Syllabe


Syllabe

Le terme syllabe (lat. syllaba, du grec συλλαβή "ensemble, rassemblement"), est employé tant en grammaire qu'en linguistique pour désigner un regroupement de phonèmes, ou de lettres graphiques (dans ce dernier cas, en référence à leurs correspondants oraux). Un phonème ne peut être réalisé individuellement dans le flux de la parole : il doit, pour exister, être coarticulé[1] avec d'autres phonèmes. Par ce fait, on considère donc généralement la syllabe comme comme la plus petite entité phonétique indépendante, tant du point de vue articulatoire que perceptif. Il s'agit cependant d'une entité phonétique, et non phonologique : en tant qu'unité structurelle du flux de la parole, la syllabe n'est en effet pas porteuse de sens, à la différence du morphème (plus petite entité phonologique indépendante). S'il est fréquent qu'une syllabe corresponde à un morphème, leur appartenance respective l'une à la structure signifiante et l'autre à la structure signifiée de la langue ne doit donc en aucun cas entraîner la confusion de ces deux termes.

La syllabe, en tant que structure inhérente aux flux de la parole, se retrouve dans toutes les langues du monde et est réglée par un certain nombre de principes universels -l'universalité de la syllabe n'étant contredite que de façon très marginale par le groupe typologique discuté des langues asyllabiques (Kwak'wala, Nuxálk,...). La notion de syllabe en tant que telle est toutefois difficile à cerner, pour une bonne raison : elle varie selon la langue à analyser. Plusieurs approches sont possibles pour tenter de la définir. On peut, pour l'instant, se contenter de dire qu'un locuteur lambda est capable de découper un mot en syllabes dans sa langue, sans forcément savoir comment il procède. Une syllabe est composée d’un ou de plusieurs phonèmes et un mot est formé d’une ou plusieurs syllabes (mot alors appelé monosyllabique ou polysyllabique).

Sommaire

Une définition classique de la syllabe[2]

Guilhem Molinier, membre de l'académie poétique des Consistori del Gay (or Gai) Saber, qui fut l'un des premiers théoriciens de la littérature au Moyen Âge, a donné une définition de la syllabe dans ses Leys d'Amour[3], un manuscrit dans lequel il tente de structurer par des règles la poésie occitane alors en plein essor.

Sillaba votz es literals.
Segon los ditz gramaticals.
En un accen pronunciada.
Et en un trag: d'una alenada.

Une syllabe est le [son] de plusieurs lettres,
Selon ceux que l'on dit grammairiens,
Prononcée en un [accent]
En un trait : d'une respiration.

Le principe de sonorité

Article détaillé : Échelle de sonorité.

Conformément à l'intuition Guilhem Molinier, la syllabe est constituée d'un flux d'air continu[4]. La définition de la syllabe comme une entité phonétique régie par le principe de sonorité est la définition la plus ancienne qu'on en a faite. Elle se retrouve déjà en linguistique historique chez Eduard Sievers (1881)[5]. Il est avéré, grâce à la phonotactique (discipline étudiant les agencements et combinaisons possibles entre les phonèmes) que la syllabe, loin d'être un agencement arbitraire de phonèmes, respecte dans sa structure un principe régulier de sonorité. Cette sonorité se définit comme une valeur qualitative attribuée aux phonèmes, modélisée d'après plusieurs critères mesurables, tels que la quantité d'air extrait des poumons ou l'ouverture du canal lors de son articulation. Au sein de la syllabe, elle est croissante jusqu'à un pic de sonorité, généralement représenté par une voyelle, avant de décroître jusqu'à la fin de la syllabe.

Ainsi, l'on considère un flux parlé comme une courbe d'intensités diverses, de creux et de bosses. Le sommet des bosses correspond aux sommets de syllabes et possède une hauteur donnée : à chaque pic d'intensité, on trouve un sommet de syllabe, qui est la plupart du temps représenté par une voyelle, mais qui peut l'être par d'autres phonèmes, qui sont alors dits « vocalisés Â», c'est-à-dire qu'ils jouent le rôle du sommet de syllabe. Les autres sons, s'apparentant aux bruits, sont donc souvent moins intenses et, surtout, n'ont pas de hauteur clairement définissable.

