Suse (Elam)

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Suse (Elam)

Suse (Élam)

32° 11â€Č 21″ N 48° 15â€Č 28″ E / 32.189223, 48.257785

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Suse ou Shushan dans la Bible (Ơuƥan en élamite) est une ancienne cité de la civilisation élamite, devenue au Ve siÚcle av. J.-C. la capitale de l'Empire perse achéménide, située dans le sud de l'actuel Iran à environ 140 km à l'est du fleuve Tigre. Elle ne présente plus aujourd'hui qu'un champ de ruines. La petite ville iranienne de Shush qui se trouve à proximité, a pris sa continuité.

Suse a Ă©tĂ© fondĂ©e vers 4000 av. J.-C. sur un point de passage qui relie la vallĂ©e du Tigre au plateau iranien. La ville est mentionnĂ©e dans la Bible. C'est l'une des plus anciennes citĂ©s de la rĂ©gion ; elle a Ă©tĂ© occupĂ©e jusqu'au XIVe siĂšcle, soit une pĂ©riode de plus de 5000 ans. C’est donc une ville trĂšs importante pour saisir l’histoire du Moyen-Orient au cours de ces millĂ©naires.

Ruines du palais royal achéménide de Suse, avec en arriÚre-plan le Chùteau construit par Jacques de Morgan.

Sommaire

Le site

Plan du site de Suse.

La partie la plus importante de la Suse antique est une zone d'environ cent hectares divisĂ©e en trois parties, qui surplombe une petite riviĂšre, la Chaour. La premiĂšre est l'Apadana, du nom du grand palais que Darius Ier a construit Ă  cet endroit, sur les ruines de constructions Ă©lamites. La seconde est l'Acropole, la partie la plus Ă©levĂ©e du site, sur laquelle se trouvait un fort achĂ©mĂ©nide, qui est en fait la premiĂšre zone habitĂ©e de la ville, et son centre Ă  l'Ă©poque Ă©lamite. En contrebas se trouve la Ville royale, zone rĂ©sidentielle, tell constituĂ© par les diffĂ©rentes couches dues Ă  l'anciennetĂ© de l'occupation de cette partie. Ce grand ensemble est celui qui a Ă©tĂ© peuplĂ© en premier, dĂšs la fin du Ve millĂ©naire. C'est lĂ  que se trouvait la Suse Ă©lamite. Il Ă©tait ceinturĂ© d'un glacis qui servait de systĂšme de dĂ©fense (il n'y avait pas de murailles). La ville s'est ensuite Ă©tendue vers l'est aux pĂ©riodes plus tardives, dans la « ville des artisans Â», oĂč se trouvait la ville Ă  l'Ă©poque islamique. Les deux ensembles Ă©taient sĂ©parĂ©s par un fossĂ©, et par les eaux de la Chaour qui avaient Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©es.

Historique des fouilles

Le site de Suse n'a jamais été oublié. La ville est restée dans les mémoires locales par la présence du tombeau du prophÚte Daniel, qui en fait un lieu de pÚlerinage. Elle est également restée dans les mémoires des européens par le livre d'Esther, dont l'histoire se déroule dans cette cité. Benjamin de TudÚle, qui visite la ville au XIIe siÚcle, peut ainsi l'identifier aisément.

Le premier archĂ©ologue Ă  effectuer des relevĂ©s sur le site sera W.K. Loftus, au milieu du XIXe siĂšcle[1]. Il identifie le site grĂące Ă  une inscription retrouvĂ©e dans le palais d’ArtaxerxĂšs situĂ© sur les bords du Chaour. Les premiers Ă  fouiller le site sont les Ă©poux Marcel et Jane Dieulafoy, de 1884 Ă  1886, mais les fouilles restent limitĂ©es.

StĂšle du Code d'Hammourabi, originaire de Sippar et ramenĂ©e Ă  Suse par Shutruk-Nahhunte oĂč elle a Ă©tĂ© exhumĂ©e par les Ă©quipes de Jacques de Morgan en 1901

Il faut attendre l'arrivĂ©e sur le site de Jacques de Morgan en 1897 pour que les fouilles dĂ©butent rĂ©ellement. Les fouilles de Suse de cette pĂ©riode ont gardĂ© une funeste rĂ©putation du fait des mĂ©thodes peu acadĂ©miques de ce fouilleur (mĂȘme pour la pĂ©riode durant laquelle il a sĂ©vi). Il ne se prĂ©occupe pas des bĂątiments qu'il rencontre, ne cherchant pas Ă  les identifier, et se concentre avant tout sur la dĂ©couverte d'Ɠuvres d'art, et la recherche des preuves de ce qu'il pense ĂȘtre le site des origines de la civilisation. De nombreux niveaux archĂ©ologiques de l'Acropole sont ainsi rasĂ©s, le projet de de Morgan Ă©tant d'arriver aux dĂ©buts du site. Pour ce faire, il va jusqu’à employer environ 1 200 travailleurs sur le site, et fait faire un petit chemin de fer pour Ă©vacuer la terre dĂ©gagĂ©e plus rapidement. Les monuments des Ă©poques suivant la pĂ©riode protohistorique sont donc irrĂ©mĂ©diablement perdus sur les zones fouillĂ©es complĂštement. Au moins les dĂ©couvertes d'objets d'arts sont fructueuses, et sont des apports inestimables pour la connaissance de l'histoire de la Susiane et la MĂ©sopotamie : notamment la stĂšle du Code de Hammurabi et celle de Naram-SĂźn d'Akkad, et par la suite les nombreux objets de la pĂ©riode protohistorique, dont les tablettes proto-Ă©lamites. En 1903, de Morgan est rejoint par Roland de Mecquenem, qui devient directeur des fouilles aprĂšs son dĂ©part en 1908, et qui poursuit selon les mĂȘmes mĂ©thodes. Jusqu'en 1913, il s'attĂšle Ă  dĂ©gager l'Apadana. Il revient aprĂšs la guerre, en 1920, et continue d'explorer le site, puis fouille d'autres tells dans la rĂ©gion, avant de dĂ©couvrir Chogha Zanbil en 1935.

AprÚs la Seconde Guerre Mondiale, c'est Roman Ghirshman qui fouille le site avec la volonté d'en découvrir plus sur la période élamite, avec des méthodes plus conventionnelles. Puis il explore les niveaux des périodes plus récentes jusqu'en 1951, date à laquelle il part pour Chogha Zanbil. Il revient en 1961, secondé par Herman Gasche, et oriente ses recherches vers la période médio-élamite.

En 1967, Jean Perrot arrive pour diriger les fouilles dans la rĂ©gion. Lui et son Ă©quipe entreprennent de tenter de sauver ce qui peut l'ĂȘtre des fouilles de l'Acropole de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, et rĂ©ussissent Ă  Ă©tablir une pĂ©riodisation du site sur les quelques espaces ayant Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s, grĂące Ă  la rĂ©alisation d’un sondage. Ils travaillent beaucoup sur les niveaux restant, ceux de la pĂ©riode protohistorique, renseignant notamment sur les dĂ©buts de l'Ă©criture. Les fouilles s'arrĂȘtent en 1979, Ă  cause de la guerre Iran-Irak. Ces derniĂšres explorations ont permis la mise Ă  jour de nouvelles Ɠuvres d'art, comme la statue Ă©gyptienne de Darius Ier, et ont donnĂ© plus de renseignements sur les diffĂ©rentes pĂ©riodes d'occupation de Suse.

Depuis le dĂ©but des fouilles, les rĂ©sultats de celles-ci sont publiĂ©s dans la sĂ©rie intitulĂ©e MĂ©moires de la dĂ©lĂ©gation de Perse (abrĂ©gĂ©e en MDP), qui se divise en fait en plusieurs sĂ©ries successives :

  • MĂ©moires de la DĂ©lĂ©gation en Perse (MDP) : vol. 1-13 jusqu'en 1913 ;
  • MĂ©moires de la DĂ©lĂ©gation ArchĂ©ologique en Susiane : vol. 14, 1913 ;
  • MĂ©moires de la Mission ArchĂ©ologique en Perse : vol. 15 ;
  • MĂ©moires de la Mission ArchĂ©ologique de Perse (MMAP) : vol. 16-28, 1921-1939 ;
  • MĂ©moires de la Mission ArchĂ©ologique en Iran (MMAI) : vol. 29-37, 1943-1965 ;
  • MĂ©moires de la DĂ©lĂ©gation ArchĂ©ologique Française en Iran (MDAFI) : vol. 38-53, 1966-1987 (les volumes 39 Ă  42 concernent les fouilles de Chogha Zanbil) ;

À cela s’ajoute la revue Cahiers de la DĂ©lĂ©gation ArchĂ©ologique Française en Iran (DAFI), 15 vol., 1971-1987.

Protohistoire

La pĂ©riode protohistorique de Suse est divisĂ©e en trois pĂ©riodes :

  • Suse I (fin du Ve millĂ©naire), jusqu'Ă  environ 3700,
  • Suse II, de c. 3700 Ă  c. 3100 (quand s'achĂšve la pĂ©riode d'Uruk en MĂ©sopotamie),
  • la pĂ©riode proto-Ă©lamite jusqu'Ă  c. 2800 .

