RĂ©volution de 1917

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RĂ©volution de 1917

RĂ©volution russe

La RĂ©volution russe est l’ensemble des Ă©vĂ©nements de 1917 ayant conduit en fĂ©vrier au renversement spontanĂ© du rĂ©gime tsariste de Russie, puis en octobre Ă  l’installation prĂ©parĂ©e d’un rĂ©gime « lĂ©niniste Â». Largement induite par la Grande Guerre[1], la RĂ©volution russe est un Ă©vĂ©nement fondateur et dĂ©cisif du « court XXe siĂšcle[2] Â» ouvert par l’éclatement du conflit europĂ©en en 1914 et clos en 1991 par la disparition de l’URSS. Objet de sympathies et d’immenses espoirs pour les uns (la « grande lueur Ă  l’Est Â» de Jules Romains, le « charme universel d’Octobre Â» dĂ©crit par François Furet), objet de sĂ©vĂšres critiques, voire de peurs et de haines viscĂ©rales pour les autres[3], elle reste un des faits les plus Ă©tudiĂ©s et les plus passionnĂ©ment discutĂ©s de l’histoire contemporaine.

Son dĂ©roulement et ses consĂ©quences posent toujours de nombreuses questions. Les historiens sont encore partagĂ©s quant Ă  savoir si FĂ©vrier impliquait nĂ©cessairement Octobre. La nature d’Octobre (rĂ©volution, coup d'État ou combinaison des deux ?), les raisons des violences de la guerre civile de 1918-1921, celles de la genĂšse de la dictature soviĂ©tique sont Ă©galement trĂšs discutĂ©es. Le dĂ©bat trĂšs ancien sur l’évolution conduisant au stalinisme des annĂ©es 1930 n’a jamais Ă©tĂ© non plus dĂ©finitivement tranchĂ© : filiation logique, ou bien dĂ©viation (voire trahison), par rapport aux idĂ©aux et aux pratiques des bolcheviks de la RĂ©volution[4] ?

Le soviet de Petrograd en 1917.

Sommaire

La Russie avant la RĂ©volution

Avant 1917, la Russie Ă©tait sous la coupe d’un rĂ©gime tsariste, autocratique et rĂ©pressif, en place depuis dix siĂšcles.

L'’abolition du servage par le tsar Alexandre II en 1861 fait apparaitre les premiĂšres fissures du vieux rĂ©gime fĂ©odal. Une fois affranchis, les serfs sont poussĂ©s vers les villes oĂč ils constituent la main-d’Ɠuvre de la rĂ©volution industrielle.

Au dĂ©but du XXe siĂšcle, la Russie connaĂźt un essor industriel spectaculaire, entraĂźnant un essor urbain et une grande effervescence culturelle : le vieil ordre social est Ă©branlĂ©, aggravant les difficultĂ©s des plus pauvres. Les industries fleurissaient, la classe ouvriĂšre Ă©tait concentrĂ©e principalement dans les grandes villes. Cependant, cette prospĂ©ritĂ© du pays n’avait pas profitĂ© Ă  la population.

L’économie dans son ensemble reste archaĂŻque[5]. La valeur de la production industrielle est en 1913 deux fois et demi infĂ©rieure Ă  celle de la France, six fois moins que celle de l’Allemagne, ou quatorze fois moins que celle des États-Unis[6]. Le rendement agricole reste mĂ©diocre, la pĂ©nurie de transport paralyse toute tentative de modernisation Ă©conomique[7]. Le PIB par habitant est alors infĂ©rieur Ă  celui de la Hongrie ou de l’Espagne de l’époque, et environ un quart de celui des États-Unis[8]. Surtout, le pays est dominĂ© par les capitaux Ă©trangers, qui possĂšdent prĂšs de la moitiĂ© des actions en Russie[9]. L’industrialisation du pays a Ă©tĂ© violente et mal acceptĂ©e par les couches de la paysannerie brusquement prolĂ©tarisĂ©es. La classe ouvriĂšre naissante, bien que faible numĂ©riquement, est concentrĂ©e dans de grands sites industriels qui facilitent l’émulation rĂ©volutionnaire[10].

La Russie reste un pays essentiellement rural (85 % de la population). Si une partie des paysans, les koulaks, s’est enrichie et constitue une sorte de bourgeoisie rurale, soutenant le rĂ©gime, le nombre de paysans sans terres a augmentĂ©, crĂ©ant un vĂ©ritable prolĂ©tariat rural, rĂ©ceptif aux idĂ©es rĂ©volutionnaires. MĂȘme aprĂšs 1905, un dĂ©putĂ© Ă  la Douma signale que dans bien des villages, la prĂ©sence de blattes et de punaises dans les maisons Ă©tait considĂ©rĂ©e comme un signe de richesse[11].

La capitale Petrograd, foyer des trois révolutions de 1905 et 1917.

AprĂšs la scolarisation menĂ©e quelques annĂ©es auparavant, une partie des ouvriers a Ă©tĂ© conquise par les idĂ©es marxistes et autres idĂ©ologies rĂ©volutionnaires. Toutefois, le pouvoir tsariste fit preuve d’immobilisme. Aux XIXe et XXe siĂšcles, des mouvements organisĂ©s par des membres de toutes les classes de la population (Ă©tudiants ou ouvriers, paysans ou nobles) tentĂšrent de renverser le gouvernement – sans succĂšs, certains se tournant vers le terrorisme et les attentats politiques. Les mouvements rĂ©volutionnaires Ă©taient soumis Ă  une dure rĂ©pression, menĂ©e par la toute-puissante Okhrana, la police politique du tsar. De nombreux rĂ©volutionnaires Ă©taient emprisonnĂ©s ou dĂ©portĂ©s, d’autres rĂ©ussissaient Ă  fuir et Ă  rejoindre les rangs des exilĂ©s. De ce point de vue, la RĂ©volution de 1917 n’est que l’aboutissement d’une longue succession de petites rĂ©voltes. Les rĂ©formes nĂ©cessaires, que ni les rĂ©voltes paysannes, ni les attentats politiques, ni l’activitĂ© parlementaire de la Douma, n’avaient rĂ©ussi Ă  imposer viendront finalement d’une rĂ©volution impulsĂ©e par le prolĂ©tariat.

DĂšs 1905, une premiĂšre rĂ©volution Ă©clatĂ© aprĂšs la dĂ©faite de la Russie face au Japon Ă  l'issue de la guerre qui opposa les deux pays et la rĂ©pression d’une manifestation le 22 janvier de cette mĂȘme annĂ©e, lorsque qu'une partie de la population vint porter une supplique Ă  Nicolas II Ă  Saint-PĂ©tersbourg : ce fĂ»t le « Dimanche Rouge Â». Elle constitua une tentative du peuple russe de se libĂ©rer de son tsar, et fut marquĂ©e par des soulĂšvements et des grĂšves de la part des ouvriers et des paysans qui formĂšrent Ă  cette occasion leurs premiers organes de pouvoirs indĂ©pendants de la tutelle de l’État, les Soviets.

Révolution de février 1917

Article dĂ©taillĂ© : RĂ©volution de FĂ©vrier.

Les dĂ©faites successives de la Russie lors de la PremiĂšre Guerre mondiale sont l’une des causes de la rĂ©volution de FĂ©vrier. À l’entrĂ©e en guerre, tous les partis sont pour cette participation, Ă  l’exception du parti social-dĂ©mocrate (POSDR), le seul en Europe avec le parti socialiste serbe Ă  refuser le vote des crĂ©dits de guerre, mais qui prĂ©vient toutefois qu’il ne cherchera pas Ă  saboter l’effort de guerre. DĂšs le dĂ©but du conflit, aprĂšs quelques succĂšs initiaux, l’armĂ©e connaĂźt de lourdes dĂ©faites (en Prusse-Orientale notamment) ; les usines s’avĂšrent insuffisamment productives, le rĂ©seau ferroviaire imparfait, le ravitaillement en armes et denrĂ©es de l’armĂ©e boiteux. Au sein de la troupe, les pertes battent tous les records (1 700 000 morts et 5 950 000 blessĂ©s) et des mutineries Ă©clatent, le moral des soldats se trouvant au plus bas. Ceux-ci supportent de moins en moins l’incapacitĂ© de leurs officiers (on a ainsi vu des unitĂ©s monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et les punitions corporelles en usage dans l’armĂ©e.

Soldats russes blessés au cours de la PremiÚre Guerre mondiale

La famine gronde et les marchandises se font rares. L’économie russe, qui connaissait avant la guerre le taux de croissance le plus Ă©levĂ© d’Europe[12], est coupĂ©e du marchĂ© europĂ©en. La chambre basse du Parlement russe (la Douma), constituĂ©e de partis libĂ©raux et progressistes, met en garde le tsar Nicolas II contre ces menaces pour la stabilitĂ©, tant la Russie que du rĂ©gime, et lui conseille de former un nouveau gouvernement constitutionnel. Mais le tsar ignore l’avis de la Douma. IsolĂ© dans un train spĂ©cial au front, il a perdu de fait tout contact avec la rĂ©alitĂ© du pays et avec sa direction. L’impopularitĂ© de son Ă©pouse, d’origine allemande de surcroĂźt, aggrave le discrĂ©dit du rĂ©gime, ce que confirme en dĂ©cembre 1916 l’assassinat par un jeune noble du conseiller occulte de l’impĂ©ratrice, Raspoutine.

DĂšs 1915-1916, une prolifĂ©ration de comitĂ©s divers prennent en main tout ce qu’un État dĂ©ficient n’assume plus (ravitaillement, soins, Ă©changes). Avec les coopĂ©ratives ou les syndicats, ces comitĂ©s deviennent des pouvoirs parallĂšles. Le rĂ©gime ne contrĂŽle dĂ©jĂ  plus le « pays rĂ©el Â»[13].

Le mois de fĂ©vrier 1917 rassemble toutes les caractĂ©ristiques pour une rĂ©volte populaire : hiver rude, pĂ©nurie alimentaire, lassitude face Ă  la guerre
 Tout commence lors de grĂšves spontanĂ©es, dĂ©but fĂ©vrier, des ouvriers des usines de la capitale Petrograd (nouveau nom que Saint-PĂ©tersbourg prit au dĂ©but du conflit). Le 23 fĂ©vrier (8 mars du calendrier moderne[14]), pour la journĂ©e internationale des femmes, des femmes de Petrograd manifestent pour rĂ©clamer du pain. Leur action est soutenue par la main-d’Ɠuvre industrielle, qui trouve lĂ  une raison de prolonger la grĂšve. Ce premier jour, malgrĂ© quelques confrontations avec les forces de l’ordre, ne fait aucune victime.

Les jours suivants, les grĂšves se gĂ©nĂ©ralisent dans tout Petrograd et la tension monte. Les slogans, jusque-lĂ  plutĂŽt discrets, se politisent : « Ă€ bas la guerre ! Â», « Ă€ bas l’autocratie ! Â»[15]. Cette fois, les affrontements avec la police font des victimes des deux cĂŽtĂ©s[16]. Les manifestants s’arment en pillant les postes de police. AprĂšs trois jours de manifestations, le Tsar mobilise les troupes de la garnison de la ville pour mater la rĂ©bellion. Les soldats rĂ©sistent aux premiĂšres tentatives de fraternisation et tuent de nombreux manifestants. Toutefois, la nuit, une partie de la troupe rejoint progressivement le camp des insurgĂ©s, qui peuvent ainsi s’armer plus convenablement. Entre-temps, le tsar, dĂ©semparĂ©, n’ayant plus les moyens de gouverner, dissout la Douma et nomme un comitĂ© provisoire.

Tous les rĂ©giments de la garnison de Petrograd se joignent aux rĂ©voltĂ©s. C’est le triomphe de la rĂ©volution. Sous la pression de l’état-major, le tsar Nicolas II abdique le 2 mars. « Il se dĂ©mit de l’empire comme un commandant d’un escadron de cavalerie.[17] Â». Son frĂšre, le grand-duc MikhaĂŻl Alexandrovich Romanov, refuse presque aussitĂŽt la couronne. C’est de fait la fin du tsarisme, et les premiĂšres Ă©lections au soviet des ouvriers de Petrograd. Le premier Ă©pisode de la rĂ©volution a fait tout de mĂȘme plus d’une centaine de victimes, en majoritĂ© parmi les manifestants[18]. Mais la chute rapide et inattendue du rĂ©gime, Ă  un coĂ»t plutĂŽt limitĂ©, suscite dans le pays une vague d’enthousiasme et de libĂ©ralisation.

La dualité des pouvoirs

La pĂ©riode suivant l’abdication du tsar est Ă  la fois confuse et enthousiaste. Les gouvernements provisoires se succĂšdent rapidement au fur et Ă  mesure que la rĂ©volution gagne en profondeur et que la masse des ouvriers et paysans se politise.

Les soviets, Ă©manations des volontĂ©s populaires, n’osent pas dans un premier temps contredire le gouvernement provisoire malgrĂ© son immobilisme et sa poursuite de la guerre[19]. Mais le petit parti bolchevique, auquel LĂ©nine impose une radicalisation stratĂ©gique, rĂ©cupĂšre ainsi le mĂ©contentement gĂ©nĂ©ral croissant et devient dĂ©positaire des aspirations populaires, tandis que les partis rĂ©volutionnaires rivaux se discrĂ©ditent les uns aprĂšs les autres, et que le pĂ©ril contre-rĂ©volutionnaire se dessine.

« Les pays les plus libres du monde Â»

La chute de la monarchie est ressentie comme une libĂ©ration sans prĂ©cĂ©dent. Elle ouvre en Russie une pĂ©riode d’allĂ©gresse populaire et d’intense fermentation rĂ©volutionnaire. Une frĂ©nĂ©sie de prises de parole gagne toutes les couches de la sociĂ©tĂ©. Les meetings sont quotidiens et les orateurs se succĂšdent sans fin. DĂ©filĂ©s et manifestations se multiplient. Des dizaines de milliers de lettres, d’adresses, de pĂ©titions sont envoyĂ©es chaque semaine de tous les points du territoire pour faire connaĂźtre les soutiens, les dolĂ©ances ou les revendications du peuple. Elles sont en particulier adressĂ©es au nouveau gouvernement provisoire et au soviet de Petrograd.

Au-delĂ  des attentes immĂ©diates, ce qui domine est le rejet de toutes les formes d’autoritĂ© ; ce qui a permis Ă  LĂ©nine de parler de la Russie de ces premiers mois comme du « pays le plus libre du monde Â».

Selon la description de Marc Ferro :

« Ă€ Moscou, des travailleurs obligeaient leur patron Ă  apprendre les fondements du futur droit ouvrier ; Ă  Odessa, les Ă©tudiants dictaient Ă  leur professeur le nouveau programme d’histoire des civilisations ; Ă  Petrograd les acteurs se substituaient au directeur du thĂ©Ăątre et choisissaient le prochain spectacle ; aux armĂ©es, des soldats invitaient l’aumĂŽnier Ă  assister Ă  leurs rĂ©unions pour qu’il donne un sens Ă  sa vie. Il n’est jusqu’aux enfants qui n’aient revendiquĂ© pour les moins de 14 ans le droit d’apprendre la boxe pour pouvoir se faire entendre des grands. C’était le monde Ă  l’envers[20]  Â»
Un meeting de soldats en Finlande, mars 1917.

Ces premiĂšres semaines emplies d’espĂ©rance et de gĂ©nĂ©rositĂ© sont trĂšs peu violentes, dans les villes comme dans les campagnes. Aucunes reprĂ©sailles officielles ou spontanĂ©es ne sont par exemple exercĂ©es contre les anciens serviteurs du tsar, ce dernier Ă©tant simplement assignĂ© Ă  rĂ©sidence ; beaucoup peuvent librement se retirer ou partir Ă  l’étranger. Le gouvernement provisoire abolit la peine de mort, ouvre largement les prisons, permet le retour des exilĂ©s de toutes opinions (dont LĂ©nine), et proclame les libertĂ©s fondamentales de presse, de rĂ©union, de conscience - dĂ©jĂ  acquises dans les faits depuis FĂ©vrier. L’antisĂ©mitisme d’État disparaĂźt. L’Église orthodoxe, sous tutelle depuis Pierre le Grand, peut rĂ©unir librement un concile qui, Ă  l’étĂ© 1917, restaure le patriarcat. Dans l’armĂ©e, le prikaze n° 1 (ordre du jour) Ă©mis par le soviet de Petrograd interdit les brimades humiliantes des officiers et instaure pour les soldats les droits de rĂ©union, de pĂ©tition et de presse[21].

Enfin, la manifestation la plus franche de l’émancipation de la sociĂ©tĂ© civile est bien sĂ»r la crĂ©ation spontanĂ©e de soviets (conseils) d’ouvriers, de paysans, de soldats ou de marins, qui couvrent en quelques semaines la quasi-totalitĂ© du pays. Ces assemblĂ©es Ă©lues, dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ©s en 1905, pallient la faiblesse des organisations habituelles en Occident (partis, syndicats), due Ă  la longue rĂ©pression tsariste. Ce sont des organes de dĂ©mocratie directe, qui entendent exercer un pouvoir autonome et, face au gouvernement provisoire comme Ă  la possibilitĂ© d’une contre-rĂ©volution, veiller Ă  la prĂ©servation et Ă  l’extension des conquĂȘtes de la rĂ©volution de FĂ©vrier.

Gouvernement provisoire et soviets

Les membres du gouvernement provisoire.

Un gouvernement provisoire Ă©lu par la Douma, dirigĂ© par Michel Rodzianko, ancien officier du Tsar, monarchiste et riche propriĂ©taire terrien, s’installe. DĂšs le 15 mars, sa direction est reprise pour plusieurs mois par le prince Lvov, un libĂ©ral progressiste.

Ainsi, mĂȘme s’il est issu d’une rĂ©volution des ouvriers et soldats, le pouvoir est aux mains d’un gouvernement provisoire, dirigĂ© par des hommes politiques libĂ©raux, principalement le parti KD (Parti constitutionnel dĂ©mocratique, faussement appelĂ© « Cadet Â»), qui Ă©tait celui de la bourgeoisie libĂ©rale. Mais en rĂ©alitĂ©, ce gouvernement doit composer avec les soviets, qui dĂšs le dĂ©but mars, se forment dans les principales villes du pays, Ă  l’annonce de la rĂ©volution dans la capitale, puis surgiront dans les campagnes en avril et mai. C'est alors que les notables qui dirigeaient au nom du tsar sont destituĂ©s. Le soviet est donc Ă  la fois un club dans lequel les ouvriers se rendent pour discuter de la situation, et un organe de gouvernement.

Le programme du soviet de Petrograd est la paix immédiate, la terre aux paysans, la journée de 8 heures et une république démocratique. Ce programme est inapplicable par la bourgeoisie libérale qui a pris le pouvoir à la suite de la révolution, et qui ne veut ni rompre avec ses alliés, ni toucher à la propriété des terres de la noblesse féodale, ni accorder la journée de 8 heures.

De surcroĂźt, le gouvernement estime (comme une partie des dirigeants de soviets et de partis rĂ©volutionnaires) que seule la future Constituante Ă©lue au suffrage universel aura le droit de dĂ©cider du destin des terres et du rĂ©gime social. Mais l’absence de millions d’électeurs mobilisĂ©s au front retarde sans fin la convocation de ces Ă©lections (d’autant plus que le gouvernement continue la guerre). L’accomplissement des rĂ©formes attendues est donc sans cesse reportĂ© sine die, au point que le gouvernement, par exemple, s’abstient mĂȘme de proclamer officiellement la RĂ©publique avant septembre. Il prend donc d’emblĂ©e le risque de dĂ©cevoir dangereusement la population. Il ne peut de surcroĂźt gouverner sans l’appui incertain des soviets, qui ont le soutien et la confiance de la grande masse des travailleurs[22].

Les soviets sont alors dominĂ©s par des partis socialistes, mencheviks et socialistes-rĂ©volutionnaires (SR). Les bolcheviks, malgrĂ© leur nom, sont minoritaires. Dans l’immĂ©diat ces soviets, dont celui de Petrograd, affichent une ligne modĂ©rĂ©e de soutien au gouvernement provisoire, et ne mettent pas en avant les revendications les plus radicales - ce qui oblige Ă  nuancer la notion habituelle de « dualitĂ© des pouvoirs Â». La jonction entre le gouvernement et le soviet de Petrograd est assumĂ©e par son vice-prĂ©sident, le SR rĂ©publicain Alexandre Kerensky, qui est par ailleurs ministre de la Justice puis de la Guerre.

Presque tous les rĂ©volutionnaires, surtout ceux formĂ©s Ă  l’école du marxisme, estiment en effet que la rĂ©volution prolĂ©tarienne est prĂ©maturĂ©e dans un pays aussi rural et Ă©conomiquement arriĂ©rĂ©[23]. À leurs yeux, la Russie n’est mĂ»re que pour une rĂ©volution bourgeoise, le prolĂ©tariat Ă©tant inexpĂ©rimentĂ© et trop faible numĂ©riquement. La rĂ©volution doit dans un premier temps se cantonner aux tĂąches que l’analyse marxiste assignait Ă  la rĂ©volution bourgeoise, celles accomplies par la rĂ©volution française de 1789 : la fin du fĂ©odalisme et la rĂ©forme agraire. Dans cette optique, les soviets sont conçus comme des « forteresses prolĂ©tariennes Â» implantĂ©es au cƓur de la « rĂ©volution bourgeoise Â»[24] pour veiller Ă  la rĂ©alisation des revendications populaires, prĂ©parer ultĂ©rieurement le passage au socialisme, et prĂ©venir en attendant aussi bien une contre-rĂ©volution monarchiste qu’une rupture avec la bourgeoisie.

Or ceci ne rĂ©pond pas Ă  l’urgence que les masses Ă©prouvent Ă  voir rĂ©aliser leurs aspirations. Les partis rĂ©volutionnaires risquent donc d’encourir Ă  terme le mĂȘme discrĂ©dit populaire que le gouvernement provisoire.

Des crises à répétition

Les journĂ©es d’avril

MalgrĂ© la volontĂ© populaire d’en finir avec la guerre, l’implication dans la PremiĂšre Guerre mondiale n’est pas remise en cause. En avril, la publication d’une note secrĂšte du gouvernement Ă  ses alliĂ©s, indiquant qu’il ne remettra pas en cause les traitĂ©s tsaristes et continuera la guerre, provoque la colĂšre des soldats et ouvriers[25]. Des manifestations pour et contre le gouvernement causent les premiers vĂ©ritables affrontements armĂ©s de la rĂ©volution, et contraignent Ă  la dĂ©mission le ministre des Affaires Ă©trangĂšres, l’historien KD Pavel Milioukov. Les socialistes modĂ©rĂ©s entrent alors au gouvernement, soutenus par la majoritĂ© des ouvriers qui pensent qu’ils pourront faire pression pour arrĂȘter la guerre.

