Tomas de Torquemada

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Tomas de Torquemada

Tom√°s de Torquemada

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Tom√°s de Torquemada, premier Grand Inquisiteur d'Espagne

Tom√°s de Torquemada (1420 √† Valladolid - 16 septembre 1498 √† √Āvila, Espagne), √©tait un moine dominicain, confesseur de la reine Isabelle de Castille et du roi Ferdinand II d'Aragon, et premier Grand Inquisiteur de l'Inquisition espagnole de 1483 √† sa mort.

Sommaire

Biographie

Isabelle de Castille

Tom√°s de Torquemada[1] est n√© en 1420 √† Valladolid[2] o√Ļ il grandit. Comme son oncle, le cardinal et th√©ologien pontifical, Juan de Torquemada[3], il devint moine dominicain dans le couvent San Pablo de la ville. Il fut nomm√©, √† 32 ans, prieur du monast√®re de Santa Cruz √† S√©govie, fonction qu'il occupa de 1452 √† 1474.

Connu pour son austérité, sa dévotion et son érudition, il devint confesseur de la princesse Isabelle, Infante de Castille, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant. Il entreprit de lui inculquer le devoir qu'elle aurait, en tant que future souveraine, de défendre l'unité religieuse du royaume, et le bénéfice politique qu'elle pourrait en retirer.

A Valladolid, en 1469, Isabelle √©pousa Ferdinand, qui allait devenir dix ans plus tard, en 1479, le roi Ferdinand II d'Aragon. Elle fut couronn√©e reine de Castille en 1474. Bien que Torquemada fut tr√®s proche des souverains, devenant √©galement confesseur du roi, il refusa les postes honorifiques qui lui √©taient propos√©s, comme le riche √©v√™ch√© de S√©ville, et se contenta d'une fonction de conseiller. En grande partie √† son instigation, ceux que l'on surnommera ¬ę les rois catholiques ¬Ľ d√©cid√®rent de mener une politique religieuse coercitive, au nom de l'unit√© de l'Espagne. Ils convainquirent le pape Sixte IV de r√©organiser les tribunaux d'inquisition en Espagne, et de les placer sous le contr√īle exclusif de la Couronne.

Il occupera la fonction d'Inquisiteur G√©n√©ral d'Espagne pendant 15 ans jusqu'√† sa mort en 1498, s'acquittant de sa mission avec un z√®le redoutable et une d√©termination implacable. (Voir ci-dessous, Torquemada et l'Inquisition espagnole). Sous son autorit√©, environ 100 000 cas sont examin√©s par l'Inquisition espagnole et 2 000 condamnations √† mort prononc√©es[4].

Avec l'aide de l√©gistes, il r√©digea un ¬ę code de l'inquisiteur ¬Ľ de vingt-huit articles qu'il promulgua le 29 novembre 1484 √† l'occasion de l'assembl√©e g√©n√©rale des inquisiteurs √† S√©ville. Il travaillera jusqu'√† sa mort √† affiner ce code en fonction de l'exp√©rience acquise (ces r√®gles sont regroup√©es dans un code de proc√©dure unique: les Compilaci√≥n de las instrucciones del officio de la Santa Inquisiti√≥n).

Torquemada joua √©galement un r√īle d√©cisif d'initiateur dans la Reconquista de l'Espagne musulmane, ainsi que dans la pers√©cution et l'expulsion des juifs d'Espagne, d√©cid√©e par les rois catholiques le 31 mars 1492. (Voir ci-dessous, Guerre contre les musulmans et pers√©cution des juifs)

√Ä la fin de sa vie, il se retira au couvent Saint-Thomas d'√Āvila, qu'il avait fait construire[5], reprenant la simple vie de fr√®re, tout en continuant d'occuper la fonction de Grand Inquisiteur et de r√©fl√©chir aux meilleures r√®gles pour conduire et encadrer l'Inquisition. Il re√ßut √† plusieurs reprises la visite des souverains (et se rendit √† Salamanque en octobre 1497 pour √™tre aux c√īt√©s du prince Don Juan mourant et r√©conforter le roi et la reine).

Encore assez actif jusqu'en 1496, ses derni√®res ann√©es furent marqu√©es par des crises de gouttes[6]. En 1498, il pr√©sida la derni√®re assembl√©e g√©n√©rale des inquisiteurs. Il meurt le 16 septembre de la m√™me ann√©e non sans avoir combattu le pape Alexandre VI qui voulait reprendre la main sur l'Inquisition et qui finit par nommer d√®s 1494, avan√ßant l'excuse de son grand √Ęge, quatre assistants avec des pouvoirs comparables[7].

