Voyage du Commodore Anson

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Voyage du Commodore Anson

En 1740, pendant la guerre de l‚Äôoreille de Jenkins qui opposa la Grande-Bretagne et l‚ÄôEspagne de 1739 √† 1748, le Commodore George Anson re√ßut du roi Georges II le commandement d‚Äôune escadre, avec la mission d‚Äôaller harceler les colonies espagnoles de l‚Äôoc√©an Pacifique, et si possible de capturer le galion de Manille. Anson passa dans le Pacifique par le cap Horn, remonta le long des c√ītes de l‚ÄôAm√©rique du Sud, puis traversa le Pacifique jusqu‚Äô√† Macao. Il captura le galion de Manille pr√®s des c√ītes des Philippines, et revint en Grande-Bretagne (en 1744) par le cap de Bonne-Esp√©rance. Son exploit maritime est assombri par les pertes humaines que ses √©quipages subirent (seulement 188 hommes revinrent sur les 2 000 environ qui avaient pris la mer), mais il annonce la supr√©matie maritime du Royaume-Uni, dont Anson sera un promoteur actif.

Lord George Anson.

Sommaire

Préambule

L’empire colonial de l’Espagne

Les richesses de l‚Äôempire colonial de l‚ÄôEspagne en Am√©rique excitaient l‚Äôenvie de toute l‚ÄôEurope. Au Potosi (dans l‚Äôactuelle cordill√®re bolivienne), au P√©rou (dans le Cerro de Pasco), au Mexique (√† San Luis Potos√≠, √† Zacatecas, √† Guanajuato), d‚Äô√©normes quantit√©s de minerai d‚Äôor et surtout d‚Äôargent √©taient extraites par les indiens astreints au travail forc√© : la mita, la corv√©e inca avaient √©t√© aggrav√©e par les nouveaux ma√ģtres. Accidents du travail, effondrements des galeries, pathologies respiratoires, √©puisement des organismes, consomption et d√©sespoir entra√ģnaient une effroyable mortalit√© des Peones indig√®nes, v√©ritable g√©nocide avant la lettre.

La mortalit√© la plus effroyable s√©vissait dans les mines de Villarica de Oropesa (aujourd‚Äôhui Huancavelica) : on en extrayait le mercure, m√©tal hautement toxique, qui servait √† amalgamer les m√©taux pr√©cieux. Le m√©tal √©tait raffin√© et fondu en lingots dans des ateliers rudimentaires par des esclaves noirs qui √©taient r√©put√©s √™tre les seuls √† pouvoir √† la fois survivre aux conditions de travail (√©manations toxiques et chaleur des fourneaux), et exercer une activit√© d‚Äôun certain niveau technique, exigeant de plus application et docilit√©. Les lingots transitaient ensuite (√† dos d‚Äôhomme, de mules ou de lamas) par un r√©seau complexe de pistes (dont le Camino del Inca), descendaient jusqu‚Äô√† la mer, √©taient charg√©s dans les ports en particulier Veracruz (sur la c√īte du golfe de Camp√™che et Carthag√®ne des Indes (en Nouvelle-Grenade), puis centralis√©s √† La Havane avant d‚Äô√™tre convoy√©s en Espagne par les galions.

Une autre route commerciale faisait passer les marchandises de luxe produites en Asie (soieries, toiles d‚Äôindiennes, ivoires cisel√©s, meubles laqu√©s, porcelaines chinoises‚Ķ) du Pacifique √† la mer des Cara√Įbes : amen√©es par galion de Manille √† Acapulco, elles √©taient transport√©es √† travers l‚Äôisthme de Tehuantepec, rejoignaient les convois d‚Äôargent mexicain, puis descendaient jusqu‚Äôau port de Vera-Cruz. En retour les commer√ßants de Manille √©taient pay√© en or et argent provenant des colonies sud-am√©ricaines.

De plus, leurs colonies fournissaient √† l‚ÄôEspagne les denr√©es coloniales de luxe dont tout l‚ÄôAncien Monde √©tait avide : sucre de canne, tabac, √©pices et teintures (bois de brazil, indigo, bois de camp√™che‚Ķ[1]).

Les Espagnols avaient un besoin constant d‚Äôimporter de grandes quantit√©s d‚Äôesclaves d‚Äôorigine africaine, car le travail forc√© dans les plantations et surtout dans les mines tuait les indiens par milliers. Or les Espagnols ne pratiquaient pas eux-m√™mes la traite des noirs : ils se fournissaient en esclaves aupr√®s d‚Äôautres nations europ√©ennes (France, Portugal, Grande-Bretagne), qui se disputaient cette activit√© tr√®s lucrative. En 1713, lors de la signature du trait√© d‚ÄôUtrecht, c‚Äôest la South Seas Company (Compagnie des mers du Sud) britannique qui avait obtenu de l‚ÄôEspagne l‚Äôasiento[2], le privil√®ge du monopole d‚Äôimportation des esclaves pour les colonies espagnoles.

L‚Äôexportation des denr√©es coloniales, et l‚Äôimportation dans les colonies espagnoles de marchandises manufactur√©es d‚Äôorigine √©trang√®re avait √©t√© aussi tr√®s s√©v√®rement contingent√©es par la m√®re patrie qui s‚Äôen r√©servait les droits. C‚Äô√©tait aussi le cas du commerce entre les diff√©rentes colonies espagnoles comme les Philippines et Les colonies d‚ÄôAm√©rique du Sud[3]. Cependant la Grande-Bretagne avait obtenu aussi le droit d‚Äôenvoyer un seul navire (le navio de permiso), une fois par an, commercer avec les colonies espagnoles. Bien entendu, la contrebande se d√©veloppa[2], attribu√©e soit aux bateaux n√©griers qui tentaient de d√©charger des marchandises britanniques en sus des esclaves, soit au tout venant des bateaux de marchandises britanniques. Les incidents entre les garde-c√ītes espagnols et les bateaux britanniques se multipli√®rent, jusqu‚Äô√† ce que, saisissant un pr√©texte d√©risoire, la fameuse ¬ę Oreille de Jenkins ¬Ľ, la Grande-Bretagne d√©clare en 1739 la guerre √† l‚ÄôEspagne : tous les efforts des premiers ministres Jos√© Pati√Īo Rosales (mort en 1736) et Robert Walpole pour pr√©server leurs peuples de la guerre √©taient ruin√©s.

La guerre de l‚Äôoreille de Jenkins commen√ßa par une mise en pratique de la politique de la canonni√®re : une escadre britannique, six bateaux de guerre sous l‚Äôamiral Edward Vernon, alla s‚Äôembosser devant le petit port de Porto Bello (sur l‚Äôactuelle c√īte du Panam√°) et bombarda √† loisir la bourgade mal d√©fendue et prise au d√©pourvu. Puis les marines britanniques d√©barqu√®rent, et la mirent √† sac‚Ķ La destruction de Porto Bello d√©clencha une √©tonnante euphorie g√©n√©rale en Grande-Bretagne, et il fut d√©cid√© en haut-lieu de continuer √† frapper les Espagnols, non seulement dans les Cara√Įbes (en envahissant la Floride et le grand port de Carthag√®ne des Indes) mais aussi dans le Pacifique, en passant par le cap Horn.

La mission serait confiée au capitaine George Anson

George Anson, esquire, n√© en 1697 au manoir de Shugborough (Staffordshire), √©tait un marin habile et un homme de guerre reconnu : ayant servi en M√©diterran√©e, puis en mer du Nord, il avait de 1724 √† 1735, men√© trois exp√©ditions en Caroline du Sud (o√Ļ il avait fond√© une ville qui portait son nom, et affront√© les Espagnols de la Floride voisine), et il croisait pour lors dans l‚ÄôAtlantique, face √† l‚ÄôAfrique, √† bord de son HMS Centurion. Dot√© d‚Äôune belle prestance et d‚Äôun grand ascendant naturel, ayant la r√©putation d‚Äôavoir toujours the luck on his side (d‚Äô√™tre ¬ę un veinard ¬Ľ), il √©tait ador√© de ses hommes dont il savait exiger le maximum. De plus il √©tait bien en cour. Lord Charles Wager le convoqua √† Londres, dans son bureau de l‚ÄôAmiraut√©, et lui exposa le plan destin√© √† porter encore un coup aux int√©r√™ts espagnols : Anson emm√®nerait en grand secret une escadre dans l‚Äôoc√©an Indien, par le cap de Bonne-Esp√©rance ; ensuite il ferait sa jonction au large de Manille avec une autre escadre partie par le Horn, et √† eux deux captureraient Manille, et en feraient un port britannique.

Ce plan ambitieux fut modifi√© par la suite : une seule escadre partirait vers le Pacifique, et par le Horn, sous la direction de Anson, qui serait nomm√© commodore.

Le projet fut abondamment discut√© en haut lieu. Ceux qui √©taient partisans d‚Äôenvoyer une exp√©dition dans le Pacifique rappelaient que l‚Äôattaque de Porto Bello avait pouss√© les Espagnols √† utiliser plus souvent la route sud, par le cap Horn, pour leurs transferts de m√©taux pr√©cieux. C‚Äôest dans le Pacifique aussi qu‚Äôon pouvait rencontrer le fameux galion de Manille‚Ķ Et √† tous ces profits esp√©r√©s, ne pourrait-on pas, en emportant une cargaison de marchandises, ajouter encore ceux du commerce ?

Par ailleurs le harc√®lement des colonies espagnoles du Pacifique avait d√©j√† √©t√© r√©alis√© avec succ√®s au temps de la reine √Člisabeth Ire, on se rem√©morait avec fiert√© les pr√©curseurs‚Ķ

Les précurseurs

Avant cela, deux corsaires anglais circumnavigateurs avaient franchi le cap Horn, √©cum√© les comptoirs espagnols d‚ÄôAm√©rique latine le long du Pacifique, travers√© ensuite l‚Äôoc√©an Pacifique d‚Äôest en ouest, et pass√© le cap de Bonne-Esp√©rance pour revenir en Angleterre :

  • Francis Drake, parti en 1577 revint en 1580 sur sa Golden Hind (Biche d‚Äôor) charg√©e √† couler de richesses, et fut accabl√© d‚Äôhonneurs par √Člisabeth Ire. Il avait d√©couvert une mer vide de terres (sinon d‚Äôicebergs..) dans les Soixanti√®mes hurlants, entre la Terre de Feu et l‚ÄôAntarctique (la mer de Drake), pill√© √† sati√©t√© les colonies espagnoles, remont√© probablement jusqu‚Äô√† Vancouver, captur√© deux galions espagnols dans le Pacifique, mais manqu√© cependant le galion de Manille‚Ķ Il se rattrapa en prenant Carthag√®ne des Indes (en 1586), et par un coup d‚Äôaudace alors que l‚ÄôEspagne armait son Invincible Armada : en 1587 il osa d√©barquer √† Cadix, mit la ville √† sac[4], et prit un √©norme butin en m√©taux pr√©cieux qui venait juste d‚Äô√™tre d√©charg√© des galions espagnols. Puis il contribua en 1588 √† d√©manteler l‚ÄôInvincible Armada. Reparti une fois de plus contre les Espagnols, il mourut en 1596 de dysenterie au large de Porto Bello qu‚Äôil voulait envahir‚Ķ
  • Thomas Cavendish suivit le sillage de Drake une dizaine d‚Äôann√©es plus tard, mais il rencontra quant √† lui le galion de Manille en 1587 au Cabo San Lucas, en vue du port d‚ÄôAcapulco. Le butin de la Santa Anna fut, entre autres, de pr√®s d‚Äôun million deux cent mille pi√®ces d‚Äôor. Cavendish passa lui aussi par le cap de Bonne-Esp√©rance et revint en Angleterre (en 1588), sur le D√©sir enti√®rement gr√©√© de soie de Chine‚Ķ Lui aussi mourut dans les mers du Sud, mais face aux c√ītes du Br√©sil, en 1592.

Apr√®s Drake et Cavendish, au temps du roi Jacques Ier, successeur d‚Äô√Člisabeth, un flibustier fit aussi le tour du monde, William Dampier (1652-1715). Il pilla les villes c√īti√®res du Pacifique et revint en Angleterre en 1691, avant de repartir dans les mers du Sud. Il ne fut pas seulement un pirate, mais aussi un explorateur, un g√©ographe, et un √©crivain.

Par ailleurs Drake et Cavendish eurent un √©mule en Hollande, Olivier van Noort, qui suivit exactement leur route et leur fa√ßon de faire, et paracheva le IV¬į tour du monde en 1601[5]. Bien que chaque nation ait cherch√© √† garder le secret sur ses d√©couvertes, Anson ne pouvait ignorer qu‚Äôen 1642-43 un Hollandais, Tasman, avait touch√© la ¬ę terre de Van Diemen ¬Ľ (la future Tasmanie), les Fidji, et la Nouvelle-Z√©lande alors que le voyage d‚Äôexploration d‚Äôun autre Hollandais, Jacob Roggeveen parti en ao√Ľt 1721 pour le compte de la Compagnie n√©erlandaise des Indes occidentales resta longtemps ignor√©. Roggeveen, apr√®s un large contournement du Horn digne de Drake (il alla jusqu‚Äôau 60 ¬į sud), toucha le Chili, puis fit route √† l‚Äôouest jusqu‚Äô√† d√©couvrir, le 6 avril 1722, dimanche de P√Ęques, une √ģle o√Ļ se dressaient 500 statues immenses : l‚Äô√ģle de P√Ęques‚Ķ Roggeveen toucha ensuite les Tuamotu, les Samoa, les Salomon, la Nouvelle-Guin√©e. Son tour du monde fut interrompu par les Hollandais eux-m√™mes : ils l‚Äôintern√®rent √† Batavia et s√©questr√®rent ses navires. Il revint seul en Europe, s‚Äôusa en proc√®s et mourut m√©connu en 1729.

Par contre Anson avait en main (il en parle d‚Äôailleurs[6]) la carte du Pacifique dress√©e en 1713-14 par Am√©d√©e-Fran√ßois Fr√©zier, jeune ing√©nieur fran√ßais, qui avait aussi √©crit une Relation du voyage de la mer du Sud aux c√ītes du P√©rou et du Chili. Et naturellement il avait aussi les travaux sur la d√©clinaison magn√©tique de sir Edmund Halley et les cartes dress√©es par lui, lors de ce qui fut sans doute, en 1699, le premier voyage oc√©anographique des temps modernes. Et il emportait[r√©f. n√©cessaire] l‚Äôoctant invent√© en 1730 par John Hadley.

Les objectifs

Cependant, m√™me en tenant compte de l‚Äôeuphorie et du triomphalisme g√©n√©ralis√©s qui r√©gnaient en Grande-Bretagne apr√®s le raid de Porto Bello, la s√©rie de missions que le duc de Newcastle assigna le 28 juin 1740 au Commodore Anson paraissait utopique : non seulement Anson devrait √©galer les corsaires √©lisab√©thains mais il devrait de plus mettre √† sac le port de Callao au P√©rou, et si possible prendre Lima, la capitale du P√©rou[7], et encore prendre Panama et son tr√©sor, et bien entendu capturer le galion de Manille. Et tant qu‚Äôil y √©tait, il devrait aussi pousser les P√©ruviens √† se r√©volter contre leur m√©tropole‚Ķ Le projet de prendre Manille fut tout de m√™me abandonn√©.

Ces instructions √©videmment d√©raisonnables √©taient sugg√©r√©es en sous-main[r√©f. n√©cessaire] aux d√©cideurs par les agioteurs du milieu d‚Äôaffaires maritimes londonien, dont l‚Äôinfluence politique √©tait d√©terminante quoiqu‚Äôocculte. Certains affairistes avaient b√©n√©fici√© de fuites et voulaient profiter de l‚Äôexp√©dition pour essayer d‚Äôengranger un maximum de b√©n√©fices. Deux d‚Äôentre eux (qui avaient acquis aux West Indies une certaine exp√©rience du commerce avec les Espagnols) avaient d‚Äôailleurs √©t√© autoris√©s √† accompagner l‚Äôexp√©dition, et ils avaient intrigu√© afin d‚Äôavoir l‚Äôautorisation d‚Äôembarquer pour 15 000 ¬£ de marchandises (dont 10 000 ¬£ avanc√©es par la Couronne), en arguant que dans tous les ports, il est bien plus facile d‚Äôobtenir des vivres quand on propose de les √©changer contre les excellents produits britanniques, qui sont bien plus recherch√©s que l‚Äôargent ou les lettres de change. En fait, ils comptaient r√©aliser de gros b√©n√©fices en trafiquant partout o√Ļ cela serait possible. Ils propos√®rent aussi de tenir l‚Äôinventaire du butin et des prises de valeur. √Ä ces √©videntes tentatives de malversations (auxquelles Anson s‚Äôopposa en vain) s‚Äôajouta une autre complication : ces m√™mes personnes avaient obtenu le titre d‚Äô¬ę agents avitailleurs ¬Ľ, et donc le mandat de fournir la flotte en vivres‚Ķ L‚Äôapprovisionnement de 2 000 hommes √† l‚Äôautre bout du monde posait d‚Äôailleurs un gros probl√®me. Il fut ¬ę r√©solu ¬Ľ de la fa√ßon suivante : on d√©cida que l‚Äôapprovisionnement serait effectu√© dans les ports amis (au moyen de lettres de changes, ou plut√īt par troc contre les marchandises britanniques) ‚Äď et aussi dans les ports ennemis, tout simplement par pillage.

Les moyens

Les navires

L‚Äôescadre bas√©e √† Portsmouth √©tait compos√©e de deux bateaux de transport (pour les apparaux de rechange et les marchandises): l‚ÄôIndustry, et l‚ÄôAnna (un pink)[8] et de six bateaux de guerre : un vaisseau de ligne, quatre fr√©gates, et un sloop :

  • le Centurion, navire-amiral, vaisseau de 4 ¬į rang, jaugeant 1 005 tonneaux, arm√© de 60 bouches √† feu, avec 400 hommes d'√©quipage (voir l'article d√©taill√© Centurion (vaisseau britannique 1732-1769))
  • la Gloucester, 853 t., 50 canons, 300 hommes
  • la Severn, 853 t., 50 canons, 300 hommes
  • la Perle, 600 t., 40 canons, 250 hommes
  • la Wager (D√©fiante), 599 t., 24 canons, 120 hommes
  • le Tryal (Essai), sloop de 200 t., 8 canons, 70 hommes, √©tait destin√© aux liaisons rapides et aux explorations en eaux peu profondes.
Les hommes

Anson eut bien des difficult√©s √† r√©unir des √©quipages √† peu pr√®s complets. Mais pour le recrutement des troupes de d√©barquement, destin√©es √† attaquer les ports et les villes espagnols, ce fut hom√©rique : il avait √©t√© pr√©vu en effet d'adjoindre aux √©quipages 500 hommes des troupes d'infanterie de marine. Comme on manquait de marines, on d√©cida d'aller r√©quisitionner des hommes aux Invalides de Chelsea[9]. Mais, quand ils apprirent qu'il s'agissait de partir faire le tour du monde, les moins invalides des pensionnaires disparurent, et seulement la moiti√© (259) des √©clop√©s mit sac √† bord, et encore beaucoup y furent-ils amen√©s sur des civi√®res‚Ķ Pour compenser les 241 manquants, on embarqua de nouveaux engag√©s, dont la plupart ne savaient m√™me pas manier un mousquet‚Ķ En somme, une troupe de riff-raffs, qu'on confia √† un lieutenant-colonel des Marines, Mordaunt Crashrod.

√Ä bord du Centurion, on retrouvera aussi le lieutenant Peircy Brett, qui savait manier la mine de plomb et dessinait √† ravir ‚Äď et le chapelain du Commodore, Richard Walter, un honn√™te homme de culture √©tendue, fin observateur, connaissant bien la navigation, et qui savait m√™me tracer des cartes et lever des vues des atterrages.

L'effectif de l'exp√©dition au d√©part se montait donc √† : 1440 jack-tars (les jack-le-goudron, les rudes matelots de la Royal Navy), plus 500 marines, dont 241 dudes (les bleus) et 259 invalides (qui assureraient un demi-service, mais auraient besoin d'une ration compl√®te‚Ķ), soit 1940 hommes, auxquels il faut ajouter les marins du commerce de l‚ÄôAnna et de l‚ÄôIndustry. Soit au bas mot 2100 hommes en tout.

Le voyage

La route de l'expédition de George Anson

Le départ

√Ä la mi-ao√Ľt on estima que les pr√©paratifs √©taient termin√©s, mais de violents vents contraires maintinrent l'escadre en rade. Puis on voulut profiter du d√©part de Anson pour lui faire escorter hors de la Manche un √©norme convoi de 152 bateaux de commerce et de transport, qui se scinderait en plein Atlantique : certains bateaux iraient vers l'Am√©rique du Nord, et d'autres vers les √Čchelles du Levant. Un premier d√©part par vent contraire √©choua : les bateaux trop nombreux ne pouvaient √©voluer et se heurtaient entre eux. Finalement, le 18 septembre 1740, le vent fut favorable, l'escadre d'Anson et le convoi purent quitter la rade de Spithead, perdre de vue l'√ģle de Wight, et d√©mancher enfin, mais il √©tait d√©j√† √©vident que les Britanniques √©taient partis trop tard, et qu'ils ne pourraient doubler le cap Horn pendant l'√©t√© austral‚Ķ

Cependant tous ces atermoiements avaient attir√© l'attention des services secrets fran√ßais, qui avaient pr√©venus leurs alli√©s espagnols. Tous les d√©tails en parvinrent √† Madrid : m√™me le pavillon d'Anson √©tait connu, sa copie fut remise √† l'amiral Pizzarro qui, √† la t√™te de cinq gros vaisseaux espagnols, la fine fleur de l'Armada, partit en h√Ęte patrouiller en Atlantique. Il resta en croisi√®re sur la route de Mad√®re, √ģle portugaise (donc amie des Britanniques), o√Ļ Anson avait pr√©vu d'effectuer sa premi√®re rel√Ęche.

En Atlantique

L'escadre britannique toucha Mad√®re le 25 octobre 1740, apr√®s 40 jours de travers√©e, alors que normalement on n'en met que 10 √† 15 : des vents contraires avaient retard√© les navires par ailleurs surcharg√©s et bas sur l'eau.

Les Portugais avertirent Anson que des vaisseaux de guerre, probablement espagnols, avaient √©t√© aper√ßus dans l'Ouest de l'√ģle. Anson envoya une grosse chaloupe, qui marchait bien √† la voile, en reconnaissance dans ce secteur, elle revint sans avoir rien vu. Apr√®s avoir proc√©d√© √† des nominations et permutations d'officiers (car le capitaine Norris, de la Gloucester 50 demanda √† √™tre rapatri√© pour raisons de sant√©), et embarqu√© de l'eau et des vivres frais en toute h√Ęte, l'escadre prit le large sans autre incident, le 3 novembre. Anson d√©cida de supprimer l'escale aux √ģles du Cap Vert : on n'avait perdu que trop de temps.

Si Pizzarro avait crois√© √† l'est de Mad√®re, il aurait rencontr√© Anson, et l'exp√©dition britannique √©tait condamn√©e : aussi bien pour fuir que pour se d√©fendre, les Britanniques auraient d√Ľ d'abord jeter par-dessus-bord l'√©norme quantit√© de provisions qui encombrait les ponts et les batteries‚Ķ

Le 20 novembre, le capitaine du bateau de transport l'Industrie fit savoir au Commodore qu'il avait rempli son contrat, qu'il quittait l'escadre pour aller vers la Barbade, et qu'il demandait à être déchargé du reste des provisions. Or il s'agissait d'un grand nombre de lourdes futailles d'eau-de-vie, destinées aux vaisseaux de l'escadre, mais qu'Anson avait trouvé préférable de laisser à bord de la patache. Il fallut gréer les palans et on mit trois jours pour transborder et répartir, en pleine mer, la cargaison sur les autres bateaux. L’Industrie partit ensuite vers l'ouest, avec le courrier, qui n'arriva pas en Grande-Bretagne car cette patache fut prise par les Espagnols. Quant au pink Anna, le Commodore le réquisitionna purement et simplement, et il suivit l'escadre vers le sud.

Les provisions qu'on n'avait pas eu le temps de stocker et de conditionner correctement √† Mad√®re commenc√®rent bient√īt √† pourrir : √† bord on √©tait aveugl√© par des nuages de mouches‚Ķ C'est que, alors que justement on traversait le pot-au-noir[10], les entreponts et les cales manquaient cruellement de ventilation : les navires surcharg√©s √©taient si bas sur l'eau qu'on devait garder tous les sabords ferm√©s. Sur chaque bateau, on d√Ľt d√©couper des √©vents dans les ponts afin d'installer six manches √† air. L'entassement des hommes √† bord eut aussi des cons√©quences dramatiques. Il faut savoir que normalement la promiscuit√© dans les postes d'√©quipage est rendue supportable par la rotation des quarts : chaque homme, dont le hamac le plus proche est accroch√© √† 14 pouces du sien, b√©n√©ficie en fait de 28 pouces d'espace vital, puisque son voisin est sur le pont. Or sur les bateaux d'Anson, la pr√©sence des 500 marines avait augment√© l'effectif de 30 %, et dudes comme invalides n'avaient pas naturellement tendance √† rester sur le pont. Chaleur, sur-population, manque total d'hygi√®ne, nourriture corrompue et entrepos√©e partout entra√ģn√®rent la prolif√©ration des rats et des poux, et l'√©closion de la fi√®vre des prisons, le typhus. De plus, la dysenterie apparut, les cas de morts se multipli√®rent‚Ķ

Le 28 novembre, on passa la ligne.