La Susiane d'avant Suse connaĂźt dĂ©jĂ  quelques agglomĂ©rations fondĂ©es Ă  la fin du VIe ou au dĂ©but du Ve millĂ©naires : chronologiquement Jafarrabad, Jowi et Bendebal, puis Chogha Mish. Ceci montre que Suse naĂźt dans une rĂ©gion dĂ©jĂ  avancĂ©e dans le processus des dĂ©buts de l'urbanisation[2].

Suse I

Céramique peinte à fond blanc, représentant un bouquetin et des sloughis stylisés, Suse I.

La ville de Suse I est divisĂ©e en deux centres : un sur le tell de l'Acropole, et un autre sur le tell de l'Apadana. La citĂ© possĂšde de nombreux points communs avec celles du sud mĂ©sopotamien des cultures dites d'el Obeid (du moins jusqu'Ă  la fin du Ve millĂ©naire) et de l’Uruk ancien, qui s'Ă©panouissent Ă  la mĂȘme Ă©poque, mais prĂ©sente Ă©galement des Ă©lĂ©ments qui la rattachent au monde du plateau iranien, notamment par sa cĂ©ramique et sa glyptique[3]. Un monument important de la citĂ© pour cette Ă©poque est la « haute terrasse Â», Ă©difice dont un seul cĂŽtĂ© a Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©[4]. Il s'agit probablement d'un Ă©difice avec un Ă©tage unique, mesurant peut-ĂȘtre jusqu’à 10 mĂštres de haut, et au moins 80 de long.

Une nĂ©cropole a Ă©tĂ© dĂ©couverte Ă  proximitĂ©. Beaucoup ont des objets en cuivre (haches plates, poinçons, miroirs). On a Ă©galement retrouvĂ© de la cĂ©ramique peinte fine, rĂ©alisĂ©e sans tour, avec une argile blanche et fine, avec un dĂ©cor peint avec d'un engobe foncĂ© (brun, noir), reprĂ©sentant essentiellement des formes gĂ©omĂ©triques ainsi que quelques figures d'animaux stylisĂ©s. Un autre type de cĂ©ramique fine est elle de couleur rouge. Les formes les plus courantes sont les vases, les coupes et les bols. Cela est un tĂ©moignage de la prĂ©sence de riches personnages dans la sociĂ©tĂ© susienne de la pĂ©riode. D’autres cĂ©ramiques sont plus frustes, et proviennent de tombes plus pauvres. Les fouilles ont fourni un assez grand nombre de sceaux ou d’empreintes de sceaux de forme encore circulaire qui prĂ©sentent des affinitĂ©s rĂ©elles avec les productions du Lorestan, ainsi que des scellements de portes. Plusieurs reprĂ©sentent la figure du « MaĂźtre des animaux Â», courante dans l’Iran du IVe millĂ©naire.

Il y a apparemment, dĂšs cette Ă©poque, une gestion administrative dont on ne peut dire si elle Ă©tait le fait d’un temple mais qui marque la transformation progressive des structures Ă©conomiques caractĂ©ristiques d’une civilisation villageoise en structures d’une Ă©conomie urbaine. Ce phĂ©nomĂšne s’accĂ©lĂšre Ă  la pĂ©riode suivante.

Époque d'Uruk (Suse II)

Vase caréné aux échassiers et aux oiseaux aux ailes éployées, Suse I (4200-3800 av. J.-C.), découvert dans la nécropole du tell de l'Acropole

À partir de 3600-3500 av. J.-C.,Ă  l'Ă©poque de l'Uruk moyen, Suse semble basculer encore plus dans l’orbite mĂ©sopotamienne et prendre ses distances avec l’univers iranien, sous l’influence de la civilisation « urukĂ©enne Â». Cela se voit dans le changement des types de cĂ©ramiques, avec l’adoption de formes trĂšs proches de celles de basse MĂ©sopotamie. Mais elle reste un lien entre cette derniĂšre rĂ©gion et le plateau iranien, commercial comme culturel[5]. La ville a apparemment connu dans un premier temps une phase de repli autour de l'Acropole, pour s'Ă©tendre ensuite. La Ville Royale et le Donjon commencent Ă  ĂȘtre peuplĂ©s Ă  la fin de la pĂ©riode. Bien que cette Ă©poque ait livrĂ© peu de monuments, on peut affirmer sans doute que l'influence mĂ©sopotamienne devait toujours y ĂȘtre trĂšs importante, et que la ville devait ĂȘtre trĂšs ressemblante Ă  celles de Sumer. La haute terrasse est restaurĂ©e. Dans le domaine de l'artisanat, le style de la cĂ©ramique devient plus minimaliste, mais l'art de la statuaire se dĂ©veloppe. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le style artistique devient plus abstrait. La mĂ©tallurgie connaĂźt aussi une progression importante (maĂźtrise notamment de technique de la cire perdue).

On retrouve Ă  Suse des phĂ©nomĂšnes similaires Ă  ceux identifiĂ©s Ă  Uruk pour la mĂȘme Ă©poque : essor des bulles et des calculi, substitution du sceau-cylindre au cachet circulaire traditionnel, apparition des premiĂšres tablettes Ă  la fin de la pĂ©riode, vers 3100 av. J.-C., et parfois de signes pictographiques[6]. La comptabilitĂ© connaĂźt ainsi une extension sans prĂ©cĂ©dent, signe d’une gestion sans cesse plus complexe des domaines agricoles et d’un accroissement des Ă©changes.

PĂ©riode proto-Ă©lamite (Suse III)

Le recul de l'influence urukienne en Susiane se fait au profit de nouveaux arrivants, les porteurs de la civilisation proto-Ă©lamite, venus des hauts plateaux situĂ©s Ă  l'est, autour d'un centre qui Ă©merge Ă  cette pĂ©riode, Anshan. Cette pĂ©riode prĂ©figure apparemment la situation qui a lieu aux pĂ©riodes historiques quand Suse est politiquement rattachĂ©e Ă  l'ensemble Ă©lamite, tout en gardant de forts traits culturels mĂ©sopotamiens[7]. La Susiane connaĂźt sans doute une crise au dĂ©but de cette pĂ©riode, avec un dĂ©peuplement. Il est possible que la Susiane ait connu une Ă©migration vers la rĂ©gion d’Anshan, ou bien vers la MĂ©sopotamie[8]. Mais la rĂ©gion se relĂšve par la suite. La ville de Suse connaĂźt un renouveau, et s'Ă©tend vers l'est. Elle couvre alors environ 11 hectares (contre 45 Ă  50 hectares pour Anshan). Du point de vue commercial, la ville conserva son statut de relais entre la MĂ©sopotamie et l'Iran, et profita mĂȘme de l'intensification des Ă©changes sur le plateau iranien.

Tablette en proto-Ă©lamite.

On a retrouvĂ© au cours des fouilles plus de 1 500 tablettes Ă©crites en proto-Ă©lamite, Ă©criture spĂ©cifique Ă  cette pĂ©riode qui ne ressemble pas Ă  celle de MĂ©sopotamie, et n'a pas pu ĂȘtre traduite[9]. Suse est de loin le site qui a fourni le plus de documentation sur cette forme d’écriture. Elle se divise en deux pĂ©riodes, une ancienne, et une rĂ©cente. Il s’agit de tablettes administratives comptables, enregistrant sans doute des opĂ©rations de mouvements ou stockages de produits effectuĂ©es par des personnes, maisonnĂ©es ou institutions, que certains signes semblent figurer. À la diffĂ©rence du proto-cunĂ©iforme mĂ©sopotamien, dans le proto-Ă©lamite les signes numĂ©riques suivent les objets qu’ils qualifient, et non l’inverse. De nombreux sceaux et empreintes de sceaux sur tablettes ont Ă©galement Ă©tĂ© retrouvĂ©s sur le site.

Cette pĂ©riode a vu le dĂ©veloppement d'un artisanat assez avancĂ©, avec notamment de remarquables armes en bronze. La tradition des poteries des pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes fut cependant abandonnĂ©e. Dans l'art, l'animal remplace l'homme comme sujet principal des reprĂ©sentations, aussi bien dans la glyptique que les petites statuettes caractĂ©ristiques de l’art proto-Ă©lamite.

Époque Ă©lamite

Suse et l'Élam : gĂ©nĂ©ralitĂ©s

DĂ©tail d'une stĂšle d'Untash-Napirisha, vers 1340–1300, apportĂ© de Chogha Zanbil Ă  Suse au XIIe siĂšcle.