Au mĂȘme moment, peu aprĂšs son retour en Russie, LĂ©nine fait paraĂźtre ses ThĂšses d'avril. Dans la continuitĂ© des thĂšses exposĂ©es dans L’ImpĂ©rialisme, stade suprĂȘme du capitalisme, il considĂšre que le capitalisme est entrĂ© dans une « phase de putrĂ©faction Â» et que les bourgeoisies nationales ne sont plus capables, dans les nouveaux pays industrialisĂ©s, d’assumer le rĂŽle rĂ©volutionnaire qu’elles ont jouĂ© dans le passĂ©. Pour lui, seul le don de « tout le pouvoir aux soviets Â» et la poursuite de la rĂ©volution peuvent arrĂȘter la guerre et assurer les conquĂȘtes de la rĂ©volution de FĂ©vrier. Il refuse tout soutien au gouvernement provisoire et prĂŽne la confiscation et le partage des terres par les paysans, le contrĂŽle ouvrier sur les usines, le passage immĂ©diat Ă  une rĂ©publique des soviets.

Ces idĂ©es Ă©taient jusqu’alors trĂšs minoritaires au sein des bolcheviks eux-mĂȘmes, qui s’en Ă©taient tenus Ă  une ligne commune de soutien au gouvernement, la Pravda dirigĂ©e par Staline et Molotov s’étant mĂȘme prononcĂ©e publiquement pour la reprise du travail et un retour Ă  la normale. Mais avec l’effondrement Ă©conomique et la poursuite de la guerre, les idĂ©es du parti bolchevique, dirigĂ© par LĂ©nine et que rallie Trotsky Ă  l’étĂ©, gagnent de l’influence. DĂ©but juin, les bolcheviks sont majoritaires dans le soviet ouvrier de Petrograd.

Les journées de juillet

Marins rĂ©volutionnaires russes de la flotte impĂ©riale durant l’étĂ© 1917.
Article dĂ©taillĂ© : JournĂ©es de juillet 1917.

Dans les premiers mois de 1917, la guerre a moins Ă©tĂ© rejetĂ©e en elle-mĂȘme que l’incapacitĂ© du tsar Ă  la mener efficacement, ainsi que l’inhumanitĂ© ou l’incurie des officiers. Le « dĂ©faitisme rĂ©volutionnaire Â» prĂŽnĂ© par LĂ©nine est trĂšs impopulaire jusqu’au sein du parti bolchevique. Beaucoup, et pas seulement dans les Ă©lites bourgeoises, escomptent en Russie un sursaut patriotique et jacobin face Ă  l’Allemagne du Kaiser, de mĂȘme que la chute de la monarchie française en 1792 avait permis la victoire de Valmy et le rejet de l’envahisseur. Alexandre Kerensky, devenu ministre de la Guerre, bon orateur et trĂšs populaire, entend incarner ce sursaut Ă  la fois national et rĂ©volutionnaire.

De surcroĂźt, les slogans de paix immĂ©diate sont au dĂ©part plus frĂ©quents Ă  l’arriĂšre qu’au front, oĂč les soldats considĂšrent souvent les ouvriers comme des « planquĂ©s Â», et apprĂ©cient peu qu’on mette en doute l’utilitĂ© des sacrifices qu’ils ont endurĂ© depuis trois ans. De fait, une large majoritĂ© des Russes sont favorables Ă  une « paix blanche Â» sans annexion ni contributions, mais beaucoup sont prĂȘts Ă  laisser sa chance Ă  une ultime offensive militaire[26].

Or, entre fĂ©vrier et juillet, l’impopularitĂ© de la guerre et la lassitude ont gagnĂ© du terrain, tout comme la propagande pacifiste. La poursuite de la guerre justifie aussi un immobilisme trĂšs critiquĂ©, puisqu’il est impossible d’accorder la journĂ©e de 8 heures sans affaiblir la production de guerre, ou de convoquer la Constituante tant que des millions de soldats seront au front.

Dispersion de la foule sur la perspective Nevski, pendant les journées de juillet.

L’échec militaire de l’« offensive Kerensky Â» dĂ©clenchĂ©e dĂ©but juillet entraĂźne une dĂ©ception gĂ©nĂ©rale. AprĂšs quelques succĂšs initiaux dus au gĂ©nĂ©ral Broussilov, le meilleur commandant en chef russe de la Grande Guerre, l’échec est patent et les soldats refusent de monter en premiĂšre ligne. L’armĂ©e entre en dĂ©composition, les dĂ©sertions se multiplient, les protestations de l’arriĂšre enflent, la popularitĂ© de Kerensky se dĂ©grade[27].

Les 3 et 4 juillet, l’échec de l’offensive connu, les soldats stationnĂ©s dans la capitale Petrograd refusent de repartir au front. Rejoints par les ouvriers, ils manifestent pour exiger des dirigeants du soviet de la ville qu’il prenne le pouvoir. DĂ©bordĂ©s par la base, les bolcheviks s’opposent Ă  une insurrection prĂ©maturĂ©e, estimant qu’il est encore trop tĂŽt pour renverser le gouvernement provisoire : les bolcheviks ne sont majoritaires qu’à Petrograd et Moscou, tandis que les partis socialistes modĂ©rĂ©s conservent une influence importante dans le reste du pays. Ils prĂ©fĂšrent laisser le gouvernement aller au bout de ses possibilitĂ©s et montrer son incapacitĂ© Ă  gĂ©rer les problĂšmes de la rĂ©volution : la paix, la journĂ©e de 8 heures, la rĂ©forme agraire.

La montée de la réaction

La rĂ©pression s’abat nĂ©anmoins sur les bolcheviks. Trotsky est emprisonnĂ©, LĂ©nine est obligĂ© de fuir et se rĂ©fugie en Finlande, le journal bolchevique, Rabotchi I Soldat (« Ouvrier et Soldat Â») est interdit. Les rĂ©giments de mitrailleurs qui ont soutenu la rĂ©volution sont dissous, envoyĂ©s au front par petits dĂ©tachements, les ouvriers sont dĂ©sarmĂ©s. 90 000 hommes doivent quitter Petrograd, les « agitateurs Â» sont emprisonnĂ©s. La peine de mort abolie en fĂ©vrier est rĂ©tablie. Au front, la reprise en main est brutale aprĂšs la libertĂ© laissĂ©e par le prikaze n° 1 en fĂ©vrier. Ainsi le 8 juillet, le gĂ©nĂ©ral Kornilov, qui commande le front sud-ouest, donne l’ordre d’ouvrir le feu Ă  la mitrailleuse et l’artillerie sur les soldats qui reculeraient. Du 18 juin au 6 juillet, l’offensive sur ce front fait 58 000 morts, sans succĂšs.

ParallĂšlement la rĂ©action se manifeste, et le tsarisme relĂšve la tĂȘte ; des pogroms se produisent en province. AprĂšs les journĂ©es de juillet, Kerensky a succĂ©dĂ© au prince Georgy Lvov, monarchiste modĂ©rĂ©, mais il perd de plus en plus la considĂ©ration des masses populaires, et paraĂźt incapable de contenir la montĂ©e de la rĂ©action.

Le soulĂšvement de Kornilov

Article dĂ©taillĂ© : Affaire Kornilov.

Le gĂ©nĂ©ral Kornilov est nommĂ© nouveau commandant en chef par Kerensky. Alors que l’armĂ©e se disloque, il incarne un retour Ă  la discipline de fer antĂ©rieure : il a dĂ©jĂ  donnĂ© l’ordre en avril de fusiller les dĂ©serteurs et d’exposer les cadavres avec des Ă©criteaux sur les routes, et menacĂ© de peines sĂ©vĂšres les paysans qui s’en prendraient aux domaines seigneuriaux. Ce gĂ©nĂ©ral, rĂ©putĂ© monarchiste, est en rĂ©alitĂ© un rĂ©publicain indiffĂ©rent au rĂ©tablissement du tsar, et un homme issu du peuple (fils de cosaque et non d’aristocrate), ce qui est rare pour l’époque dans la caste militaire. Avant tout nationaliste, il veut le maintien de la Russie dans la guerre, que ce soit sous l’autoritĂ© du gouvernement provisoire ou sans lui. Beaucoup plus bonapartiste voire prĂ©-fasciste que monarchiste[28], il n’en devient pas moins trĂšs vite le nouvel espoir des anciennes classes dirigeantes, noblesse et grande bourgeoisie, et de tous ceux qui aspirent Ă  un retour Ă  l’ordre, ou simplement Ă  un chĂątiment sĂ©vĂšre des dĂ©faitistes bolcheviques.

Dans les usines et l’armĂ©e, le danger d’une contre-rĂ©volution prend corps. Les syndicats, dans lesquels les bolcheviks sont majoritaires (malgrĂ© la rĂ©pression), organisent une grĂšve massivement suivie. La tension monte progressivement, marquĂ©e par la radicalisation du discours des partis. Ainsi le 20 aoĂ»t, au comitĂ© central du Parti KD (Constitutionnel dĂ©mocratique), son dirigeant Milioukov dĂ©clare : « Le prĂ©texte en sera-t-il fourni par des Ă©meutes de la faim ou par une action des bolcheviks, en tout cas la vie poussera la sociĂ©tĂ© et la population Ă  envisager l’inĂ©luctabilitĂ© d’une opĂ©ration chirurgicale. Â» L’Union des officiers de l’armĂ©e et de la flotte, organisation influente dans les corps supĂ©rieurs de l’armĂ©e russe et financĂ©e par les milieux d’affaires, appelle Ă  l’établissement d’une dictature militaire. Sur le front, le capitaine Mouraviev, membre du parti SR, constitue plusieurs bataillons de la mort et assure que ces « bataillons ne sont pas destinĂ©s au front, mais aussi Ă  Petrograd, quand il faudra rĂ©gler leurs comptes aux bolcheviks.[29] Â»

Fin aoĂ»t 1917, Kornilov organise un soulĂšvement armĂ©, et jette 3 rĂ©giments de cavalerie par voie de chemin de fer sur Petrograd, dans le but affichĂ© d’écraser dans le sang les soviets et les organisations ouvriĂšres et de remettre la Russie dans la guerre. Face Ă  l’incapacitĂ© du gouvernement provisoire Ă  se dĂ©fendre, les bolcheviks organisent la dĂ©fense de la capitale. Les ouvriers creusent des tranchĂ©es, les cheminots envoient les trains sur des voies de garage, et les troupes finissent par se dissoudre.

Les consĂ©quences du putsch sont importantes : les masses se sont rĂ©armĂ©es, les bolcheviks peuvent sortir de leur semi-clandestinitĂ©, les prisonniers politiques de juillet, dont Trotsky, sont libĂ©rĂ©s par les marins de Kronstadt. Pour mĂąter le putsch, Kerensky a appelĂ© Ă  l’aide tous les partis rĂ©volutionnaires, acceptant la libĂ©ration et l’armement des bolcheviks eux-mĂȘmes. Il a perdu le soutien de la droite, qui ne lui pardonne pas l’échec du putsch, sans pour autant rallier la gauche, qui le juge trop indulgent dans la rĂ©pression des complices de Kornilov, encore moins l’extrĂȘme-gauche bolchevique, Ă  laquelle LĂ©nine, de sa cachette, a fixĂ© le mot d’ordre : « Aucun soutien Ă  Kerensky, lutte contre Kornilov Â».

L’ébullition populaire, l’explosion paysanne et la montĂ©e des bolcheviks

Meeting du parti bolchevique (LĂ©nine est Ă  droite sur la photographie)

De plus en plus d’ouvriers et soldats pensent qu’il ne saurait y avoir de conciliation entre l’ancienne sociĂ©tĂ© dĂ©fendue par Kornilov et la nouvelle. Le putsch et l’effondrement du gouvernement provisoire, en donnant aux soviets la direction de la rĂ©sistance, renforce l’autoritĂ© et accroĂźt l’audience des bolcheviks. Leur prestige se trouve grandi : aiguillonnĂ©es par la contre-rĂ©volution, les masses se radicalisent, des soviets, des syndicats se rangent du cĂŽtĂ© des bolcheviks. Le 31 aoĂ»t, le soviet de Petrograd accorde la majoritĂ© aux bolcheviks, et Ă©lit Trotsky Ă  sa prĂ©sidence le 30 septembre.

Toutes les Ă©lections tĂ©moignent de cette montĂ©e ; ainsi, aux Ă©lections municipales de Moscou, entre juin et septembre, les SR passent de 375 000 suffrages Ă  54 000, les mencheviks de 76 000 Ă  16 000, les dĂ©mocrates constitutionnels (KD) de 109 000 Ă  101 000, alors que les bolcheviks passent de 75 000 Ă  198 000 voix. Le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets Â» dĂ©passe largement les bolcheviks et est repris par des ouvriers SR ou mencheviks. Le 31 aoĂ»t, le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une rĂ©solution en faveur du pouvoir des soviets.

La rĂ©volution se poursuit et s’accĂ©lĂšre, surtout dans les campagnes. Pendant cet Ă©tĂ© 1917, les paysans passent Ă  l’action, et s’emparent des terres des seigneurs, sans plus attendre la rĂ©forme agraire promise et constamment retardĂ©e par le gouvernement. La paysannerie russe renoue en fait avec sa longue tradition de vastes soulĂšvements spontanĂ©s (les bunts), qui avaient dĂ©jĂ  marquĂ© le passĂ© national, ainsi lors des grandes rĂ©voltes de Stenka Razine au XVIIe siĂšcle ou de Pougatchev (1774-1775) au temps de Catherine II. Pas toujours violentes, ces occupations massives des terres sont toutefois souvent le thĂ©Ăątre de dĂ©chaĂźnements spontanĂ©s oĂč les propriĂ©tĂ©s des maĂźtres sont brĂ»lĂ©es, eux-mĂȘmes maltraitĂ©s voire assassinĂ©s. Cette immense jacquerie, sans doute la plus importante de l’histoire europĂ©enne, est globalement victorieuse, et les terres sont partagĂ©es, sans que le gouvernement ne condamne ni ne ratifie le mouvement.

Apprenant que le « partage noir Â» est en train de s’accomplir dans leurs villages, les soldats, largement d’origine paysanne, dĂ©sertent en masse afin de pouvoir participer Ă  temps Ă  la redistribution des terres. L’action de la propagande pacifiste, le dĂ©couragement aprĂšs l’échec de l’ultime offensive de l’étĂ© font le reste. Les tranchĂ©es se vident peu Ă  peu.

Ainsi les bolcheviks, qu’on qualifiait encore en juillet d’une « insignifiante poignĂ©e de dĂ©magogues[30] Â» contrĂŽlent la majoritĂ© du pays. DĂšs juin 1917, Ă  une sĂ©ance du Ier congrĂšs des soviets, LĂ©nine avait dĂ©jĂ  annoncĂ© ouvertement que les bolcheviks Ă©taient prĂȘts Ă  prendre le pouvoir, mais sur le moment ses paroles n’avaient pas Ă©tĂ© prises au sĂ©rieux[31].

Octobre 1917

Article dĂ©taillĂ© : RĂ©volution d'Octobre.

En octobre 1917, LĂ©nine et Trotsky considĂšrent que le moment est venu d’en finir avec la situation de double pouvoir. La conjoncture leur est opportune, tant sont grands le discrĂ©dit et l'isolement du gouvernement provisoire, dĂ©jĂ  rĂ©duit Ă  l'impuissance, tout comme l'impatience de leur propre base.

L’insurrection

Les dĂ©bats au sein du comitĂ© central du Parti bolchevique afin que celui-ci organise une insurrection armĂ©e et prenne le pouvoir sont vifs. Certains autour de Kamenev et Zinoviev considĂšrent qu’il faut encore attendre, car le parti est dĂ©jĂ  assurĂ© de la majoritĂ© dans les soviets, et se retrouverait Ă  leur avis isolĂ© en Russie comme en Europe s’il prenait le pouvoir seul et non au sein d’une coalition de partis rĂ©volutionnaires. Mais LĂ©nine et Trotsky l’emportent et aprĂšs avoir rĂ©sistĂ©, le ComitĂ© approuve et organise l’insurrection, dont LĂ©nine fixe la date pour la veille de l’ouverture du IIe congrĂšs des soviets, qui doit se rĂ©unir le 25 octobre.

Un ComitĂ© militaire rĂ©volutionnaire est crĂ©Ă© au sein du soviet de Petrograd et dirigĂ© par Trotsky, prĂ©sident de ce dernier. Il est composĂ© d’ouvriers armĂ©s, de soldats et de marins. Il s’assure le ralliement ou la neutralitĂ© de la garnison de la capitale, et prĂ©pare mĂ©thodiquement la prise d’assaut des points stratĂ©giques de la ville. La prĂ©paration du coup de force se fait presque au vu et au su de tous, les plans livrĂ©s par Kamenev et Zinoviev sont mĂȘme disponibles dans les journaux, et Kerensky lui-mĂȘme en vient Ă  souhaiter l’affrontement final qui viderait l’abcĂšs[32].

L’insurrection est lancĂ©e dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (24 au 25 octobre du calendrier julien). Les Ă©vĂ©nements se dĂ©roulent presque sans effusion de sang. Les gardes rouges conduits par les bolcheviks prennent sans rĂ©sistance le contrĂŽle des ponts, des gares, de la banque centrale, des centrales postale et tĂ©lĂ©phonique, avant de lancer un assaut final sur le palais d'Hiver. Les films officiels tournĂ©s plus tard montrĂšrent ces Ă©vĂšnements sous un angle hĂ©roĂŻque, bien que dans la rĂ©alitĂ© les insurgĂ©s n’eurent Ă  faire face qu’à une faible rĂ©sistance. En effet, parmi les troupes cantonnĂ©es dans la capitales, seuls quelques bataillons d’élĂšves officiers (junkers) soutiennent le gouvernement provisoire, l’immense majoritĂ© des rĂ©giments se prononçant pour le soulĂšvement ou se dĂ©clarant neutres. On ne dĂ©nombre que cinq morts et quelques blessĂ©s[33]. Pendant l’insurrection, les tramways continuent Ă  circuler, les thĂ©Ăątres Ă  jouer, les magasins Ă  ouvrir. Un des Ă©vĂ©nements les plus dĂ©cisifs du XXe siĂšcle a lieu sans que grand monde s’en rende compte[34].

Si une poignĂ©e de partisans a pu se rendre maĂźtre de la capitale face Ă  un gouvernement provisoire que plus personne ne soutient, le soulĂšvement doit maintenant ĂȘtre ratifiĂ© par les masses. Le lendemain, 25 octobre, Trotsky annonce officiellement la dissolution du gouvernement provisoire lors de l’ouverture du CongrĂšs pan-russe des soviets des dĂ©putĂ©s ouvriers et paysans (562 dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©taient prĂ©sents, dont 382 bolcheviks et 70 SR de gauche[35]).

Mais une partie des dĂ©lĂ©guĂ©s considĂ©raient que LĂ©nine et les bolcheviks avaient pris le pouvoir illĂ©galement, et une cinquantaine quittĂšrent la salle[36]. Les dĂ©missionnaires, socialistes rĂ©volutionnaires de droite et mencheviks, crĂ©eront dĂšs le lendemain un « ComitĂ© de Salut de la Patrie et de la RĂ©volution Â»[37]. Ces dĂ©fections furent accompagnĂ©es de cette rĂ©solution improvisĂ©e de LĂ©on Trotsky : « Le 2e CongrĂšs doit constater que le dĂ©part des mencheviks et des SR est une tentative criminelle et sans espoir de briser la reprĂ©sentativitĂ© de cette assemblĂ©e au moment oĂč les masses s’efforcent de dĂ©fendre la rĂ©volution contre les attaques de la contre-rĂ©volution[38] Â». Le jour suivant, les Soviets ratifient la constitution d’un Conseil des commissaires du peuple intĂ©gralement constituĂ© de bolcheviks, comme base du nouveau gouvernement, en attendant la convocation d’une assemblĂ©e constituante. LĂ©nine se justifiera le lendemain aux reprĂ©sentant de la garnison de Petrograd en affirmant « Ce n’est pas notre faute si les S-R et les mencheviks sont partis. Nous leur avons proposĂ© de partager le pouvoir [...]. Nous avons invitĂ© tout le monde Ă  participer au gouvernement. Â»[39]

Le nouveau gouvernement

Dans les quelques heures qui suivirent, une poignĂ©e de dĂ©crets allait jeter les bases du nouveau rĂ©gime. Lorsque LĂ©nine fit sa premiĂšre apparition publique, il fut ovationnĂ© et sa premiĂšre dĂ©claration fut : « Nous allons maintenant procĂ©der Ă  la construction de l’ordre socialiste Â».

Tout d’abord, LĂ©nine annonce l’abolition de la diplomatie secrĂšte et la proposition Ă  tous les pays belligĂ©rants d’entamer des pourparlers « en vue d’une paix Ă©quitable et dĂ©mocratique, immĂ©diate, sans annexions et sans indemnitĂ©s Â».

Ensuite, est promulguĂ© le dĂ©cret sur la terre : « la grande propriĂ©tĂ© fonciĂšre est abolie immĂ©diatement sans aucune indemnitĂ© Â». Il laisse aux soviets de paysans la libertĂ© d’en faire ce qu’ils dĂ©sirent, socialisation de la terre ou partage entre les paysans pauvres. Le texte entĂ©rine en fait une rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  existante, puisque les paysans se sont dĂ©jĂ  emparĂ©s des terres pendant l’étĂ© 1917. Mais ce faisant, il gagne aux bolcheviks la neutralitĂ© bienveillante des campagnes, au moins jusqu’au printemps 1918.

Enfin un nouveau gouvernement, baptisĂ© « conseil des commissaires du peuple Â» est nommĂ©. D’autres mesures suivront, comme une nouvelle abolition de la peine de mort (malgrĂ© la rĂ©ticence de LĂ©nine qui la jugeait indispensable), la nationalisation des banques (14 dĂ©cembre), le contrĂŽle ouvrier sur la production, la crĂ©ation d’une milice ouvriĂšre, la souverainetĂ© et l’égalitĂ© de tous les peuples de Russie, leur droit Ă  disposer d’eux-mĂȘmes y compris par la sĂ©paration politique et la constitution d’un État national indĂ©pendant[40], la suppression de tout privilĂšge Ă  caractĂšre national ou religieux, etc. La rĂ©ussite d’Octobre acheva dans l’immĂ©diat certains prĂ©mices de la RĂ©volution russe nĂ©s en fĂ©vrier, en prenant en 33 heures des mesures que le gouvernement provisoire n’avait pas pris en 8 mois d’existence.

En 1871, les ouvriers parisiens avaient pris le pouvoir pendant la Commune de Paris. Cette premiĂšre expĂ©rience de « dictature du prolĂ©tariat Â» (comme Friedrich Engels l’a qualifiĂ©e[41]) s’était terminĂ©e par le massacre de 10 000 Ă  20 000 communards et des dĂ©portations en masse. En prenant le pouvoir Ă  Petrograd, LĂ©nine et Trotsky savaient qu’ils ne pourraient tenir sans le renfort de pays industrialisĂ©s, l’Allemagne, la France et l’Angleterre ; en attendant, il s’agit pour eux de tenir plus que les 72 jours de la Commune de Paris[42].

La nature d’Octobre : rĂ©volution, coup d’État, coup d’État et rĂ©volution ?