Les vaisseaux devant Sainte-Catherine

Le 21 d√©cembre, Anson atteignit la grande √ģle de Santa Catarina, pr√®s des c√ītes du Br√©sil. C'√©tait une possession portugaise, donc en principe amie, et Anson voulait y rel√Ęcher pour am√©liorer ses conditions sanitaires. Tous les hommes furent d√©barqu√©s, et les malades regroup√©s dans une infirmerie improvis√©e. Dans les bateaux vides, on nettoya √† fond les entreponts, on fit des fumigations (en faisant br√Ľler des m√®ches soufr√©es) pour tuer les rats et la vermine, on brossa tout ensuite avec du vinaigre. Anson avait esp√©r√© ne rester sur Santa-Catarina que le temps de faire des vivres, de l'eau et du bois √† br√Ľler, mais le m√Ęt de l‚ÄôEssai avait besoin d'√™tre r√©par√©, et cela prit pr√®s d'un mois. Pendant ce temps, les hommes qui dormaient sous des tentes improvis√©es, dans la chaleur et l'humidit√© ambiante, furent piqu√©s par les moustiques, le paludisme se d√©clara‚Ķ

Autres piq√Ľres, mais dues au gouverneur portugais : Don Silva de Paz, pr√©varicateur et corrompu, ponctionna de son mieux les finances des Britanniques, et leur chercha querelle pour des v√©tilles, car ils interrompaient son fructueux trafic avec les Espagnols. Et quand l'escadre leva l'ancre le 18 janvier 1741, le Centurion qui avait d√©barqu√© 80 malades en rembarqua 96, et avait de plus perdu 28 hommes morts √† terre‚Ķ

Comme √† Mad√®re, ce fut un d√©part dans l'urgence et la pr√©cipitation : Anson avait appris que le gouverneur de Santa-Catarina, th√©oriquement amical, avait en fait envoy√© un courrier √† Buenos-Aires pour avertir les Espagnols que les Britanniques rel√Ęchaient sur son √ģle. L'escadre de Pizzarro venait justement d'arriver √† Buenos-Aires pour y faire escale, et l'amiral espagnol reprit la mer en toute h√Ęte pour arriver au cap Horn avant Anson : il savait que si les Britanniques arrivaient √† passer dans le Pacifique, il serait tr√®s difficile de les retrouver dans cette immensit√©, et que les colonies espagnoles seraient alors en grand danger.

De Santa-Catarina, on n'emporta pas beaucoup de bons souvenirs, mais il fallut reconna√ģtre que l'eau, au moins, y √©tait excellente, et m√™me presque aussi bonne que celle de la Tamise, et qu'elle se comporta normalement : Car apr√®s avoir √©t√© un ou deux jours en barriques, elle commence √† travailler avec une puanteur insupportable, et se couvre d'abord d'une √©cume verd√Ętre ; mais peu de jours apr√®s cette √©cume va √† fond, et l'eau devient parfaitement douce, et claire comme du Cristal[11]‚Ķ

Le passage du cap Horn

De Santa-Catarina à Port San-Julian

Le Cap blanc

L'approvisionnement avait encore souffert de ce d√©part pr√©cipit√© : certes les fruits et les l√©gumes verts abondaient sur l'√ģle Santa-Catarina, mais naturellement on avait pr√©vu de les charger au dernier moment‚Ķ On ne sait d'ailleurs pas en quelle quantit√© ils furent embarqu√©s : ¬ę en masse ¬Ľ selon certains, ¬ę √† peine de quoi faire une ration d'un jour ¬Ľ selon d'autres. Quoi qu'il en soit, Anson voulait s'arr√™ter au port de San-Julian, o√Ļ il pensait ne pas trouver d'europ√©ens, afin de faire une ample provision de sel, indispensable pour la conservation des aliments en vue d'une navigation hauturi√®re.

Mais l'escadre rencontra une temp√™te terrible : au bout de quatre jours le m√Ęt fraichement r√©par√© de l‚ÄôEssai rompit, la Gloucester dut le prendre en remorque, et la Perle disparut. Elle avait √©t√© s√©par√©e de l'escadre par la temp√™te, et souffrit beaucoup : le capitaine Kidd mourut le 31 janvier, son premier lieutenant Sampson Salt prit le commandement. Dans la temp√™te, la Perle rencontra une escadre. Un des plus gros navires hissa le grand pavillon rouge du Commodore Anson, et la Perle, mise en confiance, s'approcha presque √† port√©e de canon. Soudain Sampson se rendit compte avec horreur que ce n'√©tait pas le Centurion, mais l‚ÄôAsia, le navire-amiral espagnol. Il vira de bord, et prit la fuite, en jetant par-dessus bord tout ce qui pouvait all√©ger la fr√©gate. Les Espagnols la prirent en chasse, mais abandonn√®rent la poursuite en voyant la Perle se jeter sur des brisants. Il s'agissait en fait d'un banc de poissons qui grouillaient en surface, et non de r√©cifs, et la fr√©gate britannique put s'√©chapper √† la faveur de la nuit qui tombait‚Ķ La Perle retrouva l'escadre britannique au bout d'un mois de navigation solitaire, et encore prit-elle longtemps la fuite devant la Gloucester, qui ressemblait fort √† un des navires de Pizzarro.

Baie du port Saint-Julien

Anson savait que les Espagnols croisaient dans les parages, mais il devait absolument rel√Ęcher √† San-Julian pour r√©parer le m√Ęt de l'Essai. On rempla√ßa le m√Ęt bris√© par un espar bien plus petit, et ce fut finalement b√©n√©fique : c'est certainement gr√Ęce √† cette r√©duction de la surface de voilure que le sloop put surmonter les terribles temp√™tes du Horn. Anson quitta San-Julian, o√Ļ il n'avait trouv√© ni bois ni eau, tout au plus un peu de sel et les traces de l'escale de Drake en 1578. On y avait cependant p√™ch√©, chass√© les phoques, et abattu bon nombre de ¬ę pingouins ¬Ľ, bien qu'ils aient √©voqu√© l'aspect de troupes d'enfants en tablier blanc‚Ķ

Le mouillage et la passe
vue depuis le mouillage

De Port San Julian au Détroit de Le Maire

On quitta Port San Julian le 27 f√©vrier, et on arriva le 7 mars 1741 √† l'entr√©e du d√©troit de Le Maire. Il faisait beau, et on put comparer la c√īte de la Terre de Feu, d√©sol√©e et sinistre, surmont√©e de montagnes enneig√©es, avec les relev√©s des atterrages trac√©s par Am√©d√©e-Fran√ßois Fr√©zier. Ils √©taient bons, mais √©videmment Sir Edmund Halley aurait fait mieux, il √©tait vraiment dommage qu'il se soit arr√™t√© un peu plus au Nord lors de son voyage d'exploration‚Ķ

En fait, il faisait anormalement beau : un williwaw[12], accourut du Sud et faillit jeter l'escadre sur l'√ģle des √Čtats. Les Britanniques virent de pr√®s les rivages de l'√ģle aux rochers hideusement d√©chiquet√©s, mais ils s'en tir√®rent, et reprirent leur progression en tirant des bords vers l'ouest, vent debout. Le beau temps revint, et avec lui le moral des √©quipages s'am√©liora, on fit route, toujours vent debout, pour doubler le Horn.

Le Horn

Le beau temps fut de courte durée, une tempête débuta. Elle devait durer trois mois, entrecoupée de brèves accalmies pendant lesquelles les hommes jetaient les morts à la mer, puis se ruaient dans le gréement pour réparer.

L'escadre avait l'ordre strict de rester en formation serr√©e, et donc chaque fois qu'un bateau stoppait pour avarie, les autres devaient capeyer en l'attendant. On ne connut d'ailleurs comme allures que la cape, souvent totalement √† sec de toile ‚Äď et le pr√©s, temp√™te d'ouest dans le nez. Et naturellement les paquets de mer embarquaient sans arr√™t, les voiles se d√©chiraient, et tout (haubans, cordages, vergues, cad√®nes, ferrures‚Ķ) cassait. Les lames √©taient extr√™mement hautes, serr√©es et vicieuses, et ballotaient les navires comme des bouchons : les hommes √©taient jet√©s √ß√† et l√† comme des pantins, les fractures se multipliaient, des gabiers tomb√®rent √† la mer, et on les vit nager quelque temps sans pouvoir rien faire pour eux‚Ķ

Anson donna l'ordre au sloop Essai d'ouvrir la route, et de veiller les icebergs. Mais il se rendit compte que le sloop, pour pouvoir rester devant les vaisseaux, √©tait oblig√© de garder trop de toile : il g√ģtait et embardait dangereusement, et de toutes fa√ßons son canon noy√© par les vagues et pris dans la glace ne pourrait pas avertir les navires qui le suivaient. Il fit passer le sloop en serre-file, et ordonna √† la fr√©gate Perle de prendre la t√™te de l'escadre. Le nouveau capitaine de la Perle nota avant de mourir que ¬ę dans de telles conditions, la vie ne valait pas la peine qu'on se batte pour la conserver‚Ķ ¬Ľ C'est que, pendant que les hommes √©taient en butte aux temp√™tes, √† la neige qui couvrait les ponts, au gel qui raidissait les mains, les cordages et les voiles et bloquait les poulies, √† l'obscurit√©, √† l'humidit√©, √† la malnutrition, au hurlement incessant du vent, aux coups de b√©lier des vagues, aux sursauts des navires, au manque de sommeil, √† l'√©puisement, le scorbut fit son apparition. Les hommes moururent par centaines dans des souffrances indicibles. Tous les sympt√īmes se voyaient, mais le plus souvent une grande lassitude apparaissait, les dents branlaient, les gencives puaient, puis la peau se couvrait de taches violac√©es, et la mort survenait dans un tableau de terreur panique, ou d'euphorie‚Ķ Un cas terrible frappa les esprits : un v√©t√©ran qui avait √©t√© gri√®vement bless√© √† la bataille de la Boyne, 50 ans auparavant, mais avait gu√©ri, vit ses vieilles blessures se rouvrir, et ses os se fracturer de nouveau‚Ķ

Le cap Noir

La route lors du doublage du Cap Horn

D√©but avril, apr√®s des jours et des jours de dure navigation contre le vent d'ouest, l'escadre mit cap au nord : selon le point estim√©, on pensait avoir doubl√© d'au moins 300 miles la pointe Sud de l'Am√©rique. En fait, comme il √©tait impossible de faire un point astronomique, on s'√©tait bas√© sur les relev√©s du cap et de la route parcourue (mesur√©e gr√Ęce au loch √† main), et on avait gravement sous-estim√© la d√©rive due aux vents et aux courants contraires : l'escadre n'√©tait pas hors de danger‚Ķ

Dans la nuit du 13 au 14 avril, les nu√©es se d√©chir√®rent un instant, la lueur de la lune se r√©pandit sur les montagnes mouvantes de la mer, et les vigies du pink d√©couvrirent avec horreur, droit devant, des brisants phosphorescents aux pied des falaises. Ils tir√®rent le canon, allum√®rent des feux d'alarme, et gr√Ęce √† la vigilance de l'Anna, l'escadre put virer de bord, cap au Sud, et √† grand peine √©viter les falaises. Gr√Ęce aux relev√©s d'atterrage de Frezier, et √† sa carte de la mer du Sud, on reconnut le cap Noir.

On savait o√Ļ on √©tait, encore trop √† l'est, et on remis donc vers le sud-ouest, pour donner un plus grand tour encore au Horn. Heureusement la temp√™te se calma ; mais le froid et le scorbut continu√®rent leurs ravages.

Cap au Nord

On mit ensuite cap au Nord. Le Centurion n'√©tait plus suivi que de la D√©fiante, de la Gloucester et de l‚ÄôAnna : malgr√© les ordres, depuis le 10 avril, on avait perdu de vue les fr√©gates Perle et Severn.

Le 24 avril, la plus terrible de toutes les temp√™tes subies jusque l√† se d√©cha√ģna. Bient√īt la D√©fiante disparut dans la tourmente. √Ä bord du Centurion, on nota √† la date du 26 avril que toutes les voiles avaient √©t√© d√©chir√©es ou emport√©es malgr√© l'h√©ro√Įsme des hommes (qui √©taient mont√©s sur la vergue du grand perroquet pour ferler), que le Centurion √©tait seul, et que l'√©quipage √©tait si √©puis√© qu'il n'avait pu remonter dans la m√Ęture que le lendemain, et qu'il fut alors constat√© que les vaisseaux avaient perdu le contact‚Ķ

Le Commodore avait donn√© comme instructions, en cas de dispersion de l'escadre, de se retrouver en un point de rendez-vous. On en avait choisi trois : au sud : Isla Socorro (l'√ģle du Secours, pr√®s de la c√īte chilienne, aujourd'hui √ģle Guamblin, par 45 ¬į Sud) ‚Äď plus au nord la rade de Valdivia ‚Äď et enfin les √ģles Juan-Fernandez. Le Centurion, seul, atteignit Socorro, attendit deux semaines en tirant des bords. Personne ne vint‚Ķ Anson d√©cida qu'il valait mieux √©viter Valdivia : avec un √©quipage aussi affaibli, comment sortirait-il contre le vent d'une rade aussi encaiss√©e, si la moindre embarcation espagnole venait le menacer ?

Juan-Fernandez

On remit donc cap au nord, sur Juan-Fernandez. Une derni√®re temp√™te vint agresser le Centurion √©puis√© alors qu'il longeait la c√īte chilienne, b√Ębord amures. Les haubans de grand-m√Ęt rompirent, heureusement sur tribord, et le chapelain Walter prit la barre, maintenant le vaisseau sur son cap, au vent de la c√īte, pendant que tout le monde √©tayait le m√Ęt et raccommodait les haubans.

On reprit la route au nord, sur une mer maintenant pacifique, en gardant √† tribord la c√īte embrum√©e, surmont√©e par les cimes neigeuses des Andes. On arriva √† la latitude des √ģles Juan-Fernandez, on les chercha, on ne les voyait pas‚Ķ Les cartes dont Anson disposait √©taient donc erron√©es, le Centurion d√Ľt aller vers la c√īte pour se rep√©rer, puis s'en √©loigner en tirant des bords. Il perdit ainsi 9 jours, et pendant ce temps 80 hommes de plus moururent‚Ķ

Isla Mas-a-tierra

Vue de Isla Mas a Tierra

Isla Mas-a-tierra, la plus √† l'est de l'archipel Juan Fern√°ndez fut aper√ßue au matin du 9 juin 1741. Il ne restait √† bord que 8 marins valides, deux cent hommes √©taient morts pendant le passage du Horn, presque deux centaines se mouraient dans les puanteurs de l'entrepont‚Ķ L'approche fut lente, les manŇďuvres de mouillage chaotiques, sur le pont encombr√© par tous les malades qui avaient pu se trainer en haut pour voir le terre. Ils pleuraient : cette √ģle aride et aust√®re √©tait quand m√™me la terre. Soudain, on doubla un promontoire, les for√™ts vert sombre recouvrant les ravins et les prairies vert clair apparurent, une cascade argent√©e tombait d'un rocher dans la mer‚Ķ

Les officiers et leurs domestiques aid√®rent les matelots √† manŇďuvrer. L'ancre tomba toute seule sur le fond, une chaloupe alla √† terre, elle ramena de l'eau, des phoques et des brass√©es d'herbe verte, on but, on d√©vora. L'emplacement du mouillage n'√©tait pas satisfaisant, il fallait en changer avant la nuit. Mais l'√©puisement des quelques hommes qui pouvaient tourner le cabestan √©tait tel qu'on amena l'ancre √† pic apr√®s quatre heures d'efforts, mais on ne put la lever du fond. La nuit tombait, on remit au lendemain le soin de changer de mouillage.

Pendant la nuit le vent fit d√©raper l'ancre, le navire par chance d√©riva dans la baie et non vers la plage‚Ķ Le lendemain, le Centurion tirait p√©niblement des bords dans la baie abrit√©e, au nord de l'√ģle, en cherchant un mouillage, et chacun se d√©solait de ne voir personne arriver, quand une vigie signala une petite voile √† l'horizon. Le sloop Essai arriva, et chacun vit qu'il n'y avait sur le pont que le capitaine Charles Saunders, son lieutenant, et 3 marins : sur les 86 matelots et marines qui se trouvaient √† bord de l'Essai, 46 √©taient morts‚Ķ On pensa alors que si les autres bateaux n'arrivaient pas, c'√©tait soit parce qu'ils avaient sombr√©, soit parce que tous leurs hommes √©taient morts en mer‚Ķ

Carte de l'√ģle

Mais les Britanniques r√©agirent : tous les hommes un tant soit peu valides aid√®rent √† porter les 220 malades √† terre, et on administra aux survivants (car une vingtaine des plus malades mourut pendant le transport) de la verdure fra√ģche, des baies, du poisson, du bouillon puis de la viande de phoque. D√®s qu'ils le purent, on les fit lever, marcher sur le sable, ramasser des moules, des coquillages, cueillir du pourpier, de l'oseille, du cresson d'eau, p√™cher √† la ligne : les eaux froides √©taient poissonneuses, elles regorgeaient de congres, d'anges-de-mer, de ¬ę ramoneurs ¬Ľ tout noirs mais d√©licieux, d'√©normes morues que certains des hommes qui avaient √©t√© sur les bancs de Terre-neuve reconnurent. Il y avait aussi, dans chaque trou d'eau, d'√©normes ¬ę √©crevisses de mer ¬Ľ, sans pinces (des langoustes), succulentes, qui atteignaient couramment huit livres. Les hommes furent bient√īt d√©go√Ľt√©s du poisson, et voulurent tous go√Ľter la chair d√©licieusement parfum√©e des ch√®vres.

Des √©quipes de bons tireurs all√®rent chasser les ch√®vres dans les prairies au-dessus des bois. Elles √©taient peu nombreuses, m√©fiantes, et se r√©fugi√®rent dans les rochers au sommet de l'√ģle. Les chasseurs rapport√®rent un vieux bouc aux cornes immenses, dont l'oreille avait √©t√© fendue, manifestement eu couteau. Ils d√©crivirent au retour les ruisseaux aliment√©s par la pluie quotidienne, les foug√®res plus hautes qu'un homme, les oiseaux inconnus : il y avait des colibris d'un orange √©clatant, avec une couronne iris√©e, d'autres ressemblaient √† un gobe-mouche. Et les chasseurs disaient que les arbres sentaient bon, qu'ils ressemblaient √† du buis, ou √† des myrtes taill√©s en boule au ciseau par un jardinier, mais qu'ils mesuraient 40 pieds (12 m)de haut, et qu'une mousse verte, au d√©licieux parfum d'ail, couvrait leur tronc. Ces plantes aromatiques seraient utiles pour fumiguer les entreponts du Centurion et en chasser les miasmes de mort.

Les chasseurs d√©couvrirent une grotte, qui avait manifestement √©t√© habit√©e pendant longtemps, et sur la paroi √©tait √©crit[r√©f. n√©cessaire] : ¬ę Alexandre Selkirk from Largo lived here 1703-1709 ¬Ľ[13]. Et ils comprirent pourquoi les ch√®vres √©taient aussi peu nombreuses, et m√©fiantes : ils rencontr√®rent des bandes de chiens qui ressemblaient au mastin, le chien de guerre espagnol : les Espagnols avaient d√Ľ en laisser sur l'√ģle, ou bien ils s'√©taient √©chapp√©s de leurs bateaux. Ils pens√®rent que les chiens avaient aussi extermin√© les chats qui pullulaient sur l'√ģle, selon Dampier, et donc surent pourquoi les rats envahissaient le campement.

Les lions de mer

D'autres √©quipes arpentaient les rivages de l'√ģle. Ils tu√®rent des otaries, qui √©taient de plus petite taille que celles qu'ils connaissaient, mais avaient de plus longues moustaches, et furent stup√©faits de voir d'√©normes phoques, si gras qu'ils tremblaient comme de la gel√©e quand ils se d√©pla√ßaient. Les plus gros m√Ęles, √©normes (jusqu'√† vingt pieds de long), r√©gnaient sur un harem de femelles plus petites, et se dressaient en rugissant, ou se cambraient en arc pour se dodeliner, en levant bien haut leur mufle surmont√© d'une trompe‚Ķ[14]. Ils les appel√®rent ¬ę lions de mer ¬Ľ (ce sont en fait des ¬ę √©l√©phants de mer [r√©f. n√©cessaire] ¬Ľ), puis, comme leur chair √©tait d√©licieuse (surtout le cŇďur et la langue), les renomm√®rent beef pour les adultes et veal (veau) pour les jeunes. Leur graisse surabondante, une fois fondue et m√©lang√©e de cendres serait stock√©e dans des tonneaux pour servir d'espalme (suif √† calfater).

C'est que, d√®s que les hommes furent suffisamment r√©tablis, les r√©parations commenc√®rent et furent men√©es bon train, malgr√© le manque d'infrastructures portuaires (quais, grues, docks flottants‚Ķ) et l'outillage limit√© dont on disposait √† bord. On a√©ra, on fumigea et on d√©sinfecta les entreponts du HMS. Puis on essaya de r√©parer tout ce qui avait cass√© et s'√©tait d√©chir√© ou us√© au Horn : on reforgea les ferrures, on tailla de nouvelles voiles ; mais le fil, les cordages et la toile √©taient sur le pink Anna. Comme le plus gros de la provision de farine : Anson, qui avait fait transporter le four de cuivre du HMS √† terre, ordonna bient√īt de r√©server le pain aux malades. Pour faire du bois de charpente, on s'attaqua aux myrtes g√©ants : on les abattit facilement, car ils √©taient tr√®s mal enracin√©s dans un sol tr√®s meuble et peu profond.

Le lieu de campement

Le Commodore √©tait soucieux : le premier jour, le mate du Centurion lui avait rapport√© les d√©bris d'une alcarraza (une gargoulette espagnole de terre poreuse) et d'une bouteille qu'il avait trouv√©es sur la plage pr√®s d'un feu r√©cemment √©teint, √† c√īt√© de reliefs de repas, en particulier des poissons qui n'√©taient pas encore pourris. Anson en d√©duisit que des Espagnols se trouvaient sur l'√ģle quelques jours seulement avant son arriv√©e, et l'√©quipage se flatta d'√™tre sous un lucky captain. Veinard, et homme de go√Ľt : il avait fait planter sa grande tente marabout dans une clairi√®re dominant la baie de Cumberland : une prairie arros√©e par deux ruisseaux, entour√©e du c√īt√© de la montagne par des myrtes g√©ants taill√©s en boule par le Jardinier Universel lui-m√™me. Comme l'a dessin√© Peircy Brett, il m√©ditait en se promenant sous les ombrages, en habit, tricorne en t√™te, √©p√©e au c√īt√©, avec sous les yeux le panorama incomparable, et son bateau √† l'ancre √† l'abri des coups de vent du Sud. De temps en temps, il tirait de sa poche un noyau de p√™che, de prune ou d'abricot, creusait un trou du bout de sa canne, et plantait un arbre fruitier pour les g√©n√©rations √† venir‚Ķ

Le 21 juin un navire, sous une seule voile, fut aper√ßu au large. Il mit 6 jours pour approcher, et on vit que c'√©tait la Gloucester. On lui envoya quelques hommes dans une chaloupe, avec des tonneaux d'eau et des paniers de poisson, mais ils ne purent amener la fr√©gate au mouillage : un coup de vent la rejeta au large. Elle ne put mouiller dans la baie que le 23 juillet. Depuis son d√©part de San-Julian, la Gloucester 50 avait perdu 245 hommes, il ne restait comme survivants √† bord que 92 grabataires. Le r√©gime √† base de verdures et de poisson frais en sauva beaucoup, mais nombreux furent ceux qui moururent, le rem√®de √©tant arriv√© trop tard‚Ķ

Le 30 juin √† l'aube, on appela le Commodore, il sortit en h√Ęte de sa tente, et eut la douleur de voir que son vaisseau d√©rivait dans la baie, alors qu'il n'y avait qu'une dizaine d'hommes √† bord. On courut aux chaloupes, on fit force de rames, on grimpa √† bord du HMS, on vit que le c√Ęble d'ancre s'√©tait us√© sur les roches du fond, on √©talingua en vitesse le c√Ęble de rechange √† l'ancre de secours, on la fit passer par-dessus le bossoir. Il fallut filer deux encablures de c√Ęble avant que le Centurion n'arr√™te de d√©river. On avait perdu l'ancre ma√ģtresse, on ne put pas la retrouver.

L‚ÄôAnna fit son apparition le 16 ao√Ľt. Le pink √©volua dans la baie comme √† la r√©gate, prit son mouillage impeccablement, et chacun put se rendre compte que son √©quipage √©tait frais, dispos et ship-shape. C'est que, apr√®s avoir perdu de vue les gros navires, le pink s'√©tait rendu √† Isla Socorro, avait failli √™tre jet√© √† la c√īte, mais au dernier moment avait trouv√© l'entr√©e d'une baie[15]. C'√©tait un excellent mouillage, o√Ļ abondaient l'eau douce, les verdures, les moules et les phoques. Le pink y √©tait rest√© deux mois, le temps de r√©tablir ses matelots et de r√©parer avec les moyens du bord.

Relevé de la baie dans laquelle l'Anne avait trouvé refuge

Par ailleurs, comme le pink √©tait un bateau de transport, il portait un maximum de provisions, et un minimum d'hommes car tous avaient cherch√© √† embarquer sur les gros vaisseaux, plus honorifiques et r√©put√©s ¬ę plus confortables √† la mer ¬Ľ‚Ķ L'Anna √©tait donc l'unit√© qui avait proportionnellement perdu le moins d'hommes. On expertisa le pink apr√®s son arriv√©e, et on le trouva trop endommag√© pour pouvoir continuer la croisi√®re. On le d√©truisit[16], et son √©quipage fut transf√©r√© sur la Gloucester 50.

On eut deux morts extraordinaires : un chasseur de ch√®vres, en arrivant au sommet d'une falaise, saisit un arbre qui se d√©racina avec la plus grande facilit√©, et il fut pr√©cipit√© ‚Äď et un pourvoyeur de viande de boucherie : il d√©pouillait tranquillement un ¬ę veau ¬Ľ (un jeune √©l√©phant de mer), pench√© en avant, quand le "bull" se dressa soudain √† c√īt√© de lui et lui √©crasa la t√™te comme une noix entre ses m√Ęchoires.

L'√ģle Mas a Fuera

Le Commodore envoya l' Essai faire le tour de l'autre √ģle, Mas-a-fuera, afin de voir si un de ses navires ne l'attendait pas l√†-bas. L' Essai revint : il n'avait rien vu.

