RĂ©volution Bolchevique

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RĂ©volution Bolchevique

RĂ©volution d'Octobre

La rĂ©volution d’Octobre en Russie, aussi connue sous le nom de rĂ©volution bolchevique, fait rĂ©fĂ©rence Ă  la rĂ©volution qui a commencĂ© par le coup d'État menĂ© par LĂ©nine et les bolcheviks le 25 octobre 1917 (dans le calendrier julien, ce qui correspond Ă  la date du 7 novembre du calendrier grĂ©gorien)[1].

C'est la seconde phase de la RĂ©volution russe dans son ensemble, aprĂšs la rĂ©volution de FĂ©vrier de la mĂȘme annĂ©e. La rĂ©volution d'Octobre a renversĂ© le gouvernement provisoire et a donnĂ© le pouvoir aux bolcheviks. Elle a Ă©tĂ© suivie par la guerre civile russe, puis par la crĂ©ation de l'URSS en 1922.

Sommaire

L'insurrection

La préparation de l'insurrection

En octobre, LĂ©nine et Trotsky considĂšrent que le moment est venu d'en finir avec la situation de double pouvoir. LĂ©nine bĂ©nĂ©ficie pour appuyer ses volontĂ©s de l'afflux d'un grand nombre de nouveaux adhĂ©rents au Parti bolchevique, impatients d'en dĂ©coudre, et peu soucieux des dĂ©bats thĂ©oriques du sommet ou de la nĂ©cessitĂ© de respecter « l'Ă©tape bourgeoise Â» prĂ©vue par le schĂ©ma marxiste[2]. Les dĂ©bats au sein du comitĂ© central du Parti bolchevique afin que celui-ci organise une insurrection armĂ©e et prenne le pouvoir sont cependant vifs.

Certains considĂ©rant qu'il faut attendre et agir en accord avec d'autres formations rĂ©volutionnaires. Ils estiment l'insurrection inutile, puisque les bolcheviks sont dĂ©jĂ  majoritaires dans les soviets et assurĂ©s de l'emporter au IIe congrĂšs panrusse des soviets qui doit s'ouvrir le 25 octobre / 7 novembre. Ils redoutent de se retrouver isolĂ©s au pouvoir face Ă  toutes les autres forces, contre-rĂ©volutionnaires ou non. Ils prĂ©disent aussi que mĂȘme si le Parti parvient Ă  garder le pouvoir en Russie, au prix d'Ă©normes difficultĂ©s, la rĂ©volution n'est pas mĂ»re pour Ă©clater dans le reste de l'Europe. Kamenev et Zinoviev vont jusqu'Ă  informer ouvertement la presse des prĂ©paratifs du coup de force afin de le rendre impossible.

Meeting du Parti bolchevique (LĂ©nine est Ă  droite sur la photographie).

Mais LĂ©nine et Trotsky l'emportent le 10 octobre par dix voix contre deux (celles de Kamenev et Zinoviev), et aprĂšs avoir rĂ©sistĂ©, le ComitĂ© central approuve et organise l’insurrection[3]. Une commission secrĂšte de cinq membres est dĂ©signĂ©e, qui comprend Sverdlov, Staline, Dzerjinski, Bubnov et Uritsky.

Pour que le pouvoir soit pris au nom du soviet de Petrograd, son prĂ©sident, Trotsky, suscite en son sein, le 9 octobre, la crĂ©ation du ComitĂ© militaire rĂ©volutionnaire. Ce dernier existera 58 jours et Ă©mettra 6000 ordres. Officiellement, il doit protĂ©ger la ville contre un coup de force de gĂ©nĂ©raux proches de Kornilov. Dans les faits, il prĂ©pare la prise du pouvoir. Trotsky est le chef rĂ©el et l'Ăąme du CMR, bien qu'il ait habilement laissĂ© le secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral Ă  un SR fantĂŽche. Quant Ă  LĂ©nine, il s'autoproclame prĂ©sident du CMR par un dĂ©cret confidentiel qu'il se signe Ă  lui-mĂȘme[4].

