Mederic Lanctot

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Mederic Lanctot

M√©d√©ric Lanct√īt

Médéric Lanctot (7 décembre 1838 - 30 juillet 1877) est un avocat, un journaliste et un homme politique canadien.

Dans le mois de novembre 1838, Hippolyte Lanctot, notaire de Saint-R√©mi, l'un des plus ardents patriotes de cette √©poque, √©tait arr√™t√© pour avoir pris part √† l'insurrection. Le huit d√©cembre suivant, sa femme, qui s'√©tait transport√©e √† Montr√©al pour √™tre plus pr√®s de lui, mettait au monde un fils qu'on baptisa sous le nom de M√©d√©ric. Quelque temps apr√®s, le p√®re √©tait d√©port√© en Australie, o√Ļ il subissait un long et cruel exil. Madame Lanctot, rest√©e seule et presque sans ressources, trouva dans l'amour maternel la force dont elle avait besoin pour √©lever ses enfants, et s'attacha d'une mani√®re sp√©ciale √† celui qui venait de na√ģtre dans des circonstances si √©mouvantes.

La naissance de cet enfant, √† la porte, en quelque, sorte, de la prison o√Ļ son p√®re attendait l'issue d'un proc√®s qui allait peut-√™tre le conduire √† l'√©chafaud, excita la sympathie publique et donna lieu √† toute esp√®ce de conjectures. Il semblait que le nouveau-n√© devait n√©cessairement porter l'empreinte de cette √©poque tourment√©e, avoir dans le sang et le caract√®re quelque chose des ardeurs et des violences de ces temps n√©fastes et glorieux. On s'aper√ßut bient√īt, en effet, que ce n'√©tait pas un enfant ordinaire; on √©tait surpris de voir dans ce petit gar√ßon √† la t√™te blonde, √† la peau fine, aux traits et aux membres d√©licats, qui ressemblait √† une petite fille tant de volont√©, de p√©tulance et de hardiesse. " C'est un petit diable," disaient les gens. Sa m√®re, qui l'adorait, souriait, ne voyant que le bon c√īt√© de cette riche nature qui se dilatait avec tant de force et s'√©panouissait comme une gerbe de feu.

√Ä neuf ans, il entrait au Coll√®ge Antoine-Girouard, et se faisait bient√īt remarquer; personne n'apprenait plus vite, mais aucun √©l√®ve aussi n'√©tait plus dissip√©, plus insoumis ; il √©tait de tous les complots, de toutes les r√©voltes contre l'autorit√©', de toutes les √©quip√©es. 11 poussa les choses jusqu'√† mettre le feu au coll√®ge. C'√©tait un peu fort, il re√ßut ordre de faire son paquet. Il s'en alla, et entra, en qualit√© de commis, chez M. Cuvillier, de Montr√©al. Une grande discussion s'√©tant, un jour, √©lev√©e dans le bureau, M. Cuvillier remarqua la vivacit√© et la force d'esprit de son commis, et ne put s'emp√™cher de lui dire qu'il n'√©tait pas √† sa place, qu'il devait se faire avocat. Lanctot saisit la balle au bond ; mais sur l'avis de M. Doutre, qui avait d√©j√† remarqu√© quelques-unes des compositions du jeune M√©d√©ric, il prit la r√©daction du Courrier de St-Hyacinthe, qui √©tait alors l'un des organes du parti lib√©ral. Pendant deux ans, il fit la pol√©mique dans ce journal avec une vigueur et une habilet√© qui le firent consid√©rer comme une √©toile naissante du parti lib√©ral.

