Montesquieu


Montesquieu
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Montesquieu
Montesquieu en 1728 (peinture anonyme),Château de Versailles
Montesquieu en 1728 (peinture anonyme),
Château de Versailles

Nom de naissance Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu
Activités écrivain et philosophe
Naissance 18 janvier 1689
la Brède, Royaume de France Royaume de France
Décès 10 février 1755
Paris, Royaume de France Royaume de France
Langue d'écriture français
Mouvement Lumières, Libéralisme
Genres Roman épistolaire, Essai
Distinctions Fauteuil 2 de l’Académie française 1728-1755
Œuvres principales

Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, connu sous le nom de Montesquieu, né le 18 janvier 1689 à La Brède (Guyenne, à côté de Bordeaux), mort le 10 février 1755 à Paris, est un moraliste et surtout un penseur politique, précurseur de la sociologie, philosophe et écrivain français des Lumières.

Jeune homme passionné par les sciences et à l'aise avec l'esprit de la Régence, Montesquieu publie anonymement Lettres persanes (1721), un roman épistolaire qui fait la satire amusée de la société française vue par des Persans exotiques. Il voyage ensuite en Europe et séjourne un an en Angleterre où il observe la monarchie constitutionnelle et parlementaire qui a remplacé la monarchie autocratique. De retour dans son château de La Brède au sud de Bordeaux, il se consacre à ses grands ouvrages qui associent histoire et philosophie politique : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) et De l'esprit des lois (1748) dans lequel il développe sa réflexion sur la répartition des fonctions de l'État entre ses différentes composantes, appelée postérieurement « principe de séparation des pouvoirs Â».

Montesquieu, avec entre autres John Locke, est l'un des penseurs de l'organisation politique et sociale sur lesquels les sociétés modernes et politiquement libérales s'appuient.

Sommaire

Biographie

Fils de Jacques de Secondat, baron de Montesquieu (1654-1713), et de Marie-Françoise de Pesnel, baronne de La Brède (1669-1720), Montesquieu naît dans une famille de magistrats de la bonne noblesse, au château de La Brède (près de Bordeaux, en Gironde), dont il porte d'abord le nom et auquel il sera toujours très attaché. Ses parents lui choisissent un mendiant pour parrain afin qu'il se souvienne toute sa vie que les pauvres sont ses frères[1].


Après une scolarité au collège d'Harcourt à Paris et des études de philosophie, il devient président du parlement de Bordeaux en 1714. Le 30 avril 1715 à Bordeaux, il épouse Jeanne de Lartigue, une protestante issue d'une riche famille et de noblesse récente qui lui apporte une dot importante. C'est en 1716, à la mort de son oncle, que Montesquieu hérite d'une vraie fortune, de la charge de président à mortier du parlement de Bordeaux et de la baronnie de Montesquieu, dont il prend le nom. Délaissant sa charge dès qu'il le peut, il s'intéresse au monde et au plaisir.

À cette époque l'Angleterre s'est constituée en monarchie constitutionnelle à la suite de la Glorieuse Révolution (1688-89) et s'est unie à l'Écosse en 1707 pour former la Grande-Bretagne. En 1715, le Roi Soleil Louis XIV s'éteint après un très long règne et lui succèdent des monarques plus faibles. Ces transformations nationales influencent grandement Montesquieu ; il s'y référera souvent.

Il se passionne pour les sciences et mène des expériences scientifiques (anatomie, botanique, physique...). Il écrit, à ce sujet, trois communications scientifiques qui donnent la mesure de la diversité de son talent et de sa curiosité : Les causes de l'écho, Les glandes rénales et La cause de la pesanteur des corps.

Puis il oriente sa curiosité vers la politique et l'analyse de la société à travers la littérature et la philosophie. Dans les Lettres persanes, qu'il publie anonymement (bien que personne ne s'y trompe) en 1721 à Amsterdam, il dépeint admirablement, sur un ton humoristique et satirique, la société française à travers le regard de visiteurs perses. Cette œuvre connaît un succès considérable : le côté exotique, parfois érotique, la veine satirique mais sur un ton spirituel et amusé sur lesquels joue Montesquieu, plaisent.

