Marquis de sade

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Marquis de sade

Marquis de Sade

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On ne possĂšde aucun portrait de Sade Ă  l’exception d’un profil du jeune marquis dessinĂ© par Charles van Loo vers 1760. Les dĂ©positions du procĂšs de Marseille le montrent Ă  trente-deux ans « d’une jolie figure, visage rempli Â», Ă©lĂ©gamment vĂȘtu d'un frac gris doublĂ© de bleu, portant canne et Ă©pĂ©e.

Donatien Alphonse François, marquis de Sade, nĂ© le 2 juin 1740 Ă  Paris et mort le 2 dĂ©cembre 1814 Ă  l'asile de Charenton, est un Ă©crivain et un philosophe français, longtemps vouĂ© Ă  l’anathĂšme en raison de la part accordĂ©e dans son Ɠuvre Ă  un Ă©rotisme de la violence et de la cruautĂ© (fustigations, tortures, incestes, viols, sodomie, etc). Le nĂ©ologisme « sadisme Â», formĂ© d’aprĂšs son nom, est apparu dĂšs 1834 dans le Dictionnaire universel de Boiste comme « aberration Ă©pouvantable de la dĂ©bauche : systĂšme monstrueux et antisocial qui rĂ©volte la nature Â». C’est Krafft-Ebing, mĂ©decin allemand, qui a donnĂ© Ă  la fin du XIXe siĂšcle un statut scientifique au mot sadisme, comme antonyme de masochisme pour dĂ©signer une perversion sexuelle dans laquelle la satisfaction est liĂ©e Ă  la souffrance ou Ă  l’humiliation infligĂ©e Ă  autrui.

OccultĂ©e et clandestine pendant tout le XIXe siĂšcle, son Ɠuvre littĂ©raire est rĂ©habilitĂ©e au XXe siĂšcle, malgrĂ© une censure officielle qui dure jusqu’en 1960, la derniĂšre Ă©tape Ă©tant sans doute reprĂ©sentĂ©e par l’entrĂ©e de Sade dans la BibliothĂšque de la PlĂ©iade en 1990.

Il signait « de Sade Â» ou « D.-A.-F. Sade Â». Marquis ou comte[1] pour ses contemporains, il est pour la postĂ©ritĂ© le « marquis de Sade Â», et, dĂšs la fin du XIXe siĂšcle, le « divin marquis Â», Ă  la suite du « divin ArĂ©tin Â», premier auteur Ă©rotique des temps modernes (XVIe siĂšcle), un peu oubliĂ© de nos jours.

« Les entractes de ma vie ont Ă©tĂ© trop longs Â», nota ce passionnĂ© de thĂ©Ăątre. DĂ©tenu sous tous les rĂ©gimes (monarchie, rĂ©publique, empire), jamais jugĂ©, il est restĂ© enfermĂ© — en plusieurs fois et dans des conditions fort diverses — vingt-sept ans.

Sommaire

Biographie

Jeunesse

Sade naĂźt Ă  Paris le 2 juin 1740 Ă  l’hĂŽtel de CondĂ©, de Jean Baptiste François, comte de Sade, hĂ©ritier d’une des plus anciennes maisons de Provence, seigneur de Saumane et de Lacoste, coseigneur de Mazan, et de Marie ÉlĂ©onore de MaillĂ© de Carman, parente et « dame d’accompagnement Â» de la princesse de CondĂ©. BaptisĂ© Ă  Saint-Sulpice, les parents, parrain et marraine s’étant fait reprĂ©senter par des officiers de maison, il reçoit par erreur les prĂ©noms de Donatien Alphonse François au lieu de Donatien Aldonse Louis. Le marquis utilise dans la plupart de ses actes officiels les prĂ©noms qui lui Ă©taient destinĂ©s, entretenant une confusion qui a des consĂ©quences fĂącheuses lors de sa demande de radiation sur la liste des Ă©migrĂ©s.

Sur le blason des Sade, l’aigle impĂ©rial Ă  deux tĂȘtes, privilĂšge qu’aurait obtenu ElzĂ©ar de Sade de l’empereur Sigismond en 1416. La filiation prouvĂ©e de la maison de Sade remonte Ă  l’annĂ©e 1302 avec Hugues de Sade, « pĂšre d’Hugues qui suit et suivant plusieurs auteurs de Laure de Sade dont la vertu et la beautĂ© ont Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©es par francois Petrarque poĂ«te et philosophe et le plus beau genie de son siecle Â» (gĂ©nĂ©alogie de la famille de Sade prĂ©sentĂ©e au Roi en 1754 - orthographe et ponctuation respectĂ©es)
Portrait de Jean Baptiste François, comte de Sade, pĂšre du marquis, par Nattier. Il est, par droit d’aĂźnesse, le chef de la famille. Il a deux frĂšres, Jean-Louis-Balthazar, commandeur de l’ordre de Malte, puis bailli et grand prieur de Toulouse, et Jacques-François, abbĂ© commendataire d’Ébreuil. Quatre sƓurs vivent en religion. La cinquiĂšme Ă©pouse le marquis de Villeneuve-Martignan qui fit construire Ă  Avignon le bel hĂŽtel seigneurial aujourd'hui musĂ©e Calvet, Ă  l'entrĂ©e duquel on peut encore voir le blason des Sade.

Sade aima et admira son pĂšre autant qu’il ignora sa mĂšre tenue Ă  l’écart par son mari avant de se retirer dans un couvent. Homme d’esprit, grand sĂ©ducteur, prodigue et libertin, avant de revenir Ă  la religion Ă  l’approche de la cinquantaine, le pĂšre du marquis est le premier Sade Ă  quitter la Provence et Ă  s’aventurer Ă  la Cour. Il devient le favori et le confident du prince de CondĂ© qui gouverne la France pendant deux ans Ă  la mort du RĂ©gent. A vingt-cinq ans, ses maĂźtresses ne se comptent plus parmi les plus grands noms de la cour : la propre sƓur du prince de CondĂ©, Mlle de Charolais, ancienne maĂźtresse royale, les duchesses de La TrĂ©moille, de Clermont, jusqu’à la jeune princesse de CondĂ©, de vingt-cinq ans moins ĂągĂ©e que son mari et trĂšs surveillĂ©e par ce dernier, pour la conquĂȘte de laquelle il Ă©pousera en 1733 la fille de sa dame d’honneur, Mlle de MaillĂ© de Carman, sans fortune, mais alliĂ©e Ă  la branche cadette des Bourbon-CondĂ©[2]. Capitaine de dragons dans le rĂ©giment du prince, puis aide de camp du MarĂ©chal de Villars pendant les campagnes de 1734-1735, il obtient du roi en 1739 la charge de lieutenant gĂ©nĂ©ral des provinces de Bresse, Bugey, Valromey et Gex qu’il achĂšte 135000 livres[3]. Il se lance dans la diplomatie, se voit confier une nĂ©gociation secrĂšte Ă  la cour de Londres, est nommĂ© ambassadeur Ă  la cour de Russie, nomination remise en cause Ă  la mort du tsar Pierre II, puis ministre plĂ©nipotentiaire auprĂšs de l'Électeur de Cologne. Sa conduite pendant son ambassade, puis une imprudente attaque contre la maĂźtresse du roi, lui vaudra le ressentiment de Louis XV et il ne sera plus employĂ© que pour des postes sans consĂ©quence.

Donatien passe les trois premiĂšres annĂ©es de sa vie Ă  l’hĂŽtel de CondĂ© Ă  l’écart de ses parents. ÉlevĂ© avec la conviction d’appartenir Ă  une espĂšce supĂ©rieure, sa nature despotique et violente se forme trĂšs tĂŽt : « AlliĂ© par ma mĂšre, Ă  tout ce que le royaume avait de plus grand ; tenant, par mon pĂšre, Ă  tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distinguĂ© ; nĂ© Ă  Paris dans le sein du luxe et de l’abondance, je crus, dĂšs que je pus raisonner, que la nature et la fortune se rĂ©unissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus, parce qu’on avait la sottise de me le dire, et ce prĂ©jugĂ© ridicule me rendit hautain, despote et colĂšre ; il semblait que tout dĂ»t me cĂ©der, que l’univers entier dĂ»t flatter mes caprices, et qu’il n’appartenait qu’à moi seul et d’en former et de les satisfaire[4]. Â»

De quatre Ă  dix ans, son Ă©ducation est confiĂ© Ă  son oncle, l’abbĂ© Jacques-François de Sade, qui l’hĂ©berge au chĂąteau de Saumane[5] prĂšs de L'Isle-sur-la-Sorgue, oĂč il s’est retirĂ© aprĂšs une existence mondaine.

AbbĂ© commendataire d’Ébreuil dans le Bourbonnais, ce cadet de famille avait embrassĂ© l’état ecclĂ©siastique, devenant vicaire gĂ©nĂ©ral de l’archevĂȘque de Toulouse et, ensuite, de celui de Narbonne, en 1735. ChargĂ©, par les Ă©tats de Languedoc, d’une mission Ă  la cour, il avait rĂ©sidĂ© plusieurs annĂ©es Ă  Paris, et s'Ă©tait liĂ© d’amitiĂ© avec Voltaire (avec qui il correspond au moins jusqu’en 1765) et avec Émilie du ChĂątelet. Historien de PĂ©trarque, « moins un abbĂ© qu’un seigneur curieux de toutes choses, et singuliĂšrement d’antiquitĂ©s et d’histoire Â» selon Maurice Heine (il y a Ă  Saumane une bibliothĂšque enrichie par l’abbĂ©, un mĂ©daillier et un cabinet d’histoire naturelle que le marquis aura toujours fort Ă  cƓur de conserver), ce sybarite selon un autre biographe[6], aime vivre et bien vivre, s’entourant de livres et de femmes (« tout prĂȘtre qu’il est, il a toujours un couple de gueuses chez lui
 Est-ce un sĂ©rail que son chĂąteau ? Non, c’est mieux, c’est un bordel Â», Ă©crit Donatien en 1765 – voir extraits 3).

À dix ans, il entre au collĂšge Louis-le-Grand que dirigent les pĂšres jĂ©suites, Ă©tablissement alors le mieux frĂ©quentĂ© et le plus cher de la capitale. Les reprĂ©sentations thĂ©Ăątrales organisĂ©es par les pĂšres sont sans doute Ă  l’origine de la passion de Sade pour l’art du comĂ©dien et la littĂ©rature dramatique.

Il a Ă  peine quatorze ans lorsqu’il est reçu Ă  l’École des chevau-lĂ©gers de la garde du roi, en garnison Ă  Versailles, qui n’accepte que des jeunes gens de la plus ancienne noblesse. À dix-sept ans, il obtient une commission de cornette (officier porte-drapeau), au rĂ©giment des carabiniers du comte de Provence, frĂšre du futur Louis XVI, et prend part Ă  la guerre de Sept Ans contre la Prusse. À dix-neuf ans, il est reçu comme capitaine au rĂ©giment de Bourgogne cavalerie avec l’apprĂ©ciation suivante : « joint de la naissance et du bien Ă  beaucoup d’esprit ; a l’honneur d’appartenir Ă  M. le prince de CondĂ© par Madame sa mĂšre qui est MaillĂ©-BrĂ©zĂ© Â».

Le jeune homme a la plus mauvaise rĂ©putation. Il est joueur, prodigue et dĂ©bauchĂ©. Il frĂ©quente les coulisses des thĂ©Ăątres et les maisons des proxĂ©nĂštes. Pour se dĂ©barrasser d’un fils qu’il sent « capable de faire toutes sortes de sottises Â», le comte de Sade lui cherche une riche hĂ©ritiĂšre.

Donatien voudrait Ă©pouser Laure de Lauris-Castellane, hĂ©ritiĂšre d’une vieille famille du Luberon dont il est amoureux fou et avec qui il a une liaison. Les deux familles se connaissent bien, le grand-pĂšre du marquis et M. de Lauris ont Ă©tĂ© syndics de la noblesse du Comtat Venaissin mais Mlle de Lauris est rĂ©ticente[7] et le comte a fixĂ© son choix sur l’hĂ©ritiĂšre des Montreuil. « Tous les autres mariages ont rompu sur sa trĂšs mauvaise rĂ©putation Â», Ă©crit-il.

Le 17 mai 1763, le mariage du marquis et de RenĂ©e-PĂ©lagie Cordier de Montreuil, fille aĂźnĂ©e d’un prĂ©sident Ă  la cour des Aides de Paris, de petite noblesse de robe, mais dont la fortune dĂ©passe largement celle des Sade, est cĂ©lĂ©brĂ©e Ă  Paris en l'Ă©glise Saint-Roch. La correspondance familiale montre, sans aucun doute possible, que le marquis et la nouvelle marquise se sont entendus Ă  peu prĂšs parfaitement. « Il est trĂšs bien avec sa femme. Tant que cela durera, je lui passerai tout le reste Â» (le comte Ă  l’abbĂ©, juin 1763), « Leur tendre amitiĂ© paraĂźt bien rĂ©ciproque Â» (Madame de Montreuil Ă  l’abbĂ© en aoĂ»t). RenĂ©e-PĂ©lagie aima son mari tant qu’elle le put, jusqu’au bout de ses forces. Mais le marquis a plusieurs vies.