Torquemada et l'Inquisition espagnole

Autodaf√© sur la Plaza Mayor de Madrid, Francisco Ricci, 1683. Note : la sc√®ne repr√©sent√©e date de 1680 et est donc post√©rieure √† Torquemada.

Depuis le 1er novembre 1478, le pape Sixte IV, avait autoris√© les ¬ę Rois Catholiques ¬Ľ (Reyes Catholicos)[8] √† choisir les inquisiteurs sur leurs terres, en Castille. Ainsi, le 11 f√©vrier 1482, Torquemada fut un des 5 nouveaux inquisiteurs valid√©s par Sixte IV, en charge de la Castille. Ferdinand devenant roi d'Aragon en 1479, il dut batailler aupr√®s du Saint-Si√®ge afin d'obtenir de semblables pr√©rogatives en Aragon. Finalement, le 14 octobre 1483, Sixte IV accorda √† Torquemada, devenu entre temps Inquisiteur G√©n√©ral (ou Grand Inquisiteur, Inquisidor General) de Castille (le 2 ao√Ľt), la m√™me charge supr√™me en Aragon [9]. Celle-ci fut √©tendue √† la Catalogne en 1486.

En 1483, Ferdinand institua le "Conseil de l'Inquisition Suprême et Générale" ou "Conseil Royal de l'Inquisition" (abrégé la Suprema), dont le Grand Inquisiteur, Torquemada, était président de droit[10]. Bien que sous l'autorité théorique des monarques espagnols, le Grand Inquisiteur, en tant que représentant du Pape, avait la haute main sur l'ensemble des tribunaux inquisitoriaux et pouvait déléguer ses pouvoirs à des inquisiteurs de son choix, qui étaient responsables devant lui. La fonction de Grand Inquisiteur était la seule fonction publique dont l'autorité s'étendait à tous les royaumes composant l'Espagne, constituant ainsi un relais utile pour le pouvoir des souverains[11].

Pendant ses quinze années en tant que Grand Inquisiteur, Torquemada a donné à l'Inquisition espagnole une importance et une puissance sans précédent.

A partir d'un simple tribunal √† S√©ville en 1481, un r√©seau de tribunaux inquisitoriaux ("Saint-Offices") fut d√©velopp√© √† travers le pays, certains permanents, d'autres itin√©rants, permettant de mailler le territoire - notamment √† Cordoue, Ciudad Real (tranf√©r√© peu apr√®s √† Tol√®de), Valladolid, √Āvila, Ja√©n pour la Castille et Saragosse, Valence, Barcelone, et Majorque pour le royaume d'Aragon. Apr√®s Torquemada, d'autres tribunaux seront encore cr√©√©s, notamment dans les nouvelles possessions am√©ricaines de l'Espagne.

Par ailleurs, la confiscation des biens des "hérétiques" (ou déclarés tels) au profit exclusif de l'Inquisition procura à celle-ci une très grande richesse - et donc un pouvoir et des moyens d'action encore plus étendus. Ce fut d'ailleurs une source de tensions avec les souverains Isabelle et Ferdinand, pourtant mandataires de Torquemada, qui avaient espéré qu'une partie de cet argent viendrait alimenter le trésor public. Il fallut l'intervention du pape Alexandre VI pour que l'Inquisition espagnole consente à se déposséder d'une partie de son butin[12].

Initialement, la mise en place de l'Inquisition suscita des r√©sistances, aussi bien parmi les nobles que les gens ordinaires, en particulier dans le royaume d'Aragon (ou la plupart des inquisiteurs √©taient castillans, donc consid√©r√©s comme √©trangers[13] - allant jusqu'√† provoquer des r√©voltes, notamment √† Valence et Lerida (il y aura √©galement de violentes r√©actions anti-espagnoles lorsque Ferdinand tentera d'imposer l'Inquisition dans les possessions espagnoles en Italie). Mais le pouvoir de Torquemada se trouva encore renforc√© apr√®s le meurtre de l'inquisiteur Pedro de Arbu√©s √† Saragosse en 1485, qu'on attribua √† des h√©r√©tiques et aux juifs, ainsi que par le suppos√© meurtre rituel - probablement imaginaire - du Santo Ni√Īo de La Guardia ("le Saint Enfant de la Guardia") en 1490, dont les juifs furent accus√©s[14].