DĂšs les premiĂšres heures qui suivent le 7 novembre, et jusqu’à nos jours, nombre d’acteurs et de commentateurs ont considĂ©rĂ© la « rĂ©volution d'Octobre Â» comme Ă©tant en rĂ©alitĂ© un simple coup d'État d’une minoritĂ© rĂ©solue et organisĂ©e, qui visait Ă  donner « tout le pouvoir aux bolcheviks Â»[43] et non aux soviets. L'HumanitĂ©, principal quotidien socialiste français, titre ainsi le 9 sur le « coup d’État en Russie Â» qui vient d’amener LĂ©nine et les « maximalistes Â» au pouvoir.

L’historien Alessandro Mongili relĂšve d’ailleurs que dans les annĂ©es suivantes, les bolcheviks eux-mĂȘmes n’hĂ©sitent pas Ă  parler entre eux de leur « coup Â» d’Octobre (perevorot)[44]. Dans son autobiographie, Trotsky utilise indiffĂ©remment les termes « insurrection Â», « conquĂȘte du pouvoir Â» et « coup d’État Â»[45]. La communiste allemande Rosa Luxemburg parle elle aussi du « coup d’État d’octobre Â»[46].

Marc Ferro considĂšre qu’Octobre est Ă  la fois, techniquement, un putsch, mais qui ne s’explique que dans le contexte d’ébullition rĂ©volutionnaire gĂ©nĂ©rale dans tout le pays et dans toute la sociĂ©tĂ©. Les forces populaires ont apportĂ© un soutien au moins tacite Ă  l’entreprise bolchevique, face Ă  un gouvernement discrĂ©ditĂ© et dĂ©jĂ  impuissant :

« Aux militants rĂ©volutionnaires de 1917, Octobre apparut comme un coup d’État contre la dĂ©mocratie, comme une sorte de putsch accompli par une minoritĂ© qui sut prendre le pouvoir et le garder. Jugement excessif puisqu’au IIe CongrĂšs des soviets, rĂ©uni en pleine insurrection, il y avait une majoritĂ© de bolcheviks, qu’une partie des SR et des mencheviks s’y rallia aux vainqueurs, et que les futurs dirigeants de l’État soviĂ©tique, LĂ©nine, Trotsky, Kamenev, Zinoviev, Ă©taient Ă©lus en tĂȘte du PrĂ©sidium. (...) Le jugement des nouveaux opposants, mencheviks, populistes, anarchistes, est Ă©galement partial en ce sens que les bolcheviks accomplissaient par prioritĂ© aprĂšs six mois de lutte et de tergiversations ce que les classes populaires demandaient : que les chefs militaires, les propriĂ©taires, les riches, les prĂȘtres et autres « bourgeois Â» soient dĂ©finitivement expulsĂ©s de l’Histoire. Par contre, il est indĂ©niable qu’en participant Ă  l’insurrection et en aidant les bolcheviks Ă  prendre le pouvoir, les soldats, ouvriers et marins croyaient que le pouvoir passerait aux Soviets. Pas un instant ils n’imaginaient que les bolcheviks, en leur nom, garderaient ce pouvoir pour eux tout seuls, et pour toujours[47]. Â»

Nicolas Werth, Ă©voquant les « paradoxes et malentendus d’Octobre Â», rĂ©sume ainsi les dĂ©bats et les thĂšses opposĂ©es, souvent non dĂ©nuĂ©s d’arriĂšre-pensĂ©es et de parti-pris idĂ©ologiques :

« Pour une premiĂšre Ă©cole historique qu’on pourrait qualifier de « libĂ©rale Â», la rĂ©volution d’Octobre n’a Ă©tĂ© qu’un putsch imposĂ© par la violence Ă  une sociĂ©tĂ© passive, rĂ©sultat d’une habile conspiration tramĂ©e par une poignĂ©e de fanatiques disciplinĂ©s et cyniques, dĂ©pourvus de toute assise rĂ©elle dans le pays. Aujourd’hui, la quasi-totalitĂ© des historiens russes, comme les Ă©lites cultivĂ©es et les dirigeants de la Russie post-communiste a fait sienne la vulgate libĂ©rale. PrivĂ©e de toute Ă©paisseur sociale et historique, la rĂ©volution d’Octobre 1917 n’a Ă©tĂ© qu’un accident qui a dĂ©tournĂ© de son cours naturel la Russie prĂ©-rĂ©volutionnaire, une Russie riche, laborieuse et en bonne voie vers la dĂ©mocratie (...). Si le coup d’État bolchĂ©vique de 1917 n’a Ă©tĂ© qu’un accident, alors le peuple russe n’a Ă©tĂ© qu’une victime innocente.

Face Ă  cette interprĂ©tation, l’historiographie soviĂ©tique a tentĂ© de montrer qu’Octobre avait Ă©tĂ© l’aboutissement logique, prĂ©visible, inĂ©vitable, d’un itinĂ©raire libĂ©rateur entrepris par les "masses" consciemment ralliĂ©es au bolchevisme. (...)

Rejetant la vulgate libĂ©rale comme la vulgate marxisante, un troisiĂšme courant historiographique s’est efforcĂ© de "dĂ©s-idĂ©ologiser" l’histoire, de comprendre, comme l’écrivit Marc Ferro, que l’insurrection d’Octobre 1917 ait pu ĂȘtre Ă  la fois un mouvement de masse et que seul un petit nombre y ait participĂ©. (...) Â»

C’est pourquoi, selon cet historien, loin des « simplismes Â» libĂ©raux ou marxistes,

« la rĂ©volution d’Octobre 1917 nous apparaĂźt comme la convergence momentanĂ©e de deux mouvements : une prise du pouvoir politique, fruit d’une minutieuse prĂ©paration insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques, son organisation et son idĂ©ologie, de tous les autres acteurs de la rĂ©volution ; une vaste rĂ©volution sociale, multiforme et autonome (...) une immense jacquerie paysanne d’abord, [...] l’annĂ©e 1917 [Ă©tant] une Ă©tape dĂ©cisive d’une grande rĂ©volution agraire, [...] une dĂ©composition en profondeur de l’armĂ©e, formĂ©e de prĂšs de 10 millions de soldats-paysans mobilisĂ©s depuis 3 ans dans une guerre dont ils ne comprenaient guĂšre le sens (...), un mouvement revendicatif ouvrier spĂ©cifique, (...), un quatriĂšme mouvement enfin (...) Ă  travers l’émancipation rapide des nationalitĂ©s et des peuples allogĂšnes (...). Chacun de ces mouvements a sa propre temporalitĂ©, sa dynamique interne, ses aspirations spĂ©cifiques, qui ne sauraient Ă©videmment ĂȘtre rĂ©duites ni aux slogans bolcheviques ni Ă  l’action politique de ce parti (...). Durant un bref mais dĂ©cisif instant - la fin de l’annĂ©e 1917 - l’action des Bolcheviks, minoritĂ© politique agissante dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, mĂȘme si les objectifs Ă  moyen et Ă  long terme sont diffĂ©rents pour les uns et pour les autres. Â»

Selon sa conclusion, en Octobre 1917, « momentanĂ©ment, coup d’État politique et rĂ©volution sociale se tĂ©lescopent, avant de diverger vers des dĂ©cennies de dictature Â»[48].

Les débuts du régime bolchevique

En prenant le pouvoir Ă  Petrograd, LĂ©nine et Trotsky n’ont nullement l’intention de construire le socialisme dans la seule Russie, sous-dĂ©veloppĂ©e et arriĂ©rĂ©e. Mais ils espĂšrent ĂȘtre la premiĂšre victoire ouvriĂšre d’une sĂ©rie de rĂ©volutions dans les pays industrialisĂ©s d’Europe, qui seule permettrait Ă  la rĂ©volution de tenir. Ils misent en particulier sur l’Allemagne, premiĂšre puissance industrielle du continent et foyer du mouvement ouvrier le plus fort et le plus anciennement organisĂ© du monde. Trotsky a dĂ©clarĂ© au CongrĂšs des soviets qui approuve l’insurrection : « Ou bien la RĂ©volution russe soulĂšvera le tourbillon de la lutte en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays Ă©toufferont notre rĂ©volution. Â»

Mais ce n’est qu’un an plus tard, toutefois, qu’une vague de rĂ©volutions Ă©clate en Allemagne (rĂ©volution allemande de novembre 1918-1919) ou en Hongrie (oĂč une RĂ©publique des conseils voit le jour pour 133 jours, dirigĂ©e par Bela Kun). En Finlande voisine, la rĂ©volution a Ă©tĂ© vaincue dĂšs mars 1918 au prix d’une guerre civile, avec l’aide des Allemands ; la Terreur blanche y fait 35 000 morts. En janvier 1919 la social-dĂ©mocratie allemande fait appel aux corps francs pour rĂ©primer dans le sang la rĂ©volution ouvriĂšre ; les dirigeants spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont assassinĂ©s. En 1919-1920, d’autres pays comme l’Italie connaissent des grĂšves insurrectionnelles. Ailleurs, comme en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, une vague de grĂšves et de manifestations ne dĂ©bouche sur aucune tentative rĂ©volutionnaire.

La vague rĂ©volutionnaire, plus tardive que prĂ©vue, a donc fini par reculer, et le pouvoir bolchevique reste aussi isolĂ© qu’à ses premiers jours. Les bolcheviks sont confrontĂ©s seuls aux immenses difficultĂ©s d’une Russie en explosion, oĂč leur prise solitaire du pouvoir ne fait nullement l’unanimitĂ©.

La situation Ă©conomique au lendemain de la rĂ©volution d’Octobre

La PremiĂšre Guerre mondiale a saignĂ© la Russie, et l’a privĂ©e d’une grande part de ses approvisionnements. Dans les campagnes, n’ayant plus de biens de consommation Ă  acheter contre leurs grains, les paysans ont dĂ©jĂ  cessĂ© de ravitailler les villes avant mĂȘme la rĂ©volution de FĂ©vrier. DĂ©jĂ  le gouvernement provisoire de Kerensky avait dĂ» procĂ©der Ă  des rĂ©quisitions forcĂ©es des stocks de nourriture afin de nourrir les villes, oĂč la famine guettait. En arrivant au pouvoir les bolcheviks tentent de renoncer Ă  ces pratiques impopulaires, mais devant l’aggravation de la situation sanitaire et Ă©conomique, ils devront y recourir Ă  nouveau.

La production industrielle a Ă©tĂ© minĂ©e par la guerre, les grĂšves et les fermetures patronales. Avant mĂȘme l’arrivĂ©e au pouvoir des Bolcheviks, elle a dĂ©jĂ  chutĂ© des trois quarts[49]. La situation Ă©conomique n’est Ă©videmment pas amĂ©liorĂ©e par l’occupation de la riche Ukraine par les troupes allemandes, ni par l’embargo sur la Russie dĂ©crĂ©tĂ© en 1918 par les principales puissances (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne et Japon), ni par les dĂ©buts de la guerre civile.

De surcroĂźt, LĂ©nine et Trotsky, fascinĂ©s par le dirigisme Ă©conomique militarisĂ© mis en place par l’état-major prussien en Allemagne, veulent remettre les ouvriers au travail selon des mĂ©thodes similaires, afin de pouvoir tenir le choc face Ă  la future contre-rĂ©volution[50]. Or beaucoup de travailleurs n’ont nullement envie de renoncer Ă  leurs conquĂȘtes et de revenir aux efforts Ă©normes et Ă  l’autoritarisme exigĂ© par la guerre totale. La coercition Ă  leur encontre devient vite inĂ©vitable[51].

La situation se dĂ©grade donc brutalement, provoquant en quelques mois une quasi-disparition de toute activitĂ© Ă©conomique dans le pays. En janvier 1918, la ration de blĂ© moyenne dans les grandes villes tombe Ă  3 livres par mois. Des entreprises doivent fermer, les ouvriers ne trouvant plus de quoi se nourrir, des bandes de pillards parcourent les campagnes Ă  la recherche de nourriture, des dĂ©tachements de dĂ©serteurs se heurtent Ă  l’armĂ©e.

Bolcheviks et paysannerie : du malentendu au conflit

L’un des premiers dĂ©crets du gouvernement bolchevique a entĂ©rinĂ© l’abolition dĂ©jĂ  effective de la grande propriĂ©tĂ© fonciĂšre et l’initiative laissĂ©e aux paysans quant Ă  la rĂ©partition ou la socialisation des terres. Ce dĂ©cret est en rupture avec le programme bolchevique, qui prĂ©voyait la nationalisation des terres.

Pour certains, il s’agit lĂ  d’une manƓuvre des bolcheviks : ils ont habilement repris depuis plusieurs mois le programme des SR, que ces derniers ont Ă©tĂ© incapables de mettre en Ɠuvre. Il marque aussi un malentendu entre les bolcheviks et les paysans. Les premiers visent Ă  terme au collectivisme intĂ©gral, les seconds Ă  l’extension et Ă  la multiplication de la petite propriĂ©tĂ©. Mais de ce fait les paysans ne sont que conjoncturellement sĂ©duits par le parti de LĂ©nine, qui reste avant tout collectiviste, urbain et ouvriĂ©riste.

De leur cĂŽtĂ©, les bolcheviks se dĂ©clarent toujours partisans de la nationalisation, mais reconnaissent n’avoir ni le dĂ©sir ni les moyens de l’imposer aux paysans. LĂ©nine Ă©crit :

« Nous ne pouvons ignorer la dĂ©cision de la base populaire, quand bien mĂȘme nous ne serions pas d’accord avec elle... Nous devons donner aux masses populaires une entiĂšre libertĂ© d’action crĂ©atrice... En somme, et tout est lĂ , la classe paysanne doit obtenir la ferme assurance que les nobles n’existent plus dans les campagnes, et il faut que les paysans eux-mĂȘmes dĂ©cident de tout et organisent leur existence. Â»

En effet, pour les bolcheviks, c’est la rĂ©forme agraire qui est Ă  l’ordre du jour et non la construction d’une sociĂ©tĂ© socialiste, qu’ils pensent impossible dans un pays aussi pauvre. Conscients donc qu’ils ne pourraient gouverner sans l’appui des masses rurales, l’immense majoritĂ© du pays, les bolcheviks convoquent du 10 au 16 novembre un congrĂšs paysan. MalgrĂ© une majoritĂ© SR hostile aux bolcheviks, ce dernier ratifie le dĂ©cret sur la terre et apporte son soutien au nouveau gouvernement, consacrant l’union provisoire entre le prolĂ©tariat urbain et la paysannerie.

Ainsi, dans les quelques mois trĂšs difficiles qui prĂ©cĂšdent le traitĂ© de Brest-Litovsk, le nouveau pouvoir a rĂ©ussi Ă  Ă©viter le danger de s’aliĂ©ner de surcroĂźt les masses rurales, alors qu’il est dĂ©jĂ  confrontĂ© Ă  l’hostilitĂ© des tsaristes, des libĂ©raux et d’une majeure partie des formations socialistes. Mais il hĂ©rite du problĂšme catastrophique du ravitaillement des villes, qui a dĂ©jĂ  fait tomber Nicolas II et Kerensky. La nĂ©cessitĂ© de procĂ©der Ă  des rĂ©quisitions de cĂ©rĂ©ales s’il veut survivre porte en elle les germes d’un grave conflit avec la paysannerie. Les soviets organisent donc dĂšs le printemps 1918 des dĂ©tachements d’ouvriers, chargĂ©s de procĂ©der Ă  des rĂ©quisitions dans les campagnes. La violence frĂ©quente de leurs mĂ©thodes, et celle de la rĂ©sistance paysanne[52], entraĂźnent Ă  leur tour une chute notable de la production agricole. UltĂ©rieurement, les Blancs, bien que proclamant le libre-Ă©change, seront eux-aussi contraints de recourir aux rĂ©quisitions forcĂ©es.

Les premiers combats de la guerre civile (automne 1917)

Affiche de propagande bolchevique de 1918 présentant Trotsky en saint Georges, sur le point de tuer le dragon de la contre-révolution et du capitalisme.

Si la rĂ©volution fut un succĂšs Ă  Petrograd, la tentative de prendre Moscou du 28 octobre au 2 novembre rencontra de violentes rĂ©sistances. Les bolcheviques occupent le Kremlin mais la direction locale de leur parti hĂ©site et signe une trĂȘve avec les autoritĂ© S-R de la ville avant d’évacuer le bĂątiment. Les troupes gouvernementales en profitent alors pour abattre Ă  la mitrailleuse 300 gardes rouges et ouvriers dĂ©sarmĂ©s, sous les ordres du maire socialiste-rĂ©volutionnaire Roudnev[53]. Il faudra une semaine de combats acharnĂ©s avant que les bolcheviks, conduits par le jeune Nicolas Boukharine, ne s’emparent finalement du Kremlin et prennent le contrĂŽle de la ville. Leurs opposants (SR et monarchistes) ont menĂ© une sanglante rĂ©pression.

DĂšs le 12 novembre, le nouveau pouvoir fait Ă©chec Ă  une tentative de reconquĂȘte de Petrograd menĂ©e par Kerensky et les Cosaques du gĂ©nĂ©ral Krasnov. De son cĂŽtĂ©, le grand Quartier gĂ©nĂ©ral (la «stavka») de l’armĂ©e russe annonce le 31 octobre sa volontĂ© de marcher sur Petrograd « afin d’y rĂ©tablir l’ordre Â». Rejoint par les chefs du parti SR, Tchernov et Gots, mais abandonnĂ© par ses troupes, l’état-major doit fuir dĂšs le 18 novembre.

Dans les semaines qui suivent, des milliers de junkers et d’officiers dont Kornilov, Ă©vadĂ©, rejoignent la rĂ©gion du Don. L’ArmĂ©e des volontaires y est montĂ©e par le gĂ©nĂ©ral tsariste AlexĂ©ĂŻev. Elle rĂ©prime dans le sang les soulĂšvements ouvriers Ă  Rostov-sur-le-Don et Taganrog, les 26 novembre et 2 janvier, mais est disloquĂ©e par la guĂ©rilla des gardes rouges venus en renfort des deux capitales. Apprenant la dĂ©route des Blancs, LĂ©nine croit pouvoir s’exclamer, le 1er avril 1918, que la guerre civile est terminĂ©e.

D’autres combats sont menĂ©s dans le Kouban, oĂč le pouvoir des soviets s’installe provisoirement Ă  EkatĂ©rinodar. Quant au soulĂšvement des cosaques de l’Oural, il se conclut par un Ă©chec. Sur le front roumain, l’armĂ©e se dĂ©compose en dĂ©tachements blancs, qui rejoindront l’armĂ©e blanche de DĂ©nikine, et en rĂ©giments rouges.

Le problĂšme de la coalition

Le 2e congrĂšs des soviets avait approuvĂ© la nomination du gouvernement composĂ© uniquement de bolcheviks. Or pour de nombreux militants bolcheviques, cette solution n’est pas acceptable. DĂšs le lendemain de l’insurrection, la quasi-totalitĂ© des dĂ©lĂ©guĂ©s au congrĂšs des soviets votent une rĂ©solution du menchevik Julius Martov, soutenue par le bolchevik Lounatcharski, demandant que le Conseil des commissaires du peuple soit Ă©largi Ă  des reprĂ©sentants d’autres partis socialistes. Le puissant syndicat des cheminots, le Vikhjel, reprend cette revendication.

AprĂšs de vifs dĂ©bats au sein du parti bolchevique, qui mettent ce dernier au bord de la scission (plusieurs dirigeants dĂ©missionnent pour dĂ©noncer le refus d’une coalition par LĂ©nine, dont Zinoviev, Kamenev, Rykov et Noguine), LĂ©nine, mis en minoritĂ©, est contraint de transiger : il refuse la poursuite des nĂ©gociations en vue d’une coalition unissant tous les socialistes, mais accepte qu’elles se poursuivent avec les seuls SR de gauche. Certains SR de gauche entrent ainsi au gouvernement en dĂ©cembre 1917.

Les premiers jours d’un nouvel État

Les avis sur les premiers jours suivant le changement de pouvoir d’Octobre sont partagĂ©s.

Pour certains, il s’agit dĂšs le dĂ©but d’une dictature. Maxime Gorki Ă©crit le 7 dĂ©cembre 1917 : « Les bolcheviks ont placĂ© le CongrĂšs des soviets devant le fait accompli de la prise du pouvoir par eux-mĂȘmes, non par les soviets. [...] Il s’agit d’une rĂ©publique oligarchique, la rĂ©publique de quelques commissaires du peuple. Â»[54]

DĂšs le lendemain du 7 novembre, sept journaux de la capitale sont interdits[55]. Il s'agit selon Victor Serge de sept journaux prĂŽnant ouvertement la rĂ©sistance armĂ©e au « coup de force des agents du Kaiser Â». Mais les partis socialistes conservent leur presse, comme celui de Maxime Gorki. Selon Victor Serge, la presse lĂ©gale menchevique ne disparaĂźt qu’en 1919, celle des anarchistes hostiles au rĂ©gime en 1921, celle des SR de gauche dĂšs juillet 1918 du fait de leur rĂ©volte contre les bolcheviks.

Mais les bolcheviks s’étaient, avant qu’ils prennent le pouvoir, prononcĂ©s pour la libertĂ© de la presse, y compris LĂ©nine[56], et cette volte-face n’est pas acceptĂ©e par de nombreux bolcheviks[57]. Marc Ferro considĂšre que « contrairement Ă  la lĂ©gende, la suppression de la presse bourgeoise ou des feuilles SR n'Ă©mane ni de LĂ©nine ni des sphĂšres dirigeantes du parti bolcheviks Â» mais « du public, en l'occurrence des milieux populaires insurgĂ©s Â»[58].

Alors qu'Ă  peu prĂšs tous les fonctionnaires de Petrograd se sont mis en grĂšve pour protester contre le coup de force, des listes publiques dĂ©noncent ceux qui refusent de servir le nouveau pouvoir. Le 10 dĂ©cembre, les dirigeants du parti KD, qui ont pris la tĂȘte de la rĂ©sistance armĂ©e au gouvernement bolchevique, sont dĂ©clarĂ©s en Ă©tat d'arrestation[59].

D'autres estiment que c’est surtout la clĂ©mence qui marque les premiers temps du rĂ©gime soviĂ©tique[60]. Les ministres du gouvernement provisoire sont arrĂȘtĂ©s, et rapidement relĂąchĂ©s. La plupart participeront par la suite Ă  la guerre civile aux cotĂ©s des armĂ©es blanches. Le gĂ©nĂ©ral Krasnov, qui s'est soulevĂ© au lendemain de l'insurrection d'Octobre, est remis en libertĂ© avec d'autres officiers contre leur parole de ne pas reprendre les armes contre le rĂ©gime soviĂ©tique. Ils formeront les cadres de l’armĂ©e blanche dans les mois suivants.

