Masochisme Sexuel

Masochisme

Le masochisme est la recherche du plaisir dans la douleur. Cette douleur peut être psychologique (humiliations) ou physique.


Sommaire

L'énigme du masochisme

Le masochiste social ou moral se met en position de subir la douleur psychologique ou physique dans sa vie sociale.
Le terme de masochisme érogène fut utilisé par Freud pour décrire un masochisme de plaisir, décliné suivant les spécialistes comme masochisme festif, orgiaque, ludique. Ce masochiste éduque son bourreau, ou bourrelle. D'après Benno Rosenberg, dans les deux cas, il peut s'agir de masochisme mortifère ou de masochisme gardien de la vie. Le masochisme ne serait donc pas seulement dans une dérivation interne de la pulsion de mort, mais se trouverait au carrefour de la pulsion de vie et de la pulsion de mort.

Le terme a été forgé par Richard von Krafft-Ebing dans sa Psychopathia sexualis[1] à partir du nom de Leopold von Sacher-Masoch et de son roman, La Vénus à la fourrure.
Leopold von Sacher-Masoch est désormais reconnu comme un grand écrivain. La Vénus à la Fourrure (abstraction faite des qualités de l’œuvre) est son programme masochiste. Il veut absolument réaliser ce qu'il a écrit dans la Vénus. Sacher Masoch n'a cessé de manipuler ses compagnes et notamment Wanda Sacher Masoch, afin qu'elles incarnent le rôle la Vénus à la fourrure.

Sigmund Freud a étudié les mécanismes du masochisme et l'a dans un premier temps considéré comme du sadisme retourné sur soi. Puis comme une dérivation interne de la pulsion de mort dans la deuxième topique.

L'expression sado-masochisme lie le masochisme au sadisme.

Ce que Gilles Deleuze nie dans sa présentation de Sacher Masoch.
Il écrit : « Sado-masochisme est un de ces noms mal fabriqués, monstre sémiologique », et il considère que le sadisme et le masochisme ne sont ni d'absolus contraires, ni complémentaires. Sade, démontrant un univers criminel, donc non contractuel. Alors que Sacher Masoch, lui, est dans le contrat. Ce que décrit Sade, ce n'est pas pour le réaliser. Mais pour démontrer la cruauté du monde. Pour démontrer que la nature est mauvaise. Alors que ce qu'écrit Masoch dans la Vénus, c'est ce qu'il veut réaliser.
Donc deux mondes différents, deux couples : l’un masochiste dominé qui choisit son bourreau et pactise avec lui. Et, dans le sadisme, un sadique qui torture sa victime et qui en jouit d’autant plus qu’elle n’est pas consentante[2]. Ainsi Deleuze nomme le dominant dans l’univers masochiste Le (la) Masochisant(e). Cette pensée de Gilles Deleuze est confirmée par d'autres, dont Roland Jaccard : "Sacher Masoch n’est ni le contraire ni le complément de Sade, mais l’initiateur d’un monde à part"[3].

"... de ce bon romancier autrichien qui vint au monde cent ans après Sade, dont les héroïnes cruelles étaient vêtues d'une cravache, et parfois de manteau de vison. Je sais bien que tous les goûts sont dans la nature, et toutes les manies. Celle-ci n'est pas dangereuse ni plus déplaisante qu'une autre. Elle ne l'est pas moins non plus. Mais pour être mystérieuse, elle l'est ! Exactement, elle est la seule manie que l'on ne puisse châtier sans lui venir en aide, ni punir sans la récompenser. Parfaitement incompréhensible : absurde. Reste que de cette absurdité le critique peut se faire (comme on dit) une raison"[4].


La question du masochisme chez les religieux

"La souffrance seule rend la vie supportable", Marie Alacoque[5] Marie-Madeleine Pazzi, qui trouvait une bonheur suprême à être flagellée par la prieure du couvent comme consumée par ces flammes intérieures. Près de la crise elle clamait : "C'est assez ! N'attisez plus cette flamme qui me consume ! Ce n'est pas ainsi que je désire être mise à mort ! C'est trop de volupté et de félicité !"[5].

"Aucun psychologue, aucun analyste, n’a encore réussi à donner une description des qualités spécifiques de l’expérience masochiste comparées aux extases des ascètes et des saints du Moyen Age. La maladresse banale d’expression et le manque d’imagination de la psychologie scientifique deviennent encore plus évidents lorsqu’on les compare aux témoignages de ces illettrés, même en ignorant le fait que la perception psychologique de ceux-ci prouve être supérieure à celle de la psychologie savante. Les essais de Thérèse de Jésus, les lettres de Catherine de Sienne, sont plus importants pour l’élucidation psychologique de Masochisme que la lecture de Krafft-Ebing"[6].

