Willard Van Orman Quine

ï»ż
Willard Van Orman Quine
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Quine.

Willard Van Orman Quine (25 juin 1908 - 25 décembre 2000) est un philosophe et logicien américain, l'un des principaux représentants de la philosophie analytique.

Il est notamment l'auteur de Les deux dogmes de l'empirisme, article cĂ©lĂšbre de 1951 qui critique la distinction entre analytique et synthĂ©tique et de Le Mot et la Chose en 1960 oĂč il propose sa thĂšse de l'indĂ©termination de la traduction radicale et une critique du concept de « signification Â».

Comme l'Ă©crit Diego Marconi, « la pensĂ©e de Quine a Ă©tĂ© un des facteurs qui ont dĂ©terminĂ© l’évolution du courant principal de la philosophie anglo-saxonne depuis le nĂ©o-positivisme jusqu’à l’ample et variĂ©e koinĂ©, dĂ©signĂ©e sous le nom de "philosophie analytique" Â»[1].

En logique mathématique il est principalement connu pour avoir produit une théorie des ensembles alternative appelée New Foundations.

Sommaire

Biographie

AprĂšs l'obtention de sa thĂšse de philosophie sous la direction d'Alfred North Whitehead Ă  Harvard, il fit en 1931/1932 un voyage en Europe oĂč il assista au sĂ©minaire du cercle de Vienne. Il y rencontra notamment Rudolf Carnap et Alfred Tarski. Ses nombreux voyages, dont un long sĂ©jour au BrĂ©sil, lui fournirent l'occasion de pratiquer plusieurs langues : l'anglais, l'allemand, le français, le portugais, l'italien...

Il fut professeur de philosophie Ă  Harvard de 1956 Ă  sa mort. Il dirigea ou supervisa les thĂšses de, entre autres, Donald Davidson, David Lewis, Daniel Dennett, Gilbert Harman, Dagfinn FĂžllesdal, Hao Wang, Hugues LeBlanc et Henry Hiz.

Travaux

Quine contribua Ă  la logique formelle, Ă  la fondation des mathĂ©matiques mais aussi Ă  la philosophie du langage et Ă  l'Ă©pistĂ©mologie. En logique, il est surtout connu pour avoir « simplifiĂ© Â» la thĂ©orie des types de Russell en façonnant en 1937 le troublant systĂšme de thĂ©orie des ensembles New Foundations (NF), dont la consistance reste un des grands problĂšmes ouverts en logique mathĂ©matique.

Sa philosophie trouve son origine dans le pragmatisme amĂ©ricain (Peirce, James et Dewey) et dans la critique de l'empirisme logique et du positivisme du Cercle de Vienne, rendue cĂ©lĂšbre par son article de 1951 sur « Les deux dogmes de l'empirisme Â» [2].

Avec l'« Ă©pistĂ©mologie naturalisĂ©e Â», Quine, dans une perspective naturaliste, affirme que la philosophie de la connaissance et la philosophie des sciences constituent elles-mĂȘmes une activitĂ© scientifique, corrigĂ©e par les autres sciences, et non pas une « philosophie premiĂšre Â» fondĂ©e sur une mĂ©taphysique.

Ce naturalisme s'accompagne du holisme épistémologique, qu'il reprend à Duhem et à Poincaré, thÚse selon laquelle toutes nos connaissances se soutiennent mutuellement sans qu'il y ait une fondation unique (ce qu'il résumait souvent en reprenant l'image du navire d'Otto Neurath selon laquelle la science est un navire déjà en mer et qu'il faut réparer à partir des matériaux disponibles sans le reconstruire sur une terre ferme).

Monisme méthodologique

Quine Ă©tait un « extensionnaliste Â» pour lequel toute la logique doit se rĂ©duire Ă  l'extension et exclure toute rĂ©fĂ©rence Ă  l'intension (comprĂ©hension), Ă  distinguer de l'intention. Il a Ă©tĂ© jusqu'Ă  nier la possibilitĂ© d'une logique modale, par un argument dit du lance-pierre[rĂ©f. nĂ©cessaire].

