Tranchee des Baionnettes

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Tranchee des Baionnettes

Tranchée des Baïonnettes

Entrée du monument
Monument de la tranchée
Croix de la tranchée

La tranchée des baïonnettes est un des deux mythes modernes datant de la PremiÚre Guerre mondiale, avec le Debout les morts ! de Péricard. Le monument commémoratif est situé sur le territoire de la commune de Douaumont, (Meuse).

Sommaire

DĂ©couverte et monument

L’histoire est prĂ©sentĂ©e comme suit :

Le 11 juin 1916, 57 hommes du 137e rĂ©giment d'infanterie — en majoritĂ© VendĂ©ens — qui se prĂ©paraient Ă  un assaut sont enterrĂ©s vivants par l'explosion d'un obus.
Entre les 10 et 12 juin 1916, a eu lieu Ă  cet endroit un effroyable bombardement (notamment de canons lourds de 280 mm et obusiers de 305 mm). Les fusils Ă©mergeant du sol marquaient l'endroit oĂč certains soldats avaient Ă©tĂ© enterrĂ©s vivants dans leur tranchĂ©e, et on baptisa le lieu « la tranchĂ©e des fusils Â». On la renomma par la suite " tranchĂ©e des BaĂŻonnettes ", un nom plus tristement Ă©vocateur. TrĂšs impressionnĂ© par ces images, un banquier amĂ©ricain du nom de Georges T. Rand fit don de 500 000 francs pour la construction du mĂ©morial qui abrite toujours le site. En juin 1920, le secteur fut fouillĂ© par des Ă©quipes de travailleurs immigrĂ©s indochinois et italiens, un travail particuliĂšrement pĂ©nible, parmi les rats et les moustiques qui infestaient l'ancien champ de bataille. 47 corps furent mis au jour, dont 14 purent ĂȘtre identifiĂ©s.

Le monument fut construit par l'architecte André Ventre en 1920.

Explication

Fusil Ă©mergeant du sol

En fait, il est impossible que la terre soulevĂ©e par les obus qui tombent irrĂ©guliĂšrement parvienne Ă  combler une tranchĂ©e. De plus, on n’en retrouve nulle trace sous cette forme dans les rĂ©cits des combattants ; par contre, ces alignements de fusils ou de baĂŻonnettes le long d’une tranchĂ©e, ou de corps, sont trĂšs frĂ©quents. Il s’agit d’un usage qui s’est Ă©tabli durant la guerre : aprĂšs une offensive, il Ă©tait nĂ©cessaire d’enterrer au plus vite les corps, y compris ceux des ennemis. La solution la plus pratique pour ceux-ci Ă©tait de combler un boyau inutilisĂ© avec leurs corps. La tombe collective Ă©tait ensuite marquĂ©e de fusils baĂŻonnettes en l’air.

Cette explication est fournie dÚs la fin de la guerre par des soldats anciens combattants (cf Le témoignage de l'abbé Lucien Polimann).

Le mystÚre de la tranchée des fusils

StĂšle en hommage au 137e RI

Le mystĂšre de la tranchĂ©e des baĂŻonnettes a provoquĂ© des controverses extrĂȘmement violentes, avec deux Ă©coles totalement opposĂ©es : la premiĂšre, dont la figure dominante est Jacques PĂ©ricard, pense que des soldats ont Ă©tĂ© enterrĂ©s vivants dans une tranchĂ©e situĂ©e non loin de la cĂŽte de Thiaumont (vers le haut du ravin de la Dame), l'autre, avec Jean Norton Cru comme chef de file, n'y voit qu'une invention absurde d'« embusquĂ©s Â».

Voici ce qu'Ă©crit Cru dans son fameux livre, TĂ©moins : « Deux ans aprĂšs la guerre, des Ă©trangers visitent le champ de bataille de Verdun et remarquent une ligne de fusils dressĂ©s, quelques-uns avec leur baĂŻonnette. Ils auraient pu observer de semblables lignes de fusils sur de nombreux points du front, car c'Ă©tait l'habitude des Français et des Allemands de jalonner ainsi les vieilles tranchĂ©es qu'ils avaient comblĂ©es aprĂšs avoir entassĂ© dans le fond des cadavres sans sĂ©pulture.

Comme ces Ă©trangers ne connaissent rien Ă  la guerre, ils croient Ă  des hommes enterrĂ©s debout Ă  leur poste ; ils ne savent pas que les obus ne peuvent fermer des tranchĂ©es, qu'au contraire, ils disloquent, Ă©parpillent les parois des tranchĂ©es et les corps des occupants. Leur imagination s'enflamme. Ils voient des hommes sous un bombardement en pluie, submergĂ©s peu Ă  peu par les Ă©boulis et attendant, stoĂŻques, que la terre montante recouvre leur poitrine, leurs Ă©paules, leur bouche, leur yeux
 Ils Ă©rigent un monument.

