Mur de l'Atlantique

Mur de l'Atlantique.
Batterie Lindemann en France
Erwin Rommel menant une inspection du mur.
Défense sur les côtes de Gironde
Construction du mur en 1943.
Pose de poteaux anti-débarquement sur une plage.

Le mur de l'Atlantique (Atlantikwall en allemand) est un système extensif de fortifications côtières, construit par le Troisième Reich pendant la Seconde Guerre mondiale le long de la côte occidentale de l'Europe et destiné à empêcher une invasion par les Alliés du continent depuis la Grande-Bretagne.

Ces fortifications s'étendent de la frontière hispano-française jusqu'au nord de la Norvège (Festung Norwegen). Elles sont renforcées sur les côtes françaises, belges et néerlandaises de la Manche et de la mer du Nord.

Sommaire

Historique

Naissance et développement

Le 22 juin 1941, le IIIe Reich rompt le Pacte germano-soviétique en déclenchant l'Opération Barbarossa, ce qui ouvre le front de l'Est. Or l'attaque sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, incite les États-Unis à officiellement entrer dans la Seconde Guerre mondiale, ce qui fait craindre à Hitler un débarquement sur les côtes atlantiques, Staline pressant les Alliés occidentaux pour l'ouverture d'un second front en Europe. La Wehrmacht consacrant alors l’essentiel de ses ressources en hommes et en matériels sur ce front de l'Est. Hitler, avec sa directive de guerre no 40 du 23 mars 1942, ordonne toute une série de mesures afin de renforcer les côtes des pays occupés ou annexés. En premier lieu, une protection de tous les grands ports, surtout ceux abritant, sur la façade atlantique, les bases pour sous-marins. Les allemands sont persuadés qu'un débarquement ne peut avoir lieu qu'à proximité d'un port afin d'assurer la logistique des troupes débarquées. Dans cet esprit, l'installation de batteries lourdes et moyennes de la Kriegsmarine responsable des objectifs marins, pour l'armée de terre, la création de points d'appui renforcés autour de ces ports, enfin l'armée de l'air, la Luftwaffe doit assurer la protection anti-aérienne des lieux. Les objectifs doivent être atteint pour la fin de l'année. L'organisation Todt, le Reichsarbeitsdienst service du travail du Reich, ainsi que les unités du génie de l'armée sont chargés conjointement des travaux. Le commandement à l'ouest est également l'objet de modifications des compétences afin de rendre plus homogène la stratégie de défense et de construction du mur[1].

Main d'œuvre

L'organisation Todt qui a déjà créé la ligne Siegfried le long de la frontière franco-allemande, est responsable de la supervision de sa construction et la conception de ses principales fortifications. Au départ, les travailleurssont volontaires : les Allemands ayant besoin d'une main-d'œuvre spécialisée, ils sont deux à trois fois mieux payés (grâce à des primes de séparation, de logement ou de bombardement pour les ouvriers travaillant dans les ports bombardés[2]) que les ouvriers travaillant dans ce secteur et bénéficient d'une protection sociale supplémentaire. Ensuite, des milliers de travailleurs forcés (prisonniers de guerre comme les tirailleurs sénégalais, 10 000 Juifs, jeunes Français voulant échapper au STO en Allemagne, républicains espagnols réfugiés en France et utilisés surtout pour les bases sous-marines) sont réquisitionnés pour construire ce mur le long des côtes néerlandaise, belge et française de la mer du Nord, de la Manche et en Vendée ainsi que dans les îles Anglo-Normandes[3].

Collaboration des entreprises françaises

Deux cents grandes entreprises allemandes sous-traitant[4] en partie à 15 000 entreprises françaises, sociétés du BTP et cimenteries[5] principalement (1 000 à 1 500 grosses et moyennes entreprises)[3], collaborent à la réalisation des travaux. Ainsi, la société Sainrapt et Brice, dirigée par Pierre-Louis Brice, qui fait l'objet d'un procès retentissant de l'épuration économique. Mais la majorité des entreprises ne sont condamnées qu'à payer les impôts et taxes sur les bénéfices, souvent très importants, réalisés pendant l'occupation[6]. De même, la société des grands travaux de France, dirigée par Jean Gosselin qui est condamné à la Libération[7], ou encore Campenon Bernard Construction, Lafarge[6].

Système de défense

En décembre 1943, le maréchal Erwin Rommel se voit confier par Hitler une mission d’inspection du mur de l’Atlantique. En janvier 1944, il est nommé commandant du groupe d'armées B chargé de la défense du nord-ouest de l'Europe des Pays-Bas jusqu'à la Loire, la zone la plus probable pour le débarquement allié. La stratégie de Rommel vise à repousser le débarquement sur les plages. Le maréchal Gerd von Rundstedt en revanche est adepte d'un système de défense plus mobile : des troupes armées et blindées en retrait dans les terres qui livreraient combat après le débarquement. Selon lui, les Alliés ne pourraient combattre longtemps sans disposer d'un port. Mais Hitler donne raison à Rommel.