Pour Nicolas Werth, le nouveau pouvoir entreprend une reconstruction autoritaire de l'État au dĂ©triment des instances de contre-pouvoir nĂ©es spontanĂ©ment de la sociĂ©tĂ© civile: comitĂ©s d'usine, coopĂ©ratives, syndicats ou soviets sont dĂ©jĂ  noyautĂ©s, subordonnĂ©s ou transformĂ©s en coquilles vides. « En quelques semaines (fin octobre-1917 - janvier 1918), le "pouvoir par en-bas", le "pouvoir des soviets" qui s'Ă©tait dĂ©veloppĂ© de fĂ©vrier Ă  octobre 1917 (...) se transforme en un pouvoir par en-haut, Ă  l'issue de procĂ©dures de dessaisissement bureaucratiques ou autoritaires. Le pouvoir passe de la sociĂ©tĂ© Ă  l'État, et dans l'État au parti bolchevik Â»[61].

La paix de Brest-Litovsk

Article dĂ©taillĂ© : TraitĂ© de Brest-Litovsk.

En prenant le pouvoir en Russie, les bolcheviks avaient l'espoir d'un soulÚvement révolutionnaire en Europe. Celui-ci ne se produisant pas, la paix promise en Octobre devient une nécessité absolue pour satisfaire l'armée et la paysannerie. Il s'agit à la fois de signer la paix, de se servir des négociations pour montrer la politique d'expansions territoriales des gouvernements bourgeois, mais sans paraßtre prendre parti pour les Empires centraux.

Un armistice est signĂ© le 15 dĂ©cembre et des pourparlers de paix commencent le 22 dĂ©cembre, la dĂ©lĂ©gation russe Ă©tant conduite par Trotsky, qui a fait publier dans l'intervalle tous les traitĂ©s secrets et les plans de partage conclus entre puissances. Les exigences allemandes sont Ă©normes : la Pologne, la Lituanie, et la Russie blanche doivent rester sous occupation allemande. Un dĂ©bat fait rage entre les bolcheviks au sein du parti oĂč trois positions s'affrontent. Certains, comme Boukharine dĂ©fendent la nĂ©cessitĂ© d'une guerre rĂ©volutionnaire, LĂ©nine pense qu'il faut cĂ©der le couteau sous la gorge, et Trotsky, qui l'emporte par 9 voix contre 7, propose de refuser de signer une paix d'annexion mais de dĂ©clarer la fin de la guerre.

En rĂ©action l'armĂ©e allemande lance une offensive le 17 janvier, qui avance rapidement en Ukraine. La position de LĂ©nine pour la signature immĂ©diate de la paix l'emporte alors le 18 janvier dans le parti, mais les conditions exigĂ©es par les Allemands se sont encore aggravĂ©es. Le 3 mars 1918, les bolcheviks signent le traitĂ© de Brest-Litovsk qui ampute la Russie de 26 % de sa population, 27 % de sa surface cultivĂ©e, 75 % de sa production d'acier et de fer. La situation Ă©conomique de la jeune rĂ©publique soviĂ©tique, dĂ©jĂ  ravagĂ©e par une guerre meurtriĂšre de 4 ans semble dĂ©sespĂ©rĂ©e.

La création de la Tchéka

EmblĂšmes de la TchĂ©ka : l'Ă©pĂ©e et le bouclier.

DĂšs le 20 dĂ©cembre 1917, la « Commission extraordinaire de lutte contre le sabotage et la contre-rĂ©volution Â» (en russe VĂ©tchĂ©ka), plus communĂ©ment appelĂ©e TchĂ©ka, est fondĂ©e. Son action n'a aucune base lĂ©gale ni judiciaire (le dĂ©cret qui la fonde n'est rendu public qu'aprĂšs la mort de LĂ©nine), et elle est d'abord conçue comme un instrument provisoire de rĂ©pression, indĂ©pendant de la justice. Elle est dirigĂ©e par un collĂšge de cinq membres (trois bolcheviks et deux SR) prĂ©sidĂ© par FĂ©lix Dzerjinski. Parmi les « saboteurs Â» et ennemis prĂ©vus par le dĂ©cret figurent KD, SR de droite, journalistes, grĂ©vistes... D'emblĂ©e la TchĂ©ka multiplie les appels Ă  la dĂ©lation et Ă  la constitution de TchĂ©kas locales. FondĂ©e avec 100 fonctionnaires (dont Menjinski, Peters, Iagoda), elle en compte 12 000 dĂšs juillet 1918. Lorsqu'elle arrive Ă  Moscou et s'installe Ă  la Loubianka, le 10 mars 1918, elle a sur place 600 membres. En juillet elle en a 2000. DĂšs cette date, les effectifs policiers des bolcheviks sont supĂ©rieurs Ă  ceux de l'Okhrana sous Nicolas II.

Selon Pierre BrouĂ©, la TchĂ©ka ne commence vraiment Ă  frapper qu'Ă  partir de mars au moment de l’offensive allemande, et la rĂ©pression prend surtout son ampleur Ă  l’étĂ© 1918 aprĂšs l’insurrection des SR de gauche de Moscou et une sĂ©rie d’attentats contre les dirigeants bolcheviques dont MoĂŻsseĂŻ Ouritsky, assassinĂ© le 30 aoĂ»t, et LĂ©nine lui-mĂȘme, griĂšvement blessĂ© par Fanny Kaplan, sommairement exĂ©cutĂ©e peu aprĂšs. DĂ©clarant s’inspirer de l’exemple des Jacobins de la RĂ©volution française, les dirigeants bolcheviques dĂ©clarent opposer Ă  la « terreur blanche Â» la « terreur rouge Â». Selon la TchĂ©ka elle-mĂȘme, il y a 22 exĂ©cutions dans les six premiers mois de 1918, 6 000 pour les six derniers.

Victor Serge estime que la crĂ©ation de la TchĂ©ka, avec ses procĂ©dures secrĂštes, est la plus grave erreur du pouvoir bolchevique. Il note toutefois que la jeune rĂ©publique vivait sous des « pĂ©rils mortels Â» et que la terreur blanche a prĂ©cĂ©dĂ© la terreur rouge. Il prĂ©cise que Dzerjnski redoutait les excĂšs des tchĂ©ka locales et que bien des tchĂ©kistes furent eux-mĂȘmes fusillĂ©s pour cela.

Steinberg, commissaire du peuple Ă  la Justice (SR de gauche), rapporte dans ses souvenirs qu'alors qu'il tentait dĂ©but 1918 de freiner les actions illĂ©gales de la TchĂ©ka, en s'exclamant devant LĂ©nine : « Ă€ quoi bon un Commissariat Ă  la Justice ? Appelons-le commissariat Ă  l’extermination sociale, la cause sera entendue Â», celui-ci rĂ©pondit : « Excellente idĂ©e, c’est comme ça que je vois la chose. Malheureusement, on ne peut l’appeler ainsi. Â»[62]

La dissolution de la Constituante

RĂ©clamĂ©e par tous les programmes des partis rĂ©volutionnaires depuis le XIXe siĂšcle, l'assemblĂ©e constituante russe est Ă©lue en dĂ©cembre 1917. Bien qu'ils atteignent 25 % des voix et obtiennent plusieurs succĂšs dans les grandes agglomĂ©rations, les bolcheviks sont minoritaires avec 175 Ă©lus sur 707 dĂ©putĂ©s. Les campagnes ont prĂ©fĂ©rĂ© voter pour les socialistes-rĂ©volutionnaires. Selon le mot de Jacques Baynac[63], les rĂ©sultats de l'Ă©lection indiquaient que le pays ne voulait majoritairement ni du gouvernement issu de la rĂ©volution de FĂ©vrier, ni de celui issu de la rĂ©volution d'Octobre. Il n'y aura cependant pas de rĂ©volution de janvier ou de juillet 1918, rĂ©pression et guerre civile aidant.

Le SR Victor Tchernov est Ă©lu Ă  la prĂ©sidence de l'AssemblĂ©e (battant la SR de gauche Maria Spiridonova, soutenue par les bolcheviks, par 246 voix contre 151). La dissolution de la Constituante par les gardes rouges suit immĂ©diatement sa premiĂšre rĂ©union, le 19 janvier 1918. Si la majoritĂ© de la population reste indiffĂ©rente Ă  ce coup de force, vingt des manifestants protestant contre la dĂ©cision sont tuĂ©s : Maxime Gorki saluera en eux, Ă  leurs obsĂšques, les martyrs d’une expĂ©rience dĂ©mocratique de quelques heures Ă  peine, attendue pendant cent ans.

Le marxiste Charles Rappoport Ă©crit Ă  l’époque : « LĂ©nine a agi comme le tsar. En chassant la Constituante, LĂ©nine crĂ©e un vide horrible autour de lui. Il provoque une terrible guerre civile sans issue et prĂ©pare des lendemains terribles. Â»[64] Il Ă©crit Ă©galement que « la garde rouge de LĂ©nine-Trotsky a fusillĂ© Karl Marx. Â»[65]

Selon Martin Malia, « cette dispersion de l’AssemblĂ©e constituante est souvent prĂ©sentĂ©e comme le crime suprĂȘme des bolcheviques contre la dĂ©mocratie, sur le mĂȘme pied que le coup de force d’octobre, ce qui est parfaitement vrai. Mais ce qu’on ne fait pas souvent remarquer, c’est que cette assemblĂ©e aurait Ă©tĂ© bien en peine de gouverner face aux dĂ©sordres de l’époque. Trotski exagĂ©rait Ă  peine lorsqu’il disait que l’AssemblĂ©e n’était rien d’autre que le fantĂŽme du gouvernement provisoire : elle Ă©tait dominĂ©e par les mĂȘmes partis qui avaient Ă©tĂ© incapables de maitriser la situation en fĂ©vrier 1917, et, comme eux, elle Ă©tait privĂ© de tout appui militaire ou administratif. Â»[66]

La mise au pas des concurrents révolutionnaires

Affiche russe de 1920 : « Vive la rĂ©volution mondiale ! Â»

C’est dĂšs le 9 janvier 1918 que le transfert du gouvernement Ă  Moscou est envisagĂ©, alors que les nĂ©gociations sont en cours Ă  Brest-Litovsk, et que l'armistice avec l'Allemagne tient toujours. Contrairement Ă  ce qui sera affirmĂ© par la suite, cette translation, effective en mars, n'est donc pas due aux offensives allemandes et blanches mais Ă  une peur que les quartiers ouvriers de Petrograd, toujours affamĂ©s et exaspĂ©rĂ©s, se soulĂšvent Ă  nouveau, mais cette fois contre le pouvoir nĂ© d'Octobre. Il s'agit aussi de dĂ©montrer spectaculairement aux opposants de toute sorte que le pouvoir bolchevique peut subsister mĂȘme hors de son foyer d'origine petrogradois.

Le 27 mars 1918, la Tchéka est chargée des délits de presse. La décision permet d'accentuer considérablement la censure de la presse non-bolchevique.

Le 11-12 avril, une vague de rĂ©pression anti-anarchiste frappe Moscou : 1000 hommes des troupes spĂ©ciales attaquent leur domicile, on compte 520 arrestations, 25 exĂ©cutions sommaires. À compter de cette date, les anarchistes sont qualifiĂ©s officiellement de « bandits Â» : un mot qui aura de la postĂ©ritĂ©. Dzerjinski prĂ©vient que cette opĂ©ration n’est qu’un dĂ©but.

Un net regain d'audience des SR et des anarchistes inquiĂšte en effet le pouvoir: lĂ  oĂč se tiennent encore des Ă©lections locales libres, ils en remportent plus de la moitiĂ©. En rĂ©action, en mai-juin 1918, 205 journaux socialistes sont fermĂ©s et la TchĂ©ka dissout l’arme au poing des dizaines de soviets SR ou mencheviks tout juste Ă©lus lĂ©galement. C’est le cas Ă  Riazan, Tambov, Orel, Kazan
 Le 14 juin 1918, les mencheviks et les SR de gauche sont expulsĂ©s du comitĂ© exĂ©cutif panrusse des soviets, qui ne comprend alors que des Bolcheviques. Le 16 juillet, le journal de Maxime Gorki, La Vie Nouvelle, est interdit par la police politique.

Dans les villes, la situation alimentaire demeure explosive. Les bolcheviks ne peuvent que reprendre les prĂ©lĂšvements obligatoires effectuĂ©s par des dĂ©tachements armĂ©s de citadins. Ce qui soude les campagnes contre le pouvoir urbain, et aliĂšne au parti les paysans que le dĂ©cret sur la terre lui avaient gagnĂ©. 150 rĂ©voltes paysannes sont rĂ©primĂ©es Ă  travers la Russie pour le seul mois de juillet 1918. Mais les rations s’effondrent toujours. Dans des dizaines de villes, la TchĂ©ka et certains gardes rouges tirent alors sur des marches de la faim, fusillent des grĂ©vistes, brisent les meetings populaires.

Le lock-out des usines nationalisĂ©es devient mĂȘme un nouveau moyen de rĂ©pression des grĂšves. Le 20 juin 1918, en reprĂ©sailles Ă  l’assassinat du responsable bolchevique V. Volodarski, 800 meneurs ouvriers sont arrĂȘtĂ©s Ă  Petrograd en deux jours, leur soviet dissout. Le 2 juillet, les ouvriers rĂ©pliquent par une grĂšve gĂ©nĂ©rale Ă  travers la citĂ©, en vain.

Refusant ces actes mais aussi le traitĂ© de Brest-Litovsk qu'ils interprĂštent comme une capitulation face Ă  l'impĂ©rialisme allemand, les SR de gauche rompent Ă  leur tour avec le gouvernement bolchevique (mars 1918). Le 6 juillet 1918, ils tentent de relancer la guerre contre l'Allemagne en assassinant l'ambassadeur du Reich, le comte Wilhelm Mirbach. Le mĂȘme jour, ils tentent de prendre d'assaut le siĂšge de la TchĂ©ka Ă  Moscou.

La montée généralisée des périls

En janvier 1918, Lénine avait esquissé un pas de danse dans la neige lorsque le gouvernement issu d'Octobre dépasse d'un jour la durée de la Commune de Paris de 1871. Dans les mois qui suivent, les dangers s'accumulent, et la Russie rouge se retrouve cernée de tous cÎtés, tandis que ses convulsions sociales et politiques internes s'aggravent.

AprĂšs le traitĂ© de Brest-Litovsk, les pays de l'Entente mettent la Russie sous embargo et dĂ©barquent des troupes pour empĂȘcher une victoire allemande totale Ă  l'Est. Les Japonais puis les AmĂ©ricains interviennent ainsi Ă  Vladivostok dĂ©but avril 1918, les Britanniques Ă  Mourmansk et Arkhangelsk. Au mĂȘme moment, les Turcs pĂ©nĂštrent dans le Caucase et menacent Bakou, tandis qu'en dĂ©pit du traitĂ© de Brest-Litovsk, les Allemands tentent de pousser leur avantage : ils aident Ă  l'Ă©crasement de la rĂ©volution en Finlande (mars-avril 1918), puis reprennent pendant l'Ă©tĂ© leur avancĂ©e militaire aux pays baltes et en Ukraine, qu'ils mettent en coupe rĂ©glĂ©e et confient Ă  un gouvernement monarchiste fantĂŽche et rĂ©pressif. La sĂ©cession en mai des RĂ©publiques du Caucase (GĂ©orgie, ArmĂ©nie et AzerbaĂŻdjan) accentue la confusion.

ParallÚlement, en avril-mai, la Légion tchÚque, formée d'anciens prisonniers et de déserteurs de l'armée austro-hongroise, refuse sa dissolution, et se révolte contre les Bolcheviks. Maßtres de l'Oural et du transsibérien, ainsi que de tout l'or de la banque impériale de Russie, saisi à Kazan, les TchÚques appuient les SR du comité des ex-constituants qui forment le 8 juin un contre-gouvernement à Samara.

Simultanément, les armées blanches se lÚvent en mai à travers le pays, en particulier sur le Don autour des Cosaques de Krasnov allié du général Denikine, et en Sibérie autour de l'amiral Koltchak qui installe une autorité tsariste à Omsk. Dans tous les territoires qu'elles contrÎlent, la terreur blanche s'abat d'emblée sur les populations paysannes insoumises, les Juifs, les libéraux, et les éléments révolutionnaires les plus divers. Trotsky remporte contre elles les premiÚres victoires importantes de la jeune Armée rouge en juillet à Tsaritsyne puis à Kazan début août.

Le pouvoir bolchevik est confrontĂ© au mĂȘme moment aux rĂ©voltes paysannes et ouvriĂšres, ainsi qu'Ă  l'insurrection des SR de gauche Ă  Moscou le 7 juillet. Ceux-ci renouent ensuite avec le terrorisme rĂ©volutionnaire: aprĂšs le bolchevik V. Volodarski le 20 juin et l'ambassadeur von Mirbach le 7, c'est le gĂ©nĂ©ral Von Eichhorn, commandant en chef allemand en Ukraine, qui tombe sous leurs balles le 30 juillet Ă  Kiev. Puis le 30 aoĂ»t, tandis que le chef de la Tcheka de Petrograd Ouritsky est tuĂ©, Fanny Kaplan tire Ă  Moscou sur LĂ©nine et le blesse ; elle est elle-mĂȘme sommairement exĂ©cutĂ©e trois jours aprĂšs. Les 3 et 5 septembre, exaspĂ©rĂ©e, la Tcheka met la « terreur rouge Â» Ă  l'ordre du jour. Des milliers de prisonniers et de suspects sont massacrĂ©s Ă  travers la Russie rouge, comme en septembre 1792 dans la France rĂ©volutionnaire assiĂ©gĂ©e.

La guerre civile opposant les bolcheviks à toutes les autres forces est commencée.

De la guerre civile Ă  la NEP (1918-1921)

Article dĂ©taillĂ© : Guerre civile russe.

La guerre civile russe n'oppose pas seulement la jeune ArmĂ©e rouge aux « armĂ©es blanches Â» monarchistes soutenues par les armĂ©es Ă©trangĂšres. Sa violence extrĂšme n'est pas due non plus qu'au choc de la « terreur blanche Â» et de la « terreur rouge Â». Elle se double en effet d'une guerre des paysans contre les villes et contre toute autoritĂ© extĂ©rieure au village et aux campagnes. C'est ainsi que des « armĂ©es vertes Â», composĂ©es de paysans qui refusent les enrĂŽlements forcĂ©s et les rĂ©quisitions, se battent tour Ă  tour contre l'ArmĂ©e rouge et les armĂ©es blanches.

      FrontiĂšres de 1921

      Zone sous le contrĂŽle bolchevique en novembre 1918

      Avance maximale des armĂ©es blanches

À ces combats se superposent un important conflit de gĂ©nĂ©rations (les jeunes paysans revenus des villes ou des armĂ©es cherchent Ă  se dĂ©barrasser de la tutelle de la famille patriarcale, et se font les agents les plus dĂ©terminĂ©s de la rĂ©volution dans les campagnes[67]), l'action des minoritĂ©s nationales qui cherchent Ă  s'Ă©manciper de la vieille tutelle russe, l'intervention d'armĂ©es Ă©trangĂšres (dont le jeune État polonais lors de la guerre russo-polonaise de 1920), ou encore les tentatives des rĂ©volutionnaires anti-bolcheviques. Mais les vues des opposants SR, du comitĂ© des ex-Constituants, des mencheviks, ou encore des anarchistes un temps maĂźtres de l'Ukraine lors de la Makhnovchina, n'ont jamais Ă©tĂ© en mesure de prĂ©valoir. Par les ralliements, la force ou la rĂ©pression, les bolcheviks ont imposĂ© leur hĂ©gĂ©monie sur la rĂ©volution, comme les Blancs sur l'opposition Ă  la rĂ©volution.

TrĂšs confuse et chaotique, la guerre civile russe se caractĂ©rise par la dĂ©sintĂ©gration de l'État et de la sociĂ©tĂ© sous l'action de forces centrifuges. Bien des violences sont de ce fait parties de la base et non du sommet. La victoire des bolcheviks signifiera, dans une Russie ruinĂ©e et exsangue, la reconstruction d'un État sous l'autoritĂ© d'un Parti unique dĂ©sormais dĂ©barrassĂ© de tous ses rivaux et ennemis, et dotĂ© du pouvoir absolu. En particulier, un nouvel État policier s'est forgĂ© autour de la TchĂ©ka au cours de la guerre civile et de la « terreur rouge Â».

Tout cela au dĂ©triment des rĂȘves des rĂ©volutions de FĂ©vrier et d'Octobre, qui avaient rejetĂ© toutes les autoritĂ©s et vu s'affirmer l'autonomie d'une sociĂ©tĂ© civile, dĂ©sormais trĂšs durement meurtrie, Ă©puisĂ©e et Ă  nouveau soumise au pouvoir.

Armée rouge contre armées blanches

DĂšs le 23 fĂ©vrier 1918, Trotsky a fondĂ© l'ArmĂ©e rouge. Organisateur Ă©nergique et compĂ©tent, bon orateur, il sillonne le pays Ă  bord de son train blindĂ© et vole d'un front Ă  l'autre pour rĂ©tablir partout la situation militaire, galvaniser les Ă©nergies et dĂ©ployer un Ă©norme effort de propagande Ă  destination des soldats et des masses. Il rĂ©tablit la conscription et la discipline de fer Ă  l'encontre des combattants et des dĂ©serteurs.

MalgrĂ© les rĂ©actions nĂ©gatives de nombreux vieux bolcheviks, Trotsky n'hĂ©site pas non plus Ă  recycler par milliers les anciens officiers tsaristes. 14 000 d'entre eux (30 % du total) acceptent de servir le nouveau pouvoir parfois par force (leur famille rĂ©pondent sur leur tĂȘte de leur loyautĂ©, en vertu de la « loi des otages Â»), mais aussi au nom de la continuitĂ© de l'État et du salut du pays menacĂ© d'anarchie et de dĂ©membrement. Ils sont flanquĂ©s de commissaires politiques bolcheviks qui surveillent leur action.

Les « Rouges Â» ne contrĂŽlent qu'un territoire grand comme l'ancien grand-duchĂ© de Moscovie, et cernĂ© de toutes parts, mais ils ont l'avantage de leur discipline et de leur organisation supĂ©rieures, de leur position centrale, de former un bloc cohĂ©rent, de disposer des deux capitales, des meilleures routes et voies ferrĂ©es. Les Blancs de Koltchak, Youdenitch, Denikine ou Wrangel sont eux divisĂ©s et incapables de coordonner leurs offensives. Surtout, ils n'ont rien Ă  offrir aux populations, sinon le retour Ă  un ancien rĂ©gime unanimement dĂ©testĂ©, la restitution des terres aux anciens propriĂ©taires, le refus de toute concession aux minoritĂ©s nationales, les pogroms antisĂ©mites responsables de prĂšs de 150 000 morts[68]. Aussi les masses ont-elles finalement laissĂ© gagner les bolcheviks, bien que les heurts violents n'aient pas non plus manquĂ© entre elles et ces derniers.

Campagnes contre villes : les « armĂ©es vertes Â»

Article dĂ©taillĂ© : RĂ©volte de Tambov.

Aussi bien l'ArmĂ©e rouge que les armĂ©es blanches ont Ă©tĂ© gĂȘnĂ©es tour Ă  tour dans leurs opĂ©rations par l'action des guerillas paysannes. Les « armĂ©es vertes Â» sont composĂ©es de paysans qui refusent l'enrĂŽlement dans les deux armĂ©es, les rĂ©quisitions forcĂ©es et la restitution des terres aux anciens propriĂ©taires fonciers voulue par les Blancs.