Si ces Ă©trangers ne mĂ©ritent aucun blĂąme, il n'en est pas de mĂȘme des Français qui, connaisant la faussetĂ© de la lĂ©gende, ont essayĂ© de lui donner une consĂ©cration historique. La tranchĂ©e des BaĂŻonnettes, qui n'Ă©tait au dĂ©but qu'une innocente naĂŻvetĂ©, est devenue, par suite de certaines complicitĂ©s, une indigne imposture. Â»

Cru, ancien combattant lui-mĂȘme, qui a lu et Ă©tudiĂ© tous les rĂ©cits de soldats de la Grande Guerre pour en faire une Ă©tude bibliographique consĂ©quente, s'en prend Ă  tous les faiseurs de lĂ©gendes et notamment au commandant brevetĂ© Henri Bouvard « qui croit pouvoir parler de Verdun en tĂ©moin parce qu'il Ă©tait Ă  l'Ă©tat-major de la 2e armĂ©e (rĂ©gion de Verdun) [et qui] donne dans un livre Ă  prĂ©tentions historiques un rĂ©cit de cet Ă©vĂ©nement conforme Ă  la lĂ©gende qu'il accepte. Mais nous conjurons nos camarades poilus de ne jamais s'Ă©carter des leçons si claires de leur expĂ©rience et de dĂ©mentir tout ce qui la contredit, en particulier les lĂ©gendes hĂ©roĂŻques. Â»

Henri Bouvard, dans la seconde Ă©dition de son livre, La Gloire de Verdun, fait amende honorable :

" Notre récit, dans la premiÚre édition de La Gloire de Verdun, a été particuliÚrement critiqué par N.Cru. On pourra remarquer que nous avons supprimé dans cette édition le récit de Dubrulle - que nous citions de deuxiÚme main - dont l'auteur de Témoins a contesté la vraissemblance".

Dans la deuxiĂšme Ă©dition, il cite le tĂ©moignage du commandant Dreux, qui commandait le bataillon voisin de celui enseveli. Il ne s'agit donc pas Ă  proprement parler d'un tĂ©moignage de premiĂšre main, mais Dreux a combattu Ă  quelques dizaines de mĂštres de la tranchĂ©e des baĂŻonnettes, le mĂȘme jour, soit le 12 juin 1916.

Dreux n'est pas aussi affirmatif que Dubrulle :

" Le 12, Ă  4 heures du matin, le bombardement redouble, l'artillerie allemande tire sur nous Ă  toute volĂ©e par des feux convergents et d'enfilade, les entonnoirs se recouvrent, la terre elle-mĂȘme s'est transformĂ©e, c'est maintenant une poussiĂšre retombĂ©e d'en haut lors des Ă©clatements qui forme une couche d'un mĂštre sur laquelle on peut difficilement se tenir debout et marcher, la fumĂ©e nous Ă©touffe. C'est Ă  ce moment que les hommes ont pu ĂȘtre enterrĂ©s, leur baĂŻonnette au fusil".

Dreux n'est pas catĂ©gorique. Plus loin, il Ă©crit :

" La tranchĂ©e des baĂŻonnettes est longue. Le point oĂč les armes sont plus apparentes Ă©tait occupĂ© par une demi-section de chacune des 3e et 4e compagnies et par les postes de commandement de ces unitĂ©s. Le lieutenant commandant Ă  l'Ă©poque la 4e prĂ©tend que les hommes ont Ă©tĂ© enterrĂ©s par le 155 français qui tirait trop court, l'ennemi ayant moins tirĂ© sur ce point trop rapprochĂ© de son infanterie. Le lieutenant Polimann croit qu'ils ont Ă©tĂ© inhumĂ©s plus tard par les Allemands qui auraient laissĂ© Ă©merger des baĂŻonnettes pour signaler la prĂ©sence de cadavres".

Cela fait donc trois versions diffĂ©rentes. Quant Ă  la prĂ©sence des baĂŻonnettes, elle s’expliquerait dans les deux premiers cas par l'impossibilitĂ© de se servir des fusils en raison de la terre et de la poussiĂšre qui les enrayent. Dreux aurait ordonnĂ© lui-mĂȘme Ă  ses hommes de mettre baĂŻonnette au canon afin de pouvoir quand mĂȘme combattre. Encore faut-il que Denef, son homologue au bataillon concernĂ©, en ait fait de mĂȘme.

Péricard, dans son livre Verdun apprécie trÚs peu les remarques de Cru sur les faiseurs de légendes, notamment parce que ce dernier le critique sérieusement comme auteur.

Comme le dit Bouvard, il rĂ©pond « vertement Â» Ă  Cru dans son Verdun.

« Le culte rendu aux soldats qui reposent dans la TranchĂ©e des BaĂŻonnettes, n'a pas rencontrĂ© des dĂ©vots Â». Il cite alors le passage de TĂ©moins que nous avons nous mĂȘme citĂ©, mais sans en indiquer la provenance et sans mentionner le nom de Cru. Il conclut ensuite :

« Telle est une des thĂšses soutenues par de prĂ©tendus historiens français qui, navrĂ©s sans doute de la dĂ©faite allemande, s'attachent Ă  dĂ©pouiller notre victoire de tout idĂ©al, de toute noblesse, de toute simple vertu Â».

C'est excessif, car Cru n'a jamais montré dans ses livres le moindre regret pour la défaite allemande. Péricard, malgré tout, est visiblement ébranlé par l'argumentation de Cru. Il tente de rétablir une vérité objective, sans parti pris.