En 1726, Montesquieu vend sa charge pour payer ses dettes, tout en préservant prudemment les droits de ses héritiers sur celle-ci. Après son élection à l'Académie française (1728), il réalise une série de longs voyages à travers l'Europe, lors desquels il se rend en Autriche, en Hongrie, en Italie (1728), en Allemagne (1729), en Hollande et en Angleterre (1730), où il séjourne plus d'un an. Lors de ces voyages, il observe attentivement la géographie, l'économie, la politique et les mœurs des pays qu'il visite. Il est initié à la Franc-maçonnerie au sein de la loge londonienne Horn (le Cor) le 12 mai 1730[2]. De par son appartenance à la franc-maçonnerie, Montesquieu sera inquiété par l'intendant de Guyenne Claude Boucher et par Le Cardinal Fleury (1737). Il continuera néanmoins à féquenter les loges bordelaises et parisiennes[3].


De retour au château de La Brède, en 1734, il publie une réflexion historique intitulée Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, monument dense, couronnement de ses années de voyages et il accumule de nombreux documents et témoignages pour préparer l'œuvre de sa vie, De l'esprit des lois. D'abord publié anonymement en 1748 grâce à l'aide de Mme de Tencin, le livre acquiert rapidement une influence majeure alors que Montesquieu est âgé de 59 ans. Ce maître-livre, qui rencontre un énorme succès, établit les principes fondamentaux des sciences économiques et sociales et concentre toute la substance de la pensée libérale. Il est cependant critiqué, attaqué et montré du doigt, ce qui conduit son auteur à publier en 1750 la Défense de l'Esprit des lois. L'Église catholique romaine interdit le livre - de même que de nombreux autres ouvrages de Montesquieu - en 1751 et l'inscrit à l'Index (la partie religion avait été écrite au même titre que les autres). Mais à travers l'Europe, et particulièrement en Grande-Bretagne, De l'esprit des lois est couvert d'éloges.

Dès la publication de ce monument, Montesquieu est entouré d'un véritable culte. Il continue de voyager notamment en Hongrie, en Autriche, en Italie où il demeure un an, au Royaume-Uni où il reste 18 mois. Il poursuit sa vie de notable, mais reste affligé par la perte presque totale de la vue. Il trouve cependant le moyen de participer à l'Encyclopédie, que son statut permettra de faire connaître[réf. nécessaire], et entame la rédaction de l'article Goût : il n'aura pas le temps de le terminer, c'est Voltaire qui s'en chargera.

C'est le 10 février 1755 qu'il meurt d'une fièvre jaune. Il est inhumé le 11 février 1755 dans la chapelle Sainte-Geneviève de l'église Saint-Sulpice à Paris[4].

Philosophie

Les principes

Article détaillé : De l'esprit des lois.
(Tome II) Edition de 1749 chez Chatelain.

Dans cette œuvre capitale, qui rencontra un énorme succès, Montesquieu tente de dégager les principes fondamentaux et la logique des différentes institutions politiques par l'étude des lois considérées comme simples rapports entre les réalités sociales. Cependant après sa mort, ses idées furent souvent radicalisées et les principes de son gouvernement monarchique furent interprétés de façon détournée. Ce n'est qu'au moment de la Révolution française que les révolutionnaires monarchiens tenteront vainement de les faire adapter par l'Assemblée constituante pour contrer l'Abbé Sieyès partisan de la rupture avec tout héritage et tout modèle.

Son œuvre, qui inspira les auteurs de la Constitution de 1791, mais également des constitutions suivantes, est à l'origine du principe de distinction des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, base de toute république.

Il est aussi considéré comme l'un des pères de la sociologie, notamment par Raymond Aron.