A l'origine, Suse n'est pas une ville Ă©lamite. La Susiane est une rĂ©gion proche de la MĂ©sopotamie du sud, gĂ©ographiquement et culturellement. Sa population est majoritairement akkadienne, les dieux vĂ©nĂ©rĂ©s Ă  Suse, en plus de divinitĂ©s tutĂ©laires dont la plus importante est le dieu de la citĂ©, Inshushinak (littĂ©ralement « le Seigneur de Suse Â»), Ă©taient originaires du panthĂ©on mĂ©sopotamien. Cependant, du fait de sa situation gĂ©ographique, Suse s'est retrouvĂ©e tiraillĂ©e entre deux influences, la MĂ©sopotamie et l'Élam. Mais elle reste indissociable de l’Elam, ensemble politique dont elle reste la principale ville, Ă©tant souvent le lieu de rĂ©sidence de ses souverains. C’est d’ailleurs de ce site que proviennent la majoritĂ© de nos connaissances sur la civilisation Ă©lamite. Cependant, les dynasties rĂ©gnant en Élam sont Ă©trangĂšres Ă  la Susiane, venant souvent du pays d’Anshan, ou d’autres rĂ©gions (Simashki), et ne s’installent Ă  Suse qu’une fois le pouvoir conquis.

Il est possible que la premiĂšre phase de domination Ă©lamite en Susiane date de la pĂ©riode proto-Ă©lamite (c. 3100-2800, voir plus haut), mais cela est impossible Ă  Ă©tablir avec certitude. La premiĂšre mention historique de Suse date de l'Ă©poque de l’Empire d'Akkad, dans lequel elle est incorporĂ©e depuis le rĂšgne de Sargon (2334-2279). C'est le souverain d'Awan, Puzur-Inshushinak, qui fait rentrer la citĂ© dans la mouvance Ă©lamite en profitant de l'effondrement de cet État. Mais les MĂ©sopotamiens reviennent ensuite au dĂ©but du XXIe siĂšcle, en la personne de Shulgi, souverain d'Ur. Quand Kindattu, le roi de Simashki, abat le royaume d'Ur en 2004, Suse retourne dans le royaume Ă©lamite.

Elle y reste dĂ©finitivement malgrĂ© quelques assauts MĂ©sopotamiens, mais qui n'Ă©tablissent pas de domination durable sur la rĂ©gion. Les Élamites font de Suse une de leurs capitales, et la citĂ© devient indissociable de leur royaume. Il est toujours clair dans les textes mĂ©sopotamiens que Suse est une ville Ă©lamite. Mais, il semble qu'en dehors des dignitaires Ă©lamites, la population de la Susiane reste majoritairement akkadienne, d’aprĂšs ce que nous apprennent les textes de la pĂ©riode palĂ©o-Ă©lamite. Les Élamites ont au moins tentĂ© une fois d'implanter leur culture en Susiane, sous le rĂšgne d'Untash-Napirisha (1345-1305), qui construit Ă  Dur-Untash (Chogha Zanbil), prĂšs de Suse, un centre cultuel destinĂ© essentiellement au culte de divinitĂ©s Ă©lamites en plus d'Inshushinak. Mais la dĂ©shĂ©rence dans laquelle tombe rapidement ce site en dit long sur la postĂ©ritĂ© de cette tentative ...

Le dĂ©but du Ier millĂ©naire marque un changement, lorsque l’Élam politique est repoussĂ© vers l'ouest par la progression des peuples iraniens (surtout les Perses), qui constituent des entitĂ©s politiques autour de l’ancien pays d’Anshan. Suse est alors la seule capitale de l'Élam, qui correspond Ă  la Susiane.

La période paléo-élamite

Le IIIe millénaire

TiraillĂ©e entre les puissances Ă©lamites, et la MĂ©sopotamie qui a toujours exercĂ© sur elle une forte influence, Suse sous la pĂ©riode de 2700 Ă  2340 (Suse IV) semble avoir une importance politique assez faible. Sa situation de lien entre l'Élam et la MĂ©sopotamie lui permet de se dĂ©velopper grĂące au commerce, mais la lutte d'influence entre ces deux ensembles provoque une instabilitĂ© politique en Susiane durant cette pĂ©riode. Cependant, la ville reste riche, et abrite toujours de remarquables artistes et artisans, qui ont produit de nombreux objets et Ɠuvres d'arts Ă  cette Ă©poque. On trouve ainsi des exemples d'une cĂ©ramique polychrome et monochrome dĂ©corĂ©e par des motifs gĂ©omĂ©triques, vĂ©gĂ©taux, ou des oiseaux, dite du « IIe style Â». Elle se retrouve aussi au Lorestan, et ne prĂ©sente pas de parallĂšles avec la production mĂ©sopotamienne de la mĂȘme Ă©poque. Sur l'Acropole, un grand temple est bĂąti. Des tombes riches ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es pour cette pĂ©riode au Donjon.

Probablement dominĂ©e par les rois Ă©lamites d’Awan au dĂ©but du XXVe siĂšcle, Suse est conquise aprĂšs 2340 par le roi Sargon d'Akkad, qui l’incorpore dans son Empire. Elle devient alors la capitale de la province la plus orientale de son État, qui lance sous les successeurs de Sargon plusieurs attaques vers l’Élam. Des tablettes de cette pĂ©riode montrent l’activitĂ© du gouverneur de la citĂ©, ainsi que celles de marchands agissant pour le compte de l’État[10]. L’art susien dans la cĂ©ramique et la glyptique est dĂ©sormais trĂšs influencĂ© par la production mĂ©sopotamienne.

Statue de lion-gardien, rĂšgne de Puzur-Inshushinak, calcaire

Suse retourne sous la coupe Ă©lamite sous l'impulsion de Puzur-Inshushinak vers la fin du XXIIIe siĂšcle, dernier roi d’Awan et peut-ĂȘtre ancien gouverneur de la ville pour les rois d’Akkad. Le souverain patronne un art Ă©lamite spĂ©cifique (qui va notamment produire une statuaire remarquable), dans la ville qui est alors un vĂ©ritable centre culturel. Il fait restaurer des temples, ainsi que le palais royal, situĂ© sur le tell de l’Apadana. La surface couverte par la ville dĂ©passe alors sans doute les 40 hectares. La cĂ©ramique et la glyptique restent cependant marquĂ©es par l’influence mĂ©sopotamienne.

Cette pĂ©riode voit Ă©galement la mise au point d’une Ă©criture spĂ©cifique, appelĂ©e Ă©lamite linĂ©aire, attestĂ©e essentiellement par de la documentation provenant de Suse. Les 18 inscriptions retrouvĂ©es sur ce site dans cette Ă©criture sont liĂ©es Ă  des rĂ©alisations artistiques et architecturales du rĂšgne de Puzur-Inshushinak. L’élamite linĂ©aire reste Ă  ce jour indĂ©chiffrĂ© ; ses liens avec le proto-Ă©lamite sont peu Ă©vidents, contrairement Ă  ce qui est parfois Ă©crit. Cette Ă©criture ne survit pas au rĂšgne du souverain qui semble ĂȘtre Ă  son origine.

DĂšs la fin du rĂšgne de Puzur-Inshushinak ou quelques annĂ©es plus tard (la chronologie de la pĂ©riode Ă©tant mal connue), Suse retombe sous la coupe des MĂ©sopotamiens avec l’arrivĂ©e des rois la TroisiĂšme Dynastie d'Ur, en premier lieu Shulgi. Le conquĂ©rant construit deux temples, un dĂ©diĂ© Ă  Inshushinak, l'autre Ă  Ninhursag, et peut-ĂȘtre mĂȘme une ziggurat sur l'Acropole. Il semble que Suse ait Ă©tĂ© pillĂ©e vers la fin de la Dynastie d'Ur III, sans doute par le dernier roi de celle-ci, Ibbi-SĂźn. Peu de temps aprĂšs, l'intervention du roi Kindattu de Simashki faisait tomber le royaume d'Ur et retourner Suse dans l'orbite Ă©lamite.

Suse sous les Sukkalmah

Sous la dynastie suivante, celle des Sukkalmah (ou Dynastie d'Eparti), Suse est le lieu de rĂ©sidence du Sukkal (« le RĂ©gent Â»), le successeur du trĂŽne d'Élam. La ville connaĂźt Ă  partir du XVIIIe siĂšcle un dĂ©veloppement considĂ©rable, sa surface est estimĂ©e Ă  85 hectares contre 46 pour la fin du IIIe millĂ©naire. La campagne entourant la ville semble elle aussi connaĂźtre un dĂ©veloppement dĂ©mographique fort, et les textes de la pĂ©riode montrent la prĂ©sence de plusieurs villages et bourgs aux alentours de la grande citĂ©. Celle-ci est alors une place commerciale de niveau international, servant au commerce entre le plateau iranien et la MĂ©sopotamie, notamment pour le commerce de l’étain[11]. Les rois Ă©lamites en tirent un grand profit politique dans leurs rapports avec leurs voisins.

Plan de la résidence de Rabibi.