Trois mois aprĂšs son mariage, il est enfermĂ© au donjon de Vincennes sur ordre du Roi. « Petite maison louĂ©e, meubles pris Ă  crĂ©dit, dĂ©bauche outrĂ©e qu’on allait y faire froidement, tout seul, impiĂ©tĂ© horrible dont les filles ont cru ĂȘtre obligĂ©es de faire leur dĂ©position. Â», Ă©crit le comte de Sade Ă  son frĂšre l’abbĂ© en novembre 1763 (voir en note[8] extraits de la dĂ©position de Jeanne Testard). Son intervention et celle des Montreuil le font libĂ©rer et assigner Ă  rĂ©sidence jusqu’en septembre 1764 au chĂąteau d’Échauffour en Normandie chez ses beaux-parents.

Il succĂšde Ă  son pĂšre dans la charge de lieutenant gĂ©nĂ©ral aux provinces de Bresse, Bugey, Valromey et Gex. Il se rend Ă  Dijon pour prononcer le discours de rĂ©ception devant le parlement de Bourgogne. De retour Ă  Paris, il a des liaisons avec des actrices connues pour leurs amours vĂ©nales avec de grands seigneurs : Mlle Colet, dont il tombe amoureux, Mlle Beauvoisin, qu’il amĂšne Ă  Lacoste oĂč il la laisse passer pour sa femme au grand scandale de sa famille - Moussu lou MarquĂšs y gagne en Provence le sobriquet de pistachiĂ© – coureur de jupon – Mlle Dorville, Mlle Le Clair


En 1767, son pĂšre, le comte de Sade, meurt. Le prince de CondĂ© et la princesse de Conti acceptent d’ĂȘtre les parrains de son premier fils, Louis-Marie.

Depuis la fin 1764, il est surveillĂ© par la police. « Il Ă©tait essentiel, mĂȘme politiquement, que le magistrat chargĂ© de la police de Paris, sĂ»t ce qui se passait chez les personnes notoirement galantes et dans les maisons de dĂ©bauche. Â» (Le Noir, successeur de Sartine Ă  la lieutenance gĂ©nĂ©rale de police de Paris). Il apparaĂźt dans les rapports[9] de l’inspecteur Marais qui vont devenir, avec les lettres de Mme de Montreuil, les principales sources sur la vie du marquis Ă  cette pĂ©riode. L’inspecteur Marais note dans un rapport de 1764 : « J’ai fort recommandĂ© Ă  la Brissault, sans m’en expliquer davantage, de ne pas lui donner de filles pour aller avec lui en petites maisons. Â». Le 16 octobre 1767, il prĂ©vient : « On ne tardera pas Ă  entendre parler encore des horreurs du comte de Sade. Â»

Les scandales

Portrait imaginaire du XIXe siĂšcle d’H.Biberstein : Sade soumis aux quatre vents des suggestions diaboliques

La premiĂšre diffusion du nom de Sade dans l’opinion publique n’a rien de littĂ©raire et se fait par les scandales.

Ainsi apprend-elle, au printemps 1768, qu’un marquis a entraĂźnĂ© dans sa petite maison d’Arcueil une jeune veuve, Rose Keller, rĂ©duite Ă  la mendicitĂ©, pour la fouetter jusqu’au sang et la contraindre, le dimanche de PĂąques, Ă  des pratiques blasphĂ©matoires. L’imaginaire collectif multiplie les dĂ©tails qui viennent pimenter la relation des faits. La rue et les salons s’émeuvent (voir en note[10] la lettre de Madame du Deffand Ă  Horace Walpole le 12 avril 1768). La famille, Sade et Montreuil rĂ©unis, se mobilise pour le soustraire Ă  la justice commune et le placer sous la juridiction royale. Il est incarcĂ©rĂ© au chĂąteau de Saumur, puis Ă  celui de Pierre-Scise. La plaignante reçoit de l’argent. L’affaire est jugĂ©e au Parlement en juin et le roi, Ă  la demande de la comtesse de Sade - le comte Ă©tant mort un an plus tĂŽt - fait libĂ©rer le coupable en novembre, mais lui enjoint de se retirer dans ses terres[11].

En 1769, Sade est en Provence. Bals et comĂ©dies se succĂšdent Ă  La Coste. En mai, naĂźt Ă  Paris son deuxiĂšme fils, Donatien-Claude-Armand, chevalier de Sade. Fin septembre, il voyage un mois en Hollande : Bruxelles, Rotterdam, La Haye, Amsterdam (pour y vendre un texte Ă©rotique[12] ?). L'annĂ©e suivante, il part pour l’armĂ©e pour y prendre ses fonctions de capitaine-commandant au rĂ©giment de Bourgogne cavalerie, mais l’officier supĂ©rieur qui le reçoit refuse de lui laisser prendre son commandement. En 1771, il vend sa charge de capitaine commandant. Sa carriĂšre militaire est terminĂ©e. Naissance de sa fille Madeleine Laure. Il passe la premiĂšre semaine de septembre Ă  la prison parisienne pour dettes de For-l'ÉvĂȘque. DĂ©but novembre, il est Ă  Lacoste avec sa femme, ses trois enfants, et sa jeune belle-sƓur de dix-neuf ans, Anne-ProspĂšre de Launey, chanoinesse sĂ©culiĂšre[13] chez les bĂ©nĂ©dictines, avec laquelle il va avoir une liaison violente et passionnĂ©e (« Je jure Ă  M. le marquis de Sade, mon amant, de n’ĂȘtre jamais qu’à lui
[14]).

Sade a trente ans. Il mange la dot de sa femme et ses revenus[15]. Il fait rĂ©parer son chĂąteau de Lacoste (bien dĂ©gradĂ©) de quarante-deux piĂšces, donne libre cours Ă  sa passion pour la comĂ©die : construction d’un thĂ©Ăątre Ă  Mazan, amĂ©nagement de celui de Lacoste, embauche de comĂ©diens.Il envoie des invitations Ă  la noblesse des environs Ă  des fĂȘtes et Ă  des reprĂ©sentations thĂ©Ăątrales dont il est le rĂ©gisseur et le maĂźtre de scĂšne. Nous avons le programme des vingt-cinq soirĂ©es thĂ©Ăątrales qui Ă©taient prĂ©vues du 3 mai au 22 octobre 1772 Ă  Lacoste et Ă  Mazan et qui seront interrompues le 27 juin par l’affaire de Marseille : des piĂšces de Voltaire, Destouches, Chamfort, Gresset, Regnard, Sedaine, Le PĂšre de famille de Diderot. Il remporte un franc succĂšs et toutes et tous le trouvent « fort sĂ©duisant, d’une Ă©lĂ©gance extrĂȘme, une jolie voix, des talents, beaucoup de philosophie dans l’esprit». L’argent fait dĂ©faut, il s’endette pour payer ses « folles dĂ©penses Â» (Mme de Montreuil). « Si sa passion dure, elle l’aura bientĂŽt ruinĂ©e Â» (abbĂ© de Sade).

Tout aurait pu tomber dans l’oubli si le scandale n’avait Ă  nouveau Ă©clatĂ© en juin 1772. L’affaire de Marseille succĂšde Ă  celle d’Arcueil. Il ne s’agit plus cette fois d’une fille mais de quatre. Le marquis a proposĂ© Ă  ses partenaires sexuelles des pastilles Ă  la cantharide. Deux filles se croient empoisonnĂ©es, les autres sont malades. Comme en 1768, la rumeur enfle (voir en note[16] le rĂ©cit des MĂ©moires secrets de Bachaumont datĂ© du 25 juillet 1772). L’aphrodisiaque est prĂ©sentĂ© dans l’opinion comme un poison. La participation active du valet justifie l’accusation de sodomie, punie alors du bĂ»cher. La condamnation du parlement de Provence est cette fois la peine de mort pour empoisonnement et sodomie Ă  l'encontre du marquis et de son valet.

Sade s’enfuit en Italie avec sa jeune belle-sƓur. Les amants sont Ă  Venise fin juillet, visitent quelques autres villes d’Italie, puis la chanoinesse rentre brusquement en France Ă  la suite d’une infidĂ©litĂ© du marquis[17]. Ce dernier a fixĂ© sa rĂ©sidence en Savoie, mais le roi de Sardaigne le fait arrĂȘter le 8 dĂ©cembre 1772 Ă  ChambĂ©ry Ă  la demande de sa famille et incarcĂ©rer au fort de Miolans. Mme de Sade achĂšte des gardiens et le fait Ă©vader le 30 avril 1773. RĂ©fugiĂ© clandestinement dans son chĂąteau - officiellement il est Ă  l’étranger - le marquis Ă©chappe aux recherches, prenant le large quand il y a des alertes. Le 16 dĂ©cembre 1773, un ordre du Roi enjoint au lieutenant gĂ©nĂ©ral de police de s’assurer de sa personne. Dans la nuit du 6 janvier 1774, un exempt suivi de quatre archers et d’une troupe de cavaliers de la marĂ©chaussĂ©e envahit le chĂąteau. Sans rĂ©sultat. En mars, Sade prend la route de l’Italie, dĂ©guisĂ© en curĂ© (« M. le curĂ© a trĂšs bien fait son voyage Ă  ce que dit le voiturier, exceptĂ© que la corde du bac oĂč il Ă©tait ayant cassĂ© sur la Durance que l’on passe pour aller s’embarquer Ă  Marseille, les passagers voulaient se confesser. Â», Ă©crit Madame de Sade le 19 mars. L’idĂ©e de devenir confesseur a dĂ» intĂ©resser Sade, malgrĂ© son manque d’entrain, commente Jean-Jacques Pauvert[18]).

Le chĂąteau familial de La Coste (aujourd'hui Lacoste), bĂąti sur l’un des contreforts du Luberon, pillĂ© Ă  la RĂ©volution, puis vendu.

La marquise et sa mĂšre travaillent Ă  obtenir la cassation de l’arrĂȘt d’Aix, mais l’affaire de Marseille l’a cette fois coupĂ© de son milieu et l'affaire des petites filles va le couper de sa famille.

« Nous sommes dĂ©cidĂ©s, par mille raisons, Ă  voir trĂšs peu de monde cet hiver
 Â», Ă©crit[19] le marquis en novembre 1774. Il a recrutĂ© Ă  Lyon et Ă  Vienne comme domestiques cinq « trĂšs jeunes Â» filles et un jeune secrĂ©taire ainsi que « trois autres filles d’ñge et d’état Ă  ne point ĂȘtre redemandĂ©es par leurs parents Â» auxquelles s’ajoute l’ancienne domesticitĂ©. Mais bientĂŽt les parents dĂ©posent une plainte « pour enlĂšvement fait Ă  leur insu et par sĂ©duction Â». Une procĂ©dure criminelle est ouverte Ă  Lyon. Le scandale est cette fois Ă©touffĂ© par la famille (toutes les piĂšces de la procĂ©dure ont disparu), mais l’affaire des petites filles nous est connue par les lettres conservĂ©es par le notaire Gaufridy (voir Correspondance), publiĂ©es en 1929 par Paul Bourdin. « Les lettres du fonds Gaufridy ne disent pas tout Â», Ă©crit ce dernier, « mais elles montrent nettement ce que la prudence de la famille et les ordres du roi ont dĂ©robĂ© Ă  la lĂ©gende du marquis. Ce n’est pas dans les affaires trop cĂ©lĂšbres de la Keller et de Marseille, mais dans les Ă©garements domestiques de M. de Sade qu’il faut chercher la cause d’un emprisonnement qui va durer prĂšs de quatorze annĂ©es et qui commence au moment mĂȘme oĂč l’on poursuit l’absolution judiciaire des anciens scandales. On verra par la suite avec quel soin madame de Montreuil s’est prĂ©occupĂ©e de faire disparaĂźtre les traces de ces orgies. L’affaire est grave car le marquis a de nouveau jouĂ© du canif. Une des enfants, la plus endommagĂ©e, est conduite en secret Ă  Saumane chez l’abbĂ© de Sade qui se montre trĂšs embarrassĂ© de sa garde et, sur les propos de la petite victime, accuse nettement son neveu. Une autre fille, Marie Tussin, du hameau de Villeneuve-de-Marc, a Ă©tĂ© placĂ©e dans un couvent de Caderousse, d’oĂč elle se sauvera quelques mois plus tard. Le marquis prĂ©pare une rĂ©futation en rĂšgle de ce qu’a dit l’enfant confiĂ©e Ă  l’abbĂ©, mais elle n’est pas la seule Ă  avoir parlĂ©.Les fillettes d’ailleurs n’accusent point la marquise et parlent au contraire d’elle « comme Ă©tant la premiĂšre victime d’une fureur qu’on ne peut regarder que comme folie Â».Leurs propos sont d’autant plus dangereux qu’elles portent, sur leurs corps et sur leurs bras, les preuves de leurs dires. Les priapĂ©es de la Coste ont peut-ĂȘtre inspirĂ© les fantaisies littĂ©raires des Cent vingt jours de Sodome, mais le canevas Ă©tabli par le marquis passe de loin ces froides amplifications. C’est un sabbat menĂ© Ă  bave-bouche avec le concours de l’office. Gothon[20] y a probablement chevauchĂ© le balai sans entrer dans la danse, mais Nanon[21] y a pris une part dont elle va rester toute alourdie ; les petites ravaudeuses de la marquise y ont livrĂ© leur peau au jeu des boutonniĂšres et le jeune secrĂ©taire a dĂ» y faire la partie de flĂ»te. Â»

Pour changer d'air, le marquis reprend la route de l'Italie le 17 juillet 1775 sous le nom de comte de Mazan. Il reste Ă  Florence jusqu’au 21 octobre, puis se rend Ă  Rome. De janvier Ă  mai 1776, il est Ă  Naples ; il fait expĂ©dier Ă  Marseille deux grandes caisses pleines de curiositĂ©s et d’antiquailles, mais il s’ennuie en Italie. Son retour en aoĂ»t Ă  Lacoste fait surgir de nouvelles menaces. Le 17 janvier, le pĂšre d’une jeune servante (que M. et Mme de Sade ont rebaptisĂ© Justine !) vient rĂ©clamer sa fille et tire sur Sade. « Il a dit qu’il lui avait Ă©tĂ© dit qu’il pouvait me tuer en toute assurance et qu’il ne lui arriverait rien Â» s’indigne Sade Ă  Gaufridy. Contre les avis de son entourage provençal ( l’avocat aixois Reinaud qui a prĂ©vu l’évĂ©nement Ă©crit Ă  Gaufridy le 8 fĂ©vrier : « le marquis donne dans le pot au noir comme un nigaud (
) Sur ma parole, le mois ne s’écoule point que notre champion soit coffrĂ© Ă  Paris. Â» Peu de jours aprĂšs, il demande « Â« si notre Priape respire toujours le bon air»), le marquis dĂ©cide de se rendre Ă  Paris fin janvier.