Cependant, malgré l'immensité de son apport à la théorie moderne de la démocratie parlementaire et du libéralisme, il est nécessaire de replacer un certain nombre de ses idées dans le contexte de son œuvre, De l'esprit des lois :

  1. il n'a pas eu de réflexion réellement poussée sur le rôle central du pouvoir judiciaire ;
  2. il n'a jamais parlé d'une doctrine des droits de l'homme ;
  3. la réflexion sur la liberté a moins d'importance à ses yeux que celle sur les règles formelles qui lui permettent de s'exercer.

La distribution des pouvoirs

Article connexe : Séparation des pouvoirs.

Montesquieu prévoit la « distribution des pouvoirs Â» au chapitre 5 de De l'esprit des lois. Montesquieu distingue trois pouvoirs : la « puissance législative Â», la « puissance judiciaire des choses qui dépendent du droit des gens Â», chargée particulièrement des affaires étrangères et de la défense, et la « puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit civil Â», qui correspondent respectivement à ce que l'on nomme aujourd'hui le pouvoir législatif, judiciaire et exécutif. Ceux-ci devraient être séparés et dépendants les uns des autres afin que l'influence de l'un des pouvoirs ne prenne pas l'ascendant sur les deux autres. Ainsi, Montesquieu est l'un penseurs ayant inspiré le principe de séparation des pouvoirs, aujourd'hui encore considéré comme un élément essentiel des gouvernements républicains et démocratiques. Cette conception était radicale en ce qu'elle contestait la structure en trois États de la monarchie française: le clergé, l'aristocratie et le peuple, représentés au sein des États généraux, effaçant ainsi le dernier vestige du féodalisme.

Selon Pierre Manent[5], il n'y a principalement chez Montesquieu que deux pouvoirs : l'exécutif et le législatif, qu'un jeu institutionnel doit mutuellement restreindre. Le principal danger pour la liberté viendrait du législatif, plus susceptible d'accroître son pouvoir. Les deux pouvoirs sont soutenus par deux partis qui, ne peuvant ainsi mécaniquement pas prendre l'avantage l'un sur l'autre, s’équilibre mutuellement. Il s'agit selon Manent de « séparer la volonté de ce qu'elle veut Â» et ainsi, c'est le compromis qui gouverne, rendant les citoyens d'autant plus libres.

Les régimes politiques

Montesquieu s'appuie sur l'importance de la représentation. Les corps intermédiaires sont les garants de la liberté - la Révolution française montrera toute son ambiguïté quand elle supprimera les corporations, défendant à la fois la liberté du travail et dissipant les corps intermédiaires, laissant l'individu seul face à l'État - et le peuple doit pouvoir simplement élire des dirigeants.

Montesquieu distingue alors trois formes de gouvernement[6], chaque type étant défini d'après ce que Montesquieu appelle le « principe Â» du gouvernement, c'est-à-dire le sentiment commun qui anime les hommes vivant sous un tel régime :

  • La monarchie, « où un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies Â»[6], fondée sur l'ambition, le désir de distinction, la noblesse, la franchise et la politesse[7] ;
  • La république, « où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance Â»[6], comprenant deux types :
    • La démocratie, régime libre où le peuple est souverain et sujet. Les représentants sont tirés au sort parmi les citoyens qui sont tous égaux. Elle repose sur le principe de vertu (dévouement, patriotisme, comportements moraux et austérité traditionaliste, liberté, amour des lois et de l'égalité)[8]. Montesquieu voit ce système comme plus adapté aux communautés de petite taille.
    • l'aristocratie, régime où un type de personnes est favorisé à travers les élections. Repose sur le principe de modération (fondée sur la vertu et non sur une « lâcheté ou paresse de l'âme Â»[9]) pour éviter le glissement à la monarchie ou le despotisme.

Dans les deux cas la transparence est indispensable.

  • Le despotisme, régime d'asservissement où « un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices Â»[6] dirigé par un dictateur ne se soumettant pas aux lois, qui repose sur la crainte[10].

Selon le jugement actuel, il est surprenant de constater que, pour Montesquieu, la monarchie permet plus de liberté que la république puisqu'en monarchie il est permis de faire tout ce que les lois n'interdisent pas alors qu'en république la morale et le dévouement contraignent les individus.