Il cite d'abord le colonel Collet, qui commandait le 137e RI en 1919 et qui a fait des recherches sur les lieux. Les fusils trouvĂ©s sont alors sans baĂŻonnette et d'ailleurs, les premiers articles de journaux parlaient de la tranchĂ©e des fusils. Ensuite, PĂ©ricard Ă©lude la question des hommes ensevelis vivants, en Ă©crivant par exemple :

" Que voulait prouver la lĂ©gende, si lĂ©gende il y a ? La tĂ©nacitĂ© indomptable des dĂ©fenseurs de la tranchĂ©e. Par ce que nous avons dit des hauts faits de ces hommes, cette tĂ©nacitĂ© n'est-elle pas Ă©tablie sur des bases assez solides ? Que dĂ©sirer de plus que cette rĂ©Ă©dition magnifique des DerniĂšres Cartouches ? "

Et Péricard cite le long témoignage de l'abbé Polimann, lieutenant au 137e RI et qui s'est battu et a été capturé à la tranchée des baïonnettes. Nous le citons nous aussi in extenso, car il dépeint bien la violence inouïe des combats et les sacrifices consentis par les soldats des deux camps.



LES TEMOINS : articles de presse nov et dĂ©c 1964


Ouest-France (probablement novembre 1964)


Quand l’histoire et la lĂ©gende se confondent

Mais comment expliquer la mise hors de combat des deux sections de ce douloureux 137e RI ? Un obus – fĂ»t-il toxique – n’aurait jamais rĂ©ussi ce diabolique tour de force. Le colonel Marchal a retrouvĂ© la tranchĂ©e de longs mois aprĂšs le 12 juin 1916. « une trentaine de baĂŻonnettes Ă©mergeaient du sol. Il est probable que les Allemands se sont contentĂ©s de rejeter la terre sur les nombreux cadavres qui remplissaient la tranchĂ©e et qu’ils n’ont pas touchĂ© aux fusils restĂ©s appuyĂ©s contre la paroi Â» La TranchĂ©e des fusils


L’homme du cĂ©lĂšbre : « debout les morts Â», Jacques PĂ©ricard, a manifestĂ© sa sincĂšre honnĂȘtetĂ© : « En janvier 1919 (prĂšs de trois ans aprĂšs) Collet qui avait commandĂ© le 137e fit faire des dĂ©marches aux lieux oĂč s’était battu le rĂ©giment. On dĂ©couvrit une ligne de fusils qui jalonnaient l’ancienne tranchĂ©e et Ă©mergeaient de l’herbe drue; les fouilles permirent de reconnaĂźtre que les fusils appartenaient bien Ă  des hommes du 137e Â»


Une prise d’arme rendit les honneurs aux vaillants du 137e et on Ă©leva un petit monument de bois Ă  leur mĂ©moire. Les pĂšlerins de Verdun savent aujourd’hui que l’humble tertre de 1919 a cĂ©dĂ© la place Ă  l’étrange mĂ©morial de ciment Ă©levĂ© depuis par la ferveur gĂ©nĂ©reuse d’un AmĂ©ricain, M. Rand.


« Les fusils dĂ©couverts par le colonel Collet ne portaient pas de baĂŻonnettes. Y avait-il, sur un autre point de la tranchĂ©e, des fusils avec leurs baĂŻonnettes, ou les baĂŻonnettes actuelles ont-elles Ă©tĂ© ajoutĂ©es aprĂšs coup ? Nous l’ignorons Â», reconnaissent les historiens. Mis « que la tranchĂ©e doive ĂȘtre appelĂ©e TranchĂ©e des Fusils –premier nom que lui donnĂšrent les journaux- plutĂŽt que TranchĂ©e des BaĂŻonnettes, voilĂ  qui laisse intact le fond de la question Â» Le chanoine Polimann, alors lieutenant au 137e, n’a pas davantage Ă©clairci le sujet, mais il accorde : « L’histoire Ă©tait trop belle pour ne pas devenir lĂ©gendaire
 Â»


L’Histoire est au rendez-vous au bout du chemin de la VĂ©siniĂšre qui court –un peu bancal- dans la campagne d’AvrillĂ© (VendĂ©e). M. Maximilien Joly, classe 1903, moustache Ă  la Clemenceau, est revenu vivre au hameau natal le reste de son Ăąge, avec un peu « de misĂšre Ă  se baisser Â». MobilisĂ© au 93e RI de La Roche-sur-Yon, il a plusieurs raisons de se rappeler la « tranchĂ©e Â» : il garde de la sinistre aventure un Ă©clat de grenade qu’il me fait tĂąter dans sa joue gauche. « On Ă©tait Ă  trente mĂštres des boches ; ils commencent Ă  grimper mais ils n’en finissent pas. Une section se prĂ©sente Ă  portĂ©e de grenade. À ma force je crie : « aux armes ! Â» pour ceux de mes hommes qui restaient ; j’étais sergent. Nos poilus se sont terrĂ©s dans les trous d’obus ; les munitions allaient manquer : « j’ai ajustĂ© sept Allemands de suite qui ne sont pas sortis des trous d’obus Â» indique notre paisible octogĂ©naire pendant que l’horloge sur la cheminĂ©e du logis grignote les secondes



