siĂšges ne sont plus occupĂ©s par des radicaux qui doivent accepter un catholique conservateur parmi eux, formant ainsi un premier gouvernement de concordance. Depuis plusieurs annĂ©es, les anciens adversaires de l'Ă©poque du Sonderbund manifestent leur dĂ©sir d'entrer au gouvernement fĂ©dĂ©ral en adoptant une position plus ouverte et en acceptant le compromis[59].

C'est ensuite, toujours sur le plan politique, l'acceptation, par 60,3 % et 17 cantons contre 4, le 5 juillet 1891 de la modification de la Constitution pour y introduire l'initiative populaire, augmentant ainsi les possibilitĂ©s offertes Ă  la dĂ©mocratie directe[60].

Sur le plan culturel, la cĂ©lĂ©bration du 600e anniversaire de la ConfĂ©dĂ©ration, basĂ©e sur le double thĂšme de l'exaltation des valeurs du passĂ© et de la construction de la Suisse du futur, se dĂ©roule dans l'ensemble du pays. À cette occasion, la fĂȘte nationale du 1er aoĂ»t est instituĂ©e par le gouvernement en souvenir du pacte de 1291, dĂ©clarĂ© acte fondateur de la ConfĂ©dĂ©ration des III cantons[61]. La cĂ©rĂ©monie officielle, clĂŽturĂ©e par l'interprĂ©tation de la Cantate du RĂŒtli de Gustave Arnold[62], se tient sur la prairie du GrĂŒtli oĂč, selon la lĂ©gende, les trois Suisses auraient prĂȘtĂ© serment au pacte fĂ©dĂ©ral.

Enfin, l'annĂ©e 1891 dĂ©tient le record du nombre de grĂšves, soit 52 pour l'ensemble du pays pour un total de plus de 5 000 grĂ©vistes. La grande dĂ©pression Ă©conomique qui se fait lourdement sentir explique en partie ce nombre record[andrey 14].

L'initiative populaire

Caricature de 1910 reprĂ©sentant la « majoritĂ© Â» contre la« proportionnelle Â».

Le principe de l'initiative populaire, qui permet Ă  un certain nombre de personnes disposant du droit de vote de dĂ©poser une proposition de loi qui doit ĂȘtre votĂ©e par le peuple, existe dans les cantons de Lucerne et de Saint-Gall dĂšs 1831. Elle est ensuite introduite Ă  Glaris en 1836, Vaud en 1845 et Berne l'annĂ©e suivante, avant que la plupart des cantons ne l'adopte lors du passage Ă  l'État fĂ©dĂ©ral. Sur le plan fĂ©dĂ©ral, le droit d'initiative populaire est explicitement mentionnĂ© dans la rĂ©vision de 1872, mais ne figure pas dans celle de 1874. Ce n'est qu'en 1884 que trois dĂ©putĂ©s dĂ©posent une motion allant dans ce sens[andrey 15]. En 1890, le Conseil fĂ©dĂ©ral rĂ©pond Ă  la motion en prĂ©sentant son projet : une initiative acceptĂ©e passe directement dans la Constitution ; la seule parade dont dispose au Parlement Ă©tant l'opposition d'un contre-projet, offrant ainsi une alternative au vote[nhss 18]. Cette proposition est acceptĂ© en votation populaire le 5 juillet 1891.

Entre 1891 et 1914, neuf initiatives parviennent Ă  rĂ©unir les 50 000 signatures nĂ©cessaires (nombre qui sera portĂ© Ă  100 000 en 1977 Ă  la suite de l'introduction du suffrage fĂ©minin) ; sur ces neuf initiatives, seules deux sont acceptĂ©es par le peuple : l'interdiction de l'abattage du bĂ©tail de boucherie selon le rituel juif en 1893[63] et l'interdiction de la consommation de l'absinthe en 1908[64], soit un ratio d'environ un tiers de rĂ©ussite. Ce taux ira en diminuant au fil des annĂ©es[65].

Parmi les propositions rejetĂ©es, l'une d'entre-elles propose d'Ă©lire le Conseil national Ă  la proportionnelle plutĂŽt qu'au systĂšme majoritaire. RefusĂ©e par 59 % des votants[66], elle sera proposĂ©e Ă  nouveau, selon les mĂȘmes termes, dix ans plus tard et refusĂ©e Ă  nouveau par 52,5 % des votants[67], puis une fois encore en 1918 oĂč, cette fois-ci, elle est acceptĂ©e par 66 % des voix exprimĂ©es[68].

La Belle Époque

En Suisse comme dans le reste de l'Europe, l'entrĂ©e dans le XXe siĂšcle est cĂ©lĂ©brĂ©e comme le dĂ©but d'une Ăšre de progrĂšs et de prospĂ©ritĂ© grĂące Ă  la technique, comme c'est le cas dans l'exposition nationale de 1896 Ă  GenĂšve. De fait, Ă©conomiquement, le pays se porte bien, offrant Ă  ses citoyens des conditions de vie modernes et de nettes augmentations de salaires, allant jusqu'Ă  86 % entre 1875 et 1813 pour un ouvrier du textile[andrey 16].

