Turgot

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Turgot
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Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne
Anne Robert Jacques Turgot.jpg
Naissance 10 mai 1727
Paris
DĂ©cĂšs 18 mars 1781 (Ă  53 ans)
Paris
Nationalité Français
Pays de rĂ©sidence Royaume de France Royaume de France
Profession Homme d'État et Ă©conomiste
Activité principale ContrÎleur général des finances
Autres activitĂ©s SecrĂ©taire d’État de la Marine
Ascendants Michel-Étienne Turgot, prĂ©vĂŽt des marchands de Paris (pĂšre)
Madeleine Françoise Martineau de Brétignolles (mÚre)

Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne[1], souvent appelĂ© Turgot, nĂ© le 10 mai 1727 Ă  Paris oĂč il est mort le 18 mars 1781, est un homme politique et Ă©conomiste français.

Il essaya de mettre en place sous le régime monarchique une politique de la raison et le libéralisme économique. Il supprima les frontiÚres intérieures du royaume de France, les maßtrises et les jurandes afin d'établir la liberté de commerce et d'industrie.

Sommaire

Les années de formation

Il est le plus jeune fils de Michel-Étienne Turgot, prĂ©vĂŽt des marchands de Paris, et de Madeleine Françoise Martineau de BrĂ©tignolles, d’une ancienne famille normande. Il est Ă©duquĂ© par l’Église, et Ă  la Sorbonne, Ă  laquelle il est admis en 1749. Il s’appelle alors l’abbĂ© de Brucourt. Il remet deux remarquables dissertations latines, Les avantages que la religion chrĂ©tienne a apportĂ©s Ă  l’espĂšce humaine, et sur L’Histoire du progrĂšs dans l’esprit humain. Le premier signe que nous avons de son intĂ©rĂȘt pour l’économie est une lettre de 1749 sur le billet de banque, Ă©crit Ă  son camarade l’abbĂ© de CicĂ©, et rĂ©futant la dĂ©fense par l’abbĂ© Terrasson du systĂšme de Law. Il se passionne pour la poĂ©sie et tente d’introduire dans la poĂ©tique française les rĂšgles de la prosodie latine. Sa traduction du quatriĂšme livre de l'ÉnĂ©ide est accueillie par Voltaire comme la seule traduction en prose oĂč il ait trouvĂ© le moindre enthousiasme.

En 1750, il dĂ©cide de ne pas rentrer dans les ordres, et s’en justifie, selon Dupont de Nemours, en disant qu’il ne peut pas porter un masque toute sa vie. En 1752, il devient substitut, et plus tard conseiller au Parlement de Paris, et, en 1753, maĂźtre des requĂȘtes. En 1754, il fait partie de la chambre royale qui siĂšge pendant un exil du Parlement. En 1755 et 1756, il accompagne Gournay, alors intendant de commerce, dans ses tournĂ©es d’inspection dans les provinces, et en 1760, pendant qu’il voyage dans l’est de la France et en Suisse, il rend visite Ă  Voltaire, avec qui il se lie d’amitiĂ©. À Paris, il frĂ©quente les salons, en particulier ceux de Françoise de Graffigny – dont on suppose qu’il a voulu Ă©pouser la niĂšce, Anne-Catherine de Ligniville (« Minette Â»), plus tard Ă©pouse du philosophe HelvĂ©tius et son amie Ă  vie – Marie-ThĂ©rĂšse Geoffrin, Marie du Deffand, Julie de Lespinasse et la duchesse d’Envilie. C’est pendant cette pĂ©riode qu’il rencontre les thĂ©oriciens physiocrates, Quesnay et Gournay, et avec eux Dupont de Nemours, l’abbĂ© Morellet et d’autres Ă©conomistes.

ParallĂšlement, il Ă©tudie les diverses branches de la science, et des langues Ă  la fois ancienne et moderne. En 1753, il traduit les Questions sur le commerce de l’anglais Josiah Tucker, et rĂ©dige ses Lettres sur la tolĂ©rance, et un pamphlet, Le Conciliateur, en dĂ©fense de la tolĂ©rance religieuse. Entre 1755 et 1756, il compose divers articles pour l'EncyclopĂ©die, et entre 1757 et 1760, un article sur les Valeurs des monnaies, probablement pour le Dictionnaire du commerce de l’abbĂ© Morellet. En 1759, paraĂźt son Éloge de Gournay.