En 1858, il allait √† Montr√©al √©tudier le droit sous MM. Doutre et Daoust, et se signalait bient√īt √† l'attention publique, en jetant des pierres dans les vitres du cabinet de lecture paroissial, fond√© en opposition √† l'Institut canadien. √Ä peu pr√®s dans le m√™me temps, il succ√©dait √† M. Dessaulles comme r√©dacteur du Pays. Il n'avait pas vingt ans, et on l'appelait √† remplacer le journaliste le plus redoutable que le Canada ait probablement produit. Lanctot se jeta, t√™te baiss√©e, dans la lutte, fit quelquefois des avanc√©s et des expositions de principes qui, aujourd'hui, soul√®veraient des temp√™tes formidables, mais montra g√©n√©ralement assez de mod√©ration.

Il parut en m√™me temps sur les hustings et prouva qu'il avait en lui non-seulement l'√©toffe d'un √©crivain, mais encore celle d'un orateur. En 1860, il se faisait recevoir avocat et quittait, peu de temps apr√®s, la r√©daction du Pays pour se consacrer exclusivement √† sa profession. Son amour du travail, son activit√©, son esprit perspicace, fertile en exp√©dients, et sa parole vigoureuse et argu-mentative, lui firent en peu de temps une belle client√®le. Il est malheureux qu'il ne se soit pas consacr√© exclusivement au barreau, au moins pendant plusieurs ann√©es ; il y aurait trouv√© la fortune et la renomm√©e qu'il convoitait, et ce joug salutaire des lois dont son esprit aventureux avait-tant besoin. Mais tous les freins, toutes les contraintes r√©pugnaient √† ce caract√®re fougueux, √† cet esprit indomptable.

Apr√®s un voyage en Europe, qu'il fit pour refaire sa sant√© s√©rieusement affect√©e, il voulut avoir un journal √† lui, et fonda la Presse. Il √©tait heureux ; journaliste et avocat, il avait de quoi satisfaire son activit√© intellectuelle, son besoin d'agitation ; il plaidait et il √©crivait sans cesse, interrompant souvent un article de journal pour aller √† la cour continuer une enqu√™te ou une plaidoirie. Pour conserver sa client√®le √† laquelle il enlevait une trop grande partie de son temps, il forma une soci√©t√© avec M. Laurier.

En 1864, Sir John A. Macdonald et Sir Georges-√Čtienne Cartier, ne pouvant plus se maintenir au pouvoir, s'alli√®rent aux chefs anglais du parti lib√©ral pour faire la Conf√©d√©ration. Ce coup surprit le pays et jeta l'inqui√©tude dans le Bas-Canada; il y eut un moment o√Ļ le parti conservateur mena√ßa de se diviser : la Minerve elle m√™me h√©sita. Lanctot crut que l'occasion √©tait bonne pour frapper un grand coup ; il se fit habilement l'√©cho des craintes et des m√©contentements que soulevait le projet minist√©riel, arbora le drapeau de l'union et invita la jeunesse canadienne, dans ses √©crits enflamm√©s, √† s'y rallier pour combattre le danger qui mena√ßait la patrie. La jeunesse conservatrice s'assembla pour d√©lib√©rer sur la situation ; la discussion fut vive parfois, mais la majorit√© ne voulut pas se s√©parer de ses chefs ; les autres s'unirent √† Lanctot et √† quelques-uns de ses amis lib√©raux pour fonder l'Union Nationale, qui eut pour r√©dacteurs : MM. Lanctot, Ludger Labelle, Henri-Benjamin Rainville (le juge), Louis-Amable Jett√©, D. Girouard, Laurent-Olivier David, J.-X. Perreault, J.-M. Loranger, Chs de Lorimier, Audet, Longpr√© et Letendre.

Le programme de ces jeunes gens, unis par un sentiment patriotique, était de combattre, par la plume et la parole, le changement de constitution proposé, de démontrer que ce régime politique, suggéré par Lord Durham pour anglifier le Bas-Canada, finirait par mettre le peuple à la merci d'une majorité antipathique des droits religieux et nationaux du Canada français. Ils dénoncèrent surtout l'intention qu'avait le gouvernement de changer la constitution sans consulter le pays, convoquèrent des assemblées publiques et firent signer des pétitions demandant l'appel au peuple. Lanctot déploya dans cette croisade une énergie, une activité, un esprit d'organisation et un talent d'écrivain et d'orateur qu'on ne pouvait se lasser d'admirer.