Les bolcheviks peuvent compter sur l'appui des marins de la flotte de Kronstadt, qui les a ralliĂ©s. Le 23, Trotsky s'assure le concours de la forteresse Pierre-et-Paul. De mĂȘme, la garnison de Petrograd bascule ou reste neutre. Les Cosaques ont abandonnĂ© Kerensky auquel ils ne pardonnent pas l'Ă©chec de la Kornilovschina. Les partis mencheviques et SR, qui participent au gouvernement, ne lui mĂ©nagent plus leurs critiques, bien qu'ils se refusent aussi au coup de force bolchevique.

Une rumeur selon laquelle Kerensky voudrait abandonner Petrograd aux Allemands et partir à Moscou préparer la répression a fourni à Lénine l'argument décisif pour emporter la décision au sommet du Parti, et aux bolcheviks le prétexte pour déclencher l'insurrection au nom de la défense de la ville.

L'insurrection se prépare pratiquement au grand jour. Partis, journaux et orateurs en discutent au vu et au su de tous. Quant à Kerensky, il attend l'épreuve de force en espérant qu'elle lui permettra d'en finir avec les bolcheviks[5].

Trotsky aurait Ă©tĂ© prĂȘt Ă  ne dĂ©clencher l'insurrection qu'en cas de provocation du gouvernement provisoire, et Ă  attendre l'ouverture du 2e CongrĂšs panrusse des Soviets, pour que le nouveau gouvernement rĂ©volutionnaire procĂšde de celui-ci. Mais LĂ©nine, qui veut que le Parti prenne le pouvoir tout seul, tient Ă  ce qu'elle prĂ©cĂšde le congrĂšs et le place devant le fait accompli[6]. Le 24 octobre / 6 novembre, la fermeture d'un journal bolchevique par Kerensky tranche la question, l'insurrection est lancĂ©e.

L'insurrection de Petrograd

La prise du Palais d'Hiver reconstituée en 1927 par Sergueï Eisenstein.

L'insurrection Ă©clate dans la nuit du 24 au 25 octobre. Le ComitĂ© militaire rĂ©volutionnaire dirigĂ© par Trotsky et composĂ© d’ouvriers armĂ©s, de soldats et de marins, la dirige depuis l'Institut Smolny, quartier gĂ©nĂ©ral de LĂ©nine et des bolcheviks. Ses objectifs sont l'occupation des points stratĂ©giques de la ville, ponts, gares, poste centrale, central tĂ©lĂ©phonique et tĂ©lĂ©graphique, et en dernier lieu le Palais d'Hiver, siĂšge du gouvernement provisoire.

Les Ă©vĂšnements se dĂ©roulent presque sans effusion de sang. Le Central tĂ©lĂ©graphique est occupĂ© vers 2 h du matin, suivi de l'HĂŽtel des Postes et de l'HĂŽtel militaire. Le Central tĂ©lĂ©phonique est occupĂ© par Felix Dzerjinski vers 7 h. Le gouvernement a ordonnĂ© de lever les ponts sur la Neva pour couper le centre-ville des quartiers ouvriers : peine perdue, ils sont occupĂ©s sans un tir par les gardes rouges, et rabaissĂ©s. Dans la matinĂ©e du 25, Kerensky quitte Petrograd pour chercher des renforts, tandis qu'Ă  10 h, une proclamation de LĂ©nine annonce la dĂ©position du gouvernement provisoire[7].

Le Palais d'Hiver, siĂšge du gouvernement, dĂ©fendu par un millier de soldats (dont un bataillon fĂ©minin), cĂšde dans la nuit du 25 au 26 aprĂšs un « assaut Â» confus (en fait une infiltration progressive, tandis que de nombreux dĂ©fenseurs se sont progressivement retirĂ©s[8]) pendant lequel soldats et gardes rouges tirent en l'air, au prix limitĂ© de six morts.

