Trace italienne

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Trace italienne

Tracé à l'italienne

Fortifications de Bourtange (Groningue, Pays-Bas), restaurées dans leur état de 1750.

Le trac√© √† l'italienne (improprement traduit en trace italienne) d√©signe une fortification bastionn√©e (en italien : Fortificazione alla moderna), un style de fortification qui s'est d√©velopp√© en Europe lorsque l'artillerie rendit caduque la fortification m√©di√©vale.

Sommaire

Histoire

L'enceinte circulaire passive qui dominait l'Architecture militaire au Moyen √āge s'av√©rait vuln√©rable aux tirs de canon effectu√©s de but en blanc. La forteresse bastionn√©e, au contraire, √©tait un ouvrage bas sur l'horizon, form√© de murs de rev√™tement √† pans inclin√©s enserrant des bastions d'o√Ļ l'assaillant pouvait √™tre bombard√© lorsqu'il installait ses batteries et surtout permettant le flanquement parfait des abords de l'enceinte. Avec ce syst√®me, il devenait tr√®s difficile de poster des canons frappant perpendiculairement la muraille : les boulets √©taient d√©vi√©s √† l'impact, perdant une partie de leur √©nergie cin√©tique ; en outre, les d√©fenseurs des bastions se couvraient les uns les autres, et pouvaient mieux viser les foss√©s. De nouveaux √©l√©ments architecturaux comme la demi-lune, l'ouvrage √† cornes ou la contrescarpe, ainsi que les redoutes furent adjoints peu √† peu √† la conception initiale, donnant naissance √† des structures sym√©triques complexes qui fa√ßonn√®rent l'urbanisme de plusieurs villes europ√©ennes √† l'√©poque moderne.

Les fortifications angulaires ou √† plan en √©toile se d√©velopp√®rent graduellement en Italie entre le milieu et la fin du XVe si√®cle sur la base des id√©es de plusieurs ing√©nieurs, dont Francesco di Giorgio Martini, Giuliano et Antonio da Sangallo, Michele Sanmicheli et Le Filar√®te.

Cette mutation de l'architecture militaire prit naissance principalement en r√©action aux multiples intrusions des Fran√ßais dans la p√©ninsule italienne. Dot√©e d'une artillerie consid√©rable et moderne, l'arm√©e des rois des France disposait √† la fois de canons et de bombardes capables de d√©truire en l'espace de quelques jours des fortifications dont l'√©dification avait n√©cessit√© des ann√©es durant le Moyen √āge. Afin de d√©jouer la force de ces nouvelles armes, on construisit des remparts moins hauts (ils offraient ainsi moins de prise aux impacts) et plus √©pais. Devant la relative faiblesse de la ma√ßonnerie aux impacts de projectiles en fer, ces remparts √©taient d√©sormais composites, m√™lant remblais en terre et rev√™tement en ma√ßonnerie. La ma√ßonnerie √©tait souvent faite de brique, un mat√©riau offrant une meilleure r√©silience que les moellons de pierre. Une autre innovation capitale fut le bastion, une avanc√©e de la muraille de plan pentagonal, dont les parement obliques permettaient un feu crois√© sur les assaillants tout en d√©jouant la force des projectiles, dont seule une fraction de l'√©nergie accablait la muraille, par suite de l'angle d'impact. L'adjonction des bastions sur le pourtour des murailles engendra le plan en √©toile, ou "trac√© √† l'italienne" ou "√† la moderne"[1].

Les bastions mis en Ňďuvre par Michel-Ange pour d√©fendre les glacis en terre de Florence furent am√©lior√©s au XVIe si√®cle par Baldassare Peruzzi et Scamozzi.

Le chateau de Yarmouth, en Angleterre, construit en 1546 est un des premiers bastions construits hors de l'Italie[2]

La nouvelle architecture militaire se diffuse hors d'Italie √† partir des ann√©es 1530 et 1540 et poursuit son d√©veloppement jusqu'au d√©but du XVIIe si√®cle. Pendant trois si√®cles, constitu√©e en syst√®me, elle sera la doctrine de base de la fortification, non seulement en Europe, mais dans presque toutes les colonies europ√©ennes outre-mer. Les ing√©nieurs italiens seront longtemps les seuls experts de ce syst√®me, et on les trouve employ√©s dans toute l'Europe jusqu'au milieu du XVIIe si√®cle.