Ce monisme s'exprime en logique par le soucis de rester dans la logique du premier ordre et par le refus explicite des engagements ontologiques qu'impliquent l'adoption de logiques d'ordre supĂ©rieur oĂč des quantifications sur des fonctions ou des relations sont permises. Ceci est exprimĂ© par ce qui est sans doute sa plus cĂ©lĂšbre phrase : to be is to be the value of a variable[3], soit, ĂȘtre/exister c'est ĂȘtre la valeur possible d'une variable (liĂ©e du premier ordre).

Cela le conduisit Ă  critiquer le « Mythe de la signification Â» et Ă  refuser le clivage net entre propositions analytiques et propositions synthĂ©tiques. Dans Les deux dogmes de l'empirisme, il soutient que la notion d'analycitĂ© ne peut pas ĂȘtre dĂ©finie clairement : la notion d'analycitĂ© s'explique par celle de synonymie nĂ©cessaire entre deux termes dans certains contextes, mais en disant cela on prĂ©suppose la notion d'analycitĂ© (dĂ©jĂ  contenue dans « nĂ©cessaire Â»). L'analyse de la notion d'analycitĂ© serait donc circulaire.

Alors que l'empirisme de Rudolf Carnap avait un « dualisme Â» mĂ©thodologique entre les conventions logiques et mathĂ©matiques et d'autre part les faits, Quine considĂšre qu'on ne peut pas distinguer de maniĂšre tranchĂ©e ces deux cĂŽtĂ©s de l'extĂ©rieur sans les prĂ©supposer.

Indétermination de la traduction et inscrutabilité de la référence

Article dĂ©taillĂ© : Le Mot et la Chose (Quine).

Dans Le Mot et la Chose (1960), Quine réfute l'ontologie de Russell et de Frege au nom du principe d'indétermination de la traduction.

« Les philosophes et les linguistes ont toujours dit que la langue est une institution sociale. Ils l’ont, cependant, immĂ©diatement, oubliĂ© et ont adoptĂ© des notions de signification qui ne sont pas publiquement accessibles [
] Quine semble ĂȘtre le premier Ă  prendre au sĂ©rieux la nature publique de la langue et Ă  explorer ses consĂ©quences sur la signification et la communication[4]. Â»

La thĂšse de Quine repose sur une conception bĂ©havioriste de l’apprentissage de la langue. Selon Quine, l’établissement, l’apprentissage et l’utilisation de la langue reposent strictement sur des donnĂ©es publiquement accessibles, c’est-Ă -dire sur l’observation du comportement des autres.

« In psychology one may or may not be a behaviorist, but in linguistics one has no choice. Each of us learns his own language by observing other people’s verbal behavior and having his own faltering verbal behavior observed and reinforced or corrected by others. We depend strictly on overt behavior in observable situations. As long as our command of our language fits all external checkpoints, where our utterance or our reaction to someone’s utterance can be appraised in the light of some shared situation, so long all is well. Our mental life between checkpoints is indifferent to our rating as a master of the language[5]. Â»

Quine en conclut qu’il n’y a rien dans la signification linguistique au-delĂ  des donnĂ©es sur le comportement langagier publiquement accessible des locuteurs d’une langue. La signification d’une expression linguistique est le produit conjoint de toutes les donnĂ©es comportementales qui aident les apprenants et les utilisateurs de la langue Ă  dĂ©terminer cette signification[6].

Mais jusqu’à quel point ces donnĂ©es tendent-elles Ă  dĂ©terminer la signification des expressions linguistiques? La thĂšse de l’indĂ©termination de la signification de Quine vise Ă  rĂ©pondre Ă  cette question[7]. Pour Ă©laborer sa thĂšse, il compare un apprenant d’une langue Ă  un linguiste de terrain qui entreprend d’élaborer un manuel pour traduire dans sa langue une langue indigĂšne nouvellement dĂ©couverte, et il se demande dans quelle mesure les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes tendent Ă  dĂ©terminer la traduction des expressions linguistiques de la langue indigĂšne[8].

Les donnĂ©es ultimes auxquelles a accĂšs le linguiste, comme tout apprenant d’une langue, sont des donnĂ©es sur le comportement langagier publiquement accessible des indigĂšnes. Le linguiste Ă©labore son manuel de traduction de la langue indigĂšne par extrapolation conjecturale de ces donnĂ©es. Les « phrases observationnelles Â» sont la porte d’entrĂ©e du linguiste Ă  la langue indigĂšne. Ce sont des phrases, comme « Ceci est un lapin. Â» ou « Il pleut. Â», qui dĂ©pendent assez strictement des situations concomitantes publiquement accessibles et sur lesquelles la plupart des membres d’une communautĂ© peuvent s’accorder.