Pour s'en rendre compte, il suffit de chanter : si l'on veut suivre une mélodie, il est nécessaire d'émettre des sons qui ne sont pas forcément des voyelles (si l'on chante bouche fermée, ce seront des nasales vocalisées, on peut aussi chanter sur [zzzz]) mais des sommets de syllabes. Ne chanter qu'avec des consonnes momentanées (comme [p], [d], [k]) ou sourdes (comme [f], [t]) n'est pas possible (sauf dans le cas des consonnes vocalisées). Ainsi, l'air de Au clair de la lune peut être chanté normalement, dans une suite de sons et de bruits, ou bien seulement avec des voyelles ou encore bouche fermée. Il n'est cependant pas possible de chanter correctement cette mélodie au moyen de bruits comme [f] ou [k].

Courbe de sonorité de la syllabe [aʁbʁ]

Les chercheurs s'accordent généralement à hiérarchiser les phonèmes suivant trois catégories minimales et universelles, dans un ordre décroissant de sonorité[4] :

Voyelles > sonantes > constrictives

En français comme dans toutes les langues contenant des diphtongues, la catégorie des glides (ou semi-voyelles, ou semi-consonnes) est également pertinente au sein de la syllabe (en français, pour les sons [j], [w] et [ɥ]). Parmi les constrictives, certains chercheurs distinguent les fricatives ([s] et [z], [ʃ] et [ʒ]), considérées comme plus sonores que les occlusives ([t] et [d], [k] et [g]). Une autre distinction est faite entre les consonnes voisées, entraînant la vibration des cordes vocales, et les consonnes sourdes considérées comme moins sonores. Ces distinctions ne font pas l'unanimité, car la régularité de leur ordonnancement dans la syllabe est peu systématique et souffre de nombreuses exceptions.

Le principe de sonorité est universel : il s'applique à toutes les syllabes de toutes les langues du monde. Il constitue le schéma canonique de la syllabe, mais rares sont les langues qui ne le violent pas dans certains contextes. Ainsi, en français, de nombreuses syllabes mal formées résultent de la chute du schwa ([ə] e caduc), comme par exemple dans le mot "arbre" [aʁbʁ] (voir schéma ci-contre), dont le dernier [ʁ] viole la courbe standard de sonorité. Il s'agit d'un cas que certains chercheurs analysent comme une consonne extrasyllabique.

Structure de la syllabe

Éléments constitutifs

Représentation non-linéaire de la structure syllabique

Dans la tradition occidentale, une syllabe (σ) comprend essentiellement deux constituants[1] :

  • une attaque (angl. onset: ω).
  • une rime (ρ), qui dans certaines syllabes se divise en :
    • un noyau (angl. nucleus : ν)
    • une coda (κ). On dit d'une syllabe possédant une coda qu'elle est fermée, sans coda qu'elle est ouverte.

La syllabe française dextre [dɛkstʁ̥] s'analyse donc ainsi :

Attaque
Rime
noyau
coda
d
ɛ
kstʁ̥

Dans la tradition d'analyse d'Extrême-Orient (également représentée dans le schéma ci-contre), particulièrement adaptée à l'analyse des syllabes du chinois mandarin, on distingue plus généralement dans la syllabe

  • son initial (ι), entièrement consonantique
  • un son final (φ) comprenant :
    • la rime complète (ρ), qui porte le ton (τ)
    • l'éventuelle semi-voyelle précédant la voyelle centrale, qui est le son médial (μ).

Dans les langues possédant des syllabes brèves opposées à des syllabes longues (voir : Quantité syllabique), on distingue également un élément inférieur à la syllabe, la more. Une syllabe oucerte est composée d'une more, tandis qu'une syllabe fermée, du fait qu'elle est chargée d'une coda, est composée de deux mores.

Attaque

L'attaque est, comme la rime, un constituant essentiel de la syllabe. Elle se retrouve dans toutes les syllabes de toutes les langues du monde. L'attaque peut être simple ou ramifiée. La plupart des langues autorisent également les attaques vides de syllabes[1], mais on parle dans ce cas d'un trait structurel marqué[4] : i.e. même vide, l'attaque de syllabe tend à être comblée par un son consonantique lié au contexte (ce fait est notamment à l'origine du phénomène de liaison en français).