Le pouvoir de l'Inquisition sur la vie des Espagnols √©tait immense. Chaque √Ęme chr√©tienne √Ęg√©e de plus de douze ans (pour les filles) ou de quatorze ans (pour les gar√ßons) √©tait pleinement responsable devant elle. Les h√©r√©tiques (ou d√©clar√©s tels) et les conversos (juifs et musulmans convertis mais rest√©s secr√®tement fid√®les √† leur ancienne foi) √©taient les premi√®res cibles, mais toute personne critique de l'Inquisition √©tait consid√©r√©e comme suspecte.

L'Inquisition, sous la houlette de Torquemada, se caract√©risa par son manque de piti√© et sa brutalit√©. Les d√©nonciations anonymes, le recours √† la torture pour extorquer des aveux √©taient des pratiques courantes. Les "formes" √©taient cependant respect√©es - m√™me si aujourd'hui ces subtilit√©s peuvent nous appara√ģtre hypocrites ou simplement absurdes : l'Eglise n'ayant pas le droit de verser le sang, des tortures "adapt√©es" √©taient employ√©es lors de la Question destin√©e √† extorquer des aveux aux suspects (par exemple le supplice de l'eau, ou le broyage des membres) ; de la m√™me mani√®re, l'Eglise n'avait pas formellement le droit de donner la mort, et les personnes condamn√©es pour les crimes d'h√©r√©sie jug√©s les plus graves (notamment les relaps) √©taient remises au "bras s√©culier" (l'autorit√© civile) pour √™tre ex√©cut√©es par le feu ou par d'autres m√©thodes (pendaison...).

Craignant pour sa vie, et également pour impressionner et intimider, Torquemada se déplaçait en compagnie d'une escorte de 40 cavaliers et 200 soldats à pied[15].

Le caract√®re sommaire des jugements rendus par les tribunaux inquisitoriaux espagnols, la brutalit√© des m√©thodes employ√©es, choqu√®rent en Espagne comme √† l'ext√©rieur du royaume. Ainsi, le pape Sixte IV lui-m√™me, d√®s 1481, √©crit ¬ę pour se plaindre de la trop grande rigueur des inquisiteurs de S√©ville ¬Ľ[16]:

¬ę Sans tenir compte des prescriptions juridiques, ils ont emprisonn√© nombre de personnes en violation des r√®gles de justice, leur infligeant des tortures s√©v√®res et leur imputant, sans le moindre fondement, le crime d'h√©r√©sie, confisquant leurs biens √† ceux qu'ils condamnaient √† mort, si bien que pour fuir une telle rigueur un grand nombre d'entre eux se sont r√©fugi√©s aupr√®s du Si√®ge Apostolique, en protestant de leur orthodoxie. ¬Ľ

Rome recevait un flot constant de demandes de réhabilitations émanant de personnes condamnées par les tribunaux inquisitoriaux espagnols et par trois fois, Torquemada dut envoyer un émissaire auprès du Saint-Siège pour se justifier sur ses pratiques[17].

Guerre contre les musulmans et persécution des juifs

La Reconquista

"La capitulation de Grenade", par Francisco Padilla : Boabdil devant Ferdinand et Isabelle.

Torquemada attribuait la confusion dans laquelle se trouvait l'Espagne à la complaisance envers les "infidèles" et aux étroites relations entre ceux-ci et les chrétiens, au nom du commerce.

L'historien espagnol Juan de Mariana (1536-1624) soutient que la refondation de l'Inquisition, en conférant une nouvelle dynamique à l'idée d'un royaume unifié, a rendu le pays plus capable de mener à bien sa guerre contre les Maures. Cette version est évidemment à prendre avec du recul étant donné que l'auteur travaillait lui même sous la menace de l'inquisition.[18]

Torquemada pesa de tout son poids pour convaincre les souverains de la n√©cessit√© d'achever la reconqu√™te de l'Espagne sur les royaumes musulmans[19]. La prise de Zahara par l'ennemi en 1481 fournit l'occasion de repr√©sailles. Torquemada apporta un soutien ind√©fectible √† Isabelle et Ferdinand tout au long de la campagne de Reconquista, qui s'apparentait pour lui √† une guerre sainte[20]. Finalement, il sera au c√īt√© des Rois catholiques lors de leur entr√©e en vainqueurs dans Grenade le 2 janvier 1492, qui marquera la fin de la pr√©sence musulmane en Espagne. Il fondera un couvent de son ordre (les dominicains) dans cette ville.

Persécution des juifs

Le rabbin Isaac Abravanel (1437‚Äď1508)

Th√©oriquement, l'Inquisition n'avait autorit√© que sur les chr√©tiens baptis√©s, mais dans les faits Torquemada consid√©ra la lutte contre les ¬ę infid√®les ¬Ľ l'une de ses missions principales.