En septembre 1741, au bout de trois mois de séjour, avant de lever l'ancre, Anson fit faire un décompte de ses forces. Il lui restait donc le Centurion, la Gloucester, et le petit sloop Essai. Sur les 961 hommes qui constituaient leurs équipages au départ, 626 (grosso modo les deux-tiers) étaient morts. Quant aux trois autres frégates, il ignorait tout de leur sort…

Les trois frégates manquantes

La Severn et la Perle

Elles perdirent l'escadre de vue pendant la tr√®s violente temp√™te de la nuit du 10 au 11 avril 1741, mais on ne sait si elles s'√©cart√®rent l'une de l'autre, ou si elles d√©riv√®rent de conserve. Des rumeurs coururent plus tard, selon lesquelles Ed. Legge, le capitaine de la Severn, et G. Murray, le capitaine de la Perle, se seraient mis d'accord pour quitter la formation‚Ķ Avant la temp√™te du 10 avril, les deux commandants avaient transmis des plaintes au Commodore : ils avaient de nombreux morts, et des avaries s√©v√®res‚Ķ Mais Anson avait balay√© ces plaintes d'un revers de main, en r√©pondant que tous les bateaux en √©taient au m√™me point. Au matin du 11 avril, les deux fr√©gates s'aper√ßurent, et d√©cid√®rent de faire du nord ensemble : elles aussi pensaient √™tre en eaux libres. Mais le 13 avril elles virent (comme le pink la nuit pr√©c√©dente) les falaises du cap Noir, droit devant, alors qu'elles pensaient l'avoir laiss√© loin derri√®re. Heureusement, il faisait jour, ce qui leur √©vita de se jeter sur les rochers. Pour retourner vers la mer libre, les fr√©gates abattirent alors en grand. Ensuite, comme virer de bord dans cette mer avec un √©quipage aussi affaibli √©tait impossible, les capitaines convinrent de c√©der au vent en attendant que le temps devienne plus maniable. Le 17, au lieu d'une accalmie, de violentes bourrasques survinrent. Les bateaux √©taient pouss√©s du c√īt√© o√Ļ l'on pensait que se trouvait la terre. Les vigies cri√®rent qu'elles pensaient l'apercevoir‚Ķ Alors, pour sauver les navires et les hommes, l'ordre fut donn√© de faire du sud-est, ce qui amena les fr√©gates √† repasser en fuite devant le Horn, et √† se retrouver dans l'Atlantique Sud.

Quand la Perle arriva √† Rio de Janeiro le 6 juin 1741, elle comptait 158 morts, et parmi les survivants, 114 √©taient grabataires : il ne restait que 30 hommes et quelques mousses √† la manŇďuvre. Quant aux invalides et aux marines, ils √©taient tous morts‚Ķ Sur la Severn, la mortalit√© avait √©t√© encore plus dramatique‚Ķ

Au bout d'un mois de rel√Ęche √† Rio, le capitaine Murray √©mit l'id√©e qu'on pouvait essayer de rejoindre le Commodore. Le capitaine Legge, qui √©tait son senior, rejeta l'id√©e en objectant que ce serait d√©raisonnable, vu l'√©tat des bateaux et des √©quipages. De toute fa√ßons, ajouta-t-il, m√™me si l'escadre avait √©chapp√© √† la destruction, elle √©tait certainement en train de rallier Portsmouth‚Ķ

Les deux fr√©gates quitt√®rent Rio en d√©cembre 1741, cap sur les Antilles puis la Grande-Bretagne. √Ä Londres, on parla vaguement de d√©sertion, mais sans plus. Et le rapport officiel de l'exp√©dition, r√©dig√© en 1748, n'en souffle mot : il d√©crit au contraire avec quelle ¬ę grande joie ¬Ľ Anson apprit √† Macao que les deux fr√©gates n'avaient pas fait naufrage‚Ķ

La Wager

Elle √©tait moins arm√©e que les autres vaisseaux (120 hommes et 24 canons), car c'√©tait la plus petite des fr√©gates, et les affairistes de Londres avaient obtenu de l'utiliser plus comme bateau de transport que comme navire de guerre. C'est sur elle qu'on trouvait le plus grand nombre d'invalides et de marines (142), et elle transportait donc tout leur mat√©riel : artillerie l√©g√®re, armes et munitions. En outre elle avait en cale un gros chargement de ces marchandises destin√©es au troc, aux transactions commerciales, et aussi √† la promotion de l'industrie britannique. Deux capitaines √©taient d√©j√† morts √† bord de la D√©fiante. Le troisi√®me, D. Cheap, √©tait malade et alit√© dans sa cabine lorsque l'escadre √©chappa de peu aux falaises du cap Noir. La D√©fiante perdit ensuite les autres navires de vue. Lorsqu'il pensa avoir fait assez de route dans l'ouest, Cheap donna l'ordre de faire du nord, puis de l'est pour se rapprocher de la c√īte chilienne. Son lieutenant, R. Baynes, et le chef-canonnier J. Bulkeley object√®rent qu'il √©tait dangereux de se rapprocher d'une c√īte sous le vent avec un bateau et un √©quipage aussi d√©sempar√©s : il serait impossible de manŇďuvrer avec 12 hommes seulement pour s'en √©loigner en remontant au vent. Ils pensaient donc qu'il valait mieux rester au large, et faire du nord pour chercher √† atteindre les √ģles Juan-Fernandez‚Ķ Le capitaine maintint cependant ses ordres. Le 13 mai 1741, le charpentier J. Cummins annon√ßa qu'il pensait avoir aper√ßu la terre, √† l'ouest. Or on savait que le continent sud-am√©ricain √©tait √† l'est. On pensa donc que le charpentier avait eu une hallucination‚Ķ Soudain on se rendit compte que la D√©fiante √©tait prise dans une grande baie, comme dans une nasse : une p√©ninsule la fermait au nord. L'√©quipage lutta d√©sesp√©r√©ment pour virer de bord, une d√©ferlante prit la fr√©gate par le travers et la coucha. Le capitaine, qui √©tait mont√© sur le pont, tomba et eut une √©paule lux√©e. Le m√©decin du bord lui administra une dose d'opium et le fit redescendre dans sa cabine. Et pendant que l'√©quipage continuait √† lutter pour sauver le bateau, le lieutenant Baynes prit une bouteille d'alcool et descendit dans sa cabine‚Ķ √Ä 4 heures du matin, les d√©ferlantes jet√®rent la D√©fiante sur les rochers. Elle fut ballott√©e comme un bouchon d'un r√©cif √† l'autre, puis se planta sur une pointe de rocher. L'√©quipage perdit alors tout sens de la discipline : les hommes fractur√®rent la cave √† liqueurs et les r√Ęteliers d'armes, mont√®rent dans les chaloupes, et abandonn√®rent l'√©pave. 140 hommes r√©ussirent √† arriver vivants sur l'estran battu par les vagues, et parmi eux le capitaine.

Sur ce rivage d√©sol√© battu par les vagues, les vents et les pluies d'hiver, les hommes survivent comme ils peuvent, dans des abris improvis√©s (ils ont baptis√©s l'endroit Wager-Camp), avec pour tous vivres ce qu'ils ont r√©ussi √† emmener de l'√©pave, et ce qu'ils r√©cup√®rent sur le rivage. Quelques tonneaux de rhum s'√©chouent sur la plage. La mutinerie couve bient√īt : affol√©s par l'alcool et le d√©sespoir, les hommes accusent le capitaine d'avoir caus√© leur perte par son ent√™tement √† chercher Socorro, au lieu de mettre le cap sur Juan-Fernandez. De plus, ils savent que, selon les r√®glements de l'amiraut√© britannique, la solde leur sera enti√®rement retenue puisque le navire s'est perdu‚Ķ Cheap a donc constamment ses pistolets arm√©s √† port√©e de main. Il finit par tirer sur un homme ivre qui le menace, et interdit ensuite au m√©decin du bord de le soigner (10 juin). L'homme mettra deux semaines √† mourir, ce qui finit de dresser l'√©quipage contre le capitaine‚Ķ

Le seul espoir : les embarcations. Ils ont la grande chaloupe de 38 pieds (11 m), et le cotre de 30 pieds (9 m), la petite chaloupe, et une annexe. Avec du bois d'√©pave (et beaucoup d'habilet√©), le charpentier r√©ussit √† allonger la grande chaloupe, et √† la ponter : elle pourra ainsi recevoir une grande partie des survivants. Reste √† savoir de quel c√īt√© aller. Les controverses √† ce sujet provoquent une mutinerie ouverte.

Tous sont d'accord pour abandonner l'id√©e d'aller √† Valdivia qui est un port espagnol et se trouve d'ailleurs √† au moins 600 miles au nord de Wager-Camp. Mais Cheap persiste √† vouloir rejoindre Socorro, esp√©rant y rejoindre Anson. Alors que Bulkeley, qui a lu la relation du passage de Narborough par le canal de Magellan, estime que c'est une option certes dangereuse mais plus raisonnable en l'occurrence : le d√©troit est √† 400 miles au sud, et on pourrait d√®s sa sortie faire du nord jusqu'au Br√©sil‚Ķ Bulkeley obtient l'accord de 45 marins, et leur fait signer sa motion. Mais Th. Harvey, tr√©sorier du bord et partisan du capitaine, qui a r√©cup√©r√© un tonnelet d'alcool, offre √† boire aux hommes pour s'en faire des alli√©s‚Ķ Bulkeley finit par offrir le poste de second √† Cheap, √† condition qu'il accepte de faire voile vers le sud. Le capitaine ne r√©pondit ni oui, ni non‚Ķ

Cependant les travaux d'agrandissement de la grande chaloupe sont termin√©s. Elle est devenue un schooner[17], sera gr√©√©e en go√©lette (deux m√Ęts, dont le plus petit devant), et on la baptise Speedwell (en fran√ßais : la Bien-rapide‚Ķ). Mais le capitaine ne s'est toujours pas d√©cid√©, alors Bulkeley le fait arr√™ter, l'inculpe de meurtre, et le fait ligoter‚Ķ

Quatre jours apr√®s, la flottille prend la mer : la go√©lette Rapide en t√™te, avec 59 hommes √† bord sous le commandement th√©orique du lieutenant Baynes ‚Äď puis le cotre portant 12 hommes ‚Äď puis la petite chaloupe avec 10 hommes. Bulkeley a laiss√© la petite annexe au capitaine : qu'il reste √† Wager-Camp, lui a-t-il dit, il est libre d'aller au nord avec ses fid√®les (le lieutenant Hamilton et le m√©decin du bord) si bon lui semble‚Ķ Bulkeley laisse aussi derri√®re lui, dans la nature, une douzaine d'hommes qui avaient pr√©f√©r√© fuir l'ambiance du camp et les punitions ass√©n√©es par Cheap ; peut-√™tre ont-ils √©t√© adopt√©s par une tribu d'indiens vivant le long du rivage‚Ķ

La flottille ne progressa vers le sud que de quelques miles en deux jours. Puis la voile du cotre fut emportée, et l'équipage de la petite chaloupe reçut l'ordre de retourner au camp, et d'en rapporter de la toile à voile. Une fois arrivés au camp, ces hommes préférèrent y rester et firent allégeance à Cheap.

Le voyage de la goélette Rapide

De conserve avec le cotre, elle met cap au sud, mais le cotre sombre quelques jours plus tard dans une bourrasque. On manque de place sur la go√©lette, 10 ¬ę volontaires ¬Ľ restent donc sur le rivage, et la Rapide continue. Comme elle n'a pas de youyou, il faut nager jusqu'au rivage, dans l'eau glac√©e, pour trouver de quoi se nourrir : des moules, des algues, des petits poissons. Bient√īt ceux qui ne savent pas nager, ou qui sont trop faibles, meurent‚Ķ On se dispute sur la route √† suivre, on est d√©port√© par les courants, on s'√©gare dans le brouillard, on est inond√© par la pluie (mais au moins on peut la boire), et on finit par arriver, au bout d'un mois, dans l'Atlantique.

La Rapide arrive dans la baie de l'Aiguade, par 37 ¬į25 Sud. Huit hommes se mettent √† l'eau pour aller √† terre. Ils ont √† peine pied, ils tiennent leur mousquet au-dessus de leur t√™te, serrent entre les dents une vessie de phoque contenant de la poudre et des balles, leurs v√™tements sont nou√©s en ballot sur la t√™te. Ils sortent de l'eau, tuent des phoques, allument un feu, et soudain voient la go√©lette partir‚Ķ

Plus tard, ils accusèrent Bulkeley de les avoir abandonnés, pour profiter de leurs rations. L'autre se défendit en répondant que la Rapide avait été chassée au large par le vent et le courant…

Quoi qu'il en soit, Bulkeley, Baynes, et les 31 autres arrivèrent le 28 janvier 1742 chez les Portugais de Rio Grande do Sul. Ils avaient perdu 3 hommes de plus, et étaient à moitié morts. Ils revinrent ensuite en Grande-Bretagne comme ils purent.

Quant aux 8 hommes marooned[18] sur la plage √† la Baie de l'Aiguade, ils se nourrirent de phoques pendant un mois, puis d√©cid√®rent de tenter de rejoindre Buenos-Aires, √† 300 miles au nord, en marchant le long du rivage. Quand ils se trouv√®rent √† court d'eau et de nourriture, ils revinrent sur leurs pas. Un second essai √©choua pareillement. Un jour, 4 d'entre eux (dont un nomm√© Isaac Morris) partirent chasser. Au retour, ils trouv√®rent deux de leurs compagnons morts, portant des blessures par arme blanche, pr√®s du feu √©teint. Les deux autres Britanniques avaient disparu, de m√™me que les mousquets, la poudre, les silex, les balles et toutes leurs pauvres hardes. Les survivants d√©cid√®rent de partir encore une fois vers le nord. Ils furent bient√īt captur√©s par une bande d'indiens, et furent √©chang√©s d'une tribu √† l'autre, jusqu'√† ce qu'un n√©gociant britannique de Buenos-Aires entende parler d'eux et offre de les racheter. Mais les indiens voulurent garder l'un d'entre eux, qui √©tait un sang-m√™l√©. √Ä peine √©taient-ils lib√©r√©s par les indiens que les Espagnols les firent prisonniers et les enferm√®rent‚Ķ En 1745 l'amiral Pizzarro d√©tenait ces 3 Britanniques comme prisonniers de guerre √† bord de son navire-amiral, l‚ÄôAsia. Isaac Morris fut stup√©fait de voir un jour le jeune midship Campbell, un ami de la D√©fiante laiss√© √† Wager-Camp, le rejoindre dans le calabozo[19] de l‚ÄôAsia : apprenant que son ami √©tait prisonnier sur le bateau amiral, Campbell avait quitt√© sa r√©sidence b√©nignement surveill√©e √† Santiago et travers√© les Andes pour le retrouver au cachot‚Ķ

Les aventures du capitaine Cheap

Pendant ce temps, √† Wager Camp, Cheap s'√©tait retrouv√© √† la t√™te de 19 hommes : √† ses fid√®les (le Dr Elliott et le lieutenant Hamilton) s'√©taient agr√©g√©s les hommes de la barque qui avaient renonc√© √† repasser dans l'Atlantique (dont les 2 jeunes midship Campbell et Byron), et quelques outsiders qui avaient fui dans la nature, mais qui finalement pr√©f√©r√®rent la s√©v√©rit√© du capitaine √† celle des rivages de Patagonie. Les hommes ramass√®rent leurs hardes, se r√©partirent dans les deux canots, et commenc√®rent √† ramer vers le nord. Ils √©taient fouett√©s par la pluie, repouss√©s par le vent, ballott√©s par les vagues, √©copaient sans cesse. Ils dormaient le plus souvent tass√©s les uns sur les autres dans leurs petites embarcations. Quand le temps n'√©tait pas trop mena√ßant, ils laissaient les canots √† l'ancre et descendaient sur le rivage pour la nuit, afin de r√©colter des moules, allumer un feu, s'√©tendre sur le sable. Mais une nuit, un coup de vent subit renversa un des canots et l'emporta au large avec ses deux hommes de garde. L'un d'eux revint √† la nage, l'autre se noya.

Le canot restant √©tait maintenant surcharg√© et beaucoup trop bas sur l'eau. On d√©cida de laisser 4 marines "volontaires" sur le rivage, avec leur mousquet, de la poudre et des balles, en souhaitant qu'ils puissent survivre de leur mieux, et on repartit vers le nord en tirant sur les avirons. Mais les vents contraires et les vagues emp√™chaient les barques de progresser. On fit demi-tour. On s'arr√™ta √† l'endroit o√Ļ on avait laiss√© les 4 marines, mais ils avaient disparu‚Ķ On se retrouva √† Wager Camp d√©but f√©vrier 1742, avec 5 hommes de moins.

Un homme d'une tribu d'indiens locale, les alakalufs, vint visiter Wager Camp. Il conclut un march√© avec Cheap : il acceptait de guider les Britanniques jusqu'√† l'√ģle de Chilo√© (o√Ļ il y avait une petite garnison espagnole), si on lui donnait le canot √† l'arriv√©e. Apr√®s avoir enterr√© deux morts de plus, Cheap fit partir 6 hommes dans le canot, et monta avec Hamilton, Byron, Campbell et le Dr Elliott (qui √©tait mourant) dans la pirogue de l'indien. L'indien lui demanda en sus leur dernier mousquet, et Cheap accepta. Le cano√ę de l'indien arriva √† Chilo√©, mais le canot et ses 6 hommes disparurent. Les espagnols intern√®rent les Britanniques survivants, mais les trait√®rent avec bont√©. Les 4 officiers furent, ensuite transf√©r√©s √† Santiago, la capitale du Chili, o√Ļ on les laissa libres sur parole : apparemment il se trouvait l√† des soldats qui savaient qu'Anson, lors de ses exp√©ditions en Caroline du Sud, avait trait√© humainement ses prisonniers espagnols‚Ķ Ils rest√®rent √† Santiago jusqu'√† fin 1744, puis on leur offrit de prendre passage sur un bateau fran√ßais qui se rendait en Espagne. Le midship Campbell, qui avait appris que l'amiral Pizzarro d√©tenait √† bord de l' Asia, son navire amiral, trois Britanniques de la D√©fiante (dont Isaac Morris) pr√©f√©ra quant √† lui traverser les Andes √† dos de mulet afin de rejoindre son ami Isaac en baie de Montevideo. Les 4 Britanniques furent ensuite intern√©s en Espagne, et finalement Campbell put rejoindre la Grande-Bretagne en 1746, suivi quatre mois plus tard par Morris‚Ķ

√Ä cette date, les survivants du naufrage de la D√©fiante √©tant r√©unis en Grande-Bretagne, tout le monde pensait que certains des hommes de son √©quipage allaient √™tre accus√©s de mutinerie et d√©sertion, et jug√©s en cour martiale. Mais la cour martiale n'√©voqua que la perte de la fr√©gate, et non les √©v√®nements cons√©cutifs‚Ķ Ce fut le lieutenant Baynes, qui √©tait de fait en charge au moment du naufrage, qui fut finalement jug√©. Il fut condamn√© √† recevoir une r√©primande, pour ¬ę omissions dans le service ¬Ľ, et non un bl√Ęme pour abandon de poste‚Ķ

Cependant les gazettes publiaient des versions contradictoires des √©v√©nements, que les protagonistes (Bulkeley, Cummins, Campbell, Morris, le ma√ģtre-tonnelier Young) d√©voilaient √† plaisir‚Ķ Le midship Byron[20] r√©digea assez longtemps apr√®s sa propre relation : ce fut la seule qui √©pargn√Ęt le capitaine Cheap, qui d'ailleurs √©tait mort entre-temps.

Au total, des 120 marins et des 142 marines qui avaient embarqué à bord de la Défiante 24, ne revinrent en Grande-Bretagne que 29 marins (dont 4 officiers), et 4 soldats…

Raids en Amérique latine

Course au large du Pérou

Sur Isla Mas-a-tierra pendant ce temps, les r√©parations allaient bon train, autant que le permettaient l'outillage de fortune et l'absence d'infrastructures portuaires. Et en septembre 1741, gr√Ęce √† la nourriture fra√ģche et au climat salutaire, les survivants des √©quipages avaient pour la plupart r√©cup√©r√©. Mais ils n'√©taient plus que 335.

La question √©tait maintenant de savoir ce qu'on allait faire‚Ķ D'une part les effectifs en marins et en soldats avaient fondu ; d'autre part on ignorait tout de ce qui s'√©tait pass√© en Europe depuis le d√©part de l'escadre. On ne savait pas sur quel pied on en √©tait avec les Espagnols : il √©tait m√™me possible que la Grande-Bretagne et l'Espagne aient sign√© la paix‚Ķ Et qu'√©tait devenue l'escadre espagnole ? Pizarro avait sans aucun doute beaucoup souffert lui aussi en passant le Horn, mais il avait d√Ľ rentrer dans un port espagnol, se refaire, et repartir √† la recherche des Britanniques‚Ķ

Pendant qu'Anson r√©fl√©chissait et envisageait une attaque sur les c√ītes orientales de Panama, la vigie signala un navire isol√© qui passait au large de l'√ģle, et qui cherchait √† s'√©loigner. Anson ordonna le branle-bas et lan√ßa le Centurion √† la poursuite du bateau inconnu. Celui-ci, sans doute un Espagnol, put s'√©chapper √† la faveur de la nuit. Anson croisa √† se recherche pendant deux jours. En rentrant √† Isla Mas-a-tierra, le Centurion rencontra un autre navire qui venait sur lui. √Čtait-ce un croiseur de l'escadre de Pizzarro ? Non, ce n'√©tait qu'un marchand espagnol faiblement arm√©. Anson fit tirer quatre boulets dans sa voilure, et la Notre-Dame du Mont-Carmel se rendit imm√©diatement. Sa cargaison √©tait de peu d'int√©r√™t pour les Britanniques, mais les passagers furent d√©lest√©s de 18 000 ¬£ en met√†lico. Surtout on trouva √† bord bon nombre de lettres et de documents int√©ressants, car, nota Walter, le capitaine du Carmelo (pas plus que les autres commandants Espagnols, d'ailleurs) n'avait pas eu l'id√©e de les d√©chirer et de les br√Ľler, ou de les jeter √† la mer dans un sac lest√© d'une gueuse.

Anson apprit ainsi que non seulement la Grande-Bretagne et l'Espagne étaient toujours en guerre, mais que le siège de Carthagène des Indes avait échoué, de même que les tentatives de débarquement des Britanniques sur Cuba.

Donc il ne pouvait plus compter faire jonction avec les forces de l'ami "Grogg" Vernon en Amérique Centrale, ni même y entrer dans un port pour faire de l'eau ou s'y approvisionner.

L'escadre de Pizarro, apprit-on aussi, n'√©tait pas √† craindre pour le moment : elle avait terriblement souffert au cap Horn, √©tait repass√©e dans l'Atlantique, et se r√©parait √† Buenos-Aires. Les deux escadres ennemies s'√©taient donc crois√©es au Horn, mais les conditions de navigation et de visibilit√© √©taient si ex√©crables qu'elles ne s'√©taient m√™me pas aper√ßues‚Ķ

Anson obtint encore d'autres d√©tails : un des vaisseaux espagnols, l‚ÄôHermione 54 avait sombr√© corps et biens ‚Äď les √©quipages avaient beaucoup souffert de la faim, car les rations √©taient insuffisantes : Pizzarro pensait s'embarquer pour une courte croisi√®re, et de toutes fa√ßons pouvoir s'approvisionner ais√©ment dans les ports espagnols ‚Äď le navire-amiral de Pizzarro, l‚ÄôAsia 66, et le St-S√©bastien 40, avaient perdu la moiti√© de leurs √©quipages ‚Äď √† bord de l' Esp√©rance 50, il n'y avait que 58 rescap√©s sur un √©quipage de 450 hommes ‚Äď l'√©norme Guipuzcoa 70 avait perdu ses trois m√Ęts et 250 hommes sur 700 et ne s'√©tait pas ouvert en deux car les marins Espagnols avaient r√©ussi √† le ceinturer de c√Ębles ; mais, chass√© par les vents contraires hors du Rio-de-la-Plata qu'il avait r√©ussi √† rejoindre, il avait eu la chance de ne pas sombrer au large, et s'√©tait √©chou√© sur la plage de Santa-Catarina‚Ķ

D√®s son arriv√©e √† Buenos-Aires, Pizzarro avait √©videmment envoy√© un courrier √† Lima, afin que le Vice-Roi mette en alerte tous les alcaldes (les maires) des villes c√īti√®res d'Am√©rique du Sud et d'Am√©rique Centrale, et tous les gouverneurs de places fortes. Quatre vaisseaux espagnols sortirent de Callao, le port de Lima, et mirent cap au Sud, pour intercepter l'escadre d'Anson. Ils avaient l'ordre de ne pas faire de quartier : depuis Porto Bello et Carthag√®ne, les esprits √©taient tr√®s excit√©s, les Espagnols voulaient se venger. Trois des vaisseaux espagnols mont√®rent la garde au large de Concepcion, et le quatri√®me alla visiter les √éles Juan-Fernandez pour voir si les Britanniques n'y √©taient pas arriv√©s. Or √† ce moment m√™me, Anson, tromp√© par ses mauvaises cartes, cherchait Isla Mas-a-tierra bien plus pr√®s du continent‚Ķ D√©but juin, apr√®s avoir attendu quelques jours, l'Espagnol pensa qu'Anson s'√©tait perdu au Horn, ou √©tait ailleurs, et il leva l'ancre. Ainsi Anson avait-il de mauvaises cartes, mais cela le sauva car, affaiblis et pratiquement sans √©quipage, le Centurion et ses autres navires auraient √©t√© une proie facile pour l'Espagnol‚Ķ

Et de plus, lucky stroke suppl√©mentaire, des grains d√©sempar√®rent les trois autres vaisseaux espagnols qui battaient l'estrade plus au nord. Ils rentr√®rent au port pour r√©parer, et pendant deux mois il ne resta qu'un seul croiseur espagnol de garde tout le long de la c√īte d'Am√©rique du Sud.

Certes, au bout d'un certain temps, en ne voyant pas arriver le Carmelo, les Espagnols se douteraient qu'il avait √©t√© arraisonn√© par les Britanniques. Mais en attendant Anson avait les coud√©es franches, et pouvait en particulier capturer tous les navires marchands qui se pr√©senteraient √† sa port√©e. La Gloucester re√ßut mission de rester en observation devant le port de Pa√Įta (au nord du P√©rou, pr√®s de l'actuelle fronti√®re avec l'√Čquateur), mais en restant suffisamment au large pour ne pas √™tre vu de la terre. Son √©quipage fut renforc√© de 29 prisonniers espagnols, mais son capitaine savait que seulement 7 seraient vraiment utiles, et qu'il faudrait les surveiller tous‚Ķ

Le Centurion, le Carmelo et le sloop Essai rest√®rent en embuscade au large de Valparaiso. Le minuscule Essai trouva m√™me moyen de capturer un marchand espagnol, certes non arm√©, mais trois fois plus gros que lui. Il le poursuivit longtemps, car l'Espagnol, qui d'ailleurs √©tait bon voilier, faisait tout pour lui √©chapper : l‚ÄôEssai avait hiss√© tant de voiles et sa coque √©tait si bas sur l'eau √† cause des voies d'eau que l'autre l'avait pris pour un bateau-fant√īme. On trouva √† bord de l‚ÄôArranzazu, outre une cargaison sans int√©r√™t pour les Britanniques, 5 000 ¬£ en argent. Comme le petit sloop √©tait vraiment en trop mauvais √©tat et prenait l'eau de toutes parts, ses officiers demand√®rent √† Anson, par une lettre qu'ils sign√®rent tous, qu'il les autorise √† passer √† bord de leur prise. L‚Äô√©quipage transf√©ra ses possessions et les canons de l' Essai√† bord de la prise (qu'ils rebaptis√®rent Prise-de-l'Essai), puis ils sabord√®rent le sloop‚Ķ

L'escadre mit cap au nord, au large d'une c√īte aride et embrum√©e, surmont√©e par les pics neigeux des Andes.