Il est arrĂȘtĂ© dans la capitale le 13 fĂ©vrier 1777 et incarcĂ©rĂ© au chĂąteau de Vincennes par lettre de cachet, Ă  l’instigation de sa belle-mĂšre, Madame de Montreuil. Cette mesure lui Ă©vite l’exĂ©cution, mais l’enferme dans une prison en attendant le bon vouloir du gouvernement et de la famille. Or la famille a maintenant peur de ses excĂšs. Elle a soin de faire casser la condamnation Ă  mort par le parlement de Provence ( le marquis profitera de son transfert Ă  Aix pour s’évader une nouvelle fois et se rĂ©fugier Ă  Lacoste; il sera repris au bout de quarante jours ), mais sans faire remettre le coupable en libertĂ©.

Douze années de captivité (Vincennes, Bastille, Charenton)

Le donjon de Vincennes : Sade y est enfermĂ© en 1777, puis de 1778 Ă  1784, date de son transfert Ă  la Bastille. « Je suis dans une tour enfermĂ© sous dix-neuf portes de fer, recevant le jour par deux petites fenĂȘtres garnies ‘d’une vingtaine de barreaux chacune.» Il devient « Monsieur le 6 Â», d'aprĂšs son numĂ©ro de cellule (que l'on visite encore aujourd'hui) selon l’usage dans les forteresses royales.
À la Bastille, Sade est enfermĂ©, au 2e puis au 6e Ă©tage de la tour LibertĂ© (B sur le plan). Chaque tour comporte 4, 5 ou 6 chambres superposĂ©es, gĂ©nĂ©ralement octogonales, de 6 Ă  7 mĂštres de largeur, avec environ 5 mĂštres sous plafond et une grande fenĂȘtre barrĂ©e d'une triple grille. Comme Ă  Vincennes, il devient la « DeuxiĂšme LibertĂ©. Â»


« ImpĂ©rieux, colĂšre, emportĂ©, extrĂȘme en tout, d’un dĂ©rĂšglement d’imagination sur les mƓurs qui de la vie n’a eu son pareil, en deux mots me voilĂ  : et encore un coup, tuez-moi ou prenez-moi comme cela, car je ne changerai pas Â». Tel est le portrait que Sade trace de lui-mĂȘme, dans une lettre Ă  sa femme de septembre 1783. Et il ajoute : « Si, comme vous le dites, on met ma libertĂ© au prix du sacrifice de mes principes ou de mes goĂ»ts, nous pouvons nous dire un Ă©ternel adieu, car je sacrifierais, plutĂŽt qu’eux, mille vies et mille libertĂ©s, si je les avais. Â»

Sade a trente-huit ans. Il restera onze ans enfermĂ©, Ă  Vincennes puis Ă  la Bastille. Il a droit Ă  un traitement de faveur, payant une forte pension. Mme de Montreuil, sa famille attendent de lui une conduite assagie pour faire abrĂ©ger sa dĂ©tention. Ce sera tout le contraire : altercation avec d’autres prisonniers dont Mirabeau, violences verbales et physiques, menaces, lettres orduriĂšres Ă  sa belle-mĂšre et mĂȘme Ă  sa femme qui lui est pourtant entiĂšrement dĂ©vouĂ©e. La prĂ©sidente de Montreuil ne juge pas possible une libĂ©ration. En 1785, sa femme Ă©crit : « M. de Sade, c’est toujours la mĂȘme chose : il ne peut retenir sa plume et cela lui fait un tort incroyable Â». « L’effervescence de caractĂšre ne change point Â» souligne Mme de Montreuil, « un long accĂšs de folie furieuse Â», note Le Noir, traitĂ© dans une lettre de juillet 1783 de « foutu ganache Â» et de « protecteur-nĂ© des bordels de la capitale Â».

La libĂ©ration devenant improbable, la rage s’éternise (lire en note[22] sa lettre Ă  Madame de Sade de fĂ©vrier 1783). L’incarcĂ©ration l’amĂšne Ă  chercher dans l’imaginaire des compensations Ă  ce que sa situation a de frustrant. Son interminable captivitĂ© excite jusqu’à la folie son imagination. CondamnĂ© pour dĂ©bauches outrĂ©es, il se lance dans une Ɠuvre littĂ©raire qui s’en prend aux puissances sociales que sont la religion et la morale. « En prison entre un homme, il en sort un Ă©crivain Â», note Simone de Beauvoir.

Le 22 octobre 1785, il entreprend la mise au net des brouillons des Cent Vingt JournĂ©es de Sodome, sa premiĂšre grande Ɠuvre, un « gigantesque catalogue de perversions Â» selon Jean Paulhan. Afin d’éviter la saisie de l’ouvrage, il en recopie le texte d’une Ă©criture minuscule et serrĂ©e sur 33 feuillets de 11,5 cm collĂ©s bout Ă  bout et formant une bande de 12 m de long, remplie des deux cotĂ©s.

Le 2 juillet 1789, « il s’est mis hier Ă  midi Ă  sa fenĂȘtre, et a criĂ© de toutes ses forces, et a Ă©tĂ© entendu de tout le voisinage et des passants, qu’on Ă©gorgeait, qu’on assassinait les prisonniers de la Bastille, et qu’il fallait venir Ă  leur secours Â», rapporte le marquis de Launey, gouverneur de la Bastille qui obtient le transfert de « cet ĂȘtre que rien ne peut rĂ©duire Â» Ă  Charenton, alors hospice de malades mentaux tenus par les frĂšres de la CharitĂ©. On ne lui laisse rien emporter. « Plus de cent louis de meubles, six cents volumes dont quelques-uns fort chers et, ce qui est irrĂ©parable, quinze volumes de mes ouvrages manuscrits(
) furent mis sous le scellĂ© du commissaire de la Bastille Â». La forteresse ayant Ă©tĂ© prise, pillĂ©e et dĂ©molie, Sade ne retrouvera ni le manuscrit, ni les brouillons. La perte d’un tel ouvrage lui fera verser des « larmes de sang Â».

Gilbert Lely a reconstituĂ© l'itinĂ©raire du manuscrit qui a Ă©tĂ© trouvĂ© dans la chambre mĂȘme du marquis, Ă  la Bastille, par Arnoux de Saint-Maximin. Il devient la possession de la famille de Villeneuve-Trans qui le conservera pendant trois gĂ©nĂ©rations. Au fin du XIXe siĂšcle, il est vendu Ă  un psychiatre berlinois Iwan Bloch, qui publiera en 1904, sous le pseudonyme d’EugĂšne DĂŒhren, une premiĂšre version comportant de nombreuses erreurs de transcription. En 1929, Maurice Heine, mandatĂ© par le vicomte Charles de Noailles, gĂ©nĂ©reux et courageux mĂ©cĂšne, Ă©poux de Marie-Laure de Noailles, nĂ©e Bischoffsheim, descendante du marquis, rachĂšte le manuscrit et en publie, de 1931 Ă  1935, une version, qui, en raison de sa qualitĂ©, doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la vĂ©ritable originale. En 1985, le manuscrit est vendu par une descendante du vicomte, Ă  GenĂšve, au collectionneur de livres rares GĂ©rard Nordmann (1930-1992). Il a Ă©tĂ© exposĂ© pour la premiĂšre fois en 2004, Ă  la Fondation Martin Bodmer[23], prĂšs de GenĂšve.

La RĂ©volution et ses prisons

Rendu Ă  la libertĂ© le 2 avril 1790 par l’abolition des lettres de cachet, Sade s’installe Ă  Paris.

Il a cinquante ans. Il est mĂ©connaissable, physiquement marquĂ© par ces douze annĂ©es. Il a prodigieusement grossi[24]. « J’ai acquis, faute d’exercice, une corpulence si Ă©norme qu’à peine puis-je me remuer Â», reconnaĂźt-il. La marquise, rĂ©fugiĂ©e dans un couvent, demande la sĂ©paration de corps et l’obtient. Il fait la connaissance de Marie-Constance Quesnet, « Sensible Â», une comĂ©dienne de 33 ans qui ne le quittera plus jusqu’à sa mort. Il n’aspire plus qu’à couler des jours paisibles d’hommes de lettres, vivant bourgeoisement des revenus de ses terres de Provence. Les dĂ©vergondages de son imagination, il les rĂ©serve dĂ©sormais Ă  son Ɠuvre. DĂšs que je serai libre, avait-il prĂ©venu en 1782, « ce sera avec une bien grande satisfaction que, me relivrant Ă  mon seul genre, je quitterai les pinceaux de MoliĂšre pour ceux de l’ArĂ©tin Â».

Maximilien Robespierre va attaquer l'athĂ©isme comme « aristocratique Â» et tenter d'instaurer le culte de l'Étre SuprĂȘme. En prĂ©sentant une pĂ©tition antireligieuse Ă  la Convention le 15 novembre 1793 (voir Extraits), Sade prend parti dans le conflit qui l’oppose aux hĂ©bertistes.

Ses fils Ă©migrent, il ne les suit pas. Il essaie de faire jouer ses piĂšces sans grand succĂšs. Sa qualitĂ© de ci-devant le rend a priori suspect. Pour survivre, il se lance dans la cause populaire et met au service de sa section de la place VendĂŽme – la section des Piques - ses talents d'homme de lettres.

En 1792, « Louis Sade, homme de lettres Â» est nommĂ© secrĂ©taire, puis en juillet 1793, prĂ©sident de sĂ©ance « au tour Â» de sa section. EntraĂźnĂ© par le succĂšs de ses harangues et de ses pĂ©titions, emportĂ© par sa ferveur athĂ©e, il prend des positions extrĂȘmes en matiĂšre de dĂ©christianisation, au moment oĂč le mouvement va ĂȘtre dĂ©savouĂ© par Robespierre et les sans-culottes les plus radicaux Ă©liminĂ©s de la scĂšne.

Le 9 octobre 1793, il prononce le Discours aux mĂąnes de Marat et de Le Peletier lors de la cĂ©rĂ©monie organisĂ©e en hommage aux deux « martyrs de la libertĂ© Â». Le 15 novembre, il est chargĂ© de rĂ©diger et de prĂ©senter Ă  la Convention une pĂ©tition antireligieuse au nom de six sections (voir extraits 8). Le 8 dĂ©cembre, il est incarcĂ©rĂ© aux Madelonnettes comme suspect. En janvier 1794, il est transfĂ©rĂ© aux Carmes, puis Ă  Saint-Lazare. Le 27 mars, Constance Quesnet rĂ©ussit Ă  le faire transfĂ©rer Ă  Picpus, dans une maison de santĂ© hĂ©bergeant de riches « suspects Â» incarcĂ©rĂ©s dans diffĂ©rentes prisons de Paris que l’on faisait passer pour malades, la maison Coignard, voisine et concurrente de la pension Belhomme.

Le 26 juillet (8 thermidor) il est condamnĂ© Ă  mort par Fouquier-Tinville pour intelligences et correspondances avec les ennemis de la RĂ©publique avec vingt-huit autres accusĂ©s. Le lendemain (9 thermidor), l’huissier du Tribunal se transporte dans les diverses maisons d’arrĂȘt de Paris pour les saisir au corps, mais cinq d’entre eux manquent Ă  l’appel, dont Sade. Il est sauvĂ© par la chute de Robespierre et quitte Picpus le 15 octobre. À quoi doit-il d’avoir Ă©chappĂ© Ă  la guillotine ? au dĂ©sordre des dossiers et Ă  l’encombrement des prisons comme le pense Lely, ou aux dĂ©marches et aux pots-de-vin de Constance Quesnet qui a des amis au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, comme le croient ses deux plus rĂ©cents biographes Pauvert et Lever ?

« Ma dĂ©tention nationale, la guillotine sous les yeux Â», Ă©crivait Sade Ă  son homme d’affaires provençal le 21 janvier 1795, « m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient fait toutes les bastilles imaginables. Â»

En 1795, il publie Aline et Valcour « par le citoyen S*** Â» et la Philosophie dans le boudoir suivie de la mention « Ouvrage posthume de l’auteur de Justine Â». En 1796, il vend le chĂąteau de La Coste au dĂ©putĂ© du Vaucluse RovĂšre. Il voyage en Provence avec Constance Quesnet de mai Ă  septembre 1797 pour essayer de vendre les propriĂ©tĂ©s qui lui restent mais son nom se trouve par erreur sur la liste des Ă©migrĂ©s du Vaucluse, ce qui place ses biens sous sĂ©questre et le prive de ses principaux revenus. Sa situation s’est considĂ©rablement dĂ©gradĂ©e. Aux abois, couvert de dettes, il doit gagner sa vie.