Cependant, le pouvoir d'achat des ouvriers n'augmente que trÚs peu pendant cette période, une famille standard devant dépenser environ les trois quarts de ses revenus (femme et enfants devant nécessairement travailler) pour satisfaire ses besoins d'existence, alors que les membres de la classe moyenne de l'époque, tels que les fonctionnaires, peuvent consacrer un tiers de leurs revenus à des dépenses culturelles[nhss 19].

Le parti socialiste suisse, qui adopte dĂšs 1904 un programme visant Ă  la « rĂ©volution prolĂ©tarienne Â»[69], et les syndicalistes soutenus par les philanthropes et les ecclĂ©siastiques tels que le pape LĂ©on XIII qui publie en 1891 l'encyclique Rerum novarum[70] en faveur d'un juste salaire pour les travailleurs, se battent et luttent contre le fossĂ© socio-Ă©conomique qui se creuse : plus de 130 grĂšves en moyenne par an sont rĂ©pertoriĂ©es entre 1900 et 1914 avec une pointe en 1907 oĂč 32 000 grĂ©vistes participent Ă  276 grĂšves au total. Pendant la Belle Époque, les grĂšves deviennent gĂ©nĂ©rales et touchent de multiples corps de mĂ©tiers ; les patrons ripostent en engageant des « briseurs de grĂšve Â», qui doivent parfois ĂȘtre protĂ©gĂ©s par la police ou l'armĂ©e[andrey 17]. Ce climat politique, bien que profondĂ©ment touchĂ© par les Ă©vĂšnements du XXe siĂšcle, va atteindre son paroxysme lors de la grĂšve gĂ©nĂ©rale de 1918 en Suisse avant que diffĂ©rents avancĂ©es sociales ne permettent un retour au calme et Ă  la normalitĂ© dans le pays.

Bibliographie

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  • Jean-Jacques Bouquet, Histoire de la Suisse, Paris, PUF, coll. Â« Que sais-je ? Â», 2005  [dĂ©tail des Ă©ditions]
  • Jean-Pierre Felber, De l'HelvĂ©tie romaine Ă  la Suisse romande, GenĂšve, 2006  [dĂ©tail des Ă©ditions]
  • CĂ©dric Humair, 1848, Naissance de la Suisse moderne, Éditions Antipodes, 2009 (ISBN 2889010341) 
  • JoĂ«lle Kuntz, L'histoire suisse en un clin d'Ɠil, GenĂšve, 2006  [dĂ©tail des Ă©ditions]
  • GrĂ©goire Nappey, illustrations de Mix & Remix, Histoire Suisse, Le Mont-sur-Lausanne, LEP, 2007  [dĂ©tail des Ă©ditions]
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Références

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  11. ↑ p 663
  12. ↑ p 617
  13. ↑ p 667
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  16. ↑ p 621
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  1. ↑ p 350-351
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  3. ↑ p 356-357
  4. ↑ p 360-361
  5. ↑ p 362
  6. ↑ p 367
  7. ↑ p 364-365
  8. ↑ p 367
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  10. ↑ p 282
  11. ↑ p 353-354
  12. ↑ p 381
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  17. ↑ p 393
  1. ↑ p 82
  2. ↑ p 93
  3. ↑ p 95
  • Autres sources
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  2. ↑ Marco Marcacci, « La Constitution fut l'Ă©lan vers l'avenir Â», dans La double naissance de la Suisse moderne, Le Courrier, 1998 (ISBN 2-940031-82-7), p. 136 
  3. ↑ Jean-Pierre Felber, De l'HelvĂ©tie romaine Ă  la Suisse romande  page 313
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  8. ↑ « La Constitution fĂ©dĂ©rale de 1848 - Les autoritĂ©s fĂ©dĂ©rales Â» dans le Dictionnaire historique de la Suisse en ligne
  9. ↑ Erreur dans la syntaxe du modĂšle ArticleHumair, « Pourquoi les Suisses devraient fĂȘter 1848 Â», dans L'Hebdo, vol. 3 juillet 2008 [texte intĂ©gral] 
  10. ↑ Articles 113 et 114 de la Constitution de 1848
  11. ↑ Histoire nationale 1789-1848, Lectures et documents, GenĂšve, Cycle d'orientation de l'enseignement secondaire, 1969 [lire en ligne], p. 243-244 
  12. ↑ « La Constitution fĂ©dĂ©rale de 1848 Â» dans le Dictionnaire historique de la Suisse en ligne
  13. ↑ Marco Gregori, « Timidement, une nation prend forme Â», dans La double naissance de la Suisse moderne, Le Courrier, 1998 (ISBN 2-940031-82-7), p. 142-144 
  14. ↑ M. Gregori, « Timidement, une nation prend forme, op.cit. Â», p. 145 
  15. ↑ M. Gregori, « Timidement, une nation prend forme, op. cit. Â», p. 144 
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  18. ↑ [PDF] TraitĂ© concernant le rĂšglement de l’affaire de NeuchĂątel sur admin.ch. ConsultĂ© le 12 octobre 2008
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  31. ↑ Votation populaire du 14 janvier 1866 sur Chancellerie fĂ©dĂ©rale. ConsultĂ© le 21 octobre 2008
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