Rommel estime que les défenses côtières telles qu'il les trouve, sont inadaptées et insuffisantes. Il ordonne immédiatement leur renforcement. Sous sa direction, une ligne d'emplacement de tir abrité en béton renforcé le long des plages est construite, et quelquefois plus à l'intérieur, pour abriter des mitrailleuses, des armes anti-chars et de l'artillerie légère. Des champs de mines et des obstacles anti-chars sont posés sur les plages elle-mêmes et des obstacles sous-marins ainsi que des mines posées juste à la limite de marée. Le but est de détruire les péniches de débarquement avant qu'elles puissent débarquer leurs hommes ou véhicules.

Limites de l'installation

Au moment du débarquement, les Allemands ont posé plus de 6 millions de mines dans le nord de la France. Plus d'emplacements de tir et de champs de mines s'étendent à l'intérieur des terres, derrière la côte et les routes menant aux plages. Dans les terrains susceptibles de voir atterrir planeurs ou parachutistes alliés, les Allemands plantent des poteaux pointus que les troupes appelent les Rommelspargel, les « asperges de Rommel » et les abords bas des rivières et les zones d'estuaire sont inondées de manière permanente.

Mais, malgré les efforts de Rommel et s'il a « colmaté » les principales brèches, le mur de l'Atlantique n'offre pas la profondeur que le maréchal allemand aurait souhaitée et la seconde ligne défensive, plus en arrière du rivage est très incomplète, faute de temps et de moyens[8].

Le débarquement

Les Alliés attaquent les défenses du mur de l'Atlantique lors du débarquement du 6 juin 1944 en Normandie sur les cinq plages différentes. Ils ont alors fait le choix de débarquer loin d'un port, ces derniers étant trop solidement défendus, retenant l'expérience du débarquement de Dieppe de 1942. À l'exception d'Omaha Beach et de quelques batteries plus à l'intérieur des terres, les défenses côtières allemandes ne résistent guère plus d'une heure au débarquement des troupes alliées.

Mais les Alliés sont encore confrontés aux défenses du mur de l'Atlantique lors de la prise de Cherbourg courant juin 1944, du Havre début septembre 1944 ainsi que lors de la bataille de l'Escaut en novembre 1944 pour libérer les accès maritimes du port d'Anvers. La sanglante et longue bataille de Brest entre juillet et septembre 1944 pousse les Alliés à ne pas s'attaquer aux autres forteresses des ports bretons dans lequel l'armée allemande s'est retranchée (Saint-Nazaire, Lorient, Brest) sauf Saint-Malo (libérée en août 1944), ni aux îles Anglo-normandes et qui ne sont libérées que le 9 mai 1945, lendemain de la capitulation allemande.

Composition

Le mur de l'Atlantique peut se décomposer en 5 ensembles :

  • les forteresses protégeant les ports
  • les batteries d'artillerie côtières
  • le stations radars et d'écoute
  • les ouvrages de défense rapprochées des plages
  • les obstacles anti-débarquement des plages et anti mouvement à l'arrière des défenses

La partie la plus fortifiée et la mieux équipée est celle qui se trouve dans le Pas-de-Calais car la plus proche en distance de la Grande-Bretagne et le lieu de débarquement supposé le plus probable.

Les forteresses

Après le raid sur Dieppe, les Allemands renforcent considérablement la protection des ports, les transformant en Festungen, forteresses. Ils sont en effet persuadés que les Alliés chercheront à s'emparer d'un port dès le débarquement ou dans ces tous premiers jours pour acheminer les renforts, l'approvisionnement et le matériel lourd. Les principaux ports de la Manche et de la mer du Nord se voient ainsi protégés par plusieurs batteries lourdes, le port et la ville attenante sont quadrillés de bunkers divers. Enfin la protection du port est renforcée par une ou deux lignes de défense en arc de cercle à l'arrière pour les protéger d'une attaque terrestre.

Les stations radars et d'écoute

Les batteries d'artillerie côtières

Un des canons de 15 cm de la batterie de Longues-sur-Mer en Normandie

Les batteries d'artillerie, dans les forteresses ou sur la côte, représentent la raison d'être du mur : empêcher les navires d'approcher et de soutenir un débarquement de plus petites embarcations. C'est autour d'elles que se développent des défenses plus légères. Sur la zone entre Cherbourg et le Pas de Calais, elles couvrent l'ensemble des zones de débarquement possibles. On en compte ainsi 24 entre Cherbourg et Le Havre.