La production d’ouvrages clandestins obscĂšnes devient pour Sade une bĂ©nĂ©fique ressource financiĂšre : en 1799, La Nouvelle Justine suivi de l’Histoire de Juliette, sa sƓur, qu’il dĂ©savoue farouchement, lui permet de payer ses dettes les plus criardes. Les saisies de l’ouvrage n’interviendront qu’un an aprĂšs sa sortie, mais dĂ©jĂ , l’étau se resserre. La presse se dĂ©chaĂźne contre lui et persiste Ă  lui attribuer Justine en dĂ©pit de ses dĂ©nĂ©gations.

On lit dans l'Ami des lois du 29 aoĂ»t 1799 : « On assure que de Sade est mort. Le nom seul de cet infĂąme Ă©crivain exhale une odeur cadavĂ©reuse qui tue la vertu et inspire l’horreur : il est auteur de Justine ou les Malheurs de la vertu. Le cƓur le plus dĂ©pravĂ©, l’esprit le plus dĂ©gradĂ©, l’imagination la plus bizarrement obscĂšne ne peuvent rien inventer qui outrage autant la raison, la pudeur, l’humanitĂ© Â».

Une Ɠuvre emblĂ©matique : Justine

Certaines figures de fiction ont accompagnĂ© leur crĂ©ateur tout au long de leur vie : comme Faust pour Goethe ou Figaro pour Beaumarchais, c’est le cas de Justine pour Sade.

En mars 1791, une lettre de Sade Ă  Reinaud, son avocat Ă  Aix, annonce en ces termes la sortie prochaine de Justine : « On imprime actuellement un roman de moi, mais trop immoral pour ĂȘtre envoyĂ© Ă  un homme aussi pieux, aussi dĂ©cent que vous. J’avais besoin d’argent, mon Ă©diteur me le demandait bien poivrĂ©, et je lui ai fait capable d’empester le diable. On l’appelle Justine ou les Malheurs de la vertu. BrĂ»lez-le et ne le lisez point s’il tombe entre vos mains : je le renie. Â»

Une premiĂšre version est rĂ©digĂ©e Ă  la Bastille en 1787. Par Ă©tapes successives, l’auteur ajoute de nouveaux Ă©pisodes scabreux qu’il fait se succĂ©der les uns aux autres, comme un feuilleton.

Deux volumes en 1791, pas moins de dix volumes illustrĂ©s de cent gravures obscĂšnes en 1799 sous le Directoire, « la plus importante entreprise de librairie pornographique clandestine jamais vue dans le monde Â» selon Jean-Jacques Pauvert, sous le titre de La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, suivie de l’Histoire de Juliette, sa sƓur.

Le livre scandalise, mais surtout il fait peur : trĂšs vite on sent que la subversion l’emporte sur l’obscĂ©nitĂ©. C’est pourquoi les contemporains lui refusent ce minimum de tolĂ©rance dont bĂ©nĂ©ficient ordinairement les Ă©crits licencieux. Justine, on la rejette en bloc, sans appel, on voudrait la voir anĂ©antie. L’Ɠuvre marque la naissance de la mythologie sadienne.

Treize ans chez les fous

Bonaparte jetant Justine au feu (attribuĂ© Ă  P. Cousturier) :
« le livre le plus abominable qu’ait enfantĂ© l’imagination la plus dĂ©pravĂ©e Â».
(Mémorial de Sainte-HélÚne, Pléiade, t.II, p.360)

Le 6 mars 1801 une descente de police a lieu dans les bureaux de son imprimeur. Le Consulat a remplacĂ© le Directoire. le Premier Consul Bonaparte nĂ©gocie la rĂ©conciliation de la France et de la papautĂ© et prĂ©pare la rĂ©ouverture de Notre-Dame. On est plus chatouilleux sur les questions de morale. Sade est arrĂȘtĂ©. Il va ĂȘtre internĂ©, sans jugement, de façon totalement arbitraire, Ă  Sainte-PĂ©lagie. En 1803, son attitude provoque des plaintes qui obligent les autoritĂ©s Ă  le faire transfĂ©rer le 14 mars Ă  BicĂȘtre, la «  Bastille de la canaille Â», sĂ©jour trop infamant pour la famille qui obtient le 27 avril un nouveau transfert Ă  l'asile de Charenton comme fou. Comme il jouissait de toutes ses facultĂ©s mentales, on invoqua l’obsession sexuelle : « Cet homme incorrigible, Ă©crit le prĂ©fet Dubois, est dans un Ă©tat perpĂ©tuel de dĂ©mence libertine Â».

Il reste, dans les Souvenirs de Charles Nodier, un portrait de Sade au moment de son transfert : «  Un de ces messieurs se leva de trĂšs bonne heure parce qu’il allait ĂȘtre transfĂ©rĂ©, et qu’il en Ă©tait prĂ©venu. Je ne remarquai d’abord en lui qu’une obĂ©sitĂ© Ă©norme, qui gĂȘnait assez ses mouvements pour l’empĂȘcher de dĂ©ployer un reste de grĂące et d’élĂ©gance dont on retrouvait les traces dans l’ensemble de ses maniĂšres et dans son langage. Ses yeux fatiguĂ©s conservaient cependant je ne sais quoi de brillant et de fin, qui s’y ranimait de temps Ă  autre comme une Ă©tincelle expirante sur un charbon Ă©teint. Â»

A Charenton, il jouit de conditions privilĂ©giĂ©es. Il occupe une chambre agrĂ©able que prolonge une petite bibliothĂšque, le tout donnant sur la verdure du cĂŽtĂ© de la Marne. Il se promĂšne dans le parc Ă  volontĂ©, tient table ouverte, reçoit chez lui certains malades ou leur rend visite. Constance Quesnet, se faisant passer pour sa fille naturelle, vient le rejoindre en aoĂ»t 1804 et occupe une chambre voisine. AussitĂŽt enfermĂ©, et pendant des annĂ©es, il proteste et s’agite. Il fait l’objet d’une Ă©troite surveillance. Sa chambre est rĂ©guliĂšrement visitĂ©e par les services de police, chargĂ©s de saisir tout manuscrit licencieux qui pourrait s’y trouver. Le 5 juin 1807, la police saisit un manuscrit, Les JournĂ©es de Florbelle, « dix volumes d’atrocitĂ©s, de blasphĂšmes, de scĂ©lĂ©ratesse Â», « allant au-delĂ  des horreurs de Justine et de Juliette Â», Ă©crit le prĂ©fet Dubois Ă  son ministre FouchĂ©.

Sade sympathise avec le directeur de Charenton, M de Coulmier. Ce dernier avait toujours cru aux vertus thĂ©rapeutiques du spectacle sur les maladies mentales. De son cĂŽtĂ©, le marquis nourrissait une passion sans bornes pour le thĂ©Ăątre. Il va devenir l’ordonnateur de fĂȘtes qui dĂ©frayĂšrent la chronique de l’époque.

Coulmier fait construire un vĂ©ritable thĂ©Ăątre. En face de la scĂšne s’élĂšvent des gradins destinĂ©s Ă  recevoir une quarantaine de malades mentaux, choisis parmi les moins agitĂ©s. Le reste de la salle peut recevoir environ deux cents spectateurs, exclusivement recrutĂ©s sur invitation. TrĂšs vite, il devient du dernier chic d’ĂȘtre conviĂ© aux spectacles de Charenton. La distribution des piĂšces comporte en gĂ©nĂ©ral un petit nombre d’aliĂ©nĂ©s, les autres rĂŽles Ă©tant tenus soit par des comĂ©diens professionnels, soit par des amateurs avertis comme M de Sade ou Marie-Constance Quesnet. Le marquis compose des piĂšces pour le thĂ©Ăątre et dirige les rĂ©pĂ©titions.

Le mĂ©decin-chef, en dĂ©saccord avec le directeur, estime que la place de Sade n’est pas Ă  l’hĂŽpital mais « dans une maison de sĂ»retĂ© ou un chĂąteau fort Â». La libertĂ© dont il jouit Ă  Charenton est trop grande. Sade n’est pas fou mais rend fou. La sociĂ©tĂ© ne peut espĂ©rer le soigner, elle doit le soumettre Ă  « la sĂ©questration la plus sĂ©vĂšre Â». En 1808, le prĂ©fet Dubois ordonne son transfert au fort de Ham. La famille intervient auprĂšs de FouchĂ© qui rĂ©voque l’ordre et autorise Sade Ă  demeurer Ă  Charenton.

En 1810, Sade a soixante-dix ans. Mais l’auteur de Justine fait toujours peur aux autoritĂ©s. Le nouveau ministre de l’IntĂ©rieur, le comte de Montalivet, resserre la surveillance :

« ConsidĂ©rant que le Sr de Sade est atteint de la plus dangereuse des folies; que ses communications avec les autres habituĂ©s de la maison offrent des dangers incalculables; que ses Ă©crits ne sont pas moins insensĂ©s que ses paroles et sa conduite, (...) il sera placĂ© dans un local entiĂšrement sĂ©parĂ©, de maniĂšre que toute communication lui soit interdite sous quelque prĂ©texte que ce soit. On aura le plus grand soin de lui interdire tout usage de crayons, d’encre, de plumes et de papier. Â»

ƒuvres

ƒuvres anonymes et clandestines

Objets de scandale et d'effroi dÚs leur parution, interdites jusqu'en 1960, elles sont à l'origine de la renommée de leur auteur et lui valurent ses derniÚres années d'emprisonnement. Sade a toujours soutenu opiniùtrement qu'elles n'étaient pas de sa plume.

Justine ou les Malheurs de la vertu, Ă©dition originale de 1791, ornĂ©e d’un frontispice allĂ©gorique de ChĂ©ry reprĂ©sentant la Vertu entre la Luxure et l’IrrĂ©ligion. Le nom de l’auteur ne figure pas sur la page de titre et le nom de l’éditeur (Girouard Ă  Paris) est remplacĂ© par la rubrique : En Hollande, chez les Libraires associĂ©s.

Le manuscrit des JournĂ©es de Florbelle ou la Nature dĂ©voilĂ©e, rĂ©digĂ© en 1804 Ă  Charenton, sera saisi par la police en 1807 et livrĂ© aux flammes, Ă  la mort du marquis, sur requĂȘte de son fils qui assistera Ă  l'autodafĂ©.

ƒuvres officielles

Reconnues par Sade, elles sont d'inspiration Ă©rotiques mais non pornographiques - « gazĂ©es Â» selon l'expression de leur auteur.

  • Le Comte Oxtiern ou les Effets du libertinage, seule piĂšce de Sade - sur dix-sept - reprĂ©sentĂ©e au thĂ©Ăątre en 1791
  • Aline et Valcour publiĂ© en 1795
  • Florville et Courval publiĂ© en 1799
  • Les Crimes de l'Amour publiĂ© en 1800, recueil de onze nouvelles composĂ©es Ă  la Bastille entre 1787 et 1788, prĂ©cĂ©dĂ©es d'un court essai intitulĂ© IdĂ©e sur les romans (essai sur le genre romanesque commentĂ© dans l'article RĂ©flexions sur le roman au XVIIIe siĂšcle)
  • La Marquise de Gange, quoique publiĂ© anonymement en 1813, est de la mĂȘme veine que Les Crimes de l'Amour

NommĂ© secrĂ©taire de la section des Piques, le "citoyen Sade, hommes de lettre" a rĂ©digĂ© pour sa section en 1792 et 1793 des discours ou des pĂ©titions qui nous sont parvenus :

  • IdĂ©e sur le mode de la sanction des lois novembre 1792
  • Petition des Sections de Paris a la Convention nationale juin 1793
  • Discours aux mĂąnes de Marat et de Le Pelletier septembre 1793
  • Petition de la Section des Piques aux reprĂ©sentans du peuple français novembre 1793

Le manuscrit inĂ©dit du Dialogue entre un prĂȘtre et un moribond, manifeste de l'athĂ©isme irrĂ©ductible de Sade, rĂ©digĂ© au donjon de Vincennes en 1782, a Ă©tĂ© dĂ©couvert et publiĂ© en 1926 par Maurice Heine, ainsi que des Historiettes, Contes et Fabliaux.

Correspondance, Journal de Charenton

  • La dĂ©couverte au cours du XXe siĂšcle d’une importante correspondance a Ă©tĂ© essentielle pour la connaissance de la vie du divin marquis.

En 1929, Paul Bourdin est le premier Ă  publier la « Correspondance inĂ©dite du marquis de Sade, de ses proches et de ses familiers Â», conservĂ©e par le notaire d'Apt Gaufridy et par ses successeurs. Gaufridy, rĂ©gisseur des biens de Sade en Provence ( La Coste, Saumane, Mazan, Arles) pendant vingt-six ans, a Ă©tĂ© l’homme de confiance du marquis, de Mme de Sade et de Mme de Montreuil. Ces lettres donnent l’histoire presque journaliĂšre de sa famille depuis le dĂ©but de 1774 jusqu’en 1800.