Le linguiste cherche d’abord Ă  traduire de telles phrases. Pour dĂ©terminer qu’une phrase indigĂšne est « observationnelle Â», le linguiste Ă©nonce lui-mĂȘme cette phrase dans diverses situations en prĂ©sence de divers indigĂšnes et vĂ©rifie si ceux-ci donnent leur assentiment ou leur dissentiment Ă  l’énonciation. Si les indigĂšnes donnent leur assentiment ou leur dissentiment Ă  cette Ă©nonciation uniquement dans certaines situations publiquement accessibles, le linguiste conclut que cette phrase est observationnelle et il la traduit par une phrase Ă  laquelle il donne son assentiment ou son dissentiment dans des circonstances semblables. Ainsi, les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes dĂ©terminent la traduction des phrases observationnelles.

La plupart des phrases, cependant, ne sont pas observationnelles, c’est-Ă -dire qu’elles ne font pas l’unanimitĂ© dans une communautĂ© et qu’elles ont peu rapport avec les situations concomitantes publiquement accessibles. Ainsi, le linguiste ne peut s’appuyer sur les situations concomitantes pour traduire de telles phrases. Il s’appuie sur sa traduction des phrases observationnelles de l’indigĂšne. Certains segments des phrases non observationnelles, ou phrases thĂ©oriques, se trouveront dans les phrases observationnelles de la langue indigĂšne. Il considĂ©rera ces segments comme des mots et les traduira en s’appuyant sur la traduction des phrases observationnelles complĂštes. Ensuite, sur la base de la traduction de ces mots, il interprĂ©tera les phrases non observationnelles de la langue indigĂšne dans lesquelles se trouvent les mots. Ainsi, pour traduire ces phrases, le linguiste aura recours Ă  des « hypothĂšses analytiques Â».

RĂ©capitulons. Le point de dĂ©part de la traduction de la langue indigĂšne, nous l’avons vu, est la traduction des phrases observationnelles. Pour traduire ces phrases, le linguiste pose des hypothĂšses reposant directement sur les donnĂ©es disponibles, soit les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes. Ensuite, afin d’interprĂ©ter les phrases thĂ©oriques de la langue indigĂšne, le linguiste doit projeter des hypothĂšses analytiques. Ces hypothĂšses ne reposent pas directement sur l’observation du comportement des indigĂšnes dans des circonstances publiquement observables. Elles tirent leur justification ultime du fait qu’elles sont compatibles avec les phrases observationnelles.

Or, d’aprĂšs Quine, si des donnĂ©es ne se rapportent pas directement Ă  une hypothĂšse, mais uniquement aux consĂ©quences observationnelles de celle-ci, cette hypothĂšse est sous-dĂ©terminĂ©e par les donnĂ©es, c’est-Ă -dire qu’il peut y avoir une autre hypothĂšse qui est incompatible avec elle et, nĂ©anmoins, compatible avec toutes les donnĂ©es concevables[9]. Donc, Ă©tant donnĂ© que les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes se rapportent aux consĂ©quences observationnelles des hypothĂšses analytiques, soit Ă  des phrases observationnelles, il s’ensuit, selon Quine, que les hypothĂšses analytiques sont sous-dĂ©terminĂ©es par ces donnĂ©es.

Comme la traduction des phrases thĂ©oriques de la langue indigĂšne repose sur des hypothĂšses analytiques, Quine en conclut qu’elle est aussi sous-dĂ©terminĂ©e par les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes. Ces donnĂ©es sont trop pauvres pour fixer la traduction des phrases thĂ©oriques de cette langue. DiffĂ©rents manuels pour traduire ces phrases peuvent ĂȘtre Ă©laborĂ©s de telle maniĂšre qu’ils soient tous compatibles avec les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes et, cependant, intuitivement incompatibles entre eux. (Dans un nombre incalculable d’endroits, ces manuels sembleront diverger. Les interprĂ©tations qu’ils donneront respectivement d’une phrase thĂ©orique donnĂ©e de cette langue seront des phrases thĂ©orique de la langue de fond ne se trouvant les unes envers les autres en aucune sorte de relation d'Ă©quivalence intuitivement plausible, pour lĂąche qu’elle soit.)