«  on allait revenir sept de tout le bataillon ! Â» - et les baĂŻonnettes ? « Ă  un moment on a revu le sergent Victor Denis, un camarade de La Tranche-sur-Mer, que l’on avait retirĂ© de la boue : dans la bataille il a criĂ© : « Ă”tez-vous de lĂ , vous allez me faire tuer encore une fois ! Â»


Et voilĂ  mon Denis parti parmi les trous d’obus et la mitraille. « il y avait plein de fusils et de baĂŻonnettes, il les ramassait et les piquait Ă  peu prĂšs en ligne, dans la bordure de terre. Mais que fais-tu lĂ  ? Â» À dĂ©faut d’éloquence l’expression spontanĂ©e en patois vendĂ©en (sud-VendĂ©e) a situĂ© Ă  jamais l’épisode hĂ©roĂŻque : « te vois ; le croiront qu’y sont bĂ©rĂšde ! Â» (Tu vois, ils croiront que nous sommes beaucoup)


Le « papa Â» Joly remontera en ligne avec un 93e reformĂ© avec un bataillon divisionnaire, et, onze jours avant l’armistice de 1918, sera touchĂ© par les gaz : « tout le monde Ă©tait aveuglĂ©, plus d’officier : comme plus ancien sergent, j’ai pris le commandement de la compagnie
 Â»

L’ancien maire de Grues (VendĂ©e), M. Victor Moizon, un conscrit de 1903 lui aussi prĂ©cise le dĂ©cor : « nous avions devant nous le 44e Bavarois et Ă  nos cĂŽtĂ©s notre 48e d’artillerie. La 4e compagnie du 93e se trouvait en premiĂšre ligne. Il n’y avait pas de tranchĂ©es, mais une suite de trous d’obus qu’on essayait de relier les uns aux autres. On savait qu’un trou d’obus est un abri Ă  peu prĂšs sĂ»r : l’obus ne tombe jamais au mĂȘme endroit ! Mais dans la boue, des paquets de terre sortaient de ces trous, et, devant ces blocs Ă  peu prĂšs articulĂ©s, mais indĂ©finissables, on se demandait : oĂč est l’ennemi ??? Â»


M. Moizon reprend souffle. Lorsqu’il avait appris en 16, son affectation au secteur de Verdun, oĂč les gars du 93e commençaient Ă  relever le 137e extenuĂ©, il avait connu un lĂ©ger sentiment de plaisir : « Si l’on peut dire ! Je ne savais rien encore de ce qui se passait lĂ  ; mais dans les annĂ©es 1904-05, j’avais accompli mon service actif au 19e chasseur Ă  pied Â» À Verdun justement.


On est au matin du 12 juin (1916). Le paysage n’est plus reconnaissable. Le tir des allemands s’allonge, et c’est l’attaque. Un dĂ©part de fifres : « les boches sortent et se dĂ©barrassent de leurs grenades. Moi aussi j’ai balancĂ© mes F1 Ă  cuiller Â» Les fusils pleins de boue ne pouvaient servir. Le sergent de Grues Ă  vu son compatriote Victor DENIS, dĂ©jĂ  enterrĂ© Ă  deux reprises, et l’a tirĂ© de la glaise par la martingale de sa capote : « vite ils vont remettre ça ! Â»


« C’est alors que j’ai vu mon copain se traĂźner dans la boue, ramasser un fusil puis un autre, se traĂźner vingt trente mĂštres et refaire le mĂȘme geste et enfin planter ces armes rĂ©cupĂ©rĂ©es dans le semblant de parapet. Â» Il a pu en piquer un bon nombre : dans chaque trou d’obus, il y avait au moins un tuĂ©, deux parfois
 « On s’attendait Ă  ĂȘtre Ă©crasĂ©s Ă  notre tour ; on restait vingt sur un effectif de 167 ! Â» Quelqu’un a criĂ© Ă  Denis : « Tu vas nous faire repĂ©rer ! Â». Il tombait d’en face un vrai tamisage d’obus ; mais Victor Denis continuait de planter ses armes –fusils avec ou sans baĂŻonnettes- et M . Moizon rĂ©pĂšte, mot pour mot, la phrase qu’il n’oubliera jamais non plus : « le croiront qu’y son bĂ©rĂšde ! Â»


Victor Denis est mort, longtemps aprĂšs 1919, sans avoir su s’enorgueillir d’une apostrophe et d’un geste hors sĂ©rie.


Il avait pourtant la caution d’un autre VendĂ©en, le capitaine Jean de Lattre, qui allait passer chef de bataillon en ce printemps 1916. « Mais nous avons eu des mots ensemble ! Â» pouvait dire, en riant, notre gars de La Tranche, de son compatriote de Mouilleron-en-Pareds. Denis en oubliait la « tranchĂ©e Â»




Presse-OcĂ©an - dĂ©cembre 1964 En marge de l’arrivĂ©e du glorieux drapeau du 137e RI Ă  La Roche-sur-Yon

Que s’est-il donc passĂ© Ă  la tranchĂ©e des baĂŻonnettes ?