Une autre dĂ©couverte importante est faite par Gilbert Lely en 1948 dans les archives familiales que le descendant direct du marquis accepte de lui ouvrir au chĂąteau de CondĂ©-en-Brie : cent soixante-deux lettres du marquis Ă©crites au donjon de Vincennes et dix-sept lettres rĂ©digĂ©es Ă  la Bastille, qu’il publiera en trois recueils : l'Aigle, Mademoiselle... (1949), Le Carillon de Vincennes (1953), Monsieur le 6 (1954).

Maurice Lever retrouvera, toujours dans les archives familiales, les lettres du marquis et de sa jeune belle-sƓur, Anne-ProspĂšre de Launay, chanoinesse bĂ©nĂ©dictine, Ă©changĂ©es pendant leur liaison. Il les publiera en 2005 sous le titre : Je jure Ă  M. le marquis de Sade, mon amant, de n’ĂȘtre jamais qu’à lui


Enfin, Alice M. Laborde a entrepris, de 1991 Ă  2007 Ă  GenĂšve, la publication d’une correspondance gĂ©nĂ©rale du marquis de Sade en vingt-sept volumes.

  • Georges Daumas a publiĂ© en 1970 des fragments – le reste ayant Ă©tĂ© saisi et dĂ©truit - du Journal Ă©crit par le marquis Ă  l’asile de Charenton. RetrouvĂ©s par le comte Xavier de Sade dans ses archives familiales, ils couvrent la pĂ©riode du 5 juin 1807 au 26 aoĂ»t 1808 et du 18 juillet au 30 novembre 1814, l’avant-veille de sa mort. Ils sont difficiles Ă  comprendre, le marquis n’écrivant que pour lui et avec prĂ©caution, par allusions pour la plupart trĂšs difficiles Ă  Ă©lucider. La graphie est souvent abrĂ©gĂ©e, volontiers incorrecte, hĂątive, nĂ©gligĂ©e. L’intimitĂ© dĂ©couverte est triste : « argent, mensonges, querelles, illusions puĂ©riles, le tout assaisonnĂ© par un Ă©rotisme pauvrement prolongĂ©, dans un tout petit univers clos, terne et Ă©touffant. Â»[25] On y dĂ©couvre la derniĂšre aventure Ă©rotique du marquis avec Madeleine Leclerc, probablement apprentie dans la couture ou le blanchissage et ĂągĂ©e de moins de vingt ans.

Éditions

  • « Ć’uvres complĂštes du Marquis de Sade Â» en XV volumes, prĂ©cĂ©dĂ©es de Vie du Marquis de Sade, avec un Examen de ses ouvrages par Gilbert Lely et une postface de Yves Bonnefoy + 2 vol. de correspondance, Cercle du Livre prĂ©cieux (hors commerce), Paris, 1964. RĂ©Ă©dition dĂ©finitive: 16 volumes en 8 tomes in-8°, Paris, 1968-1969, Cercle du livre prĂ©cieux, + 2 tomes de correspondance, 1969-1973.

Extraits

Testament du marquis de Sade. Il demande Ă  ĂȘtre enterrĂ© dans un bois de sa terre de la Malmaison, prĂšs Épernon.

« ...La fosse une fois recouverte, il sera semĂ© dessus des glands, afin que par la suite le terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se retrouvant fourrĂ© comme il l'Ă©tait auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mĂ©moire s'effacera de l'esprit des hommes. Â»

Lettre à Mme de Sade écrite à Vincennes le 20 février 1781.

« Oui, je suis un libertin, je l'avoue : j'ai conçu tout ce qu'on peut concevoir dans ce genre-lĂ , mais je n'ai sĂ»rement pas fait tout ce que j'ai conçu et ne le ferai sĂ»rement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas « un criminel Â», ni « un meurtrier Â». Â»

En 1765, Sade emmĂšne la demoiselle Beauvoisin, une cĂ©lĂšbre courtisane parisienne du moment au chĂąteau de Lacoste en Provence. Tout le monde la prend pour Mme de Sade ou une parente de celle-ci. Lorsqu’elle apprend la vĂ©ritĂ©, une de ses tantes, l’abbesse de Saint-BenoĂźt lui adresse une lettre de remontrance. Il rĂ©pond un peu brutalement :

« Vos reproches sont peu mĂ©nagĂ©s, ma chĂšre tante. À vous parler vrai, je ne m’attendais pas Ă  trouver dans la bouche d’une sainte religieuse des termes aussi forts. Je ne permets, ne souffre, ni n’autorise, que l’on prenne pour ma femme la personne qui est chez moi. (
) Quand une de vos tantes, mariĂ©e comme moi, vivait ici publiquement avec un amoureux, regardiez-vous dĂ©jĂ  La Coste comme un lieu maudit ? Je ne fais pas plus de mal qu’elle, et nous en ferons fort peu tous deux. Quant Ă  celui de qui vous tenez ce que vous me dites (son oncle, l’abbĂ© de Sade, qui rĂ©side au chĂąteau de Saumane), tout prĂȘtre qu’il est, il a toujours un couple de gueuses chez lui ; excusez, je me sers des mĂȘmes termes que vous ; est-ce un sĂ©rail que son chĂąteau, non, c’est mieux, c’est un b


Pardonnez mes travers, c’est l’esprit de famille que je prends, et si j’ai un reproche Ă  me faire, c’est d’avoir eu le malheur d’y ĂȘtre nĂ©. Dieu me garde de tous les ridicules et vices dont elle fourmille. Je me croirais presque vertueux si Dieu me fait grĂące de n’en adopter qu’une partie.

Recevez, ma chĂšre tante, les assurances de mon respect. Â»

Lettre à Mme de Sade écrite à Vincennes le 21 mai 1781 alors qu'il sait son courrier lu par la censure. La présidente de Montreuil est sa belle-mÚre, dom S(arti)nos est Antoine de Sartine, né à Barcelone, ministre d'état, ancien lieutenant général de police de Paris, M de Rougemont est le gouverneur du chùteau de Vincennes.

« ... Il n'appartient pas Ă  la prĂ©sidente de Montreuil, cousine, niĂšce, parente, filleule et commĂšre de toute la petite vilaine banqueroute de Cadix et de Paris, Ă  la prĂ©sidente de Montreuil, niĂšce d'un fripon chassĂ© des Invalides par M. de Choiseul pour ses vols et concussions, Ă  la prĂ©sidente de Montreuil qui a, dans la famille de son mari, un grand-pĂšre pendu en place de GrĂšve, Ă  la prĂ©sidente de Montreuil qui a donnĂ© sept ou huit batards Ă  son mari et qui a maquerellĂ© toutes ses filles; il ne lui appartient pas de vouloir vexer, punir ou rĂ©primer des dĂ©fauts de tempĂ©rament dont on n'est pas maĂźtre et qui n'ont jamais fait de torts Ă  personne. Â»
« Il n'appartient pas Ă  dom S(arti)nos, trouvĂ© un beau matin Ă  Paris sans qu'on sache ni d'oĂč il venait, ni d'oĂč il arrivait, Ă  peu prĂ©s comme ces champignons empoisonnĂ©s qu'on trouve Ă©clos tout Ă  coup au coin d'un bois, Ă  dom S(arti)nos qu'on a dĂ©couvert, Ă  la fin, ĂȘtre issu du cĂŽtĂ© gauche du rĂ©verend pĂšre Torquemada et d'une juive sĂ©duite par le susdit dans les prisons de l'Inquisition de Madrid qu'il dirigeait, Ă  dom S(arti)nos qui inventa des vexations et des tyrannies odieuses sur les plaisirs du public, afin de fournir des listes lascives qui puissent Ă©chauffer les petits-soupers du Parc-aux-cerfs, qui, pour faire sa cour Ă  chaque part rĂ©gnant, fit pĂ©rir, ou dans les supplices, ou dans les prisons, plus de deux cents personnes innocentes, , Ă  dom S(arti)nos enfin, le plus politiquement fourbe et le plus insignement coquin que jamais ait Ă©clairĂ© le ciel, et peut-ĂȘtre le premier, depuis que les abus se tolĂšrent, qui ait imaginĂ© celui d'entretenir une putain avec des prisonniers, - non, il n'appartient pas Ă  un tel simulacre effrayant du crime de vouloir ni censurer, ni reprendre, ni vexer des erreurs qui ont fait Ă  lui-mĂȘme ses plus chĂšres dĂ©lices, dans le temps qu'il volait cinq cent mille francs par an au roi, sur le million qu'on lui passait pour fournir des dĂ©tails lubriques Ă  la cour et qui, dans ce temps-lĂ , non seulement volait impunĂ©ment, mais abusait mĂȘme avec infamie de sa place, pour contraindre de malheureuses crĂ©atures aux vices qu'il veut vexer aujourd'hui. Â»
« Ce n'est pas, en un mot, au petit bĂątard de Rougemont, Ă  l'exĂ©cration du vice personnifiĂ©, Ă  la crapules en chausses et en pourpoint qui, d'un cotĂ© prostitue sa femme pour avoir des prisonniers, et de l'autre les fait mourir de faim, pour avoir un peu plus d'Ă©cus et de moyens de payer les infĂąmes suppĂŽts de ses dĂ©bauches, Ă  un drĂŽle enfin qui, sans les caprices de la fortune et le plaisir qu'elle prend Ă  abaisser ceux qui doivent ĂȘtre Ă©levĂ©s et Ă  Ă©lever ceux qui ne sont faits que pour ramper, qui sans cela, dis-je, serait peut-ĂȘtre trop heureux d'ĂȘtre mon marmiton, si nous Ă©tions tous deux restĂ©s Ă  la place oĂč nous avait fait naĂźtre le ciel; ce n'est pas Ă  un gueux de cette espĂšce Ă  vouloir s'Ă©riger en censeur des vices, et des mĂȘmes vices qu'il a Ă  un degrĂ© encore plus odieux, parce qu'encore un coup, on devient plus mĂ©prisable et plus ridicule quand on veut molester dans autrui ce qu'on a mille fois plus soi-mĂȘme, que ce n'est pas aux bancals Ă  se moquer des boĂźteux, ni aux aveugles Ă  vouloir mener des borgnes. Ainsi soit-il, et je vous salue. Â»

À Mme de Sade, vers le 25 juin 1783. L'administration pĂ©nitentiaire lui refuse les Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

« Me refuser les Confessions de Jean-Jacques est encore une excellente chose, surtout aprĂšs m'avoir envoyĂ© LucrĂšce et les dialogues de Voltaire; ça prouve un grand discernement, une judiciaire profonde dans vos directeurs. HĂ©las ! ils me font bien de l'honneur, de croire qu'un auteur dĂ©iste puisse ĂȘtre un mauvais livre pour moi; je voudrais bien en ĂȘtre encore lĂ . Vous n'ĂȘtes pas sublimes dans vos moyens de cure, Messieurs les directeurs ! Apprenez que c'est le point oĂč l'on est qui rend une chose bonne ou mauvaise, et non pas la chose en elle-mĂȘme. (
) Ayez le bon sens de comprendre que Rousseau peut ĂȘtre un auteur dangereux pour de lourds bigots de votre espĂšce, et qu'il devient un excellent livre pour moi. Jean-Jacques est Ă  mon Ă©gard ce qu'est pour vous une Imitation de JĂ©sus-Christ. La morale et la religion de Rousseau sont des choses sĂ©vĂšres pour moi, et je les lis quand je veux m'Ă©difier (
) Â»
« Vous avez imaginĂ© faire merveille, je le parierais, en me rĂ©duisant Ă  une abstinence atroce sur le pĂ©chĂ© de la chair. Eh bien, vous vous ĂȘtes trompĂ©s: vous avez Ă©chauffĂ© ma tĂȘte, vous m'avez fait former des fantĂŽmes qu'il faudra que je rĂ©alise (
) Â»
« Si j'avais eu Monsieur le 6 Ă  guĂ©rir, je m'y serais pris bien diffĂ©remment, car au lieu de l'enfermer avec des anthropophages, je l'aurais clĂŽturĂ© avec des filles ; je lui en aurais fourni en si bon nombre que le diable m'emporte si, depuis sept ans qu'il est lĂ , l'huile de la lampe n'Ă©tait pas consumĂ©e ! Quand on a un cheval trop fougueux, on le galope dans les terres labourĂ©es ; on ne l'enferme pas Ă  l'Ă©curie.(
) Monsieur le 6, au milieu d'un sĂ©rail, serait devenu l'ami des femmes ; Uniquement occupĂ© de servir les dames et de satisfaire leurs dĂ©licats dĂ©sirs, Monsieur le 6 aurait sacrifiĂ© tous les siens . L'habitude de n'en plus Ă©prouver que de dĂ©cents eĂ»t accoutumĂ© son esprit Ă  vaincre des penchants qui l'eussent empĂȘchĂ© de plaire. Tout cela l'aurait laissĂ© dans l'apaisement ; et voilĂ  comme, dans le sein du vice, je l'aurais ramenĂ© Ă  la vertu ! Car, encore un coup, c'est de la vertu qu'un moindre vice, pour un cƓur trĂšs vicieux. Â»

À Mme de Sade, dĂ©but novembre 1783.