Le 7 novembre, alors que le Centurion filait au large de Callao, le port de Lima, le chapelain Walter nota que la mer était à perte de vue d'un beau rouge écarlate. Il fit prélever une baille d'eau de mer, en remplit un verre, et constata que l'eau était parfaitement limpide, mais que des globules rouges, gélatineux, flottaient dans le verre… Il observe que c'est du frai de poisson. Il nota aussi, les jours suivants, qu'un courant froid aidait les navires, leur faisant gagner une douzaine de miles dans le nord chaque jour. Sans s'en rendre compte il observait l'effet du courant auquel Alexandre von Humboldt donnera son propre nom en 1800, sur la faune marine.

S'il s'√©tait arr√™t√© aux Galapagos, 1 ¬į plus au Nord, sous l'√©quateur, qui sait quelles observations Walter, ce chapelain √† l'esprit curieux et observateur aurait pu y faire 89 ans avant Charles Darwin ? Walter nota m√™me, ult√©rieurement, que vers 4 ¬į de latitude nord (alors que les cimes neigeuses des Andes s'abaissaient et disparaissaient √† l'est), la temp√©rature augmenta soudain √©trangement, et que les bonites et les premiers poissons volants apparurent, alors qu'en Atlantique ils descendent beaucoup plus bas en latitude‚Ķ

L'escadre continuait √† remonter vers le Nord. Le 11 novembre, on captura encore un autre navire marchand, la Nuestra Se√Īora del Carmin[21] : Peircy Brett l'arraisonna avec sa chaloupe, car le vent manquait, et il obtint sa reddition en faisant tirer une vol√©e de mousqueterie dans les voiles. On trouva √† bord de l'acier, du fer, de la cire, du poivre, du bois de c√®dre, du tabac, de la cannelle, de l'indigo, des rosaires, des indulgences, et trois dames espagnoles (dont la plus jeune √©tait d'une grande beaut√©), avec leurs esclaves noires. Montrant qu'il √©tait √† la fois officier et gentleman (et non un brutal boucanier), Anson autorisa les dames √† rester dans leur cabine, et fit m√™me monter la garde devant leur porte. Un des matelots de la Carmin s'av√©ra √™tre un Irlandais, qui sortait de la prison de Pa√Įta. Il apprit √† Anson qu'√† Pa√Įta on savait que la Gloucester croisait au large : un bateau de p√™che l'avait aper√ßue.

Anson d√©cida d'attaquer Pa√Įta

Le plan de Pa√Įta

Puisqu'il √©tait d√©couvert, avant que ses habitants n'aient eu le temps d'organiser leur d√©fense et de mettre en lieu s√Ľr l'or et l'argent qui attendaient l√†-bas d'√™tre embarqu√©s pour le Mexique. Certes, Pa√Įta √©tait un objectif modeste, mais il correspondait √† la modestie de ses effectifs : il aurait √©t√© d√©raisonnable de chercher √† s'attaquer √† un grand port bien d√©fendu, comme Callao.

L'attaque et l'incendie de Pa√Įta.

Les navires rest√®rent √† quelques miles au large, et les chaloupes d√©barqu√®rent de nuit 60 Britanniques, command√©s par le lieutenant Peircy Brett, qui firent du bruit comme 300, qui affol√®rent les habitants, et prirent la ville pratiquement sans coup f√©rir. On leur tira dessus depuis les balcons, mais ils n'eurent qu'un mort. Les habitants s'enfuirent tous en chemise de nuit dans les collines, y compris le gouverneur, ce qu'on regretta fort, car il aurait pu offrir une bonne ran√ßon. En trois jours, pendant que les Espagnols faisaient des fantasias juste hors de port√©e des mousquets, les Britanniques pill√®rent m√©thodiquement la ville, vid√®rent les entrep√īts de la Douane et les √©glises, transport√®rent tout le met√†lico et les marchandises de valeur sur leurs bateaux et firent m√™me main basse sur du b√©tail. Puis Anson donna l'ordre d'incendier la ville (sauf deux √©glises), puisque les Espagnols n'avaient pas voulu transiger sur le prix √† payer pour qu'elle soit √©pargn√©e. Brett, qui avait su maintenir une discipline rigoureuse parmi ses jacktars, encloua le canon du fort, recula en bon ordre sur la plage, maintenant les jinetes (cavaliers) espagnols √† distance, embarqua tout son monde, et revint aux vaisseaux. Anson prit le large apr√®s avoir renvoy√© ses 88 prisonniers espagnols √† terre ; il y eut des sc√®nes touchantes quand les prisonniers de marque, dames comprises, tinrent √† remercier le Commodore de son hospitalit√©‚Ķ

Brett, qui maniait aussi bien le pistolet que la mine de plomb, dessina la baie de Pa√ģta au cr√©puscule, avec les flammes montant de la ville et l'escadre align√©e se pr√©parant au d√©part.

Avant de partir, Anson fit aussi main basse sur un navire espagnol, le Solidad qui paraissait bon voilier, et coula les autres dans la baie.

√Ä bord, on rit fort des anecdotes que Brett rapporta. Une fois entr√© dans la ville, d√®s qu'il eut post√© ses sentinelles, il laissa ses gars fourrager un peu dans les maisons (avec interdiction stricte de toucher aux alcools), et il fut stup√©fait ensuite de les voir revenir d√©guis√©s en se√Īores : ils s'√©taient v√™tus √† la h√Ęte, par-dessus leurs hardes crasseuses, de tous les plus beaux v√™tements qu'ils avaient pu trouver ; et ceux qui n'avaient pas d√©rob√© de v√™tements d'hommes avaient enfil√© les riches robes de brocart des dames enfuies‚Ķ Autre d√©tail cocasse : un homme ne put r√©sister, il se saoula, s'endormit, et ne se r√©veilla que dans le tohu-bohu de l'incendie, alors que les chaloupes quittaient la plage. Il courut, appela, se fit poursuivre par les Espagnols, entra dans la mer en criant, et Brett fit contre-nager pour revenir le chercher ; celui-l√† fut sauv√©, mais n'√©chappa pas ensuite aux 20 coups de cat-o-nine-tails.

Le d√©compte et le partage du butin en liquide amass√© √† Pa√Įta (30 000 ¬£ en met√†lico) inaugura les conflits d'int√©r√™t qui devaient culminer apr√®s le retour √† Londres : en effet, la r√®gle voulait que seuls ceux qui √©taient descendus √† terre aient droit √† une part du butin, et ceci d'ailleurs sans distinction de grade. Les disputes commenc√®rent, et elles devaient durer longtemps. Pour calmer les esprits, Anson fit r√©unir l'√©quipage sur le demi-pont, f√©licita ceux qui √©taient descendus √† Pa√Įta, et aussi ceux qui √©taient rest√©s de garde √† bord et avaient coul√© les vaisseaux espagnols, les assura que leur m√©rite √©tait √©gal, et fit mettre en tas tout le butin, monnaie et bijoux, crucifix, pat√®nes et ostensoirs, y compris sa propre part. Puis il effectua le partage entre tous.

Alors qu'on remontait vers le Nord, la Gloucester captura deux barques qui transportaient 19 000 ¬£ en argent cach√©s dans des jarres apparemment anodines ; mais comme les Espagnols √† bord, qui se pr√©tendaient pauvres commer√ßants, mangeaient un p√Ęt√© de pigeon dans des assiettes d'argent, ils eurent droit √† une fouille serr√©e et furent embarqu√©s comme prisonniers.

L'escadre d'Anson, qui comptait maintenant le Carmelo, le Carmin, la Teresa, l’Essai-ex-Arranzazu, le Centurion et la Gloucester mit le cap au nord vers Acapulco, pour essayer d'intercepter le galion de Manille. En principe, il devait arriver sous deux mois, ce qui laissait du temps aux Britanniques. Mais l'escadre avançait lentement, ralentie par les prises (qui suivaient en remorque) et par les vents contraires.

L'√ģle de Co√Įba

On finit par manquer d'eau, et il fallut faire aiguade sur l'√ģle de Co√Įba, √† 25 miles de la c√īte du Panama, sur le golfe de Chiriqui. C'√©tait une √ģle tropicale mais, √† la diff√©rence de Santa Catarina, celle-ci √©tait vraiment paradisiaque. L'eau y √©tait d√©licieuse, les fruits abondaient, des cascades tombaient dans la mer, des vols d'aras tournaient au-dessus des promeneurs qui marchaient sur les plages parsem√©es de coquilles de nacre, l'air √©tait ti√®de et parfum√©. Les hommes p√™chaient et plongeaient en riant, depuis l'avant des chaloupes, sur les tortues de mer qui dormaient en surface. Elles pullulaient. et on en chargea √† bord assez pour en manger pendant les 4 mois √† venir. Les prisonniers espagnols essay√®rent de rabattre la joie de l'√©quipage en parlant des √©normes ca√Įmans de mer, des grandes raies manta (on les voyait sauter √† grand bruit √† la surface) qui √©touffaient les nageurs, de la chair empoisonn√©e des tortues‚Ķ Ils se turent quand ils virent les Britanniques se r√©galer de fricass√©e de tortue, et les esclaves indiens et noirs les imiter bient√īt. Gr√Ęce √† tous ces vivres frais en abondance et √† la chair des tortues, il n'y aurait d'ailleurs que deux morts pendant la p√©riode de navigation qui suivit‚Ķ

√Ä l'aff√Ľt du galion de Manille

En quittant Co√Įba, on mit le cap sur Acapulco, et on fit du Nord-Ouest √† distance des c√ītes d'Am√©rique centrale. Mais le vent √©tait irr√©gulier, on se trainait. Cependant, on toucha un bon vent le 9 janvier. Comme il n'y a rien de plus agr√©able que de se tenir au frais et au calme sur le boute-hors quand le navire avance bien dans la brise des Tropiques, un matelot-voilier s'y √©tait install√© et p√™chait, quand il fit un faux mouvement et tomba √† la mer. Ses coll√®gues h√©l√®rent ceux du Carmelo, que le Centurion touait, et ils lui lanc√®rent des bouts. Le matelot enroula un bout autour de son bras, il fut rep√™ch√©, et s'en tira avec des coupures et des contusions (quand la quille du HMS lui passa dessus √† la vitesse de 7 nŇďuds), et un bras d√©mis (quand ses amis le tir√®rent hors de l'eau).

Le plan des environs d'Acapulco

Le 26 janvier 1742, Anson pensa √™tre assez remont√© dans le nord, et donna l'ordre de mettre cap √† l'est pour approcher Acapulco. Pendant la nuit on vit une lumi√®re, on pensa que c'√©tait le fanal du galion et on courut sus √† la plus riche prise du monde. On resta en alerte toute la nuit, scrutant l'obscurit√©, canons charg√©s et boute-feu √† la main. Mais √† l'aube on vit que ce n'√©tait qu'un grand feu au sommet d'une montagne‚Ķ Anson revint au large et envoya une chaloupe vers la terre, avec la mission de savoir o√Ļ l'on se trouvait, o√Ļ √©tait Acapulco, et si possible d'obtenir des renseignements sur le galion.

La chaloupe revint 5 jours plus tard, elle n'avait pas trouv√© de port. Anson remonta encore vers le nord, et renvoya la chaloupe vers le terre. Cette fois elle revint avec de grandes nouvelles : non seulement elle avait trouv√© Acapulco, mais elle avait captur√© 3 p√™cheurs noirs qui r√©v√©l√®rent que le Galion de Manille √©tait arriv√© depuis 3 semaines‚Ķ Mais qu'il repartirait autour du 3 mars, avec un gros chargement d'argent. Ils dirent aussi que c'√©tait un navire mont√© par 4 √† 500 hommes, et arm√© de 58 canons‚Ķ

Anson √©labora une tactique afin de s'emparer du galion. Le fer de lance de sa force navale serait le Centurion et la Gloucester : il y mit des √©quipages solides constitu√©s de jacktars et d'esclaves noirs fiables qui avaient appris le maniement des armes et qui savaient qu'ils seraient affranchis s'il se comportaient bien. Les trois navires de prise restants (la Teresa et la Solidad, trop lents, avaient √©t√© coul√©s auparavant) n'auraient qu'un √©quipage r√©duit, et serviraient d'espions. Dans la journ√©e tous les bateaux resteraient au large. Mais la nuit ils se rapprocheraient de la c√īte, en formation dispers√©e pour ratisser une plus large zone et avoir le maximum de chances d'intercepter le galion s'il essayait de passer √† la faveur de la nuit.

Mais les Espagnols se m√©fiaient : ils avaient d√©cel√© l'approche de la chaloupe. Le galion resta au port.

disposition de l'escadre face à Acapulco

L'escadre britannique resta pendant quatre mois √† l'aff√Ľt, bouchonnant au large d'Acapulco. Pendant la Semaine Sainte, on entendait du large, pendant toute la nuit, battre les tambours des Espagnols. Au d√©but d'avril, un mois apr√®s la date th√©orique de d√©part du galion, le niveau de l'eau dans les charniers? √©tait tr√®s bas, quelques cas de scorbut √©taient apparus malgr√© la viande des tortues de Co√Įba, le moral des hommes flanchait : il fallut abandonner, et partir faire de l'eau en urgence.

Le Commodore laissa un cotre avec sept hommes en sentinelle au large d'Acapulco et fit mettre le cap au Nord-Est : √† 160 miles d'Acapulco, Zihuatanejo √©tait une hacienda pr√®s de la plage, o√Ļ Dampier disait avoir trouv√© une bonne aiguade en 1685.

Le port de Petaplan

En fait le paysage avait chang√© en 57 ans, le cours de la rivi√®re s'√©tait modifi√©, l'aiguade fut difficile √† trouver : il fallut aller √† un demi-mille √† l'int√©rieur des terres avec les barriques, et l'eau s'av√©ra de qualit√© √† peine passable. Mais on trouva la source au milieu de l'√©tang d'eau saum√Ętre, et on y remplit des petits barils, que l'on vidait ensuite dans les futailles. Pendant que les corv√©es d'eau s'activaient, d'autres √©quipes ramassaient des papayes, des limons, du mouron rouge que Walter, faute de mieux, pensait anti-scorbutique.

La carte du mouillage

On gardait √† l‚ÄôŇďil les Espagnols qui montaient la garde autour des Britanniques, √† bonne distance, et la nuit entretenaient des feux pour maintenir la pression psychologique. Ils envoy√®rent un jour une patrouille d'Indiens, et ce fut Louis L√©ger, le cuisinier du Commodore qui se fit prendre alors qu'il cueillait des citrons. On sut longtemps apr√®s qu'il avait beaucoup souffert en captivit√©, car il √©tait fran√ßais et catholique, ce qui pour les cr√©oles (Espagnols n√©s en Am√©rique latine) formait une double circonstance aggravante : ils soup√ßonnaient en effet (√† tort ou √† raison) les Fran√ßais d'avoir sugg√©r√© au pouvoir central de Madrid les √©dits excluant les Cr√©oles des emplois publics ‚Äď et un catholique qui se mettait volontairement au service des protestants ne m√©ritait que le m√©pris et les mauvais traitements‚Ķ Il fut d√©pouill√©, bien √©trill√©, attach√© √† la queue d'un mulet et train√©, nu comme un ver sous le soleil, jusqu'√† Acapulco, o√Ļ on chercha bien entendu √† lui extorquer des renseignements. Il moisit ensuite longtemps en prison, puis fut embarqu√© dans le calabozo d'un navire en partance pour l'Europe. Il r√©ussit √† s'√©chapper lors d'une escale au Portugal, mais √† peine rentr√© en Grande-Bretagne fut tu√© dans une rixe. Triste fin pour un artiste fran√ßais qui avait su faire de la table du Commodore un lieu consensuel : Anson y invitait ses prisonniers de marque espagnols, officiers ou notables civils, et leur d√©montrait que les Britanniques n'√©taient pas les monstres que la propagande du Vice-roi et des moines d√©crivait. Un v√©n√©rable p√®re j√©suite avait m√™me convenu, au dessert, que, parmi les h√©r√©tiques, il y en avait beaucoup de bonne volont√©, et que ceux-l√† ne seraient certainement pas damn√©s‚Ķ

Sur la plage sableuse de Zihuatanejo, les matelots tiraient la senne, et Walter allait examiner le produit de leur p√™che. Il reconnut des fiddle-fishes (poissons en forme de violon : des torpilles). Il connaissait les propri√©t√©s des "tremblards" des mers d'Europe, mais il constata qu'ici ces esp√®ces de raies √©mettaient un ¬ę fluide engourdissant ¬Ľ bien plus puissant, et que s'il posait le bout de sa canne sur les taches noires du dos de l'animal, tout son bras √©tait paralys√© encore plus longtemps.

Mais sa démarche scientifique, qui aurait pu en d'autres circonstances amener Walter à disséquer l'appareil électrique des torpilles et le faire aboutir (58 ans avant Volta) à la découverte de la pile électrique fut interrompue par l'appareillage.

De plus l'ambiance √©tait morose, tout le monde √©tait perturb√© : on regrettait Louis L√©ger, et de plus, apr√®s avoir d√©pouill√© le Carmin, le Carmelo et l' Essai-ex-Arranzazu il fallut arroser ces bateaux avec lesquels on s'√©tait li√© de substances inflammables et les incendier sur la plage. Et chacun devrait ensuite se replier sur les deux vaisseaux restants : la Gloucester et le Centurion. De toutes fa√ßons, pour affronter la travers√©e du Pacifique, et √©ventuellement la renverse de la mousson √† l'arriv√©e en Asie, on √©tait √† peine assez nombreux pour manier deux vaisseaux.

Vue du large

Par ailleurs la Gloucester effrayait les matelots : elle avait perdu tant hommes au Horn, puis avait r√īd√© comme un bateau-fant√īme d√©labr√© pendant tout un mois autour de Juan-Fernandez avant de pouvoir jeter l'ancre, et de se r√©v√©ler alors un cimeti√®re flottant‚Ķ De plus elle s'√©cartait de l'escadre au moindre vent ou courant contraire, et disparaissait alors pendant des jours malgr√© les efforts de son √©quipage ‚Äď enfin elle prenait l'eau, il fallait pomper tous les jours, et chacun se demandait ce que ce jinx-boat (bateau porte-poisse) avait encore en r√©serve.

Le plan à plus grande échelle

Tous ces contretemps

Le remaniement des effectifs d√©moralisait les √©quipages qui quittaient Zihuatanejo. Et √©videmment les officiers et les hommes de l‚ÄôEssai-ex-Aranzazu √©taient furieux : ils regrettaient leur ind√©pendance et leur beau bateau. Mais de plus, ils savaient que selon le r√®glement, en l'abandonnant pour monter √† bord d'un autre, ils avaient perdu leur anciennet√©, leur solde et leur part de prise‚Ķ √Ä moins que le Commodore ne les nomme officiellement membres de son √©quipage‚Ķ

Quant aux Espagnols, ils avaient le temps pour eux, ils pouvaient retenir le galion √† quai ind√©finiment‚Ķ Anson pesa les possibilit√©s d'aller chercher le tr√©sor directement dans les coffres de la douane d'Acapulco. Irr√©alisable avec aussi peu d'hommes, contre les mille soldats espagnols qui, selon les prisonniers noirs, attendaient derri√®re les murailles du fort. Une attaque de nuit ? Mais les pratiques locales parlaient toutes du calme plat qui durait toute la nuit dans ce cul-de-sac surchauff√©. Tout juste si l'aube amenait quelques l√©gers souffles de vent de terre‚Ķ

De toutes fa√ßons, il fallait envisager le retour en Grande-Bretagne : Anson savait que les hommes commen√ßaient √† groumer dans les entreponts, ils en avaient assez de tourner en rond au large des c√ītes d'Am√©rique Centrale, et pour pas grand chose. Pizzarro √©tant certainement de garde √† la sortie du Horn, il faudrait passer par le cap de Bonne-Esp√©rance. Auparavant, il faudrait absolument rel√Ęcher‚Ķ En Chine, √† Macao, comptoir portugais, ou √† Canton, pour obtenir l'aide de la Compagnie Britannique des Indes Orientales‚Ķ‚Ķ Et les sept hommes dans leur cotre, devant Acapulco, il faudrait aussi aller les r√©cup√©rer, ils attendaient depuis 7 semaines‚Ķ

On retourna au large d'Acapulco, on ne trouva pas le cotre. On pensa qu'il avait √©t√© captur√© par les Espagnols. Anson envoya √† terre un canot avec 6 prisonniers et une lettre : il offrait de rel√Ęcher tous ses captifs si on lui rendait ses 7 marins. Il attendait la r√©ponse, quand au bout de trois jours on vit appara√ģtre le cotre. Il n'avait pas √©t√© captur√© par les Espagnols, il cherchait l'escadre depuis 6 semaines, et son √©quipage √©tait tr√®s √©prouv√© par les coups de soleil, la faim et la soif : ils s'√©taient nourris √† la fin de quelques tortues qu'ils avaient captur√©es, et avaient bu leur sang.

Sans plus attendre, le 6 mai 1742, Anson renvoya à terre 57 prisonniers Espagnols, garda à bord 43 hommes d'origines diverses, et mit cap à l'ouest vers l'Asie.

La traversée du Pacifique

Avaries

Anson pensait traverser facilement le Pacifique d'est en ouest, en 2 ou 3 mois au plus, comme l'avaient fait ses pr√©d√©cesseurs : ils avaient √©t√© pouss√©s par les trade-winds, les aliz√©s qui soufflaient r√©guli√®rement entre 10 ¬į et 14 ¬į nord. Mais Anson ignorait qu'au mois de mai, ces vents √©taient rejet√©s bien plus au Nord de sa position. Il descendit m√™me √† leur recherche jusqu'√† 6 ¬į Nord de l'√Čquateur. Les deux HMS rest√®rent donc ababouin√©s pendant 7 semaines dans la fournaise, les petits airs et les calmes, avant qu'Anson ne remonte vers le nord et ne trouve les aliz√©s du Nord-Est.

Le gr√©ement des navires fatiguait beaucoup dans les calmes, et malgr√© les renforts de fortune le m√Ęt de misaine du Centurion se fendit quelques jours apr√®s le d√©part d'Acapulco. Quant √† la Gloucester, elle d√©m√Ęta : son grand-m√Ęt s'abattit autour de la mi-juin‚Ķ Les deux navires se tra√ģnaient donc sous voilure r√©duite. Cette lenteur, qui sur des navires en bon √©tat et avec des √©quipages frais n'aurait √©t√© qu'un gros inconv√©nient, fut, dans ces circonstances, catastrophique.

Le scorbut se déclara, d'abord chez les prisonniers qu'Anson détenait encore, puis chez tous les marins.

En juillet, le gr√©ement de la Gloucester 50 finit de partir en morceaux. Puis une grosse voie d'eau se d√©clara dans sa coque, √† tel point que le 13 ao√Ľt on nota qu'il y avait 7 pieds (2,10 m) d'eau dans les fonds et que l'eau montait bien qu'on pomp√Ęt sans arr√™t‚Ķ M. Mitchell, le capitaine de la Gloucester, fit signaler au Commodore qu'ils √©taient sur le point de couler, et Anson lui fit envoyer le signal ¬ę Nous de m√™me ¬Ľ. Cependant, apr√®s un examen approfondi, il fut √©vident que la Gloucester 50 allait vraiment par le fond : l'eau montait plus haut que les futailles d'eau et d'endaubage, il ne restait plus qu'√† sauver ce qu'on pouvait de la fr√©gate. On transborda √† grand peine les coffres de m√©taux pr√©cieux, l'√©quipage de la Gloucester ramassa ses hardes et passa sur le Centurion, et le 15 ao√Ľt on incendia les superstructures de la fr√©gate avant de l'abandonner : il ne fallait pas que l'√©pave puisse d√©river jusqu'√† l'√ģle de Guam, o√Ļ se tenait une garnison espagnole.

Les √ģles des Larrons

Le Centurion continua vers l'ouest. √Ä bord, 8 √† 10 hommes mouraient chaque jour, et les voies d'eau remplissaient le bateau : m√™me le Commodore prenait son tour aux pompes. On allait couler si on ne touchait pas une terre, fut-ce Guam‚Ķ Le 23 ao√Ľt la vigie cria ¬ę Terre !! ¬Ľ.

C'était Tinian

Article d√©taill√© : Tinian.

Une petite √ģle situ√©e au nord-ouest de Guam, dans l'archipel des Ladrones (√ģles des Larrons, aujourd'hui Mariannes).

Il fallut 4 jours pour l'approcher et trouver un mouillage passable, et 5 grandes heures pour carguer les voiles. Avant de jeter l'ancre, Anson avait fait hisser le drapeau Espagnol, afin de se faire bien recevoir. Un prao, une fine pirogue √† balancier, vint √† la rencontre du vaisseau. Elle portait 4 √ģliens et un Espagnol. Au bout de quelques moments les Britanniques apprirent que les seuls habitants de l'√ģle √©taient cet Espagnol et une douzaine d‚Äô"indiens", qui tuaient des bŇďufs et en salaient la viande pour la rapporter √† la garnison espagnole de Guam. Anson donna alors l'ordre de s'assurer de ces hommes, d'aller √† terre capturer leur barque[22], et de se rapprocher de la plage pour mouiller.

Puis tout le monde, officiers compris, donna la main pour transporter les malades √† terre, cr√©er une infirmerie et les y installer. Rude travail, car √† l'arriv√©e il n'y avait que 80 matelots debout, dont seulement 16 hommes et 11 boys pouvaient courir √† la manŇďuvre. Il y avait 128 malades, et 21 d'entre eux moururent pendant le transport, ou d√®s qu'on les posa √† terre.