Quarante-huit ans aprĂšs, on voit plus clair dans l’histoire 
 Ainsi que s’est-il donc passĂ© Ă  la tranchĂ©e des baĂŻonnettes ? M. Étienne Roy, des Herbiers (VendĂ©e), approche sans doute de la vĂ©ritĂ© quand il raconte : « 33 hommes sont restĂ©s dans la tranchĂ©e, 85 ont Ă©tĂ© blessĂ©s et plusieurs ont disparus. Beaucoup de ces 85 blessĂ©s ne purent emporter leurs armes ; ce qui semblerait indiquer qu’il y avait plus d’armes que de morts dans la tranchĂ©e des baĂŻonnettes Â»

D’un autre cĂŽtĂ©, le capitaine Gustave Pairotteau, 75, rue du MarĂ©chal-Joffre, Ă  La Roche-sur-Yon, nous a dĂ©clarĂ© : « Sous les bombardements, maints soldats furent enterrĂ©s dans les boyaux ; quand des camarades passaient et apercevaient une capote ou un corps, ils plantaient au-dessus une de ces nombreuses baĂŻonnettes abandonnĂ©es pour permettre ensuite l’exhumation des disparus. Â»

C’est M. LĂ©on Martin, ancien secrĂ©taire de Georges Clemenceau, ancien prĂ©fet de la LibĂ©ration, qui, Ă  force de cueillir des tĂ©moignages, nous apporte sur cette page d’histoire les rĂ©cits les plus nets.


Du PrieurĂ© Ă  Grues (VendĂ©e), commune dont il fut maire, M. Victor Moizon Ă©crivait Ă  son ami le 25 dĂ©cembre 1961 : « Comme il Ă©tait entendu entre nous, je viens peut-ĂȘtre tardivement vous donner quelques renseignements au sujet de la fameuse TranchĂ©es des BaĂŻonnettes ; Il est peut-ĂȘtre exagĂ©rĂ© de parler de « tranchĂ©e Â» ? Il n’existait en effet que des trous en premiĂšre ligne. Evidemment, les Poilus faisaient l’impossible pour relier les trous, mais la pluie des obus de toutes sortes avait vite fait de niveler le travail, tout en faisant de nouveaux trous.

On a beaucoup Ă©crit et parlĂ© depuis qu’un ouvrage mentionne le lieu : j’apporte donc ce que je pense ĂȘtre la vĂ©ritĂ© Â» « Le 2e bataillon du 137e et quelques Ă©lĂ©ments du 93e montaient Ă  la cote du Poivre en juin 1916 : le 9 dans la nuit nous Ă©tions en premiĂšre ligne en liaison sur notre gauche avec le 411. Un violent bombardement avec obus de tous calibres nous obligeait Ă  rester tapis au fond des trous. Le lendemain, mĂȘme pluie d’obus meurtriĂšre.


« Je connaissais Verdun et ses environs pour y avoir fait trois annĂ©es, au 19e bataillon de chasseurs Ă  pied, le sous-officier d’instruction au peloton des Ă©lĂšves caporaux
 Aussi, Ă  la tombĂ©e de la nuit, quand il fallut aller au ravitaillement Ă  un petit carrefour de la route de Bras, je demandai Ă  conduire cette corvĂ©e. Bien qu’arrosĂ© copieusement, le trajet s’effectua sans perte (juste un blessĂ©). Comme nous revenions, les obus Ă©taient tellement nombreux qu’il fallait sauter de trou en trou.


«  Soudain le tir de l’artillerie allemande s’allongea. « Pas de doute : c’était le signal de l’assaut Â»


« Je dis alors aux hommes de rejoindre la premiĂšre ligne. J’y retrouve l’aspirant FĂ©on , un breton de Cancale ; le sergent Jolly, d’AvrillĂ© ; Bassard, MĂ©tais, le caporal GuilguiĂ©. Maximin Jolly me fait remarquer Ă  une trentaine de mĂštres, des formes qui sautaient, elles aussi, de trous en trous. Elles ressemblaient Ă  de vĂ©ritables paquets de terre Â» «  La premiĂšre vague n’avait pas de fusil, mais commençaient Ă  nous envoyer des grenades. « Le sergent Jolly, qui avait veillĂ© Ă  l’entretien de son 86, en toucha une demi-douzaine ; de mon cĂŽtĂ© je vidai une caisse de grenades Ă  cuiller.


« L’attaque fut stoppĂ©e, mais le sergent Jolly, sa cigarette au bec, reçut un Ă©clat d’obus au moment oĂč, aprĂšs avoir ajustĂ© un Allemand qui s’était beaucoup approchĂ©, lĂąchait son coup. L’aspirant FĂ©on, qui avait vidĂ© son revolver sur les assaillants, n’avait plus de cartouche. « C’est Ă  ce moment que le sergent Victor Denis, de La Tranche-sur-Mer, passant devant moi, l’accrocha par sa maertingale de capote : « Ote-te donc d’ichi ; l’allant me tuer ine autre fouĂ© Â» (ĂŽte-toi d’ici, ils vont me tuer une autre fois) Â»


« Sa figure Ă©tait ensanglantĂ©e : il s’affala sur moi. « le m’avant cassĂ© ma pipe Â» (ils m’ont cassĂ© ma pipe). Il avait toujours entre les lĂšvres une sorte de pipe en terre. Revenu de ses Ă©motions il me dit : tu entends leur musique : ils vont remettre ça ! Â» « Il se mit Ă  ramasser les fusils de ceux qui Ă©taient morts et les plaça de façon Ă  ce que les baĂŻonnettes parussent Â»

« Que fais-tu Denis ?