Les conversos - ceux, essentiellement des juifs, qui s'√©taient convertis au christianisme, plus ou moins sous la contrainte, mais qui √©taient soup√ßonn√©s de ne pas √™tre sinc√®res ou d'√™tre secr√®tement revenus au juda√Įsme - furent l'une des cibles prioritaires du z√®le inquisiteur de Torquemada (les conversos √©taient distingu√©s entre marranos, pour ceux d'origine juive, et moriscos, pour ceux d'origine musulmane)[21]. La lutte contre ces ¬ę faux chr√©tiens ¬Ľ (ou per√ßus comme tels) fut l'une des motivations majeures du renouveau de l'effort d'Inquisition, et ils en furent les principales victimes[22].

Torquemada fut l'un des principaux instigateurs du d√©cret de l'Alhambra. Ce d√©cret, √©dict√© √† son insistance[23], le 31 mars 1492 par Isabelle et Ferdinand, soit tr√®s peu de temps apr√®s la victoire de Grenade, donnait quatre mois aux juifs d'Espagne pour se convertir au christianisme ou quitter le pays (avec de consid√©rables restrictions quant aux biens qu'ils pouvaient emporter avec eux)[24]. De surcro√ģt, le mois suivant (avril), Torquemada donna des ordres interdisant tout contact entre les chr√©tiens et les juifs, sous peine de s√©v√®res sanctions, aboutissant √† l'impossibilit√© de fait pour les exil√©s de vendre leurs biens avant leur d√©part, et conduisant √† la saisie de ceux-ci par l'Inquisition.

Les immenses richesses ainsi confisqu√©es depuis de le d√©but de l'Inquisition servirent notamment √† financer √† la fois la guerre de reconqu√™te de Grenade et les diff√©rentes exp√©ditions de Christophe Colomb qui put entreprendre son premier voyage d√®s le mois ao√Ľt 1492[25].

La tradition espagnole rapporte qu'une d√©l√©gation de repr√©sentants de la communaut√© des juifs d'Espagne, men√©e par le tr√®s influent Don Isaac Abravanel proposa au roi 300 000 ducats de ¬ę ran√ßon ¬Ľ en √©change de l'abolition de l'√©dit d'expulsion. Ferdinand h√©sitait √† accepter l'offre, √©tant donn√©e la place centrale qu'occupaient les juifs dans le commerce du pays. On raconte que Torquemada intervint personnellement devant le roi, tenant en main un crucifix, et s'exclamant : ¬ę Judas Iscariote a vendu le Christ pour 30 pi√®ces d'argent ; et votre Excellence s'appr√™te √† le vendre pour 300 000 ducats. Le voil√† ; prenez-Le et vendez-Le ! ¬Ľ Sur quoi il laissa le crucifix sur une table et quitta la pi√®ce[26].

Pour emp√™cher la diffusion des h√©r√©sies, Torquemada ordonna qu'on br√Ľl√Ęt les livres jug√©s non-catholiques, en particulier les Talmuds juifs et, apr√®s la d√©faite finale des Maures √† Grenade, √©galement des livres arabes (conduisant √† la disparition irr√©m√©diable d'une grande partie des traces de l'histoire du pays de 711 √† 1492). Ces c√©r√©monies constituaient la forme originelle des tristement c√©l√®bres auto de fe (qui prendront √©galement par la suite la forme de c√©r√©monies publiques de ¬ę r√©conciliation ¬Ľ des p√©cheurs avec l'√Čglise ; l'ex√©cution subs√©quente de ceux-ci - notamment par le feu, sur le b√Ľcher - n'en faisait cependant "techniquement" pas partie).[27]

Alors que certains juifs d'Espagne acceptent cette conversion forc√©e, un nombre important choisit de quitter le pays √† la suite du d√©cret de l'Alhambra. Leur nombre n'est pas connu exactement. L'historien Juan de Mariana (1536-1624), qui √©crit peu apr√®s l'√©v√©nement, parle de 1 700 000, mais ce chiffre est consid√©r√© aujourd'hui comme beaucoup trop √©lev√©. Il sera ramen√© par les historiens ult√©rieurs √† 800 000. Aujourd'hui, on estime qu'entre 50 000 et 150 000 juifs ont choisi la conversion, et 150 000 √† 200 000 autres l'exil. Quoi qu'il en soit, le pr√©judice pour l'Espagne fut consid√©rable, et l'expulsion des juifs du royaume a √©t√© l'un des √©l√©ments d√©clencheurs du d√©clin commercial espagnol.