L'√ģle de Tinian

Les survivants se remirent vite, car l'√ģle de Tinian √©tait un vert paradis tropical : l'eau douce, les fruits et le poisson y abondaient, les fleurs embaumaient, le b√©tail import√© par les Espagnols (des centaines de vaches blanches √† oreilles noires) paissait dans les prairies sous les cocotiers, poules et coqs s'√©battaient sur le gazon fleuri. Les hommes se gav√®rent de volaille et de beef-steak, de citrons, de cocos, d'oranges, de past√®ques, de limons, d'oseille, et surtout de " de tout ce qui avait un go√Ľt acidul√© " nota Walter. Ils appr√©ciaient aussi les fruits de l‚Äô" arbre √† pain "[23], √† tel point qu'on cessa de leur distribuer du pain. Une famille de mastins, les grands chiens de guerre que les Espagnols avaient laiss√©s sur l'√ģle, vint se joindre spontan√©ment aux parties de chasse au porc sauvage, et ils se firent abondamment d√©coudre. Le Commodore voulut se donner un peu d'exercice, car il se sentait, comme la plupart des puissants de son √©poque (William Hogarth les a bien caricatur√©s, le pied band√© pos√© sur un tabouret‚Ķ) tracass√© par la goutte : il partit chasser lui aussi. Au cours de la battue, son parti d√©busqua un groupe d' "indiens" : loin d'aller √† la rencontre des Britanniques, ils s'√©taient cach√©s au centre de l'√ģle. Il les poursuivit, ne put les rattraper, mais d√©couvrit leur caverne, o√Ļ un copieux repas de porc sauvage √©tait tout pr√©par√©. Ils firent honneur √† la cuisine locale et la trouv√®rent d√©licieuse, d'autant que leur app√©tit, note Walter, √©tait devenu f√©roce, sans doute par un effet de l'air b√©n√©fique qu'on respirait √† Tinian.

L'√ģle de Tinian

Piercy Brett, qui avait vraiment un bon coup de crayon, dessina ce Jardin d'√Čden dans un style na√Įf et bucolique : les grands arbres, palmiers et artocarpes, les prairies et les bois, les alignements de piliers pyramidaux √©lev√©s par les "indiens" disparus depuis l'occupation espagnole, la plage, l'aiguade, la grande tente marabout du Commodore, et au fond le Centurion tirant sur ses ancres affourch√©es, banni√®res flottant au vent.

En quelques jours, la plupart des survivants récupéra d'une façon spectaculaire.

Ensuite il fallut s'attaquer au calfatage du Centurion. On ne pouvait l'abattre en car√®ne sur la petite plage de Tinian, on essaya donc de le faire g√ģter au maximum pour exposer ses Ňďuvres vives. Pour cela, il fallut porter en arri√®re, puis en avant, sur tribord, puis sur b√Ębord, toutes les masses les plus pesantes qui se trouvaient dans le navire : les canons, les coffres de m√©taux pr√©cieux, les futailles, les barriques, les barils de poudre. Les charpentiers et les calfats firent toutes les r√©parations qu'ils purent sur les flancs et l'avant du HMS, mais quand on le remettait d'aplomb, l'eau remontait dans les fonds‚Ķ Il √©tait √©vident qu'il subsistait d'importantes voies d'eau, et qu'elle ne pourraient √™tre trait√©es qu'en cale s√®che, donc dans un grand port.

Sur Tinian, il n'y avait que trois inconvénients

(√† part la proximit√© de la garnison espagnole de Guam) : les cousins, les tiques, et le mouillage en rade foraine.

Le fond √©tait de tr√®s mauvaise tenue, parsem√© de p√Ęt√©s de corail qui usaient le c√Ęble d'ancre le mieux fourr√©, et la Mousson d'ouest (qui souffle de mi-juin √† mi-octobre) levait contre les courants de mar√©e des vagues √©normes qui secouaient le HMS.

Dans la nuit du 18 septembre ("nouveau style") il n'y avait √† bord du Centurion que 109 marins, quelques officiers de garde dont Brett et Saumarez, et Walter le chapelain du bord. Un furieux coup de vent (qui par chance portait au large) contraria le flux et d'√©normes rouleaux se lev√®rent dans la rade. La chaloupe fut fracass√©e contre le couronnement du HMS, le c√Ęble d'une des ancres consentit, l'autre d√©rapa bien qu'on e√Ľt fil√© deux encablures (400 m environ) de son c√Ęble, et le Centurion se retrouva en pleine mer.

Saumarez, commandant du Centurion en l'absence d'Anson, avait bien fait tirer le canon d'alarme et allumer les feux de détresse, mais la bourrasque fut si soudaine que personne ne put revenir à bord.

Au matin on se compta : 107 hommes (dont le Commodore) √©taient rest√©s sur l'√ģle.

Sur Tinian, on était pétrifié. On pensa que le Centurion pourrait peut-être (avec de la chance) aller jusqu'à Macao, s'y faire réparer et revenir. À moins qu'il ne coule en route, ce qui paraissait fort probable… Quoi qu'il en soit, ils allaient devoir se débrouiller seuls.

Il n'y avait √† Tinian un fait de bateaux que le petit prao (qui de toutes fa√ßons ne pouvait √™tre dirig√© que par des "indiens" habitu√©s √† sa manŇďuvre bien particuli√®re), et la patera, la barcasse qui servait √† rapporter le boucan de bŇďuf et les fruits √† Guam.

Naturellement, les Britanniques, maintenant qu'ils √©taient requinqu√©s, ne voulaient pas aller √† Guam : les Espagnols les y laisseraient pourrir en prison, ou pire‚Ķ Mais rester sur Tinian √©quivalait √† se retrouver en ge√īle √† Guam √† plus ou moins br√®ve √©ch√©ance‚Ķ

Anson prit alors les choses en main. Il r√©unit les hommes, et les harangua. Il leur remonta le moral en leur d√©montrant qu'ils avaient travers√© des √©preuves pires que celle-ci. D'ailleurs, n'√©taient-ils pas tous ici de jolly good fellows, de sacr√©s lurons ? N'avaient-ils pas pass√© le Horn, et deux fois la ligne ? On pouvait aller √† Macao dans la patera, √† condition de l'am√©nager. Oui, il suffisait d‚Äôallonger et de ponter cette patera, et par chance on avait sur l'√ģle les charpentiers et leurs outils, et le forgeron et sa forge, et de beaux arbres √† couper. Et du bon bŇďuf √† manger, tant qu'on voulait. Et on allait faire voir au monde entier que les jacktars de la Royal Navy savent naviguer, et qu'ils peuvent transformer une spanish cattle-barge, un bac-√†-vaches espagnol, en un joli cutter britannique. Pas de voiles ? On prendra les toiles de tente, et des peaux de vache, comme sur les currac'h irlandais. Pas de soufflet pour la forge ? Mais il suffit de tuer deux vaches de plus, de coudre leurs peaux ensemble, de cuire un tube de glaise moul√© sur un bambou, et voil√† votre soufflet.

Et pendant que des équipes allaient abattre des arbres, d'autres gréaient des palans, tiraient la patera sur la grève, glissaient comme rouleaux des troncs de cocotier bien cylindriques sous la coque, creusaient un bassin à sec pour la recevoir, et commençaient à la scier en deux par le milieu.

Le Commodore tomba l'habit et le justaucorps, et, en chemise, il maniait la cogn√©e, donnait l'exemple. Tout en suant et en tracassant sa goutte, pendant que les hommes s'√©tourdissaient dans l'action[24], il r√©fl√©chissait : certes pour le moment le moral des troupes √©tait excellent (d'autant plus qu'il n'y avait pas une pinte d'alcool sur l'√ģle), mais bient√īt quelqu'un se rendrait compte que pour arriver √† Macao il fallait faire 2000 miles, sans toucher les Philippines, et passer le d√©troit de Luzon, au Sud de Formose, qui √©tait tr√®s mal pav√©. Et qu'on n'avait pas le moindre instrument de navigation, pas de r√©cipients pour l'eau, pas de provisions pouvant se conserver plus de quelques jours‚Ķ

Il fit part de ses inqui√©tudes √† ses officiers. Comme par miracle, l'un trouva une petite boussole dans un coffre de la patera, un autre fouilla dans le d√©p√īt d'ordures, et d√©nicha un vieux quart-de-quadrant en bois dans les hardes d'un matelot mort en touchant Tinian. Mais il y manquait les pinnules, les petites plaques de cuivre perc√©es d'un trou, √† travers lesquelles se fait la vis√©e. On continua √† chercher, et on trouva deux pinnules dans le tas d'ordures. Car s'ils critiquaient les Espagnols qui, partout o√Ļ ils arrivaient √©liminaient les indig√®nes pour mettre des bestiaux √† leur place, les Britanniques ne voyaient pas d'inconv√©nients √† jeter leurs ordures sur la plage d'une √ģle paradisiaque. Pas plus qu'√† pourchasser et d√©tenir des "indiens" qui n'avaient que le tort de se trouver sur l'√ģle quand ils y arriv√®rent.

Plan d'un Prao "volant"

D'ailleurs on vit un jour arriver du large trois praos qui volaient sur l'eau. Le Commodore ordonna à tout son monde de se cacher dans les bois. Les praos s'immobilisèrent à quelque distance de la plage, les "indiens" se concertèrent, puis orientèrent leurs voiles triangulaires, les fines pirogues s'inclinèrent et disparurent vite à l'horizon. Le Commodore remit tout le monde au travail.

Au bout de 19 jours les hommes avaient si bien travaill√© que les sp√©cialistes purent annoncer que le cutter serait pr√™t √† √™tre lanc√© dans un mois, pr√©cis√©ment le 5 novembre prochain. Soudain un homme √† bout de souffle accourut des hauteurs de l'√ģle o√Ļ il chassait :

-"The ship, the ship…" balbutiait-il en montrant l'horizon.

Au bout de quelques heures, ce fut √©vident : le Centurion approchait, il √©tait l√†, √† sa place, devant la plage.

La stup√©faction √©tait g√©n√©rale ; Anson lui-m√™me, √† la vue de son navire, avait jet√© sa cogn√©e, et, pendant que les hommes dansaient la gigue sur la plage, il ne pouvait retenir son √©motion‚Ķ18 hommes se jet√®rent dans une chaloupe et all√®rent aider leurs coll√®gues √† mouiller.

Le navire √©tait en cours de r√©parations quand il fut emport√© au large, de nuit, en pleine temp√™te. Les vergues √©taient pos√©es √† plat-pont pour donner moins de prise au vent et pour qu'on puisse changer les drisses us√©es, les haubans √©taient rel√Ęch√©s, les voiles d√©vergu√©es. Seul le m√Ęt de misaine √©tait √† peu pr√®s utilisable, heureusement car le HMS devrait remonter au vent pour retourner sur Tinian. De plus, l'ancre-ma√ģtresse (la seule restante) pendait au bout du mouillage, les sabords grands-ouverts laissaient toutes les vagues s'engouffrer, les futailles et les canons qui n'√©taient pas fix√©s √† poste roulaient √ß√† et l√† √† la gite, d√©fon√ßant les cloisons et mena√ßant d'√©craser les hommes. Il fallut hisser les vergues, mais les drisses rompirent, les √©normes espars tomb√®rent sur le pont, un homme fut √©cras√©. Il fallut hisser au cabestan la ma√ģtresse-ancre et deux encablures d'√©norme c√Ęble : 12 heures d'efforts √©puisants. Il fallut ensuite tirer des bords vent debout pendant 9 jours.

Mais le petit √©quipage s'√©tait battu h√©ro√Įquement pour maintenir son navire √† flot, et l'avait remis en √©tat de naviguer, et m√™me de remonter au vent. Le tout en pompant sans cesse, car le probl√®me des voies d'eau √©tait loin d'√™tre r√©gl√©‚Ķ

Le Centurion reprit son mouillage, Anson reprit son poste sous les hourras. Il raconta ensuite √† Brett et Saumarez la visite des praos, eux lui avou√®rent qu'ils √©taient pass√©s non loin de Guam : les Espagnols savaient donc certainement que le Centurion √©tait dans l'archipel des Ladrones, il √©tait urgent de finir de r√©parer, et de partir. Comme la grande chaloupe avait coul√©, il fallut emmener les futailles √† l'aiguade sur des radeaux, qui se renversaient souvent dans le ressac.

Le 14 octobre, un coup de vent chassa de nouveau le HMS au large. Heureusement cette fois presque tout l'équipage était à bord, mais il fallut quand même tirer de bords vent debout pendant cinq jours pour revenir à Tinian.

Les hommes restés sur Tinian (ils étaient 70) reprirent le projet de partir en bateau. Mais le cutter presque terminé était trop grand et trop lourd pour qu'ils puissent le mettre à l'eau. Ils décidèrent donc de le raccourcir. Ils avaient réussi à le couper en deux quand, 5 jours après, le Centurion revint s'ancrer devant la plage…

On finit de remplir les charniers d'eau douce, on r√©colta tout ce qu'on put de fruits, on embarqua plusieurs veaux, on remplit les cages √† poules, et, le 21 octobre, on leva l'ancre. Sur la plage, les flammes et la fum√©e montaient, les bambous cr√©pitaient ; la yole rejoignit le bord avec les matelots qui avaient √©t√© charg√©s d'incendier les huttes, le prao, et le cutter coup√© et recoup√©.

Brett avait lev√© le plan de la pirogue √† balancier, et Walter et lui s'√©taient √©merveill√©s de la qualit√© de la construction et de l'ing√©niosit√© du syst√®me : sans un bout de m√©tal, en utilisant uniquement les v√©g√©taux locaux, les "indiens" pouvaient voler sur l'eau √† 20 nŇďuds √† condition d'avoir le vent de travers (ce qui √©tait le cas le plus fr√©quent dans l'archipel des Ladrones), de ne pas craindre de se mouiller en faisant contrepoids et de savoir virer de bord en faisant pivoter la voile et en faisant de la proue la poupe.

Le Centurion arriva à Macao le 11 novembre

Les √ģles de Lema au sud de Formose

Apr√®s avoir h√©sit√© √† s'approcher de la c√īte, sond√©, mis √† la cape, et m√™me mouill√© pour la nuit, tant les cartes √©taient impr√©cises et les atterrages flous. Un matin brumeux, on vit qu'on √©tait entour√© par au moins cinq mille petits sampans, sur chacun desquels quatre ou cinq petits hommes √† grand chapeau p√™chaient √† la ligne. On essaya de demander la route √† suivre pour aller √† Macao √† ceux qui flottaient √† toucher la coque du HMS, mais rien ne put leur faire lever la t√™te. La chaloupe du Centurion s'approcha, pour prendre langue, d'un sampan plus gros que les autres, qui portait un drapeau rouge. On pensait que c'√©tait un pilote ; en fait, c'√©tait le chef de la flotte de p√™cheurs : il souffla dans une corne, agita son drapeau, et tous les sampans sortirent leurs avirons, hiss√®rent une natte comme voile, et fil√®rent en masse vers l'ouest. Les officiers comme les hommes du Centurion furent estomaqu√©s par cette attitude, mais on fit servir et on suivit le mouvement.

On rencontra ensuite un sampan, portant un pilote chinois qui parlait un peu portugais, et qui les mena à Macao pour une poignée de piastres.

L√†, les Portugais firent savoir √† Anson qu'il existait √† quelque distance en aval un port, Tipa, qui √©tait bien abrit√© contre les ta√Į-fun, les cyclones. Anson s'y rendit, mais Portugais comme pilotes chinois avaient sous-estim√© le tirant d'eau du Centurion. Comme la mar√©e baissait, il s'√©choua, heureusement droit sur fond de vase. Anson commanda la manŇďuvre : on porta une ancre √† une encablure en aval, on attendit la renverse, on se toua sur l'ancre, et comme un petit vent arrivait de l'arri√®re, on se fit aider par le hunier de misaine. Le Centurion se d√©colla, glissa jusqu'au port, jeta l'ancre. Il n'y avait plus qu'√† attendre en pompant de pouvoir s'approvisionner et r√©parer.

Les Portugais avaient fond√© le comptoir de Macao en 1557, mais la plus grande partie de l'activit√© commerciale s'√©tait peu √† peu d√©plac√©e vers Canton, plus en amont sur la Rivi√®re des Perles. Cependant la bureaucratie chinoise ne manquait pas d'y exercer son pouvoir, en particulier l'approvisionnement d√©pendait de son bon vouloir. Anson apprit vite √† la conna√ģtre, car il refusa d'entr√©e de payer le droit d'ancrage : il estimait, selon les usages europ√©ens, qu'un navire de guerre en visite devait √™tre dispens√© de subir les inspections et n'avait pas √† payer les taxes portuaires. Les autorit√©s chinoises s'offens√®rent : elles pensaient qu'Anson √©tait plus un commer√ßant, voire un pirate, qu'un ambassadeur, et elles us√®rent √† son √©gard de toutes sortes de manŇďuvres dilatoires. Ainsi, apr√®s qu'Anson eut obtenu du gouverneur portugais de Macao qu'il veuille bien l'aider √† plaider sa cause aupr√®s du chuntuck (gouverneur provincial) chinois, l'autorisation d'accoster lui fut refus√©e dans un premier temps. Ensuite, il s'entendit r√©pondre qu'il n'avait qu'√† introduire sa demande par les voies habituelles, en s'adressant aux commer√ßants Hong qui √©taient habilit√©s √† faire office d'interm√©diaires. Mais au bout d'un mois rien n'avait boug√© : les Chinois consid√©raient Anson comme un pirate qui avait gravement perturb√©, voire paralys√©, le commerce trans-Pacifique, et de plus fait p√©ricliter l'activit√© des artisans chinois de Manille qui travaillaient l√†-bas pour le compte des j√©suites et des commer√ßants espagnols. Ils ne voulaient donc l'aider en rien. Par ailleurs, dit Walter, un Fran√ßais bien en cour √† Canton, mettait aux Britanniques toutes les entraves possibles. Les j√©suites les desservaient aussi de tout leur pouvoir. Quant aux commer√ßants de la Compagnie britannique des Indes orientales, ils craignaient surtout de d√©plaire aux Chinois dont ils d√©pendaient enti√®rement, et tout en protestant de leur d√©vouement pour le Commodore, refusaient de s'entremettre, tout au moins tant que leurs quatre navires de commerce annuels n'auraient pas lev√© l'ancre‚Ķ Ils finirent cependant par accepter de ravitailler le Centurion : leurs navires chargeraient des provisions en partant, et les affaleraient en passant √† contre-bord du Centurion pendant leur descente vers la mer, √† lui d'envoyer ses chaloupes pour les recueillir au bon moment‚Ķ

Le temps passait, rien n'avan√ßait. Seules des nouvelles de Grande-Bretagne √©clair√®rent un peu l'horizon : Anson apprit avec joie que la Perle et la Severn avaient pu rentrer en Grande-Bretagne, quoique fort avari√©es, et au prix de centaines de morts‚Ķ

Le capitaine Saunders s'embarque le premier pour la Grande-Bretagne √† bord d'un navire su√©dois, puis d'autres officiers ¬ę au ch√īmage ¬Ľ quittent aussi l'exp√©dition. Le capitaine Mitchell, le colonel Cracherode, l'agent avitailleur Tassel, et Richard Walter lui-m√™me, rentrent en Grande-Bretagne sur un vaisseau de la Compagnie des Indes orientales. On est en d√©cembre 1742[25].

Anson rentra √† Macao : √† bord on pompait sans arr√™t, et on se rationnait. Exc√©d√©, le Commodore finit par envoyer une missive officielle au chuntuck: il lui faisait savoir d'une part que sa demande d'audience √©tait rest√©e lettre morte ‚ÄĒ et d'autre part qu'il exigeait absolument d'√™tre aid√©.

C'est que les circonstances avaient de quoi user le self-control proverbial du Commodore : son navire faisait eau de toutes parts, son √©quipage mourait de faim, et les Chinois non seulement √©ludaient les demandes, mais cherchaient √† gruger les Britanniques en toutes circonstances. C'√©tait une tendance g√©n√©ralis√©e, semblait-il, et des coolies aux mandarins tous semblaient s'entendre.

Ainsi les volailles et les porcs que l'on achetait √† la sauvette, vivants et au poids, √† des pourvoyeurs en sampan : on se rendait compte en les vidant que les canards et les poulets avaient √©t√© gav√©s avec une bonne poign√©e de petits galets. Quant aux porcs, ils avaient √©t√© si bien nourris de sel, et avaient l'estomac si gonfl√© d'eau qu'ils crevaient rapidement. On jetait le cadavre au fleuve, et des sampans attendaient en aval que le porc crev√© d√©rive jusqu'√† eux, et le r√©cup√©raient.

Autre exemple rapport√© par Walter : un officier, connu d'ailleurs pour √™tre un bully, une brute, demanda au Commodore la permission d'aller se d√©gourdir les jambes sur la rive. Anson essaya de l'en dissuader, mais l'autre s'ent√™ta dans sa demande, et le Commodore finit par accepter, mais en lui recommandant la prudence. L'officier, dans ses plus beaux atours, monta dans la yole, se fit amener √† la rive, se promena √† loisir, et revint fort content. Il y retourna le lendemain, mais l√† une douzaine de paysans en guenilles se ru√®rent sur lui, le jet√®rent √† terre et le rou√®rent de coups de manche de pelle. Ils lui arrach√®rent sa tabati√®re, ses chevali√®res, ses boutons de manchette, ses breloques (le tout en or), sa canne √† pommeau d'or, son √©p√©e √† poign√©e d'argent, ses boucles de chaussures et les boutons de son habit (en argent), ainsi que sa bourse, et s'enfuirent. Les hommes de la yole dirent par la suite que cela avait √©t√© si soudain qu'ils en √©taient rest√©s p√©trifi√©s, leur aviron √† la main ; seul un d'entre eux avait pens√© √† courir √† l'aide de l'officier. D'ailleurs un riche chinois √† cheval, qui passait √† ce moment-l√† avec sa suite, avait aid√© √† relever l'officier, pr√©sent√© par signes des excuses au nom des braves gens du pays, et fait comprendre qu'il allait porter plainte contre les brigands. √Ä bord, l'incident fut d√©plor√©, et chacun en pensa ce qu'il voulut.

Mais quelques semaines après, le Commodore ayant enfin reçu l'autorisation officielle de recevoir des vivres, un mandarin ad hoc vint à bord avec sa suite pour surveiller l'approvisionnement. Et l'officier rossé et dépouillé reconnut en lui le riche chinois qui l'avait relevé, et en son assistant le chef de la bande de brigands. L'équipage de la yole confirma. Anson fit retenir le mandarin, et lui demanda des explications. Le mandarin se jeta à ses pieds, reconnut les faits, chargea son assistant de tous les torts, offrit de rendre les biens de l'officier, et même de le dédommager grassement, pourvu que les Britanniques n'aillent pas se plaindre à la cour du vice-roi…

Deux jours apr√®s qu'Anson eut d√©pos√© sa demande √©crite, un mandarin de haut rang, avec sa suite et des charpentiers de marine chinois, vint √† bord pour inspecter le vaisseau et se rendre compte de l'urgence des r√©parations. Cent jacktars des plus d√©coratifs furent √† la h√Ęte rev√™tus des uniformes des marines d√©c√©d√©s, et firent la haie en pr√©sentant les armes. Si les tambours, les habits rouges, les gu√™tres blanches, les hauts bonnets et leur plaque frontale de laiton impressionn√®rent les officiels, ils n'en montr√®rent rien. En revanche ils parl√®rent entre eux, derri√®re leur √©ventail, des canons de gros calibre, et manifestement il supput√®rent quels d√©g√Ęts leurs boulets (surtout ceux de 24 livres) pourraient entra√ģner en ville‚Ķ Les charpentiers chinois confirm√®rent que les r√©parations √©taient urgentes.

Le mandarin et ses deux coadjuteurs furent invit√©s ensuite √† d√ģner par Anson et son √©tat-major. Ils refus√®rent de toucher au roast-beef, mais se r√©gal√®rent de poulet coup√© en petits morceaux : ils ne savaient utiliser ni les couteaux ni les fourchettes. Ils appr√©ci√®rent fortement les vins, et le mandarin le plus haut en grade demanda au Commodore de faire encore quelques kamp√© avec lui. Comme ils avaient d√©j√† bu plusieurs bouteilles de frontignan, Anson s'excusa, pr√©textant la goutte. Mais le mandarin demanda alors √† un des officiers britannique, un athl√®te aux belles couleurs, de relever le d√©fi. Anson fit alors apporter une bouteille d'eau gazeuse de la Barbade. Le mandarin parut l'appr√©cier, puis prit cong√©, et partit sans se d√©partir de sa r√©serve, mais non sans avoir re√ßu un cadeau.

Il apparut que finalement les Chinois, apr√®s en avoir beaucoup d√©battu, estim√®rent qu'il valait mieux faire en sorte que le Centurion s'√©loigne, et le 7 janvier, Anson re√ßut l'autorisation de commencer les r√©parations : une centaine de charpentiers de marine vinrent √† bord, il fallut n√©gocier avec leurs patrons les prix et les termes du contrat, faire venir les mat√©riaux de loin, louer deux jonques, l'une pour aider √† tenir le HMS couch√©, l'autre pour servir de magasin pendant qu'on le viderait.

Le 27 f√©vrier, on put enfin abattre en car√®ne le navire totalement vid√©, le r√©parer et le calfater en grand. Anson, qui surveillait personnellement les op√©rations, put constater que les Chinois travaillaient correctement, mais tr√®s lentement. Le 3 mars, le Centurion √©tait d'aplomb, et Anson respirait : le bruit lui √©tait revenu que les Espagnols pouvaient trouver que le moment √©tait favorable pour se venger du Centurion, en incendiant la coque du HMS pendant qu'elle gisait sur le flanc. Cela fut effectivement d√©battu √† Manille, mais l'incurie pr√©valut, rien ne fut d√©cid√©.

Le 19 avril 1743, HMS Centurion 60, car√©n√© √† neuf, bien √©tanch√© et approvisionn√© mais avec son √©quipage toujours aussi r√©duit, reprit la mer. Certes Anson avait recrut√© 23 matelots, mais l'effectif restait bien faible. Il avait trouv√© des Hollandais et un douzaine de lascars malais[26]. Ceux-ci, minces, juv√©niles, bronz√©s, en pagne et turban, le kriss (curieux poignard √† lame ondul√©e en flamme et au manche en poign√©e de pistolet) √† la ceinture, d√©tonnaient au milieu de ses beef-eaters, mais ils avaient la r√©putation de bien se battre et ils connaissaient les c√ītes des Philippines.