« et bĂ© alors le crĂ©rant qu’i sans bĂ©rĂšde ! Â» (Ils croiront que nous sommes beaucoup). « En effet, il avait raison, nous restions 21 sur 167 montĂ© en ligne, nous Ă©tions 21 de reste. Combien avait-il mis de fusils avec la baĂŻonnette ? Je ne l’ai ai pas comptĂ©s, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est venu une volĂ©e de gros obus qui nous a recouvert de terre, de pierre, de boue et les fusils que Denis avait disposĂ©s ont dĂ», eux aussi, ĂȘtre enfouis



« Nos pertes Ă©taient si sĂ©rieuses que nous fĂ»mes relevĂ©s le lendemain
 Â»

Le témoignage de l'abbé Lucien Polimann

" Le 137e d'infanterie (recrutement de VendĂ©ens et de Bretons, dont la garnison est Ă  Fontenay-le-Comte) occupait le 11 juin, le bord sud du ravin de la Dame*( *surnommĂ© le Ravin de la Mort ), entre la ferme de Thiaumont et le bois de NawĂ©. Un bombardement de Verdun particuliĂšrement violent fait subir aux deux bataillons de ligne des pertes Ă©normes. InstallĂ©s dans des trous d'obus vaguement organisĂ©s, nous avions tous la mĂȘme consigne trĂšs simple et trĂšs nette :" RĂ©sister sur place ". Plusieurs Allemands s'Ă©taient dĂ©jĂ  rendus, annonçant l'attaque prochaine.

Vers 5 heures du matin, tandis que le bombardement se poursuivait sans arrĂȘt, j'appris que mon confrĂšre et ami, le lieutenant Grenier, vicaire Ă  Bernay, venait d'ĂȘtre enterrĂ© avec un de ses sous-lieutenant et une partie de ses agents de liaison. C'Ă©tait le commencement de l'enlisement. C'est alors que je fus dĂ©signĂ© par mon colonel pour prendre le commandement de la 3e compagnie qui possĂ©dait encore comme gradĂ© un sous-lieutenant et un adjudant.

Avec la nuit qui allait bientĂŽt tomber, le bombardement devint moins intense. Je mis aussitĂŽt Ă  profit ce moment d'accalmie relative pour rĂ©organiser ma compagnie. L'ennemi voulant chercher des brĂšches Ă©bauchĂ©es dans nos lignes par son bombardement, dĂ©clencha plusieurs petites attaques. Le bombardement attĂ©nuĂ© vers minuit, reprit vers 3 heures du matin avec une violence inouĂŻe. Un prisonnier que je fis Ă  ce moment me certifia que nous Ă©tions en prĂ©sence de forces considĂ©rables, prĂȘtes Ă  l'attaque. Vers 5 heures du matin, l'artillerie ennemie, en des feux concentrĂ©s, joignit Ă  sa mitraille la fumĂ©e et les gaz au point d'obscurcir la lumiĂšre du jour naissant. C'est Ă  peine si nous voyons Ă  dix pas, tellement la fumĂ©e Ă©tait Ă©paisse, mais tous les hommes Ă©taient aux crĂ©neaux et j'avais prĂšs de moi trois mitrailleuses prĂȘtes Ă  fonctionner.

À cinq heures et demie, un de mes hommes cria : « V'lĂ  les Boches  Â» ; je regarde sans rien voir; nĂ©anmoins, je commande aux mitrailleuses d'ouvrir le feu et Ă  toute ma compagnie, je donne l'absolution; lentement, je fais mettre baĂŻonnettes au canon, prĂ©parer les grenades et recommande Ă  chacun de mes hommes d'ouvrir l'Ɠil. Mais impossible de percer de rideau opaque de fumĂ©e et de brume et cependant, malgrĂ© la fumĂ©e, nos mitrailleuses font du bon travail. La premiĂšre vague d'assaut est fauchĂ©e, et c'est Ă  peine si quelques Bavarois peuvent approcher de nos tranchĂ©es, nos grenadiers s'en chargent.

Je croyais l'Ă©chec gĂ©nĂ©ral de l'attaque ennemie, mais bientĂŽt, la fumĂ©e Ă©tait dissipĂ©e, il me sembla voir, assez loin derriĂšre moi, des lignes de tirailleurs qu'il Ă©tait difficile d'indentifier. La pensĂ©e horrible que nous pouvions ĂȘtre contournĂ©s me vint aussitĂŽt Ă  l'esprit et je fus confirmĂ© dans cette opinion, car un de mes sergents blessĂ©, parti pour se faire panser au poste de secours, venait de rencontrer prĂšs du poste du commandant un Boche qu'il avait abattu. Un obus enterra une de nos mitrailleuses, des vagues ennemies se dirigĂšrent vers nous.