Intendant

En aoĂ»t 1761, Turgot est nommĂ© intendant de la gĂ©nĂ©ralitĂ© de Limoges, laquelle inclut certaines des rĂ©gions les plus pauvres et les plus surtaxĂ©es de France. Il y resta 13 ans. Il est dĂ©jĂ  profondĂ©ment marquĂ© par les thĂ©ories de Quesnay et Gournay, et s’emploie Ă  les appliquer autant que possible dans sa province. Sa premiĂšre idĂ©e est de continuer le travail, dĂ©jĂ  commencĂ© par son prĂ©dĂ©cesseur Tourny, de faire un relevĂ© du territoire (cadastre), afin d’arriver Ă  une estimation plus exacte pour la taille. Il obtient Ă©galement une large rĂ©duction dans la contribution de la province. Il publie un Avis sur l’assiette et la rĂ©partition de la taille (1762–1770), et comme prĂ©sident de la SociĂ©tĂ© d’agriculture de Limoges, offre des prix pour des expĂ©rimentations sur le principe de taxation. Quesnay et Mirabeau ont eux proposĂ© une taxe proportionnelle (« impĂŽt de quotitĂ© Â»), mais c’est une taxe distributive (« impĂŽt de rĂ©partition Â») que propose Turgot. Une autre idĂ©e est la substitution en ce qui concerne les corvĂ©es d’une taxe en monnaie levĂ©e sur la province entiĂšre, la construction de routes Ă©tant donnĂ©e Ă  des contracteurs, ceci afin d’établir un rĂ©seau solide tout en distribuant plus justement les dĂ©penses de sa construction.

En 1769, il Ă©crit son MĂ©moire sur les prĂȘts Ă  intĂ©rĂȘt, Ă  l’occasion de la crise provoquĂ©e par un scandale financier Ă  AngoulĂȘme. C’est la premiĂšre fois que la question du prĂȘt est traitĂ©e scientifiquement, et non plus seulement d’un point de vue religieux. Parmi les autres travaux Ă©crits pendant l’intendance de Turgot figurent le MĂ©moire sur les mines et carriĂšres et le MĂ©moire sur la marque des fers, dans lesquels il proteste contre les normes Ă©tatiques et l’intervention de l’État, et dĂ©fend la compĂ©tition libre. En mĂȘme temps, il fait beaucoup pour encourager l’agriculture et les industries locales, entre autres les manufactures de porcelaine. Pendant la famine de 1770–1771, il applique aux propriĂ©taires terriens l’obligation d’aider les pauvres et particuliĂšrement leurs mĂ©tayers, et organise dans tous les ateliers de la province des bureaux de charitĂ© pour fournir une activitĂ© Ă  ceux capables de travailler, et un secours aux infirmes. ParallĂšlement, il condamne la charitĂ© non discriminatoire. Turgot fait des curĂ©s, quand il peut, les agents de ses charitĂ©s et de ses rĂ©formes. C’est en 1770 qu’il Ă©crit ses fameuses Lettres sur la libertĂ© du commerce des grains adressĂ©es au contrĂŽleur gĂ©nĂ©ral des finances, l’abbĂ© Terray. Trois de ces lettres ont disparu, ayant Ă©tĂ© envoyĂ©es Ă  Louis XVI par Turgot plus tard et jamais rĂ©cupĂ©rĂ©es, mais celles qui restent dĂ©montrent que le commerce libre est de l’intĂ©rĂȘt du propriĂ©taire foncier, du fermier et aussi du consommateur, et demandent Ă©nergiquement un retrait des restrictions.

L’un des travaux les plus connus de Turgot, RĂ©flexions sur la formation et la distribution des richesses, est Ă©crit au dĂ©but de son intendance, au bĂ©nĂ©fice de deux Ă©tudiants chinois. En 1766, il rĂ©dige les ÉphĂ©mĂ©rides du citoyen, qui paraissent en 1769–1770 dans le journal de Dupont de Nemours, et sont publiĂ©s sĂ©parĂ©ment en 1776. Dupont, cependant, a altĂ©rĂ© le texte pour le mettre plus en accord avec la doctrine de Quesnay, ce qui refroidit ses relations avec Turgot.