Cet exil est √† l'origine de la communaut√© ladino dans l'est m√©diterran√©en (sp√©cialement dans l'empire ottoman). Cette communaut√© continue √† pratiquer le jud√©o-espagnol, vari√©t√© archa√Įsante du castillan.

Une figure emblématique et controversée

Torquemada est pass√© √† la post√©rit√© comme l'un des symboles de l'intol√©rance et du fanatisme religieux. L'Encyclop√¶dia Britannica √©crit par exemple : ¬ę Son nom est devenu un symbole des horreurs de l'Inquisition, de la bigoterie religieuse et du fanatisme cruel ¬Ľ[28]. Toutefois, certains travaux historiques modernes tendent √† nuancer cette image en la repla√ßant dans son contexte historique.

Bilan de l'Inquisition espagnole sous Torquemada

Si l'on compte en nombre de victimes, force est de constater que les premières années de l'Inquisition, menée notamment sous le commandement de Torquemada, ont été les plus sévères et les plus violentes de toute la période couverte par l'Inquisition de 1478 à 1834. Mais, entre l'exagération de certains, emportés par les mythes de la légende noire, et les analyses menées par une école plus récente d'historiens révisionistes, il convient d'être prudent, tant sur le plan des chiffres de victimes, que sur celui des anecdotes avancées.

Ainsi, dans son Histoire critique de l'Inquisition espagnole (1817-1818), Juan Antonio Llorente, eccl√©siastique espagnol lib√©ral exil√© √† Paris, qui fut secr√©taire g√©n√©ral du Saint Office espagnol (l'Inquisition) et a pu travailler sur les archives, estime que pendant que Torquemada fut Grand Inquisiteur, 10 220 personnes furent br√Ľl√©es, 6 860 autres condamn√©es √† √™tre br√Ľl√©es en effigie, et 97 321 furent "r√©concili√©es" avec l'√Čglise. Ces chiffres sont cependant consid√©r√©s comme largement exag√©r√©s par les historiens modernes. Ils estiment aujourd'hui le nombre de personnes envoy√©es au b√Ľcher comme √©tant probablement plus proche de 2 000 personnes, une grande majorit√© √©tant des conversos d'origine juive. Ce qui repr√©sente tout de m√™me un nombre loin d'√™tre n√©gligeable - "en soi un horrible holocauste au principe de l'intol√©rance religieuse", selon les mots de l'Encyclopaedia Brittanica [29].

Défense de Torquemada

Joseph de Maistre

Des voix, en particulier à son époque, se sont élevées pour prendre la défense de Torquemada. Le chroniqueur espagnol Sebastián d'Olmedo l'a appelé "le marteau des hérétiques, la lumière de l'Espagne, le sauveur de son pays, l'honneur de son ordre"[30].

Le philosophe contre-r√©volutionnaire Joseph de Maistre, dans ses Lettres √† un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (1815), avance l'id√©e que l'Inquisition fut instaur√©e par les souverains d'Espagne parce que l'existence m√™me de la nation espagnole √©tait menac√©e, en raison de la pr√©sence musulmane et de l'influence (suppos√©e) de la communaut√© juive espagnole. Il pr√©cise ce qui est selon lui un axiome de l'action politique : ¬ę Jamais les grands maux politiques, jamais surtout les attaques violentes port√©es contre le corps de l'√©tat, ne peuvent √™tre pr√©venues ou repouss√©es que par des moyens pareillement violents ¬Ľ. Par cons√©quent, selon lui, l'action de Torquemada doit √™tre mise en balance avec les dangers qui mena√ßaient le royaume : ¬ę Si vous pensez aux s√©v√©rit√©s de Torquemada, sans songer √† tout ce qu'elles pr√©vinrent, vous cessez de raisonner. ¬Ľ(op.cit.)

Par ailleurs, il existe un courant historique moderne de "révision" de l'histoire de l'Inquisition espagnole, mené notamment par l'historien britannique Henry Kamen (voir Bibliographie). Ces historiens tentent de montrer qu'il existe bien une "légende noire" de l'Inquisition espagnole (et plus généralement de l'histoire espagnole des derniers siècles), peignant celle-ci sous un jour particulièrement brutal et maléfique. Selon eux, cette "légende noire" serait en grande partie due à des intellectuels protestants, comme par exemple l'écrivain anglais John Foxe (1516-1587), qui choqués par la répression contre les protestants, noircissirent le trait à des fins de propagande contre l'Eglise catholique. Cette "légende noire" a également été largement mise en avant par l'Angleterre et la Hollande, rivaux politiques et commerciaux de l'Espagne.