L'artillerie française qui, longtemps, nous avait paru muette, commençait à se montrer active et les obus pleuvaient dru autour de nous. Ce tir, tout d'abord accueilli avec enthousiasme, car il faisait merveille, allait cependant nous causer de lourdes pertes, car un obus de 155, tombé à quelques mÚtres de moi, ensevelissait mon dernier lieutenant avec une dizaine d'hommes de sa section. Pour la deuxiÚme fois, la tranchée s'était refermée.

À ce moment critique, personne ne perdit son sang-froid; la mitrailleuse dĂ©terrĂ©e, dĂ©montĂ©e et nettoyĂ©e, Ă©tait en quelques minutes aprĂšs, en Ă©tat de fonctionner Ă  nouveau; deux tireurs d'occasion s'en chargĂšrent. Tout ceci n'Ă©tait que le dĂ©but de l'attaque, pour nous du moins, car les survivants des huit compagnies placĂ©es Ă  ma gauche venaient d'ĂȘtre faits prisonniers. Pendant ce dur combat, de nombreux officiers avaient trouvĂ© la mort.

Vers 7 heures du matin, une deuxiĂšme attaque se dĂ©clencha afin de briser notre rĂ©sistance dĂ©sespĂ©rĂ©e car la 4e compagnie tenait toujours Ă  ma droite et je restais en Ă©troite liaison avec elle. Cette fois, la fumĂ©e Ă©tait dissipĂ©e. La ligne grise des tirailleurs ennemis descendait du fort de Douaumont. C'Ă©tait la mĂȘme manƓuvre que deux heures plus tĂŽt; mes braves allaient manƓuvrer tout aussi bien. Seuls quelques Allemands purent avec peine rejoindre leur tranchĂ©e de dĂ©part.

Environ trois heures plus tard, nouvelle attaque, celle-lĂ  plus acharnĂ©e que les deux prĂ©cĂ©dentes. Avec un ordre admirable et le calme d'une troupe Ă  la manƓuvre, la troisiĂšme vague dĂ©ferlait des mĂȘmes crĂȘtes que la deuxiĂšme. Insensibles, semblait-il, Ă  la mort qui frappait au milieu d'eux, les Bavarois progressaient mĂ©thodiquement de trou d'obus en trou d'obus. ArrivĂ©s Ă  une centaine de mĂštres de nous, ils se regroupĂšrent et usĂšrent de leurs fusils pour continuer leur progression. Ce tir, bien ajustĂ©, me tua plusieurs hommes. L'ennemi put ainsi gagner une soixantaine de mĂštres et, arrivĂ© Ă  bonne distance, nous attaqua Ă  la grenade. La lutte devint des plus dures, mais se termina Ă  notre avantage, nos grenadiers debout Ă©tant en pleine possessions de leurs forces pour lancer leurs grenades. La panique se mit alors dans les rangs ennemis. Ces deux derniĂšres vagues venaient du nord, une quatriĂšme surgit venant de l'ouest; mais Ă  peine sortie de sa tranchĂ©e, qui se trouvait Ă  environ quatre-vingts mĂštres, elle fut prise de flanc par une de nos mitrailleuses qui fit des prouesses Ă  elle seule.

Nous Ă©tions vainqueurs, et cependant malgrĂ© notre succĂšs, nous restions isolĂ©s, emprisonnĂ©s dans un cercle de fer qui, d'heure en heure, allait se resserrer. L'ennemi, d'autre part, avait pris nos premiĂšres positions et Ă©tait dĂ©jĂ  loin sur le chemin de Verdun. Nous le voyions s'organiser et s'installer par petits groupes; il Ă©tait dĂ©sormais impossible de nous ravitailler en munitions. Or, nous n'avions plus que quelques grenades « seize, je crois Â» ramassĂ©es un peu partout; les cartouches des morts avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© rassemblĂ©es et les mitrailleuses disposaient Ă  peine de deux ou trois cents coups chacune.

Vers midi, survint une accalmie, j'en profitai pour faire nettoyer les armes maintes fois graissĂ©es dans la matinĂ©e; nous partageĂąmes ensuite les quelques vivres qui nous restaient. Boire, il n'en Ă©tait plus question, car les rares bidons encore garnis avaient Ă©tĂ© vidĂ©s durant la matinĂ©e. Sur trois sections, il me restait vingt-cinq hommes; mon adjudant, dernier chef de section survivant, venait d'ĂȘtre tuĂ© prĂšs de moi tandis qu'ensemble nous dirigions le feu sur la derniĂšre attaque: une balle l'avait frappĂ© en pleine tĂȘte et sa cervelle avait jailli sur moi. Pendant ce court rĂ©pit, nos yeux et nos cƓurs se tournaient vers les lignes françaises, car on nous avait dit de tenir coĂ»te que coĂ»te et attendre la contre-attaque. Nous tenions. La contre-attaque allait-elle venir ? J'essayais de faire des signaux avec le seul fanion de signalisation qui me restait et mon petit fanion du SacrĂ©-CƓur que j'avais attachĂ© Ă  une baguette de lance-fusĂ©es. Ces signaux, renouvelĂ©s trĂšs souvent, durent ĂȘtres aperçus par un biplan qui survolait nos lignes et qui lança une fusĂ©e signifiant : « Compris Â». Je fis Ă©galement des signaux Ă  l'aide d'une lanterne de signalisation.