Anson avait annoncé aux autorités chinoises qu'il rentrait directement en Grande-Bretagne par le détroit de la Sonde. Et quand on lui avait objecté que la mousson soufflait pour le moment de l'ouest, il avait répondu que le Centurion et son équipage étaient taillés pour le près, qu'ils aimaient foncer dans la plume.

Cependant il pensait qu'il √©tait loin d'avoir rempli toutes les missions que l'Amiraut√© lui avait confi√©es. Il regrettait en particulier de n'avoir pas pu se mesurer au galion de Manille. Il finit par r√©unir son √©quipage au complet sur le pont et il annon√ßa aux hommes que, puisqu'on n'avait pas pu intercepter ce coffre-fort flottant √† son d√©part, on pouvait essayer de le capturer √† son arriv√©e. Et que m√™me il y aurait peut-√™tre deux galions au lieu d'un, puisque celui de l'ann√©e pr√©c√©dente n'avait pas pu partir. L'√©quipage poussa des hourrah : ils avaient trim√© dur, perdu beaucoup d'amis, il √©tait juste de leur offrir une chance de se remplir les poches. En cons√©quence Anson donna l'ordre de faire route vers l'est, de reconna√ģtre la pointe sud de Formose (Ta√Įwan), de veiller soigneusement pour √©viter tous les cailloux dans le d√©troit de Lu√ßon, puis de faire du sud jusqu'aux Philippines.

Capture du galion d'Acapulco

Les galions et leur trajet transpacifique

Le baie de Manille

Le commerce entre Manille et l'Am√©rique latine √©tait pour lors bien codifi√© : le galeon, navire royal (arborant le grand √©tendard royal d'Espagne, et dont le capitaine avait rang de g√©n√©ral) partait de Manille, charg√© jusque sur le pont de ballots de marchandises de luxe : soieries (par centaines de coupons, et paires de bas de soie par milliers), √©toffes ("indiennes" et mousselines), meubles laqu√©s, porcelaines chinoises, ivoires cisel√©s, "√©piceries" (clou de girofle, cannelle, poivre‚Ķ), le tout pour environ 3 millions de piastres. Il √©tait si charg√© que les canons √©taient mis √† fond de cale, et l'√©quipage r√©duit au minimum.

La carte des Philippines
Fac-simile d'une carte telle que celle que le galion de Manille avait à bord pour se guider dans le dédale des Îles Philippines

Le galion attendait la mousson d'ouest, qui survient g√©n√©ralement en juillet, sortait vent debout du profond abri de la baie de Manille, s'insinuait vers le Sud-Est dans le labyrinthe des √éles Philippines, passait entre Lu√ßon et Samal, puis d√©bouquait du canal de San-Bernardino dans le Pacifique, et, laissant le cap Espiritu-Santo sur tribord, remontait vers le nord-est jusqu'√† trouver les trouver les vents d'ouest. Comme le galion √©tait surcharg√©, il n'emportait que fort peu d'eau et pourtant le trajet devait durer au bas mot 6 mois : on comptait beaucoup sur la pluie pour lutter contre la soif ‚Äď et sur les invocations √† San-Roque (Saint-Roch) pour √©viter le scorbut‚Ķ On se laissait ainsi pousser le long du 30 ¬į parall√®le Nord jusqu'√† la c√īte de Basse-Californie, qu'on apercevait g√©n√©ralement √† la mi-janvier, parfois plus t√īt, parfois plus tard. Le galion ne prenait donc pas connaissance des √éles Hawa√Į, situ√©es en plein milieu du Pacifique, mais sur le 20 ¬į parall√®le Nord ; pourtant les Espagnols les avaient visit√©es en 1527.

Arriv√© au large de la pointe de Basse-Californie, pr√®s du Cabo San-Lucas, le galion apprenait si la voie √©tait libre gr√Ęce √† un syst√®me de signaux : des feux entretenus par les vigies d'une mission appartenant aux j√©suites. Assur√© qu'aucun pirate n'avait √©t√© vu r√īdant dans les parages, le galion faisait du Sud, entrait dans le port naturel d'Acapulco, d√©chargeait rapidement, ses marchandises √©taient vendues aux n√©gociants venus l'attendre, puis il √©tait r√©arm√©, et il repartait en mars.

Acapulco √©tait alors une petite anse, un trou sur la c√īte (quelques baraques, un fort, des murailles‚Ķ) qui reprenait vie lors de l'arriv√©e du galion ; Callao, le port de Lima, bien plus au Sud, ne le recevait plus, depuis que les Espagnols savaient ainsi √©viter la zone de calmes √©quatoriaux.

Le galion (le m√™me ou un navire √©quivalent si de longues r√©parations √©taient n√©cessaires) reprenait alors la mer en mars, cap √† l'est. Son chargement √©tait alors tout diff√©rent : il rapportait √† Manille le prix des marchandises (des caisses de pi√®ces de huit r√©aux en argent), et accessoirement quelques articles de mode europ√©ens pour les dames espagnoles de Manille, du vino tinto pour leurs maris, et quelques tonneaux de x√©r√®s, un blanc sec qui servirait de vin de messe pour les pr√™tres. Comme cette fois la place ne manquait pas √† bord, et vu la valeur √©norme du transport de fonds, on r√©tablissait (en principe) les canons sur leurs aff√Ľts, et on embarquait, en sus des matelots, bon nombre de fantassins espagnols. Sur le galion sortant d'Acapulco, √† la diff√©rence du Galion venant de Manille, on pouvait aussi embarquer autant de grandes jarres d'eau qu'on pouvait. Le retour Acapulco-Manille √©tait bien plus rapide que l'aller : trois mois le long du 10 ¬į parall√®le Nord, pouss√© par les aliz√©s de nord-est. On touchait Guam pour une rapide escale, on y prenait de l'eau, des rafraichissements, des nouvelles des pirates, et on repartait vers les Philippines, qu'on atteignait courant juin, pouss√©s par le d√©but de la mousson d'est.

On guettait l'apparition du Cabo Espiritu-Santo sur b√Ębord, et on d√©chiffrait le s√©maphore de feux que les j√©suites des Philippines avaient √©tabli sur les √©minences de la c√īte. Ainsi le galion savait s'il pouvait approcher sans crainte. Les J√©suites √©taient en effet partie prenante du commerce, et attendaient impatiemment l'argent qui allait leur permettre d'accroitre leur action temporelle et spirituelle en Asie. Jos√© Pati√Īo Rosales, ministre int√®gre de Philippe V, (il gouverna de 1726 √† 1736) avait bien essay√© de leur rogner les ailes, mais en pure perte‚Ķ

Le combat du Cabo Espiritu-Santo

Capture de la Nuestra Se√Īora de Covadonga (Samuel Scott (1702-1772))

S'il suivait sa route habituelle, le galion d'Acapulco qui en principe arrivait de l'est courant juin, devait donc infl√©chir sa ligne de navigation (une route rectiligne vent arri√®re depuis le Mexique) pour rep√©rer le cap Saint-Esprit, puis embouquer le d√©troit San-Bernardino (entre les √ģles Luzon au Nord et Samal au Sud), suivre un √©troit chenal entre les √ģles parsemant la petite mer de Sibuyan, et virer de bord pour entrer dans la profonde baie au fond de laquelle se tenait Manille. Anson resta donc dans le Pacifique, au large du cap, mais fit amener les cacatois et les perroquets (les voiles les plus hautes) afin que le Centurion soit moins visible depuis la terre. Puis il ordonna de tirer des bords en travers de la route du galion. Pour meubler l'attente, il fit exercer l'√©quipage au maniement du mousquet. En effet il n'avait que 227 hommes (au lieu de 400), et les nouvelles recrues √©taient plus aptes √† manier le kriss ou le sabre d'abordage que les armes √† feu. Vu le petit nombre d'hommes √† bord, Anson envisageait un combat √† distance et non au corps-√†-corps, et il les forma au tir √† l'arme individuelle, et au chargement des canons.

L'attente commen√ßa. La mousson vint de l'est le 13 juin, mais n'amena pas le galion‚Ķ Depuis un mois on faisait des all√©es et venues au large des Philippines et les hommes, dont beaucoup √©taient par ailleurs devenus de fins tireurs, commen√ßaient √† perdre patience. Mais √† l'aube du 20 juin 1743, les vigies cri√®rent : " Voile par le travers !". C'√©tait le galion qui avan√ßait paisiblement vent arri√©re, pouss√© par la mousson d'est, et il √©tait seul. L'ordre "Action station !" retentit, tous les hommes coururent √† leur poste et la manŇďuvre d'approche d√©buta.

√Ä midi le Centurion avait √īt√© toute possibilit√© de fuite vers la terre au galion, qui d'ailleurs se rapprocha : manifestement l'Espagnol cherchait le contact, il arborait ses couleurs, jetait √† la mer tout ce qui encombrait son pont et dressait un parapet de nattes rembourr√©es sur ses bastingages. Les Espagnols voulaient donc en d√©coudre, et suivant leur tactique habituelle : on attend boca abajo (√† plat-ventre) sur le pont que l'ennemi ait envoy√© sa vol√©e, puis on se rel√®ve, on se rue √† l'abordage pendant qu'ils rechargent, et on leur montre au corps-√†-corps qu'on a muchas agallas, beaucoup de cŇďur‚Ķ

La prise du galion de Manille

√Ä une heure de l'apr√®s-midi, le HMS coupa la route de l'Espagnol, mais loin de l'aborder, il lui passa devant la sous-barbe, et, le prenant en enfilade, lui envoya de biais, √† bout portant, une bord√©e de tous ses gros calibres. Le galion ne put riposter : seule sa pi√®ce de chasse pouvait tirer vers l'avant, et de plus ses matelas de bastingage avaient pris feu, la fum√©e l'aveuglait, les flammes l'entouraient, montant jusqu'aux voiles. Les Espagnols durent trancher les filets d'abordage afin de rejeter √† l'eau la bourre enflamm√©e, et pendant ce temps les tireurs d'√©lite post√©s dans les hunes du Centurion faisaient un feu roulant, abattant les fusiliers espagnols mont√©s dans leur m√Ęture et surtout les officiers sur leur dunette et les servants des batteries de pont. Pendant que les navires d√©rivaient de conserve (car tous les hommes se battaient), le Centurion balaya d'une vol√©e de mitraille les ponts du galion, puis lui ass√©na encore une fois ses boulets de 24 dans les flancs. Sous l'impact, le galion fr√©mit de toutes ses membrures, oscilla. Les d√©tonations cess√®rent un instant, √† travers les nuages de fum√©e, poudre et poix m√™l√©es qui roulaient sur la mer, on entendait les Espagnols hurler et g√©mir. Bless√©, Don Jeronimo de Montero, le capitaine espagnol, donna l'ordre d'amener les couleurs. Mais le pavillon avait √©t√© emport√© par la mitraille, il fallait monter en haut du grand m√Ęt pour enlever l'√©tendard. Anson √©tait assez pr√®s pour entendre les ordres √† bord du galion, il fit cesser le feu, un matelot espagnol put monter dans le m√Ęt sans √™tre tu√© par ses tireurs d'√©lite. Quand l'√©tendard du roi d'Espagne descendit, sur le HMS trois longs hourras √©clat√®rent.

L'affaire était terminée, elle avait duré une heure et demie.

Anson envoya vers le galion une chaloupe avec Philip Saumarez, 10 hommes et Joseph Allen, le chirurgien du Centurion. Ils mont√®rent √† bord de l'Espagnol, et eurent une vision d'horreur : les ponts de la Nuestra Se√Īora de Covadonga √©taient ¬ę couverts de cadavres, d'entrailles et de membres arrach√©s‚Ķ ¬Ľ.

Sur le HMS, qui avait reçu seulement une trentaine de boulets, on ne déplorait qu'un mort, et 17 blessés dont deux moururent plus tard. Par contre, sur la Na. Sa. de Covadonga, qui avait reçu 150 boulets (sans compter la mitraille et les balles de mousquet), on compta 67 morts et 84 blessés, dont la plupart mourut dans les suites…

On prit √† bord du galion 1 313 843 pi√®ces-de-huit, ces grosses monnaies d'argent qui valaient 8 r√©aux espagnols chacune, et 35 682 livres d'argent en lingots.

Anson interrogea les survivants. Ils lui dirent que sur Guam, les Espagnols avaient appris que le Centurion avait rel√Ęch√© √† Tinian. Un navire d'escorte fut d√©sign√©, mais il s'√©choua, ne fut pas remplac√©, et le galion resta seul. Le pilote du galion, un Portugais, avait alors propos√© de rallier Manille par une autre route, mais les officiers Espagnols avaient refus√© qu'on rallonge ainsi le trajet. D'ailleurs, pensaient-ils, Manille devait √™tre alert√©e, et ils allaient voir arriver l'armada envoy√©e √† leur rencontre‚Ķ

Anson apprit aussi qu'un commer√ßant de Canton avait √©crit au gouverneur de Manille : une premi√®re fois pour lui annoncer que le Centurion √©tait arriv√© √† Macao, et en pi√®tre √©tat ‚Äď et la deuxi√®me fois pour l'avertir qu'il repartait apr√®s r√©parations, officiellement pour rentrer directement en Grande-Bretagne, mais que son √©quipage avait √©t√© renforc√© avec des √©l√©ments de la peor ralea del puerto, la pire engeance du port de Macao, en particulier des puntos filipinos, de dr√īles de lascars (cf note 23), et que donc il y avait tout lieu de craindre un atraco contre le galion d'Acapulco‚Ķ√Ä Manille, l‚Äôarmada, la flotte de guerre, fut mise en alerte, puis l'effervescence retomba : il ne suffisait pas de sortir de l'abri de la profonde baie, mais il fallait aussi rejoindre le Pacifique, et ensuite comment faire pour aller √† la rencontre du galion, vent debout contre la mousson d'est qui allait d√©buter ? Du reste, √† Guam on devait avoir pris toutes pr√©cautions pour escorter le pr√©cieux galion‚Ķ

Et m√™me √† bord de la Na. Sa. de Covadonga, la ganduleria, la flemme, avait pr√©valu et la pr√©paration au combat avait √©t√© quasi-inexistante. Cependant le galion, bien que plus petit que le HMS (700 tonneaux) avait 44 canons √† bord. Mais 12 canons √©taient averiados, en voie de r√©paration, et sur les 32 qui √©taient op√©rationnels, seuls des petits calibres (tirant des boulets de 6 et 12 livres) √©taient mont√©s sur aff√Ľt. Encore √©taient-ils dispos√©s sur le pont, et leurs servants √©taient-ils donc tr√®s expos√©s √† la mitraille et aux balles des tireurs d'√©lite britanniques‚Ķ

Apparemment les Espagnols n'avaient envisag√© qu'un abordage, et non un duel d'artillerie, et ils se fiaient √† leurs qualit√©s reconnues de combattants au corps-√†-corps. Et aussi √† leurs 28 trabucos naranjeros[27], de grosses espingoles mont√©es sur des chandeliers de lisse. Ces tromblons pos√©s sur un axe fourchu fix√© au bastingage, orientables dans tous les sens, sont tr√®s efficaces, charg√©s a perdigones et tir√©s √† bout portant, contre de petites embarcations qui cherchent √† accoster, ou contre l' √©quipage d'un vaisseau ennemi qui se rue √† l'abordage. Mais ils sont absolument inop√©rants contre des canonniers qui restent √† l'abri dans les batteries de leur forteresse de ch√™ne massif, surtout si elle se maintient √† un quart d'encablure (50 m environ) de sa cible‚Ķ

Retour à Macao

Anson d√©cida de s'√©loigner aussi vite que possible du cap Saint-Esprit, avant que des navires espagnols n'accourent, et de rallier Macao. Il envoya encore 40 de ses jacktars √† bord du galion, √† la nuit les r√©parations les plus urgentes avaient √©t√© effectu√©es sur l'Espagnol, le butin le plus pr√©cieux et les prisonniers transf√©r√©s √† bord du HMS, et les deux navires purent mettre en route vers le Nord, cap sur Macao. Le galion allait devant, sous voilure r√©duite, et le Centurion le surveillait par derri√®re. Les vaisseaux march√®rent d'abord vent de travers tribord amure, puis, apr√®s avoir doubl√© le cap Enga√Īo (cap Tromperie, √† l'extr√©mit√© nord de Luzon), grand largue avec la mousson d'est sur la hanche droite jusqu'√† la pointe Sud de Formosa (Ta√Įwan), puis vent arri√®re jusqu'√† Macao. √Ä ces allures portantes, qui secouaient moins le vaisseau mais l'a√©raient moins, les prisonniers espagnols souffrirent terriblement de la chaleur et de la soif. Ils √©taient environ 350, qui, abrutis par la canonnade britannique, s'√©taient laisser enfermer dans la cale du Centurion, mais qui ne tard√®rent pas √† grincer des dents. Contre leurs officiers en particulier : eux √©taient aux arr√™ts dans les cabines des Britanniques, et ils les avaient oblig√©s √† se rendre √† un √©quipage deux fois moins nombreux qu'eux, et de plus comptant pas mal de jeunes malayos afeminados, des malais eff√©min√©s.

Pour que les prisonniers puissent avoir un peu d'air, on ouvrit dans le pont du Centurion deux panneaux circonscrits par des murs de planches et on braqua quatre espingoles charg√©es √† mitraille sur les ouvertures afin de dissuader les tentatives d'√©vasion. En bas, dans la fournaise et la puanteur, les conditions de survie pendant le voyage de retour √† Macao furent effroyables. L'eau √©tait rationn√©e, et la ration d'eau quotidienne pour les prisonniers d'une seule pinte d'eau par jour, alors qu'elle √©tait d'une pinte et demie pour les matelots d'Anson, qui par contre pouvaient se mettre au frais sur le pont. Cependant, selon la relation officielle, aucun Espagnol valide ne mourut‚Ķ Mais quand bien plus tard ils sortirent de la cale, ¬ę ils ressemblaient √† des squelettes, ou √† des fant√īmes ¬Ľ‚Ķ

Les deux navires arrivèrent à Macao le 11 juillet.

Deuxième escale en Chine

Remontée de la Rivière des Perles

Quand le Centurion réapparut à Macao, les Chinois comme les Européens furent fort surpris, et alarmés. Pour les Chinois, ce navire qu'ils avaient remis à flot et réarmé était manifestement un pirate qui non seulement perturbait leurs échanges commerciaux mais de plus leur faisait perdre la face. Et pour les Européens, témoigner une quelconque solidarité avec Anson revenait à s'aliéner les Chinois (qui pouvaient abolir des privilèges commerciaux chèrement acquis), et les Espagnols, et donc à perdre au minimum la clientèle des Philippines.

Les jonques chinoises méprisées par Anson

D√®s son arriv√©e √† Macao, Anson d√©montra qu'il pouvait lui aussi √™tre un rou√©, et qu'il n'avait pas l'intention de servir encore de jouet aux Chinois. Ainsi il re√ßut des mandarins qui venaient lui repr√©senter qu'il √©tait contraire aux lois de l'Empire de garder arbitrairement des prisonniers en d√©tention, et qu'il devait lib√©rer ces Espagnols, d'autant plus qu'ils √©taient amis de la Chine. Anson leur r√©pondit qu'en ce qui le concernait, son roi √©tait en guerre avec l'Espagne, et que donc il aurait m√™me d√Ľ tuer tous ses prisonniers ; mais que pour √™tre agr√©able aux autorit√©s chinoises, il allait examiner favorablement leur demande ; et qu'il serait d'autant plus port√© √† la mansu√©tude que les Chinois eux-m√™mes lui t√©moigneraient leur bonne volont√©, par exemple en l'approvisionnant largement, pour commencer‚Ķ

Comme malgr√© tout les n√©gociations pour obtenir des provisions (aussi bien fra√ģches que de long cours) s'√©ternisaient, Anson d√©cida de remonter jusqu'√† Canton.

Au "Passage de la Gueule du Tigre", o√Ļ un fortin domine des rochers qui rendent difficile la remont√©e de la Rivi√®re des Perles, le mandarin commandant le fort demanda √† monter √† bord. Il pr√©tendit vouloir admirer les gros canons du navire, mais en fait il s'arrangea pour parler aux pilotes-lamaneurs chinois dont Anson avait lou√© les services, et les inciter √† diriger le Centurion sur les rochers. Anson s'en rendit compte, et mena√ßa les pilotes de les pendre si le navire touchait. Et il ajouta a l'intention du mandarin que d'ailleurs ses canons pouvaient facilement r√©duire en poudre ses casemates de brique, d√©fendues par quelques minables espingoles.

Arrivé dans les calmes au-dessus du fort, le Centurion stationna en attendant d'avoir l'autorisation de remonter plus haut. Mais, pour rappeler aux Chinois que sa patience avait des limites et qu'il ne manquait pas de poudre, Anson faisait tirer deux fois par jour une de ses grosses carronades[28].

On vit un jour remonter une jonque officielle, et on sut qu'elle transportait √† Canton le mandarin commandant le fort du passage du Tigre : il allait √™tre jug√©, et s√©v√®rement condamn√©, pour n'avoir pas emp√™ch√© Anson de passer. Et le Chapelain Walter de dauber sur l'administration chinoise, qui va faire condamner un homme parce qu'il n'a pas pu emp√™cher l'impossible‚Ķ

Après deux semaines de négociations, les Chinois autorisèrent le Centurion à remonter jusqu'à Whanpoa, tout près de Canton. Là, Anson put libérer ses prisonniers, non sans avoir auparavant autorisé les officiers espagnols à aller se détendre en ville. Joyeux de retrouver la liberté, ils se répandirent en louange sur la magnanimité du Commodore, pour le plus grand profit des oreilles chinoises…

L'autorisation de se fournir en vivres frais arriva au Centurion immédiatement après, le 20 juillet.

À Whanpoa pas plus qu'à Canton

Cependant, personne ne voulait livrer à Anson de provisions spécialement destinées à un voyage au long cours.

Les n√©gociations s'√©ternisant, Anson s'invita dans la factory de la Compagnie Britannique des Indes Orientales. Cette zone de r√©sidence r√©serv√©e aux Britanniques se trouvait, comme les factories des autres nations √©trang√®res, sur la rive, en dehors des murailles de la ville. Les √©trangers avaient d'ailleurs un statut √† part : il leur √©tait interdit de p√©n√©trer en ville, de porter des armes, d'avoir des contacts avec d'autres Chinois que les marchands Hong qui √©taient les interm√©diaires d√©sign√©s, et de r√©sider dans leur concession apr√®s la fin de la saison du commerce : ils devaient alors retourner √† Macao, ou quitter la Chine.

Le Commodore demanda √† nouveau √† √™tre re√ßu en audience par le chuntuck, afin de pouvoir r√™gler le probl√®me de son approvisionnement. Il avait bien d√©pos√© une demande d'audience, d√®s son arriv√©e, mais elle √©tait rest√©e lettre morte : on lui avait simplement fait savoir qu'il fallait attendre la fin de l'√©t√©, car pour le moment la canicule ralentissait tout‚Ķ

Anson avertit alors les bureaux du chuntuck qu'il se pr√©senterait en personne au palais le 1er octobre. Il re√ßut alors coup sur coup deux r√©ponses : la premi√®re demandait de reporter √† plus tard la date de l'audience, et dans la seconde Sa Seigneurie se disait gravement offens√©e d'avoir attendu toute la journ√©e du 1er octobre quelqu'un √† qui il avait accord√© une audience urgente. Et de plus, Anson re√ßut ensuite une lettre sign√©e de tous les notables Britanniques r√©sidant √† Canton, par laquelle ils lui demandaient de faire au chuntuck des excuses pour sa conduite irr√©fl√©chie et impolie, faute de quoi les int√©r√™ts britanniques p√Ętiraient‚Ķ

√Ä force de pers√©v√©rance, Anson avait r√©ussi √† commander (et m√™me √† r√©gler par avance) tous les approvisionnements qui lui √©taient n√©cessaires, mais il ne pouvait obtenir l'autorisation de les faire charger √† bord du Centurion. La chance le servit une fois encore. Une nuit, un gros incendie se d√©clara en ville : un entrep√īt contenant du camphre lan√ßait une immense colonne de flammes blanches vers le ciel, tout un p√Ęt√© de 11 rues flambait. Anson accourt avec les matelots du HMS, ils circonscrivent le feu, aident et galvanisent par leur exemple la population paralys√©e par le d√©sastre, emp√™chent que Canton tout entier ne flambe.

En cons√©quence, Anson re√ßut une invitation √† se pr√©senter √† l'audience du chuntuck. Le Commodore invita √† l'accompagner tous les capitaines britanniques, danois et su√©dois qui se trouvaient en rivi√®re de Canton. Ses matelots, habill√©s de rouge √† galon dor√©s pour la circonstance, ram√®rent en cadence jusqu'√† l'appontement du palais, sa chaloupe fut salu√©e au passage par les canons des bateaux amis (mais il fut ignor√© des navires fran√ßais), et il fut re√ßu avec beaucoup de faste : un millier de soldats, dans leurs armures effrayantes, s'entassait dans la cour du palais.

Anson s'√©tait fait accompagner par M. Flint, Britannique r√©sidant en Chine depuis sa jeunesse, donc un interpr√®te s√Ľr. Il d√©clara d'entr√©e qu'il avait fort √† se plaindre des bureaux de Sa Seigneurie : il n'avait pu obtenir d'audience par les voies habituelles qui s'√©taient av√©r√©es inefficaces et trompeuses, il lui avait fallu envoyer un de ses officiers √† la porte du palais, pour y d√©poser une missive destin√©e √† Sa Seigneurie en personne.

Sa Seigneurie fit r√©pondre au Commodore qu'√† son grand regret, elle venait seulement d'√™tre avertie de l'arriv√©e du capitaine britannique, et qu'elle aimerait conna√ģtre ses d√©sirs.

Anson fit répondre que la saison favorable pour le départ de son bateau était arrivée, et qu'il ne lui manquait que le congé de Sa Seigneurie. Lequel congé lui fut accordé séance tenante. Et comme aucune demande de paiement de droits portuaires ne parvint à Anson, il crut avoir établi un précédent… En fait, le HMS suivant, qui vint à Canton en 1764, ne fut pas exonéré de droits d'ancrage.