Le croiseur Aurore (photographie de 1903) donne le signal de l'assaut contre le Palais d'Hiver.

Quant au croiseur Aurore, conservĂ© ultĂ©rieurement comme une relique de cette nuit dĂ©cisive, il n'a tirĂ© qu'un seul coup de canon contre le Palais - Ă  blanc. Les films officiels tournĂ©s plus tard montrĂšrent ces Ă©vĂšnements sous un angle hĂ©roĂŻque, bien que dans la rĂ©alitĂ© les insurgĂ©s conduits par Antonov-Ovseenko n'eurent Ă  faire face qu'Ă  une faible rĂ©sistance. En effet, parmi les troupes cantonnĂ©es dans la capitale, seuls quelques bataillons d'Ă©lĂšves officiers (« junkers Â») soutiennent le gouvernement provisoire, l'immense majoritĂ© des rĂ©giments se prononçant pour le soulĂšvement ou se dĂ©clarant neutres dans le conflit entre les soviets et le gouvernement provisoire.

Seule fut vraiment prise d'assaut la cave du Palais, par la foule, aprĂšs la fin des opĂ©rations ; les bolcheviks doivent rĂ©tablir l'ordre et mettre fin non sans mal Ă  une vaste saoĂ»lerie collective[9] Pendant que se dĂ©roulaient les Ă©vĂšnements, les magasins restaient ouverts, les tramways continuaient Ă  circuler et les thĂ©Ăątres Ă  jouer. Un des Ă©vĂšnements les plus dĂ©cisifs du XXe siĂšcle avait lieu sans que grand monde ne s'en rende compte.

L'insurrection de Moscou

La tentative de prendre Moscou rencontre en revanche de violentes rĂ©sistances. Les combats durent 6 jours, du 28 octobre au 2 novembre. Selon Victor Serge, la spontanĂ©itĂ© des masses l’emporte sur l’organisation ; les ouvriers sont mal armĂ©s, mal prĂ©parĂ©s et mal organisĂ©s. Mouralov estime Ă  50 000 le nombre de ses propres combattants (dont 3 000 ouvriers armĂ©s et 40 000 soldats), contre une dizaine de milliers d'adversaires (Ă©lĂšves des Ă©coles d'officiers, sections militaires des SR et des mencheviks...). La prise du Kremlin par les Blancs se solde par le massacre Ă  la mitrailleuse d'environ 300 ouvriers et gardes rouges de l’arsenal. Une cour martiale blanche fusille les gardes rouges Ă  l’école militaire AlexandrovskĂ©.

L'assaut du Kremlin est conduit par le jeune NikolaĂŻ Boukharine. Les Blancs capitulent le 2 novembre. L’accord prĂ©voit que les insurgĂ©s rendent les armes, sauf les officiers, et garantit de la « libertĂ© et l’inviolabilitĂ© de tous Â». Une partie importante d'entre eux rejoindront les armĂ©es blanches dans les semaines suivantes. Les consĂ©quences de cette clĂ©mence initiale seront beaucoup critiquĂ©es ensuite par une partie des bolcheviks, et joueront un rĂŽle dans la crĂ©ation de la Tcheka et l'Ă©tablissement de la « terreur rouge Â».

Le CongrĂšs des Soviets

Alors que les bolcheviks étaient encore pourchassés la veille, leurs journaux interdits et certains de leurs dirigeants en prison, ils sont désormais maßtres de la capitale.