Les régimes libres dépendent de fragiles arrangements institutionnels. Montesquieu affecte quatre chapitres De l'esprit des lois à la discussion du cas anglais, un régime libre contemporain dans lequel la liberté est assurée par la balance des pouvoirs. Montesquieu s'inquiétait que, en France, les pouvoirs intermédiaires comme la noblesse s'érodaient, alors qu'à ses yeux ils permettaient de modérer le pouvoir du prince .

Comme nombre de ses contemporains, Montesquieu tenait pour évidentes certaines opinions qui prêteraient aujourd'hui à controverse. Alors qu'il défendait l'idée qu'une femme pouvait gouverner, il tenait en revanche qu'elle ne pouvait être à la tête de la famille. Il acceptait fermement le rôle d'une aristocratie héréditaire et de la primogéniture. À notre époque, ses propos ont pu être sortis de leur contexte pour faire croire qu'il était partisan de l'esclavage alors qu'il a dénoncé cette pratique très en avance.

Alors que, selon Thomas Hobbes, l'homme a pour passion naturelle la quête de pouvoir, Montesquieu ne voit de danger que dans « l'abus du pouvoir Â», considérant que celui qui dispose d'un pouvoir est naturellement porté à abuser. Il convient dès lors d'organiser les institutions, notamment en instaurant une séparation des pouvoirs : « Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Â»

Influences sur Catherine II

Montesquieu influença particulièrement Catherine II de Russie qui puisa abondamment dans De l'esprit des lois pour rédiger le Nakaz, un ensemble de principes. Elle avoua à d'Alembert qui le rapporta : « Pour l'utilité de mon empire, j'ai pillé le président de Montesquieu sans le nommer. J'espère que si, de l'autre monde, il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d'hommes. Il aimait trop l'humanité pour s'en formaliser. Son livre est mon bréviaire Â». L'impératrice reprit de lui le principe de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire et condamna le servage à défaut de l'abolir, mais malheureusement au cours de son règne, les conditions faites aux serfs furent plutôt aggravées.

Théories et prises de position de Montesquieu

L’esclavagisme

Montesquieu ne s’accommode pas de l’idée d’esclavage. Il décide donc de ridiculiser les esclavagistes dans le chapitre 5 du livre XV De l’esprit des lois : « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais Â». Suit alors une liste d’arguments caricaturaux dont le grinçant « si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens Â», précurseur du « Pangloss Â» de Candide. C’est dans ce même livre, intitulé Comment les lois de l’esclavage civil ont du rapport avec la nature du climat, que Montesquieu commence à développer sa théorie sociologique des climats.

Certains ont considéré que Montesquieu avait eu des intérêts dans la traite négrière, s’appuyant sur le fait qu’en 1722, Montesquieu avait acheté des actions de la Compagnie des Indes. Mais, ainsi que l’a rappelé Jean Ehrard, il a réalisé cette transaction en tant que commissaire de l’Académie de Bordeaux et non à titre personnel[11].

Dans la satire citée, Montesquieu tourne en dérision l’esclavage[12]. Par un étrange retour des choses, ce texte est à tort parfois interprété au premier degré[13]:

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

Montesquieu, De l’esprit des lois, XV, 5

On ne voit pas qu'il ait été interprété à l'époque comme raciste et esclavagiste. En 1777, dans son commentaire sur l'esprit des lois, Voltaire loue bien en lui sa dénonciation de tous les esclavages dont l'esclavage négrier. Dans un concours présenté à Bordeaux en 1785 sur le meilleur éloge de Montesquieu, Marat admirateur de Montesquieu, souligna en lui l'efficacité dénonciatrice de sa méthode ironique. En 1791 et 1792, le fondateur de l'Ami du Peuple prendra partie contre l'esclavage des Noirs. Condorcet, célèbre anti-esclavagiste, dans ses réflexions sur les nègres écrites en 1788 relève aussi le persiflage du texte. Autre anti-esclavagiste réputé, l'abbé Grégoire en 1808 écrivit — malgré la régression napoléonienne — De la littérature des Nègres. Il produit en introduction une liste de personnalités du siècle des Lumières et de la révolution française qui ont combattu pour les droits des "malheureux" Noirs et sang-mêlés, et à qui il dédicace son livre. Montesquieu figurait dans ce répertoire. Au vu des quelques exemples donnés plus haut, (Voltaire, Marat, Condorcet, l'abbé Grégoire) l'interprétation au premier degré ne fut pas celle de ses contemporains. La première phrase commençant par "Si j'avais à" annonce le caractère ironique de la démonstration à prendre au second degré. La dernière sentence le confirme en persiflant "les conventions inutiles" des "princes d'Europe".