AprĂšs avoir tracĂ© l’origine du commerce, Turgot dĂ©veloppe la thĂ©orie de Quesnay selon laquelle le sol est la seule source de richesse, et divise la sociĂ©tĂ© en trois classes, les cultivateurs, les salariĂ©s ou les artisans, et les propriĂ©taires. AprĂšs avoir discutĂ© de l’évolution des diffĂ©rents systĂšmes de culture, de la nature des Ă©changes et des nĂ©gociations, de la monnaie, et de la fonction du capital, il choisit la thĂ©orie de l'« impĂŽt unique Â», selon laquelle seul le produit net du sol doit ĂȘtre taxĂ©. En outre, il demande encore une fois la libertĂ© totale du commerce et de l’industrie.

Ministre

Statue de Turgot (HĂŽtel de Ville de Paris)

Turgot est nommĂ© ministre de Maurepas, le mentor du roi, auquel il a Ă©tĂ© chaudement recommandĂ© par l’abbĂ© de VĂ©ry, un ami commun. Sa nomination comme ministre de la Marine en juillet 1774 est bien accueillie, notamment par les philosophes. Un mois plus tard, il est nommĂ© contrĂŽleur gĂ©nĂ©ral des finances. Son premier acte est de soumettre au roi une dĂ©claration de principes : pas de banqueroute, pas d’augmentation de la taxation, pas d’emprunt. La politique de Turgot, face Ă  une situation financiĂšre dĂ©sespĂ©rĂ©e, est de contraindre Ă  de strictes Ă©conomies dans tous les ministĂšres. Toutes les dĂ©penses doivent dĂ©sormais ĂȘtre soumises pour approbation au contrĂŽleur. Un certain nombre de sinĂ©cures sont supprimĂ©es, et leurs titulaires dĂ©dommagĂ©s. Les abus des « acquis au comptant Â» sont combattus, cependant que Turgot fait appel personnellement au roi contre le don gĂ©nĂ©reux d’emplois et de pensions.

Il envisage Ă©galement une grande rĂ©forme de la ferme gĂ©nĂ©rale, mais se contente, au dĂ©but, d’imposer ses conditions lors du renouvellement des baux : employĂ©s plus efficaces, suppression des abus des « croupes Â» (nom donnĂ© Ă  une classe de pensions) – rĂ©forme que l'abbĂ© Terray avait esquivĂ©e, ayant notĂ© combien de personnes bien placĂ©es y Ă©taient intĂ©ressĂ©es. Turgot annule Ă©galement certains fermages, comme ceux pour la fabrication de la poudre Ă  canon et l’administration des messageries, auparavant confiĂ©e Ă  une sociĂ©tĂ© dont Antoine Lavoisier est conseiller. Plus tard, il remplace le service de diligence par d’autres plus confortables qui sont surnommĂ©es « turgotines Â». Il prĂ©pare un budget ordinaire.

Les mesures de Turgot rĂ©ussissent Ă  rĂ©duire considĂ©rablement le dĂ©ficit, et amĂ©liorent tant le crĂ©dit national qu’en 1776, juste avant sa chute, il lui est possible de nĂ©gocier un prĂȘt Ă  4% avec des banquiers, mais le dĂ©ficit est encore si important qu’il l’empĂȘche d’essayer immĂ©diatement la mise en place de son idĂ©e favorite, le remplacement des impĂŽts indirects par une taxe sur l’immobilier. Il supprime cependant bon nombre d’octrois et de taxes mineures, et s’oppose sur la base des finances du pays Ă  la participation de la France Ă  la guerre d'indĂ©pendance des États-Unis d'AmĂ©rique, sans succĂšs.

Turgot immĂ©diatement se met au travail pour Ă©tablir le libre-Ă©change dans le domaine des grains (suppression du Droit de hallage), mais son dĂ©cret, signĂ© le 13 septembre 1774, rencontre une forte opposition dans le Conseil mĂȘme du roi. Le prĂ©ambule de ce dĂ©cret, exposant les doctrines sur lesquelles il est fondĂ©, lui gagne l’éloge des philosophes mais aussi les railleries des beaux esprits, aussi Turgot le rĂ©Ă©crit-il trois fois pour le rendre « si purifiĂ© que n’importe quel juge de village pourrait l’expliquer aux paysans. Â» Turgot devient la cible de tous ceux qui ont pris intĂ©rĂȘt aux spĂ©culations sur le grain sous le rĂ©gime de l’abbĂ© Terray, ce qui inclut des princes de sang. De plus, le commerce des blĂ©s a Ă©tĂ© un sujet favori des salons et le spirituel Galiani, l’adversaire des physiocrates, a de nombreux partisans. L’opposition de l’époque est le fait de Linguet et Necker, qui en 1775 a publiĂ© son Essai sur la lĂ©gislation et le commerce des grains.