Une batterie se compose généralement d'un - ou plusieurs - canon de marine autour duquel on construit un bunker de protection (généralement dans cet ordre pour les canons de marine au vu de leur taille imposante). Ces canons ont une portée de plusieurs dizaines de kilomètres. Certaines batteries lourdes construites dans le Pas-de-Calais peuvent tirer leurs obus jusque sur le territoire anglais. Le principe d'implantation d'une batterie moyenne (de la Kriegsmarine ou de la Wehrmacht) est simple : quatre casemates, orientées par deux ce qui permet d'augmenter l'angle de tir. Un poste de direction de tir, placé à l'avant des casemates (comme à Longues) ou décalé (fort de l'Eve à Saint-Nazaire). Les abris pour munitions sont construits à une distance déterminée (ni trop loin afin de maintenir un approvisionnement rapide, ni trop près à cause des risques de bombardements de la zone). Les capacités de stockage sont en fonction du type des casemates. Enfin les abris pour le personnel servant les pièces d'artillerie, et les abris annexes comme les citernes, puits protégés, abri pour groupes électrogènes, abri sanitaire...

Quelques cuves pour canons de DCA ainsi que des ouvrages de défense rapprochée complètent l'ensemble qui est clôturé et protégé par des champs de mines plus ou moins importants.

Les postes de direction de tir

Ces bunkers sur plusieurs niveaux abritent les instruments électroniques et optiques (télémètres) nécessaires à l'orientation du tir des canons de la batterie.

Les tobrouks

Un tobrouk avec sa salle de combat circulaire.

Ces petits bunkers individuels, appelés ringstand en allemand, c'est-à-dire abri/emplacement circulaire, prennent le nom de tobrouk, tobruk en allemand, après le siège de Tobrouk par Rommel. Ils désignent un petit abri ouvert sur l'extérieur dans la partie supérieure par un trou. Les personnels affectés dans les tobrouks sont généralement équipés de mitrailleuses MG 34 ou MG 42. Les tobrouks peuvent également être modifiés, afin de permettre l'installation d'une tourelle de char de modèles anciens, ou de prises de guerre. L'armement de ces dernières est le plus souvent modifié par l'intégration de matériel allemand.

Ils peuvent recevoir un ensemble de matériels assez variés, mais c'est la version Vf 58c, pour MG qui est la plus construite. D'autres peuvent abriter un mortier de 5 cm ou 8 cm, un lance-flammes, du matériel de transmission optique... La longue liste des tobrouks est modifiée en bauform (« position de montage ») pour une meilleure identification. Chaque bauform correspond alors à un seul ouvrage. Ainsi, pour chaque type de tourelle de char, tant allemande que de prise de guerre, celui-ci a un numéro.

Les bunkers

Différents bunkers abritent les réserves de munitions, les réserves d'eau, le personnel, le poste de secours, etc. Ils sont tous construits sur la base de plans standardisés

Ouvrages de défense rapprochée des plages

Obstacles

Le but des obstacles sur les plages est d'empêcher l'approche des barges de débarquement. On retrouvent donc suivant les plages des réseaux de poteaux en bois (« asperges de Rommel »), des fils de fer barbelé, des « portes d'étables belges » (des poteaux en acier assemblés et qui ressemblent à des portes d'étables), des « hérissons tchèques », des plots en bétons viennent compléter le dispositif défensif. Rommel a une imagination débordante en ce qui concerne les systèmes de défense côtière : lance-flammes intégrés aux blockhaus, chars radiocommandés bardés d'explosifs, fils de fer barbelé reliant des poteaux surmontés de mines...

L'arrière des plages est aussi protégé. Rommel fait inonder ainsi plusieurs prairies. Sur d'autres terrains dégagés, il fait planter des poteaux pour éviter l'atterrissage de planeurs.

Troupes

Les troupes statiques utilisées pour défendre les plages et les côtes sont de faible valeur combative, souvent des hommes déclarés inaptes au combat des unités mobiles. On y trouve également des étrangers combattant sous l'uniforme allemand, principalement d'anciennes troupes soviétiques.

Les troupes à plus grande valeurs combattantes se trouvent beaucoup plus à l'intérieur des terres.

Standardisation des constructions

Article détaillé : Regelbau.

L'organisation Todt a normalisé la construction des bunkers suivant leur usage et leurs contraintes : le Regelbau. Cette normalisation a commencé avant la guerre et on la retrouve sur la ligne Siegfried, avant d'être affinée et adaptée à une défense côtière. Elle doit permettre un gain de temps dans la construction, une optimisation de l'usage des matériaux et une assurance de qualité de fabrication. Mais cette méthode se révèle toutefois en partie inefficace du fait qu'il faut adapter les plans au terrain et aux ressources disponibles.