Il faut aussi dire — ce qui ne l'est presque jamais — que le texte suivait une défense — ici sur le mode sérieux — d'autres peuples de couleur : dans les paragraphes précédents il attaquait les massacres et persécutions ethniques passés d'Amérindiens par les conquistadors au nom d'une religion catholique, pas plus chrétienne dans la pratique, que celle qui accepte au présent la traite et l'esclavage des Africains. Cela permet de comprendre le début de l'argumentaire ironique articulant l'extermination des peuples d'Amérique à la mise en esclavage de ceux d'Afrique.

Ajoutons que la dénonciation de l'esclavage des Noirs par les Européens se trouvait déjà trente ans plus tôt dans les Lettres Persanes(lettres 118 et 121) mais sur un mode sérieux. L'interprétation raciste du texte de Montesquieu est en fait assez récente. Le très classique manuel littéraire Lagarde et Michard pour les classes de première, élaboré dans les années 1960 ou avant même, présente ce texte comme le début d'une protestation des philosophes contre l'esclavage des Noirs, dont l'aboutissement sera "l'abolition de l'esclavage par la Convention en 1794."

Citations sur l’esclavage : De l’esprit des lois (1748)

« [L’esclavage] n’est utile ni au maître ni à l’esclave ; à celui-ci parce qu’il ne peut rien faire par vertu ; à celui-là, parce qu’il contracte avec les esclaves toutes sortes de mauvaises habitudes, qu’il s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu’il devient fier prompt, dur, colère, voluptueux, cruel Â». (Livre XV, Chapitre I)
« Dans les pays despotiques, où l’on est déjà fous d’esclavage politique, l’esclavage civil est plus tolérable qu’ailleurs. Chacun y doit être assez content d’y avoir la subsistance et la vie. Ainsi la condition de l’esclave n’y est guère plus à charge que la condition de sujet. Mais dans un gouvernement monarchique […] il ne faut point d’esclaves Â». (XV, I)
« Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison. Aristote veut dire qu’il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler. Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays il soit fondé sur la raison naturelle ; et il faut bien distinguer ces pays d’avec ceux où les raisons naturelles même les rejettent, comme les pays d’Europe où il a été si heureusement aboli Â». (Livre XV, chap. VII)

La théorie des climats

Article détaillé : Théorie des climats.

Une des idées les plus célèbres de Montesquieu, soulignée dans De l'esprit des lois et esquissée dans les Lettres persanes, est la théorie des climats, selon laquelle le climat pourrait influencer substantiellement la nature de l'homme et de sa société. Il va jusqu'à affirmer que certains climats sont supérieurs à d'autres, le climat tempéré de France étant l'idéal. Il soutient que les peuples vivant dans les pays chauds ont tendance à s'énerver alors que ceux dans les pays du nord sont rigides. Montesquieu fut là influencé par La Germanie de Tacite[14], un de ses auteurs favoris. Si cette idée peut sembler aujourd'hui relativement absurde, elle témoigne néanmoins d'un relativisme inédit à l'époque en matière de philosophie politique. Elle inaugure dans ce domaine une nouvelle approche du fait politique, plus scientifique que dogmatique, et s'inscrit ainsi comme point de départ des sciences sociales modernes.