Rime

La rime est l'ensemble comprenant le noyau (généralement vocalique) de la syllabe, qui peut être seul (dans le cas d'une syllabe ouverte) ou bien associé à une coda formé de consonnes. Toute syllabe comporte au moins une rime, qui est nécessairement occupée par au moins 1 phonème. La rime linguistique ne couvre pas la même notion que la rime en poésie. Alors qu'en linguistique, la rime est toujours une fraction de la syllabe, en poésie, certaines rimes (les rimes riches) sont constituées de plusieurs syllabes adjacentes, attaque comprise (par exemple dans la formule hocus pocus). Les règles grammaticales touchant la rime de la syllabe sont dans la plupart des langues beaucoup plus nombreuses que celles qui touchent l'attaque de la syllabe. Ainsi, dans certaines variantes du français de Belgique, les voyelles s'allongent et les consonnes sont systématiquement assourdies en position de rime syllabique ("rouge" se prononce [ru:ʃ] et non [ruʒ]).

Noyau syllabique

Le noyau syllabique (aussi nommé noyau de syllabe, sommet de syllabe, cœur de syllabe) est constitué du segment possédant le plus haut degré de sonorité de la syllabe. En français standard, il s'agit systématiquement d'un élément vocalique (le plus souvent une voyelle brève, une voyelle longue ou une diphtongue). Dans d'autres langues toutefois, une consonne nasale ou liquide peut également jouer le rôle de noyau syllabique, soit dans certains contextes d'élision de voyelles non-accentuées (anglais "apple" [a.plÌ©], allemand "singen" [siŋnÌ©]). D'autres langues autorisent les syllabes à noyau consonantique de manière régulière, sans qu'il y ait élision d'une voyelle : c'est le cas du tchèque, par exemple dans l'énoncé "Strč prst skrz krk" ([strÌ©tʃ prÌ©st skrÌ©s krÌ©k], écouter), qui signifie "enfonce le doigt dans la gorge" ne comporte de voyelle dans aucune de ses syllabes.

Coda

La coda (it. coda, "queue") est un élément facultatif de la syllabe, constitué d'une ou de plusieurs consonnes. Sa sonorité, à l'inverse de l'attaque de syllabe, est descendante. Une syllabe qui possède une coda (VC, CVC, CVCC, CVV...) est nommée syllabe fermée.

Contraintes structurelles de la syllabe

La segmentation en syllabes d'un énoncé ne peut être correcte que si l'on connaît les contraintes de formation syllabique de la langue à analyser. Leur étude constitue la phonotactique.

Contraintes de quantité

Établir la liste des contraintes syllabiques d'une langue revient à indiquer le nombre et l'identité des phonèmes par rapport aux éléments de la syllabe. Ainsi, en français, l'attaque peut être nulle et la coda absente ; y [i] (pronom adverbial) vaut :

  • attaque : vide ;
  • noyau : [i] ;
  • coda : inexistante.

Ce n'est pas le cas en arabe[6], où l'attaque est obligatoirement présente : cela revient à dire que toute syllabe doit commencer par une consonne ; اللّٰه ʾAllāh [ʔallaːh] s'analyse :

  • syllabe 1 ʾal :
    • attaque : [ʔ],
    • noyau : [a],
    • coda : [l],
  • syllabe 2 lāh :
    • attaque : [l],
    • noyau : [aː],
    • coda : [h].

En japonais[7], la coda doit être une nasale ou bien nulle (si l'on fait abstraction d'une prononciation plus rapide dans laquelle certaines voyelles atones, en l'occurrence u et i, peuvent s'amuïr) : le mot です [de.su], « c'est Â», est possible, mais non *desut. D'ailleurs, です est un exemple où existe l'amuïssement du u, donnant des' .