De grandes et riches maisons sont construites dans le quartier nord de la Ville royale, signe de l'enrichissement des notables de la citĂ©[12]. Ce quartier se situe Ă  proximitĂ© du palais royal, ses rĂ©sidents Ă©tant souvent liĂ©s au pouvoir. Leurs demeures sont bĂąties sur d’autres plus modestes construites aux pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes. Ces grandes rĂ©sidences sont habitĂ©es par de grands personnages : Rabibi, chambellan du roi Kutir-Nahhunte, et Temti-wartash et Attar-uktush, deux grands propriĂ©taires terriens. Ces maisons avaient une salle de rĂ©ception principale portĂ©e par quatre pilastres qui ouvrait sur une grande cour autour de laquelle s'organisait l'Ă©difice. On y a Ă©galement repĂ©rĂ© des foyers destinĂ©s Ă  chauffer les maisons, d’autres pour la cuisine, ainsi que des installations sanitaires (latrines, baignoires). Le rĂ©seau de rues de ce quartier s’organise autour de voies larges desservant d’autres qui sont plus petite. Le quartier d'habitation au nord de la Ville Royale a Ă©tĂ© abandonnĂ© vers le XVe siĂšcle.

Des Ă©coles et des bibliothĂšques ont aussi Ă©tĂ© identifiĂ©es dans ce mĂȘme quartier (il y en avait apparemment une dans la maison de Rabibi), et les tablettes qui y ont Ă©tĂ© exhumĂ©es ont permis de retracer l’apprentissage des scribes de la pĂ©riode. On a Ă©galement retrouvĂ© des tablettes montrant des activitĂ©s de divination, des textes littĂ©raires, ou encore mathĂ©matiques[13].

La pĂ©riode des Sukkalmah a aussi livrĂ© un corpus de 450 documents Ă©conomiques et juridiques privĂ©s dĂ©couverts au dĂ©but du XXe siĂšcle, qui n'ont pas fait l'objet d'Ă©tudes rĂ©centes[14]. Ils sont Ă©crits en majoritĂ© en akkadien. Leurs sujets sont divers : on trouve des actes de mariage, de divorce, testaments, d'adoption, de vente, de prĂȘt, de remboursement, des donations, des dĂ©cisions de justice sur des litiges. Les dĂ©cisions de justice sont souvent placĂ©es sous les auspices des dieux Inshushinak ou Nahhunte, ou bien sous l'Ă©gide du souverain. Les instances judiciaires sont dirigĂ©e par le « chambellan Â» (teppir en Ă©lamite), assistĂ© de juges. Divers termes inconnus rendent parfois trĂšs difficile la comprĂ©hension des particularitĂ©s juridiques de ces documents. La justice est tantĂŽt prĂ©sentĂ©e comme Ă©manant des dieux ou des souverains, selon les textes. On saisit mal cette imbrication entre les deux, qui est une originalitĂ© du droit susien. Les pĂ©nalitĂ©s en cas de non-respect d’un contrat sont diverses : amendes, main ou langue coupĂ©es, mort, ordalie dans une riviĂšre. On a notĂ© dans ces textes que les femmes avaient une situation meilleure que celles de la MĂ©sopotamie : elles peuvent tĂ©moigner, ester en justice, hĂ©ritent Ă  part Ă©gales avec leurs frĂšres, et peuvent mĂȘme ĂȘtre dĂ©signĂ©es comme hĂ©ritiĂšres principales devant leurs frĂšres par leur pĂšre, ou par leur mari (sans qu’il soit nĂ©cessaire de recourir Ă  une fiction juridiques les masculinisant comme Ă  Nuzi), charge Ă  elle de reprendre le culte des ancĂȘtres familiaux (fonction masculine normalement). Mais la sociĂ©tĂ© susienne reste patriarcale. Du point de vue Ă©conomique, les principaux acteurs paraissent ĂȘtre la famille royale et les temples, ainsi que des grandes familles liĂ©es au pouvoir. Certaines possĂšdent de grands domaines ruraux, mais Ă©galement des biens-fonds urbains, et font des prĂȘts, souvent assortis de gages, qui portent sur des terres ou du bĂ©tail, mais jamais sur des personnes Ă  la diffĂ©rence de la MĂ©sopotamie contemporaine. Il existe des patrimoines gĂ©rĂ©s en indivision par des membres d’une mĂȘme famille. Ils ne nous sont nĂ©anmoins connus que quand on procĂšde Ă  leur division entre chaque ayant droit.

Les pratiques funĂ©raires de Suse Ă  la pĂ©riode des Sukkalmah sont bien connues. Les morts Ă©taient souvent enterrĂ©s sous les rĂ©sidences ou leurs cours, dans des caveaux voĂ»tĂ©s (mais pas dans les grandes rĂ©sidences). On note aussi une particularitĂ© qui semble d'origine Ă©lamite, qui consiste Ă  enterrer des tĂȘtes de terre peintes avec les morts, sans doute une effigie les reprĂ©sentant. Ce phĂ©nomĂšne peut toutefois ĂȘtre rattachĂ© Ă  des pratiques funĂ©raires assez similaires dans le Kermān au IIIe millĂ©naire (notamment Ă  Shahdad).

La période médio-élamite

La pĂ©riode mĂ©dio-Ă©lamite constitue l'apogĂ©e de l'Élam. AprĂšs la dynastie des Kidunuides (XVe siĂšcle), c'est celle des Igehalkides qui prend le relais (XIVe-XIIIe siĂšcles). Anshan reste privilĂ©giĂ©e par le pouvoir royal, et d'autres villes importantes mais Ă©phĂ©mĂšres apparaissent en Susiane : Kabnak (Haft-Tappeh) et Dur-Untash (Chogha Zanbil). Mais Suse n'est pas dĂ©laissĂ©e pour autant, et reste prospĂšre. Le roi Untash-Napirisha, fondateur de Dur-Untash, y construit et restaure plusieurs temples, et est Ă©galement actif sur de petits sites de Susiane (Chogha Pahn, Tepe Bormi). C’est dans le secteur de l’Acropole qu’a Ă©tĂ© retrouvĂ©e une des Ɠuvres majeures de son rĂšgne, la statue en bronze de son Ă©pouse Napir-asu.

Homme-taureau protégeant un palmier. Panneau de briques moulées, terre cuite, période shutrukide. Trouvé sur le tell de l'Apadana, emplacement de l'ancien temple d'Inshushinak

Sous la Dynastie des Shutrukides (XIIe siĂšcle), l'Élam atteint son apogĂ©e politique sous les rĂšgnes de Shutruk-Nahhunte (1185-1155) et de son fils Shilhak-Inshushinak (1150-1120). Ces souverains sont aussi d'ardents bĂątisseurs. Shilhak-Inshushinak, Ă  la suite de son frĂšre Kutir-Nahhunte III, est le plus actif : il restaure tous les quartiers sacrĂ©s de Suse, dont les temples d'Inshushinak et de Ninhursag bĂątis par Shulgi, ainsi que la ziggurat et le bosquet sacrĂ© (husa), et il l'entoure d'une muraille. Le palais (hiyan) des rois Ă©lamites est restaurĂ©, avec son temple (kumpume kiduya). Celui-ci Ă©tait dĂ©corĂ© par des façades en briques Ă©maillĂ©es, qui ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es sur le tell de l'Apadana oĂč ils avaient servi Ă  l'Ă©poque achĂ©mĂ©nide pour faire les murs d'une canalisation. Le bas-relief qui y est sculptĂ© reprĂ©sente en alternance une divinitĂ© et un homme-taureau protĂ©geant un palmier. Les textes nous apprennent que l’on trouvait dans ce sanctuaire une salle appelĂ©e suhter, oĂč se trouvaient apparemment des statuettes de la famille royale et des insignes du pouvoir. Des tombes, peut-ĂȘtre royales, ont Ă©tĂ© dĂ©couvertes Ă  proximitĂ©. Les corps avaient probablement Ă©tĂ© incinĂ©rĂ©s. Divers objets y ont Ă©tĂ© dĂ©couverts : bijoux, statuettes, cachets anciens, etc. C'est aussi Ă  cette Ă©poque que de nombreuses Ɠuvres mĂ©sopotamiennes, telles que la cĂ©lĂšbre stĂšle du Code d'Hammurabi et la StĂšle de la victoire de Naram-Sin d'Akkad sont amenĂ©es Ă  Suse Ă  la suite des expĂ©ditions en basse MĂ©sopotamie. Une partie d'entre elles fut alors entreposĂ©e Ă  cĂŽtĂ© du temple d'Inshushinak, dans un bĂątiment spĂ©cifique dont la fonction n’a pas Ă©tĂ© identifiĂ©e.

Cette pĂ©riode faste fut de courte durĂ©e, car Hutelutush-Inshushinak, fils de Shilhak-Inshushinak, fut vaincu par le roi babylonien Nabuchodonosor Ier, et Suse est pillĂ©e Ă  cette occasion. Elle s'enfonce alors avec l'Élam dans une pĂ©riode obscure de prĂšs de quatre siĂšcles.

La religion de Suse Ă  l'Ă©poque Ă©lamite

Article connexe : Religion Ă©lamite.