« Ma façon de penser, dites-vous, ne peut ĂȘtre approuvĂ©e. Eh, que m'importe ! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes rĂ©flexions; elle tient Ă  mon existence, Ă  mon organisation. Je ne suis pas le maĂźtre de la changer; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blĂąmez fait l'unique consolation de ma vie; elle allĂšge toutes mes peines en prison et j'y tiens plus qu'Ă  la vie. Ce n'est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c'est celle des autres. Â»

À son valet La Jeunesse le 8 octobre 1779. Mlle de Rousset dira au sujet de cette lettre « M. le marquis se porte bien; j'en juge par une lettre entiĂšrement folle qu'il a Ă©crite Ă  La Jeunesse. Â»

« Tu fais l'insolent, mon fils ! Si j'Ă©tais lĂ  je te rosserai
 Comment, vieux jean foutre de singe, visage de chiendent barbouillĂ© de jus de mĂ»re, Ă©chalas de la vigne de NoĂ©, arĂȘte de la baleine de Jonas, vieille allumette de briquet de bordel, chandelle rance de vingt-quatre Ă  la livre, sangle pourrie du baudet de ma femme, (
) Ah, vieille citrouille confite dans du jus de punaise, troisiĂšme corne de la tĂȘte du diable, figure de morue allongĂ©e comme les deux oreilles d'une huitre, savate de maquerelle, linge sale des choses rouges de Milli Printemps (Mlle de Rousset), si je te tenais, comme je t'en frotterais avec ton sale groin de pomme cuite qui ressemble Ă  des marrons qui brĂ»lent, pour t'apprendre Ă  mentir de la sorte. Â»

Le 15 novembre 1793, Sade lit devant la Convention sa PĂ©tition de la Section des Piques aux reprĂ©sentants du peuple français dont il est l’auteur. « Sa masse considĂ©rable Ă©tait-elle couverte d’une chasuble ? Tient-il la crosse en main ? A-t-il posĂ© la mitre sur ses cheveux presque blancs ? Au moins – c’était pratiquement obligatoire en novembre 93, dans sa position, un bonnet rouge ? Â», se demande Jean-Jacques Pauvert dans Sade vivant.

« LĂ©gislateurs, (
) Il y avait longtemps que le philosophe riait en secret des singeries du catholicisme ; mais s’il osait Ă©lever sa voix, c’était dans les cachots de la Bastille, oĂč le despotisme ministĂ©riel savait bientĂŽt le contraindre au silence. Eh ! Comment la tyrannie n’eĂ»t-elle pas Ă©tayĂ© la superstition ? Toutes deux nourries dans le mĂȘme berceau, toutes deux filles du fanatisme, toutes deux servies par ces ĂȘtres inutiles nommĂ©s prĂȘtres au temple, et monarques au trĂŽne, elles devaient avoir les mĂȘmes bases, et se protĂ©ger toutes deux. Â»
« Le seul gouvernement rĂ©publicain pouvait, en brisant le sceptre, anĂ©antir du mĂȘme coup une religion sanguinaire, qui, de ses saints poignards, Ă©gorgea si souvent les hommes, au nom du Dieu qu’elle n’admettait que pour servir les passions de ses satellites impurs. Sans doute, avec de nouvelles mƓurs, nous devions adopter un nouveau culte, celui d’un juif esclave des Romains ne pouvait convenir aux enfants de ScĂ©vole. Â»
« LĂ©gislateurs, la route est tracĂ©e, parcourons-la d’un pas ferme, et surtout, soyons consĂ©quents, en envoyant la courtisane de GalilĂ©e se reposer de la peine qu’elle eut de nous faire croire, pendant dix-huit siĂšcles, qu’une femme peut enfanter, sans cesser d’ĂȘtre vierge ! CongĂ©dions aussi tous ses acolytes ; ce n’est plus auprĂšs du temple de la Raison que nous pouvons rĂ©vĂ©rer encore des Sulpice ou des Paul, des Magdeleine ou des Catherine
 Â»

De 1814 Ă  nos jours

L’auteur clandestin

Illustration pour Aline et Valcour. Une jeune Bohémienne est torturée par l'Inquisition en Espagne.

Sade disparu, son nom, synonyme d’infamie, devient trùs vite, un nom commun, le sadisme.

« VoilĂ  un nom que tout le monde sait et que personne ne prononce ; la main tremble en l’écrivant, et quand on le prononce les oreilles vous tintent d’un son lugubre. Â» peut-on lire dans un dictionnaire de 1857[26] Ă  l’article Sade. « Non seulement cet homme prĂȘche l’orgie, mais il prĂȘche le vol, le parricide, le sacrilĂšge, la profanation des tombeaux, l’infanticide, toutes les horreurs. Il a prĂ©vu et inventĂ© des crimes que le code pĂ©nal n’a pas prĂ©vu ; il a imaginĂ© des tortures que l’inquisition n’a pas devinĂ©es. Â»

Son Ɠuvre restera interdite pendant un siĂšcle et demi. En 1957 encore, dans le procĂšs Sade, Jean-Jacques Pauvert, Ă©diteur de Justine, dĂ©fendu par Maurice Garçon avec comme tĂ©moins Georges Bataille, Jean Cocteau et Jean Paulhan, sera condamnĂ© par la chambre correctionnelle de Paris « Ă  la confiscation et la destruction des ouvrages saisis Â».

Mais des Ă©ditions circulent sous le manteau, surtout Ă  partir du Second Empire, Ă©poque des premiĂšres rĂ©Ă©ditions clandestines, destinĂ©es Ă  un public averti et Ă©litiste. « GĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, la rĂ©volte des jeunes Ă©crivains du XIXe et du XXe siĂšcle se nourrit de la fiction sadienne Â» Ă©crit Michel Delon dans son introduction aux ƒuvres de la PlĂ©iade.

Sainte-Beuve en avertit les abonnĂ©s de La Revue des Deux Mondes en 1843 : «  j’oserai affirmer, sans crainte d’ĂȘtre dĂ©menti, que Byron et de Sade (je demande pardon du rapprochement) ont peut-ĂȘtre Ă©tĂ© les deux plus grands inspirateurs de nos modernes, l’un affichĂ© et visible, l’autre clandestin – pas trop clandestin. En lisant certains de nos romanciers en vogue, si vous voulez le fond du coffre, l’escalier secret de l’alcĂŽve, ne perdez jamais cette derniĂšre clĂ© Â».

Flaubert est un grand lecteur de Sade. « Arrive. Je t’attends. Je m’arrangerai pour procurer Ă  mes hĂŽtes un De Sade complet ! Il y en aura des volumes sur les tables de nuit ! Â» Ă©crit-il Ă  ThĂ©ophile Gautier le 30 mai 1857.

Les Goncourt notent dans leur Journal : « C’est Ă©tonnant, ce de Sade, on le trouve Ă  tous les bouts de Flaubert comme un horizon (10 avril 1860) 
 Causeries sur de Sade, auquel revient toujours, comme fascinĂ©, l’esprit de Flaubert : « c’est le dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m’explique : c’est l’esprit de l’Inquisition, l’esprit de torture, l’esprit de l’Église du Moyen Âge, l’horreur de la nature (20 janvier 1860)
 Visite de Flaubert. –Il y a vraiment chez Flaubert une obsession de de Sade. Il va jusqu’à dire, dans ses plus beaux paradoxes, qu’il est le dernier mot du catholicisme (9 avril 1861). Â»

Baudelaire Ă©crit dans Projets et notes diverses : « II faut toujours en revenir Ă  de Sade, c'est-Ă -dire Ă  l'Homme Naturel, pour expliquer le mal. Â» Les Fleurs du mal suggĂšre ce quatrain Ă  Verlaine :

  Je compare ces vers Ă©tranges
  Aux Ă©tranges vers que ferait
  Un marquis de Sade discret
  Qui saurait la langue des anges

Dans À Rebours, Huysmans consacre plusieurs pages au sadisme, « ce bĂątard du catholicisme Â».

La réhabilitation

Le tournant a lieu au dĂ©but du XXe siĂšcle, pĂ©riode oĂč s’amorce un processus de libĂ©ration des corps et des sexes et oĂč l’érotisme se manifeste en littĂ©rature par des catalogues d’ « art Ă©rotique Â» et des traitĂ©s d’éducation sexuelle. Sade suscite l'intĂ©rĂȘt des scientifiques et des romanciers en raison du caractĂšre prĂ©curseur de sa dĂ©marche.

Un psychiatre allemand Iwan Bloch, sous le pseudonyme d’Eugen DĂŒhren, publie en 1901, simultanĂ©ment Ă  Berlin et Ă  Paris, Le Marquis de Sade et son temps, et en 1904 le rouleau retrouvĂ© des Cent Vingt JournĂ©es de Sodome. Il fait de l’Ɠuvre sadienne un document exemplaire sur les perversions sexuelles, « un objet de l’histoire et de la civilisation autant que de la science mĂ©dicale Â» tout en rapprochant les excĂšs sadiens de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence française du temps.

Apollinaire est le premier Ă  faire paraĂźtre, en 1909, une anthologie, en choisissant des textes sadiens trĂšs prudents et en insistant sur les rĂ©flexions morales et politiques plutĂŽt que sur les Ă©lĂ©ments scabreux. En mĂȘme temps, Ă  l’image d’un dĂ©bauchĂ© capable des pires excĂšs et au cas pathologique qui intrigue la science mĂ©dicale, il substitue un portrait psychologique, Ă  dimension humaine, oĂč sont valorisĂ©s le savoir immense et le courage de « l’esprit le plus libre qui ait jamais existĂ© Â», d’un homme non « abominable Â», trop longtemps niĂ© alors qu’« il pourrait bien dominer le XXe siĂšcle. Â»

À la suite d’Apollinaire, les surrĂ©alistes, se rĂ©clamant d’une logique de libertĂ© et de frĂ©nĂ©sie, intĂšgrent Sade, « prisonnier de tous les rĂ©gimes Â», dans leur PanthĂ©on. Sa prĂ©sence est extraordinaire dans toutes leurs activitĂ©s depuis le dĂ©but. C’est Desnos qui Ă©crit en 1923 : « Toutes nos aspirations actuelles ont Ă©tĂ© essentiellement formulĂ©es par Sade quand, le premier, il donna la vie sexuelle intĂ©grale comme base Ă  la vie sensible et intelligente Â» (De l’érotisme). C’est AndrĂ© Breton disant : « Sade est surrĂ©aliste dans le sadisme. Â» C’est Éluard en 1926 reconnaissant : «  Trois hommes ont aidĂ© ma pensĂ©e Ă  se libĂ©rer d’elle-mĂȘme : le marquis de Sade, le comte de LautrĂ©amont et AndrĂ© Breton. Â»

Pour les surréalistes, Sade est un révolutionnaire et un anarchiste. Ses discours politiques - pourtant en partie opportunistes et de circonstance - font de lui un apÎtre de la liberté et de la Révolution.

Le portrait imaginaire de Man Ray (1938), profil sculptĂ© dans les pierres de la Bastille sur fond de RĂ©volution en marche, symbolise cette vision que tout le XIXe siĂšcle siĂšcle et une grande partie du XXe siĂšcle, jusqu’au graffiti de mai 68 « Sadiques de tous les pays, popularisez les luttes du divin marquis Â», se sont plu Ă  rĂ©pandre.

Mais Sade est l’écrivain de tous les paradoxes : aprĂšs la Seconde Guerre mondiale et la dĂ©couverte des camps de concentration, on le fait passer sans transition du communisme au nazisme : « Que Sade n’ait pas Ă©tĂ© personnellement un terroriste, que son Ɠuvre ait une valeur humaine profonde, n’empĂȘcheront pas tous ceux qui ont donnĂ© une adhĂ©sion plus ou moins grande aux thĂšses du marquis de devoir envisager, sans hypocrisie, la rĂ©alitĂ© des camps d’extermination avec leurs horreurs non plus enfermĂ©es dans la tĂȘte d’un homme, mais pratiquĂ©es par des milliers de fanatiques. Les charniers complĂštent les philosophies, si dĂ©sagrĂ©able que cela puisse ĂȘtre. Â» Ă©crit Raymond Queneau dans BĂątons, chiffres et lettres (1965), tandis que Simone de Beauvoir se demande : « Faut-il brĂ»ler Sade ? Â».

Les grands Ă©diteurs et biographes

En 1929, Paul Bourdin est le premier Ă  publier – avec une introduction, des annales et des notes – l’importante « Correspondance inĂ©dite du marquis de Sade, de ses proches et de ses familiers Â», conservĂ©e par le notaire d'Apt Gaufridy, rĂ©gisseur des biens des Sade en Provence pendant vingt-six ans et homme de confiance du marquis, de Mme de Sade et de Mme de Montreuil. Sans ces lettres, aujourd’hui disparues, dont les vers commençaient Ă  faire « de la dentelle Â» et qui donnent l’histoire presque journaliĂšre de sa famille depuis le dĂ©but de 1774 jusqu’en 1800, les grandes biographies de Sade n’auraient pu ĂȘtre aussi complĂštes.

Maurice Heine (1884-1940), un compagnon de route des surrĂ©alistes, dĂ©voue sa vie Ă  la connaissance et Ă  l’édition de Sade. Il publie en 1931 la premiĂšre transcription rigoureuse des Cent Vingt JournĂ©es en 360 exemplaires « aux dĂ©pens des bibliophiles souscripteurs Â». Il dĂ©couvre et publie le Dialogue d’un prĂȘtre et d’un moribond, composĂ© par Sade Ă  la prison de Vincennes, puis les Contes, historiettes et fabliaux, ainsi que la premiĂšre version de Justine, les Infortunes de la vertu. Il exhume les procĂ©dures d’Arcueil et de Marseille. En 1933, il donne une nouvelle anthologie, toujours rĂ©servĂ©e Ă  des amateurs.