Ses collaborateurs le croyaient sinc√®re, et il l'√©tait autant qu'il pouvait l'√™tre ; il avait la conviction intime que le droit de veto et le pouvoir accord√© aux provinces anglaises d'augmenter leur repr√©sentation proportionnellement √† leur population, pendant que le Bas-Canada √©tait condamn√© √† garder toujours le m√™me nombre de d√©put√©s, nous mettraient sous la d√©pendance d'une majorit√© qui irait toujours grossissant, et que t√īt ou tard il surgirait des conflits o√Ļ nous serions √©cras√©s. Il pensait et disait que la Conf√©d√©ration √©tait une Ňďuvre pr√©matur√©e ; que la nation n'√©tait pas assez riche pour acheter les territoires qu' offrait et construire les chemins de fer qu'on demandait ; qu'avant de tant allonger aux deux extr√©mit√©s, il fallait renforcir au centre.

Aux √©v√©nements de dire jusqu'√† quel point nous avions raison. Dans tous les cas, les peines des rouges furent perdues, leur croisade ne servit √† rien, et ils ne purent pas m√™me obtenir l'appel au peuple ; la Conf√©d√©ration fut vot√©e par une grande majorit√©. Lanctot n'eut plus d√®s lors qu'une pens√©e, un but, celui de se pr√©senter aux prochaines √©lections g√©n√©rales de 1867, dans la division est de Montr√©al. Il commen√ßa par se faire √©lire au Conseil-de-Ville, et, dans l'hiver de 1867, il entreprit, au sein des classes ouvri√®res, un travail d'organisation gigantesque. Dans le printemps, il avait sous la main la plus puissante association qu'on e√Ľt encore vue dans le pays ; chaque corps de m√©tier avait son organisation sp√©ciale, son bureau de direction et ses officiers, et se reliait √† une administration centrale.

On ne peut se faire une id√©e de ce qu'il fallut d'√©nergie et d'habilet√© √† Lanctot pour obtenir ce r√©sultat; tous les soirs, pendant trois ou quatre mois, il tint des assembl√©es dans toutes les parties de la ville, faisant chaque fois trois ou quatre discours. Un soir, dans le mois de juin, une immense procession aux flambeaux parcourait les rues de Montr√©al; le coup d'Ňďil √©tait magnifique, tout le monde √©tait sur la rue ou dans les fen√™tres. En t√™te de la procession brillait un soleil dont les rayons illuminaient le portrait du h√©ros du jour, puis venait Lanctot lui-m√™me dans un carrosse tir√© par quatre chevaux et suivi de plusieurs milliers d'ouvriers portant des insignes, des inscriptions de toutes sortes, et criant : " Vive Lanctot ! " Jamais on n'avait vu pareil triomphe.

Si les √©lections avaient eu lieu quelques jours apr√®s, Lanctot aurait √©t√© √©lu par 1 000 √† 1 200 voix de majorit√©. Mais toute sa vie, faute de tact et de mod√©ration, il perdit en un instant le fruit de ses luttes et de ses travaux ; il √©tait √† peine au capitole, qu'il avait un pied sur la roche tarp√©ienne. Pour achever d'enlever le peuple, il s'√©tait mis dans la t√™te d'√©tablir des magasins √† bon march√©, o√Ļ tous les membres de l'association, pouvaient se procurer au prix co√Ľtant le th√©, le sucre, le riz, tous les objets de consommation domestique. C'√©tait absurde ; il aurait fallu des capitaux √©normes pour soutenir une pareille entreprise, et il n'avait pas un sou ; lorsque les √©lections arriv√®rent, les magasins √† bon march√© √©taient ferm√©s.