Les dĂ©serteurs des deux armĂ©es, extrĂȘmement nombreux, sont un vivier essentiel des armĂ©es vertes. En 1919-1920, la dĂ©sertion concerne ainsi pas moins de 3 des 5 millions de recrues de l'ArmĂ©e rouge ; entre la moitiĂ© et les deux tiers rĂ©ussissent Ă  Ă©chapper aux recherches, Ă  l'arrestation et Ă  la rĂ©intĂ©gration forcĂ©e dans l'armĂ©e, rejoignant souvent les combattants verts dans les bois[69]. Les Blancs quant Ă  eux fusillent gĂ©nĂ©ralement les dĂ©serteurs sans autre forme de procĂšs.

AprÚs la défaite des Blancs fin 1920, la paix ne revient donc vraiment en Russie qu'en 1921-1922, aprÚs l'écrasement des grandes révoltes paysannes comme celle conduite par le SR Antonov à Tambov à l'été 1921, la destruction des armées vertes un temps maßtresses d'immenses territoires (en Sibérie orientale, elles contrÎlent jusqu'à un million de km2), et le compromis de la NEP (mars 1921) passé entre le régime bolchevique et la paysannerie.

Minorités nationales contre Russes

La guerre civile coĂŻncide avec l'Ă©clatement de l'ancien empire russe.

DĂšs la fin 1917, encouragĂ©es par le « dĂ©cret des nationalitĂ©s Â», qui prĂ©voit la possibilitĂ© de se sĂ©parer de la Russie, la Finlande et la Pologne ont proclamĂ© leur indĂ©pendance. En Ukraine, la Rada (conseil) de Kiev confie dĂšs 1917 au socialiste et nationaliste Simon Petlioura la constitution d'une armĂ©e nationale, et rompt avec Moscou aprĂšs la rĂ©volution d'Octobre. Aux Ă©lections de la Constituante, la GĂ©orgie s'est donnĂ©e une majoritĂ© menchevique qui proclame l'indĂ©pendance et constitue un gouvernement internationalement reconnu, y compris par Moscou en 1920 : c'est la RĂ©publique dĂ©mocratique de GĂ©orgie, dirigĂ©e par NoĂ© Jordania. La Lettonie a au contraire votĂ© Ă  72 % pour les bolcheviks. Les Lettons sont nombreux dans les Gardes rouges qui prennent le Palais d'Hiver, ou encore dans l'ArmĂ©e rouge et la TchĂ©ka. Pourtant, les pays baltes Ă©chappent au rĂ©gime soviĂ©tique au cours de la guerre[70].

Les dirigeants d'une République montagnarde fondée pendant la guerre civile. La Russie se décompose en dizaines de gouvernements plus ou moins éphémÚres, tandis que d'innombrables communes paysannes reviennent à l'autarcie.

Nombreux dans tous les partis et mouvements révolutionnaires, les Juifs sont abusivement assimilés aux bolcheviks par la contre-révolution. Les armées blanches ou l'armée Petlioura ponctuent leurs avancées de pogroms antisémites systématiques et à grande échelle, d'une violence meurtriÚre alors sans précédent dans l'histoire européenne. Les victimes s'élÚvent à prÚs de 150 000 morts, auxquels il faut ajouter de nombreux viols, vols et vandalismes. Quant aux bolcheviks, ils mettent le sionisme et le bundisme hors-la-loi.

Les Blancs refusent toute concession aux minorités et combattent les armées nationales aussi bien que les troupes bolcheviks. En 1920-1922, de son cÎté, l'Armée rouge envahit l'Asie centrale, l'Arménie, la Géorgie, ou encore la Mongolie, et réintÚgre de force ces pays dans l'orbite russo-soviétique. Les Cosaques, qui ont constitué d'emblée le fer de lance de l'antibolchevisme, sont déportés en bloc, leurs privilÚges supprimés.

En Ukraine, elle s'est aussi retournĂ©e contre ses anciens alliĂ©s, les anarchistes de l'armĂ©e Makhno : Ă  partir de fin 1920, elle met fin brutalement Ă  l'expĂ©rience inĂ©dite de la Makhnovchina. Cet authentique mouvement paysan de masse avait rĂ©ussi Ă  se doter d'une armĂ©e insurrectionnelle capable de tenir tĂȘte pendant deux ans Ă  la fois aux Blancs de Denikine et Wrangel, Ă  l'armĂ©e de la RĂ©publique populaire ukrainienne dirigĂ©e par Petlioura et Ă  l'ArmĂ©e rouge.

Interventions Ă©trangĂšres et guerre russo-polonaise

Article dĂ©taillĂ© : Guerre russo-polonaise de 1920.

UlcĂ©rĂ©es du traitĂ© de Brest-Litovsk, les armĂ©es occidentales et japonaise interviennent d'abord pour empĂȘcher la disparition totale du front oriental (printemps-Ă©tĂ© 1918). Ce n'est qu'aprĂšs la dĂ©faite de l'Allemagne que leur intervention prend un tour nettement hostile Ă  la rĂ©volution et au rĂ©gime bolchevique, et qu'elle appuie et arme les Blancs par peur de la contagion bolchevique. De 1918 Ă  1920, la Russie rouge est aussi soumise Ă  un embargo drastique par les puissances capitalistes. Cependant, les dĂ©faites des Blancs et la sympathie des couches populaires de leur pays Ă  l'Ă©gard de la RĂ©volution russe obligent les grandes puissances Ă  abandonner la partie. Ainsi la mutinerie de la flotte française en Mer Noire, conduite par AndrĂ© Marty et Charles Tillon, contribue en mars 1919 Ă  faire renoncer le gouvernement français. Selon l'historien Orlando Figes, « la promesse d’aide alliĂ©e n’était que paroles en l’air. L’engagement des puissances occidentales ne donna jamais grand-chose d’un point de vue matĂ©riel et souffrit toujours d’un manque de dessein bien clair Â»[71].

En 1920, le tout jeune État polonais envahit la Russie pour repousser ses frontiĂšres au-delĂ  de la ligne Curzon. La contre-attaque victorieuse de l'ArmĂ©e rouge remplit d'espoir les bolcheviks : la prise de Varsovie ouvrirait la route de Berlin et permettrait d'exporter la rĂ©volution par les armes. Mais le 15 aoĂ»t 1920, le « miracle de la Vistule Â» permet au gĂ©nĂ©ral Pilsudski de repousser l'invasion. Voyant l'ArmĂ©e rouge comme une armĂ©e d'abord russe et non rĂ©volutionnaire, les ouvriers polonais n'ont apportĂ© aucun soutien Ă  celle-ci.

Terreur blanche contre terreur rouge

Articles dĂ©taillĂ©s : Terreur rouge (Russie) et Terreur blanche (Russie).

La Russie tsariste avait la tradition de violence sociale et politique la plus lourde d'Europe, aggravĂ©e par la « brutalisation Â» de la sociĂ©tĂ©[72] pendant la Grande Guerre. À partir de l'Ă©tĂ© 1917, l'explosion rĂ©volutionnaire, jusque lĂ  trĂšs peu violente, se traduit chez les paysans rĂ©voltĂ©s par la mise Ă  mort d'un certain nombre de propriĂ©taires terriens et le pillage de leurs demeures. La guerre civile qui Ă©clate va servir d'exutoire Ă  bien des rancoeurs nĂ©es de siĂšcles d'oppression sociale, aux peurs des anciennes Ă©lites privilĂ©giĂ©es, ou aux rĂšglements de compte personnels. Vieux praticiens du terrorisme individuel depuis le XIXe siĂšcle, des rĂ©volutionnaires comme les SR ne font que rĂ©utiliser les mĂȘmes armes contre les Bolcheviks (Fanny Kaplan, rĂ©seau de Boris Savinkov). Rouges et Blancs rivalisent quant Ă  eux de dĂ©clarations incendiaires, et se montrent prĂȘts Ă  la violence radicale.

Les Blancs s'aliĂšnent vite les populations en emprisonnant et en massacrant systĂ©matiquement les nationalistes, les dĂ©mocrates, les Juifs, les syndicalistes, les rĂ©volutionnaires mĂȘme modĂ©rĂ©s, et bien sĂ»r les Bolcheviks, sans oublier les simples suspects abattus au moindre soupçon. Ils restituent les terres aux anciens propriĂ©taires fonciers et n'hĂ©sitent pas Ă  brĂ»ler ou fusiller des villages entiers, les paysans Ă©tant aussi soumis Ă  des chĂątiments corporels humiliants. Leurs troupes se dĂ©considĂšrent souvent dĂšs leur arrivĂ©e Ă  force de viols et de pillages, tandis que bien des chefs multiplient les actes d'arbitraire et Ă©talent un train de vie fastueux et dĂ©bauchĂ©.[73].

Bolcheviks massacrés par les blancs à Vladivostok.

L'appareil policier bolchevik, doté de pouvoirs arbitraires et trÚs étendus, connaßt un énorme développement. Bien que Trotski ait désiré un procÚs public de Nicolas II, Lénine et une partie du Politburo décident en secret l'exécution sommaire de la famille impériale. Prétextant l'approche des Blancs, celle-ci a lieu dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918 à Iekaterinbourg. Arrestation, fusillades de masse, prises d'otages et internement en camps deviennent des pratiques banales. La question de savoir si les camps ouverts par la Tcheka durant la guerre civile préfigurent ou non le Goulag stalinien reste une discussion ouverte.

Article dĂ©taillĂ© : Origines du Goulag.

Selon l'historien britannique George Leggett, environ 140 000 personnes ont pĂ©ri suite Ă  la terreur rouge[74]. Mencheviks, anarchistes, SR, libĂ©raux ou dĂ©mocrates ont autant Ă©tĂ© pourchassĂ©s et mis hors-la-loi par milliers que les Blancs et les nationalistes, ou encore que les pacifistes tolstoĂŻens, les sionistes, les bundistes, etc., ainsi que beaucoup de ceux que leurs origines sociales ou leur marginalitĂ© suffisent a rendre suspects. En 1922, le jeune État soviĂ©tique organise, contre les chefs SR, son premier procĂšs-spectacle truquĂ© ; plusieurs accusĂ©s sont condamnĂ©s Ă  mort et exĂ©cutĂ©s, les autres dĂ©portĂ©s. Le 19 fĂ©vrier 1919, la rĂ©volutionnaire Maria Spiridonova, arrĂ©tĂ©e aprĂšs l'insurrection des SR de gauche en juillet, est condamnĂ©e pour « folie Â» et internĂ©e de dĂ©cembre 1920 Ă  novembre 1921 en centre de cure psychiatrique. Elle Ă©crira toutefois plus tard qu' « Ă  l'Ă©poque soviĂ©tique, les sommets du pouvoir, les vieux bolcheviques, LĂ©nine y compris, m'ont mĂ©nagĂ©e et, en m'isolant dans le dĂ©roulement de la lutte, toujours de façon trĂšs vigoureuse, ont en mĂȘme temps pris des mesures pour qu'on ne m'humilie jamais. Â»[75]

L'Église orthodoxe, qui s'est souvent rangĂ©e activement du cĂŽtĂ© de la rĂ©action (des popes dĂ©lateurs peuvent mĂȘme ça et lĂ  ĂȘtre responsables de nombreuses exĂ©cutions sommaires[76]), doit subir des milliers d'arrestations, d'exĂ©cutions, de spoliations et de destructions, le but Ă©tant Ă  terme l'Ă©radication non seulement de sa puissance antĂ©rieure, mais aussi des croyances religieuses.

Plus gĂ©nĂ©ralement, tous les camps en lutte utiliseront, Ă  des degrĂ©s divers, les mĂȘmes mĂ©thodes de rĂ©pression : internement des adversaires militaires et politiques dans des camps, prises d'otages (le premier dĂ©cret des otages est ainsi promulguĂ© non pas par les bolcheviks mais par le gĂ©nĂ©ral Niessel, commandant de la mission militaire française en Russie[77]), exĂ©cutions sommaires. D'aprĂšs Peter Holquist « le jeune État des Soviets et ses adversaires eurent pareillement recours aux outils et aux mĂ©thodes qui avaient Ă©tĂ© Ă©laborĂ©es durant la Grande Guerre Â»[78]. Nikolai Melkinov, un des principaux membres du gouvernement Denikine, a soulignĂ© dans ses MĂ©moires que l'administration blanche « appliqua [...] dans ses territoires une politique fonciĂšrement soviĂ©tique Â»[79].

MĂȘme le bref gouvernement socialiste-rĂ©volutionnaire de Samara, souvent considĂ©rĂ© comme l'un des bĂ©lligĂ©rants les plus modĂ©rĂ©s, utilisa lui aussi ce type de mesure. À son propos, l'historien britannique Orlando Figes note : « Si les libertĂ©s d'expression et de rĂ©union ainsi que la libertĂ© de la presse furent rĂ©tablies, il Ă©tait difficile de les respecter dans les conditions d'une guerre civile, et les prisons de Samara furent bientĂŽt pleines de bolcheviks. Ivan Maiski, le ministre menchevik du travail, compta 4 000 dĂ©tenus politiques. Les doumas et les zemstvos municipaux furent rĂ©tablis, et les soviets, en tant qu'organes de classe, tenus Ă  l'Ă©cart de la vie politique Â»[80].

Pareillement, les KD libĂ©raux se rĂ©signent gĂ©nĂ©ralement Ă  des solutions dictatoriales lĂ  oĂč ils subsistent - avec des exceptions, ainsi en CrimĂ©e oĂč ils maintiennent un rĂ©gime constitutionnel et parlementaire prĂ©servant les libertĂ©s et Ă©bauchant mĂȘme une timide rĂ©forme agraire[81].

Par ailleurs, aucune des armées ne tient à laisser derriÚre elle des éléments suspects ou dangereux. Ainsi, les combattants anarchistes de l'armée Makhno respectent le plus la population civile et épargnent et libÚrent les simples combattants faits prisonniers, mais ils éliminent dans leur retraite bien des officiers, nobles, bourgeois, koulaks ou popes, des tribunaux populaires spontanés se chargeant aussi de juger et chùtier ceux qui se sont compromis dans les tueries de la Terreur blanche[82].

Violences d'en-bas et violences d'en-haut

Selon Sabine Dullin, « les organismes de rĂ©pression crĂ©Ă©s par les Bolcheviks laissaient une grande part Ă  l'initiative populaire Â»[83]. Les Tchekas locales se montrent souvent plus radicales que le centre. Marc Ferro insiste sur le fait que le petit parti bolchevik n'avait pas les moyens de susciter la violence gĂ©nĂ©ralisĂ©e que connaĂźt la Russie pendant la guerre civile, et que les lĂ©niniens ont souvent revendiquĂ© et assumĂ© des violences populaires spontanĂ©es pour donner l'illusion qu'ils contrĂŽlaient la situation, ainsi que pour les canaliser ou les instrumentaliser Ă  leur profit[84].

De mĂȘme, du cĂŽtĂ© de leurs ennemis, le trĂšs controversĂ© chef nationaliste ukrainien Petlioura semble par exemple avoir Ă©tĂ© dĂ©bordĂ© par l'antisĂ©mitisme viscĂ©ral de ses troupes : il aurait laissĂ© se produire les pogroms, voire tentĂ© de les freiner, plus qu'il ne les a ordonnĂ©s (son rĂŽle exact reste trĂšs dĂ©battu).

En ce qui concerne la terreur blanche, les rĂŽles respectifs de l'idĂ©ologie, des violences spontanĂ©es et de celles dĂ©cidĂ©es « d'en haut Â» par les autoritĂ©s restent fortement discutĂ©s. Ainsi selon Nicolas Werth, « la terreur blanche ne fut jamais Ă©rigĂ©e en systĂšme. Elle fut, presque toujours, le fait de dĂ©tachements incontrĂŽlĂ©s Ă©chappant Ă  l'autoritĂ© d'un commandement militaire qui tentait, sans succĂšs, de faire office de gouvernement.(...)[Elle] resta le plus souvent une rĂ©pression policiĂšre du niveau d'un service de contre-espionnage militaire Â»[85]. D'autres historiens considĂšrent au contraire que l'idĂ©ologie – notamment l'assimilation des communistes aux juifs et le fantasme d'un complot « judĂ©o-bolchevique Â» – tient une place importante dans le processus de la terreur dirigĂ© par le haut[86]. Selon l'historien amĂ©ricain Peter Holquist, « S'il est vrai que les mouvements antisoviĂ©tiques Ă©prouvĂšrent moins le besoin de justifier leurs actions, il est nĂ©anmoins tout Ă  fait clair que leurs violences, loin d'ĂȘtre arbitraires ou fortuites, Ă©taient au contraire calculĂ©es. [...] Les prisonniers de guerre Ă©taient triĂ©s par les chefs blancs, qui mettaient Ă  part ceux qu'ils considĂ©raient comme indĂ©sirables et irrĂ©cupĂ©rables (les Juifs, les Baltes, les Chinois, les communistes) et les faisaient ensuite exĂ©cuter tous ensemble. Â»[87].

Peut-ĂȘtre plus encore que les bolcheviques, les gĂ©nĂ©raux blancs ont Ă©tĂ© dĂ©passĂ©s par la violence de leurs partisans, sur des territoires vastes ou leur autoritĂ© Ă©tait limitĂ©. Le gĂ©nĂ©ral Wrangel dĂ©crit dans ses mĂ©moires l'anarchie qui rĂšgnait sur l'immense territoire contrĂŽlĂ© par DĂ©nikine quand il en prit la tĂȘte en mars 1920 : « Le pays Ă©tait dirigĂ© par toute une sĂ©rie de petits satrapes, Ă  commencer par les gouverneurs pour finir par n'importe quel gradĂ© de l'armĂ©e [...] l'indiscipline des troupes, la dĂ©bauche et l'arbitraire rĂ©gnant Ă  l'arriĂšre n'Ă©taient un secret pour personne [...] L'armĂ©e, mal ravitaillĂ©e, se nourrissait exclusivement sur le dos de la population, ainsi grevĂ©e d'un fardeau insupportable. Â»[88]

Cependant, il est incontestable que les hautes autoritĂ©s blanches ont aussi choisi le recours Ă  la terreur. La « confĂ©rence spĂ©ciale Â» prĂ©sidĂ©e par le gĂ©nĂ©ral DĂ©nikine prend ainsi en mars 1919 la dĂ©cision de condamner Ă  mort « toute personne ayant contribuĂ© au pouvoir du Conseil des commissaires du peuple Â». L'Osvag, le service de propagande du gouvernement de DĂ©nikine, fait courir de nombreuses rumeurs pendant la guerre sur l'existence de complots juifs[89]. En Hongrie, aprĂšs la chute de la RĂ©publique des Conseils en aoĂ»t 1919, la dictature militaire de l'amiral MiklĂłs Horthy, aidĂ©e par l'armĂ©e roumaine, dĂ©clenche une brutale rĂ©pression qui fait entre cinq et six mille victimes, soit dix fois plus que celles du rĂ©gime soviĂ©tique[90].Le gĂ©nĂ©ral Ungern-Sternberg, surnommĂ© le « baron sanglant Â», fut sans doute celui qui alla le plus loin dans la terreur. Dans son fameux « ordre numĂ©ro 15[91] Â», adressĂ©e Ă  ses armĂ©es en mars 1921, l'article 9 commande « d'exterminer les commissaires, les communistes et les juifs avec leurs familles[92]. Â»

À cotĂ© des diffĂ©rents camps, de nombreux chefs de guerre et aventuriers profitent de l'effondrement de l'autoritĂ© en Russie pour piller, massacrer et s'autoproclamer dirigeants de territoires plus ou moins vastes. D'autres s'engagent dans les armĂ©es rĂ©guliĂšres par opportunisme. L'ataman Grigoriev constitue ainsi une bande formĂ©e de soldats, de dĂ©classĂ©s et de mercenaires qui se met successivement au service de Simon Petlioura, de l'ArmĂ©e rouge et des Blancs, sans renoncer Ă  aucun moment aux massacres et aux pillages. Grigoriev finira abattu par Makhno, auquel il s'Ă©tait brievement alliĂ© !

AprĂšs la dĂ©faite des Blancs, les soulĂšvements paysans antibolcheviks atteignent leurs apogĂ©es. De nombreux collecteurs de cĂ©rĂ©ales sont assassinĂ©s, les bolcheviks et leurs relais pourchassĂ©s et parfois suppliciĂ©s[93]. La riposte de l'ArmĂ©e rouge est impitoyable : des centaines de villages dĂ©portĂ©s en intĂ©gralitĂ©, des milliers d'insurgĂ©s fusillĂ©s, les femmes et les enfants des partisans pris en otage et parfois tuĂ©s, l'arme chimique utilisĂ©e par Toukhatchevski contre les rĂ©voltĂ©s de Tambov[94].

AprÚs la victoire définitive du régime, la terreur s'atténue largement, mais l'appareil policier reste intact.

Victoire et crise du « communisme de guerre Â»

Discours de LĂ©nine Ă  Moscou, 5 mai 1920.
Articles dĂ©taillĂ©s : Communisme de guerre et Famine russe de 1921-1922.

La guerre radicalise spectaculairement le rĂ©gime. Pour mener la guerre totale contre les forces hostiles, le gouvernement de LĂ©nine procĂšde Ă  la nationalisation quasi-intĂ©grale du commerce, des banques, de l'industrie et mĂȘme de l'artisanat. Les logements des classes aisĂ©es sont collectivisĂ©s : les appartements collectifs entrent ainsi dans la vie des Russes. Alors que la monnaie s'effondre et que le pays vit Ă  l'heure du troc et des salaires versĂ©s en nature, le rĂ©gime instaure la gratuitĂ© des logements, des transports, de l'eau, de l'Ă©lectricitĂ© et des services publics, tous pris en main par le Parti-État. Certains bolcheviks rĂȘvent mĂȘme dĂšs lors d'abolir l'argent, ou du moins de limiter drastiquement son usage. D'abord improvisĂ© sous le feu des circonstances, le « communisme de guerre Â» (terme crĂ©Ă© a posteriori, apparu aprĂšs la fin de la guerre civile) paraĂźt alors un moyen de faire passer directement la Russie au socialisme.

Le pouvoir restaure aussi un puissant dirigisme sur l'Ă©conomie et sur les ouvriers. Pour ce faire, il n'hĂ©site pas Ă  rĂ©tablir une discipline de fer dans les usines ou Ă  faire rĂ©apparaĂźtre des pratiques honnies comme le salaire aux piĂšces, le livret de travail, le lock-out, le retrait des cartes de ravitaillement, l'arrestation et la dĂ©portation des meneurs de grĂšves. Des centaines de grĂ©vistes sont mĂȘme fusillĂ©s. Les syndicats sont Ă©purĂ©s, bolchevisĂ©s et transformĂ©s en courroie de transmission, les coopĂ©ratives absorbĂ©es, les soviets transformĂ©s en coquilles vides. En 1920, Trotski suscite une vaste controverse en proposant la « militarisation Â» du travail. Dans les campagnes, des dĂ©tachements armĂ©s procĂšdent violemment aux rĂ©quisitions forcĂ©es de cĂ©rĂ©ales pour nourrir les villes ainsi que l'ArmĂ©e rouge.