Si une poignĂ©e de partisans a pu se rendre maĂźtre de la capitale face Ă  un gouvernement provisoire que plus personne ne soutient, le soulĂšvement doit maintenant ĂȘtre ratifiĂ©. Le lendemain, 25 octobre, Trotsky annonce officiellement la dissolution du gouvernement provisoire lors de l'ouverture du CongrĂšs pan-russe des soviets des dĂ©putĂ©s ouvriers et paysans (649 dĂ©lĂ©guĂ©s y furent Ă©lus, dont 390 bolcheviks). LĂ©nine dĂ©clare : « Nous passons maintenant Ă  l'Ă©dification de l'ordre socialiste Â».

Certains dĂ©lĂ©guĂ©s socialistes se dĂ©clarent outrĂ©s de cette « conjuration ourdie dans le dos des soviets. Â» Environ 110 dĂ©lĂ©guĂ©s mencheviques et SR quittent la salle, 150 dĂ©lĂ©guĂ©s SR choisissant d'approuver l'insurrection (ils formeront les SR de gauche). Ces dĂ©fections furent accompagnĂ©es de ce commentaire de LĂ©on Trotsky : « Partez, allez-y, partez, vous rejoignez les tas de poussiĂšre de la sociĂ©tĂ©, dans les poubelles de l'Histoire. Â»

Les 540 dĂ©lĂ©guĂ©s restant approuvent la crĂ©ation d'un nouveau gouvernement de 15 « commissaires du peuples Â», tous bolcheviks et dirigĂ© par LĂ©nine (Trotsky a dĂ©clinĂ© la prĂ©sidence, pour que sa judĂ©itĂ© ne donne pas un argument aux adversaires antisĂ©mites de la rĂ©volution, mais se voit confier les affaires Ă©trangĂšres), et d'un comitĂ© exĂ©cutif composĂ© de 71 bolcheviks et 29 SR. Ce « conseil des commissaires Â» dĂ©tient alors le pouvoir, en thĂ©orie de façon provisoire en attendant la convocation d'une assemblĂ©e constituante, rĂ©clamĂ©e par tous les partis socialistes, mais que le gouvernement provisoire n'a convoquĂ©e que tardivement, dĂ©but octobre.

Les opinions sur cette ratification par le congrĂšs des soviets sont contrastĂ©es. Pour certains, comme l'historien Nicolas Werth, les bolcheviks prĂ©tendront abusivement avoir reçu un mandat des soviets, prĂ©tention qui va « abuser des gĂ©nĂ©rations de crĂ©dules Â». Le journaliste communiste amĂ©ricain John Reed, sympathisant de la rĂ©volution d'Octobre, a lui-mĂȘme retranscrit dans son tĂ©moignage de premiĂšre main les nombreuses protestations verbales et Ă©crites de rĂ©volutionnaires non-bolcheviks, qui s'expriment dĂšs le 26 contre le coup de force unilatĂ©ral des bolcheviks. Est Ă©galement trĂšs prĂ©sente ces jours-lĂ  la peur que cette insurrection n'ouvre la voie Ă  un dĂ©chaĂźnement de la contre-rĂ©volution.

Le trĂšs puissant syndicat des cheminots, acteur dĂ©cisif de l'Ă©chec de Kornilov, refuse ainsi le fait accompli, et bloque les chemins de fer autour de Petrograd. Le conseil municipal de Petrograd exprime la mĂȘme condamnation. Les fonctionnaires dĂ©sertent les ministĂšres, la banque d'État refuse d'avancer au nouveau pouvoir les moyens financiers indispensables au fonctionnement de Petrograd. Des intellectuels proches jusque lĂ  du bolchevisme, tels Maxime Gorki, ne leur Ă©pargne plus des critiques virulentes[10].