Le "trac√© √† l'italienne" ou trac√© bastionn√© atteint son apog√©e √† la fin du XVIIe si√®cle avec les r√©alisations des ing√©nieurs Menno van Coehoorn et Vauban :

¬ę Les forteresses... se dot√®rent de demi-lunes et de redoutes, de bonnettes et de lunettes, de tenailles et tenaillons, de contre-gardes, de courtines, de cornes, de curvettes et de fausse-brayes, de murs d'escarpe, de cordons, de banquettes et contrescarpes... toute une profusion baroque qui faisait les d√©lices d'un Tristram Shandy[3]. ¬Ľ

Le tracé italien influença la morphologie de la cité idéale de la Renaissance:

¬ę La Renaissance est comme √©blouie par un sch√©ma urbain qui inspirera pendant un si√®cle et demi (du Filar√®te √† Scamozzi) tous les plans de cit√©s id√©ales : la ville en √©toile[4] ¬Ľ

Au XIXe si√®cle, l'apparition des obus changea la nature des dispositifs d√©fensifs.

Quelques √©l√©ments structuraux de la fortification bastionn√©e (source : √©ditions Larousse, 1924).

Principes

Le ch√Ęteau fort m√©di√©val, pr√©d√©cesseur de la citadelle bastionn√©e, se dressait g√©n√©ralement au sommet de hautes collines. Du haut des tours et des remparts, on tirait des fl√®ches sur les assaillants, et plus les postes de tirs √©taient √©lev√©s, plus les projectiles portaient loin. L'assaillant pouvait, ou bien tenter d'enfoncer une porte, ou grimper sur les remparts gr√Ęce √† des √©chelles, ou enfin faire s'effondrer un rempart par un travail de sape : dans tous les cas, les si√®ges √©taient longs et co√Ľteux, de sorte que les ch√Ęteaux, forts de leur avantage d√©fensif, contr√īlaient les territoires.

Lorsque le canon de si√®ge, devenu une arme mobile, bouleversa la strat√©gie militaire au XVe si√®cle, les ing√©nieurs entreprirent de disposer les remparts en retrait de foss√©s et d'y adosser des remblais profonds de fa√ßon √† rendre impossible le tir direct, de loin le plus destructeur, et de rehausser les murs de rev√™tement de remblais, les courtines, qui absorbaient l'√©nergie d'impact des tirs plongeants. Lorsque les circonstances l'imposaient, comme au Fort Manoel √† Malte, les ¬ę tranch√©es ¬Ľ √©taient taill√©es √† m√™me le roc, et la roche elle-m√™me faisait contrescarpe.

Une cit√© id√©ale : plan de Neuh√§usel, Basse Hongrie, en 1663 (auj. Nov√© Z√°mky, Slovaquie), lev√© de 1680.

Inconv√©nient plus s√©rieux, les formes circulaires des murs m√©di√©vaux, qui pr√©valaient en Europe pour la conception des tours, laissaient des angles morts √† l'assaillant : il n'√©tait pas possible de couvrir une tour depuis un autre point de la m√™me tour. Pour y rem√©dier, on substitua aux anciennes tours rondes et carr√©es des saillants, les bastions, qui ne laissaient plus aucun espace couvert √† l'ennemi. Les tranch√©es et la g√©om√©trie des remparts canalisaient l'assaillant vers un champ de tir m√©ticuleusement con√ßu pour que l'artillerie puisse balayer toute la zone avec un maximum d'efficacit√©.

Am√©lioration plus subtile, le syst√®me inaugurait le principe de la d√©fense active. En effet, les murs, plus bas qu'autrefois, √©taient aussi plus facilement envahis, et la protection offerte contre les tirs de canon par les courtines disparaissait si l'ennemi parvenait √† occuper le talus ext√©rieur du foss√© et √† y mettre en batterie ses propres canons. On dessina donc la ligne de rempart de fa√ßon √† maximiser les positions de tir en enfilade (ou ¬ę tir de flanc ¬Ľ) contre un adversaire parvenant au pied des murs. Des indentations pratiqu√©es √† la base de chaque bastion permettaient d'y loger une batterie : celle-ci b√©n√©ficiait d'une vis√©e directe sur la base des remparts adjacents, la pointe du bastion √©tant elle-m√™me couverte par les batteries des bastions adjacents.

Les place-fortes se métamorphosèrent ainsi en édifices aux contours polygonaux caractéristiques, permettant aux canons de la place de coordonner leurs tirs. Les batteries avancées couvraient les glacis, lesquels protégeaient les ouvrages intérieurs de la citadelle du tir direct. Les canons ne servaient pas seulement à couvrir les remparts des voltigeurs ennemis, mais pouvaient aussi bien faire feu sur les batteries ennemies, et les empêcher de se poster à portée des murailles les plus vulnérables.