De l'esprit des lois (1748)

« Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. (...) nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. (...) Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplient les crimes (...) La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur Â». (Livre XIV, chap. II)
« La plupart des peuples des côtes de l’Afrique sont sauvages ou barbares. Je crois que cela vient beaucoup de ce que des pays presque inhabitables séparent de petits pays qui peuvent être habités. Ils sont sans industrie ; ils n'ont point d'arts ; ils ont en abondance des métaux précieux qu'ils tiennent immédiatement des mains de la nature. Tous les peuples policés sont donc en état de négocier avec eux avec avantage; ils peuvent leur faire estimer beaucoup des choses de nulle valeur, et en recevoir un très grand prix Â». (Livre XXI, chap. II)

Points de vue sur Montesquieu

Le philosophe marxiste Louis Althusser le décrit comme un « libertin Â» partagé entre l'idéalisation de la problématique des contre-pouvoirs féodaux et le désir de grandeur parlementaire. D'autre part,Montesquieu appellerait à une alliance des privilégiés (bourgeoisie et aristocratie) contre les aspirations populaires. La monarchie étant la formule préférée de Montesquieu, à condition qu’elle ne s’abîme pas en monarchie absolue, il note la nécessité de « lois fixes et établies Â» et de pouvoirs intermédiaires entre le monarque et ses sujets, assurés surtout par la noblesse et les ecclésiastes (ce qui relève de la structure féodale classique).[réf. nécessaire]

Les travaux de Louis Desgraves et Pierre Gascar ont montré, que contrairement à Voltaire, il était un homme bien intégré à la société de son temps, et nullement en révolte contre son monde : aristocrate et bon catholique, héritier et bon gestionnaire de ses biens, académicien soucieux de sa réputation, habitué des « salons Â». Sa pensée échappe au caractère radical et parfois dogmatique de la philosophie des Lumières. Ses incohérences et ses ambiguïtés sont les marques d'une œuvre dénuée d'esprit de système, qui tente de combiner la raison et le progrès avec les traditions et autres « irrationalités Â» que charrie l'histoire.

Selon plusieurs juristes, Montesquieu est le premier comparatiste du droit. Le droit comparé, qui est de plus en plus populaire est donc une discipline redevable en grande partie à Montesquieu. Les écrits de ce penseur sont toujours d'actualité.

Keynes considérait Montesquieu comme « le plus grand économiste français, celui qu'il est juste de comparer à Adam Smith Â» (préface pour l'édition française de La Théorie Générale, 20 février 1939).

Œuvres

Annexes

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Voir aussi

Joseph Pilhes a fait d'un acte de générosité de Montesquieu l'argument de sa pièce Le Bienfait anonyme en 1782. Le fils de Montesquieu, qui ignorait l'épisode, la découvrit lors d'une représentation de la pièce à la Comédie française en septembre 1784. Voir à ce sujet le Journal de Paris, 16 septembre 1784, p. 1101 et les Oeuvres complètes de Montesquieu, Paris, Belin, 1817, tome premier, 1re partie, p. viii.