Mais aussi, selon Victor Serge :

« [Les bolcheviks] se montrĂšrent les plus aptes Ă  exprimer de façon cohĂ©rente, clairvoyante et volontaire, les aspirations des masses actives. Ils gardĂšrent le pouvoir, ils vainquirent dans la guerre civile parce que les masses populaires les soutinrent finalement. (...) On affirme encore que l'insurrection du 7 novembre 1917 fut l'Ɠuvre d'une minoritĂ© de conspirateurs, le Parti bolchevik. Rien n'est plus contraire aux faits vĂ©ritables. 1917 fut une annĂ©e d'action de masses Ă©tonnante par la multiplicitĂ©, la variĂ©tĂ©, la puissance, la persĂ©vĂ©rance des initiatives populaires dont la poussĂ©e soulevait le bolchevisme. Â»

Le congrĂšs, dĂ©sormais prĂ©sidĂ© par Kamenev, proclame l'abolition de la peine de mort - Ă  l'irritation de LĂ©nine, qui la jugeait indispensable. Surtout, il adopte les dĂ©crets transfĂ©rant « tout le pouvoir aux soviets Â», ainsi que les dĂ©crets sur la terre, la paix, et le contrĂŽle ouvrier sur la production. Lorsque LĂ©nine fit sa premiĂšre apparition publique, il fut vĂ©ritablement ovationnĂ© et sa premiĂšre dĂ©claration fut : « Nous allons maintenant procĂ©der Ă  la construction de l’ordre socialiste. Â»

Dans tout le pays, des assemblĂ©es d’ouvriers, de soldats, de paysans, se rĂ©unissent, discutent pour savoir s’ils doivent combattre ou soutenir le nouveau pouvoir. John Reed dĂ©crit le meeting qui se tient au moment mĂȘme de l’insurrection dans un rĂ©giment d’automitrailleuses basĂ© Ă  Petrograd. Les orateurs bolcheviques, SR et mencheviques se suivent Ă  la tribune. Une cinquantaine de soldats condamnent l’insurrection, plusieurs centaines l’approuvent. J. Reed Ă©crit :

« Qu'on s'imagine cette lutte renouvelĂ©e dans chaque caserne de la ville, de la rĂ©gion, sur tout le front, dans la Russie tout entiĂšre (
). Qu'on s'imagine la mĂȘme scĂšne se rĂ©pĂ©tant dans toutes les permanences des syndicats, dans les usines, dans les villages, Ă  bord des navires ; qu'on songe aux centaines de milliers de Russes, ouvriers, paysans, soldats, marins, contemplant les orateurs, s'appliquant avec une telle intensitĂ© Ă  comprendre et Ă  choisir, rĂ©flĂ©chissant avec une telle acuitĂ©, et, Ă  la fin, se dĂ©cidant avec une telle unanimitĂ© ! Ainsi Ă©tait la RĂ©volution russe. Â»

Les premiers décrets

Lénine président du Conseil des commissaires du peuple, au Kremlin en 1918.

Dans les quelques heures qui suivirent, une poignée de décrets allait jeter les bases de la révolution.

  • DĂ©cret sur la paix. Tout d'abord, LĂ©nine annonce l'abolition de la diplomatie secrĂšte et la proposition Ă  tous les pays belligĂ©rants d'entamer des pourparlers « en vue d'une paix Ă©quitable et dĂ©mocratique, immĂ©diate, sans annexions et sans indemnitĂ©s Â». Seule l'Allemagne accepte. Trotsky, nommĂ© commissaire du peuple aux Affaires Ă©trangĂšres, fait alors publier les traitĂ©s secrets entre grandes puissances, tel le pacte d'alliance franco-russe de 1894 ou les accords Sykes-Picot de 1916 partageant d'avance le Proche-Orient entre les AlliĂ©s. Le 15 dĂ©cembre, un armistice russo-allemand est signĂ© Ă  Brest-Litovsk et des nĂ©gociations de paix s'engagent.
  • Ensuite, un dĂ©cret sur la terre : « la grande propriĂ©tĂ© fonciĂšre est abolie immĂ©diatement sans aucune indemnitĂ© Â», et laisse aux soviets de paysans la libertĂ© d'en faire ce qu'ils dĂ©sirent, socialisation de la terre ou partage entre les paysans pauvres. Dans les faits, ce dĂ©cret entĂ©rine la rĂ©alitĂ©, puisque les paysans ont spontanĂ©ment procĂ©dĂ© depuis l'Ă©tĂ© Ă  des occupations massives de grands domaines. Du moins s'assure-t-on ainsi de la neutralitĂ© bienveillante des campagnes, qui durera jusqu'au printemps 1918.
  • D'autres mesures suivront, comme la nationalisation des banques (14 dĂ©cembre), le contrĂŽle ouvrier sur la production, la crĂ©ation d'une milice ouvriĂšre, la souverainetĂ© et l'Ă©galitĂ© de tous les peuples de Russie, leur droit Ă  disposer d’eux-mĂȘmes « y compris par la sĂ©paration totale et la constitution d'un État indĂ©pendant Â», la suppression de tout privilĂšge Ă  caractĂšre national ou religieux, la sĂ©paration de l'Église orthodoxe et de l'État, le passage du calendrier julien au calendrier grĂ©gorien, etc.