Mais, estiment ces historiens, l'Inquisition espagnole n'était ni aussi puissante, ni aussi cruelle qu'on a bien voulu le dire. Ainsi par exemple, concernant la torture, elle était également la norme dans les tribunaux royaux espagnols, et lorsqu'elle y fut abolie, les tribunaux d'Inquisition y renoncèrent également. Les prisons de l'Inquisition étaient généralement d'un confort supérieur aux prisons civiles de l'époque (taille des cellules, fenêtres laissant passer la lumière...). Enfin, la peine de mort restait assez exceptionnelle, réservée aux personnes considérées comme des cas irrécupérables - en particulier les relaps.

Pour l'historien Jean Sevillia, ¬ę Torquemada n'est pas le fruit du catholicisme mais le produit d'une histoire nationale ¬Ľ, eu √©gard au fait que l'Inquisition au XVe si√®cle √©volua dans un contexte tr√®s particulier propre √† l'Espagne d'alors[31].

Une incarnation du fanatisme ?

Les d√©fenseurs de Torquemada soulignent √©galement son absolue d√©votion aux causes qu'il d√©fendait - l'unit√© de l'Espagne et la puret√© de la religion catholique. Il ne s'est jamais enrichi personnellement √† travers les richesses consid√©rables obtenues par le Saint Office via la saisie des biens des condamn√©s. Au contraire, il a du batailler pour soustraire cet argent aux souverains, et l'a utilis√© pour accro√ģtre encore l'efficacit√© et l'√©tendue des tribunaux inquisitoriaux, ainsi que pour ouvrir des couvents de son ordre (dominicain). A la fin de sa vie, il a m√™me repris la vie d√©pouill√©e et aust√®re de simple fr√®re au couvent Saint-Thomas d'√Āvila.

D'autre part, comme il a été rappelé plus haut, le caractère intraitable de Torquemada et la brutalité de son action suscitèrent beaucoup d'incompréhensions et de protestations, y compris de son vivant. Au point que, par trois fois, il dut envoyer un émissaire pour se justifier auprès du pape.

En 1836, les lib√©raux espagnols bris√®rent sa tombe dans la chapelle du couvent d'√Āvila, et dispers√®rent les ossements de celui qu'ils estimaient √™tre l'une des pires incarnations de l'intol√©rance et du fanatisme.

Torquemada dans la fiction

  • Science-Fiction : dans Ein Portr√§t Torquemadas (Un portrait de Torquemada) de Christian von Aster (2002).
  • Bande dessin√©e : dans Requiem, Chevalier Vampire, de Pat Mills et Olivier Ledroit, Torquemada est r√©incarn√© en loup-garou, r√©incarnation typique des fanatiques religieux dans l'univers de cette bande dessin√©e. Il fait parfois, au fil des tomes, office de monture √† Claudia Blackwell, personnage clef de cet univers.
  • Cin√©ma : La Folle Histoire du monde, un film de Mel Brooks dans lequel l'Inquisition (en particulier Torquemada) est tourn√©e en ridicule.

Bibliographie

  • Encyclopaedia Britannica, √©dition de 1911 (maintenant dans le domaine public), dont cet article incorpore certains √©l√©ments (traduits depuis l'anglais). [1]
  • Bartolom√© Bennassar, L'Inquisition espagnole, XVe‚ÄďXIXe si√®cle, Hachette, Paris, 1979.
  • Francisco Bethencourt, L'Inquisition √† l'√©poque moderne (Espagne, Portugal, Italie : XVe-XIXe si√®cle), Fayard, Paris, 1995.
  • Henri Maisonneuve, L'Inquisition, Descl√©e-Novalis, 1989.
  • Henry Kamen, The Spanish Inquisition : A Historical Revision, Weidenfeld & Nicolson, London, 1997. (Premi√®re √©dition : 1965).
  • Edward Peters, Inquisition, The Free Press, New York, 1988. (Note : comme le pr√©c√©dent, cet ouvrage s'inscrit dans le courant moderne de "r√©vision" de l'histoire de l'Inquisition).
  • Juan Antonio Llorente, Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne : depuis l'√©poque de son √©tablissement par Ferdinand V, jusqu'au r√®gne de Ferdinand VII, tir√©e des pi√®ces originales des archives du Conseil de la Supr√™me, et de celles des tribunaux subalternes du Saint-office, Alexis Pellier, Paris, Treuttel et W√ľrz, 1817-18. (Note : cet ouvrage a longtemps fait r√©f√©rence, mais il est aujourd'hui consid√©r√© par les historiens actuels comme insuffisamment rigoureux (en particulier les bilans chiffr√©s, largement sur√©valu√©s) ; il reste cependant un document historique int√©ressant.)
  • Joseph de Maistre, Lettres √† un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (1815). Disponible en ligne.
  • (en) Enid A. Goldberg and Norman Itzkowitz, Tomas de Torquemada: Architect of Torture During the Spanish Inquisition, Franklin Watts Publishing, 2007
  • (en) William L. Putnam, Torquemada Revisited: The Power of Effective Persuasion on Intellectual Freedom and Racism, Trafford Publishing, 2006
  • (en) B. Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain, New York Review Books, 2nd √©dition, 2001)
  • (en) Norman Roth, Converso, Inquisition, and the Expulsion of the Jews from Spain, Madison, 1995
  • (en) Toby Green, Inquisition, the reign of fear, Macmillan, 2007
  • (en) Rafael Sabatini, Torquemada and the Spanish Inquisition, Stanley Paul & Co Ltd, London 1928
  • (en) Henri-Charles Lea, The History of the Inquisition of Spain, Macmillan, New York 1906-07

