Théorie vérificationniste de la signification

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Théorie vérificationniste de la signification

La thĂ©orie vĂ©rificationniste de la signification est une conception Ă©pistĂ©mologique partagĂ©e par le positivisme logique du Cercle de Vienne. Dans sa formulation la plus simple, elle affirme qu'un Ă©noncĂ© n'a de signification cognitive, c'est-Ă -dire n'est susceptible d'ĂȘtre vrai ou faux, que s'il est vĂ©rifiable par l'expĂ©rience: c'est pourquoi on parle aussi d'empirisme logique. Les autres Ă©noncĂ©s sont soit analytiques, et « vides de sens Â» (sinnlos), soit synthĂ©tiques mais non vĂ©rifiables par l'expĂ©rience, et donc « absurdes Â» (unsinnig). Cette distinction entre sinnlos et unsinnig vient du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, qui influença le programme du Cercle de Vienne.

D'oĂč la formule : "La signification d'une proposition, c'est son moyen de vĂ©rification". Wittgenstein : "Si je dis, par exemple, : 'Il y a un livre lĂ -haut sur l'Ă©tagĂšre', comment dois-je faire pour le vĂ©rifier ? (...) Si je ne peux jamais vĂ©rifier complĂštement le sens d'une proposition, alors je ne peux pas avoir voulu dire quelque chose avec cette proposition non plus"[1]

Sommaire

La distinction entre énoncés analytiques et synthétiques: sens, non-sens et vides de sens

Le sens d'une proposition est réduit à sa signification cognitive, autrement dit à la valeur de vérité de celle-ci: une proposition qui n'est ni vraie ni fausse est, selon le Cercle de Vienne, dépourvue de signification. C'est en ce sens que le positivisme affirme que les énoncés poétiques, ou métaphysiques, sont des énoncés sur le langage, et non sur le monde: ils n'ont pas de valeur de vérité, celle-ci dépendant d'une correspondance avec les faits empiriques.

La signification logique d'un Ă©noncĂ© dĂ©pend de la possibilitĂ© de sa vĂ©rification empirique: « le sens d'un Ă©noncĂ© est la mĂ©thode de sa vĂ©rification Â» (Carnap [2]). Selon le positivisme, les Ă©noncĂ©s se divisent en Ă©noncĂ©s analytiques (les propositions de la logique et des mathĂ©matiques, rĂ©ductibles Ă  des tautologies) et en Ă©noncĂ©s synthĂ©tiques, qui constituent les sciences empiriques. Les Ă©noncĂ©s analytiques n'apprennent rien sur le monde, et sont vrais de par la signification des termes qui les composent (ainsi, « tous les cĂ©libataires sont non-mariĂ©s Â»). Ce sont des propositions sinnlos et non pas unsinnig: non pas « absurdes Â», mais « vides de sens Â» [3]. Le rĂ©ductionnisme logique de Frege et Russell montrerait alors, en rĂ©duisant Ă  la logique mathĂ©matique les Ă©noncĂ©s des mathĂ©matiques, que ces derniers seraient formĂ©s de tautologies[3]. En se ralliant Ă  Wittgenstein, Russell abandonne ainsi sa position de 1903 (dans Principles of Mathematics), oĂč il considĂ©rait que Kant avait eu raison, dans la Critique de la raison pure, de qualifier les mathĂ©matiques de « synthĂ©tiques Â», mais qu'il aurait aussi dĂ» accorder ce statut aux Ă©noncĂ©s logiques[3].

Pour qu'un Ă©noncĂ© synthĂ©tique ait un sens, il faut donc qu'il porte sur un fait empirique observable. S'il n'est pas vĂ©rifiable Ă  l'aide de l'expĂ©rience, alors c'est soit de la pseudo-science, soit de la mĂ©taphysique. Ainsi une proposition affirmant « il y a un Dieu Â» n'est ni vraie, ni fausse, mais tout simplement dĂ©nuĂ©e de signification, car invĂ©rifiable. Toutefois, contrairement Ă  une opinion reçue, tous les Ă©noncĂ©s mĂ©taphysiques ne sont pas absurdes pour le positivisme logique: ainsi, Carnap considĂšre qu'un Ă©noncĂ© mĂ©taphysique et apparemment ontologique tel que « le monde se compose de donnĂ©es sensorielles Â» ou « le monde est composĂ© de choses matĂ©rielles Â» n'est pas absurde; il donne seulement l'illusion de donner une information sur le monde, alors qu'il exprime en fait une prĂ©fĂ©rence linguistique[4]. En d'autres termes, ces Ă©noncĂ©s mĂ©taphysiques sont des Ă©noncĂ©s sur le langage, thĂšse qui informe une grande partie de la philosophie analytique.

Expressions logiques et descriptives; énoncés observationnels et théoriques

L'empirisme logique divise ainsi les Ă©noncĂ©s des thĂ©ories scientifiques en « expressions logiques Â» et en « expressions descriptives Â»: ceux-lĂ  rassemblent les connecteurs logiques et les quantificateurs, et sont partagĂ©s par toutes les sciences, tandis que ceux-ci sont spĂ©cifiques Ă  chaque science (par exemple le concept de « force Â», d'« Ă©lectron Â» ou de « molĂ©cule Â») [3]. Les termes descriptifs eux-mĂȘmes se divisent en « langage observationnel Â» et en « langage thĂ©orique Â»: le langage observationnel dĂ©signe les entitĂ©s publiquement observables (c'est-Ă -dire observables Ă  vue nue, par exemple une « chaise Â»), tandis que le langage thĂ©orique comporte des termes dĂ©signant des entitĂ©s non observables (ou plus difficilement observables, comme un « proton Â») [3].