Quelques chiffres

Le mur de l'Atlantique ou Atlantikwall, déployé par les allemands du printemps 1942 au printemps 1944 mesure 4 000 km de long environ.

  • 15 000 ouvrages y sont prévu, échelonnés le long des côtes qui se décomposent en :
    • 4 000 ouvrages dit principaux.
    • 1 000 casemates pour canons antichars
    • 10 000 casemates diverses
En avril 1943 
  • 3 670 ouvrages étaient bâtis et
  • 2 530 en cours de construction.
En juillet 1943 
  • 8 000 installations permanentes sont terminées
En juin 1944 en Normandie,

le mur est très inégalement terminé. Le long des 500 km côtes on peut compter :

  • 1 643 ouvrages bétonné terminés.
  • 79 en voie d'achèvement
  • 289 en cours de construction

Ce qui correspond, en moyenne, à 4 ouvrages au kilomètre linéaire.

  • La construction du Mur mobilise 291 000 travailleurs forcés (nombre maximum au printemps 1943), les soldats allemands du génie civil (correspondant à 10% de cet effectif) servant de cadre[2].
  • Il nécessite 13 millions de m3 de béton pour construire du Danemark à Bidassoa

Aujourd'hui

De nombreux bunkers et blockhaus sont encore en place tout le long du tracé du mur. Certains ont été restaurés ou abritent des musées, par exemple le Grand Blockhaus à Batz-sur-Mer ou la batterie Todt dans le Pas-de-Calais. Sur les côtes sablonneuses de nombreux bunkers, construits sur du sable se sont affaissés avec le temps. Sur la côte aquitaine, on peut ainsi voir de nombreux blockhaus très endommagés au bord des plages alors qu'ils se trouvent initialement en haut des dunes. L'exemple le plus célèbre est constitué des blockhaus de la dune du Pyla près d'Arcachon qui, construit sur la crête des dunes, se retrouvent plus de 60 ans après, 100 m plus bas. Une grande majorité des bunkers sont à l'abandon, très dégradés et corrodés par le vent marin et les intempéries, largement tagués. Il est souvent dangereux de se risquer à y pénétrer. Certains blockhaus sont utilisés par les services de déminage pour y faire exploser des obus retrouvés sans risque de dommage pour les zones environnantes.

Plusieurs musées racontent l'histoire du mur dans la partie où ils sont installés.

  • Musée local du Mur de l'Atlantique : Château Peconet, à Quinsac en Gironde (France)
  • Musée du Mur de L'Atlantique - Batterie Todt à Audinghen Cap Gris Nez (France)

Notes et références

  1. JE Kaufmann JE, HW Kaufmann, Fortress third Reich, DA Capo Press, 2003, pp. 196–197.
  2. a et b Documentaire Le mur de l'Atlantique de Jérôme Prieur en 2010
  3. a et b Le mur de l'Atlantique émission Deux mille ans d'Histoire sur France Inter du 1er novembre 2010
  4. Le « plan Coudenhove-Kalergi », projet d'union économique européenne de l'entre-deux-guerres, a déjà mis en relation ces entreprises
  5. Elles livrent 80% du ciment dans le cadre de cette construction.
  6. a et b Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera, Les Patrons sous l'occupation, Odile Jacob, 1995, chapitre III. (ISBN 2-7381-0328-6)
  7. Benoît Collombat et David Servenay, Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours, La Découverte, Paris, 2009, page 40. (ISBN 9782707157645)
  8. Olivier Wieviorka - Histoire du débarquement en Normandie, éd. du Seuil, 2007, p. 192.

Annexes

Bibliographie

  • Remy Desquennes, 1940-1944, l'histoire secrète du mur de l'Atlantique, Éditions des Falaises, 2003
  • Jérôme Prieur, Le mur de l'Atlantique - Monument de la Collaboration, Éditeur Denoël, 2010
  • Christelle Neveux, Le mur de l'Atlantique : vers une valorisation patrimoniale ?, L'Harmattan, Collection : Patrimoines et Sociétés, 2003. ISBN: 2747548090
  • B Garnier, Jean Quellien, Collectif, et F Passera, La main d'œuvre française exploitée par le IIIe Reich : Actes du colloque international, Caen, 13-15 décembre 2001, Centre de Recherche d'Histoire Quantitative Caen, 2003. ISBN: 2951943806
  • Yves Barde, La muraille de Normandie : Le mur de l'Atlantique de Cherbourg au Havre, Citedis, 1999. ISBN: 2911920201

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