Pourtant, le pire ennemi de Turgot s’avĂšre ĂȘtre la mĂ©diocre moisson de 1774, qui mĂšne Ă  la hausse du prix de pain pendant l’hiver 1774 et le printemps 1775. En avril les perturbations surgissent Ă  Dijon, et au dĂ©but de mai ont lieu les grandes Ă©meutes frumentaires connues comme la « guerre des farines Â», qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le signe avant-coureur de la RĂ©volution française. Turgot fait preuve d’une grande fermetĂ© et d’un grand esprit de dĂ©cision dans la rĂ©pression des Ă©meutes, et bĂ©nĂ©ficie du soutien de Louis XVI. Sa position est affermie par l’entrĂ©e de Malesherbes parmi les ministres en juillet 1775.

Pour ce qui est de ses relations avec Adam Smith, Turgot Ă©crit : « Je me suis flattĂ©, mĂȘme de son amitiĂ© et estime, je n’avais jamais celui de sa correspondance Â», mais il n’y a aucun doute que Adam Smith a rencontrĂ© Turgot Ă  Paris et il est gĂ©nĂ©ralement admis que La richesse des nations doit beaucoup Ă  Turgot[rĂ©f. nĂ©cessaire].

Enfin, Turgot prĂ©sente au Conseil du roi en janvier 1776 ses fameux Six DĂ©crets de Turgot. Sur les six, quatre sont d’importance secondaire. Les deux qui ont rencontrĂ© une opposition violente sont le dĂ©cret supprimant la corvĂ©e royale et la suppression des jurandes et maĂźtrises (corporations). Dans le prĂ©ambule, Turgot annonce courageusement son objectif d’abolir les privilĂšges et de soumettre les trois ordres Ă  taxation — le clergĂ© en a ensuite Ă©tĂ© exemptĂ©, notamment Ă  la demande de Maurepas. Dans le prĂ©ambule au dĂ©cret sur les jurandes, il fixe comme principe le droit de chaque homme pour travailler, sans restriction.

Il obtient l’enregistrement des dĂ©crets par le lit de justice du 12 mars, mais Ă  ce moment-lĂ , presque tout le monde est contre lui. Ses attaques contre les privilĂšges lui ont gagnĂ© la haine de la noblesse et du Parlement ; sa rĂ©forme de la Maison du roi, celle de la Cour ; sa lĂ©gislation de libre-Ă©change celle « des financiers Â» ; ses avis sur la tolĂ©rance et sa campagne contre les serments du sacre vis-Ă -vis des protestants, celui du clergĂ© ; enfin, son dĂ©cret sur les jurandes celui de la bourgeoisie riche de Paris et d’autres, comme le Prince de Conti, dont les intĂ©rĂȘts sont engagĂ©s. La reine Marie-Antoinette ne l’aime guĂšre depuis qu’il s’est opposĂ© Ă  l’octroi de faveurs Ă  ses favoris, comme la duchesse de Polignac.

Tout pouvait encore aller bien si Turgot conservait la confiance du roi, mais le roi ne manque pas de voir que Turgot n’a pas l’appui des autres ministres. MĂȘme son ami Malesherbes pense qu’il est trop impĂ©tueux. L’impopularitĂ© de Maurepas va Ă©galement croissante. Que ce soit par jalousie de l’ascendant que Turgot a acquis sur le roi, ou par l’incompatibilitĂ© naturelle de leurs personnages, Maurepas bascule contre Turgot et se rĂ©concilie avec la reine. C’est vers cette Ă©poque qu’apparaĂźt une brochure, Songe de M. Maurepas, gĂ©nĂ©ralement attribuĂ© au comte de Provence (futur Louis XVIII), contenant une caricature acide de Turgot.