Suse prĂ©sente une religion originale, fortement influencĂ©e par le monde mĂ©sopotamien (SumĂ©riens et Akkadiens)[15]. L'influence Ă©lamite se fait nĂ©anmoins sentir dĂšs l'Ă©poque palĂ©o-Ă©lamite, mĂȘme si elle ne devient prĂ©gnante que durant la pĂ©riode mĂ©dio-Ă©lamite.

Le panthĂ©on de Suse est dominĂ©e par la figure d'Inshushinak, littĂ©ralement « le Seigneur (IN) de Suse (Ć UĆ INA(K)) Â» en sumĂ©rien. Il est prĂ©sentĂ© comme celui qui pourvoit la royautĂ© au souverain dominant Suse, et de nombreux souverains portent un nom thĂ©ophore composĂ© Ă  partir de ce dieu. Son temple principal, situĂ© dans le quartier sacrĂ© de la ville, a Ă©tĂ© bĂąti par le roi Shulgi d'Ur au dĂ©but du XXIe siĂšcle, puis il a Ă©tĂ© restaurĂ© par les principaux souverains qui occupĂšrent la ville par la suite (Kindattu, Puzur-Inshushinak, Shilhak-Inshushinak). À cotĂ© de ce temple se trouvait une ziggurat dĂ©diĂ©e elle aussi Ă  ce dieu, qui n'a pas Ă©tĂ© retrouvĂ©e car elle a sans doute Ă©tĂ© dĂ©truite. Inshushinak est Ă©galement une divinitĂ© liĂ©e au monde des morts. Il est chargĂ© du jugement des Ăąmes des dĂ©funts, tĂąche dans laquelle il est assistĂ© par deux autres divinitĂ©s, Ishme-karab et Lakamar (parfois rapprochĂ©e de Nergal, le dieu mĂ©sopotamien des Enfers). Les parĂšdres d'Inshushinak varient selon la pĂ©riode.

Poissons-chĂšvres, dĂ©tail d'un bassin cultuel : personnification de l'abĂźme des eaux douces, domaine du dieu Ea. Calcaire, pĂ©riode mĂ©dio-elamite.

Les autres divinitĂ©s identifiĂ©es dans les monuments ou les textes Ă  Suse sont pour une grande partie d'origine mĂ©sopotamienne. On trouve ainsi Shamash, Inanna/Ishtar, Ninhursag (qui dispose d'un temple important), Enki/Ea, etc. Le culte des divinitĂ©s varie selon les pĂ©riodes. Ainsi, durant la dynastie des Sukkalmah, le temple d'Inshushinak est aussi un lieu de culte pour Ea et Enzag (une divinitĂ© originaire de Dilmun, l'actuel BahreĂŻn). Durant la pĂ©riode mĂ©dio-Ă©lamite, les divinitĂ©s d'origine Ă©lamite font leur entrĂ©e Ă  Suse, sous le patronage des rois des dynasties Igehalkides et Shutrukides. Auparavant, seule la dĂ©esse Narundi disposait d'un temple Ă  Suse. À cette pĂ©riode, des temples sont construits pour les dieux Ă©lamites Ă  proĂ©o-ximitĂ© de Suse, Ă  Dur-Untash (Chogha Zanbil), par le roi Untash-Napirisha. À Suse mĂȘme des temples dĂ©diĂ©s aux divinitĂ©s Ă©lamites sont bĂątis. À l'Ă©poque Ă©lamite, de nombreuses divinitĂ©s d'Élam ont un lieu de culte Ă  Suse. Dans les inscriptions assyriennes commĂ©morant la prise de la ville en 648, sont mentionnĂ©s des temples dĂ©diĂ©s Ă  Inshushinak, Shimut, Lakamar, Pinikir, Hutran.

F. Vallat a proposĂ© une reconstitution de la localisation des temples de Suse d’aprĂšs l’étude des sources textuelles. Le quartier sacrĂ© (Ă©lamite kizzum) de Suse Ă©tait situĂ© sur le tell de l'Acropole. S'il est assez mal connu par l'archĂ©ologie, il est en revanche mentionnĂ© par des textes de l'Ă©poque Shutrukide (XIIe siĂšcle). Ce quartier Ă©tait dominĂ© par la ziggurat d'Inshushinak, sur laquelle se trouvait un temple haut (kukunnum). En contrebas se trouvait le temple bas (haĆĄtu). Le complexe dĂ©diĂ© Ă  Inshushinak se trouvait dans un bosquet sacrĂ© (husa), une particularitĂ© Ă©lamite. Une porte monumentale se trouvait Ă  l'entrĂ©e. D'autres temples entouraient cet Ă©difice, mais il en existait aussi en dehors du quartier sacrĂ©.

La période néo-élamite

Suse ne redevient prospĂšre que vers la fin du VIIIe siĂšcle, aprĂšs un dĂ©clin trĂšs marquĂ©. On a pu distinguer deux niveaux nĂ©o-Ă©lamites Ă  Suse : un premier allant approximativement de 1000 Ă  725 av. J.-C., correspondant aux « Ă‚ges obscurs Â», une pĂ©riode de dĂ©clin ; et un second allant de 725 Ă  520, correspondant Ă  la reprise Ă©conomique et politique de Suse. Il semble que ces siĂšcles aient vu une diminution de la population sĂ©dentaire au profit des nomades[16].

La puissance Ă©lamite est alors Ă  nouveau importante, bien qu’amputĂ©e de la partie orientale du royaume de la fin du IIe millĂ©naire, et doit faire face Ă  l'expansion assyrienne. Avec l'installation des Perses dans la rĂ©gion d'Anshan Ă  cette pĂ©riode, Suse devient la seule capitale de l'Élam, siĂšge de la royautĂ©. Cette ville est donc au cƓur des conflits opposant Élamites et Assyriens, qui durent pendant toute la premiĂšre moitiĂ© du VIIe siĂšcle. Mais sa position en Élam mĂȘme est menacĂ©e par l’émergence de deux autres villes importantes, Madaktu et Hidalu, qui Ă  la suite des conflits contre l’Assyrie finissent par devenir des siĂšges d’autres dynasties Ă©lamites, au moins un temps.

On voit dans les quelques objets en cĂ©ramique, faĂŻence, et la glyptique des niveaux de Suse de cette pĂ©riode que la production artisanale reste dans la continuitĂ© des siĂšcles prĂ©cĂ©dents. L’influence des rĂ©alisations de la Babylonie et de l’Assyrie de la mĂȘme Ă©poque reste forte. Le roi Shutruk-Nahhunte II construit un temple carrĂ© sur le tell de l'Acropole. Les grands temples d'Inshushinak et de Ninhursag sont sans doute restaurĂ©s. En ce qui concerne les pratiques funĂ©raires, une tombe collective voĂ»tĂ©e a Ă©tĂ© retrouvĂ©e dans la Ville Royale. D’autres tombes ont Ă©tĂ© exhumĂ©es en divers endroits du site. On y a retrouvĂ© des bijoux en or, des objets en faĂŻence.

Destruction de Suse par Assurbanipal en 648 av. J.-C.

Lors de l'ultime bataille, qui voit la dĂ©faite du roi Humban-haltash III contre Assurbanipal en 648, Suse est ravagĂ©e par les Assyriens. Dans son rĂ©cit du sac de Suse, le souverain assyrien Ă©voque la terrible punition infligĂ©e Ă  la capitale de ses plus farouches adversaires : pillage des lieux sacrĂ©s, destruction des principaux monuments, ravage de la campagne alentour.

La ville se relĂšve de ce sac peu aprĂšs, preuve que la destruction n’a pas Ă©tĂ© radicale, et une faible dynastie Ă©lamite rĂšgne Ă  partir de 625. C’est peut-ĂȘtre de cette Ă©poque qu’il faut dater le rĂšgne de Shutruk-Nahhunte II et ses rĂ©alisations architecturales. Quelques tablettes de cette pĂ©riode ont Ă©tĂ© exhumĂ©es en ce mĂȘme lieu, et montrent les liens Ă©conomiques de Suse avec d’autres petits États voisins (Huhnur, Malamir, Zamin, Anshan, entre autres).

Époque achĂ©mĂ©nide

Lancier, détail de la frise des archers du palais de Darius. Bas-relief de briques émaillées, vers 510 av. J.-C.

Vers 540, le roi Perse Cyrus II s'empare sans difficultĂ©s de la Susiane. La ville tombe alors sous la coupe des AchĂ©mĂ©nides. Ceci entraĂźne un grand changement dans le matĂ©riel archĂ©ologique retrouvĂ©, puisque la tradition ancienne se retrouve remplacĂ©e par celle des conquĂ©rants. Sous Cyrus II et Cambyse, Suse n'est que la capitale de la satrapie d'Élam. Mais Darius Ier (521-485) en fait une de ses capitales (avec PersĂ©polis et Pasargades), et la ville put alors connaĂźtre une des pĂ©riodes les plus prestigieuses de sa trĂšs longue histoire[17]. Elle fut complĂštement rĂ©amĂ©nagĂ©e, et de nouveaux monuments furent Ă©rigĂ©s, recouvrant les ruines Ă©lamites. La rupture avec la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente est importante, mĂȘme si quelques Ă©lĂ©ments artistiques Ă©lamites sont repris dans le nouvel art impĂ©rial achĂ©mĂ©nide, et surtout que l’écriture Ă©lamite est employĂ©e dans des inscriptions royales et pour l’administration (ce dernier point se voyant Ă  PersĂ©polis). Il manque cependant des archives de la pĂ©riode provenant de Suse, comme on en dispose pour PersĂ©polis, Babylone ou Nippur. L’administration, la sociĂ©tĂ© et l’économie de la ville et de sa rĂ©gion Ă  la pĂ©riode achĂ©mĂ©nide nous Ă©chappent donc en grande partie, et toute reconstitution de la situation globale de cette Ă©poque est donc hypothĂ©tique.