Comme nous l’avons vu, les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes dĂ©terminent la traduction des phrases observationnelles. Doit-on en conclure que la traduction des termes qui se trouvent dans ces phrases est Ă©galement dĂ©terminĂ©e par ces donnĂ©es? Par exemple, imaginons que « Gavagai Â» est une phrase observationnelle de la langue indigĂšne qui se traduit par « Voila un lapin Â». Selon Quine, il y a beaucoup d’autres phrases de notre langue qui sont toutes compatibles avec les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes : « Il y a une partie non dĂ©tachĂ©e de lapin. Â», « Il y a une matĂ©rialisation de la lapinitude. Â», « Il y a une Ă©tape de la vie d’un lapin. Â», « Cet endroit se trouve Ă  deux kilomĂštres Ă  droite d’un point de l’espace situĂ© Ă  deux kilomĂštres Ă  gauche d’un lapin. Â», etc. En effet, chaque fois que l’indigĂšne donne son assentiment Ă  « Gavagai Â» en prĂ©sence d’un lapin, il donne simultanĂ©ment son assentiment Ă  « Gavagai Â» en prĂ©sence d’une partie non dĂ©tachĂ©e de lapin, d’une matĂ©rialisation de la « lapinitude Â», d’une Ă©tape de la vie d’un lapin, d’un endroit se trouvant Ă  deux kilomĂštres Ă  droite d’un point de l’espace situĂ© Ă  deux kilomĂštres Ă  gauche d’un lapin, etc.

Ainsi, si le linguiste arrive Ă  la conclusion que « gavagai Â» est un terme, alors pour dĂ©terminer s’il s’agit d’un lapin, d’une partie non dĂ©tachĂ©e de lapin, d’une matĂ©rialisation de la « lapinitude Â» ou d’une Ă©tape de la vie d’un lapin, il sera obligĂ© de demander Ă  l’indigĂšne : « Est-ce que ce gavagai est le mĂȘme que l’autre? Â», « Est-ce que ceci est un gavagai ou deux? Â», etc. Mais, pour pouvoir poser de telles questions, le linguiste doit traduire les particules et les constructions grammaticales de sa langue dans la langue indigĂšne. Et pour les traduire, il doit formuler des hypothĂšses analytiques. Ces hypothĂšses, nous l’avons vu, vont au-delĂ  des donnĂ©es et sont donc sous-dĂ©terminĂ©es par elles. Quine en conclut que les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes ne suffisent pas Ă  dĂ©terminer que « gavagai Â», en tant que terme, se traduit par « lapin Â» et non pas par « partie non dĂ©tachĂ©e de lapin Â», « matĂ©rialisation de la lapinitude Â», « Ă©tape de la vie d’un lapin Â», etc. La traduction des termes de la langue indigĂšne est sous-dĂ©terminĂ©e par les donnĂ©es sur le comportement langagier des indigĂšnes. DiffĂ©rents manuels pour traduire les termes de la langue indigĂšne peuvent ĂȘtre Ă©laborĂ©s de telle maniĂšre qu’ils soient tous compatibles avec ces donnĂ©es et cependant intuitivement incompatibles entre eux.

Quine voulait savoir, nous l’avons vu, jusqu’à quel point les donnĂ©es sur le comportement langagier des locuteurs d’une langue tendent Ă  dĂ©terminer la signification des expressions de cette langue. Nous sommes maintenant en mesure de voir comment Quine rĂ©pond Ă  cette question. Selon lui, puisque la traduction des phrases thĂ©oriques et des termes de la langue indigĂšne est sous-dĂ©terminĂ©e par ces donnĂ©es et que les donnĂ©es ultimes qui aident le linguiste Ă  traduire les expressions de la langue indigĂšne sont les mĂȘmes que celles qui aident tout apprenant d’une langue Ă  dĂ©terminer la signification des expressions linguistiques, soit des donnĂ©es sur le comportement langagier des locuteurs, il s’ensuit que la signification des phrases thĂ©oriques et des termes d’une langue est sous-dĂ©terminĂ©e par ces donnĂ©es.