Conscients qu'ils ne pourraient gouverner sans l'appui du monde rural, constituant l'immense majorité du pays, les bolcheviks convoquÚrent du 10 au 16 novembre un congrÚs paysan, qui malgré une majorité SR hostile aux bolcheviks, adopta le décret sur la terre et apporta son soutien au nouveau gouvernement révolutionnaire, consacrant trÚs provisoirement l'union entre le prolétariat et la paysannerie.

Le problĂšme de la coalition

Le 2e CongrĂšs des Soviets avait approuvĂ© la nomination du gouvernement composĂ© uniquement de bolcheviks. Or pour de nombreux militants bolcheviques, cette solution n'est pas acceptable. Victor Serge Ă©crit : « On affirme que les bolcheviks voulurent tout de suite le monopole du pouvoir. Autre lĂ©gende ! Ils redoutaient l'isolement du pouvoir. Nombre d'entre eux furent, au dĂ©but, partisans d'un gouvernement de coalition socialiste[11] Â». De fait dĂšs le lendemain de l'insurrection victorieuse, la quasi-totalitĂ© des dĂ©lĂ©guĂ©s au congrĂšs des soviets votent une rĂ©solution du menchevik Julius Martov, soutenue par le bolchevik Lounatcharski, demandant que le Conseil des commissaires du peuple soit Ă©largi Ă  des reprĂ©sentants d'autres partis socialistes. Le syndicat des cheminots, le Vikhjel, reprend cette revendication.

L’opportunitĂ© de crĂ©er une coalition socialiste entraĂźne de vifs dĂ©bats au sein du parti bolchevique, les dirigeants Ă©tant divisĂ©s sur le fait de partager le pouvoir ou sur les concessions possibles, et mĂšne le parti bolchevique au bord de la scission (plusieurs dirigeants dĂ©missionnent de leurs postes pour dĂ©noncer le refus d'une coalition par LĂ©nine : « Ce groupe (Zinoviev, Kamenev, Rykov et Noguine) s’indigna et des tentatives de LĂ©nine pour faire Ă©chouer les nĂ©gociations, et de son comportement Ă  l’égard des autres partis socialistes Ă  la veille des Ă©lections, notamment dans la question fondamentale de la libertĂ© de la presse. Â»[12]). Le commissaire du peuple au travail Chliapnikov, ainsi que Riazanov, se joignent aux protestations contre le refus de LĂ©nine. Finalement une dĂ©lĂ©gation, conduite par Kamenev, rencontre les reprĂ©sentants mencheviks et SR, qui exigent le dĂ©sarmement des gardes rouges et un gouvernement sans LĂ©nine ni Trotsky.

Mis en difficultĂ© au cours d’un comitĂ© central du parti bolchevique, LĂ©nine est contraint de transiger : il refuse la poursuite des nĂ©gociations en vue d’une coalition unissant tous les socialistes, mais accepte que des nĂ©gociations se poursuivent uniquement avec les SR de gauche. Certains SR de gauche entrent ainsi au gouvernement en dĂ©cembre 1917.