Ce n'est pas tout ; comme il lui fallait de l'argent pour mettre √† ex√©cution tous ses plans gigantesques, il r√©solut de faire fortune : il acheta des carri√®res et des mines de toutes sortes, et, comme il ne doutait de rien, il crut r√©ellement que sa fortune √©tait faite. Mais ayant refus√©, dans un moment d'impatience ridicule, de donner √† un nomm√© Sinotte une mis√©rable somme de $150.00, Sinotte exasp√©r√© vendit aux conservateurs des lettres compromettantes qui lui firent perdre le contrat qu'il avait obtenu de la corporation et lui enlev√®rent au moins deux cents votes.

Voici le bouquet. Se promenant, un jour, autour de la montagne avec un ami, celui-ci remarqua sur le bord du chemin des rochers dont la vue le frappa. Il descendit de voiture et s'√©cria : " Lanctot il y a ici une mine de fer, venez voir." Lanctot s'√©lan√ßa de la voiture, examina les rochers que son ami lui montrait, et fut convaincu que c'√©tait bien vrai. Nos deux amis, enthousiasm√©s, pouss√®rent leurs explorations plus loin, charg√®rent leur voiture de cailloux et s'en retourn√®rent chez eux avec la certitude que la montagne de Montr√©al √©tait pleine de fer.

Quels r√™ves Lanctot fit cette nuit-l√† ! Ce n'est pas seulement du fer qu'il vit dans ces r√™ves, mais de l'or, de l'or en quantit√© infinie. Son ami, qui √©tait chimiste, analysa les cailloux qu'ils avaient emport√©s et constata bel et bien la pr√©sence du fer. Deux jours apr√®s, Lanctot √©tait aux √Čtats-Unis, en conf√©rence avec de grands capitalistes ; un chimiste √©tait envoy√© √† Montr√©al pour visiter les lieux, un rapport favorable √©tait fait, Lanctot achetait la moiti√© de la montagne de Montr√©al, et en vendait une partie √† un Am√©ricain de New York. Lanctot avait √©t√© myst√©rieux jusque-l√†, il ne parlait que par monosyllables; il ne marchait plus, il volait; ses voyages aux √Čtats-Unis, ses visites √† la montagne, le soir, la nuit m√™me, piqu√®rent la curiosit√© de ses amis ; on lui demandait s'il avait trouv√© la pierre philosophale : " Mieux que cela," r√©pondait-il d'un air triomphant. Enfin, il √©clata un jour, on lut dans l'Union Nationale que M. Lanctot aurait besoin bient√īt de 500 √† 600 ouvriers pour travailler dans les mines de fer que la montagne de Montr√©al recelait. Un grand nombre le crurent et pr√©par√®rent leurs piques et leurs pelles, les autres hoch√®rent la t√™te et crurent que les mines de fer de la montagne ne tourneraient pas mieux que les carri√®res et les magasins √† bon march√©.

Tout cela se passait dans les huit jours qui pr√©c√©d√®rent la votation ; jusqu'au dernier moment, l'opinion du peuple avait paru favorable √† Lanctot ; le jour de la nomination, les deux partis en √©taient venus aux mains et les partisans de Lanctot √©taient rest√©s ma√ģtres du terrain; toutes les assembl√©es qui avaient eu lieu avaient √©t√© chaque fois des ovations pour le candidat des ouvriers. Mais M. Cartier avait, en reculant le plus possible l'√©lection, pr√©vu ce qui arriverait. Malgr√© tout, Lanctot aurait peut-√™tre √©t√© √©lu si, dans son exaltation, il n'avait pas promis √† ses comit√©s tout l'argent dont ils auraient besoin. Plusieurs de ces comit√©s pass√®rent une partie de la premi√®re journ√©e de l'√©lection √† attendre vainement l'argent promis. Le deuxi√®me jour, quand Lanctot eut annonc√© qu'il n'avait pas un sou, les ouvriers se mirent √† l'Ňďuvre avec un tel d√©vouement, qu'ils r√©duisirent la majorit√© de M. Cartier √† 230 voix.