Il est donc possible d'indiquer la structure quantitative des syllabes, c'est-à-dire le nombre maximal de phonèmes à l'attaque et à la coda : en français, la syllabe théorique la plus lourde est de la forme CCCVCCCC (CCCV... dans strict, ...VCCCC dans dextre ; aucun mot, cependant, ne forme une syllabe CCCVCCCC). En polonais, la syllabe la plus lourde peut être encore plus importante : CCCCCVCCCCC (CCCCCV... dans źdźbło [ʑḏʑbwɔ] « lame Â», ...VCCCCC dans la deuxième syllabe de przestępstw [pʃɛstɛmpstʍ] « transgression Â» (génitif pluriel)). En japonais, cependant, la syllabe la plus lourde ne peut dépasser CVN (où N est une nasale). Le tahitien est encore plus limité, puisque toutes les syllabes doivent être ouvertes ; la syllabe lourde y vaut CV.

Il faut aussi considérer la place de la syllabe par rapport au mot : en turc, par exemple, CCV... est impossible en début de mot ; aucune syllabe initiale ne peut donc commencer par deux consonnes, ce qui explique les nombreux cas de prosthèse : station [stasjɔ̃] devient istasyon, pour éviter que la première syllabe ne soit à deux consonnes initiales. Des langues romanes comme le castillan suivent ce principe : spécial s'y dit especial. Le français, dans des états antérieurs, possédait la même contrainte, ce qui explique que le latin stella ait donné étoile.

Contraintes de qualité

En arabe et en français, chaque phonème de la langue peut intervenir dans n'importe quel élément. Dans d'autres, les phonèmes se répartissent selon la place qu'ils occupent : en mandarin, la coda ne peut être réalisée que comme une nasale [n] ou [ŋ]. Le même phonème [ŋ] ne peut cependant pas occuper la place de l'attaque. Cela revient à dire qu'aucun mot ne peut commencer dans cette langue par un [ŋ] et qu'aucun mot ne peut finir par un [t]. Dans ce cas, le nombre total de syllabes que la langue peut produire est limité et dénombrable.

Les langues à tendance monosyllabique telles que les dialectes chinois mais aussi le birman, le vietnamien et de nombreuses langues de l'Asie du Sud-Est, fonctionnent selon ce principe.

Études de contraintes syllabiques

Définition acoustique : le sommet de syllabe

Il a été montré par des études en psycholinguistique que la syllabe n'aurait pas le même rôle dans la perception de la parole suivant les langues testées [réf. souhaitée]. Lorsque nous percevons de la parole, il nous faut la segmenter en différentes unités afin de l'analyser et la comprendre: ce processus est nommé la "segmentation de la parole". Or, on sait depuis les études de Cutler, Mehler, Norris & Segui (1983, 1986)[8] que si la syllabe est une unité utilisée par les francophones lorsqu'ils écoutent leur langue maternelle (mais également de façon inappropriée lorsqu'ils écoutent une langue étrangère peu maîtrisée comme l'anglais), ce n'est pas le cas pour les anglophones pour qui la syllabe ne formerait pas une unité des plus pertinentes pour la procédure de segmentation de la parole.

En phonétique acoustique, on analyse les sons émis par le gosier avec des appareils donnant des informations techniques (intensité, durée, fréquence, formants etc.). Tous les phonèmes n'ont pas la même intensité, les phonèmes les moins intenses étant les consonnes sourdes occlusives ([p], [t], [k], [q], [c] etc.), les plus intenses les voyelles ouvertes ([a], [ɑ], [ɶ] et [ɒ]).

H. A. Gleason, dans son Introduction à la linguistique[9], définit la syllabe comme étant liée à l'activité des muscles intercostaux, ceux qui permettent la respiration en rapprochant puis éloignant les parois de la cavité thoracique. Selon l'intensité naturelle des phonèmes émis, les déplacements sont plus ou moins importants. L'émission de la parole est donc constituée d'une alternance de déplacements plus ou moins importants d'air. Là où, dans le flux, l'intensité connaît un pic, l'on est en présence d'un sommet de syllabe. Il est aussi possible de définir le sommet de syllabe comme un son (dont on peut donner la hauteur) tandis que les autres phonèmes sont des bruits.