Formes de masochisme

  • Le masochisme érogène

Festif ou ludique, la douleur comme voie vers la jouissance.
Dans le roman La Vénus à la fourrure[7], le héros adore une femme, qu'il désire servir comme esclave ; il s'agit d'une attitude de servilité, d'un goût pour l'humiliation amoureuse. Masoch est attiré par les pantoufles, les pieds. Masoch est aussi attiré par l'image des femmes cruelles vêtues de fourrure, armées de fouet -le knout[8]-,Masoch n'était donc seulement pas attiré par l'humilation mais aussi par des sévices physiques trés durs. Masoch utilisait le terme knout dans tous ses romans. Il décrit les scènes de fouet, le fouet qu'il attend. Masoch a sans aucun doute écrit son roman en état extatique. Il en rêvait !
A la lecture de Gilles Deleuze ou de Théodore Reik, on comprend que le masochisme érogène peut être animé et surtout satisfait par une douleur physique, ou par des humiliations.

  • Un masochisme social

Plus ou moins corrélé, relatif à la névrose d'échec.
C'est Theodor Reik qui introduisit cette appellation pour nommer plus précisément cette forme de masochisme, que Freud avait désignée sous le terme de masochisme moral[5].

Pour Reik, c'est bien le masochisme sexuel qui est la forme primaire, dont les autres sont issues par un détournement. Le masochisme social serait un exutoire du masochisme sexuel, dont il suffit bien souvent à stopper les manifestations dans le comportement. Il décrit le cas de patients alternant entre des phases de masochisme sexuel et de masochisme social, le premier s'effaçant au profit du second avant d'être remis au goût du jour lorsque l'avancement de la thérapie faisait reculer ce dernier[5].

Approches psychiatriques, psychologiques et psychanalytiques

S'intéressant à la génèse, Freud fit du masochisme le fruit le la rencontre entre la libido et la pulsion de mort. Alors que la première détourne en partie la seconde pour la diriger vers le monde extérieur, une partie de la pulsion de mort reste tournée contre le moi, et se trouve alors « liée libidinalement », donnant naissance au « masochisme primaire, érogène[9] ».

Sans renier frontalement les théories de son maître, Theodor Reik s'employa à bâtir une théorie indépendante de celle de Freud, sans référence aux pulsions fondamentales définies par ce dernier telles que la libido et la pulsion de mort. Son parti-pris fut de baser son étude sur les enseignements recueillis auprès de ses patients en analyse beaucoup plus que sur des théories générales à haut niveau d'intégration. Dans une approche tout d'abord purement observative, il énumère quatre traits caractéristiques manifestant la psychologie masochiste[5] :

  • la signification spéciale de la fantaisie, c'est-à-dire la forme du fantasme (le fantasme vécu pour lui-même, ou la scène rêvée, dramatisée, ritualisée, absolument indispensable au masochiste) ;
  • le facteur suspensif (l’attente, le retard, exprime la manière dont l'angoisse agit sur la tension sexuelle et l'empêche de croître jusqu'à l'orgasme);
  • le trait démonstratif, ou plutôt persuasif (par lequel le masochiste exhibe la souffrance, la gêne et l'humiliation) ;
  • le facteur provocateur (le masochiste réclame agressivement la punition comme ce qui résout l'angoisse et lui donne le plaisir défendu).

Sur la question des causes, Reik fait naître le masochisme d'un sentiment de culpabilité inconscient, lequel occasionne chez le sujet une « blessure narcissique[5] ».

Avec la psychologie individuelle du sentiment d'infériorité d'Alfred Adler, le masochisme pourrait être aussi la réalisation de ce sentiment d'infériorité dans le phénomène humain des « prédictions autoréalisatrices », dont l'exemple biomédical est dans l'effet placebo. Alors, le sujet court d'échec en échec pour confirmer sa foi dans son incapacité ou son infériorité. Il s'agit dans ce cas précis de masochisme social.

Approches philosophiques

Gilles Deleuze reprend les théories de Reik, mais en minimisant le rôle du père par rapport à celui de la mère dans la formation du masochisme. D'autre part, il introduit la notion centrale du « contrat », établissant une distinction forte entre les relations contractuelles instaurées par le masochiste et la violence sadique qu'il rapproche d'une « institution ». Pour le philosophe, la « forme du contrat » constitue une cinquième caractéristique à ajouter aux quatre définies par Reik : « le contrat masochiste n'exprime pas seulement la nécessité de consentement de la victime, mais le don de persuasion, l'effort pédagogique et juridique par lequel la victime dresse son bourreau[10] ». Le masochisme festif est le Masochisme de Leopold Von Sacher Masoch.

Déconstruction du masochisme par René Girard

La théorie mimétique de René Girard permet notamment de ramener toutes les observations des psychanalystes à un principe unique : le mimétisme. Pour ce qui est du masochisme, la théorie mimétique le fait apparaître comme un moment particulier de la dynamique du désir humain. Nous devons donc partir d'un bref exposé de la théorie mimétique pour aborder ensuite progressivement le point de vue de Girard sur le masochisme.

Le désir est par nature mimétique : nos désirs sont les imitations des désirs d’un modèle, appelé également médiateur du désir. Le modèle jouit auprès du sujet d’un prestige particulier, qui dépend de l’illusion de l'autonomie métaphysique. Le modèle prestigieux désire un objet et le sujet, imitant son modèle, désire le même objet. Mais il le désire sans savoir que son désir est médiatisé. Le triangle du désir mimétique a donc trois sommets : le modèle, l’objet et le sujet. Freud avait perçu ce triangle mais d’après lui, ce n’était que la répétition du triangle archétypal œdipien  : père, mère, enfant.