Avec les physiocrates, Turgot croit en l’aspect Ă©clairĂ© de l’absolutisme politique et compte sur le roi pour mener Ă  bien toutes les rĂ©formes. Quant aux Parlements, il s’est opposĂ© Ă  toute intervention de leur part dans la lĂ©gislation, considĂ©rant qu’ils n’avaient aucune compĂ©tence hors la sphĂšre de la justice. Il reconnaĂźt le danger des vieux Parlements, mais se rĂ©vĂšle incapable de s’y opposer efficacement depuis qu’il a Ă©tĂ© associĂ© au renvoi de Maupeou et de l’abbĂ© Terray et semble avoir sous-estimĂ© leur pouvoir. Il s’oppose Ă  la convocation des États gĂ©nĂ©raux prĂ©conisĂ©e par Malesherbes le 6 mai 1775, probablement en raison de l’important pouvoir qu’y ont les deux ordres privilĂ©giĂ©s. Son plan personnel se trouve dans son MĂ©moire sur les municipalitĂ©s, qui a Ă©tĂ© soumis d’une façon informelle au roi. Dans le systĂšme proposĂ© par Turgot, les propriĂ©taires seuls doivent former l’électorat, aucune distinction Ă©tant faite entre les trois ordres. Les habitants des villes doivent Ă©lire des reprĂ©sentants par zone municipale, qui Ă  leur tour Ă©lisent les municipalitĂ©s provinciales, et ces derniĂšres une grande municipalitĂ©, qui n’a aucun pouvoir lĂ©gislatif, mais doit ĂȘtre consultĂ©e pour l’établissement des taxes. Il faut y combiner un systĂšme complet d’éducation, et de charitĂ© visant Ă  soulager les pauvres.

Louis XVI recule devant l’ampleur du plan de Turgot. Il reste Ă  Turgot Ă  choisir entre une rĂ©forme superficielle du systĂšme existant et une rĂ©forme totale des privilĂšges — mais il aurait fallu pour cela un ministre populaire et un roi fort.

Avec l'aide de son conseiller, le banquier suisse Isaac Panchaud, il prĂ©pare Ă  la fin de son mandat la crĂ©ation de la Caisse d'Escompte, ancĂȘtre de la banque de France, qui a pour mission de permettre une baisse des taux d'intĂ©rĂȘt des emprunts commerciaux, puis publics.

La chute

La cause immĂ©diate de la chute de Turgot est incertaine. Certains parlent d’un complot, de lettres fabriquĂ©es de toutes piĂšces, et attribuĂ©es Ă  Turgot, contenant des attaques sur la reine Marie-Antoinette, d’une sĂ©rie de notes sur le budget de Turgot prĂ©parĂ©e, dit-on, par Necker et montrĂ©e au roi pour prouver son incapacitĂ©. D’autres l’attribuent Ă  la reine et il n’y a aucun doute sur sa haine de Turgot depuis qu’il a soutenu Vergennes dans l’affaire du comte de Guines.

D’autres l’attribuent Ă  une intrigue de Maurepas. En effet, aprĂšs la dĂ©mission de Malesherbes en avril 1776, Turgot tente de placer l’un de ses candidats. TrĂšs mĂ©content, Maurepas propose au roi comme son successeur un nommĂ© Amelot. Turgot, l’apprenant, Ă©crit une lettre indignĂ©e au roi, et lui montre en termes Ă©nergiques les dangers d’un ministĂšre faible, se plaint amĂšrement de l’indĂ©cision de Maurepas et la soumission de ce dernier aux intrigues de cour. Bien que Turgot ait demandĂ© Ă  Louis XVI de garder la lettre confidentielle, le roi la montre Ă  Maurepas.

Avec tous ces ennemis, la chute de Turgot est certaine, mais il tente de rester Ă  son poste assez longtemps pour finir son projet de la rĂ©forme de la Maison du roi, avant de dĂ©missionner. Cela ne lui est mĂȘme pas accordĂ© : le 12 mai, on lui ordonne d’envoyer sa dĂ©mission. Il se retire dĂšs le 13 mai 1776, partant pour La Roche-Guyon au chĂąteau de la duchesse d’Enville, puis retourne Ă  Paris, oĂč il consacre le reste de sa vie aux Ă©tudes scientifiques et littĂ©raires. En 1777, il est fait vice-prĂ©sident de l’AcadĂ©mie des inscriptions et belles-lettres.

Son tombeau se trouve auprùs de celui de son pùre Michel-Étienne Turgot, dans la chapelle de l’ancien hîpital Laennec, à Paris 7e.