Les donnĂ©es sur le comportement langagier des locuteurs sont trop pauvres pour dĂ©terminer une seule interprĂ©tation correcte des phrases thĂ©oriques et des termes d’une langue. En d’autres mots, il y a plusieurs interprĂ©tations possibles des phrases thĂ©oriques et des termes d’une langue dans une langue de fond (c'est-Ă -dire la mĂ©ta-langue dans laquelle nous parlons de la langue objet en question, laquelle mĂ©ta-langue peut ĂȘtre une extension de la langue objet ou d’une langue complĂštement diffĂ©rente), ou, en d’autres mots, plusieurs manuels possibles d’interprĂ©tation de ces expressions linguistiques (que ce soit un manuel pour interprĂ©ter les expressions d’une langue dans la mĂȘme langue, ou bien dans une autre langue, dans lequel cas il s’agit d’un manuel de traduction), qui sont tous corrects, c’est-Ă -dire tous compatibles avec les donnĂ©es sur le comportement langagier des locuteurs, et, cependant, intuitivement incompatibles entre eux. À l’exception des phrases observationnelles, toute expression linguistique peut recevoir diffĂ©rentes interprĂ©tations dans diffĂ©rents manuels d’interprĂ©tation d’une langue qui sont toutes correctes, soit toutes compatibles avec les donnĂ©es sur le comportement langagier des locuteurs, et, cependant, intuitivement incompatibles entre elles. Telle est la thĂšse de l’indĂ©termination de la signification de Quine[10].

Mais, la thĂšse de Quine n’est-elle pas alors simplement contradictoire? Il estime que sa thĂšse est une rĂ©duction Ă  l’absurde de notre conception intuitive de la signification[11]. Selon cette conception, la signification serait indĂ©pendante des langues et dĂ©terminĂ©e dans l’esprit des locuteurs au-delĂ  de ce qui peut ĂȘtre implicite dans leur comportement publiquement accessible. Quine nomme cette conception le « mythe du musĂ©e Â»[12]. D’aprĂšs le mythe du musĂ©e, une signification est liĂ©e Ă  une expression de la langue de la mĂȘme façon qu’une peinture exposĂ©e dans un musĂ©e est liĂ©e Ă  son Ă©tiquette. Et deux expressions d’une mĂȘme langue ou de langues diffĂ©rentes sont Ă©quivalentes si elles sont liĂ©es Ă  une mĂȘme signification, comme deux Ă©tiquettes qui sont liĂ©es Ă  la mĂȘme peinture. Ainsi, dans le contexte de la traduction, il est ordinairement admis qu’une expression possĂšde une signification et qu’une autre expression est sa traduction si elle a la mĂȘme signification. Cette conception de la signification, nous le voyons maintenant, nous mĂšne directement Ă  une contradiction.

Quine conclut de la thĂšse de l’indĂ©termination de la signification que parler de l’interprĂ©tation correcte ou la signification d’une expression d’une langue, Ă  l’exception des phrases observationnelles, est dĂ©pourvu de sens sauf relativement Ă  un manuel d’interprĂ©tation de cette langue. À l’exception des phrases observationnelles, nous n’avons que des notions relatives de la signification[11].

Relativité de l'ontologie

Quine a formulĂ© un critĂšre d'engagement ontologique pour toute thĂ©orie, quelles que soient les formulations logiques : une thĂ©orie est engagĂ©e Ă  poser comme « entitĂ©s Â» dĂšs qu'elle pose des critĂšres d'identitĂ© et de distinction et dĂšs que la formulation en logique du premier ordre quantifierait sur ces termes. Être c'est ĂȘtre la valeur d'une variable liĂ©e et on ne doit pas admettre d'entitĂ© sans pouvoir donner un critĂšre d'identitĂ©. On voit ici tout l'enjeu d'avoir le langage le plus parcimonieux et le moins ambigu possible, puisque notre ontologie dĂ©pendra entiĂšrement des formes de notre langage. La notation canonique que Quine cherche Ă  Ă©tablir dans Le mot et la chose a justement pour but de montrer quels sont les objets dont nous devons nĂ©cessairement poser l'existence et ceux dont nous pouvons nous passer, sachant que la suppression de toutes les entitĂ©s inutiles est la ligne de conduite de Quine. Celui-ci dĂ©fend en effet l'usage du rasoir d'Ockham: « ne pas multiplier les entitĂ©s sans nĂ©cessitĂ© Â».