Bibliographie

  • Robert Shackleton, Montesquieu, bibliographe critique, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1977
  • Pierre Gascar, Montesquieu, Paris, Flammarion, 1988
  • Georges Benrekassa, Montesquieu, la liberté et l'histoire, Paris, Le livre de poche, 1988
  • Louis Desgraves, Montesquieu, Paris, Fayard, 1998
  • Alain Juppé, Montesquieu, le moderne, Paris, Perrin, 1999 (ISBN 978-2-262-01401-8)
  • Denis de Casabianca, Montesquieu, L'Esprit des lois, Paris, Ellipses, 2003
  • Louis Althusser, Montesquieu, la politique et l'histoire, Paris, PUF, 2003
  • Jacques de Saint-Victor, Les Racines de la liberté - Le débat français oublié, 1689-1789, Paris, Perrin, 2007. Un essai sur les origines du discours de la liberté lors du siècle avant la révolution et l'histoire des intellectuels (Fénelon, Boulainvilliers, Saint-Simond, Montesquieu, Turgot, Mably).
  • Domenico Felice, Oppressione e libertà. Filosofia e anatomia del dispotismo nell'Esprit des lois di Montesquieu, Pisa, ETS, 2000
  • Domenico Felice, Per una scienza universale dei sistemi politico-sociali. Dispotismo, autonomia della giustizia e carattere delle nazioni nell'Esprit des lois di Montesquieu, Firenze, Olsckhi, 2005
  • Domenico Felice (éd.), Montesquieu e i suoi interpreti, 2 tt., Pisa, ETS, 2005
  • Guillaume Barrera, Les Lois du Monde. Enquête sur le dessein politique de Montesquieu, Paris, Gallimard, 2009
  • Alain Cambier, Montesquieu et la liberté, Paris, Éditions Hermann, 2010
  • Jeannette Geffriaud Rosso, Montesquieu et la Féminité, Libreria Goliardica, 1977.
  • L'anticolonialisme européen de Las Casas à Karl Marx, textes choisis et présentés par Marcel Merle, Paris Armand Colin, 1969.
  • Jean Metellus & Marcel Dorigny, De l'esclavage aux abolitions, XVIIIème-XXème siècles Paris, Cercle d'Art, 1998.
  • Jean-Daniel Piquet, L'émancipation des Noirs dans la Révolution française (1789-1795), Paris, Karthala, 2002.
  • Michel Figeac, Montesquieu un philosophe au milieu de ses vignes, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III, 2005
  • Jean Erhard, Lumières et esclavage ; l’esclavage colonial et l’opinion publique au XVIIIè siècle, Paris, André Versaille, Éditeur 2008.

Notes et références

  1. ↑ ce fait fut d'ailleurs mentionné dans l'acte paroissial : « Ce jour 18 janvier 1689, a été baptisé dans notre Eglise paroissiale, le fils de M. de Secondat, notre seigneur. Il a été tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos frères. Que le Bon Dieu nous conserve cet enfant. Â»
  2. ↑ Référence en ligne
  3. ↑ L'Edifice
  4. ↑ Extrait du registre paroissial de l'église Saint-Sulpice à Paris : Ledit jour (11 février 1755) a esté fait le convoi et enterrement de haut et puissant seigneur Charles Segondat baron Montesquieu et de la Brède ancien président à mortier du parlement de Bordeaux, l'un des quarante de l'Académie françoise, décédé le jour d'hier rue Saint-Dominique, âgé de soixante-cinq ans, en présence de Messire Joseph de Marans, ancien maître des requestes honoraire et de Messire Charles Darmajant petit-fils du deffunt qui ont signé Marans, Darmajan, Guerin de Lamotte, de Guyonnet, de Guyonnet de Coulon, Marans cte d'Estillac, J. Rolland, vicaire. (Registre détruit par l'incendie de 1871 mais acte recopié par l'archiviste Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Paris, Henri Plon, 1867, page 888).
  5. ↑ cf. Histoire intellectuelle du libéralisme
  6. ↑ a, b, c et d De l'Esprit des lois, II, 1.
  7. ↑ De l'Esprit des lois, IV, 2.
  8. ↑ De l'Esprit des lois, II, 2 ; IV, 5 ; V, 3.
  9. ↑ De l'Esprit des lois, III, 4.
  10. ↑ De l'Esprit des lois, III, 7 : « Il faut que la crainte y abatte tous les courages et y éteigne jusqu'au moindre sentiment d'ambition Â».
  11. ↑ Lumières et Esclavage de Jean Ehrard, André Versaille éditeur, 2008, p. 27-28
  12. ↑ commentaire détaillé par René Pommier
  13. ↑ exemple d’interprétation au premier degré:[1]
  14. ↑ Aristote (Les Politiques, Livre VII, chap. VII), Poseidonios d'Apamée, Ibn Khaldoun (Les Prolégomènes, Livre I, section I) ou Jean Bodin (La République, Livre V, chap. I) avaient déjà prétendu établir une différenciation dans le tempérament attribué aux différents peuples et dans l'organisation politique des sociétés ou déterminer le plus ou moins grand degré d'avancement des civilisations par la théorie des climats.

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Fauteuil 2 de l’Académie française
1728-1755
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