Or, les sons susceptibles d'être les plus intenses sont, dans l'ordre croissant (selon le principe de sonorité) :

Tous ces sons possèdent un point commun : ils sont continus (on peut en maintenir la production tant qu'il reste du souffle) et ils sont voisés (les cordes vocales vibrent en les produisant). Semblent donc exclus les phonèmes momentanés (comme les occlusives) et les phonèmes sourds.

  • strict, et dextre :
[stʁ̥ikt] : une voyelle, [i], donc une syllabe ;
[dɛkstʁ̥] : idem, avec [ɛ] comme sommet.

Les consonnes finales de ces mots sont parmi les plus faibles en sonorité ; elles ne peuvent pas jouer le rôle de sommet.

Si l'on ajoute un e caduc (lors de la lecture de vers, par exemple, devant consonne), on ajoute une voyelle, donc une syllabe :

Autres exemples (les sommets sont soulignés ; /C/ représente « toute consonne Â», /V/ « toute voyelle Â») :

Dans d'autres langues, il est possible de placer autre chose qu'une voyelle comme sommet de syllabe ; ce sont alors des consonnes vocalisées, « utilisées comme voyelle Â», mais la plupart du temps des sonantes (ici représentées par /S/) :

  • sanskrit vrÌ¥kas [vrÌ©.kɐs] : deux sommets = deux syllabes = /CS.CVC/ ;
  • anglais little [lɪ.tlÌ©] : deux sommets = deux syllabes = /CV.CS/ ;
  • anglais written [ɹɪ.tn‌̩] : idem : /CV.CS/ ;
  • anglais day [dei] : une voyelle complexe (ici une diphtongue) = une syllabe = /CVV/ ; dans le cas des diphtongues, un seul des timbres constituants, dit « timbre cible Â», reçoit le maximum d'intensité et forme le sommet syllabique.

Si toutes les voyelles d'une diphtongues reçoivent la même intensité, ce n'est plus une diphtongue mais une suite de voyelles ; il n'y a pas de diphtongues en français mais bien des suites de voyelles :

  • abeille [a.bɛj] : deux voyelles = deux syllabes = /V.CVC/ ;
  • abbaye [a.bɛ.i] : trois voyelles = trois syllabes : /V.CV.V/.

Dans de rares langues (certaines langues du Caucase, berbères ou amérindiennes), une syllabe peut ne posséder aucune voyelle et aucune consonne vocalisée et être une seule suite monosyllabique de consonnes sourdes momentanées [réf. souhaitée]. L'une de ces consonnes, cependant, reçoit un pic d'intensité qui permet de repérer le sommet. La plupart du temps, une voyelle épenthétique est insérée pour faciliter la prononciation. En sorte, les syllabes sans phonème continu n'existent presque pas.

Segmentation sur un critère perceptif

Reste ensuite à déterminer ce qui entre ou non dans la syllabe en question ; en effet, si l'on peut acoustiquement savoir où sont les sommets des syllabes, c'est-à-dire compter le nombre de syllabes d'un énoncé, il faut ensuite répartir les phonèmes situés avant et après : appartiennent-ils à la syllabe en question, à celle d'avant ou celle d'après ? Pour cela, la structure phonologique de la langue que l'on analyse compte : si les sommets sont visibles avec un appareil, il faut se référer au système phonologique de la langue pour savoir ce qui appartient à une syllabe, c'est-à-dire pour répartir convenablement ce qui se trouve de part et d'autre des sommets.

Ainsi, en peul, chien se dit rawaandu ; pour un francophone ne connaissant pas la phonologie du peul, le découpage se fait ainsi : [ra.waːn.du]. Pour un Peul, cependant, c'est [ra.waː.ⁿdu] (notez le [ⁿ]). Dans le système phonologique du peul, en effet, il existe des consonnes dites « prénasalisées Â», c'est-à-dire qu'elles commencent comme des nasales mais finissent comme des consonnes (de la même manière, en mandarin, l'initiale de å¹¾ jǐ [ʨi] n'est qu'une seule consonne, dite « affriquée Â», qui commence comme une occlusive et finit comme une fricative et non une suite de deux consonnes).