Pour ce que l’on voit, Suse ne paraĂźt pas connaĂźtre de dĂ©veloppement urbain consĂ©quent malgrĂ© ce rĂŽle, et la population sĂ©dentaire de Susiane non plus ne croĂźt pas beaucoup. Peu de zones urbanisĂ©es ont pu ĂȘtre identifiĂ©es pour la pĂ©riode achĂ©mĂ©nide de Suse, durant laquelle l’extension de la ville devait atteindre les 300 hectares, grĂące Ă  l’extension de l’urbanisation vers la « Ville des artisans Â», Ă  l’est du site. Les fouilles de R. Ghirshman y ont mis au jour un « Village achĂ©mĂ©nide Â», mais malgrĂ© son nom celui-ci a surtout livrĂ© des habitats de pĂ©riodes antĂ©rieures ou postĂ©rieures Ă  celle de l’Empire achĂ©mĂ©nide. Devant cette absence de preuves matĂ©rielles de la vie des Susiens de l’époque achĂ©mĂ©nide, des hypothĂšses ont Ă©tĂ© formulĂ©es : est possible que l’habitat ait Ă©tĂ© constituĂ© de matĂ©riaux peu solides, vite pĂ©rissables, qui n’ont laissĂ© aucune trace archĂ©ologique, ou bien ĂȘtre trĂšs dispersĂ©, avec de grands espaces non bĂątis. Si cela est vrai, il devait y avoir un fort contraste dans le paysage urbain entre l’ampleur et la soliditĂ© des constructions des rois perses et la faiblesse des constructions privĂ©es. Mais la possibilitĂ© demeure que ces derniĂšres aient disparu suite Ă  des nouveaux amĂ©nagements aux Ă©poques postĂ©rieures, sans pour autant avoir Ă©tĂ© des bĂątiments de faible qualitĂ© ... Quoiqu’il en soit, le rĂ©sultat est que ce sont les constructions royales qui sont de loin les Ă©lĂ©ments les mieux connus de la citĂ© pour les Ve-IVe siĂšcles.

La palais de Darius Ie et les constructions annexes

Façade sud et passages royaux l'Apadana.

Le monument principal de la période achéménide est le palais de Darius Ie[18]. Le roi l'a fait bùtir durant les premiÚres années de son rÚgne.

Le palais fut Ă©rigĂ© sur une terrasse artificielle de 12 hectares, divisĂ©e en trois parties. La premiĂšre de ces parties est la grande porte. Il s'agit du seul point d'accĂšs vers le palais. Il est reliĂ© avec la Ville Royale (vers l'est) par une rampe de briques crues. La Porte en elle-mĂȘme est un vaste bĂątiment de 40 mĂštres de longueur sur 28 de large, reposant sur des fondations dont la rĂ©alisation est un vĂ©ritable exploit technique. Un grand remblai a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©, avec en plus l’adjonction de grands murs de fondation pour supporter l’édifice. La porte est disposĂ©e autour d’une salle carrĂ©e Ă  quatre colonnes, modĂšle courant dans l’art achĂ©mĂ©nide, dont il s’agit sans doute de la plus ancienne attestation. On a retrouvĂ© une grande statue de Darius Ie, venue d'Égypte, qui Ă©tait Ă  l’origine une des deux statues colossales gardant l'entrĂ©e du cĂŽtĂ© de la vaste esplanade carrĂ©e ouvrant sur le palais.

Chapiteau d'une colonne de l'Apadana du palais de Darius, Musée du Louvre.

L’esplanade permettait d’accĂ©der Ă  la rĂ©sidence royale. Il s’agit d’un vaste quadrilatĂšre de 246 x 155 mĂštres, couvrant 38 000 mÂČ. L’entrĂ©e se fait Ă  l’est, par une double salle de garde. Vers l'ouest, on accĂšde Ă  une sĂ©rie de trois cours intĂ©rieures, et de salles plus petites. La premiĂšre cour, la plus vaste (64 x 55 mĂštres), Ă©tait ornĂ©e d’une « frise des Lions Â» dĂ©gagĂ©e par M. Dieulafoy. La cour centrale mesurait 36 x 33 mĂštres, et donnait accĂšs par son cĂŽtĂ© su Ă  une sĂ©rie de piĂšces qui pourraient avoir Ă©tĂ© des magasins ou bureaux administratifs. La troisiĂšme cour (36 x 31 mĂštres) organise le secteur rĂ©sidentiel du roi. Elle est la plus richement dĂ©corĂ©e, et a un sol pavĂ© de grands carreaux de briques cuites. Par son cĂŽtĂ© sud, un passage de 9 mĂštres de large donne accĂšs Ă  une grande salle de 35 x 9 mĂštres, qui ouvre elle-mĂȘme sur une autre salle de mĂȘme dimensions, par oĂč on accĂšde Ă  la chambre du roi. C’est dans cette salle qu’a Ă©tĂ© mis au jour le texte de fondation du palais, rĂ©digĂ© en deux versions, une en akkadien et une en Ă©lamite. Y sont Ă©numĂ©rĂ©s les matĂ©riaux et les gens venus de tout l’Empire pour contribuer Ă  la rĂ©alisation de l’édifice[19]. Autour de la chambre du roi se trouvaient les appartements des Ă©pouses et concubines royales, des salles de rĂ©ception ainsi que des magasins.

Le palais s'inspire de ceux de la période néo-babylonienne en ce qui concerne l'organisation des salles dans la Maison du Roi, avec sa succession de cours intérieures alignées, et le plan des salles. Mais il présente aussi des originalités, comme les salles carrées soutenues par quatre colonnes qui seront reprises ensuite à Persépolis. Du point de vue des matériaux, on voit le mélange de la technique mésopotamienne, donc susienne (briques crues, cuites, émaillées), et de celle des montagnards perses (bois et pierre).

L’Apadana, salle d’audience royale, a Ă©tĂ© construit au nord du palais. Il s’agit d’un grand Ă©difice (12 000 mÂČ), de base carrĂ©e (109 mĂštres de cĂŽtĂ©) ; elle s’organise autour d’une salle centrale carrĂ©e (58 mĂštres de cĂŽtĂ©), dont le plafond est supportĂ© par six rangĂ©es de six colonnes, qui ont une base carrĂ©e, et devaient s’élever Ă  19 mĂštres. Ces colonnes Ă©taient couronnĂ©es d’un chapiteau Ă  protomĂ© de taureau, oĂč s’encastraient les poutres du plafond. Les cĂŽtĂ©s ouest, nord et est de l'Apadana permettaient d'accĂ©der par des portes Ă  double battants Ă  trois portiques (avec chacun deux rangĂ©es de six colonnes). Quatre tous avaient Ă©tĂ© bĂąties aux angles de l’édifice.

Ville royale

Deux Ă©difices ont Ă©tĂ© mis au jour sur le tell de la ville royale. Le propylĂ©e Ă©tait une construction carrĂ©e de 24 mĂštres de cĂŽtĂ© constituĂ© d'un passage axial de deux salles entourĂ© de petits portiques. Il se trouvait prĂšs de la rampe d'accĂšs vers le Palais. Plus loin vers l’est, une grande porte servant d'accĂšs Ă  la Ville Royale par l'est depuis la Ville des Artisans. Le passage axial est lĂ  aussi constituĂ© de deux salles.

Le palais d’Artaxerxùs II

À l'ouest de Suse, sur la rive occidentale du Chaour, en face du Palais de Darius, ArtaxerxĂšs II a Ă©rigĂ© un palais au dĂ©but du IVe siĂšcle[20]. Ce bĂątiment de 220 mĂštres de longueur sur 150 de large s’organisait autour d’un petit jardin. Il comprenait une grande salle hypostyle dans le mĂȘme style que dans les autres palais achĂ©mĂ©nides, avec des dimensions plus modestes. Quatre portiques avaient Ă©tĂ© bĂątis sur ses cĂŽtĂ©s, et quatre tours Ă  ses angles. Au nord du jardin, on accĂ©dait Ă  un bĂątiment organisĂ© autour d’une petite salle hypostyle Ă  quatre colonnes, construit sur une terrasse de deux mĂštres de hauteur. Dans l'ensemble, les techniques de construction ont peu Ă©voluĂ© durant le siĂšcle sĂ©parant la construction du palais du tell et de celui-ci. La fonction de cet Ă©difice est inconnue : espace plus privĂ© que le grand palais, ou bien lieu de rĂ©sidence provisoire pendant une restauration de l’autre palais ?