Vers la guerre civile

Article dĂ©taillĂ© : Guerre civile russe.

Lorsque les bolcheviks prennent le pouvoir Ă  Petrograd, l'État russe est en dĂ©liquescence, l'armĂ©e n'existe pratiquement plus, l'empire est en voie de dislocation sous l'action de forces centrifuges, et la population en proie Ă  d'Ă©normes convulsions sociales rĂ©volutionnaires. Alors qu'en plus, la Grande Guerre continue.

Dans ces conditions, beaucoup ne voyaient la rĂ©volution d'Octobre que comme une pĂ©ripĂ©tie supplĂ©mentaire, et peu osaient croire Ă  la survie durable du nouveau rĂ©gime bolchevique. C'est au point qu'en janvier 1918, LĂ©nine esquissera quelques pas de danse dans la neige le jour oĂč son gouvernement dĂ©passera d'une journĂ©e la durĂ©e de la Commune de Paris de 1871.

DĂšs le 12 novembre, le nouveau pouvoir doit faire Ă©chec Ă  une tentative de reconquĂȘte de Petrograd menĂ©e par Kerensky et les Cosaques du gĂ©nĂ©ral Krasnov. Ces derniers sont appuyĂ©s Ă  Petrograd mĂȘme par une mutinerie des Ă©lĂšves officiers (junkers), dont les SR ont pris la tĂȘte. Les junkers sont rapidement dĂ©faits par les gardes rouges. ArrivĂ©s Ă  20 kilomĂštres de la capitale, les cosaques rencontrĂšrent la rĂ©sistance de ces derniers, et subissent des pertes importantes.

De son cĂŽtĂ©, le grand Quartier gĂ©nĂ©ral (la « stravka Â») de l’armĂ©e russe annonce le 31 octobre sa volontĂ© de marcher sur Petrograd « afin d’y rĂ©tablir l’ordre Â». Rejoint par les chefs du parti SR, Tchernov et Gots, il propose la crĂ©ation d’un « gouvernement de l’ordre Â». Cependant, la masse des soldats passe peu Ă  peu aux bolcheviks, arrĂȘtant les officiers. Le 9 novembre, LĂ©nine appelle les soldats Ă  s’opposer Ă  la tentative contre-rĂ©volutionnaire des officiers, Ă  Ă©lire des reprĂ©sentant et engager directement des nĂ©gociations d’armistice. Le 18 novembre, l’état-major doit fuir dans le sud, le gĂ©nĂ©ralissime Doukhonine Ă©tant massacrĂ© par ses propres soldats.

L'armistice avec les Empires centraux est signé le 15 décembre. Au cours des négociations qui s'engagent à Brest-Litovsk, les bolcheviks cherchent surtout à gagner du temps en attendant que la contagion révolutionnaire gagne les lignes allemandes. Mais ce n'est qu'en mars 1918, une fois ces espoirs déçus, qu'est signé le trÚs dur traité de Brest-Litovsk.

A partir du printemps 1918, dans les villes comme les campagnes, les oppositions enflent contre le nouveau rĂ©gime, qu'elles soient populaires, libĂ©rales, socialistes ou monarchistes - tandis que les puissances Ă©trangĂšres commencent Ă  intervenir sur le territoire russe. Les bolcheviks ont eux-mĂȘmes pris les devants en fondant une police politique, la Tcheka, dĂšs dĂ©cembre 1917, et en dissolvant la Constituante russe dĂšs sa premiĂšre sĂ©ance en janvier 1918. Au printemps 1918, aprĂšs avoir mis hors-la-loi les partis bourgeois et libĂ©raux, ils ont engagĂ© la rĂ©pression des anarchistes, puis rompu avec les SR de gauche.