Gilbert Lely (1904-1985), qui compose une Ɠuvre poĂ©tique personnelle, reprend la mission d’éditeur et de biographe de Maurice Heine. Il entreprend la premiĂšre grande biographie de rĂ©fĂ©rence, La Vie du marquis de Sade, sans cesse parfaite et complĂ©tĂ©e de 1948 Ă  1982, quatriĂšme et derniĂšre version publiĂ©e de son vivant. Dans les archives du chĂąteau de CondĂ©-en-Brie que le comte Xavier de Sade accepte de lui ouvrir en 1948, il dĂ©couvre – dans deux caisses, fermĂ©es depuis 1815 d’un cordon rouge – la correspondance Ă©crite au donjon de Vincennes et Ă  la Bastille, des Ɠuvres de jeunesse, deux romans, des piĂšces de thĂ©Ăątre.

Jean-Jacques Pauvert (1926) est le premier Ă©diteur Ă  publier l’Ɠuvre intĂ©grale de Sade. Il encourt la prison. Il prend le risque et publie, de 1947 Ă  1949, l’Histoire de Juliette. AccusĂ© de dĂ©moraliser la jeunesse, traĂźnĂ© en justice, suspendu de ses droits civiques, mais dĂ©fendu par Me Maurice Garçon, expert des lois sur la censure, il achĂšve nĂ©anmoins son entreprise en 1955 et gagne ses procĂšs en appel. En 1958, le tribunal dĂ©clare que « Sade est un Ă©crivain digne de ce nom. Â» En 1986, il met en chantier une nouvelle biographie avec les trois volumes de Sade vivant (1986-1990).

Maurice Lever (1935-2006), aprĂšs d’importantes dĂ©couvertes dans les archives familiales entiĂšrement mises Ă  sa disposition ( citons en particulier les rĂ©vĂ©lations sur la vie du comte de Sade ), publie en 1991 la troisiĂšme grande biographie du marquis de Sade, puis une Ă©dition de ses Papiers de famille (1993 et 1995), son Voyage d'Italie (1995) et des lettres inĂ©dites Ă©changĂ©es par le marquis et sa belle-sƓur Anne-ProspĂšre de Launey, chanoinesse sĂ©culiĂšre chez les bĂ©nĂ©dictines, Je jure Ă  M. le marquis de Sade, mon amant, de n’ĂȘtre jamais qu’à lui
 (2005).

Sources

Trois biographies de rĂ©fĂ©rence - dont sont extraites les informations de cet article - ont Ă©tĂ© publiĂ©es sur le marquis de Sade :

  • Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1952-1957
  • Jean-Jacques Pauvert, Sade vivant, Paris, Robert Laffond
    • t.I  : "Une innocence sauvage 1740-1777", 1986
    • t.II  : "Tout ce qu'on peut concevoir dans ce genre-là
 1777-1793", 1989
    • t.III : "Cet Ă©crivain Ă  jamais cĂ©lĂšbre
 1794-1814", 1990
  • Maurice Lever, Donatien Alphonse François, marquis de Sade, Paris, Fayard, 1991

Le chapitre "de 1814 Ă  nos jours" s'appuie sur les travaux de Michel Delon qui a Ă©tabli les notes de l'Ă©dition des Ɠuvres de Sade en trois tomes dans la bibliothĂšque de la PlĂ©iade (1990,1995,1998) et publiĂ© Sade aprĂšs Sade, dans Les Vies de Sade, Éditions Textuel, 2007.

Bibliographie

  • Paul Lacroix (sous le pseudonyme de P.L. Jacob, bibliophile), Le Marquis de Sade, Paris, Adolphe Delahays, 1858
  • Émile Laurent, Le Sadisme et la littĂ©rature : le marquis de Sade, Paris, Vigots frĂšres, 1903
  • Henri d'AlmĂ©ras, Le Marquis de Sade : l'homme et l'Ă©crivain, Paris, Albin Michel, 1906
  • Guillaume Apollinaire, L'ƒuvre du marquis de Sade, pages choisies, introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Paris, BibliothĂšque des Curieux, 1909
  • Octave BĂ©liard, Le Marquis de Sade, Paris, Éditions du Laurier, Paris, 1928
  • AndrĂ© Breton, D.A.F. de Sade, in Anthologie de l'humour, Paris, Éd. du Sagittaire, 1939
  • Pierre Klossowski, Sade mon prochain, Paris, Seuil, 1947
  • Maurice Heine, Le Marquis de Sade, Paris, Ed. Lilac, 1950
  • Jean Paulhan, Le Marquis de Sade et sa complice, Paris, Gallimard, 1951
  • Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1952-1957
  • Georges Bataille, Sade et l'homme normal et L'homme souverain de Sade, in L'Ă©rotisme, Paris, Éditions de Minuit, 1957, 1947
  • Norbert Sclippa, Le Jeu de la sphinge : Sade, et la philosophie des LumiĂšres, New York, P. Lang, 2000
  • Maurice Blanchot, LautrĂ©amont et Sade, Paris, Éditions de Minuit, 1963
  • Sade, IdĂ©e sur les romans, Ă©dition et notes de Jean Glastier, Bordeaux, Ducros, 1970
  • Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Seuil, 1971
  • Simone de Beauvoir, Faut-il brĂ»ler Sade?, Paris, Gallimard, coll."IdĂ©es", 1972
  • Alice M. Laborde, Sade romancier, NeuchĂątel, Éditions de la BaconniĂšre, 1974
  • Philippe Roger, Sade : la philosophie dans le pressoir, Paris, Grasset, 1976
  • Donald Thomas, Le marquis de Sade : biographie illustrĂ©, Paris, Seghers, 1977
  • Chantal Thomas, Sade, l'Ɠil de la lettre, Paris, Payot, 1978
  • Marcel HĂ©naff, Sade, l'invention du corps libertin, Paris, PUF, 1978
  • Angela Carter, La Femme sadienne, Paris, Veyrier, 1979 [The Sadeian Woman, 1979]
  • Claude Quetel, De par le roy : essai sur les lettres de cachet, Toulouse, Édition Privat, 1981 (un des chapitres de l'ouvrage est consacrĂ© Ă  l'enfermement de Sade, "pour protĂ©ger sa famille").
  • Annie Le Brun, Les ChĂąteaux de la subversion, Paris, J-J Pauvert, 1982
  • Henri Fauville, La Coste – Sade en Provence, Édisud, Aix-en-Provence, 1984
  • Maurice Blanchot, Sade et Restif de La Bretonne, Paris, Complexe, 1986
  • Jean-Jacques Pauvert, Sade vivant, t.I  : Une innocence sauvage 1740-1777. Paris, Robert Laffond, 1986 - t.II  : Tout ce qu'on peut concevoir dans ce genre-là
 1989 - t.III : Cet Ă©crivain Ă  jamais cĂ©lĂšbre
, 1990
  • Annie Le Brun, Soudain un bloc d'abĂźme, Sade, Paris, J-J Pauvert, 1986
  • Jean Paulhan, Le Marquis de Sade et sa complice ou les Revanches de la pudeur, Bruxelles, Complexe, 1987
  • Annie Le Brun, Sade, aller et dĂ©tours, Paris, Plon, 1989
  • Annie Le Brun, Petits et grands thĂ©Ăątres du marquis de Sade, Paris Art Center, Paris, 1989
  • Alice M. Laborde, Les Infortunes du marquis de Sade, Paris-GenĂšve, Champion-Slatkine, 1990
  • Jean-Louis Debauve, D.A.F. de Sade, lettres inĂ©dites et documents, prĂ©face et chronologie de Annie Lebrun, Éditions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990
  • Maurice Lever, Donatien Alphonse François, marquis de Sade, Paris, Fayard, 1991
  • Maurice Lever, Papiers de famille, t.1 : Le rĂšgne du pĂšre (1721-1760), Paris, Fayard, 1992, t.2 : Le marquis et les siens (1761-1815), 1995
  • Octavio Paz, Un au-delĂ  Ă©rotique : le marquis de Sade, Paris, Gallimard, 1994.
  • Philippe Mengue, L'Ordre sadien, Paris, Éditions KimĂ©, 1996.
  • Jean-Jacques Pauvert & Pierre Beuchot, Sade en procĂšs, Paris, Mille et une nuits, 1999.
  • Philippe Sollers, Sade contre l'ĂȘtre suprĂȘme, Paris, Gallimard, 1996
  • Alice M. Laborde, Le Mariage du marquis de Sade, Paris, Champion, 2000
  • Alice M. Laborde, Sade authentique, GenĂšve, Slatkine, 2000
  • S.E. Fauskevag, Sade ou la tentation totalitaire, Paris, Champion, 2001
  • Maurice Nadeau, Sade, l'insurrection permanente, Paris, Nadeau, 2002
  • Chantal Thomas, Sade, la dissertation et l'orgie, Paris, Rivages, 2002
  • Raymond Jean, Un portrait de Sade, Arles, Actes Sud, 2002
  • Michel Delon et Seth Catriona (Ă©d.), Sade en toutes lettres. Autour d'Aline et Valcour, Paris, DesjonquiĂšres, 2004
  • GĂ©rard Badou, RenĂ©e PĂ©lagie, marquise de Sade, Paris, Payot, 2004
  • François Ost, Sade Ă  l'ombre de la loi, Paris, Odile Jacob, 2005
  • J-B JeangĂšne Vilmer, Sade moraliste, GenĂšve, Droz, 2005
  • Geoffrey Roche "Bataille on Sade" Janus Head 9 (1) 2006. Black sun : Bataille on Sade
  • Maurice Lever, Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n'ĂȘtre jamais qu'Ă  lui..., Paris, Fayard, 2006
  • Michel Delon, Les Vies de Sade, t.I : Sade en son temps et Sade aprĂšs Sade t.II : Sade au travail, Ă©ditions Textuel, coll. "L'atelier", 2007
  • Till R. Kuhnle, "Une anthropologie de l’ultime consommateur. Quelques rĂ©flexions sur le spinozisme du Marquis de Sade", in: French Studies in Southern Africa 37, 2007, 88-107
  • FrĂ©dĂ©rick Tristan, Sade in Don Juan le rĂ©voltĂ©, Paris, Ecriture,2009.
  • Liza Steiner, "Sade-Houellebecq, du boudoir au sex-shop", Paris, L'Harmattan, 2009

Films sur Sade

    Adaptation de la piĂšce de Peter Weiss (voir commentaire plus bas)

    Pier Paolo Pasolini a adaptĂ© le roman de Sade au contexte italien en situant l'action dans la rĂ©publique fasciste de Salo, durant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale et en superposant la progression des quatre mois sadiens et les cercles de l'Enfer, dĂ©crits par Dante. Loin d'ĂȘtre esthĂ©tique ou abstraite, la violence se fait historique et bien rĂ©elle, avec la perspective d'une rĂ©sistance Ă©ventuelle des victimes.

PiÚces de théùtre sur Sade

  • MichĂšle Fabien, Notre Sade, Bruxelles, Éditions Didascalies, 1985 Prix Triennal de LittĂ©rature Dramatique 1987 - Belgique
  • Yukio Mishima (1925-1970), Madame de Sade, 1969, adaptatĂ© en français par AndrĂ© Pieyre de Mandiargues en 1976

    "Sade vu Ă  travers le regard des femmes " comme l'Ă©crit l'auteur : dans le salon de Mme de Montreuil, six femmes - l'Ă©pouse, sa sƓur, sa mĂšre, une amie d'enfance, une courtisane et la domestique - sont rĂ©unies par trois fois, entre 1772 et 1790, pour Ă©voquer le marquis de Sade emprisonnĂ©.

    Enzo Cormann fait Ă©clater Sade en plusieurs personnages, jouĂ©s par des acteurs d'Ăąge diffĂ©rent : le jeune libertin dans le contexte de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence d'une fin de rĂšgne monarchique, le prisonnier de la Bastille qui se dĂ©couvre Ă©crivain, le dramaturge dĂ©passĂ© par la folie rĂ©volutionnaire, l'internĂ© Ă  l'asile de Charenton qui porte un regard amer sur sa propre vie.

    Les malades de l'hospice de Charenton jouent, sous la direction du marquis de Sade et sous le regard vigilant de Coulmier, directeur et premier spectateur, une piĂšce sur la RĂ©volution française et la mort de Marat. Celui qui joue Marat est un paranoĂŻaque retenu dans sa baignoire pour un traitement hydrothĂ©rapique, Charlotte Corday est une hypotonique se comportant en somnanbule, Duperret est un Ă©rotomane, Roux un fanatique de la politique


  • FrĂ©dĂ©rick Tristan, Don Juan le rĂ©voltĂ©, 2009. Dans cet essai, l'auteur montre la parentĂ© entre le Don Juan amateur de femmes et le Don Juan lucifĂ©rien s'opposant Ă  Dieu et Ă  la nature, dont Sade est l'un des exemples les plus typiques.