Époque hellĂ©nistique

Parmi les Ă©tapes d’Alexandre le Grand en Perse, celle qui concerne Suse est bien plus pacifique que la destruction de PersĂ©polis. Le roi macĂ©donien y organise en effet de grandes noces en 324 : il Ă©pouse lui-mĂȘme une fille de Darius III, alors qu’il marie ses proches officiers ainsi que des milliers de ses soldats avec des femmes de la haute sociĂ©tĂ© perse. Il cherche ainsi Ă  symboliser l’union qu’il souhaite voir se rĂ©aliser entre Grecs et Perses pour diriger son Empire. AprĂšs sa mort l’annĂ©e suivante, et le partage de son Empire entre ses gĂ©nĂ©raux, les Diadoques, Suse se retrouve dans le royaume de SĂ©leucos Ier. Dans cet ensemble politique, la ville n’est plus une capitale impĂ©riale. Mais elle devient une citĂ© grecque au plus tard Ă  la fin du IIIe siĂšcle, sous le nom de SĂ©leucie de l’Eulaios. Une garnison devait Ă©galement avoir Ă©tĂ© installĂ©e dans la ville, qui comportait des installations militaires mentionnĂ©es dans les inscriptions. Ce sont donc des Grecs qui dirigent la citĂ©, leur langue devenant celle de l’administration[21].

De fait, on a trouvĂ© des inscriptions grecques au sud de la Ville royale, sans doute la zone oĂč est installĂ© le gouvernement de la citĂ©. Les anciens palais royaux achĂ©mĂ©nides sont toujours occupĂ©s, leurs plans ne sont pas remaniĂ©s, mais ils ne semblent pas non plus avoir fait l’objet de restaurations importantes, et tombent donc lentement en ruines. Les inscriptions mentionnent divers bĂątiments caractĂ©ristiques de la civilisation hellĂ©nistique (gymnase, bouleutĂ©rion, temples), mais aucun n’a Ă©tĂ© mis au jour. Il reste nĂ©anmoins impossible de mesurer l’importance exacte de la communautĂ© grecque dans la ville, dont la population Ă©tait multiethnique (l’apport grec s’ajoutant Ă  l’apport perse de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente). Des monnaies retrouvĂ©es sur le site attestent en tout cas de l’insertion de Suse dans les circuits du commerce international de l’époque : ils montrent des contacts avec SĂ©leucie du Tigre, la PĂ©ninsule arabique, des rĂ©gions riveraines du Golfe persique, et aussi de Bactriane. Mais c’est l’activitĂ© agricole qui reste sans doute la base de la prospĂ©ritĂ© de Suse et de sa rĂ©gion. Un atelier de frappe de monnaie est Ă©tabli Ă  Suse, et on retrouve certaines de ses Ă©missions dans les pays voisins. Les campagnes proches de la ville semblent se repeupler modĂ©rĂ©ment, et voient peut-ĂȘtre la constitution de grands domaines. Cependant, la Susiane dans son ensemble reste peu peuplĂ©e.

Un quartier construit Ă  cette Ă©poque a Ă©tĂ© fouillĂ© par R. Ghirshmann, sur le site de la Ville Royale A. S’y trouvaient de grandes demeures, sĂ©parĂ©es par des rues perpendiculaires. Une de ces maisons disposait d’une façade Ă  colonnes engagĂ©es, ouvrant sur une cour intĂ©rieures et des salles pavĂ©es. La dĂ©coration comportait notamment des frises grecques. Le mobilier des ce quartier prĂ©sente Ă  la fois des Ă©lĂ©ments locaux, et d’autres grecs. Il s’agit du lieu oĂč l’hellĂ©nisation de la ville se voit le plus, mĂȘme s’il ne s’agit pas forcĂ©ment d’un quartier grec. Des demeures plus modestes ont Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©es ailleurs sur le tell de la Ville royale. Sur le tell de la Ville des Artisans, on a mis au jour un cimetiĂšre, ainsi que des ateliers de potiers.

Époque parthe

Inscription en grec, copie d'une lettre du roi Artaban III aux citoyens de Suse.

Suse passe sous la domination dĂ©finitive des Parthes au Ier siĂšcle av. J.-C. La ville connaĂźt dĂšs lors une phase d’expansion considĂ©rable[22]. De nouvelles constructions sont attestĂ©es en divers endroits de la Ville Royale, qui semble alors habitĂ©e dans son intĂ©gralitĂ©. Ces demeures semblent grandes, bien construites, avec des murs larges. Une nĂ©cropole Ă  caveaux voĂ»tĂ©s a Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©e dans la Ville des Artisans, et a livrĂ© un matĂ©riel archĂ©ologique riche. D’autres sĂ©pultures, individuelles ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es dans la ville et hors de celle-ci.

AprĂšs le milieu du Ier siĂšcle de notre Ăšre, Suse rentre dans une phase de rĂ©cession. La domination parthe s’achĂšve quand le royaume d’ÉlymaĂŻde, dont le cƓur se trouve Ă  l’est de la Susiane, s’empare de Suse vers le milieu du Ier siĂšcle, et en fait peut-ĂȘtre sa capitale[23]. L’atelier monĂ©taire de la ville s’arrĂȘte en tout cas d’émettre des monnaies parthes, sans doute pour frapper des monnaies d’ÉlymaĂŻde qui sont attestĂ©es en abondance sur le site. Mais les Parthes semblent vite reprendre le contrĂŽle de la ville. Les traces d’activitĂ© commerciale diminuent Ă  Suse, et la production artisanale ne produit plus que dans un style local. Cela est peut-ĂȘtre dĂ» Ă  une forte progression de l’agriculture, qui prend une part prĂ©pondĂ©rante dans l’économie rĂ©gionale dans les derniers temps de la domination parthe. L’habitat rural se met Ă  progresser rapidement, sans forcĂ©ment que les surfaces mises en culture n’augmentent. Cela est peut-ĂȘtre Ă  relier Ă  l’extension d’une nouvelle culture, le riz, dont mention est faite dans les sources Ă©crites de la pĂ©riode.

Époque sassanide

Buste en pierre, période sassanide.

En 224 ap J.-C., Ardashir, le fondateur de la dynastie perse sassanide, prend Suse au gouverneur parthe de la citĂ©, restĂ© loyal Ă  son maĂźtre Artaban IV. La citĂ© entre donc brutalement sous la coupe du grand empire qui se constitue alors[24]. Elle sert apparemment de rĂ©sidence impĂ©riale Ă  certains moments. La Susiane est une rĂ©gion importante de l’Empire, et les rois sassanides y rĂ©alisent plusieurs grandes villes, qui viennent concurrencer Suse : Gundishapur, Iwan-i Karkheh, et Shushtar. AprĂšs la victoire de Shapur Ier contre l’empereur romain ValĂ©rien en 260, des prisonniers romains sont installĂ©s en Susiane, dont des chrĂ©tiens, qui constituent alors une communautĂ© dans cette province. Quand le Christianisme commence Ă  ĂȘtre persĂ©cutĂ© au IVe siĂšcle, certains ChrĂ©tiens de Susiane deviennent des martyrs. Une rĂ©volte de la communautĂ© chrĂ©tienne de Suse survient face Ă  cela en 339, et Shapur II Ă©crase la rĂ©volte, avec une armĂ©e forte de 300 Ă©lĂ©phants selon la tradition, faisant subir de nombreuses destructions Ă  la ville. Elle est restaurĂ©e une vingtaine d’annĂ©es plus tard.

L’espace urbanisĂ© de Suse connaĂźt une rĂ©traction continue durant la pĂ©riode sassanide. Les trouvailles archĂ©ologiques pour cette pĂ©riode sont rares. Un « palais Â» (plutĂŽt une sorte de villa) de petite dimension a Ă©tĂ© mis au jour sur le tell de la Ville Royale par de Mecquenem. On a retrouvĂ© une grande quantitĂ© de piĂšces de monnaie, mais avant tout dans deux trĂ©sors : un premier dĂ©couvert en 1905, comportant 700 piĂšces datĂ©es du rĂšgne de Khosro II ; un second exhumĂ© en 1976 au sud du tell de l’Apadana, comprenant 1171 piĂšces datant presque toutes du mĂȘme rĂšgne, sauf une au nom de Khosro Ier et deux Ă  celui de Hormizd IV[25]. Il y a donc eu une accumulation de richesses pour certains, mais cela n’enlĂšve rien Ă  l’impression d’appauvrissement qu’indiquent les fouilles des niveaux sassanides du site.