Le pouvoir mĂšne aussi un Ă©norme effort d'alphabĂ©tisation, d'Ă©ducation et de propagande Ă  destination des soldats et des masses populaires. Il encourage l'effervescence artistique et met les crĂ©ateurs des avant-gardes au service de la rĂ©volution par une vaste production d'Ɠuvres et d'affiches qui aident le ralliement des masses aux bolcheviks[95].

Cette politique sauve le rĂ©gime, mais contribue Ă  l'Ă©norme mĂ©contentement populaire et Ă  l'effondrement radical de la production, de la monnaie et du niveau de vie. L'Ă©conomie est ruinĂ©e, le rĂ©seau de transports disloquĂ©. Le marchĂ© noir et le troc fleurissent[96]. L'inĂ©galitĂ© institutionnelle du rationnement au profit des soldats et des bureaucrates suscite les rĂ©criminations populaires. Les villes se dĂ©peuplent, beaucoup d'ouvriers et de citadins affamĂ©s revenant Ă  la terre. C'est ainsi que Moscou et Petrograd se vident de moitiĂ©, tandis que la classe ouvriĂšre se dĂ©compose : elle compte moins d'un million d'actifs en 1921, contre plus de trois millions en 1917.

En 1921-1922, une famine doublée d'une trÚs grave épidémie de typhus fauche plusieurs millions de vies dans les campagnes russes.

La révolte de Kronstadt et l'instauration de la NEP (mars 1921)

Article dĂ©taillĂ© : RĂ©volte de Kronstadt.

ÉcoeurĂ©s par le monopole du pouvoir acquis par le parti bolchevique, ainsi que par la violence et la rĂ©pression dĂ©ployĂ©s dans les campagnes ou contre les ouvriers en grĂšve, les marins de Kronstadt se rĂ©voltent en mars 1921 et exigent le retour au pouvoir des soviets, des Ă©lections libres, la libertĂ© du marchĂ© intĂ©rieur, la fin de la police politique. Leur soulĂšvement est Ă©crasĂ© par Trotsky et Toukhatchevski.

Au mĂȘme moment, le pouvoir met les mencheviks hors-la-loi, rĂ©prime les derniĂšres grandes vagues de protestations ouvriĂšres, et entame une violente campagne de « pacification Â» contre les paysans insurgĂ©s. Le Xe congrĂšs du Parti, tenu au mĂȘme moment que l'insurrection de Kronstadt, abolit aussi le droit de tendance au sein du Parti par l'instauration du « centralisme dĂ©mocratique Â».

Mais devant l'impasse du « communisme de guerre Â» et l'effondrement de l'Ă©conomie, LĂ©nine dĂ©cide un retour limitĂ© et provisoire au capitalisme de marchĂ© : la Nouvelle politique Ă©conomique (NEP) est adoptĂ©e au cours du mĂȘme congrĂšs. Cette libĂ©ralisation Ă©conomique - qui ne se double d'aucune libĂ©ralisation politique - va permettre de redresser l'Ă©conomie.

Conséquences

Conséquences culturelles

LibĂ©ration des mƓurs et Ă©mancipation de la femme

AprĂšs la guerre civile, un changement trĂšs important en matiĂšre de mƓurs sexuelles a lieu. La critique marxiste de la famille bourgeoise avait dĂ©jĂ  conduit les bolcheviks Ă  modifier la lĂ©gislation concernant le divorce, le mariage et l’interruption volontaire de grossesse[97]. En 1922, les pratiques homosexuelles sont Ă  leur tour dĂ©pĂ©nalisĂ©es[98]. Tout au long des annĂ©es 1920, le dĂ©sir d’accĂ©der Ă  une sexualitĂ© plus libre dĂ©clenche un mouvement social qualifiĂ© par Wilhelm Reich de « rĂ©volution sexuelle Â». ImposĂ© par la base, il n’est pas suffisamment soutenu par les hauts responsables du rĂ©gime, et perd progressivement en importance[99].

Plus gĂ©nĂ©ralement le pouvoir bolchevique, en particulier sous l'impulsion d'Alexandra Kollontai, prendra d'importantes mesures pour amĂ©liorer le statut social de la femme. Outre les lĂ©gislations en matiĂšre de mƓurs, une sĂ©rie de dĂ©crets reconnaissent dĂšs fin 1917 le droit des femmes Ă  la journĂ©e de 8 heures, celui de nĂ©gocier le montant des salaires, la prĂ©servation de l'emploi en cas de grossesse, des possibilitĂ©s d'assurer des soins Ă  leurs enfants pendant les heures de travail, ainsi que des droits politiques Ă©gaux Ă  ceux des hommes. Le travail des femmes est encouragĂ©, Ă  la fois dans une perspective Ă©mancipatrice (le rĂ©gime dĂ©clare « qu'enchaĂźnĂ©e au foyer, la femme ne pouvait pas ĂȘtre l'Ă©gale de l'homme  Â») et pour combler le dĂ©ficit de main d'Ɠuvre provoquĂ© par la guerre et les famines[100].

La lutte contre l'analphabétisme et l'accÚs des couches populaires à la culture

Étant donnĂ© que la RSFSR (RĂ©publique socialiste fĂ©dĂ©rative soviĂ©tique de Russie), Ă  l'issue de la guerre civile, regorgeait d'orphelins par dizaines de milliers, des chtcharachkas (communautĂ©s) furent mises en place, oĂč des enfants de tous Ăąges encadrĂ©s d'Ă©ducateurs volontaires furent Ă©duquĂ©s dans l'esprit socialiste. À la mĂȘme Ă©poque, les grades sont abolis dans l'armĂ©e, ainsi que les rĂšgles acadĂ©miques dans l'art. Grammaire et orthographe ont aussi Ă©tĂ© simplifiĂ©s, et la lutte idĂ©ologique contre les prĂ©jugĂ©s et les convictions d'origine religieuse battit son plein.

Le rĂ©gime consacre rapidement un effort important en matiĂšre d'instruction publique. Sous la direction d'Anatoli Lounatcharski, Le commissariat du peuple Ă  l'instruction publie un dĂ©cret dĂ©clarant l'ouverture d'un « front contre l'analphabĂ©tisme Â» le 10 dĂ©cembre 1919. Dans le compte rendu critique qu'il donne alors de son voyage en Union soviĂ©tique, le maire de Boulogne AndrĂ© Morizet affirme qu'« on peut penser tout ce qu'on voudra des chefs du bolchevisme. On peut critiquer leurs mĂ©thodes, condamner leurs actes en gros ou en dĂ©tail [...]. Mais il y a un point sur lequel il me paraĂźt impossible qu'on n'approuve pas unanimement leurs efforts, qu'on n'apprĂ©cie pas sans rĂ©serve les rĂ©sultats dĂ©jĂ  obtenus : c'est en matiĂšre d'instruction publique Â»[101].

DĂšs le dĂ©but de l'annĂ©e 1918, le triple principe de laĂŻcitĂ©, de gratuitĂ© et d'obligation d'Ă©ducation est posĂ© par le rĂ©gime. De 38 387 en 1917, le nombre d'Ă©coles passe Ă  52 274 en 1918 puis 62 238 en 1919. De mĂȘme le budget de l'Ă©ducation passe de 195 millions de roubles en 1916 Ă  2 914 millions en 1918[102]. Des alphabets nationaux sont crĂ©Ă©s pour les nationalitĂ©s privĂ©es d'Ă©criture, tandis que des commissions d'instructeurs sont crĂ©Ă©es[103]. Ces chiffres impressionnants doivent cependant ĂȘtre nuancĂ©s par les difficultĂ©s auxquelles se trouve confrontĂ© le systĂšme d'Ă©ducation publique en raison des consĂ©quences de la guerre civile et du faible dĂ©veloppement Ă©conomique des rĂ©publiques qui forment l'Union soviĂ©tique : manque chronique de matĂ©riel scolaire et de professeurs formĂ©s, qui expliquent la mĂ©diocritĂ© de l'instruction dans les premiĂšres annĂ©es du rĂ©gime.

La révolution et l'art

Les consĂ©quences de la rĂ©volution se font Ă©galement sentir dans le domaine de l'art[104]. DĂšs la fin du XIXe siĂšcle, la Russie s'Ă©tait ouverte aux nouveaux courants artistiques qui se dĂ©veloppaient en Europe : l'impressionnisme (avec des peintres comme Leonid Pasternak et Constantin Kousnetzoff), le fauvisme ( avec Michel Larionov ou Nathalie Gontcharova) et le cubisme (Vladimir Bourliouk). D'autres courants Ă©mergent en Russie, comme le suprĂ©matisme, qui prĂŽne la suprĂ©matie de la forme pure dans la peinture . En poĂ©sie, lemouvement acmĂ©iste est initiĂ© par NikolaĂŻ Goumilev en 1911. La premiĂšre reprĂ©sentation de l'opĂ©ra futuriste Victoire sur le soleil, d'AlexeĂŻ Kroutchenykh et VĂ©limir Khlebnikov, se dĂ©roule le 3 dĂ©cembre 1913 Ă  Saint-PĂ©tersbourg.

AprĂšs la rĂ©volution d'octobre, si les bolcheviques interdisent les Ɠuvres ouvertement hostiles au rĂ©gime, le nouveau pouvoir ne donne cependant pas de directives en matiĂšre d'art — Trotsky dĂ©clarant que « L'art n'est pas un domaine oĂč le Parti est appelĂ© Ă  commander. Â»[105] — et encourage la floraison des courants d'avant-garde. Selon l'historien de l'art Jean-Michel Palmier, « Il y a peu de pays qui ont consacrĂ© autant d'argent aux Beaux-Arts, au thĂ©Ăątre, Ă  la littĂ©rature, Ă  la peinture que l'URSS dans la pĂ©riode la plus difficile qu'elle a connue. Alors que la famine rĂ©gnait, que la contre-rĂ©volution levait la tĂȘte sur tous les fronts — intĂ©rieur et extĂ©rieur — la jeune rĂ©publique des soviets dĂ©pensait des sommes Ă©normes pour dĂ©velopper l'art — et pas seulement comme instrument de propagande. Â»[106]

DĂšs les premiers jours qui suivent la rĂ©volution d'octobre, le gouvernement bolchevique met en Ɠuvre une sĂ©rie de mesures visant Ă  assurer la prĂ©servation, l'inventaire et la nationalisation du patrimoine culturel national[107]. La collection privĂ©e du commerçant et mĂ©cĂšne SergueĂŻ Chtchoukine est rĂ©quisitionnĂ©e pour ouvrir le « premier musĂ©e de l'art occidental Â». Vassily Kandinsky est nommĂ© directeur du MusĂ©e de la culture artistique, crĂ©Ă© en 1919, et ouvre une vingtaine de musĂ©es en province. Ici encore, la pĂ©nurie limite les ambitions du rĂ©gime. Par manque de crĂ©dits pour la reconstruction, la plupart des projets d'architectures novateurs ne peuvent ĂȘtre achevĂ©s[108].

Le nouvel environnement politique et culturel favorise l'Ă©closion de courants nouveaux et de dĂ©bats d'Ă©coles passionnĂ©s. Selon Anatole Kopp, « Ă€ l'intĂ©rieur de cette nouvelle vision, il est possible de distinguer deux orientations, en fait deux avant-gardes : une avant-garde essentiellement formelle, qui, malgrĂ© le recours Ă  des formes d'expressions inĂ©dites, n'assignera pas Ă  l'art une mission nouvelle, et une avant-garde socialement et politiquement consciente, qui tentera, Ă  la lumiĂšre du marxisme, de mettre les techniques artistiques au service de la transformation de l'humanitĂ©. Â»[109] Les membres de ce dernier courant, partisans de l'accouchement d'une « culture prolĂ©tarienne Â» nouvelle, se regroupent au sein du Proletkult qui tient son premier CongrĂšs en 1920. Ce groupe mĂšne rapidement une campagne agressive contre les « compagnons de route Â» du parti et tout ce qui s'Ă©carte de « l'art prolĂ©tarien Â»[110], mais n'obtient pas de mesures politiques de l'appareil d'État[111]. À la fin des annĂ©es 1920, Staline s'appuiera pourtant sur les thĂ©ories du Proletkult — parfois au corps dĂ©fendant de certains de ses membres — pour rĂ©primer les artistes et imposer la ligne du rĂ©alisme socialiste.

Conséquences économiques et sociales

Des Russes partant pour l'exil sur un wagon plat.

La Révolution et l'établissement du nouveau régime entraßnent de profondes transformations sociales dans les pays rassemblés au sein de l'URSS. Les vieilles structures féodales de la Russie tsariste se désagrÚgent sans laisser place à une économie de marché, générant l'élaboration de nouveaux rapports sociaux qui feront l'objet d'interprétations diverses.

Selon Nicolas Werth 13 millions de Russes ont pĂ©ri de mort violente entre 1914 et 1921 : 2,5 millions par la Grande Guerre, autant par la guerre civile et les massacres des terreurs blanche, rouge ou verte, 5 millions par la famine et plus de 2,5 millions par l'Ă©pidĂ©mie de typhus[112]. Selon le dĂ©mographe russe A.G. Volkov, la population de la Russie a diminuĂ© de 7 millions entre 1918 et 1922, chiffre auquel il faut retirer les Ă©migrĂ©s (estimĂ©s Ă  2 millions par le dĂ©mographe) et la diffĂ©rence de 400 000 entre les retours et sorties de prisonniers et de fuyards, pour aboutir Ă  un chiffre de 4 500 000 morts pendant la guerre civile, soit un peu plus de 3% de la population[113]. La majoritĂ© des victimes a pĂ©ri hors des champs de bataille, faute de soins adĂ©quats ou de nourriture. « La sociĂ©tĂ© russe Ă©merge de la guerre plus archaĂŻque, plus militarisĂ©e, plus paysanne Â»[114].

Les anciennes Ă©lites (clergĂ©, noblesse et bourgeoisie, cette derniĂšre dĂ©jĂ  plus fragile qu'en Occident, une partie des intellectuels) ont disparu ou se sont exilĂ©es, Ă  moins de s'ĂȘtre ralliĂ©es pour certains de leurs membres. DĂšs l'Ăšre lĂ©ninienne, ces « gens du passĂ© Â» et leurs enfants sont surveillĂ©s et discriminĂ©s dans l'accĂšs au logement, au travail ou Ă  l'universitĂ©, ou encore privĂ©s d'un droit de vote certes symbolique. Beaucoup seront ultĂ©rieurement liquidĂ©s pendant les Grandes Purges staliniennes. Environ deux millions de « Russes blancs Â» (pas tous monarchistes ni russes en rĂ©alitĂ©) se sont exilĂ©s de la Russie rĂ©volutionnaire, ou en ont Ă©tĂ© bannis. En 1922, un dĂ©cret leur ĂŽte en bloc la nationalitĂ© russe. C'est pour ces premiers apatrides de masse que la SociĂ©tĂ© des Nations doit inventer le passeport Nansen.

Dans les campagnes, le Parti reste sous-reprĂ©sentĂ©. Des dispositions constitutionnelles donnent au vote ouvrier et urbain un poids ouvertement supĂ©rieur au vote paysan. La classe paysanne est l'une des seules Ă  avoir gardĂ© une autonomie assez forte par rapport Ă  l'État trĂšs autoritaire qui s'est forgĂ© pendant la guerre civile. Les paysans ont obtenu le partage des terres qu'ils attendaient depuis des gĂ©nĂ©rations (bien qu'en raison de leur fort accroissement dĂ©mographique, ils n'y aient gagnĂ© en moyenne que 2 Ă  3 hectares de terre chacun). Mais beaucoup peuvent constater que « la terre ne se mange pas Â» (LĂ©nine) : les millions de petites exploitations Ă©miettĂ©es sont peu rentables et impossibles Ă  moderniser. BĂȘtes noires des bolcheviks pendant la guerre civile, les koulaks (paysans supposĂ©s riches, en fait juste un peu plus aisĂ©s et dynamiques que la moyenne) tirent davantage leur Ă©pingle du jeu, et bĂ©nĂ©ficieront de l'avĂšnement de la NEP - avant de subir le choc de la dĂ©koulakisation Ă  partir de 1930.

Beaucoup d'hommes du peuple, ex-ouvriers, employĂ©s ou paysans, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de la croissance du Parti-État et de sa bureaucratie (dont le dĂ©veloppement notable[115] angoisse dĂ©jĂ  LĂ©nine et Trotsky). Entrant dans ceux-ci ou dans l'ArmĂ©e rouge, ils ont acquis des positions de pouvoir et des privilĂšges inespĂ©rĂ©s pour eux sous l'Ancien RĂ©gime. La bureaucratie devient aussi le refuge privilĂ©giĂ© de la petite-bourgeoisie thĂ©oriquement dĂ©chue[116]. Cette « plĂ©bĂ©ianisation du Parti Â» (Marc Ferro)[117] servira de base sociale Ă  l'avĂšnement ultĂ©rieur de Joseph Staline, nommĂ© secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du PCUS le 3 avril 1922.

Conséquences politiques et diplomatiques

Le premier rĂ©sultat de cette rĂ©volution fut le renversement du rĂ©gime tsariste, laissant le champ libre pour la prise de pouvoir par les bolcheviks. Selon Nicolas Werth, « une rĂ©volution populaire et plĂ©bĂ©ienne profondĂ©ment antiautoritaire et antiĂ©tatique [a] amenĂ© au pouvoir le groupe le plus dictatorial et le plus Ă©tatiste Â».

Selon plusieurs historiens, les bases de l’État policier lĂ©niniste auraient Ă©tĂ© jetĂ©es dĂšs avant l'Ă©clatement de la guerre civile en aoĂ»t 1918, la rĂ©pression s'abattant autant sinon plus sur les autres partis rĂ©volutionnaires et sur certains mouvements populaires que sur les partis « bourgeois Â» ou les forces monarchistes[118]. Ce point de vue est rejetĂ© par certains historiens, Ă  l'instar d'Arno J. Mayer qui, dans un ouvrage rĂ©cent, soutient que la politique rĂ©pressive du rĂ©gime soviĂ©tique a essentiellement Ă©tĂ© le produit de pressions internes (la violence de la contre-rĂ©volution) aussi bien qu'externes (la rĂ©action des puissances internationales face Ă  la prise du pouvoir par les bolcheviks)[119].

Pour Marc Ferro, la lutte pour le pouvoir n'a pas simplement opposé les partis entre eux. En fait, au moment de la révolution de Février, les partis politiques, les syndicats, les coopératives et les soviets sont les formes d'organisation rivales en concurrence pour représenter et diriger la société civile. Les soviets et les partis se sont entendus pour se subordonner ou éliminer les syndicats, les comités d'usine ou les coopératives. Puis dÚs avant Octobre, les partis se sont accordés à noyauter et instrumentaliser les soviets. Il ne restait plus enfin à l'un des partis qu'à éliminer les autres[120].

Un autre rĂ©sultat immĂ©diat est la signature du traitĂ© de Brest-Litovsk, et le dĂ©mantĂšlement partiel de l'ex-empire russe. Ensuite vint la crĂ©ation, en 1922, de l’URSS – l’« Union des rĂ©publiques socialistes soviĂ©tiques Â».

La guerre civile allait laisser le pays Ă©puisĂ©, ruinĂ© pour de nombreuses annĂ©es, et sous la coupe d'un parti unique lui-mĂȘme de plus en plus monolithique (suppression du droit de tendance en mars 1921), dont la police et l'armĂ©e ont Ă©liminĂ© toutes les forces d'opposition organisĂ©es. Tout est Ă  reconstruire.

De plus, la rĂ©volution attendue par les bolcheviks dans les pays capitalistes n'a pas eu lieu. En Allemagne mĂȘme, les masses populaires n'ont pas majoritairement soutenu la tentative spartakiste de Rosa Luxemburg, et la rĂ©pression a suivi. En Hongrie, Bela Kun s'est aliĂ©nĂ© d'emblĂ©e les paysans, et n'a pu tenir que 133 jours au pouvoir avant d'en ĂȘtre dĂ©logĂ© par une invasion roumaine. La vague rĂ©volutionnaire reflue dĂšs 1920 en Italie, ouvrant la voie au succĂšs du fascisme. Des pays industrialisĂ©s aussi importants que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ne connaissent que des vagues de grĂšves et de manifestations, parfois violentes, mais jamais en mesure d'Ă©branler la sociĂ©tĂ© et le gouvernement.

La création à Moscou de la IIIe Internationale (Komintern), en 1919, est une conséquence directe d'Octobre. Elle sera dissoute par Staline en 1943 sans avoir jamais réussi à conduire une révolution victorieuse. Dans l'immédiat, rupture et scissions entre partis sociaux-démocrates et partis communistes, entre 1919 et 1921, ont laissé le mouvement ouvrier et syndical durablement divisé et affaibli face aux forces conservatrices et fascistes.

La Russie elle-mĂȘme reste amoindrie et isolĂ©e, cernĂ©e par un « cordon sanitaire Â» de petits États (pays baltes, Pologne, etc.). Le nouveau rĂ©gime doit conquĂ©rir lentement sa reconnaissance internationale. Il doit attendre 1922 pour ĂȘtre reconnu par l'Allemagne (devenue son alliĂ©e de fait par les accords de Rappallo), puis en 1923 par la Chine alliĂ©e de Sun Yat-sen, en 1924 par la Grande-Bretagne, la France et l'Italie fasciste, en 1933 par les États-Unis, avant d'entrer tardivement Ă  la SDN en 1934.

Le rĂ©gime instaurĂ© par les bolcheviks a souvent Ă©tĂ© qualifiĂ© de « communiste Â», mĂȘme si pour Marx le communisme correspond Ă  une sociĂ©tĂ© qui rĂ©pond Ă  la devise « De chacun selon ses capacitĂ©s, Ă  chacun selon ses besoins Â»[121]. En 1918, cependant, LĂ©nine ne rĂ©pugnait pas Ă  faire changer le nom du parti en parti communiste, ni Ă  fonder en 1919 l'Internationale communiste (il s’agissait de choisir un nom se dĂ©marquant de la social-dĂ©mocratie, qui avait Ă©tĂ© majoritairement favorable Ă  la guerre).

Perceptions et réceptions à l'étranger

La révolution de février 1917 a été lue par les Occidentaux en fonction de la Grande Guerre en cours, et en général sans grande connaissance des réalités russes.

Les dĂ©mocraties de l'Entente (France et Grande-Bretagne surtout) sont soulagĂ©es d'ĂȘtre dĂ©barrassĂ©es de l'alliĂ© encombrant qu'Ă©tait Nicolas II, le maintien de l'autocratie tsariste les mettant en porte-Ă -faux avec leur propre propagande sur la « guerre du droit Â». Ni la presse (soumise Ă  la censure ou Ă  l'autocensure) ni les opinions ne prennent la mesure du rejet croissant et massif de la guerre dans l'opinion russe. La rĂ©volution est interprĂ©tĂ©e au contraire comme une volontĂ© populaire de mener la guerre jusqu'au bout avec un gouvernement plus compĂ©tent[122].