Lanctot ne vit pas sans √©motion s'√©vanouir les r√™ves de gloire et de fortune qui le ber√ßaient depuis des mois. Il parut vouloir tenir t√™te √† la mauvaise fortune, changea le nom de l'Union Nationale en celui de l'Ind√©pendance, et se mit √† pr√™cher en faveur de la rupture du lien colonial. Mais ses paroles ne trouv√®rent plus parmi le public l'√©cho qu'elles avaient autrefois ; il eut beau se tourner sur tous les sens, il ne put reprendre sa popularit√© et surtout faire face √† ses affaires. Il √©tait ruin√©. Au lieu de se remettre tranquillement √† la pratique de sa profession et d'attendre les √©v√©nements, il partit pour les Etats-Unis, parcourut les divers groupes canadiens-fran√ßais, semant partout des journaux qui ne vivaient gu√®re que l'espace d'un, matin. √Ä bout de ressources, ne sachant plus de quel c√īt√© tourner la t√™te, il eut la mauvaise pens√©e, dans un moment de d√©sespoir et de r√©volte, de changer de religion et de fonder, avec l'or protestant, un journal destin√© √† combattre le catholicisme.

Il pensa que c'√©tait le moyen de faire son chemin dans la grande r√©publique ; il fit des r√™ves encore, s'imagina qu'il avait enfin frapp√© la bonne veine. Mais il y en a bien d'autres aux √Čtats-Unis qui cherchent et exploitent les veines de la popularit√©. Au bout de quelques mois, la caisse du journal √©tait vide, le pros√©lytisme religieux ne payait pas. Cette fois, il reprit la route du Canada et se remit √† pratiquer sa profession en soci√©t√© avec un de ses fr√®res. C'√©tait absurde, mais il aurait pu vivre peut-√™tre si, au lieu de chercher √† faire oublier ses √©carts, il ne s'√©tait pas mis sottement dans la t√™te qu'il pouvait encore para√ģtre en public devant une population catholique comme la n√ītre et m√™me briguer ses suffrages.

C'est pourtant ce qu'il fit. Il se pr√©senta en 1871 contre F√©chevin David ; il eut trois ou quatre cents voix. L'ann√©e suivante, en 1872, que vit-on ? . . . Lanctot soutenir l'homme qu'il avait d√©nonc√© toute sa vie comme l'ennemi de son pays, Sir George-√Čtienne Cartier. Il choisissait mal son temps ; le peuple supportait en masse M. Jett√©, qui √©tait √©lu par 1 300 de majorit√©. Ce pauvre Lanctot n'√©tait plus qu'une feuille morte √† la merci de tous les vents. Il c√©da enfin au sentiment de r√©probation qui l'√©crasait, comprit la folie de sa conduite et rentra dans le giron de l'√Čglise. Mais il avait perdu la confiance publique, il ne pouvait plus la reprendre. En 1875, il √©tait oblig√© de repartir poulies √Čtats-Unis, suivi de sa femme et de ses enfants. Cette fois, il eut presque de la mis√®re, et sa famille souffrit.

En 1875, il revenait au Canada comme agent d'une machine admirable qu'un Canadien des √Čtats-Unis, M. Lefebvre, avait invent√©e pour pr√©venir les accidents sur les chemins de fer. Etant all√© √† Ottawa, il vit M. Lusignan et lui fit conna√ģtre sa situation ; M. Lusignan toujours pr√™t √† rendre service √† quelqu'un, m√™me √† son d√©triment, lui conseilla de prendre la r√©daction du Courrier d' Outaouais, √† raison de $15 par semaine. Lanctot accepta, et quelques mois apr√®s, gr√Ęce aux efforts de M. Lusignan et √† la protection de M. le Dr St. Jean, il √©tait nomm√© rapporteur ou st√©nographe de la chambre √† raison de $45 par semaine. Il se plaisait √† dire, dans ce temps-l√†, √† ses amis, qu'il savait bien qu'il finirait par entrer dans la Chambre.