Si la signification des phrases et la rĂ©fĂ©rence des termes sont indĂ©terminĂ©es, cela a pour consĂ©quence que l'ontologie de toute thĂ©orie est relative Ă  un « manuel de traduction Â», Ă  un systĂšme global de thĂ©ories qui se soutiennent mutuellement.

Cette thĂšse de holisme Ă©pistĂ©mologique fut dĂ©fendue par Pierre Duhem et est appelĂ©e « ThĂšse de Duhem-Quine Â» : il n'est pas possible de rĂ©futer une thĂ©orie par un simple fait isolĂ© car il serait possible logiquement d'effectuer d'autres amĂ©nagements dans le systĂšme. Ici, Quine vise le rĂ©ductionnisme du Cercle de Vienne, pour qui toute proposition thĂ©orique peut ĂȘtre analysĂ©e comme portant sur une seule expĂ©rience sensible du sujet. Le holisme rejette la correspondance biunivoque entre Ă©noncĂ© thĂ©orique et sensation. Une sensation peut dĂ©terminer plusieurs Ă©noncĂ©s thĂ©oriques et rĂ©ciproquement.

Les thĂ©ories scientifiques sont « sous-dĂ©terminĂ©es empiriquement Â». Les expĂ©riences et les observations sont informatives mais ne sont pas suffisantes pour trancher entre les thĂ©ories. Il faut ajouter des critĂšres pragmatiques de simplicitĂ©, de parcimonie ontologique, de conservation des thĂ©ories antĂ©rieures.

Quine commença son Ɠuvre comme un « nominaliste Â» (« hyper-extensionaliste Â» au sens de Nelson Goodman) qui refusait les Ensembles mathĂ©matiques au nom de cette parcimonie de l'ontologie. Mais il fut persuadĂ© par son naturalisme que les sciences de la nature avaient besoin de structures mathĂ©matiques. Il formula ainsi un argument dit d'« indispensabilitĂ© Â» contre le Nominalisme : la philosophie ne peut imposer aux sciences un critĂšre et si les sciences ont besoin d'ensembles et ne peuvent pas les rĂ©duire, alors il faut les accepter.

ƒuvres

  • Elementary Logic, New York, Harper & Row, 1965. Traduction française : Logique Ă©lĂ©mentaire, tr. fr. J. Largeault et B. Saint-Sernin, Paris, Vrin, 2006
  • From a Logical Point of View, Harvard Univ. Press, 1980. Traduction française : Du point de vue logique. Neuf essais logico-philosophiques, tr. fr. sous la direction de S. Laugier, Paris, Vrin, coll. "BibliothĂšque des textes philosophiques", 2003
  • From Stimulus to Science, Harvard Univ. Press, 1998
  • « Indeterminacy of Translation Again Â», The Journal of Philosophy, vol. 84, no. 1, janvier 1987, p. 5-10.
  • Methods of Logic, Harvard Univ. Press, 1982. Traduction française : MĂ©thodes de logique, tr. fr. M. Clavelin, Paris, A. Colin, 1972
  • Ontological Relativity and Other Essays, Columbia Univ. Press, 1966. Traduction française: RelativitĂ© de l'ontologie et autres essais, 1977, rĂ©Ă©dition avec une prĂ©sentation par S. Laugier, Paris, Aubier, coll. "Philosophie", 2008
  • « On the reasons for Indeterminacy of translation Â», The Journal of Philosophy, vol. 67, no. 6, 26 mars 1970, p. 178-183.
  • Word and Object, The MIT Press, 1960. Traduction française: Le Mot et la Chose, tr. fr. J. Dopp & P. Gochet, Avant-propos de P. Gochet, Paris, Flammarion, coll. "Champs", 1977, 399 p. - rĂ©Ă©d. 2010
  • Philosophy Of Logic, Prentice Hall, 1970. Traduction française : Philosophie de la logique, tr. fr. J. Largeault, Paris, Aubier Montaigne, 1975
  • Pursuit of Truth, Harvard Univ. Press, 1990. Traduction française : La poursuite de la vĂ©ritĂ©, tr. fr. M Clavelin, Paris, Seuil, 1993
  • Quiddities: An Intermittently Philosophical Dictionary, Harvard Univ. Press, 1987. Traduction française : QuidditĂ©s. Dictionnaire philosophique par intermittence, tr. fr. D. Guy-Blanquet et T. Marchaisse, Paris, Seuil, 1999
  • The Roots of Reference, Chicago, Open court, 1990
  • Set Theory and Its Logic, Harvard Univ. Press, 1969
  • The Ways of Paradox, Harvard Univ. Press, 1966. Traduction française: Les voies du paradoxe, tr. fr. sous la direction de S. Bozon et S. Plaud, Paris, Vrin, 2011