Notes et références

  1. ‚ÜĎ Son nom viendrait peut-√™tre de la ville de Torquemada (compression de l'espagnol torre quemada, en latin turris cremata, ¬ę la tour br√Ľl√©e ¬Ľ), ville de la province de Palencia, Castille-et-Le√≥n, dans le nord de l'Espagne d'o√Ļ il est possible que son oncle, Juan de Torquemada, soit originaire. Voir page 1287 du Diccionario de historia de Espa√Īa, desde sus or√≠genes hasta el fin del reinado de Alfonso XIII, Revista de Occidente, 1952
  2. ‚ÜĎ Voir le Dictionnaire encyclop√©dique d'Histoire Mourre, Michel Mourre, Ed. Bordas, 1996, page 5527
  3. ‚ÜĎ A noter que Juan de Torquemada, cardinal de Sainte-Sixte et vraisemblablement descendant de conversos (voir page 99 des chroniques Claros varones del Castilla (trad. ¬ę des hommes illustres de Castille ¬Ľ), √©crites vers 1485 par Fernando del Pulgar, secr√©taire du roi; voir aussi les notes du manuscrit de Don Pablo de Santa Maria, Scrutinium Scripturarum, conserv√© √† la cath√©drale de Tol√®de, 1432 qui atteste √©galement cela) contribua √† la condamnation de Jean Hus et de Wiclef (voir page 229 dans Les grandes id√©es politiques des origines √† J.-J. Rousseau, Jean Rouvier, Bordas, 1973, ou encore page 265 dans L'encyclop√©die Grolier, John Barrett McDonnell, 1948)
  4. ‚ÜĎ Voir Encyclop√¶dia Britannica: A New Survey of Universal Knowledge, Walter Yust, Encyclopaedia Britannica, 1965
  5. ‚ÜĎ Voir L'Inquisition, Pierre Dominique, Ed. Perrin, 1969
  6. ‚ÜĎ Voir page 102 in Memoria desl reinado de los Reyes Catolicos, Andres Bernaldez, Real Academia de la Historia, Madrid, 1962
  7. ‚ÜĎ Voir page 464 in The Late Medieval Age of Crisis and Renewal, 1300-1500, Clayton J. Drees, Greenwood Publishing Group, 2001
  8. ‚ÜĎ Ainsi nomm√©s par le pape √† partir 1494 en r√©compense de leur politique religieuse
  9. ‚ÜĎ Voir pages 25-31 dans The Spanish Inquisition: A History, Joseph P√©rez (traduction de Janet Lloyd), Yale University Press, 2006
  10. ‚ÜĎ Voir les pages 360-365 du Cours d'histoire des √©tats europ√©ens: depuis le bouleversement de l'empire romain d'occident jusqu'en 1789, Fr√©d√©ric Schoell et Franz X. Zach, Duncker et Humblot, 1831
  11. ‚ÜĎ Voir le chapitre 2 The Inquisition as an Institution, pages 21-23, in The Spanish Inquisition, Helen Rawlings, Blackwell Publishing, 2004
  12. ‚ÜĎ Voir notamment le bref du 29 mars 1493 d'Alexandre VI qui charge l'archev√™que de Tol√®de de faire restituer au Tr√©sor royal les sommes dont les inquisiteurs se sont empar√©s
  13. ‚ÜĎ Voir page 31 dans The Spanish Inquisition: A History, Joseph Perez (traduction de Janet Lloyd), Yale University Press, 2006)
  14. ‚ÜĎ Voir pages 109-110, In Iberia and Beyond: Hispanic Jews Between Cultures, Bernard Dov Cooperman, University of Delaware Press, 1998
  15. ‚ÜĎ Voir page 50, Sails of Hope: the Secret Mission of Christopher Columbus, Simon Wiesenthal, Macmillan, 1973 ¬ę Torquemada knew he was hated. He lived in constant fear of death. Wherever he went he was surrounded by a large band consisting of 200 foot soldiers and mounted familiares of the Inquisition (...) ¬Ľ