On ne prend pas davantage conscience de l'ampleur de la rĂ©volte sociale. L'historien monarchiste Jacques Bainville prĂ©tend ainsi dans L'Action française : « Il faut que la rĂ©novation russe ne devienne pas ce que jusqu'ici elle ne veut pas ĂȘtre, une rĂ©volution Â»[123]. Le socialiste chauvin Gustave HervĂ© Ă©crit : « Qu'est-ce que Verdun, qu'est-ce que la Marne mĂȘme Ă  cĂŽtĂ© de l'incommensurable victoire morale que viennent de remporter les AlliĂ©s Ă  Petrograd ! Â»[124]

Pourtant, dĂšs l'Ă©tĂ© 1917, la mutinerie des soldats russes du camp de La Courtine dans le Limousin doit ĂȘtre mĂątĂ©e Ă  coups de canon et au prix de nombreux morts. Des grĂšves importantes et quasi-insurrectionnelles se rĂ©clament ouvertement de l'exemple des soviets de travailleurs de Russie en avril 1917 Ă  Leipzig, en mai-juin Ă  Leeds, en aoĂ»t Ă  Turin. En Italie ou mĂȘme en Espagne non-belligĂ©rante, quelques « vive LĂ©nine Â» apparaissent dĂšs 1917 sur certains murs, plus par rejet symbolique de la guerre et des conditions sociales que par une connaissance rĂ©elle du programme bolchevique[125]. Toutefois, patriotisme oblige, aucune tentative rĂ©volutionnaire n'a lieu avant la fin de la Grande Guerre.

Des dĂ©lĂ©gations officielles se rendent en Russie au temps du gouvernement provisoire et dĂ©couvrent l'ampleur de la rĂ©volution. Elles en reviennent parfois Ă©branlĂ©es, ainsi les socialistes français Albert Thomas et Marcel Cachin, le ministre travailliste anglais Arthur Anderson ou la fĂ©ministe britannique Emmeline Pankhurst. Une poignĂ©e d'Ă©trangers prĂ©sents en Russie adhĂšre activement Ă  la rĂ©volution d'Octobre, ainsi son futur historien, le journaliste amĂ©ricain John Reed, ou encore le philosophe chrĂ©tien français Pierre Pascal. En mars 1919, AndrĂ© Marty et Charles Tillon mĂšnent la mutinerie de la flotte française en Mer Noire contre l'intervention. Certains prisonniers de guerre des Empires centraux, convertis au bolchevisme pendant leur captivitĂ© en Russie, se sont faits les propagateurs de la rĂ©volution Ă  leur retour au pays : le Yougoslave Josip Broz, futur marĂ©chal Tito, n'est que l'exemple le plus cĂ©lĂšbre.

L'Allemagne de Guillaume II a laissĂ© les divers rĂ©volutionnaires exilĂ©s en Suisse, dont LĂ©nine, traverser son territoire pour rentrer en Russie, escomptant que le pacifisme contribuera au retrait de la Russie du conflit. DĂšs l'Ă©poque circule en Russie et en Occident l'idĂ©e totalement infondĂ©e d'un LĂ©nine « agent allemand Â», ou encore la rumeur que les « maximalistes Â» (traduction inexacte la plus rĂ©pandue du nom des bolcheviks) sont financĂ©s par « l'or allemand Â». La rĂ©volution d'Octobre n'est d'abord perçue que comme une pĂ©ripĂ©tie politique aprĂšs bien d'autres, et ni l'Entente ni les Centraux ne croient au dĂ©but Ă  la durĂ©e du nouveau pouvoir. AprĂšs le trĂšs draconien traitĂ© de Brest-Litovsk (contre la ratification duquel vote le SPD au Reichstag), le Kaiser fait figure d'alliĂ© objectif et paradoxal du rĂ©gime bolchevique, celui-ci ayant tout intĂ©rĂȘt Ă  jouer des divisions « interimpĂ©rialistes Â» et Ă  ne pas s'ajouter un ennemi de plus. L'Entente intervient sur le territoire russe d'abord pour empĂȘcher la disparition du front oriental, le reproche principal fait aux bolcheviks Ă©tant leur « trahison Â» de l'alliance. AprĂšs l'armistice de Rethondes, c'est la rĂ©volution en tant que telle qui est combattue.

Le pacifisme viscĂ©ral et la crise Ă©conomique d'aprĂšs-guerre, ainsi que le refus de voir une rĂ©volution Ă©crasĂ©e, suscitent de fortes sympathies actives dans les couches populaires d'Europe pour la rĂ©volution d'Octobre - les exactions de la « terreur rouge Â» Ă©tant ignorĂ©es, niĂ©es, minimisĂ©es ou justifiĂ©es comme une simple rĂ©ponse Ă  la terreur blanche.

Caricature antibolchevique parue en 1919 dans le New York Herald.

En France, la rĂ©volution russe est lue au prisme de la mĂ©moire toujours trĂšs vive de la Grande RĂ©volution de 1789 : les bolcheviks sont ainsi assimilĂ©s aux Jacobins, Kerensky Ă  la Gironde, les Blancs aux VendĂ©ens, Trotsky Ă  Lazare Carnot « l'organisateur de la victoire Â», etc. Un historien sympathisant comme Albert Mathiez trace dĂšs 1920 l'analogie entre Robespierre et LĂ©nine, la terreur rouge et la Terreur de 1793[126]. Le poĂšte AndrĂ© Breton n'est pas le seul Ă  lire aussi la rĂ©volution russe comme une revanche sur la rĂ©pression de la Commune de Paris lorsqu'il note que 1917 renverse 1871. Mais la « grande lueur Ă  l'Est Â» (titre d'un ouvrage de Jules Romains) n'est pas aussi bien accueillie par tout le monde. Les classes moyennes sont ulcĂ©rĂ©es par la perte des emprunts russes, que LĂ©nine a cessĂ© de reconnaĂźtre dĂšs le dĂ©but 1918. Et l'anticommunisme est trĂšs fort chez les socialistes restĂ©s fidĂšles Ă  la « vieille maison Â» lors du congrĂšs de Tours de 1920, chez les anarchistes, chez certains intellectuels humanistes hostiles aux mĂ©thodes des Bolcheviks (par exemple Romain Rolland, ami de Gorki), et bien sĂ»r dans les droites. DĂšs 1919, une affiche cĂ©lĂšbre stigmatise dans le bolchevik « l'homme au couteau entre les dents Â».

Aux États-Unis, la red scare ou peur des « Rouges Â» marque les annĂ©es d'immĂ©diat aprĂšs-guerre et contribue aux rĂ©actions autoritaires, puritaines et xĂ©nophobes (les migrants sont perçus comme des porteurs potentiels du « virus Â» bolchevique) qui marquent les annĂ©es 1920. En Allemagne, en Hongrie, en Italie, les forces conservatrices, nationalistes ou fascistes, parfois alliĂ©es pour un temps Ă  des sociaux-dĂ©mocrates comme Noske Ă  Berlin, se battent pour rĂ©primer par la violence le « bolchevisme Â» (un mot d'ailleurs Ă©lastique, sous lequel ils finissent par regrouper abusivement tout partisan d'un changement social, voire n'importe quel adversaire). En 1919, la peur et la haine du bolchevisme et de la rĂ©volution d'Octobre et de son extension possible jouent un rĂŽle non nĂ©gligeable dans la formation des idĂ©ologies et des mouvements de Benito Mussolini en Italie et d'Adolf Hitler en Allemagne.

Dans les pays colonisĂ©s, la rĂ©volution d'Octobre a aussi suscitĂ© des espoirs importants. DĂšs 1920, Ă  Bakou, les bolcheviks convoquent un « congrĂšs des peuples de l'Orient Â» (1er au 8 septembre) qui tente de faire la jonction entre les nationalismes des colonisĂ©s et le mouvement communiste mondial.

Postérité et fin

Le dĂ©labrement Ă©conomique et moral consĂ©cutif Ă  la guerre civile va laisser la place Ă  une couche de bureaucrates, qui au sein mĂȘme du parti bolchevique vont rĂ©ussir Ă  s’imposer Ă  la tĂȘte du pays. Pour cela, ils devront dĂ©porter puis massacrer tous leurs opposants, « contre-rĂ©volutionnaires Â» comme rĂ©volutionnaires. Des milliers de militants communistes, dont la majoritĂ© de la « vieille garde Â» bolchevique, des hĂ©ros d’Octobre et de la guerre civile, seront ainsi dĂ©portĂ©s, puis fusillĂ©s. Les plus cĂ©lĂšbres d’entre eux sont humiliĂ©s et discrĂ©ditĂ©s en public lors des procĂšs de Moscou en 1936-1938.

Pour asseoir son pouvoir absolu, et aussi pour faire oublier le rĂŽle trĂšs limitĂ© qu’il a jouĂ© dans la rĂ©volution d'Octobre, Joseph Staline entreprend aussi de liquider, lors de la Grande Terreur de 1936-1939, toute une gĂ©nĂ©ration de militants, de cadres politiques et Ă©conomiques, de militaires, d’écrivains ou mĂȘme de policiers qui ont connu l’avant-1917 et fait la rĂ©volution puis la guerre civile. Une large partie d’entre eux avait pu faire un temps d’autres choix que les bolcheviks, ou que le dictateur lui-mĂȘme. En 1930, la moitiĂ© des cadres de l’État et mĂȘme de la police avaient ainsi servi sous l’ancien rĂ©gime[127]. La « gĂ©nĂ©ration de 1937 Â», qui les remplace grĂące aux purges, n’a connu que Staline et lui doit tout : c’est cette nomenklatura sans passĂ© rĂ©volutionnaire qui dirigera dĂ©sormais l’URSS jusqu’à la veille de sa disparition.

Le rĂ©gime « totalitaire Â» de Staline finira d’étouffer les idĂ©aux de la rĂ©volution d’Octobre. DĂšs le milieu des annĂ©es 1930, il rĂ©tablit un certain nombre de valeurs honnies au temps de LĂ©nine et Trotsky : exaltation de la famille et de la patrie « socialistes Â», restauration de titres militaires tels le grade de marĂ©chal, libre vente de la vodka par l’État, acadĂ©misme dans l’art, russification forcĂ©e des minoritĂ©s et « chauvinisme grand-russe Â», antisĂ©mitisme officiel de moins en moins voilé  La Seconde Guerre mondiale parachĂšvera cette Ă©volution, l'Internationale cessant par exemple d’ĂȘtre l’hymne soviĂ©tique en 1943, et les grades et uniformes de l’Ancien RĂ©gime Ă©tant spectaculairement rĂ©tablis.

Fort peu sensible Ă  l’internationalisme des premiers dirigeants bolcheviques, Staline abandonne par ailleurs toute idĂ©e d’exporter la rĂ©volution par le Komintern. À ses yeux, elle ne doit s’étendre que grĂące Ă  l’ArmĂ©e rouge, sous strict contrĂŽle de Moscou et comme une extension de l’empire soviĂ©tique. C’est ce qui se produit dĂšs 1939 lors des annexions permises par le Pacte germano-soviĂ©tique (qui permet de rĂ©cupĂ©rer les territoires perdus lors de la guerre civile russe), puis aprĂšs la victoire de 1945.

Tous ces faits seront caractĂ©risĂ©s par LĂ©on Trotsky comme le « Thermidor Â» de la RĂ©volution russe (par comparaison avec la rĂ©action qui suivit la chute de Robespierre pendant la RĂ©volution française). La comparaison prĂ©sente toutefois certaines limites. En effet, l’ùre stalinienne se marque aussi par un retour, contre les paysans, aux mĂ©thodes du « communisme de guerre Â». Et elle coĂŻncide avec un dĂ©chaĂźnement de terreur sans prĂ©cĂ©dent, lĂ  oĂč le Thermidor français mettait au contraire fin Ă  la Terreur. D’autre part, l’avĂšnement de Staline signifie aussi une relance spectaculaire de la transformation Ă©conomique en Russie, au point que l’on a pu parler de la « seconde rĂ©volution Â» de l’an 1930 : nationalisation intĂ©grale des terres, plan quinquennal sortant brusquement l’URSS de l’arriĂ©ration. Cela au lourd prix dissimulĂ© de millions de victimes, consĂ©quence de l'ambition totalitaire du pouvoir Ă©tatique.

Interprétations

Les causes de cette « dĂ©gĂ©nĂ©rescence Â» sont diversement expliquĂ©es. Pour les anarchistes, elle est due aux principes « autoritaires Â» du parti bolchevique. Pour d’autres, comme les libĂ©raux, elle est inscrite dans les idĂ©es mĂȘmes de Karl Marx. Pour un certain nombre de marxistes non-bolcheviques, LĂ©nine a commis l’erreur fatale de vouloir dĂ©clencher une rĂ©volution ouvriĂšre dans un pays massivement paysan et Ă  surestimer les potentialitĂ©s rĂ©volutionnaires dans les pays occidentaux.

Staline, commissaire bolchevique Ă  Tsaritsyne Ă  l’étĂ© 1918, au dĂ©but la guerre civile russe.

Commentant dĂšs l’époque les Ă©vĂ©nements d’Octobre et de la guerre civile, des marxistes comme le thĂ©oricien Karl Kautsky ou la rĂ©volutionnaire Rosa Luxemburg ont fait porter leurs critiques sur la nature du parti bolchevique et sur son organisation lĂ©niniste (que Trotsky lui-mĂȘme, en sa pĂ©riode menchevique, avait dĂ©noncĂ© dĂšs 1904 comme un danger). À leurs yeux, l’assimilation abusive du parti au peuple, son mĂ©pris de la dĂ©mocratie, son culte de la violence l’amĂšnent Ă  faire de nĂ©cessitĂ© vertu et Ă  transformer la terreur et la dictature imposĂ©es par les circonstances en un systĂšme permanent. Le pouvoir du Parti sur le prolĂ©tariat se substitue ainsi durablement au pouvoir des soviets et de la classe ouvriĂšre. Ils pointent aussi que son caractĂšre hiĂ©rarchisĂ©, centralisĂ©, militarisĂ© et monolithique l’a amenĂ© fatalement Ă  concentrer tous ses pouvoirs dictatoriaux entre les mains d’un petit groupe au sommet (le Politburo, fondĂ© en 1917[128]) - et plus tard, entre les mains d’un seul homme. Cette analyse critique a Ă©tĂ© reprise dans les annĂ©es 1930 par un certain nombre d’anciens compagnons de route de la rĂ©volution d’Octobre, ainsi en France Pierre Monatte, Alfred Rosmer ou encore Boris Souvarine, pionnier de la critique du stalinisme[129].

Pour Trotsky et les trotskistes, c’est dans la naissance de la bureaucratie, ainsi que dans l’isolement de la rĂ©volution dans un pays pauvre et peu dĂ©veloppĂ©, qu’il faut chercher la cause de la dictature totalitaire. On peut toutefois souligner que prĂ©cisĂ©ment, aucune rĂ©volution « marxiste Â» au XXe siĂšcle n’a jamais Ă©clatĂ© dans un pays riche et industriel, les seuls pays ayant Ă©tĂ© concernĂ©s Ă©taient agraires et en retard de dĂ©veloppement ( la Chine, le ViĂȘt Nam, l’Éthiopie, le Mozambique, etc., tous pays peu capitalistes que les analyses de Marx et Engels avaient laissĂ© complĂštement de cĂŽtĂ©). Par ailleurs, aucun des rĂ©gimes se rĂ©clamant d’une rĂ©volution communiste n’a Ă©vitĂ© de s’orienter rapidement vers la dictature policiĂšre et bureaucratique - ce qui peut en partie s’expliquer par la satellisation de la plupart des mouvements communistes arrivĂ©s au pouvoir par Moscou et Ă  l’influence de Staline et de l’URSS dans ces pays, tant aux plans militaire, qu’économique ou politique.

La Seconde Guerre mondiale fut suivie par la fameuse « guerre froide Â», opposant le Bloc de l'Est Ă  l’Occident (dans ce cas, les États-Unis surtout) dans une course Ă  l’armement qui n’aboutit jamais Ă  un conflit ouvert direct, avant la fin de l’URSS en 1991.