Notes et références

  1. ↑ Diego Marconi, La philosophie du langage au XXe siĂšcle, L'Ă©clat, 1997, p. 89. [lire en ligne]
  2. ↑ Blain, Jean, Gavagai, le lapin!, Lire, avril 2008.
  3. ↑ On What There Is, Review of Metaphysics (en) 2 (1948): 21–28. Article reproduit dans From a logical point of view, voir la biliographie.
  4. ↑ [Traduction] FOLLESDAL, Dagfinn, « Meaning and Experience Â», Madralin, le 10 au 19 aoĂ»t 1999, [lire en ligne], p. 1
  5. ↑ QUINE, W. V. « Indeterminacy of Translation Again Â», The Journal of Philosophy, vol. 84, no. 1, janvier 1987, p. 5.
  6. ↑ FOLLESDAL, Dagfinn, « Indeterminacy and Mental States Â», dans Robert Barret et Roger Gibson (dir.), Perspectives on Quine, Oxford, Blackwell, 1990, p. 103.
  7. ↑ QUINE, W. V. Word and Object, Cambridge Massachusetts, The M.I.T Press, 1960.
  8. ↑ GIBSON, Roger, Enlightened Empiricism, Tampa, University of South Florida Press, 1988.
  9. ↑ FOLLESDAL, Dagfinn, « Indeterminacy and Mental States Â», dans Robert Barret et Roger Gibson (dir.), Perspectives on Quine, Oxford, Blackwell, 1990, p. 104.
  10. ↑ WEIR, Alan, « Quine on Indeterminacy Â» dans Ernest Lepore et Barry C. Smith (Ă©diteurs) The Oxford Handbook of Philosophy of Language, Oxford: Oxford University Press, 2006. Chapitre onze, p. 233-249., [en ligne], [1] p. 2-4.
  11. ↑ a et b WEIR, Alan, « Quine on Indeterminacy Â» dans Ernest Lepore et Barry C. Smith (Ă©diteurs) The Oxford Handbook of Philosophy of Language, Oxford: Oxford University Press, 2006. Chapitre onze, p. 233-249., [en ligne], [2] p. 5.
  12. ↑ QUINE, W. V. Ontological Relativity and Other Essays, New York, Colombia University Press, 1969, p.27.

Bibliographie

  • Follesdal, Dagfinn, « Indeterminacy and Mental States Â», dans Robert Barret et Roger Gibson (dir.), Perspectives on Quine, Oxford, Blackwell, 1990, p. 98-109.
  • Follesdal, Dagfinn, « Meaning and Experience Â», Madralin, le 10 au 19 aoĂ»t 1999. [lire en ligne]
  • Gibson, Roger, Enlightened Empiricism, Tampa, University of South Florida Press, 1988.
  • Gibson, Roger, « Radical translation and radical interpretation Â» dans E Craig (dir.), Routledge Encyclopedia of Philosophy, London, Routledge, 1998. [lire en ligne]
  • P. Gochet, Quine en perspective: essai de philosophie comparĂ©e, Paris, Flammarion, coll. "Nouvelle bibliothĂšque scientifique", 1978, 229 p.
  • P. Gochet, Ascent to truth. A critical examination of Quine's philosophy, Munich, Philosophia Verlag, 1982
  • Hookway, Christopher, Quine, Cambridge, Polity Press, 1988.
  • S. Laugier, L'apprentissage de l'obvie. L'anthropologie logique de Quine., Paris, Vrin, 1992
  • J.-M. Monnoyer (Ă©d.), Lire Quine. Logique et ontologie, Paris/Tel Aviv, Édition de l'Ă©clat, coll. "Lire les philosophies", 2006, 215 p. Contributions de Pascal Engel, Paul Gochet, Martin Montminy, Denis Vernant, Joseph Vidal-Rosset.
  • Ornstein, Alex, « Quine, Willard Vann Orman Â» dans E. Craig (dir.), Routledge Encyclopedia of Philosophy, London, Routledge, 1998. [lire en ligne]
  • Weir, Alan, « Quine on Indeterminacy Â» dans Ernest Lepore et Barry C. Smith (Ă©diteurs) The Oxford Handbook of Philosophy of Language, Oxford: Oxford University Press, 2006. Chapitre onze, p. 233-249. [lire en ligne] [PDF]