La clef du syst√®me d√©fensif devint bient√īt le contr√īle de la ceinture ext√©rieure des foss√©s entourant la place, qu'on appelait le ¬ę chemin couvert ¬Ľ. Les d√©fenseurs pouvaient √©voluer avec une certaine s√©curit√© √† l'abri des foss√©s, et pouvaient y entreprendre des ripostes pour conserver le contr√īle du glacis, ce large talus d√©couvert et de faible pente qui prolongeait l'ext√©rieur des foss√©s : il s'agissait de dresser des remblais pour emp√™cher l'ennemi de prendre position en des points du glacis d'o√Ļ la muraille serait √† port√©e, ou de creuser des contre-sapes pour intercepter les propres sapes de l'ennemi.

Les citadelles devenaient plus basses et beaucoup plus √©tendues que les place-fortes m√©di√©vales, offrant une d√©fense en profondeur, avec des lignes de d√©fense que l'assaillant devait neutraliser avant de pouvoir poster ses batteries vers les Ňďuvres int√©rieures.

Les batteries d√©fensives √©taient couvertes des tirs de canon ennemis par un feu soutenu depuis les autres bastions, mais elles √©taient sans protection depuis l'int√©rieur de la place, tant pour en rendre l'usage p√©rilleux au cas o√Ļ l'assaillant parviendrait √† s'en emparer, que pour permettre aux fum√©es de poudre de se dissiper et de lib√©rer le champ de vision des artilleurs.

Les fortifications bastionn√©es conserv√®rent leur efficacit√© aussi longtemps que les assaillants s'en remirent au canon traditionnel, dont la puissance tient √† la force d'impact des projectiles. Dans la mesure o√Ļ l'on ne disposait que d'explosifs noirs comme la poudre √† canon, les grenades explosives et les bombes ne pouvaient pratiquement rien contre les ma√ßonneries. Le progr√®s des mortiers et des explosifs, avec l'accroissement du pouvoir de perforation des obus et l'emploi syst√©matique du tir plongeant provoqu√®rent l'obsolescence de ce syst√®me. La guerre redevint une guerre de mouvement : il fallut cependant plusieurs d√©cennies pour que l'id√©e de fortification soit abandonn√©e (syst√®me S√©r√© de Rivi√®res, ligne Maginot, etc.).

Construction

Planche sur la fortification, tirée de la Cyclopaedia (1728).

Le co√Ľt de construction extr√™mement √©lev√© de ce nouveau syst√®me incita tr√®s t√īt les ing√©nieurs √† les adapter aux d√©fenses pr√©existantes partout o√Ļ cela √©tait possible : on per√ßait les murailles m√©di√©vales sur la longueur requise, et un foss√© √©tait creus√© √† une certaine distance devant elles. Les d√©blais ainsi r√©cup√©r√©s √©taient mis en remblai derri√®re les murailles pour en faire un massif compact. Si la plupart des fortifications neuves √©taient rev√™tues de briques (ce mat√©riau offrant la meilleure tenue aux tirs d'artillerie), les fortifications adapt√©es faisaient g√©n√©ralement l'√©conomie de cette pr√©caution, en compensant le d√©faut de ma√ßonnerie par un compl√©ment de terre. L'adaptation pouvait aussi consister √† diminuer la hauteur des anciennes tours et √† combler leurs pi√®ces de terre pour en faire des appuis compacts.

Il s'av√©rait aussi souvent n√©cessaire d'√©largir et d'approfondir les douves pour opposer un obstacle plus efficace aux assauts et interdire les manŇďuvres de sape. Dans les ann√©es 1520, les ing√©nieurs italiens imagin√®rent de recourir √† des remblais en pente douce appel√©s glacis, plac√©s vis-√†-vis des foss√©s de fa√ßon √† masquer enti√®rement les murs aux tirs d'artillerie. Le principal avantage des glacis fut d'emp√™cher ls canons ennemis de tirer de but en blanc sur les remparts. En effet, plus les artilleurs √©levaient la hausse, moins les impacts √©taient puissants.

Un exemple de dépense excessive dans la fortification est offert par la ville Sienne, qui en 1544 fit banqueroute en tentant de financer les travaux.

Origines

Forteresse bastionnée d'Olomouc (auj. en République tchèque (1757).

Unez des premi√®res r√©alisations d'un dispositif √† la moderne eut pour th√©√Ętre Civitavecchia, un port d√©pendant des √Čtats pontificaux, o√Ļ les remparts d'origine furent arras√©s et √©paissis parce que la pierre √©clatait sous les tirs d'artillerie.