AprĂšs quelques combats sporadiques dĂšs l'automne 1917, le printemps 1918 est marquĂ© par la constitution d'une premiĂšre armĂ©e blanche dans la rĂ©gion du Don, par des milliers d’officiers et de junkers, ainsi que par le gĂ©nĂ©ral Kornilov, arrĂȘtĂ© suite Ă  sa tentative de putsch en septembre et qui a pu quitter le monastĂšre oĂč il Ă©tait internĂ©. L'ArmĂ©e des volontaires est montĂ©e par le gĂ©nĂ©ral tsariste AlexĂ©ĂŻev. Cette armĂ©e rĂ©prime dans le sang les soulĂšvements ouvriers Ă  Rostov-sur-le-Don et Taganrog, les 26 novembre et 2 janvier. Les gardes rouges ouvriĂšres de Moscou et Petrograd, sous le commandement d’Antonov-Ovseenko convergent vers le sud et mĂšnent une guerre de partisans, qui finissent par chasser Kornilov. C'est au point qu'apprenant la dĂ©route des Blancs, LĂ©nine croit pouvoir s'exclamer, le 1er avril 1918, que la guerre civile est terminĂ©e.

En réalité, c'est véritablement à partir de l'été 1918 que s'engage la guerre civile russe, dont l'issue permettra la survie du nouveau régime, mais à un prix trÚs lourd.

Notes et références

  1. ↑ Dictionnaire du communisme, Larousse Ă  prĂ©sent, 2007, p. 118 et p. 35-36, ISBN 978-2-03-583782-0
  2. ↑ Nicolas Werth, « Paradoxes et malentendus d'Octobre Â», in Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997.
  3. ↑ (en) Rapport du comitĂ© central du 10 octobre 1917
  4. ↑ Marc Ferro, in « Que reste-t-il de la rĂ©volution d'Octobre ? Â», table ronde avec Nicolas Werth et Serge Wolikow, L'HumanitĂ©, 7 novembre 2007. Voir aussi du mĂȘme, La RĂ©volution russe de 1917, Flammarion, 1967, p. 96-97.
  5. ↑ 1917, documentaire diffusĂ© sur la chaĂźne Arte le 7 novembre 2007.
  6. ↑ Marc Ferro, La RĂ©volution russe de 1917, op. cit., p. 165-166.
  7. ↑ John Reed, Dix jours qui Ă©branlĂšrent le monde, 1919, rĂ©Ă©d. Éditions sociales, p. 316-318.
  8. ↑ 1917, documentaire citĂ©.
  9. ↑ John Reed, op. cit., p. 318-319.
  10. ↑ John Reed, Dix jours qui Ă©branlĂšrent le monde, op. cit.
  11. ↑ Victor Serge, « Postface inĂ©dite : trente ans aprĂšs Â», L'An I de la rĂ©volution russe, La DĂ©couverte, Paris, 1997, p. 455-456.
  12. ↑ HĂ©lĂšne CarrĂšre d'Encausse, LĂ©nine, la rĂ©volution et le pouvoir, Flammarion, 1979, p. 95.

Bibliographie

  • Voline, La RĂ©volution Inconnue, Livre premier : Naissance, croissance et triomphe de la RĂ©volution russe (1825-1917), Editions Entremonde, Lausanne, 2009. (ISBN 978-2-940426-02-7 )
  • Marc Ferro, La RĂ©volution de 1917, 2 vol., Paris, Aubier, 1967
  • Richard Pipes, La RĂ©volution russe, PUF, 1993
  • John Reed, Dix jours qui Ă©branlĂšrent le monde, Éditions sociales, 1986 (ISBN 2-2090-5494-X) (ISBN 978-2-2090-5494-7) - (Ten Days that Shook the World), 1919
  • Nicolas Werth, 1917 : la Russie en rĂ©volution, Gallimard, coll. DĂ©couvertes, 1997

Voir aussi

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