Le retour

Le Centurion quitta Canton le 7 décembre 1743.

Au passage de la Gueule du Tigre, les forts √©taient bourr√©s de soldats en armure jusque dans les m√Ęchicoulis, les canons d√©passaient des embrasures. Un g√©ant en armure, casque et masque hideux se dressait debout sur le parapet. Il morgua le Centurion √† son passage, mais les hommes √©clat√®rent de rire quand le joker du bord cria que son armure √©tait en carton-p√Ęte‚Ķ

√Ä Macao, o√Ļ il arriva le 12 d√©cembre, Anson, qui √©tait press√© de partir et craignait surtout que la nouvelle de son retour ne le pr√©c√®de en Espagne ou en France, vendit √† bas prix la Na. Sa. de Covadonga et sa cargaison aux n√©gociants locaux, ne garda que le plus pr√©cieux du butin et fit voile, le 15 d√©cembre 1743.

Le retour se fit sans probl√®mes notables √† part la h√Ęte permanente : escale rapide pour s'avitailler √† l'√ģle du Prince, dans le d√©troit de la Sonde (entre Java et Sumatra), puis cavalcade dans l'oc√©an Indien, pouss√©s par la mousson jusqu'au Cap, pr√®s du cap de Bonne-Esp√©rance, o√Ļ on arriva le 11 mars 1744. L√†, l'escale fut assez longue : il fallait r√©parer, s'approvisionner, recruter 49 marins.

Le HMS quitta Le Cap, toucha Sainte-Hélène, se glissa à la faveur du brouillard à travers une escadre française qui l'attendait dans la Manche, et arriva sous grand pavois en rade de Spithead le 15 juin 1744, premier vaisseau de ligne britannique à faire le tour du monde par le Horn et Bonne-Espérance.

L'arrivée en Angleterre

  • Pr√©c√©d√©s par tambours et trompettes, suivis de 32 charrettes charg√©es du butin espagnol, les hommes d'Anson d√©fil√®rent triomphalement dans les rues de Londres, dont la population √©tait d√©j√† surexcit√©e par le d√©but, trois mois plus t√īt, de la guerre de Succession d'Autriche : il n'√©taient plus que 188, tout ce qui subsistait des √©quipages du Centurion, de la Gloucester, de l'Essai et du pink Anna. Quelques uns √©taient morts d'accidents √† terre ou en mer, ou plus rarement au combat ou des suites de blessures de guerre, mais la plupart furent victimes de maladies (scorbut, paludisme, typhus), de la malnutrition, de l'√©puisement. Plus de deux mille hommes hommes prirent le mer pr√®s de quatre ans plus t√īt, et, en comptant les naufrag√©s et les prisonniers, seulement le quart revit la Grande-Bretagne‚Ķ Cependant les survivants constat√®rent qu'en leur absence, des moralistes avaient fait doubler le prix de l'alcool et soumis les matches de boxe √† des r√®gles pr√©cises.
  • Anson, quant √† lui, d√©plora la mort, en janvier 1742, de Sir Edmund Halley, qui avait tant fait pour la marine de son pays et pour la science en g√©n√©ral. Il resta aussi imp√©n√©trable que d'habitude quand on lui annon√ßa que Sir Charles Wager avait cess√© d'√™tre Premier Lord de l'Amiraut√© en 1742, √©tait mort en 1743, avait √©t√© enterr√© √† Westminter, et que toutes les contributions seraient les bienvenues : on voulait lui √©lever un splendide c√©notaphe. Il ne sourcilla pas plus quand on lui dit que c'√©tait aussi en 1742 que Sir Robert Walpole, apr√®s plus de vingt ans d'exercice du pouvoir, avait √©t√© renvoy√© apr√®s avoir √©t√© fait Premier Lord Orford par le roi, mais qu'il restait le minister behind the curtain, le "ministre derri√®re le rideau"... Il apprit aussi qu'en M√©diterran√©e, o√Ļ il fut affect√© dans sa jeunesse, Fran√ßais et Britanniques venaient de s'affronter pr√®s de Toulon : sur mer, au cap Sici√© ‚Äď et sur terre, √† Villefranche-sur-Mer. D'ailleurs, le conflit allait s'√©tendre de l'Inde √† l'Am√©rique du Nord‚Ķ
  • Il eut aussi, lui qui, parti apr√®s Portobello pour abattre le pan Ouest de l'Empire Espagnol n'avait pu d√©barquer que dans le petit port de Pa√Įta, des nouvelles du P√©rou. Juan Santos, un indien pr√©sum√© manso(int√©gr√©), originaire de Huarochi, qui se disait descendant de la lign√©e de l'Inca, venait de se faire couronner sous le nom d'Atahualpa II. Tout le centre du P√©rou s'√©tait soulev√© en 1742, et m√™me les mines de Potosi et la capitale Lima √©taient menac√©es par le "Frente de color", le "Front de couleur". Indiens instruits descendants des familles aristocratiques, indiens peones (de la pl√®be) qui avaient √©t√© aux trois quarts extermin√©s par l'exploiteur Espagnol, et aussi esclaves noirs s'√©taient unis pour combattre, et disaient ¬ę attendre des armes du fr√®re anglais ¬Ľ‚Ķ La r√©volte fut noy√©e dans le sang, mais d'autres suivirent‚Ķ
  • Ce ne fut d'ailleurs pas seulement le pr√©caire √©quilibre social des colonies espagnoles qui fut perturb√© par l'exp√©dition d'Anson : elle interrompit par deux fois la mission scientifique de La Condamine et de ses coll√®gues, dont deux, Georges Juan et Antonio de Ulloa, √©taient capitaines de vaisseau de la marine royale espagnole. Ils √©taient sur le terrain depuis 1736 afin de mesurer sur l'√Čquateur la longueur de l'arc d'un degr√© du m√©ridien, et ce dans des conditions tr√®s dures, quand on les avisa que le vice-roi les mandait d'urgence : Anson avait l'intention de passer par le Horn dans le Pacifique pour attaquer les c√ītes p√©ruviennes, et on avait besoin de leurs comp√©tences pour les fortifier. Les savants fonc√®rent √† bride abattue √† Lima. Ils y apprirent que la croisi√®re espagnole envoy√©e √† la rencontre des Anglais √©tait de retour, et que selon le capitaine de Segarola, son commandant, aucun vaisseau anglais n'√©tait arriv√© aux Juan-Fernandez, et qu'il y avait d'ailleurs peu de chance qu'il en arriv√Ęt jamais un seul... La mission scientifique reprit ses mesures aux alentours de Quito, mais un courrier vint encore chercher les espagnols : Anson, sorti du bleu, avait attaqu√© et ras√© la ville c√īti√®re de Pa√Įta. La mission scientifique se trouva alors compl√®tement d√©sorganis√©e : pendant que les capitaines espagnols se ruaient encore une fois √† Lima (o√Ļ on leur confia le commandement de deux fr√©gates, avec la mission de faire la chasse √† Anson vers le Sud, le long des c√ītes du Chili...), l'obscurantisme, la corruption, l'espionnite et la x√©nophobie firent leur Ňďuvre √† Quito. La Condamine faussement accus√© de contrebande dut abandonner ses travaux pour aller √† Lima se justifier. Pendant son absence le chirurgien de la mission, M. Seniergues, fut attaqu√© en pleine Plaza de Toros pendant la corrida (les hinchas, les bandes d'excit√©s qui tuent dans les stades, s√©vissaient d√©j√†...), et il mourut de ses blessures. Et pendant qu'Anson remontait vers Acapulco, puis se lan√ßait vers l'Ouest dans sa travers√©e du Pacifique, Ulloa qui le cherchait vers le Sud fit rel√Ęche √† Santiago, et il y vit prisonniers le Capitaine Cheap et quelques survivants, ceux qui lui √©taient rest√©s fid√©les apr√®s le naufrage de la fr√©gate Wager.
  • √Ä Londres, le roi Georges II tint √† recevoir Anson pour le f√©liciter. Le Commodore √©tait c√©l√®bre, √† 47 ans une splendide carri√®re de chef de guerre et d'homme politique s'ouvrait √† lui‚Ķ

Le partage du butin restant apr√®s le pr√©l√®vement op√©r√© par la Couronne donna malheureusement lieu √† de sordides conflits d'int√©r√™t entre Anson et ses officiers. Apparemment, Anson avait omis de nommer officiellement au sein de l'√©tat-major du Centurion les officiers provenant de la Gloucester et de l'Essai, les b√Ętiments qu'il avait fallu abandonner. Et, selon la r√®gle de l'amiraut√©, ces officiers se trouvaient de fait raval√©s au rang de simples matelots, et ne toucheraient que 500 ¬£ au lieu de 6 000 ¬£. Arguant du fait que l'abandon des navires avait √©t√© d√Ľ aux circonstances, et qu'ils n'avaient nullement d√©m√©rit√©, mais qu'au contraire sans leur aide et leur exp√©rience Anson n'aurait pu accomplir ses hauts faits, il intent√®rent un proc√®s au Commodore. La cour abonda dans leur sens, mais en appel, ils perdirent. Anson, qui entre-temps avait encore √©t√© favoris√© par la fortune (il avait √©t√© nomm√© Amiral apr√®s sa victoire navale du cap Finisterre sur les Fran√ßais), gagna en appel et per√ßut la somme √©norme pour l'√©poque de 91 000 ¬£. Il allait pouvoir r√©nover son manoir familial, acheter le nombre d'√©lecteurs n√©cessaires pour se faire √©lire d√©put√© d'un pocket borough[29]‚Ķ √Ä titre indicatif : sa solde de Commodore, pendant ces 3 ans et 9 mois aurait √©t√© de 719 ¬£‚Ķ Et les simples matelots survivants, quant √† eux, se content√®rent de 300 ¬£ par t√™te, ce qui repr√©sentait cependant 20 ann√©es de salaire‚Ķ

Conclusion

Anson et la Royal Navy

Anson fut jug√© l'√©gal de Drake, et honor√© √† son instar. Le bon peuple se plaisait √† louer celui qui avait lav√© l'honneur britannique en effa√ßant le d√©sastre survenu trois ans plus t√īt au si√®ge de Carthag√®ne des Indes, soulignant que ce citoyen britannique ¬ę avait fait le tour du monde sans jamais se courber ¬Ľ.

Dans les salons et les gazettes on ne parlait que de ce gentleman si typiquement britannique, bon envers ses prisonniers, amoureux de la nature, qui, dans les √ģles qu'il visitait, plantait des arbres fruitiers et dressait sa tente dans les sites les plus beaux. On passait sous silence le fait que par deux fois son navire-amiral fut emport√© au large alors que le Commodore dormait √† terre ‚Äď et qu'il "omit" de nommer officiellement dans l'√©tat-major du Centurion les officiers venus des autres navires de son escadre, ce qui lui permit, apr√®s proc√®s et appel, de percevoir une part de prise l√©onine‚Ķ

Cependant il est vrai qu'Anson s'attacha à soutenir les carrières de ceux qui l'avaient bien secondé. Ainsi, lorsqu'à son retour il voulut faire monter en grade Philip Saumarez et Peircy Brett, et que l'Amirauté refusa d'avaliser l'avancement de Brett, jeta-t-il sa propre promotion dans la balance.

Anson devint m√™me ult√©rieurement un symbole national : parangon des vertus britanniques (fiert√©, pers√©v√©rance, fortitude, ) il fut assimil√© √† John Bull lui-m√™me et fut le h√©ros de plusieurs biographies qui exaltaient le principe du " Rule Britannia, rule over the waves ". Il fut m√™me donn√© en exemple aux enfants de l'empire victorien triomphant, pour qui JMD Macaulay √©crivit un digest : " A story of Commodore Anson re-told to boys "[30].

Il est vrai que la puissance britannique doit beaucoup √† Anson : nomm√© contre-amiral en 1745 et premier lord de l'Amiraut√© en 1755, il s'attacha jusqu'√† sa mort en 1762 √† faire de la Royal Navy la premi√®re puissance militaire mondiale. Son action conna√ģtra un succ√®s complet quoique posthume : en 1805 (l'ann√©e de Trafalgar), le Royaume-Uni disposait de 116 vaisseaux de ligne, et de 418 fr√©gates et corvettes. Et, b√©n√©ficiant de l'√©lan impuls√© par Anson, au XIXe si√®cle si√®cle la puissance de la Royal Navy d√©passera m√™me statutairement (principe du Two Power Standard) la somme des deux puissances maritimes concurrentes les plus fortes.

Entre autres exemples des am√©liorations apport√©es par Anson √† la Royal Navy, gr√Ęce aux enseignements que son tour du monde lui avait apport√©s : un r√®glement nautique rigoureusement codifi√©, et l'adoption de l'habit d'uniforme. De plus la d√©sastreuse exp√©rience qu'il connut avec son corps de riff-raff marines compos√© de novices et d'invalides incita Anson √† demander la cr√©ation d'un r√©giment r√©gulier d'infanterie de marine : les Royal Marines. Anson demanda aussi √† l'Amiraut√© que les exp√©ditions comme la sienne comptent √† l'avenir des scientifiques, et que les officiers sachent dessiner, comme Piercy Brett et Walter.

Enfin la situation ambigu√ę dans laquelle se trouv√®rent les officiers du Gloucester et du Tryal, d√©class√©s apr√®s avoir mis sac √† bord du Centurion, eut pour cons√©quence la r√©forme du statut des officiers transf√©r√©s. Par la suite, quand un √©quipage, forc√© pour raisons majeures non infamantes d'abandonner son bateau, sera transf√©r√© sur un autre navire, ces officiers garderont leur anciennet√© et leur autorit√© sur leurs hommes, qui par ailleurs continueront √† toucher leur solde.

Anson et la Chine

Quand les mandarins chinois montèrent à bord du Centurion, Anson regretta d'avoir à recourir à des expédients pour ne pas leur montrer des hommes vêtus des mêmes haillons que les marins du commerce. Aussi fit-il par la suite adopter l'habit d'uniforme dans la Royal Navy.

D'ailleurs le para√ģtre (la face pour l'un, le bluff pour l'autre) eut une grande importance, tant du c√īt√© britannique que du c√īt√© chinois, pendant la partie de bras-de-fer qui eut lieu (et √† deux reprises) entre Anson et le gouverneur provincial repr√©sentant l'empereur Quian-Long : l'un montra et fit tonner ses carronades, l'autre aligna un millier de fantassins dans la cour de son palais quand il re√ßut le Britannique en audience. Et le dragon chinois aurait pu se r√©veiller d'un coup quand Anson, dans une manŇďuvre dont l'audace frise l'inconscience, revint se jeter dans sa gueule avec sa prise espagnole.

La morgue d'Anson, son refus de payer les taxes portuaires au motif ¬ę qu'il n'√©tait pas un commer√ßant ¬Ľ (alors que 15 000 ¬£ de marchandises avaient √©t√© charg√©es sur ses navires √† Portsmouth) ne pouvaient qu'indisposer les Chinois. On trouve nombre de commentaires peu flatteurs sur les Chinois, leurs mŇďurs et leur culture en g√©n√©ral (et m√™me leur peinture, leur sculpture, et leur construction navale‚Ķ) dans Le Voyage de Georges Anson autour du Monde, et le livre (ou sa traduction en fran√ßais) fut certainement achemin√© jusqu'√† P√©kin et comment√© en haut lieu par des personnalit√©s europ√©ennes hostiles aux int√©r√™ts britanniques. Il est vrai qu'on trouve en filigrane dans l'ouvrage la certitude tranquille que les Britanniques sont le peuple le plus √©volu√© de la terre, qu'eux seuls savent naviguer, que leurs mŇďurs et leurs institutions sont les meilleures‚Ķ

L'attitude d'Anson en Chine, et sa perpétuation par ceux qui l'y ont suivi, a pu contribuer à enfler un contentieux qui finit par aboutir à la fermeture totale de la Chine aux Britanniques (en 1793), et à un antagonisme durable…

Anson et la science de la navigation

Anson avait √©t√© envoy√© autour du monde d'abord pour combattre les Espagnols, ensuite pour promouvoir les marchandises made in Great Britain et les produits de sa r√©volution industrielle naissante (comme l'a dit Voltaire au chapitre 27 de son Pr√©cis du Si√®cle de Louis XV : " car c'est le propre des Britanniques de m√™ler le commerce et la guerre ") - et enfin pour faire si possible des observations scientifiques.

Anson emportait en particulier (outre les cartes et relev√©s des atterrages deesin√©s par Am√©d√©e-Fran√ßois Fr√©zier et Edmund Halley un instrument in√©dit[r√©f. n√©cessaire] : l'octant de John Hadley, et cet appareil de vis√©e et de mesure permit des d√©terminations pr√©cises de points en latitude. L'exp√©dition rapporta aussi des notions nouvelles sur le magn√©tisme terrestre, les courants (et leur importance comme grands perturbateurs de la position estim√©e : l'exp√©rience du Horn fut r√©v√©latrice‚Ķ), la mesure des latitudes, et confirma les hypoth√©ses que Edmund Halley avait √©mises sur les variations de la d√©clinaison magn√©tique. Et les cartes trouv√©es √† bord du galion de Manille eurent, une fois divulgu√©es, un grand succ√®s aupr√®s des g√©ographes et des navigateurs : le routier secret du Pacifique en particulier r√©v√©lait l'exp√©rience accumul√©e par les Espagnols pendant 150 ans de navigation exclusive dans le Pacifique Nord. Non seulement les courants et les vents y √©taient bien d√©taill√©s, mais de plus les pilotes espagnols et portugais y avaient not√© leurs observations empiriques sur les variations du p√īle magn√©tique, et elles confirmaient elles aussi les hypoth√®ses de Edmund Halley.

Carte du Pacifique Nord publiée dans le Voyage de George Anson à partir des documents saisis aux Espagnols
a - Route du Galion de Manille Ouest-Est
b - Route du Galion de Manille Est-Ouest
c - Route du Centurion

Anson et la relance des explorations

Le succ√®s consid√©rable du r√©cit de ce voyage remit √† l'ordre du jour pour les puissances maritimes europ√©ennes la n√©cessit√© de reprendre l'exploration du Pacifique, sur fond de rivalit√© scientifique mais aussi commerciale et strat√©gique. Il fallut attendre la fin de la guerre de Sept Ans pour que reprennent les exp√©ditions : John Byron en 1764, Samuel Wallis en 1766, Louis Antoine de Bougainville en 1768, puis James Cook et La P√©rouse[31].

La circumnavigation d'Anson r√©veilla en Grande-Bretagne l'int√©r√™t pour la zone Pacifique : les imp√©rialistes y virent un beau terrain d'expansion. Cependant un gros probl√®me existait : les voies d'acc√®s. Le Horn √©tait tr√®s dangereux, et l'Espagne tenait presque toutes les c√ītes d'Am√©rique du Centre et du Sud‚Ķ Aussi les Britanniques s'obnubil√®rent-ils longtemps sur la recherche d'un Passage du Nord-Ouest, et les exp√©ditions se succ√©d√®rent pendant les XVIIIe et XIXe si√®cles (Middleton, Moor et Smith, Parry, Franklin, Ross, McLure‚Ķ), pour √©chouer dans les glaces.

L'une des dernières expéditions décimées par le scorbut

Le scorbut entra√ģnait des pertes effroyables sur les vaisseaux naviguant au long cours, et √©tait consid√©r√© comme une fatalit√© : le Danois Vitus Bering, chef d'une exp√©dition russe, en mourut en 1741 au Kamtchatka en cherchant le d√©troit qui porte maintenant son nom. Anson et son chapelain Walter avaient remarqu√© que les matelots avaient pour la plupart gu√©ri du scorbut d√®s l'arriv√©e aux √ģles de Juan-Fernandez et de Tinian, o√Ļ ils avaient repris un r√©gime riche en fruits et en aliments frais. Cela incita James Lind √† poursuivre des exp√©rimentations sur la pr√©vention du scorbut. Alors qu'il naviguait en 1747 sur le Salisbury, il attribua des r√©gimes alimentaires diff√©rents √† 6 lots de 2 scorbutiques, et se rendit compte que les matelots qui mangeaient des oranges gu√©rissaient imm√©diatement‚Ķ Mais il fallut attendre encore 50 ans avant que la pr√©vention du scorbut ne devienne obligatoire sur les bateaux de la Navy[32].

Plusieurs officiers tinrent un journal personnel pendant leur circumnavigation sous les ordres d'Anson. Le chapelain du Centurion, Richard Walter, les collationna pour rédiger la relation officielle du tour du monde d'Anson. Si les officiers survivants du Centurion lui ont confié leurs carnets, c'est que Walter était resté en bons termes avec eux. Qu'il y soit parvenu après une croisière aussi dure et alors qu'un procès les opposait à Anson prouve qu'il avait, entre autres qualités, une bonne connaissance de la psychologie humaine.

Un r√©cit qui a aliment√© les r√©flexions des intellectuels du XVIIIe si√®cle

Le Voyage de George Anson autour du Monde dans les ann√©es 1740, 41, 42, 43, et 44 est une narration vivante donnant de bonnes descriptions et de nombreux renseignements hydrographiques et topographiques. Walter, qui n'√©tait pas une mauviette puisqu'on lui confia la barre du Centurion dans les ¬ę quaranti√®mes hurlants ¬Ľ pendant que tous les hommes r√©paraient les haubans qui venaient de consentir et que le grand-m√Ęt mena√ßait de s'effondrer, √©tait aussi un esprit fin, observateur, cultiv√©. Ses observations (comme celles sur le scorbut, ses sympt√īmes et sa pr√©vention ‚Äď sur le courant c√ītier p√©ruvien ‚Äď ou sur les mŇďurs de l'√©l√©phant de mer) d√©notent un v√©ritable esprit scientifique. C'√©tait aussi un navigateur, capable de d√©crire les manŇďuvres complexes de la marine √† voile, de dresser des cartes d√©taill√©es et pr√©cises des mouillages, et de lever des vues des atterrages d'une importance capitale √† l'√©poque pour les navigateurs. √Ä ce propos, il est assez souvent partial, pr√©f√©rant syst√©matiquement les cartes et les relev√©s de Edmund Halley √† ceux de Am√©d√©e-Fran√ßois Fr√©zier, et d√©plorant que l'astronome royal ne soit pas all√© aussi loin vers le Pacifique que le Fran√ßais‚Ķ Walter a relev√© aussi un grand nombre de d√©tails int√©ressants, tant dans le domaine de la socio-ethnologie humaine que de la biologie marine ou m√™me de la m√©decine : ainsi il a not√© que les scorbutiques d√©laissent d√®s qu'ils le peuvent les salaisons et se jettent sur les aliments acidul√©s (citrons, oseille‚Ķ). De plus, il connaissait la compassion, comme en t√©moignent ses plaintes au sujet du sort des matelots, entass√©s dans les entreponts sans aucune hygi√®ne, mal nourris (et donc, en inf√®re-t-il implicitement, bien plus souvent victimes du scorbut que les officiers et leurs domestiques) mal trait√©s, mais risquant d'enthousiasme leur vie dans la m√Ęture en pleine temp√™te‚Ķ

Illustr√©e de 42 gravures[33] (cartes, plans des mouillages et vue des atterrages d'une pr√©cision remarquable pour l'√©poque, d'apr√®s des dessins de Peircy Brett) la relation fut utilis√©e comme source de renseignements par Cook et d'autres explorateurs. Mais elle fut aussi un best-seller √† l'√©poque : de tr√®s nombreux lecteurs se plong√®rent dans la relation du voyage d'Anson, trembl√®rent √† la description des temp√™tes et r√™v√®rent sur les vues √©tranges et bucoliques de Juan-Fernandez et de Tinian, ou √† la description du paradis terrestre de Co√Įba‚Ķ

Elle contribua √† diffuser le mythe du bon sauvage vivant de fruits sur des √ģles paradisiaques. Jean-Jacques Rousseau dans Julie ou la Nouvelle H√©lo√Įse, (roman sensible paru en 1760, qui eut un √©norme succ√®s) fait d'ailleurs de l'exp√©dition du Commodore un ressort essentiel de son intrigue : pour √©loigner St-Preux de Clarens et de Julie qu'il aime alors qu'elle est mari√©e, Milord Mar√©chal fait engager le jeune homme sur le Centurion de son ami Anson ; Saint-Preux, h√©ros pr√©-romantique qui ne tenait plus √† la vie, sera un de ceux qui reviendront, apr√®s avoir ¬ę beaucoup souffert et vu souffrir plus encore ¬Ľ. Rousseau (√† travers St-Preux) profite du cadre plan√©taire et du souffle √©pique que ce voyage hors du commun donnent au roman pour dire son horreur de la guerre et son amour pour la nature. Il em√™t de plus (en quelques passages qu'on pourrait croire √©crits par Voltaire) ses appr√©ciations sur les peuples, tant europ√©ens qu'asiatiques, que son h√©ros a c√ītoy√©s.

Voltaire, d'ailleurs, consacra au voyage du Commodore Anson un chapitre (le 27 ¬į) de son Pr√©cis du si√®cle de Louis XV[34], et en tira des conclusions de sa fa√ßon :

" Une observation plus int√©ressante fut celle de la variation de la boussole, qu'on trouva conforme au syst√®me de Halley. L'aiguille aimant√©e suivait la route que ce grand astronome lui avait trac√©e‚ĶEt cette petite escadre, qui n'allait franchir des mers inconnues que dans l'esp√©rance du pillage, servait la philosophie sans le savoir." Et Voltaire, qui √©value le butin d'Anson √† au moins " dix millions, monnaie de France " conclut : "Ces richesses circulant bient√īt dans la nation contribu√®rent √† lui faire supporter les frais immenses de la guerre.".

Opinion diam√©tralement oppos√©e √† celle de Montesquieu, qui avait annot√© la relation du voyage d'Anson aussi bien que celle de Am√©d√©e-Fran√ßois Fr√©zier (cf note 28), et en concluait que l'importation de m√©taux pr√©cieux des colonies entra√ģnait dans la m√®re patrie plut√īt l'inflation et la ruine que la prosp√©rit√©.

  • On peut extraire du Voyage de Georges Anson autour du Monde ces derniers mots :

¬ę Ainsi se termina cette exp√©dition, apr√®s 3 ans et 9 mois pendant lesquels cette v√©rit√© importante se d√©gagea sans cesse : √† savoir que certes la prudence, l'intr√©pidit√© et la pers√©v√©rance ne sont pas √† l'abri des coups de la fortune adverse, mais que cependant, √† la longue, elles finissent toujours par la surmonter, et finalement manquent rarement de se montrer sup√©rieure √† elle. ¬Ľ.