Le premier grand si√®ge o√Ļ parut l'efficacit√© du nouveau syst√®me dit "√† l'italienne" fut celui de Pise en 1500, qui mettait aux prises la ville contre une coalition franco-Florentine. Les remparts m√©di√©vaux commen√ßant √† c√©der sous le feu des canons fran√ßais, les Pisans √©lev√®rent un remblai en terre en arri√®re de la br√®che. On s'aper√ßut alors que, non seulement il √©tait facile d'emp√™cher les assaillants d'escalader le talus du remblai, mais qu'en outre cette butte r√©sistait infiniment mieux aux impacts que les murs de pierre.

Le second si√®ge r√©v√©lateur fut celui de Padoue en 1509. Fra Giovanni Giocondo, un moine auquel on avait confi√© le soin de concevoir le syst√®me d√©fensif de cette place v√©nitienne, fit ouvrir les enceintes m√©di√©vales et entourer la ville d'un large foss√© qu'on pouvait contr√īler par des tirs crois√©s depuis des batteries post√©es sur des plate-formes avanc√©es de part et d'autre du foss√©. Constatant que leurs canons avaient peu d'effet sur ces ouvrages bas, les Fran√ßais et leurs alli√©s entreprirent une s√©rie d'assauts aussi sanglants que vains, puis durent se replier.

Efficacité

Malgr√© les avantages du nouveau dispositif sur les ch√Ęteaux m√©di√©vaux, la plupart des meilleures forteresses pouvaient √™tre conquises en l'espace de six √† huit semaines. Machiavel, dans son ¬ę Art de la guerre ¬Ľ, n'h√©sita pas √† porter le jugement suivant : ¬ę Il n'est aucune muraille, quelle que soit son √©paisseur, qui ne succombe aux tirs d'artillerie en quelques jours... ¬Ľ.

Pour autant, comme le souligne l'historien britannique Geoffrey Parker[5], ¬ę l'√©mergence du concept de trac√© √† l'italienne dans l'Europe de la Renaissance et la difficult√© √† s'emparer de ces fortifications amen√®rent une modification profonde des m√©thodes de guerre ¬Ľ. Il poursuit : ¬ę Les guerres se mu√®rent en une succession de si√®ges co√Ľteux, et les batailles rang√©es devinrent des d√©cisions incongrues sur les th√©√Ętres d'op√©ration o√Ļ les villes √©taient fortifi√©es ¬Ľ. ¬ę En fin de compte, conclut-il, la g√©ographie militaire, c'est-√†-dire l'existence ou l'absence de trac√© √† l'italienne dans une certaine r√©gion, d√©cidait de la strat√©gie √† suivre... ¬Ľ.

Notes

  1. ‚ÜĎ L'expression ¬ę trace italienne ¬Ľ n'√©tant que la transposition litt√©rale d'un usage par des anglophones, ce n'est jamais utilis√© en fran√ßais ni dans la litt√©rature th√©orique ni par les historiens de la fortification avant le livre de Geoffrey Parker, the military revolution, 1988.
  2. ‚ÜĎ Ian Hogg - Fortifications, histoire mondiale de l'architecture militaire - Editions Atlas - 1983 - p.111
  3. ‚ÜĎ Charles Townsend, The Oxford history of modern war, Oxford University Press, 2000 (ISBN 0192853732), p. 212 
  4. ‚ÜĎ Siegfried Giedion (trad. Fran√ßoise-Marie Rosset), Espace, temps, architecture [¬ę Space, Time and Architecture ¬Ľ], Deno√ęl, Paris, 1941 (r√©impr. 1978, 2004), broch√© 11√ó17,5 cm, 534 p. (ISBN 2-13047-909-X) [pr√©sentation en ligne], p. 63 
  5. ‚ÜĎ Cf. (en) Geoffrey Parker, ¬ę The military revolution 1560-1660: a myth? ¬Ľ, dans The Journal of Modern History, vol. vol. 48, no 2, juin 1976, p. 195-214 

Sources

  • (en) Cet article est partiellement ou en totalit√© issu d‚Äôune traduction de l‚Äôarticle de Wikip√©dia en anglais intitul√© ¬ę Star fort ¬Ľ.
  • Yves Barde, Histoire de la fortification en France, Presses Universitaires de France, coll. ¬ę Que Sais-je ¬Ľ, Paris, 1996, 11√ó17,5 cm, 128 p. (ISBN 2-13047-909-X), chap. III (¬ę L'√Ęge des bastions ¬Ľ) 

Voir également

Liens externes

Exemples de forts bastionnés aux USA

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