Époque islamique

Article dĂ©taillĂ© : CĂ©ramique islamique du site de Suse.
Fourchettes retrouvées à Suse, bronze moulé, VIIIe-IXe siÚcles, musée du Louvre

Sous la domination islamique, la ville continue Ă  avoir une grande importance, comme le prouve la prĂ©sence dans ses murs d'un hĂŽtel de la monnaie[26]. Au Xe siĂšcle, elle s'Ă©tend sur quatre kilomĂštres carrĂ©s, ce qui inclut quatre tells : celui de l’Acropole, celui de l'Apadana, celui de la Ville Royale et surtout celui de la Ville des Artisans, oĂč se trouve la premiĂšre mosquĂ©e Ă©levĂ©e Ă  Suse, sorte de ville nouvelle construite dĂšs aprĂšs la conquĂȘte. C’est ce dernier quartier qui tend Ă  devenir le plus important de la ville. Y rĂ©sident sans doute les Ă©lites, tandis que les anciens quartiers centraux de la Ville Royale deviennent populaires et artisanaux. La ville regroupe aussi bien des musulmans que des juifs ou des chrĂ©tiens. Selon le rabbin Benjamin de TudĂšle, quatorze synagogues y existent encore au XIIe siĂšcle, et un pĂšlerinage s'y dĂ©roule, autour de la tombe du prophĂšte Daniel, « redĂ©couverte Â» aprĂšs la conquĂȘte islamique en contrebas du Tell principal au bord de la Chaour.

Plusieurs productions de luxe sont rĂ©alisĂ©es Ă  Suse, notamment des tissus (soieries, feutre, coton) et du sucre de canne, la canne Ă  sucre Ă©tant rĂ©coltĂ© dans la campagne de Susiane selon les tĂ©moignages de l’époque, le raffinage ayant lieu en ville. On y a d'ailleurs retrouvĂ© des moules servant Ă  rĂ©aliser des pains de sucre. Le produit est ensuite exportĂ© vers l'Iran, l'Irak et le YĂ©men. Suse constitue Ă©galement un site de premiĂšre importance pour l'Ă©tude de la cĂ©ramique des dĂ©buts de l'Islam[27].

La ville connaĂźt un dĂ©clin rapide aprĂšs les invasions mongoles du XIIIe siĂšcle, mais reste nĂ©anmoins toujours active jusqu'au milieu du XVe siĂšcle. Elle ne se repeuple que dans le courant de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle, ayant conservĂ© son ancien nom, Shush. Sa population dĂ©passe aujourd’hui les 60 000 habitants.

Notes

  1. ↑ J. Perrot, « Un siĂšcle de fouilles Ă  Suse Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, Dossiers Histoire et ArchĂ©ologie n°138, mai 1989, p. 12-15
  2. ↑ G. Dollfus, « La Susiane avant l'histoire Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 18-23
  3. ↑ A. Le Brun, « Suse au IVe millĂ©naire, Ă  la frontiĂšre de deux mondes Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 28-35
  4. ↑ J. Perrot et D. Ladiray, « La haute terrasse et la nĂ©cropole du IVe millĂ©naire Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 38-41
  5. ↑ A. Le Brun, op. cit.
  6. ↑ A. Le Brun et F. Vallat, « Les dĂ©buts de l’écriture Ă  Suse Â», dans Cahiers de la DAFI 8, p. 11-59, 1978 ; pour les recherches rĂ©centes sur les dĂ©buts de l'Ă©criture, voir J.-J. Glassner, Écrire Ă  Sumer : l'invention du cunĂ©iforme, Seuil, 2001
  7. ↑ A. Le Brun, op. cit.
  8. ↑ (en) J. R. Alden, « Trade an Politics in Proto-Elamite Iran Â», dans Current Anthropology 23/6, 1982, p. 620
  9. ↑ Publication de la plupart des tablettes proto-Ă©lamites de Suse dans MDP 6, 17, 26 et 31 ; A. Le Brun et F. Vallat, op. cit. ; voir plus rĂ©cemment l’étude (en) J. Dahl, « Animal Husbandry in Susa during the Proto-Elamite Period Â», dans SMEA 47, 2005, p. 81-134 En ligne
  10. ↑ (en) B. Foster, « â€˜International’ Trade at Sargonic Susa (Susa in the Sargonic Period III) Â», dans AOF 20/1, 1993, p. 59-68
  11. ↑ F. JoannĂšs, « L'Ă©tain de l'Elam Ă  Mari Â», dans MĂ©sopotamie et Élam. Actes de la 36Ăšme rencontre assyriologique internationale, Gand, 1991., p. 67-76
  12. ↑ H. Gasche, « Suse au IIe millĂ©naire Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 50-51
  13. ↑ R. Labat, Textes littĂ©raires de Suse, MMAP 27, Paris, 1974 ; E. Bruins et M. Rutten, Textes mathĂ©matiques de Suse, MMAI 34, Paris, 1961
  14. ↑ Édition des tablettes dans MMAP 22, 23, 24 et 28 ; on trouvera une synthĂšse commode sur cette documentation, malgrĂ© son anciennetĂ©, dans (en) W. Hinz, « Persia c. 1800-1500 B.C. Â», dans Cambridge Ancient History II/1, 1973, p. 271-288
  15. ↑ (en) H. Koch, « Theology and Worship in Elam and Achaemenid Iran Â», dans J. M. Sasson (dir.), Civilizations of the Ancient Near East III, New York, 1995, p. 1050-69 ; (en) F. Vallat, « Elam, vi, Elamite religion Â», dans E. Yarshater (dir.), Encyclopaedia Iranica, 1998, p. 335-341
  16. ↑ P. de Miroschedji, « Suse Ă  la pĂ©riode nĂ©o-Ă©lamite Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 52-55
  17. ↑ J. Perrot, « Suse Ă  l’époque achĂ©mĂ©nide Â», dans PalĂ©orient 11/2, 1985, p. 67-69 article en ligne sur PersĂ©e ; R. Boucharlat, « Suse, marchĂ© agricole ou relais du grand commerce. Suse et la Susiane Ă  l’époque des grands empires Â», dans PalĂ©orient 11/2, 1985, p. 72-74 et 78-79 article en ligne sur PersĂ©e. Des photographies des monuments achĂ©mĂ©nides de Suse sont disponibles sur Livius.org [1]
  18. ↑ J. Perrot et D. Ladiray, « Le palais de Suse Â», dans Les citĂ©s royales de la Bible, Dossiers d’archĂ©ologie n° 210, 1995, p. 84-95
  19. ↑ (en) Traduction sur Livius.org
  20. ↑ R. Boucharlat « Le palais d’ArtaxerxĂšs au bord du Chaour Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 68-70
  21. ↑ R. Boucharlat, « Suse, marchĂ© agricole ou relais du grand commerce. Suse et la Susiane Ă  l’époque des grands empires Â», dans PalĂ©orient 11/2, 1985, p. 74-76 et 78-79 article en ligne sur PersĂ©e
  22. ↑ Ibid., p. 76-79 ; G. Le Rider, Suse sous les Seleucides et les Parthes, MMAI 48, Paris, 1965
  23. ↑ (en) J. F. Hansman, « Elymais Â», dans Encyclopaedia Iranica
  24. ↑ R. Boucharlat, op. cit., p. 77-79 ; (en) G. Gropp, « Sasanian Susa (Ć uĆĄ) Â», dans Encyclopaedia Iranica, 2005
  25. ↑ R. Gyselen, «  Le trĂ©sor monĂ©taire sassanide de suse Â», dans Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, op. cit., p. 71
  26. ↑ (en) D. Whitcomb, « Islamic archaeology at Susa Â», dans PalĂ©orient 11/2, 1985, p. 85-90 article en ligne sur PersĂ©e ; M. Kervran, « Transformations de la ville de Suse et de son Ă©conomie de l'Ă©poque sasanide Ă  l'Ă©poque abbaside Â», dans PalĂ©orient 11/2, 1985, p. 91 – 100 article en ligne sur PersĂ©e ; C. Hardy-Guilbert, « Contribution Ă  l'analyse du tissu urbain de Suse Ă  partir du IXe siĂšcle Â», dans PalĂ©orient 11/2, 1985, p. 101 – 113 article en ligne sur PersĂ©e
  27. ↑ S. Makariou (dir.), Suse, terres cuites islamiques, Paris et Gand, 2005

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

Généralités

  • Suse, derniĂšres dĂ©couvertes, Dossiers Histoire et ArchĂ©ologie n°138, Faton, Dijon, mai 1989
  • P. Amiet, Suse : 6000 ans d'histoire, RĂ©union des musĂ©es nationaux, Paris, 1988
  • P. O. Harper, J. Aruz et F. Tallon (dir.), La CitĂ© royale de Suse. TrĂ©sors du Proche-Orient ancien au Louvre (catalogue de l'exposition), RĂ©union des musĂ©es nationaux, Paris, 1994

PĂ©riode protohistorique

  • P. Amiet, L'Ăąge des Ă©changes inter-iraniens, 3500-1700 av. J.-C., RĂ©union des musĂ©es nationaux, Paris, 1986

PĂ©riode Ă©lamite

PĂ©riode sassanide

PĂ©riode islamique

  • Sophie Makariou (dir.), Suse, terres cuites islamiques, Snoeck, 2005.

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