Notes et références

  1. ↑ « La PremiĂšre Guerre mondiale aggrave les facteurs de fragilitĂ© de la Russie. Les dĂ©faites prĂ©cipitent la dĂ©sagrĂ©gation du rĂ©gime impĂ©rial. Â», Serge Berstein, Pierre Milza, Histoire du XXe siĂšcle, Tome 1 (1900-1945), p. 88.
  2. ↑ Cette expression a Ă©tĂ© popularisĂ©e par l’historien britannique Eric Hobsbawm dans L’Âge des extrĂȘmes. Histoire du court XXe siĂšcle, 1914-1991, co-Ă©dition Le Monde diplomatique - Éditions Complexe, 1999 (Ă©d. originale : The Age of Extremes, 1994).
  3. ↑ L'historien Eric Hobsbawm Ă©crit : « la rĂ©volution d'Octobre fut universellement reconnue comme un Ă©vĂ©nement qui Ă©branlait le monde Â» in L'Âge des extrĂȘmes, Complexe, 2003, p. 99.
  4. ↑ Pour une prĂ©sentation des dĂ©bats qui ont traversĂ© la soviĂ©tologie, voir Nicolas Werth, « Totalitarisme ou rĂ©visionnisme ? L’histoire soviĂ©tique, une histoire en chantier Â», Communisme, n° 47/48, 1996, p. 57-70 et id., « Le stalinisme au pouvoir. Mise en perspective historiographique Â», VingtiĂšme SiĂšcle. Revue d'histoire, n° 69, janvier-mars 2001, p. 125-135.
  5. ↑ Voir Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, Aubier, Paris, 1967, p. 36.
  6. ↑ RenĂ© Girault et Marc Ferro, De la Russie Ă  l’URSS. L’histoire de la Russie de 1850 Ă  nos jours, Nathan, 1989.
  7. ↑ Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, op. cit., p. 39.
  8. ↑ 3 593 dollars par habitant en Russie en 1913, 13 327 aux États-Unis.
  9. ↑ Richard Pipes, La RĂ©volution russe, PUF, 1993, p. 71.
  10. ↑ LĂ©on Trotsky, « ParticularitĂ©s du dĂ©veloppement de la Russie Â», dans ''Histoire de la rĂ©volution russe. 1. FĂ©vrier, Paris, Éditions du Seuil, 1950, pp. 39-52.
  11. ↑ François-Xavier Coquin, La RĂ©volution russe, PUF, coll. « Que sais-je ? Â», 1974, p. 14.
  12. ↑ Pour la dĂ©cennie des annĂ©es 1890, Richard Pipes rapporte que « la productivitĂ© industrielle russe s’est accrue de 126 pour cent, le double du taux de croissance allemand et le triple de celui des États-Unis Â». La RĂ©volution russe, op. cit., p. 72.
  13. ↑ Roger Portal, La Russie de 1894 à 1914, Paris, Centre de documentation universitaire, 1966, p. 78.
  14. ↑ Jusqu’en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui a 13 jours de retard sur le calendrier grĂ©gorien.
  15. ↑ Jean Elleinstein, D’une Russie à l’autre, vie et mort de l’URSS, Éditions Sociales, 1992, 68 p.
  16. ↑ Louis Aragon et AndrĂ© Maurois, Les Deux GĂ©ants. Histoire des États-Unis et de l’URSS de 1917 Ă  nos jours. Tome 3 : Histoire de l’URSS de 1917 Ă  1929. Tome 4 : Histoire de l’URSS De 1929 Ă  nos jours, Paris, Éditions du Pont Royal, 1963, p. 30.
  17. ↑ Marc Ferro, La Grande Guerre, 1914-1918, Gallimard, coll. « IdĂ©es Â», Paris, 1969, p. 318.
  18. ↑ Richard Pipes estime que « le nombre total des blessĂ©s et des morts [de la RĂ©volution de FĂ©vrier] se situait entre 1300 et 1450 dont 169 tuĂ©s Â». La RĂ©volution russe, op. cit., p. 284.
  19. ↑ Michel Heller et Aleksandr Nekrich, L’Utopie au pouvoir. Histoire de l’URSS de 1917 Ă  nos jours, Calmann-LĂ©vy, coll. « LibertĂ© de l’esprit Â», Paris, 1985, p. 22.
  20. ↑ Marc Ferro, La RĂ©volution d’Octobre, L’HumanitĂ© en marche, Éd. du Burrin, 1972, p. 49.
  21. ↑ Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, Albin Michel, 1997, p. 94-95.
  22. ↑ LĂ©o FiguĂšres, Octobre 17. La rĂ©volution en dĂ©bat, Ă©ditions Le Temps des cerises, Paris, 1995, p. 253.
  23. ↑ Cette thĂšse trouve son origine dans le discours des mencheviks russes et dans les analyses du thĂ©oricien marxiste allemand Karl Kautsky. Voir Rosa Luxemburg, La RĂ©volution russe, Éditions de l’Aube, coll. « l’Aube poche essai Â», 2007, p. 8-9.
  24. ↑ Marc Ferro, « Pourquoi FĂ©vrier ? Pourquoi Octobre? Â», in La RĂ©volution d’Octobre et le Mouvement ouvrier europĂ©en, EDI, Paris, 1967, p. 17.
  25. ↑ « Les thĂšses d’avril de LĂ©nine et la chute de Milioukov Â», encyclopĂ©die Encarta.
  26. ↑ Marc Ferro (avec Jean Ellenstein), La RĂ©volution d’Octobre, L’HumanitĂ© en Marche, Éd. des Burins, 1972.
  27. ↑ John Keegan, La Grande Guerre, Perrin, 1989.
  28. ↑ John Keegan, La Grande Guerre, op. cit., et Marc Ferro, Nazisme et communisme. Deux rĂ©gimes dans le siĂšcle, Hachette, coll. « Pluriel Â», 1999, p. 16. Cependant, selon Robert O. Paxton, « si le gĂ©nĂ©ral Kornilov avait rĂ©ussi dans son entreprise, l'issue la plus probable aurait Ă©tĂ© une simple dictature militaire, car la dĂ©mocratie Ă©tait en Russie un concept encore trop neuf pour fournir la mobilisation de masse contre-rĂ©volutionnaire caractĂ©ristique d'une rĂ©action fasciste. Â», Le fascisme en action, Seuil, p. 196.
  29. ↑ Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe, p. 17.
  30. ↑ LĂ©on Trotsky, « MarĂ©e montante Â», dans son Histoire de la rĂ©volution russe.
  31. ↑ Michel Heller et Aleksandr Nekrich, L’Utopie au pouvoir, op. cit., p. 25. Marc Ferro, d’aprĂšs le compte rendu des dĂ©bats, prĂ©cise qu’en « revendiquant le pouvoir pour son parti, trĂšs minoritaire, LĂ©nine ne provoqua pas l’indignation des dĂ©putĂ©s mais un immense Ă©clat de rire Â». La RĂ©volution de 1917, op. cit., p. 473.
  32. ↑ 1917, documentaire diffusĂ© sur Arte le 7 novembre 2007.
  33. ↑ Richard Pipes, La RĂ©volution russe, op. cit., p. 457.
  34. ↑ Richard Pipes, La RĂ©volution russe, op. cit., p. 463-464.
  35. ↑ Marc Ferro ajoute qu'il ne faudrait pas « accorder trop de foi ou de signification Ă  ces chiffres Â». La RĂ©volution de 1917, op. cit., p. 849.
  36. ↑ Jean-Jacques Marie, LĂ©nine, Paris, Balland, 2004, p. 215.
  37. ↑ Jean-Jacques Marie, LĂ©nine, p. 217.
  38. ↑ CitĂ© par Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, op. cit., p. 851.
  39. ↑ LĂ©nine, ƒuvres complĂštes, tome 35, p. 36.
  40. ↑ Voir Michael Löwy, « La rĂ©volution d’Octobre et la question nationale : LĂ©nine contre Staline Â», Critique communiste, n° 150, automne 1997.
  41. ↑ « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolĂ©tariat. Â» Engels, prĂ©face Ă  La Guerre civile en France de Karl Marx, citĂ© par Kostas PapaĂŻoannou dans Marx et les marxistes, Flammarion, 1972, p. 223.
  42. ↑ Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, op. cit., p. 307.
  43. ↑ Titre d’un chapitre d’HĂ©lĂšne CarrĂšre d'Encausse, LĂ©nine, Fayard, 1997.
  44. ↑ Alessandro Mongili, Staline et le stalinisme, Casterman, 1995.
  45. ↑ LĂ©on Trotsky, Ma vie, Gallimard, coll. « Folio Â», Paris, 2004, p. 403-408.
  46. ↑ Rosa Luxemburg, La RĂ©volution russe, op. cit., p. 15.
  47. ↑ Marc Ferro (avec Jean Elleinstein), La RĂ©volution d’Octobre, L’HumanitĂ© en Marche, Éd. du Burin, 1972, p. 95.
  48. ↑ Nicolas Werth, « Paradoxes et malentendus d’Octobre Â», in Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p. 49-51.
  49. ↑ Nicolas Werth, L’URSS de LĂ©nine Ă  Staline, Que Sais-Je ?, 1998, p. 17.
  50. ↑ Nicolas Werth commente : « Ă‰tant donnĂ© le retard Ă©conomique de la Russie, le passage Ă©conomique au communisme ne se fera pas, contrairement aux prĂ©visions de Marx, par le "dĂ©pĂ©rissement" de l’État, mais au contraire, par le contrĂŽle Ă©tatique sur toutes les sphĂšres de l’économie. Â» Histoire de l’Union soviĂ©tique de LĂ©nine Ă  Staline, PUF, coll. « Que sais-je ? Â», 1998, p. 17. Il ajoute que les Bolcheviks n’avaient pas de programme Ă©conomique prĂ©cis, s’inspirant dĂšs lors de l’exemple allemand, et que dans l’état oĂč ils trouvent l’industrie, l’autogestion eĂ»t Ă©tĂ© catastrophique.
  51. ↑ Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme, Plon, 1935, sur les premiers jours du rĂ©gime.
  52. ↑ Nicolas Werth, Histoire de l’Union soviĂ©tique de LĂ©nine Ă  Staline (1917-1953), op. cit., p. 18.
  53. ↑ Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe, 1917-1922, p. 19.
  54. ↑ NovaĂŻa Jizn', 7 dĂ©cembre 1917.
  55. ↑ Selon Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, 1967, p. 863. Parmi eux, la Retch [La Parole], organe central du parti des cadets (qui continue Ă  paraĂźtre sous d’autres titres jusqu'en juillet 1918) ; Dien [le Jour], quotidien de tendance libĂ©rale-bourgeoise financĂ© par les banques ; Birjovka ou BirjĂ©vyiĂ© ViĂ©domosti [La Gazette de la Bourse], journal bourgeois fondĂ© en 1880 dans des buts commerciaux. Selon Nicolas Werth, certains seraient des journaux socialistes, ce que contestent Marc Ferro et Victor Serge. Dans La RĂ©volution russe, op. cit., Richard Pipes qualifie Dien de journal menchevique et parle en outre de l'interdiction de Nache obsheie delo, « entiĂšrement antibolchevique Â» et de Novoie Vremia, « de droite Â» (p. 479). Il ajoute que « la plupart des quotidiens interdits reparurent trĂšs vite sous des noms diffĂ©rents Â».
  56. ↑ « Par le passĂ© [
] LĂ©nine s’était fait alors le chantre de la libertĂ© de la presse [
] moins de trois mois plus tard, il oublie ce texte intitulĂ© "Comment assurer le succĂšs de l’AssemblĂ©e constituante ?". Une fois le pouvoir acquis, il est devenu hostile et Ă  la presse libre, et Ă  la Constituante Â». HĂ©lĂšne CarrĂšre d'Encausse, LĂ©nine, Fayard, 1998, p. 350. LĂ©nine rĂ©pond ainsi le 7 novembre aux SR de gauche qui protestent contre l’interdiction de journaux bourgeois : « N'avait-on pas interdit les journaux tsaristes aprĂšs le renversement du tsarisme ? Â».
  57. ↑ Iouri Larine propose ainsi au comitĂ© exĂ©cutif central une motion rĂ©clamant l’abolition des mesures contre la libertĂ© de la presse, motion qui n’est rejetĂ©e qu’à deux voix prĂšs.
  58. ↑ Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, 1967, p. 863.
  59. ↑ Le dĂ©cret sur l'arrestation des chefs de la guerre civile contre la rĂ©volution (Pravda, n° 23, 12 dĂ©cembre (29 novembre) 1917) dĂ©clare que « Les membres des organismes dirigeants du parti cadet sont passibles d'ĂȘtre arrĂȘtĂ©s et dĂ©fĂ©rĂ©s devant les tribunaux rĂ©volutionnaires Â».
  60. ↑ Arno Joseph Mayer, Les Furies : Violence, vengeance, terreur, aux temps de la rĂ©volution française et de la rĂ©volution russe, p. 215-219 : « S'il n'y avait pas eu de "preuves" d'une rĂ©sistance implacable juste aprĂšs la prise du pouvoir, les bolcheviques auraient trĂšs probablement renoncĂ© Ă  la terreur (...) En novembre 1918 encore, alors que le clivage ami-ennemi Ă©tait consommĂ©, LĂ©nine prĂ©tendait non sans raison que "nous procĂ©dons Ă  des arrestations mais que nous ne recourrons pas Ă  la terreur" notamment contre des frĂšres ennemis. Â». Voir aussi Pierre BrouĂ©, « Les dĂ©buts du rĂ©gime soviĂ©tique et la paix de Brest-Litovsk Â», dans Le Parti bolchevique ; ou Edward Hallett Carr, La RĂ©volution russe.
  61. ↑ Nicolas Werth, L'URSS de LĂ©nine Ă  Staline, Que sais-je ?, 1995, p. 8.
  62. ↑ Isaac Steinberg, In the Workshop of the Revolution, Rinehart, 1955, p. 145.
  63. ↑ Dans La Terreur sous LĂ©nine, Le Livre de Poche, 1998.
  64. ↑ La VĂ©ritĂ©, 26 janvier 1918.
  65. ↑ Le Journal du peuple, 24 janvier 1918.
  66. ↑ Martin Malia, La TragĂ©die soviĂ©tique. Histoire du socialisme en Russie, 1917-1991, Seuil, p. 158. De mĂȘme selon Moshe Lewin, « les forces qui avaient soutenu le gouvernement provisoire n'Ă©taient pas davantage capable de produire une Ă©quipe dirigeante en janvier 1918 qu'elles ne l'avaient Ă©tĂ© en septembre 1917. Â», Le SiĂšcle soviĂ©tique, Fayard, p. 359.
  67. ↑ Nicolas Werth, Histoire de l'URSS de LĂ©nine Ă  Staline, op. cit., 1998.
  68. ↑ Nicolas Werth, in Le Livre Noir du Communisme, Robert Laffont, p. 95.
  69. ↑ Nicolas Werth, « Un État contre son peuple Â», in Le Livre noir du communisme, op. cit., p. 106.
  70. ↑ Marc Ferro, Les tabous de l'Histoire, 2005.
  71. ↑ Orlando Figes, La rĂ©volution russe. La tragĂ©die d'un peuple, Robert Laffont, 2007, p. 708
  72. ↑ George Mosse,De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes, Hachette, Pluriel.
  73. ↑ Voline, La RĂ©volution inconnue. Russie 1917-1921, Belfond, 1986.
  74. ↑ v, The Cheka: Lenin's Political Police, Oxford Clarendon Press, 1981.
  75. ↑ Lettre de du 13 novembre 1937, recueillie dans Maria Spiridonova, terroriste et victime de la Terreur, V. L. Lavrov, 1996 (lettre reproduite dans Les cahiers du mouvement ouvrier, n°3, p.89-92). Maria Spiridonova consacre l'essentiel de sa lettre Ă  dĂ©noncer les sĂ©vices subit dans la prison d'Ourfa de 1936 Ă 1937, en notant le « changement complet Â» que constituait sur ce point son internement vis-Ă -vis de sa prĂ©cĂ©dente dĂ©tention au dĂ©but des annĂ©es 1920.
  76. ↑ L'anarchiste Voline tĂ©moigne dans La RĂ©volution inconnue (Belfand, 1986, p. 593) [1] du procĂšs d'un prĂȘtre ukrainien reconnu dĂ©lateur par la communautĂ© villageoise.
  77. ↑ Jean-Jacques Marie, De l'inventeur du “dĂ©cret des otages”.
  78. ↑ Peter Holquist, op. cit., p. 191.
  79. ↑ CitĂ© par Peter Holquist, op. cit., p. 193.
  80. ↑ Orlando Figes, La RĂ©volution russe. 1891-1924 : la tragĂ©die d'un peuple, Éditions DenoĂ«l, 2007, p. 713-714.
  81. ↑ Larousse de la Grande Guerre,2007, dir. par Alain Cabanes, p. 326. Vladimir Nabokov, ancien ministre de la Justice et pĂšre de l'Ă©crivain, est un des maĂźtres-d'oeuvre de la tentative.
  82. ↑ Selon l'anarchiste Voline, participant actif de la Makhnovchina, in La RĂ©volution inconnue, op. cit., p. 580 : « Tous ceux que l'on savait ĂȘtre des ennemis actifs de la paysannerie et des ouvriers Ă©taient vouĂ©s Ă  la mort. De gros propriĂ©taires fonciers et des koulaks pĂ©rirent en grand nombre. Â» Il dĂ©crit ensuite (p. 593) la traque, le procĂšs populaire et l'exĂ©cution d'un prĂȘtre convaincu au tĂ©moignage des villageois d'avoir dĂ©noncĂ© plusieurs dizaines de personnes aux Blancs, qui les avaient fusillĂ©s.
  83. ↑ Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, La DĂ©couverte, coll. « RepĂšres, Â» p. 8.
  84. ↑ Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique, Julliard, 1980, introduction.
  85. ↑ Nicolas Werth, « Un État contre son peuple Â», op. cit., p. 95.
  86. ↑ Par exemple Peter Kenez, The ideology of the White Movement, in Soviet Studies, 1980, p. 58-83 ; Civil War in South Russia, 1919-1920 : The Defeat of the Whites, 1977. Voir aussi Moshe Lewin, « The Civil War Â», in Party, State and Society, p. 399-423.
  87. ↑ Le SiĂšcle des communismes, Éditions de l'Atelier, « Points Seuil Â», 2004, p. 190-191.
  88. ↑ CitĂ© par Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe, 1917-1922, p. 88.
  89. ↑ Peter Kenez, Civil war in South Russia, 1919-1920, p. 173-174.
  90. ↑ Robert O. Paxton, Le fascisme en action, Seuil, 2004, p. 49.
  91. ↑ En fait le seul ordre de campagne publiĂ© par Ungern, qui accordait une valeur mystique aux nombres. Voir LĂ©onid YouzĂ©fovitch, Le baron Ungern, Khan des steppes, Éd. des Syrtes p. 223-227.
  92. ↑ LĂ©onid YouzĂ©vofitch, ibid, p. 224.
  93. ↑ « Lorsqu'ils [les insurgĂ©s] capturent des soldats de l'ArmĂ©e rouge, ils sĂ©parent les communistes des autres et laissent les premiers nus dehors, dans le froid, jusqu'Ă  ce qu'ils meurent gelĂ©s [
]. Quant aux hommes des dĂ©tachements de rĂ©quisition capturĂ©s, les paysans leur dĂ©coupent le ventre, leur arrachent les intestins, leur remplissent le ventre de paille ou de foin et plantent sur la victime un Ă©criteau proclamant « rĂ©quisition terminĂ©e ! Â». Â», Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe, p. 200.
  94. ↑ Nicolas Werth, « Un État contre son peuple Â», in Le Livre Noir du Communisme, Robert Laffont, 1997.
  95. ↑ Selon Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, op. cit., 3700 affiches sont ainsi crĂ©Ă©es pendant la guerre civile.
  96. ↑ Selon Nicolas Werth, Histoire de l'URSS de LĂ©nine Ă  Staline, op. cit., la moitiĂ© du ravitaillement urbain en 1920 est assurĂ©e par le marchĂ© noir.
  97. ↑ « Ă€ la fin de l'annĂ©e 1920, le gouvernement bolchevique autorise l'avortement. La mĂȘme annĂ©e, la France renforce sa rĂ©pression et criminalise l'avortement. Â», Alain Blum, Naitre, vivre et mourir en URSS, Payot, Paris, 2004, p. 173.
  98. ↑ Dan Healey, Homosexual Desire in Revolutionary Russia The Regulation of Sexual and Gender Dissent, Chicago, Londres : The University of Chicago Press, 2001, 392 p. Voir la recension de l'ouvrage dans les Cahiers du monde russe.
  99. ↑ Voir Radu Clit, La SexualitĂ© collective : de la rĂ©volution bolchevique Ă  nos jours, Paris, Éditions du Cygne, 2007.
  100. ↑ Marc Ferro, « Octobre, tournant dans l'histoire de l'Ă©mancipation de la femme Â», dans La RĂ©volution de 1917, p. 354-355.
  101. ↑ AndrĂ© Morizet, Chez LĂ©nine et Trotsky, Édition La Renaissance du Livre, 1919. Voir aussi reproduction du tĂ©moignage dans Les Cahiers du CERMTRI, n° 92.
  102. ↑ AndrĂ© Morizet, op. cit.
  103. ↑ Sous le tsarisme, deux Ă©coles seulement formaient des instituteurs non russes. Leur nombre est passĂ© Ă  vingt-sept en 1920. AndrĂ© Morizet, op. cit.
  104. ↑ Pour une introduction sur ce sujet, voir « La culture et l'art au lendemain de la rĂ©volution d'octobre 1917 Â», in Les Cahiers du mouvement ouvrier, n° 37, premier trimestre 2008.
  105. ↑ « L'art n'est pas un domaine oĂč le Parti est appelĂ© Ă  commander. Il protĂšge, stimule, ne dirige qu'indirectement. Il accorde sa confiance aux groupes qui aspirent sincĂšrement Ă  se rapprocher de la RĂ©volution et encourage ainsi leur production artistique. Il ne peut pas se placer sur les positions d'un cercle littĂ©raire. Il ne le peut pas, et il ne le doit pas. Â», LĂ©on Trostky, La politique du parti en art, 1924.
  106. ↑ Jean-Michel Palmier, « Histoire de l'art et marxisme Â», in EsthĂ©tique et marxisme, UGE-10/18, 1974.
  107. ↑ Jean-Michel Palmier in Sur l'art et la littĂ©rature, recueil de textes de LĂ©nine, volume 3, UGE-10/18, 1976, p. 245.
  108. ↑ Jean-Michel Palmier in Sur l'art et la littĂ©rature, recueil de textes de LĂ©nine, volume 1, UGE-10/18, p. 81.
  109. ↑ Anatole Kopp, « Avant-garde Â», in Art Russe, Encyclopaedia Universalis Ă©diteur, 1977, p. 530.
  110. ↑ Le poĂšte Kirinov, membre du Proletkult, proclame : « Au nom de notre avenir, nous brĂ»lerons RaphaĂ«l, nous dĂ©truirons les musĂ©es et nous piĂ©tinerons les fleurs de l'art. Â»
  111. ↑ LĂ©on Trostky polĂ©mique notamment contre les membres du Proletkult, voir La politique du parti en art, 1924.
  112. ↑ Nicolas Werth, coll. « Que sais-je ? Â», op. cit., p. 22.
  113. ↑ A.G. Volkov, CitĂ© par Jean-Jacques Marie dans La guerre civile russe, 1917-1922, p. 6.
  114. ↑ Nicolas Werth, coll. « Que sais-je ? Â», op. cit., p. 22.
  115. ↑ Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, op. cit., p. 19, mentionne que 40 % de la population des deux capitales est employĂ©e dans les bureaux en 1920.
  116. ↑ Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, op. cit., p. 19, montre que le nouvel « Ă‰tat ouvrier Â» se construit paradoxalement avec des bureaucrates d'origine intellectuelle, employĂ©e ou petite-bourgeoise. La petite-bourgeoisie reprĂ©sente ainsi 57 % des exĂ©cutifs des soviets de province.
  117. ↑ Marc Ferro, Des Soviets au communisme bureaucratique, Julliard, 1980.
  118. ↑ Voir notamment Nicolas Werth, « Un État contre son peuple Â», dans Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997.
  119. ↑ Arno J. Mayer, Les Furies : Violence, vengeance, terreur aux temps de la rĂ©volution française et de la rĂ©volution russe, Fayard, 2002. Ainsi selon l'auteur : « La Terreur est interactive, et l'on peut affirmer sans risque que dans le sillage des rĂ©voltes de 1789 et de 1917, il n'y aurait pas eu de terreur si la rĂ©sistance intĂ©rieure et extĂ©rieure ne s'Ă©tait montrĂ©e aussi opiniĂątre et aussi intransigeante Â», p. 86.
  120. ↑ Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique. Les mĂ©canismes d'une subversion, op. cit., passim.
  121. ↑ « Dans une phase supĂ©rieure de la sociĂ©tĂ© communiste, quand auront disparu l'asservissante subordination des individus Ă  la division du travail et, avec elle, l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel [...], alors seulement l'horizon bornĂ© du droit bourgeois pourra ĂȘtre dĂ©finitivement dĂ©passĂ© et la sociĂ©tĂ© pourra Ă©crire sur ses drapeaux « De chacun selon ses capacitĂ©s, Ă  chacun selon ses besoins ! Â» Â», Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.
  122. ↑ Marc Ferro, L'Occident devant la rĂ©volution russe, 1969.
  123. ↑ Jacques Bainville, « JournĂ©es rĂ©volutionnaires Ă  PĂ©trograd Â», dans L'Action française, 17 mars 1917.
  124. ↑ CitĂ© par Chronique du XXe siĂšcle, Ed. Chroniques, « Le tsar abdique face Ă  la rĂ©volution de FĂ©vrier Â», p. 221.
  125. ↑ Pierre BrouĂ©, Histoire de la IIIe Internationale, Fayard, 1999.
  126. ↑ L'importance de la mĂ©moire de la RĂ©volution française dans l'accueil et l'interprĂ©tation de 1917 a Ă©tĂ© soulignĂ©e par le livre de François Furet, Le PassĂ© d'une Illusion, Robert Laffont, 1995.
  127. ↑ Nicolas Werth, « Que reste-il de la rĂ©volution d’Octobre ? Â», tribune libre dans L’HumanitĂ©, 7 novembre 2007.
  128. ↑ USSR: Communist Party: 1917-1952 (Politburo) - Archontology.org
  129. ↑ Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme, Plon, 1935, toujours rĂ©Ă©ditĂ© et utilisĂ©, reprend explicitement en bonne part les thĂšses du jeune Trotsky, de Karl Kautsky et de Rosa Luxembourg pour dĂ©crire les continuitĂ©s entre le bolchevisme d’avant 1917, celui de la rĂ©volution et de la guerre civile, et l’ùre stalinienne.

Voir aussi

Articles connexes

Les différents partis

Bibliographie

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  • Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie, Gallimard, 1997.
  • Edward Hallett Carr, La RĂ©volution bolchevique, 1917-1923, 3 vol., Minuit, Paris, 1969-1974.
  • François-Xavier Coquin, La RĂ©volution russe, PUF, coll. « Que sais-je ? Â», Paris, 1962, 128 p., rĂ©Ă©d. Les bons caractĂšres, Pantin, 2005, 142 p. Image d’une plume
  • HĂ©lĂšne CarrĂšre d'Encausse, LĂ©nine, Fayard, 1998.
  • Isaac Deutscher, La RĂ©volution inachevĂ©e : cinquante annĂ©es de rĂ©volution en Union soviĂ©tique, 1917-1967, Robert Laffont, 1967.
  • Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, 2 vol., Aubier, Paris, 1967, rĂ©Ă©d. Albin Michel, 1997, 1092 p. Image d’une plume
  • Orlando Figes, La RĂ©volution russe. 1891-1924 : la tragĂ©die d’un peuple, Éditions DenoĂ«l, 2007 (Ă©dition originale : A People's Tragedy: Russian Revolution 1891-1924, 1996). Image d’une plume
  • Rosa Luxemburg, La RĂ©volution russe, septembre 1918 (publiĂ© en 1922), rĂ©Ă©d. Éditions de l'Aube, coll. « l'Aube poche essai Â», 2007, 72 p. Image d'une plume
  • Martin Malia, Comprendre la RĂ©volution russe, Seuil, 1980.Image d'une plume
  • Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe, 1917-1922. ArmĂ©es paysannes, rouges, blanches et vertes, Éditions Autrement, coll. « MĂ©moires Â», Paris, 2005, 276 p. Image d'une plume
  • Arno Joseph Mayer, Les Furies – Violence, vengeance, terreur aux temps de la rĂ©volution française et de la rĂ©volution russe, Fayard, 2002, 650 p. Image d'une plume
  • Richard Pipes, La RĂ©volution russe, PUF, coll. « Connaissance de l'Est Â», Paris, 1993, 866 p. Image d'une plume
  • John Reed, Dix jours qui Ă©branlĂšrent le monde, 1919, rĂ©Ă©d. Éditions sociales, Paris, 1958, 376 p. Image d'une plume
  • Rudolf Rocker, Les Soviets trahis par les bolcheviks, 1921.
  • Leonard Bertram Schapiro, Les Bolcheviks et l'opposition. Origines de l'absolutisme communiste (1917-1922), Les Iles d'Or, Paris, 1957, 297 p., rĂ©Ă©d. Les nuits rouges, 2007, 560 p.
  • Victor Serge, L'An I de la rĂ©volution russe. Les dĂ©buts de la dictature du prolĂ©tariat (1917-1918), 1930, rĂ©Ă©d. La DĂ©couverte, Paris, 1997, 521 p. Image d'une plume
  • Voline, La RĂ©volution Inconnue, Livre premier : Naissance, croissance et triomphe de la RĂ©volution russe (1825-1917), Editions Entremonde, Lausanne, 2009. (ISBN 978-2-940426-02-7 )
  • LĂ©on Trotsky, Histoire de la rĂ©volution russe, 2 vol., 1930, rĂ©Ă©d. Éditions du Seuil, 1950. Image d'une plume
  • Nicolas Werth, 1917 : la Russie en rĂ©volution, Gallimard, coll. « DĂ©couvertes Â», 1997.

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