À partir de cette distinction entre les Ă©noncĂ©s descriptifs observationnels et les Ă©noncĂ©s descriptifs thĂ©oriques, la thĂ©orie vĂ©rificationniste de la signification en arrive Ă  postuler qu'« un Ă©noncĂ© a une signification cognitive (autrement dit, fait une assertion vraie ou fausse) si et seulement s'il n'est pas analytique ou contradictoire et s'il est logiquement dĂ©ductible d'une classe finie d'Ă©noncĂ©s observables. Â» [3]

Conséquences de cette définition

Cette conception de la signification a, selon Pierre Jacob, quatre consĂ©quences indĂ©sirables. D'abord, elle Ă©limine du domaine des Ă©noncĂ©s dotĂ©s d'une signification cognitive les lois universelles, puisque celles-ci ne peuvent ĂȘtre dĂ©duites « d'une classe finie d'Ă©noncĂ©s observationnels, pour la mĂȘme raison que l'induction n'a pas de fondement logique. Â» [5] Aussi, Karl Popper refusa pour cette raison[5] le critĂšre de vĂ©rification comme dĂ©marcation entre science et non-science, lui substituant le critĂšre de rĂ©futabilitĂ©.

Une deuxiĂšme consĂ©quence tient au caractĂšre trop large du critĂšre de vĂ©rification[6]. Selon ce dernier, une proposition disjonctive « S ou N Â», oĂč S est un Ă©noncĂ© vĂ©rifiable, et N un Ă©noncĂ© non vĂ©rifiable (par exemple une proposition mĂ©taphysique tirĂ©e de la Science de la logique de Hegel), est elle-mĂȘme vĂ©rifiable: pour que « S ou N Â» soit vrai, il suffit que S le soit[6]. Or, on pourrait exiger d'une proposition formĂ©e d'un Ă©noncĂ© dĂ©nuĂ© de signification qu'elle le soit aussi[6].

Une troisiĂšme consĂ©quence montre aussi le caractĂšre trop restrictif de ce critĂšre[6]. Soit un Ă©noncĂ© existentiel particulier et vĂ©rifiable, tel que « il existe un x ayant la propriĂ©tĂ© P Â» (« ((∃x)(Px)) Â»), oĂč P est un prĂ©dicat observationnel (par exemple: « il existe une chaise qui est rouge Â»). La nĂ©gation de cet Ă©noncĂ©, qui est une proposition universelle nĂ©gative, n'est pas vĂ©rifiable[6]: « pour tout x, il est faux que x ait la propriĂ©tĂ© P Â» (par exemple, « pour toute chaise, il est faux que cette chaise soit rouge Â»). Il est en effet impossible, comme l'avait montrĂ© Kant, de gĂ©nĂ©raliser une proposition universelle Ă  partir de l'expĂ©rience : rien ne nous empĂȘche, Ă  l'avenir, d'observer un contre-exemple infirmant la rĂšgle.

Enfin, un Ă©noncĂ© tel que « Il existe une montagne d'or de douze cents mĂštres de haut et personne ne sait qu'il existe une montagne d'or de douze cents mĂštres de haut Â» est invĂ©rifiable : s'il n'existe sans doute pas de montagne d'or de douze cents mĂštres de haut, il n'est pas possible de vĂ©rifier la seconde partie de la conjonction. Or une conjonction n'est vĂ©rifiable que si les deux termes de celle-ci le sont[6]. Et si la premiĂšre partie de la conjonction est vĂ©rifiĂ©e (il existe bien une telle montagne), alors la seconde partie est falsifiĂ©e (car on ne peut la vĂ©rifier sans que personne ne sache qu'il existe une telle montagne) [6]. C'est le problĂšme posĂ© par les attitudes propositionnelles, telle que « x croit que Â», « x sait que Â», etc.

Une conception falsificationniste de la signification (jamais proposĂ©e par Popper [6]) ne fonctionne pas plus. En effet, une telle conception impliquerait que tous les Ă©noncĂ©s existentiels sont dĂ©pourvus de signification, puisqu'ils ne pourraient ĂȘtre falsifiĂ©s que par un Ă©noncĂ© universel, lequel ne peut ĂȘtre dĂ©rivĂ© de l'expĂ©rience [6].

Notes et références

  1. ↑ Wittgenstein in Friedrich Waismann, Ludwig Wittgenstein and the Vienna Circle, 1979, p. 47.
  2. ↑ Carnap, 1930, p. 172.
  3. ↑ a, b, c, d, e et f Introduction de Pierre Jacob in De Vienne Ă  Cambridge (dir. P. Jacob), Tel Gallimard, Paris, 1980, p. 16-17.
  4. ↑ Pierre Jacob, op. cit., p. 14-15 et p. 23-24.
  5. ↑ a et b Pierre Jacob, op. cit., p. 17.
  6. ↑ a, b, c, d, e, f, g, h et i Pierre Jacob, op.cit., p. 18-19.

Bibliographie

  • Wittgenstein, Investigations philosophiques (= Recherches philosophiques) (1936-1950, 1Ăšre Ă©d. 1953), trad., Gallimard.
  • Alfred Jules Ayer, Language, Truth and Logic (1936)

Voir aussi

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