Il existe donc en peul une consonne [n], une consonne [ⁿd] et des rencontres de consonnes [n]+[d], qui ne sont pas entendues de la même manière par un natif : [ⁿd] dure moins longtemps que [n]+[d]. L'explication en est simple : [n]+[d] forment deux consonnes de durée normale, [ⁿd] une seule, de durée normale. Dans un terme qui serait de forme [a.ⁿda], on trouve une consonne, dans [an.da] deux. Le mot est plus long quand il est prononcé [an.da] que lorsque c'est [a.ⁿda] ; un francophone ne fera sans doute pas la différence, un Peul si.

En conclusion, seule la connaissance des phonèmes d'une langue ainsi que celle des contraintes de construction de ces phonèmes en syllabes permettent de savoir comment couper les mots.

Découpage syllabique

Le découpage syllabique (ou syllabation, ou encore syllabification) est la séparation d'un groupe accentuel oral (ou d'un mot écrit) en une ou plusieurs syllabes qui le composent. La plupart des langues peuvent être découpées en syllabes tant à l'oral qu'à l'écrit, mais la syllabe écrite doit toujours être bien différenciée de la syllabe orale. Ainsi, en français, la règle de base de la syllabation écrite est que toute voyelle (y compris les "e" muets) est considérée comme un noyau syllabique.

Découpe en syllabes à l'écrit[10]

Nous noterons que les mots qui suivent, bien que constitués de deux syllabes écrites, se prononcent en une seule syllabe orale :

huî/tre — as/tre — sui/te — trui/te — spec/tre — stro/phe

Il y a là contradiction entre la forme orale et la forme écrite d’un même mot. Cette situation est habituelle et régulière en français pour les mots se terminant selon la forme consonne(s) + /e/ caduc *

lu/ne — ba/lle — mon/tre

Nous appelons /e/ caduc le son /e/ que l’on peut choisir de prononcer ou pas. Ne pas le confondre avec le e muet qui lui ne se prononce jamais ("oie", "pie"). Cette situation apparaît aussi parfois quand la forme (consonne + /e/ caduc) est en début ou en corps de mot :

ve/nez — re/mon/ter — len/ te /ment — bi/be/ron

Ce phénomène, dû à l’évolution de la langue parlée, conduit à prendre en considération au niveau de l’enseignement de la lecture et de l’orthographe ce double aspect phonie/graphie ; il entraîne la nécessité de bien faire distinguer entre la segmentation syllabique écrite et la segmentation syllabique orale. Il convient de jamais oublier que l’écriture et l’orthographe sont faites pour la vue.

Découpe en syllabes à l'oral

La syllabation orale ne suit pas les mêmes principes que la syllabation écrite. Premièrement, elle ne repose pas sur le critère visuel du nombre de voyelles, mais nécessite une connaissance de l'accentuation et de la nature des sons du segment analysé. En outre, en français, la syllabation d'un mot seul se révèle peu pertinente, en ceci que l'accent en français n'est pas un accent lexical (touchant au mot) mais un accent de groupe. Par ce fait, de nombreux mots forment des syllabes avec les mots voisins, principalement via le phénomène de liaison.

La découpe d'un segment oral en syllabe se déroule comme suit[11], en partant toujours de la transcription phonétique :

  1. Étape 1 : identification des noyaux syllabiques, par repérage des pics de sonorité
  2. Étape 2 : maximisation des attaques : une consonne se situant à la frontière de deux syllabes n'appartient à la syllabe précédente que dans le cas ou sa sonorité est supérieure à celle de la syllabe qui suit (dans le cas contraire, elle en violerait la courbe de sonorité). Dans tous les autres cas, c'est l'attaque de la syllabe suivante qui l'emporte sur la coda de la syllabe précédente.
  3. Étape 3 : ajout des codas : les consonnes restantes sont enfin ajoutées à la coda de la syllabe précédente, en respectant une sonorité décroissante, et dans le respect des contraintes phonétiques de la syllabe en question.

Notation : les frontières de syllabes pertinentes se notent par un point (.)