Le modèle peut être éloigné, imaginaire ou appartenir à un monde de valeurs inaccessible qui transcende le nôtre : c’est le cas d’Amadis de Gaule pour Don Quichotte, et Girard parle alors de médiation externe. Il peut aussi être être proche et réel : c’est le cas de Pavlovitch pour Veltchaninov dans L'Eternel mari de Dostoïevski, et Girard parle alors de médiation interne. Dans la médiation interne, il y a concurrence entre le modèle et le sujet pour la possession de l’objet du désir. Le modèle se transforme donc en rival. Mais le sujet, n’ayant jamais reconnu son modèle en tant que tel, ne voit que l’objet, son désir pour l’objet, et le rival qui se dresse entre lui et l’objet. Cette situation est d’ailleurs si fréquente que Girard parle de modèle-rival.

A un stade plus avancé du mimétisme, plus le modèle-rival est rivalitaire, plus il est capable d’inspirer le désir pour l’objet. L’objet va devenir d’autant plus fascinant qu'il est inaccessible. Plus le modèle fait obstacle, plus le désir s'exacerbe. Plus le désir s’exacerbe, plus la valeur de l'objet grandit.

A un stade encore plus avancé, celui identifié comme le masochisme, le sujet en vient à voir dans l'échec à la possession de l'objet le signe le plus sûr de sa valeur. Le sujet en vient à ne désirer que des objets inaccessibles et à ne choisir que les rivaux les plus prestigieux et les plus capables de lui faire obstacle. D’un point de vue extérieur, et sans le concours de la théorie mimétique, nous avons l’impression que le sujet se complait dans l'échec : nous préférons créer la catégorie spéciale du masochisme que reconnaître que le mimétisme est le principe des relations humaines.

Il est absurde de croire qu’il existe un désir sain et un désir malsain et que des gens puissent chercher la souffrance pour elle-même. Dans ce que les psychanalystes appellent le masochisme, après avoir mené à l’échec, le désir a l’air de faire de l’échec son objet. Le "masochiste" ne fait que prendre pour point de départ un stade avancé du désir. Il faut donc renoncer à l’étiquette de masochisme, qui brouille les pistes là où elle croit les révéler.

La théorie mimétique en vient à déconstruire les mythologies psychanalytiques. Selon Girard, les observations de Freud et ses conclusions sont admirables mais il échoue à conceptualiser ce qu’il étudie. Freud, à l’imitation de Platon, pose l’existence d’archétypes que les gens sont censés ensuite reproduire toute leur vie. Là où Freud échoue à expliquer la reproduction du triangle, Girard propose un désir qui apprend de lui-même.

Bibliographie

- Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Ed Folio-Gallimard, 1989, ISBN 2070325393
- Le problème économique du masochisme 1924, in Œuvres complètes, Tome XVII, 1923 - 1925, Ed PUF, ISBN 2130443028
  • Theodor Reik : Le Masochisme, Ed Payot, 2000, ISBN 2228893595
  • Benno Rosenberg, Claude Le Guen, coll. Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Collection Monographies de la Revue française de psychanalyse, ISBN 2130434908 (un indispensable)
  • Paul-Laurent Assoun : Leçons psychanalytiques sur le Masochisme, Ed Economica-poche, 2007, ISBN 2717853375
  • Marilia Aisenstein, Jacques André : L'énigme du masochisme, PUF, ISBN 2130506798
  • René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, Paris, 1972

Notes et références

  1. Richard von Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis, édition Pocket, collection Agora
  2. Gilles Deleuze, 1967, Présentation de Sacher-Masoch, le froid et le cruel avec le texte intégral de La Vénus à la fourrure, éditions de Minuit, collection arguments
  3. Roland Jaccard
  4. Jean Paulhan, 1959, La douteuse Justine, éd Jean Jacques Pauvert
  5. a , b , c , d , e  et f Theodor Reik, Le masochisme, Payot, Paris, 1953 (réimpr. 2000), 418 p. (ISBN 2-228-89359-5).
    un essai de psychanalyse sur la psychologie et le psychisme masochiste
     
  6. Theodor Reik, 1971, Le masochisme, éd. Payot, Paris
  7. Le roman de Masoch a inspiré le titre d'une chanson du Velvet Underground, Venus in furs, composée par Lou Reed et consacrée au masochisme moderne.
  8. Knout- sorte de fouet à six lanières armé de clous aigus.
  9. Sigmund Freud, Névrose, psychose et perversion, Presses Universitaires de France, Paris, 1894 (réimpr. 1999), 320 p. (ISBN 2-130-45208-6).
    voir Le Problème Economique du Masochisme
     
  10. Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Editions de Minuit, Paris, 1er février 1967, 276 p. (ISBN 2-707-30332-1).
    présentation de la Vénus à fourrure et essai sur le masochisme
     

Voir aussi

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