Personnalité

Les commentateurs dĂ©crivent Turgot comme un homme simple, honorable et droit, passionnĂ© de justice et de vĂ©ritĂ© : un idĂ©aliste, ou « un doctrinaire Â»; les termes « des droits naturels Â», « la loi naturelle Â», se trouvent frĂ©quemment sous sa plume. Ses amis parlent de son charme et de sa gaietĂ© dans les relations intimes, tandis qu'entourĂ© d’étrangers, silencieux et maladroit, il donne une impression de rĂ©serve et de dĂ©dain. Ainsi ses amis comme ses ennemis s’accordent sur un point : sa brusquerie et son manque de tact dans les relations humaines ; August Oncken[2],[3] relĂšve et souligne le ton de « maĂźtre d’école Â» de sa correspondance, mĂȘme avec le roi.

Les jugements sont partagĂ©s Ă  propos de ses qualitĂ©s d’homme d’État, mais on considĂšre gĂ©nĂ©ralement qu’il est Ă  l’origine d’un grand nombre des rĂ©formes et des idĂ©es de la RĂ©volution française. Souvent ce ne sont pas ses idĂ©es propres, mais on lui doit de les rendre publiques. Concernant ses qualitĂ©s d’économiste, les avis sont aussi partagĂ©s. Oncken, pour prendre le plus nĂ©gatif des avis, le voit comme un mauvais physiocrate et un penseur confus, tandis que LĂ©on Say considĂšre qu’il est le fondateur de l’économie politique moderne et que « bien qu’il ait Ă©chouĂ© au XVIIIe siĂšcle, il a triomphĂ© au XIXe siĂšcle Â». Jugement partagĂ© par Murray Rothbard, lequel y voit le plus grand Ă©conomiste du XVIIIe siĂšcle avec Cantillon et estime que, sur certains points, la thĂ©orie Ă©conomique a perdu plusieurs dizaines d’annĂ©es en ne s’inspirant pas de ses conceptions :

« c’était un gĂ©nie unique, ce qu’il est quand mĂȘme difficile de dire des Physiocrates. Sa comprĂ©hension de la thĂ©orie Ă©conomique Ă©tait incommensurablement supĂ©rieure Ă  la leur, et la maniĂšre dont il traita le capital et l’intĂ©rĂȘt est quasiment inĂ©galĂ©e encore aujourd’hui [1]. Â»

Pour Schumpeter, sa théorie de la formation des prix était

« presque irrĂ©prochable et, mis Ă  part une formulation explicite du principe marginaliste, se trouve Ă  une distance palpable de celle de Böhm-Bawerk. Â»

La thĂ©orie de l’épargne, de l’investissement et du capital Ă©tait « la premiĂšre analyse sĂ©rieuse de ces questions Â» et

« a tenu remarquablement longtemps. Il est douteux qu’Alfred Marshall soit parvenu Ă  la dĂ©passer, et certain que J.S. Mill ne l’a pas fait. Böhm-Bawerk y a sans doute ajoutĂ© une nouvelle branche mais, pour l’essentiel, il avait repris les propositions de Turgot. Â»
« La thĂ©orie de l’intĂ©rĂȘt de Turgot est non seulement le plus grand exploit [
] du XVIIIe siĂšcle, mais elle prĂ©figurait nettement une bonne partie des meilleures rĂ©flexions des derniĂšres dĂ©cennies du XIXe siĂšcle. Â»

En somme,

« il n’y a pratiquement aucune erreur discernable dans ce tout premier traitĂ© de la valeur et de la distribution, traitĂ© dont la mode allait tellement se dĂ©velopper dans les derniĂšres dĂ©cennies du XIXe siĂšcle. Ce n’est pas exagĂ©rer que de dire que l’analyse Ă©conomique a pris un siĂšcle pour se retrouver oĂč elle aurait pu en ĂȘtre vingt ans aprĂšs la publication du TraitĂ© de Turgot si son contenu avait Ă©tĂ© correctement compris et assimilĂ© par une profession plus Ă©veillĂ©e Â».