Ainsi, l'énoncé "la petite fille dort" se découpe en syllabes de la manière suivante : [la.pe.ti.tfi.dɔʁ]

Coupures syllabiques particulières

Cas des consonnes extrasyllabiques[4]

Le principe de sonorité est rarement violé au sein de la syllabe. La plupart des violations de ce principe sont le fait d'un regroupement de constrictives tantôt fricatives, tantôt occlusives, dotées du même degré de sonorité. Des violations plus importantes au principe de sonorité se produisent lorsqu'une consonne a une sonorité plus grande que la consonne plus proche du noyau qui lui est contiguë. C'est le cas de la consonne [ʁ] dans la syllabe [aʁbʁ] (voir schéma plus haut). Pour de nombreux phonéticiens[4], le principe de sonorité ne peut rencontrer d'exceptions. Certains chercheurs ont dès lors développé le concept de consonnes extrasyllabiques, lorsqu'elles font partie du même morphème que la syllabe précédente; elles sont considérées comme des isolats phonétiques, à l'extérieur de toute syllabe, mais toutefois présentes dans la représentation mentale du locuteur.

Cas des consonnes ambisyllabiques

Les consonnes ambisyllabiques (du lat. ambo, "les deux") sont des consonnes courtes (à la différence des consonnes géminées) situées entre deux voyelles (par exemple "aider" [ede])[4]. La consonne joue un rôle déterminant de séparateur articulatoire entre les deux voyelles qui, sans elle, pourraient se rencontrer et former une diphtongue ou une voyelle longue. Dans ce cas précis, on considère que la consonne, en plus de former l'attaque de la seconde syllabe, est également comprise dans la coda de la première.

Cas des voyelles contiguës (synérèse et diérèse)

Voir aussi pour les mêmes notions, en poésie : synérèse et diérèse

La rencontre de deux voyelles pose problème dans la découpe en syllabes d'un segment oral. Deux voyelles placées ensemble forment en effet un double pic de sonorité, qui ne peut être séparé en deux par un élement de sonorité plus faible, i.e. une consonne.

Lors de la rencontre de deux voyelles, trois solutions de syllabation se présentent (dépendant des règles propres à la langue analysée) :

1. L'amuïssement (chute) de l'une des deux voyelles
si l'une des deux voyelles représente une énergie articulatoire trop faible par rapport à la voyelle qui lui est contiguë. En français, le schwa [ə] ("e" caduc) est très fréquemment amuï devant une autre voyelle; ainsi, dans "une grande émotion", la syllabation de [ə] et de [e] occasionne un amuïssement du schwa [ə]. L'expression se découpe alors en syllabes comme suit : [grã.de.mo.sjɔ̃]
2. La prononciation en synérèse[4]
les deux voyelles sont considérées comme faisant partie d'une seule et même syllabe. Pour produire ce résultat, une des deux voyelles est reléguée au rang de semi-voyelle, et est ainsi légèrement moins sonore que la syllabe précédente. L'union d'une voyelle et d'une semi-voyelle forme ce que l'on nomme en phonétique une diphtongue. En français, les diphtongues sont toujours descendantes, ce qui signifie que c'est toujours la première voyelle de la paire qui devient une semi-voyelle.

En français, trois phonèmes vocaliques sont susceptibles de devenir semi-vocaliques :

Voyelle
Semi-voyelle correspondante
[i]
[j]
[u]
[w]
[y]
[É¥]
3. La prononciation en diérèse
les deux voyelles font partie de deux syllabes distinctes. Dans ce cas, trois stratégies se présentent :
    • La deuxième voyelle conserve une attaque nulle et est donc prononcée en hiatus. "Chaos" est ainsi syllabé [ka.ɔ]. Cette stratégie, du fait qu'elle rend malaisé le geste articulatoire, est souvent proscrite dans le cadre de la diction.
    • Prothèse(ajout en attaque de syllabe) d'une semi-consonne correspondant à la première voyelle, à l'attaque de la seconde voyelle. Cette pratique est courante, notamment en français de Belgique : "lion" est alors syllabé [li.jɔ̃]
    • Prothèse d'un "coup de glotte" [ʔ] à la seconde voyelle, dans les cas où la première voyelle n'a pas de semi-voyelle correspondante : "chaos" est alors syllabé [ka.ʔɔ].