La diffusion du récit

Les premières éditions[35]

Entre 1744 et 1748, date de la publication de la première édition officielle en anglais, paraitront des récits de cette expédition plus ou moins détaillés et dans beaucoup de cas anonymes.

Certains de ces récits se baseront sur le journal du Midshipman à bord du Centurion, John Philipps qui le publie dès septembre 1744.

  • An authentic journal of the late expedition under the command of Commodore Anson : containing a regular and exact account of the whole proceedings and several transactions thereof : particularly at Madeira, St. Catharine's, St. Julian's, St. Juan Fernandez : their manner of living here upon sea-lion, sea-dogs &c. The taking of Payta : their cruizing on the coast of Acapulco, Chequatan Bay, Tenian, one of the ladrone island and Macao : the taking of the rich Spanish galleon, called the nuestro signoraa de Cabodongo, from Acapulco bound to Manila, commanded by don Geronimo Montero a portuguese : their going to Canton in China &c. : to which is added a narrative of the extraordinary hardships suffered by the adventures in this voyage / by John Philips, midshipman of the Centurion. -- London : Printed for J. Robinson..., 1744

En 1745, parait un récit signé de Pascoe Thomas qui était à bord du centurion l'instructeur des mousses.

  • A true and impartial journal of a voyage to the South-sea, and round the globe, in his majesty's ship the Centurion, under the command of Commodore George Anson. Whereein all the material incidents during the said voyage, from its commencement in the year 1 740 to its conclusion in 1744, are fully and faithfully related, having been committed to paper at the time they happened. Together with some historical accounts of Chili, Peru, Mexico, and the empire of China. Exact descriptions of suce places of note as were touched at ; and variety of occasional remarks. To which is added, a large and general table of longitudes and latitudes, ascertained from accurate observations, or (where those wanting) from the best printd books and manuscripts taken from the Spaniards in this expedition : Also the variation of the compass thrrouughout the voyage and the soundings and depths of water along the different coasts : An lastly, several curious observations on a comet seen in the south-seas on the coast of Mexico. By Pascoe Thomas. -- London : Printed and sold by S. Birt, in Ave-Mary lane; J. Newbery, wwithout Temple-Bar ; J. Colllyer, in Ivy-Lane; and most other booksellers in Great-Britain, MDCC XLV

C'est en 1748, qu'apparait la version officielle par Richard Walter dans laquelle on sent qu'il cherche en partie √† d√©douaner Anson du succ√®s mitig√© de son exp√©dition au co√Ľt humain consid√©rable[36]

  • A voyage round the world, in the years MDCCXL, I, II, III, IV, by George Anson, Esq., commander in chief of a squadron of His Majesty's ships, sent upon an expedition to the South-Seas / compiled from papers and others materials of the Right Honourable George Lord Anson, and published under the direction by Richard Walter... -- Illustarted with forty-two copper-plates. London : Printed for the author, by John and Paul Knapton.., 1748
Page de titre de la seconde édition en français 1750 Genève

D√®s 1749, elle est traduite en fran√ßais : Voyage autour du monde, fait dans les ann√©es MDCCXL, I, II, III, IV / par George Anson... commandant en chef d'una escadre envoy√©e par sa majest√© britannique dans la Mer du Sud..., & publi√© par Richard Walter, maitre des arts & chapelain du Centuri√≥n dans cette expedition. - Orn√© de cartes & de figures en taille douce ; Traduit de anglois. - √Ä Amsterdam et √† Leipzig : Chez Arkstee & Merkus, 1749.

Le r√©cit deviendra un best-seller dans la suite du XVIIIe si√®cle, puisque pas moins de 44 √©ditions diff√©rentes se succ√©deront dont 29 en anglais, 7 en fran√ßais, 3 en hollandais, 3 en allemand, 1 en italien et une autre en su√©dois. √Ä la narration du voyage proprement dit on peut ajouter plusieurs r√©cits qui relateront le naufrage de Wager, le premier sera publi√© en 1743, avant le retour de George Anson en Grande-Bretagne :

  • A Voyage to the South-Seas, in the Years 1740-1 containing, a faithful narrative of the loss of his majesty's ship the Wager on a desolate island in the latitude 47 south, longitude 81:40 west : with the proceedings and conduct of the officers and crew, and the hardships they endured in the said island for the space of five months; their bold attempt for liberty, in coasting the southern part of the vast region of Patagonia; setting out with upwards of eighty souls in their boats; the loss of the cutter; their passage through the steights of Mageilan; an account of their manner of living on the voyage on seals, wild horses, dogs, &c. And the incredible hardships they frequently underwent for want of food of any kind; a description of the several places where they touch'd in the streights of Magellan, with an account of the inhabitants, &c. And their safe arrival to the Brazil, after sailing one thousand leagues in a long-boat; their reception from the Portuguese; an account of the disturbances at Rio Grand; their arrival at Rio Janeiro; their passage and usage on board a Portugese ship to Lisbon; and their return to England. Interspersed with many entertaining and curious observations, not taken notice of by Sir John Narborough or any other journalist / The whole compiled by persons cocerned in the facts related, viz. John Bulkeley and John Cummins, late gunner and carpenter of the Wager. -- London : Printed for Jacob Robinson, publisher, at the Golden-Lion in Ludgate-Street., MDCCXLIII

Le fait que les protagonistes de ce naufrage se soient s√©par√©s conduira √† la publication de plusieurs r√©cits diff√©rents, d'abord Alexander Campbell :

  • The sequel to Bulkeley and Cummins's Voyage to the South-Seas : or, the adventures of Capt. Cheap, the Hon. Mr Byron, Lieut. Hamilton, Alexander Campbell, and others, late of his Majesty's ship the Wager, which was wreckk'd on a desolate island in lat. 47. S. Long 81. 40 W. In the South-Seas, anno 1741. Containing a faithful narrative of the unparallel'd sufferings of these gentlemen, after being left on the said island by the rest of the officers and crew, who went off in the long-boat. Their deplorable condition, desperate enterprizes, and prodigious distresses, till they fell into the hands of the Indians, who carried them into New Spain, where they remained prisoners of war, till sent back to Europe, on the terms of the Cartel, in 1746. The whole interspersed with descriptions of the countries in which the various scenes of their adventures lay ; the manners, &c of the American Indians and Spaniards, and their treatment of the author and his companions / By Alexander Campbell, late midshipman of the Wager. -- London : Printed for the author, and sold by W. Owen, publisher, al Homer's Head, near Temple Bar, Fleet-Street, 1747

Puis Isaac Morris :

  • A narrative of the dangers and distresses which Befel Isaac Morris and seven more of the crew, belonging to the Wager store-ship, which attended Commodore Anson, in his voyage to the South Sea : containing an account of their adventures, after they were left... on an uninhabited part of Patagonia, in South America : where they remained... 'till they were seized by a party of Indians, and carried above a thousand miles into the inland country ... after which they were carried to Buenos-Ayres / by I. Morris . -- London : printed for S. Birt; and sold by A. Tozer, Exeter, [1750?]

Et probablement John Young :

  • An affecting narrative of the unfortunate voyage and catastrophe of his Majesty's ship Wager, one of the Commodore Anson's Squadron in the South Sea Expedition : containing a full account of its being cast away on a desolate island, and of... those important incidents, the shooting of Mr. Henry Cosins, and the imprisoning of Capt. C[hea]p for that action /... from authentic journals... from a person who was an eye witness. -- [London?] : Printed for John Norwood, and sold by the booksllers of London, Bristol, and Liverpool, 1751

Ces diff√©rents r√©cits seront compil√©s et traduit en fran√ßais en 1756 :

  • Voyage a la Mer du Sud fait par quelques officiers commandants le vaisseau le Wager : porr servir de suite de George Anson. -- √Ä Lyon : chez les freres Duplain, 1756. -- Traduit de anglois

Enfin John Byron fera para√ģtre lui aussi son propre r√©cit en 1768 :

  • The narrative of the honourable John Byron (Commodore in a late expedition round the world) containing an account of the great distress suffered by himself and his companions on the coast of Patagonia, from the year 1740, till their arrival in England, 1746 ; with a description of St. Jago de Chili, and the manners and customs of the inhabitants; also a relation of the loss of the Wager man of war, one of Admiral Anson's squadron / Written by himself, and now first published. -- London : Printed for S. Baker and G. Leigh...T. Davies, 1768

Le voyage de George Anson sera r√©√©dit√© √† de nombreuses reprises par la suite au cours des XIXe si√®cle et XXe si√®cle.

√Čditions modernes

L'√©dition en fran√ßais la plus r√©cente date de 1992 avec les commentaires d'Hubert Mich√©a aux √©ditions UTZ (ISBN 2909365050).

Le texte intégral est disponible sur Wikisource et sur Googlebooks.

Philatélie

Une série de cinq timbres de Guernesey de 1990 lui est consacrée.

Notes et références

Notes

  1. ‚ÜĎ Teintures (d‚Äôapr√®s Dictionnaire Larousse 6 vol.) : avant l‚Äô√®re des synth√®ses chimiques, elles √©taient obtenues √† partir de v√©g√©taux. Ici, d‚Äôune esp√®ce v√©g√©tale, les l√©gumineuses :
    • Le bois de camp√™che : provenait d‚Äôun arbre, Haematoxylum campechianum, et fournissait des coloris du violet au noir‚Ķ
    • Le bois de brazil : provenait aussi d‚Äôun arbre superbe : le Cesalpina insignis, et donnait un colorant rouge. L‚Äôarbre, surexploit√©, est actuellement prot√©g√©, car en voie de disparition‚Ķ
    • Une l√©gumineuse papilionac√©e, Indigofera tinctoria, cultiv√©e √† Java, en Chine et Am√©rique centrale donnait le bleu d‚Äôindigo‚Ķ
  2. ‚ÜĎ a et b Guerre Hispano-britannique : voir aussi l‚Äôintroduction de l‚Äôarticle Guerre de l‚Äôoreille de Jenkins
  3. ‚ÜĎ Les r√®gles de ce commerce sont pr√©cis√©ment d√©crites dans le voyage de George Anson au chapitre X du livre II.
  4. ‚ÜĎ Prise de Cadix par Drake (1587) : au Museo de Bellas Artes de Cadix, on pouvait voir il y a quelques ann√©es un grand tableau d‚Äô√©poque, sans signature, d√©peignant les horreurs perp√©tr√©es par les Anglais (grands et blonds) lors du sac de Cadix : ils pillaient, molestaient les habitants, troussaient les femmes, d√©vastaient les √©glises, buvaient dans les ciboires le vin des barriques d√©fonc√©es, et se travestissaient de chasubles brod√©es‚Ķ
  5. ‚ÜĎ Sur les circumnavigateurs de la Renaissance : voir Histoire universelle des explorations, √©d. Nouvelle librairie de France, p. 389 √† 396.
  6. ‚ÜĎ Les deux Cartes les plus estim√©es pour l‚Äôextr√©mit√© du Sud de l‚ÄôAm√©rique m√©ridionale sont, celle que le Dr. Halley a donn√©e pour la Variation de l‚ÄôAiguille aimant√©e, et celle que Fr√©zier a mise dans son voyage de la Mer du Sud. Mais il y en a une troisi√®me pour les d√©troits de Magellan, et les c√ītes voisines, dress√©e par le chevalier Narborough, beaucoup plus exacte que celle de Fr√©zier, pour ce qu‚Äôelle contient, et √† quelques √©gards sup√©rieure √† celle de –Ě–įlley, particuli√®rement dans ce qui regarde la Longitude des diff√©rentes parties de ces D√©troits. Ch IX Livre I
  7. ‚ÜĎ Lima, capitale du P√©rou, fut justement fond√©e par Pizarre √† quelques lieues √† l‚Äôint√©rieur des terres pour d√©courager les attaquants venus de la mer : ils auraient √† affronter les redoutables fantassins et cavaliers espagnols entre le port de Callao et Lima‚Ķ
  8. ‚ÜĎ *"Pink" : la traduction fran√ßaise de 1750 donne pinque mais il est peu probable qu‚ÄôAnson ait accept√© d‚Äôemmener pour faire le tour du monde ¬ę une pinque ¬Ľ (qui est, selon le Larousse 6 vol., un ¬ę bateau de mer M√©diterran√©e, fin, √©lanc√©, gr√©e de trois m√Ęts √† calcet avec voiles latines √† antennes ¬Ľ‚Ķ). Par contre, le Webster's Dictionnary donne : "pink : bateau d'origine hollandaise, aux formes pleines, √† l'avant pointu et √† guibre‚Ķ". Les formes pleines d'"un pink" sont plus adapt√©es aux mers rencontr√©es dans les quaranti√®mes rugissants, mais la pr√©sence d'une guibre surprend. Peut-√™tre √©tait-elle amovible, ne servait-elle que de passerelle lors du d√©chargement, et √©tait-elle remplac√©e par un boute-hors classique lors des croisi√®res au large‚Ķ
  9. ‚ÜĎ Hospice o√Ļ √©taient h√©berg√©s les soldats infirmes √† la suite de blessures de guerre, amput√©s, malades ou convalescents ‚Äď ou trop √Ęg√©s et sans ressources.
  10. ‚ÜĎ Zone de calmes inter-tropicale que la chaleur, les grains anarchiques alternant avec la calmasse et l'humidit√© saturante rendent particuli√®rement p√©nible √† traverser en voilier. En anglais, horses latitudes, car c'est dans cette zone que les chevaux embarqu√©s en Grande-Bretagne mouraient g√©n√©ralement et qu'on jetait aux requins leurs cadavres.
  11. ‚ÜĎ Pour nous, ce n'est pas exactement la description d'une eau pure Voyage de George Anson Livre I Chapitre V
  12. ‚ÜĎ Bourrasque soudaine et impr√©visible, survenant de plus souvent par beau temps, responsable de nombreux naufrages dans les parages du Horn. Joshua Slocum a d√©crit dans Le Voyage du Spray autour du monde comment ces williwaw se jouent des bateaux‚Ķ
  13. ‚ÜĎ Alexander Selkirk, marin √©cossais indisciplin√©, fut marooned (abandonn√© √† titre de punition) par Dampier sur Isla Mas-a-tierra. Il y surv√©cut six ans, et son aventure inspira "La Vie et les Etranges Aventures de Robinson Cruso√©" √† Daniel Defoe. Ce roman √† la fois all√©gorique et naturaliste parut en 1720, et connut un grand succ√®s‚Ķ
  14. ‚ÜĎ L'article sur WP:En fournit des renseignements tr√®s d√©taill√©s sur la flore et la faune end√©miques des √ģles Juan Fernandez.
  15. ‚ÜĎ Sur Isla Socorro, la baie o√Ļ le pink trouva refuge (position 45 ¬į83 S x 74 ¬į83 W) s'appelle maintenant "Bahia Anna Pink" (en fran√ßais : baie Anne Loeillet)‚ĶDe m√™me, Isla Mas-a-tierra est aujourd'hui Isla Robinson Cruso√© ‚Äď et Isla Mas-a-fuera (√éle Plus-au-large) est devenue Isla Alexander Selkirk, bien que le marin √©cossais n'y ait jamais mis le pied‚Ķ
  16. ‚ÜĎ Le pink qui fut d√©truit √† Juan-Fernandez avait certes souffert des temp√™tes du Horn, prenait l'eau de toutes parts et √©tait sans doute compl√®tement vermoulu, mang√© de tarets‚Ķ Mais surtout ses matelots √©taient frais et relativement nombreux, alors que les hommes valides manquaient cruellement sur les vaisseaux de ligne rescap√©s du Horn. Quoi qu'il en soit, l'Anna fit une croisi√®re des plus honorables, certainement gr√Ęce aux qualit√©s nautiques du bateau (plans hollandais), mais aussi gr√Ęce √† celles de son √©quipage (capitaine : Mr Gerard). Ainsi, ce sont les vigies du pink qui ont √©vit√© que l'escadre ne se jette de nuit sur les falaises du Cap Noir‚Ķ
  17. ‚ÜĎ Schooner (prononcer skeuner), a pour √©quivalent en fran√ßais : go√©lette (bateau de taille moyenne √† grande, avec deux m√Ęts, dont le plus petit devant). Joshua Slocum raconte (dans "Le tour du monde du Spray) que les Fu√©giens qui voulaient s'approcher de son c√ītre criaient : "Yammerschooner !"‚Ķ
  18. ‚ÜĎ To maroon, verbe anglais, d√©riv√© de l'espagnol cimarron (= sauvage) : punition consistant √† abandonner un matelot sur une √ģle ou un rivage d√©sert, g√©n√©ralement avec un peu d'eau, quelques vivres, et un mousquet, un sabre, de la poudre et des balles‚Ķa donn√© en fran√ßais marron (cf les "n√®gres marrons", dans Paul et Virginie).
  19. ‚ÜĎ Cachot en espagnol, situ√© en g√©n√©ral al fondo de la cala, √† fond de cale. A comme √©quivalent en anglais : calaboose, et en fran√ßais cr√©ole : calabousse.
  20. ‚ÜĎ Le midship John Byron, qui √©crivit une int√©ressante relation de ses aventures apr√®s le naufrage de la D√©fiante 24 fera d'ailleurs une belle carri√®re maritime, et accomplira lui aussi un tour du monde, notable en particulier par la tr√®s faible mortalit√© parmi ses √©quipages (1764-1766). Il se trouva √™tre le grand-p√®re du po√®te Byron.
  21. ‚ÜĎ Les noms del Carmelo et del Carmen, qui font r√©f√©rence en espagnol au Mont-Carmel (en Palestine), et √† l'ordre religieux des Carm√©lites (qui jouissait d'une grande r√©putation de saintet√©), √©taient souvent choisis pour baptiser des bateaux, √† cause de leur efficacit√© propitiatoire all√©gu√©e. Alors que carmin (prononcer carmine) √©voque plus profanement le fard des femmes l√©g√®res‚Ķ Comme Carmelo et Carmen sont phon√©tiquement tr√®s proches, il est possible que Carmin ait √©t√© choisi par l'armateur pour diff√©rencier son bateau des autres au nom presque identique, tout en lui ajoutant une petite chocarrera‚Ķ
  22. ‚ÜĎ Calfatage du Centurion √† Tinian. Les indiens venus de Guam sur Tinian ne se propos√®rent pas pour aider √† traiter les voies d'eau. Pourtant, c'est une pratique courante chez les Asiatiques : pour obturer en urgence une voie d'eau (Moitessier le d√©crit dans son livre Un vagabond des mers du Sud), ils plongent le long de la coque, localisent la fuite en appliquant la t√™te sur le bord√© (ils sentent le courant d'eau passer dans leurs cheveux), et l'obturent avec un mastic.
  23. ‚ÜĎ Le fruit de l' " arbre √† pain " (Artocarpe √† feuilles incis√©es), riche en amidon, se mange comme du pain ou de la pomme de terre apr√®s avoir √©t√© bouilli ou r√īti. La description de ses qualit√©s (par Dampier comme par Anson) donna l'id√©e aux Britanniques de l'acclimater aux Antilles, afin de nourrir √† bon compte les esclaves des plantations. La fr√©gate Bounty ("Butin" en fran√ßais) fut charg√©e d'aller √† Tahiti r√©colter un chargement de jeunes plants d'arbre √† pain. La mutinerie de son √©quipage (Les r√©volt√©s de la Bounty) restera c√©l√®bre‚Ķ
  24. ‚ÜĎ Les hommes s'√©tourdissaient dans l'action. ¬ę Occuper les hommes ¬Ľ a toujours √©t√© une tendance prioritaire dans la marine en bois. Par ailleurs, construire un bateau quand on est sur une ¬ę √ģle d√©serte ¬Ľ semble satisfaire un besoin instinctif ou compulsif chez l'Europ√©en, et Daniel Defo√ę le savait : son Robinson Cruso√ę peina longtemps √† abattre, √©quarrir, et creuser un tronc d'arbre. Avant de se rendre compte que son bateau √©tait trop lourd et trop distant de la mer pour √™tre mis √† l'eau‚Ķ
  25. ‚ÜĎ Walter n'assistera pas √† la prise du galion de Manille et il est possible que les jugements sur la civilisation chinoise dans la suite du r√©cit eussent √©t√© diff√©rentes si cet esprit √©clair√© s'√©tait trouv√© en contact avec ce peuple plus longtemps. Le r√©cit du retour par le cap de bonne esp√©rance est aussi beaucoup plus √©vasif.
  26. ‚ÜĎ "Lascar" (√©quivalent en espagnol : punto filipino, ¬ę gars philippin ¬Ľ) vient de l'arabe el asker, ¬ę soldat ¬Ľ. D√©signe un matelot asiatique des mers de Chine, le plus souvent d'origine malaise, et souvent port√© √† la piraterie. Outre le renfort qu'ils apportaient √† l'√©quipage d'Anson, ces lascars connaissaient bien les c√ītes des Philippines, le d√©troit de la Sonde, etc. Il ne devait rester qu'environ 150 Britanniques dans l'√©quipage, vu les pertes, et les renforts d'Indiens et de Noirs d√©j√† accumul√©s au large du P√©rou‚Ķ
  27. ‚ÜĎ Le "trabuco" (tromblon, ou espingole), arme √† feu dispersante √† gueule √©vas√©e destin√©e au combat rapproch√©, est dit naranjero car son calibre est approximativement du diam√®tre d'une orange. Il est bien plus efficace s'il est charg√© avec des perdigones (grosses chevrotines) qu'avec un petit boulet.
  28. ‚ÜĎ Carronade : gros canon trapu fabriqu√© dans les fonderies de Carron, localit√© √©cossaise (comt√© de Stirling, pr√®s du Firth of Forth)
  29. ‚ÜĎ Pocket-borough : municipalit√© qui tient ¬ę dans la poche ¬Ľ d'un personnage puissant (cf bourg pourri). La v√©nalit√© des mandats √©lectoraux √©tait reconnue et largement pratiqu√©e par ceux qui en avaient les moyens dans la Grande-Bretagne du XVIIIe si√®cle. Elle √©tait aussi critiqu√©e, il est vrai : voir les planches "les Elections" de William Hogarth‚Ķ
  30. ‚ÜĎ Montesquieu et le r√©cit de voyage de l'amiral Anson, par Rolando Minuti, in " Montesquieu, oeuvre ouverte ?", compte-rendu du Colloque de la Biblioth√©que Municipale de Bordeaux (6 au 8 Decembre 2001), pr√©sent√© par Catherine Larr√©re.
  31. ‚ÜĎ Le grand atlas des explorations p 195, Universalis,1991 ISBN 2-85229-940-2
  32. ‚ÜĎ Scorbut : l'esprit de routine fut aussi pour beaucoup dans ce retard. Ainsi dans L'√éle au tr√©sor de Stevenson (paru il est vrai en 1882, mais dont l'action est cens√©e se d√©rouler au XVIIIe si√®cle) une barrique de pommes est mise √† la disposition de l'√©quipage. Alors qu'il est entr√© dans la barrique pour y chercher une pomme, le jeune Jim entend les futurs mutins parler de leur projet. Soudain l'un d'eux a envie d'un fruit. Jim va √™tre d√©couvert, mais Long John dissuade son coll√®gue de manger ¬ę cette salet√© ¬Ľ, et lui donne les clefs de la cambuse pour qu'il aille chercher une pinte d'alcool‚Ķ
  33. ‚ÜĎ Il n'y a aucun aspect anecdotique dans la plupart de ces gravures qui ont pour objectif de fournir des vues des principaux points de rep√®res c√ītiers et qui sont compl√©t√©es par des indications d'orientation et de coordonn√©es g√©ographiques dans le texte.
  34. ‚ÜĎ Voltaire s'oppose aussi au jugement de Walter port√© sur le peuple chinois voir Pr√©cis du si√®cle de Louis XV Ch 27
  35. ‚ÜĎ Un bestseller del siglo XVIII : El viage de George Anson alrededor del mundo, Marta Torres Santo Domingo, Biblioteca de la Universidad Complutense de Madrid http://www.ub.es/geocrit/b3w-531.htm
  36. ‚ÜĎ Il paroitra clairement par-l√†, que les accidens, qui emp√™ch√®rent dans la suite que cette Exp√©dition n'ai √©t√© aussi avantageuse √† la Nation, que la force de l'Escadre et l'attente du Public sembloie le promettre, eurent principalement leur source dans des obstacles qu'il n'a pas √©t√© possible √† Mr. Anson de surmonter...Par tout ce que nous avons rapport√© de la mani√®re dont on s'y prit pour l'√©quipement de notre Escadre, il paroit clairement que notre Exp√©dition peut √™tre consid√©r√©e sous deux point de vues fort diff√©rens, celui qu'elle avoit au commencement de Janvier, o√Ļ elle avoit √©t√© d'abord fix√©e, et celui qu'elle eut √† la fin de Septembre, que nous sortimes du Canal ; pendant cet intervalle de tems, nous vimes diminuer par plusieurs accidens, notre nombre, nos forces, et la probabilit√© du succ√®s L I CH I

Références

  • Dictionnaire Larousse 6 vol.
  • Webster's Dictionnary 3 vol.
  • The Concise Oxford Dictionary, ed. by R.E. Allen
  • Dictionnaire fran√ßais-espagnol & espagnol-fran√ßais Larousse, coll. Saturne.
  • Grande Encyclop√©die Larousse 20 vol.
  • Chronique de l'Humanit√©, ed. Larousse
  • Grand Atlas mondial illustr√©, Verlag Wolfgang Kunth GMBH & Co, distrib. par Blay-Foldex
  • Histoire universelle des explorations, Nouvelle Librairie de France (sous la direction de L.H. Parias) Tomes II et III)
  • Les Incas peuple du soleil de Carmen Bernand, ed. Gallimard (collection D√©couvertes)
  • Wikipedia en espagnol pour "Jos√© Pati√Īo Rosales" ‚Äď "Juan Santos Atahualpa" ‚Äď "La expedicion de Jorge Anson",
  • The Golden Ocean (1952), et The Unknown shore (1959), romans √©piques et bien document√©s de Patrick O'Brian. Le premier relate les aventures du midship Peter Palafox engag√© sous Anson, le deuxi√®me celles du jeune John Byron, midship de la Wager.

Voir aussi

George Anson ~ Guerre de l'oreille de Jenkins ~ Guerre de Sept Ans ~ Am√©d√©e-Fran√ßois Fr√©zier ~ Charles Wager ~ Jos√© Pati√Īo Rosales

Liens externes


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