  16. ‚ÜĎ Voir la lettre du 29 Janvier 1481 de Sixte IV √† Ferdinand in Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, depuis l'√©poque de son √©tablissement par Ferdinand V jusqu'au r√®gne de Ferdinand VII: tir√©e des pi√®ces originales des archives du Conseil de la Supr√™me et de celles des Tribunaux subalternes du Saint-Office, Juan Antonio Llorente, traduction d'Alexis Pellier, Ed. Treuttel et W√ľrtz, 1818
  17. ‚ÜĎ Voir page 148, Histoire abr√©g√©e de l'Inquisition d'Espagne, L√©onard-Charles Gallois et Juan Antonio Llorente, Ed. Brissot-Thivars, 1828
  18. ‚ÜĎ Voir pages 176-184, History of Spanish Literature, George Ticknor, Ed. Ticknor and Fields, 1864
  19. ‚ÜĎ Voir chapitre CXL:¬ę De l'Inquisition ¬Ľ dans l'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, Voltaire
  20. ‚ÜĎ Voir notamment la pr√©face de la traductrice Lysa Hochroth in History of a Tragedy: The Expulsion of the Jews from Spain, Joseph P√©rez, University of Illinois Press, 2007
  21. ‚ÜĎ A noter toutefois que beaucoup d'auteurs utilisent le terme historique de conversos pour d√©signer les juifs convertis (marranos √©tant une version p√©jorative qui d√©signait les juifs convertis qui continuaient √† pratiquer le juda√Įsme en secret) et celui de moriscos pour d√©signer les convertis d'origine musulmane ou maure
  22. ‚ÜĎ Voir Conversos, Inquisition, and the Expulsion of the Jews from Spain, Norman Roth, University of Wisconsin Press, 2003
  23. ‚ÜĎ Voir page 21 in The Spanish Inquisition, a History, Joseph Perez, Yale University Press, 2005 (paru en fran√ßais sous le titre Br√®ve Histoire de l'Inquisition en Espagne, Fayard, 2002)
  24. ‚ÜĎ Voir page 2 de l'Espagne: depuis l'expulsion des Maures jusqu'√† l'ann√©e 1847, Joseph Lavall√©e, C. De Friess-Colonna, Gaspare De Gregori et Fr√©d√©ric Lacroix dans la s√©rie L'Univers: Histoire et description de tous les peuples, Firmin Didot Fr√®res, 1847: ¬ę On les(les juifs ndr) autorisa √† emporter tous leurs biens; mais cette permission ne fut qu'un acte d'hypocrisie pour d√©guiser la honteuse spoliation qu'on n'osait pas avouer; car on ne leur laissa pas un d√©lai suffisant pour r√©aliser leur fortune. D'ailleurs il ne leur √©tait permis de faire sortir du royaume ni or, ni bijoux, ni aucune des denr√©es dont les lois prohibaient l'exportation, et la liste prohibitions √©tait consid√©rable: on ne pouvait exporter ni les bl√©s, ni les armes, ni les chevaux; les laines payaient √† la sortie un droit consid√©rable; en sorte que la permission donn√©e √† ces infortun√©s d'emporter leurs richesses √©tait une am√®re d√©rision ¬Ľ
  25. ‚ÜĎ Voir page 441 in Political Trials in History, Ron Christenson, Transaction Publishers, 1991
  26. ‚ÜĎ Voir page 33 de The Jews in New Spain: Faith, Flame, and the Inquisition, Seymour B. Liebman, University of Miami, 1970
  27. ‚ÜĎ Voir page 108, The Jewish People, David J. Goldberg, John D. Rayner, Viking Ed., 1987
  28. ‚ÜĎ Version en ligne du 27/11/2008.
  29. ‚ÜĎ √Čdition de 1911
  30. ‚ÜĎ Voir Chronicon magistrorum generalium Ordinis Praedicatorum, fol. 80-81, Sebasti√°n de Olmedo, repris page 783 in The Catholic Encyclopedia, Charles George Herbermann, Knights of Columbus Catholic Truth Committee, 1913
  31. ‚ÜĎ Historiquement correct: pour en finir avec le pass√© unique, Jean S√©villia, Perrin, 2003.

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