Principales Ɠuvres de Turgot

Bibliographie

  • " Luc BIHL & Luc WILLETTE, " Une histoire du mouvement consommateur - Mille ans de luttes ", Ed. Aubier, 1984, ISBN : 9 782700 703498. Chapitre III & IV - RĂ©Ă©ditions 1994 - 2003. Incontournable.
  • Arnaud de Maurepas, Antoine Boulant, Les ministres et les ministĂšres du siĂšcle des LumiĂšres (1715-1789). Etude et dictionnaire, Paris, Christian-JAS, 1996, 452 p.
  • Condorcet, Vie de Monsieur Turgot, Association pour la diffusion de l’économie politique, Paris, 1997. www.economiepolitique.net
  • EugĂšne Daire, « Notice historique sur la vie et les Ɠuvres de Turgot Â», in T. 1 des ƒuvres de Turgot, publiĂ©es par EugĂšne Daire (Paris, Guillaumin, 1844), 2 T. PubliĂ© comme les T. 2 et 3 des Collections des principaux Economistes
  • Edgar Faure, La DisgrĂące de Turgot, Paris, Gallimard, 1961
  • M. Monjean, « Turgot Â» in Charles Coquelin et Gilbert-Urbain Guillaumin, Dictionnaire de l'Ă©conomie politique : contenant l'exposition des principes de la science. 2. J-Z / publiĂ© sous la direction de MM. Ch. Coquelin et Guillaumin, Paris, 1852-1853 [lire en ligne (page consultĂ©e le 7 fĂ©vrier 2010)] 
  • Jean-Pierre Poirier, Turgot, Perrin, 1999
  • Gustave Schelle, « Turgot Â» in T. 2 du Nouveau dictionnaire d’économie politique par LĂ©on Say et Joseph Chailley-Bert, Paris, Guillaumin, premiĂšre Ă©dition 1891-1892, seconde Ă©dition 1900
  • Francisco Vergara,"Intervention et laisser-faire chez Turgot (Le rĂŽle de l’État selon le droit naturel)",Cahiers d'Ă©conomie politique, no 54, 2008.
  • Georges Weulersse, La Physiocratie sous les ministĂšres de Turgot et de Necker, 1774-1781, Paris, Presses universitaires de France, 1950

En anglais

  • Douglas Dakin, Turgot and the Ancien RĂ©gime in France, Londres, Methuen, 1939
  • Steven L. Kaplan, Bread, Politics and Political Economy in the Reign of Louis XV, 2 T. La Haye, Martinus Nijhoff, 1976.
  • Ronald L. Meek, Social Science and the Ignoble Savage, Cambridge University Press, 1976

Notes et références

  1. ↑ Ă©galement orthographiĂ© « de Laune Â» ou « de Launes Â», selon les auteurs.
  2. ↑ Turgot and the six edicts. By Robert Perry Shepherd sur Google Books
  3. ↑ Wilhelm Oncken

Liens externes

En anglais, avec des liens vers des textes en anglais et en français

Voir aussi

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Antoine de Sartine, comte d'Alby
Joseph Marie Terray
contrÎleur général
des finances
Jean Étienne Bernard Clugny de Nuits

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   Meyers Großes Konversations-Lexikon

  • Turgot — (spr. tĂŒrgoh), Anne Rob. Jacques, Baron de l Aulne, franz. Staatsmann, geb. 10. Mai 1727 zu Paris, als Finanzminister 1774 76 um die Verbesserung der wirtschaftlichen ZustĂ€nde Frankreichs bemĂŒht, gest. 20. MĂ€rz 1781 zu Paris; als… 
   Kleines Konversations-Lexikon

  • Turgot — (TĂŒrgo), Anne Robert Jacques, Baron de l Aulne, geb. 1727 zu Paris, als Nationalökonom zu den Physiokraten gehörig, Mitarbeiter an der EncyklopĂ€die, 1761 Intendant von Limoges, 1774 Marine und spĂ€ter Finanzminister, wollte allgemeine gleichmĂ€ĂŸige 
   Herders Conversations-Lexikon

  • Turgot — Turgot, Anne Robert Jacques, barĂłn de lÂŽAulne 
   Enciclopedia Universal

  • Turgot — [tĂŒr gƍâ€Č] Anne Robert Jacques [Ă€n rō̂ ber zhĂ€kâ€Č] Baron de l Aulne 1727 81; Fr. economist & statesman 
   English World dictionary

  • Turgot — noun French economist who in 1774 was put in control of finances by Louis XVI; his proposals for reforms that involved abolishing feudal privileges made him unpopular with the aristocracy and in 1776 he was dismissed (1727 1781) ‱ Syn: ↑Anne… 
   Useful english dictionary


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