Articles connexes

Disciplines connexes


Entités linguistiques connexes


Notions connexes


Typologies connexes

Références

  1. ↑ a, b et c aix1.uottawa.ca/~hknoerr/DGD10.ppt
  2. ↑ http://en.wikipedia.org/wiki/Syllable
  3. ↑ Las Leys d'Amors. Manuscrit de l'Académie des Jeux Floraux publié par Joseph ANGLADE. Toulouse, Privat,1919-1920.(Bibliothèque méridionale publiée sous les auspices de la Faculté des lettres de Toulouse, 1re série, t. XVII XX).
  4. ↑ a, b, c, d, e, f et g [T. Alan Hall: Phonologie. Eine Einführung. de Gruyter, Berlin/New York 2000. ISBN 3-11-015641-5. Kapitel Silbenphonologie S. 205-270.]
  5. ↑ Sievers, E. (1881), Grundzüge der Phonetik. Leipzig: Breitkopf & Hartel.
  6. ↑ http://aune.lpl.univ-aix.fr/jep-taln04/proceed/actes/jep2004/Angoujard.pdf
  7. ↑ (fr) Labrune Laurence, La phonologie du japonais. Louvain, Peeters Publishers, 2006. 305 pages
  8. ↑ http://www.pallier.org/papers/thesis/thesehtml/node5.html
  9. ↑ (en) (fr) H. A. Gleason. Introduction à la linguistique : An Introduction to descriptive linguistics. Traduction de Françoise Dubois-Charlier. (ISBN 0-03-010465-3) Paris, Larousse, 1969.
  10. ↑ http://facilalire.fr/la-syllabe/
  11. ↑ http://www.phonetique.uqam.ca/upload/files/ORA1531/syllabe.pdf

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Regardez d'autres dictionnaires:

  • syllabe — [ si(l)lab ] n. f. • 1174; silebe 1160; lat. syllaba, gr. sullabê, de sullambanein « rassembler » ♦ Unité phonétique fondamentale, groupe de consonnes et/ou de voyelles qui se prononcent d une seule émission de voix. Les syllabes « a » et « mour… …   Encyclopédie Universelle

  • syllabe — SYLLABE. s. f. Son articulé, formé d une ou de plusieurs lettres. Voix & loix sont des mots d une syllabe. dans le mot Avoir, a, fait une syllabe, & voir en fait une autre. la premiere syllabe de ce mot est longue, la seconde est breve. un mot d… …   Dictionnaire de l'Académie française

  • Syllabe — Syl labe, n. [F.] Syllable. [R.] B. Jonson. [1913 Webster] …   The Collaborative International Dictionary of English

  • syllabe — (sil la b ) s. f. 1°   Son produit par une seule émission de voix, et qui se compose soit d une voyelle seule, soit de voyelles et de consonnes. •   Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour et qu on appelait autrefois le tyran des mots et …   Dictionnaire de la Langue Française d'Émile Littré

  • SYLLABE — s. f. Une voyelle ou seule, ou jointe à d autres lettres qui se prononcent par une seule émission de voix. Rois et Lois sont des mots d une syllabe. Dans le mot Avoir, A fait une syllabe, et Voir en fait une autre. La première syllabe de tel mot… …   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • SYLLABE — n. f. Voyelle ou réunion de lettres qui se prononcent par une seule émission de voix. Rois et Lois sont des mots d’une syllabe. Dans le mot Avoir, A fait une syllabe, et Voir en fait une autre. Un mot d’une, de deux, de trois syllabes. Un vers de …   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)

  • syllabe — Une Syllabe, Syllaba. Un mot de trois syllabes, Trisyllabus. Par les syllabes, Syllabatim …   Thresor de la langue françoyse

  • syllabe — См. sìllaba …   Пятиязычный словарь лингвистических терминов

  • syllabe —  Groupement elementaire de phonemes (consonnes et voyelles) qui se prononcent d une seule emission de voix …   Glossaire de linguistique computationnelle

  • syllabe — …   Useful english dictionary


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