De mon poste d'observation sommairement installĂ©, j'interrogeais l'horizon, cherchant dans le lointain les sauveurs que nous attendions toujours. Vers deux heures, autre histoire : voilĂ  que quelques individus, avec des appareils Ă  liquides enflammĂ©s sur le dos, sortirent de leurs tranchĂ©es Ă  environ 80 mĂštres de nous. Ils Ă©taient vus, cela suffisait, un sergent et quelques grenadiers se chargĂšrent de rĂ©gler leur compte et ce ne fut pas long.

« La situation, malgrĂ© tout, devenait de plus en plus critique. Les mitrailleuses allemandes balayaient facilement nos tranchĂ©es, car chacun de nos mouvements Ă©tait aperçu de l'ennemi. Je recommandai Ă  mes hommes les plus grandes prĂ©cautions; j'eus cependant encore prĂšs de moi un mitrailleur frappĂ© mortellement car le coin que j'occupais Ă©tait particuliĂšrement visĂ©, les Allemands apercevant mes signaux optiques, mais je devais Ă  tout prix m'efforcer d'Ă©tablir la liaison avec l'arriĂšre. Â»

Nous eĂ»mes Ă  subir, vers six heures, l'attaque d'une forte patrouille ennemie, mais elle fit demi-tour avant d'arriver jusqu'Ă  nous et ce fut tout. La nuit tombĂ©e, je recommençai mes signaux lumineux dans plusieurs directions pour demander du secours. Mes hommes Ă©taient fatiguĂ©s, ils avaient le ventre creux. J’avais permis Ă  quelques-uns de dormir, mais d'un Ɠil seulement. D'autres, hĂ©las! achevaient de mourir; les moins griĂšvement blessĂ©s Ă©taient blottis dans un coin de tranchĂ©e et poussaient parfois des gĂ©missements Ă  fendre l'Ăąme. Nous envisageĂąmes la possibilitĂ© de regagner les lignes françaises, mais n'Ă©tait-ce pas aller contre les ordres reçus qui nous demandaient de tenir sur place ? Nous n'eĂ»mes d'ailleurs pas le loisir de discuter longuement ce projet que mes camarades jugeaient chimĂ©rique car l'ennemi, sans se lasser, multiplia Ă  partir de ce moment des petites attaques.

Aucune ne rĂ©ussit et, un par un, nous arrivĂąmes mĂȘme Ă  faire davantage, mais un trop grand nombre de prisonniers pouvait devenir dangereux pour nous ! À la pointe du jour, nous nous mĂźmes, mes hommes et moi, Ă  faire le coup de feu sur des isolĂ©s, mais, bientĂŽt, j'eus conscience que notre perte Ă©tait imminente. Plus que huit cartouches, plus que cinq
 plus qu'une
 Et surtout plus de grenades, de ces grenades qui, jusque-lĂ , avaient Ă©tĂ© notre sauvegarde. Je me rendais compte, d'autre part, que je touchais Ă  la limite de la rĂ©sistance de mes hommes, malgrĂ© leur hĂ©roĂŻsme. Avec mes camarades de la 4e compagnie, j'envisageai la gravitĂ© de la situation et, en commun, nous dĂ©cidions de nous dĂ©barrasser tout d'abord des mitrailleuses, dĂ©sormais inutiles en raison du manque de munitions; dĂ©montĂ©es aussitĂŽt, les diffĂ©rentes parties furent dispersĂ©es dans des trous d'obus.

AprÚs cette opération, qui me fut douloureuse plus que je ne saurais le dire, j'exhortais mes hommes à persévérer dans le courage et la patience, nos camarades pouvant encore tenter de nous sauver. Mais malgré tous, combien furent pénibles pour tous, ces heures d'attente. La faim, la soif qui se faisaient pressantes ne comptaient plus; les plaintes de nos blessés, la vue de tous nos camarades tombés (et ils étaient nombreux, j'en avais trois pour compagnons) ne faisaient qu'augmenter en nous le désir d'une résistance acharnée afin de chasser ce spectre hideux de sa captivité, spectre qui se dressait menaçant et qui allait se pencher sur nous, car nos armes muettes indiquaient suffisamment aux allemands qu'ils allaient pouvoir se préparer des lauriers trÚs faciles, en capturant des hommes sans munitions et privés de toute nourriture.

L'heure de l'humiliation et de la souffrance sonna dans la matinĂ©e du 13 juin 1916 pour les quelques survivants de la 3e et de la 4e compagnie du 137e rĂ©giment d'infanterie de ligne, heure nĂ©faste que je voudrais Ă  jamais chasser de mon souvenir, mais l'heure de gloire quand-mĂȘme, car passant uns derniĂšre fois devant ceux qui restaient l'arme Ă  la main , glorieusement alignĂ©s dans la mort, je pouvais dire en regardant la France : « MĂšre, tout est perdu, fors l'honneur ! Â»

« Prisonniers, nous laissons dans la tranchĂ©e nos morts et nos armes; nos morts continuaient Ă  monter la garde : leurs armes appuyĂ©es contre le parapet jalonnaient la ligne. Â»

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