Apr√®s la session, il achetait le Courrier d'Outaouais, le transportait √† Hull, entreprenait une guerre √† mort contre certains employ√©s et membres du conseil municipal de cette ville, et devenait l'homme le plus populaire de Hull. Encore une fois, il avait frapp√© la veine populaire ; on ne jurait que par Lanctot ; il faisait mettre √† la porte les conseillers et employ√©s municipaux, les rempla√ßait par des hommes qui lui √©taient d√©vou√©s ; √©tait nomm√© avocat de la corporation, et imposait en toutes choses ses volont√©s. Malheureusement, l√† comme ailleurs, il perdit tout en abusant de son influence, en montrant au peuple que l'ambition personnelle plus que l'int√©r√™t public le faisait agir ; il pers√©cuta tellement ceux qu'il avait renvers√©s, qu'il en fit des victimes et tourna contre lui le sentiment public. Bient√īt, il fut abandonn√© par ses plus chauds partisans ; ses adversaires revinrent au pouvoir, le destitu√®rent comme avocat de la corporation, et il perdit m√™me la plus grande partie de sa client√®le. La sant√© lui manquait en m√™me temps ; le feu qui le d√©vorait avait fini par le consumer ; la machine √©tait us√©e.

Au printemps de 1877, il se rendit, avec sa femme, sur une terre qu'il avait achet√©e dans les montagnes, √† dix lieues de Hull, dans le but de refaire sa sant√©. Il avait lou√© sa maison, √† Hull, √† son ami M. Lusignan ; il √©tait l√† depuis trois semaines, lorsque tout-√†-coup son √©tat empira gravement ; il voulut se rendre chez lui et partit, accompagn√© du p√®re de M. Lusignan ; plusieurs fois il fut oblig√© de descendre de voiture pour se reposer, pour ne pas mourir en chemin. Il arriva chez lui, √† huit heures du soir, se coucha et se r√©veilla vers deux heures avec le r√Ęle de la mort ; il appela sa femme, lui demanda de pr√©parer quelques m√©dicaments, et expira pendant qu'elle lui parlait. Il fut transport√© √† Montr√©al, o√Ļ il fut inhum√© sans bruit au milieu de l'indiff√©rence g√©n√©rale. Quelle √©trange destin√©e ! Quelle existence tourment√©e ! Quels efforts gigantesques, et quels tristes r√©sultats !

Il est mort √† 39 ans, et, cependant, il en avait v√©cu au moins soixante ; il avait d√©ploy√© plus de talent, plus d'√©nergie et d'activit√© que beaucoup de grands hommes qui ont fond√© des empires. Il n'est pas n√©cessaire de l'avoir connu, il suffit de savoir ce qu'il a fait pour √™tre convaincu que Lanctot avait de grandes qualit√©s, des aptitudes remarquables, une intelligence des plus vigoureuses et des plus brillantes, un esprit ing√©nieux, fort et souple, un caract√®re de fer et d'acier, capable d'entreprendre et de mettre √† ex√©cution les entreprises les plus difficiles et les plus dangereuses.

Avocat distingu√©, journaliste redoutable, orateur politique de premier ordre, il semblait poss√©der tous les talents. A un esprit capable de sonder les questions les plus abstraites du droit, il joignait une imagination qui s'√©levait sur les sommets les plus √©lev√©s du monde intellectuel. Il √©tait terrible dans la pol√©mique ; maniait le sarcasme sans peur et sans piti√©, mettait tant d'enthousiasme, de col√®re et d'indignation dans son style, qu'on aurait cru qu'il √©crivait avait un fer rougi au feu. Violent, implacable dans ses √©crits, il montrait dans ses discours une mod√©ration qui √©tonnait tout le monde ; ce n'√©tait plus le m√™me ; il parlait avec une grande v√©h√©mence, mais dans un langage g√©n√©ralement poli et mod√©r√©.