Articles connexes

Liens externes

Sur les autres projets Wikimedia :


Wikimedia Foundation. 2010.

Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Willard Van Orman Quine de Wikipédia en français (auteurs)

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Willard van Orman Quine — (* 25. Juni 1908 in Akron, Ohio; † 25. Dezember 2000 in Boston, Massachusetts) war ein amerikanischer Philosoph und Logiker. Quine gilt als bedeutender Vertreter der Analytischen Philosophie und des philosophischen Naturalismus.… 
   Deutsch Wikipedia

  • Willard van Orman Quine — Pour les articles homonymes, voir Quine. Willard Van Orman Quine (25 juin 1908 25 dĂ©cembre 2000) est un philosophe et logicien amĂ©ricain, principal reprĂ©sentant de la philosophie analytique. Il est notamment l auteur de Les deux dogmes de l… 
   WikipĂ©dia en Français

  • Willard van orman quine — Pour les articles homonymes, voir Quine. Willard Van Orman Quine (25 juin 1908 25 dĂ©cembre 2000) est un philosophe et logicien amĂ©ricain, principal reprĂ©sentant de la philosophie analytique. Il est notamment l auteur de Les deux dogmes de l… 
   WikipĂ©dia en Français

  • Willard van Orman Quine — Saltar a navegaciĂłn, bĂșsqueda Willard van Orman Quine (Akron, Ohio; 25 de junio de 1908 Boston, Massachusetts; 25 de diciembre de 2000), filĂłsofo estadounidense, reconocido por su trabajo en lĂłgica matemĂĄtica y sus contribuciones al pragmatismo… 
   Wikipedia Español

  • Willard Van Orman Quine — (Akron, Ohio; 25 de junio de 1908 Boston, Massachusetts; 25 de diciembre de 2000) fue un filĂłsofo estadounidense, reconocido por su trabajo en lĂłgica matemĂĄtica y sus contribuciones al pragmatismo como una teorĂ­a del conocimiento. Contenido 1… 
   Wikipedia Español

  • Willard Van Orman Quine — (1908 2000), filĂłsofo estadounidense, reconocido por su trabajo en lĂłgica matemĂĄtica y sus contribuciones al pragmatismo como una teorĂ­a del conocimiento. Nacido en Akron, Ohio, fue educado en el Oberlin College y en la Universidad de Harvard,… 
   Enciclopedia Universal

  • Willard Van Orman Quine — Pass 1975 Willard Van Orman Quine (* 25. Juni 1908 in Akron, Ohio; † 25. Dezember 2000 in Boston, Massachusetts) war ein US amerikanischer Philosoph und Logiker. Quine gilt als bedeutender Vertreter der 
   Deutsch Wikipedia

  • Willard Van Orman Quine — Unreferenced|date=August 2007 Infobox Philosopher region = Western Philosophy era = 20th century philosophy color = #B0C4DE image caption = Willard Van Orman Quine name = Willard Van Orman Quine birth = birth date|mf=yes|1908|6|25 death = death… 
   Wikipedia

  • Willard Van Orman Quine — noun United States philosopher and logician who championed an empirical view of knowledge that depended on language (1908 2001) ‱ Syn: ↑Quine, ↑W. V. Quine ‱ Instance Hypernyms: ↑philosopher, ↑logician, ↑logistician 
   Useful english dictionary

  • Willard van Orman Quine — FĂždt 1908. Amerikansk filosof, der har sĂžgt at forene pragmatismen med den logiske positivisme og som har aflivet mange af dogmerne inden for den tidlige analytiske filosofi 
   Danske encyklopĂŠdi


Share the article and excerpts

Direct link

 Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.