Il a √©t√© certainement l'un des orateurs politiques les plus remarquables de son temps ; il n'avait pas la chaleur, l'influence magn√©tique de Chapleau, le genre imposant de Morin, l'√©loquence raffin√©e de Laurier, ni la parole p√©n√©trante et la r√©partie redoutable de Mercier, mais il √©tait de taille √† lutter avec ces orateurs distingu√©s sur les hustings, et il savait mieux qu'eux frapper l'esprit d'une population de ville, peut-√™tre parce qu'il √©tait plus d√©magogue. Son langage √©tait correct, sa phrase longue, mais g√©n√©ralement bien faite, sa voix forte et sympathique, son d√©bit un peu monotone et trop solennel parfois pour le husting, mais √©nergique et anim√©. Il avait bien la col√®re, l'indignation, mais il manquait d'√©motion, de v√©ritable √©motion ; il √©tait incapable de pleurer et de faire pleurer un auditoire . Il n'√©tait ni grand, ni gros, comme se l'imaginaient tous ceux qui le jugeaient de loin par le bruit qu'il faisait ; il √©tait petit, gr√™le, mais il avait une belle t√™te blonde, un front haut, droit, artistique, le regard expressif, une jolie figure blanche qu'encadraient admirablement une chevelure abondante et boucl√©e, une barbe √©paisse et ondul√©e. Il se plaisait √† rappeler qu'un phr√©nologiste lui avait dit qu'il avait du lion dans le haut de la figure.

Au moral, il offrait de singuliers contrastes √† l'Ňďil de l'observateur, un m√©lange de qualit√©s et de d√©fauts, de diamants et de scories, de bonnes et de mauvaises herbes, v√©ritable kal√©idoscope o√Ļ tout changeait de forme et de couleur dans un clin-d'Ňďil. Sobre, moral, laborieux, aimant, g√©n√©reux, charitable, patriote, religieux m√™me √† ses heures, il √©tait aussi parfois, rude, violent, intraitable, injuste dans ses emportements et ses vengeances, extr√™me en tout. Mais son grand d√©faut, la cause de tous ses √©carts de jugement, la source de toutes les erreurs qui ont marqu√© sa vie, c'√©tait son ambition, cette fi√®vre de pouvoir, de fortune et de popularit√© qui obscurcissait son intelligence, √©moussait son sens moral, faussait sa conscience, et lui faisait croire tout ce qu'il avait int√©r√™t √† croire. Il avait fini par identifier tellement l'id√©e qu'il voulait faire triompher avec son int√©r√™t personnel, √† ses projets d'avenir et d'avancement, qu'il ne pouvait les s√©parer ; √©levait √† hauteur d'un principe certain ce qui n'√©tait bien souvent au fond qu'un r√™ve de son ambition, et prenait pour une conviction arr√™t√©e ce qui n'√©tait que l'exaltation de son amour-propre.

On s'expliquait, en voyant Lanctot, comment certains hommes peuvent, en temps de r√©volution, sous l'empire de convictions passag√®res et d'une exaltation d'esprit et de caract√®re dangereuse, commettre tant d'exc√®s. Lanctot √©tait n√© agitateur ; s'il e√Ľt v√©cu en France en 1793, il e√Ľt rivalis√© avec Camille Desmoulins en fait de fougue r√©volutionnaire ; si, au lieu de na√ģtre, il e√Ľt √©t√© homme fait en 1837 et 38, sa nature r√©volutionnaire autant que le patriotisme en aurait fait un h√©ros; il serait mont√© sur l'√©chafaud, en criant, comme Hindelang : " Vive la libert√© ! "

Références

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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Mederic Lanctot de Wikipédia en français (auteurs)

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