Romans sur Sade

  • Anon., Le Marquis de Sade, ses aventures, ses Ɠuvres, Paris, Fayard, 1885. Feuilleton originellement publiĂ© dans L'Omnibus.
  • Rachilde, La Marquise de Sade, 1887, rĂ©Ă©dition, Paris, Gallimard, 1996
  • Serge Bramly, Sade, La Terreur dans le boudoir, Paris, Grasset, 2000

Voir aussi

Lien interne

Liens externes

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Notes et références

  1. ↑ L’usage, comme le rappelle Sade dans une lettre Ă  sa femme de janvier 1784, Ă©tait que le chef de famille prenne le titre de comte, et l’aĂźnĂ© de ses fils, du vivant de son pĂšre, celui de marquis. Mais le grand-pĂšre et le pĂšre de Sade semblent avoir fait l’inverse. En fait, il s’agit lĂ  de titres de courtoisie, sans Ă©rection par lettres patentes du fief de Sade en fief de dignitĂ©. Le certificat de noblesse dĂ©livrĂ© Ă  Donatien en 1754 par le gĂ©nĂ©alogiste officiel Clairambault pour lui permettre d’entrer Ă  l’école, extrĂȘmement fermĂ©e, des chevau-lĂ©gers de la garde qualifie le postulant de : «  fils de Messire Jean-Baptiste-François de Sade, appelĂ© le comte de Sade, chevalier, seigneur de Mazan Â» etc. Donatien Alphonse François a ainsi Ă©tĂ© qualifiĂ© de « marquis de Sade Â» jusqu’à la mort de son pĂšre en 1767, mais, aprĂšs celle-ci, indiffĂ©remment de « marquis de Sade Â» ou de « comte de Sade Â» :
    • le parlement d’Aix, dans sa condamnation de 1772, lui donne le titre de « marquis de Sade Â» ;
    • les lettres du roi de 1778 l’autorisant Ă  se pourvoir contre la condamnation le dĂ©signent comme « notre cher et bien amĂ© Louis-Aldonse-Donatien, marquis de Sade Â» ;
    • le conseil de famille, rĂ©uni en 1787 par ordonnance du ChĂątelet de Paris, le qualifie de « marquis de Sade, chevalier, comte de La Coste et de Mazan, seigneur de Saumane Â» ;
    • le baron de Breteuil, ministre du roi, le prĂ©sente, dans une lettre adressĂ©e en 1786 au lieutenant gĂ©nĂ©ral de police, comme le « marquis de Sade Â», mais le major de Losme parle dans ses rapports au mĂȘme lieutenant de police en 1787 du « sieur comte de Sade Â» ;
    • il est incarcĂ©rĂ© Ă  la Bastille en 1784 sous le nom de « sieur marquis de Sade Â», et Ă  Charenton en 1789 sous celui de « comte de Sade Â» ;
    • l’inscription de la pierre tombale de sa femme porte la mention de « Mme RenĂ©e-PĂ©lagie de Montreuil, marquise de Sade Â» ;
    • son acte de dĂ©cĂšs de 1814 le qualifie de « comte de Sade Â» ;
    • il passe Ă  la postĂ©ritĂ© sous le nom de « marquis de Sade Â»
  2. ↑ Le prince de CondĂ© se remarie en 1728 avec une jolie princesse allemande ĂągĂ©e de quinze ans. Il en a quarante. « Il a tant usĂ© des hommes et des femmes Â», observe Mathieu Marais dans son Journal, qu’il est tombĂ© dans la nullitĂ©. On prĂ©tend que son mariage n’a pas Ă©tĂ© consommĂ©. Â» Jaloux, le prince tient son Ă©pouse sous bonne garde. Le comte de Sade commence Ă  courtiser en 1733 la jeune princesse dont il va devenir l’amant. Il fait le rĂ©cit de son aventure dans un fragment autobiographique dĂ©couvert en 1990 par Maurice Lever dans les archives du comte conservĂ©es par son fils et ses descendants : « (
) Mlle de Carman Ă©tant Ă  marier, j’imaginai que la princesse me saurait grĂ© si je me prĂ©sentais pour l’épouser, et qu’étant logĂ© dans la maison et mari d’une personne pour qui elle avait l’amitiĂ© la plus vive, il me serait aisĂ© de m’insinuer dans son cƓur. (
) Mon mariage m’avait donnĂ© beaucoup de familiaritĂ©. A tout moment j’entrais chez elle. Le cƓur de cette princesse Ă©tait dĂ©soeuvrĂ©, elle eĂ»t sans doute trouvĂ© des hommes qui lui auraient plu plus que moi, mais elle n’avait pas la libertĂ© de les voir. Tout lui persuada que je l’aimais, et elle n’hĂ©sita Ă  se rendre que pour me faire valoir sa dĂ©faite. J’avais gagnĂ© sa femme de garde-robe qui me faisait entrer par une porte qui Ă©tait au bas de mon escalier. (
) Â»
  3. ↑ et qui lui rapporte en gratifications 10200 livres par an
  4. ↑ Aline et Valcour, dans « la PlĂ©iade Â», t. I, p .403
  5. ↑ Le chĂąteau prĂ©sentait, selon Maurice Heine en 1930, un double aspect : du cĂŽtĂ© du plateau, une fortification massive, interrompue au milieu du XVe siĂšcle, dans le style des kraks des chevaliers au Proche-Orient, du cotĂ© opposĂ© de l’éperon, d’étroites terrasses en escalier surplombant une pente raide. Les sous-sols ont dĂ» impressionner le jeune Sade. « Vastes, profonds, vĂ©ritable forteresse de tĂ©nĂšbres assise et parfois creusĂ©e dans le roc (
) un cachot voĂ»tĂ©, dĂ©fendu par une double porte de chĂȘne Ă  judas grillagĂ©. N’est-on pas dĂ©jĂ  au chĂąteau de Roland ? Â» s’exclame Maurice Heine.
  6. ↑ Henri Fauville, La Coste – Sade en Provence, Édisud, Aix-en-Provence, 1984
  7. ↑ Lettre du marquis de Sade Ă  Mademoiselle de L
 datĂ©e d’Avignon le 6 avril 1763 (reproduite intĂ©gralement dans Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Cercle du livre prĂ©cieux, 1962, tome 1, pp.68-71 et citĂ©e dans Maurice Lever, Sade, Fayard, PP. 112-113) :
    «Parjure ! ingrate ! que sont devenus ces sentiments de m’aimer toute ta vie ? Qui t’oblige Ă  rompre de toi-mĂȘme les nƓuds qui pour jamais allaient nous unir ? (
) J’obtiens le consentement de mes parents ; mon pĂšre, les larmes aux yeux, ne me demande pour toute grĂące que de venir faire le mariage Ă  Avignon. Je pars ; Mais que deviens-je quand j’apprends qu’inspirĂ©e par un gĂ©nĂ©reux transport, tu te jettes aux genoux de ton pĂšre pour lui demander de ne plus penser Ă  ce mariage, et que tu ne veux pas entrer de force dans une famille
 Vain motif, dictĂ© par la perfidie, fourbe, ingrate ! Tu craignais d’ĂȘtre rĂ©unie Ă  quelqu’un qui t’adorait. C’est de quitter Paris qui t’effrayait ; mon amour ne te suffisait pas. (
) Prends garde Ă  l’inconstance ; je ne la mĂ©rite pas. Je t’avoue que je serais furieux, et il n’y aurait pas d’horreurs oĂč je ne me portasse. La petite histoire de la c
 doit t’engager un peu Ă  me mĂ©nager. Je t’avoue que je ne le cacherai pas Ă  mon rival, et ce ne serait pas la derniĂšre confidence que je lui ferais. Il n’y aurait, je te jure, sortes d’horreurs auxquelles je ne me livrasse
 Â»
  8. ↑ Extraits de la dĂ©position faite le 19 octobre 1763 devant un commissaire au ChĂątelet par une fille galante, Jeanne Testard, ouvriĂšre en Ă©ventails :
    «...il lui a d'abord demandĂ© si elle avait de la religion, et si elle croyait en Dieu, en JĂ©sus-Christ et en la Vierge; Ă  quoi elle a fait rĂ©ponse qu'elle y croyait; Ă  quoi le particulier a rĂ©pliquĂ© par des injures et des blasphĂšmes horribles, en disant qu'il n'y avait point de Dieu, qu'il en avait fait l'Ă©preuve, qu'il s'Ă©tait manualisĂ© jusqu'Ă  pollution dans un calice qu'il avait eu pendant deux heures Ă  sa disposition dans une chapelle, que J.-C. Ă©tait un J...f... et la Vierge une B... Il a ajoutĂ© qu'il avait eu commerce avec une fille avec laquelle il avait Ă©tĂ© communier, qu'il avait pris les deux hosties, les avait mises dans la partie de cette fille, et qu'il l'avait vu charnellement, en disant : Si tu es Dieu, venge toi; qu'ensuite il a proposĂ© Ă  la comparante de passer dans une piĂšce attenant lad. chambre en la prĂ©venant qu'elle allait voir quelque chose d'extraordinaire; qu'en y entrant elle a Ă©tĂ© frappĂ©e d'Ă©tonnement en voyant quatre poignĂ©es de verges et cinq martinets qui Ă©taient suspendus Ă  la muraille, et trois Christs d'ivoire sur leurs croix, deux autre Christs en estampes, attachĂ©s et disposĂ©s sur les murs avec un grand nombre de dessins et d'estampes reprĂ©sentant des nuditĂ©s et des figures de la plus grande indĂ©cence; que lui ayant fait examiner ces diffĂ©rents objets, il lui a dit qu'il fallait qu'elle le fouettĂąt avec le martinet de fer aprĂšs l'avoir fait rougir au feu, et qu'il la fouetterai ensuite avec celui des autres martinets qu'elle voudrait choisir; qu'aprĂšs cela, il a dĂ©tachĂ© deux des Christs d'ivoire, un desquels il a foulĂ© aux pieds, et s'est manualisĂ© sur l'autre jusqu'Ă  pollution; (...) qu'il a mĂȘme voulu exiger de la comparante qu'elle prĂźt un lavement et le rendit sur le Christ; (...) que pendant la nuit que la comparante a passĂ©e avec lui, il lui a fait voir et lui a lu plusieurs piĂšces de vers remplies d'impiĂ©tĂ©s et totalement contraires Ă  la religion; (...) qu'il a poussĂ© l'impiĂ©tĂ© jusqu'Ă  obliger la comparante Ă  lui promettre qu'elle irait le trouver dimanche prochain pour se rendre ensemble Ă  la paroisse de Saint-MĂ©dard y communier et prendre ensuite les deux hosties, dont il se propose de brĂ»ler l'une et de se servir de l'autre pour faire les mĂȘmes impiĂ©tĂ©s et les profanations qu'il dit avoir faites avec la fille dont il lui avait parlĂ©... Â»
  9. ↑ Les journaux des inspecteurs ont Ă©tĂ© trouvĂ©s Ă  la RĂ©volution dans les cassettes de Louis XV, ils ont Ă©tĂ© publiĂ©s en 1863, expurgĂ©s car trop de familles importantes se sentaient encore visĂ©es, puis de 1906 Ă  1914 en cinq volumes (Jean-Jacques Pauvert, Sade vivant, t. 2, p. 133).
  10. ↑ Lettre de Madame du Deffand Ă  Horace Walpole le 12 avril 1768 :
    « Un certain comte de Sade, neveu de l’abbĂ© auteur de PĂ©trarque, rencontra, le mardi de PĂąques, une femme grande et bien faite, ĂągĂ©e de trente ans, qui lui demanda l’aumĂŽne ; il lui fit beaucoup de questions, lui marqua de l’intĂ©rĂȘt, lui proposa de la tirer de sa misĂšre, et de la faire concierge d’une petite maison qu’il a auprĂšs de Paris. Cette femme l’accepta ; Il lui dit d’y venir le lendemain matin l’y trouver ; elle y fut ; il la conduisit d’abord dans toutes les chambres de la maison, dans tous les coins et recoins, et puis il la mena dans le grenier ; arrivĂ©s lĂ , il s’enferma avec elle, lui ordonna de se mettre toute nue ; elle rĂ©sista Ă  cette proposition, se jeta Ă  ses pieds, lui dit qu’elle Ă©tait une honnĂȘte femme ; il lui montra un pistolet qu’il tira de sa poche, et lui dit d’obĂ©ir, ce qu’elle fit sur-le-champ ; alors il lui lia les mains et la fustigea cruellement ; quand elle fut tout en sang, , il tira un pot d’onguent de sa poche, en pansa les plaies, et la laissa ; je ne sais s’il la fit boire et manger, mais il ne la revit que le lendemain matin ; il examina ses plaies, et vit que l’onguent avait fait l’effet qu’il en attendait ; alors il prit un canif, et lui dĂ©chiqueta tout le corps ; il prit ensuite le mĂȘme onguent, en couvrit toutes les blessures et s’en alla. Cette femme dĂ©sespĂ©rĂ©e se dĂ©mena de façon qu’elle rompit ses liens, et se jeta par la fenĂȘtre qui donnait sur la rue ; on ne dit point qu’elle se soit blessĂ©e en tombant ; tout le peuple s’attroupa autour d’elle ; le lieutenant de police a Ă©tĂ© informĂ© de ce fait ; on a arrĂȘtĂ© M. de Sade ; il est, dit-on, dans le chĂąteau de Saumur ; l’on ne sait pas ce que deviendra cette affaire, et si l’on se bornera Ă  cette punition, ce qui pourrait bien ĂȘtre, parce qu’il appartient Ă  des gens assez considĂ©rables et en crĂ©dit ; on dit que le motif de cette exĂ©crable action Ă©tait de faire l’expĂ©rience de son onguent.»
  11. ↑ Elles se composent de :
    • la seigneurie de La Coste Ă©tait un ancien fief de la maison de Simiane passĂ© dans la famille du marquis en 1627. Le seigneur y avait haute, basse et moyenne justice. Trois petits domaines entouraient le chĂąteau.
    • le chĂąteau et les dĂ©pendances de Saumane Ă©taient louĂ©s Ă  vie par le comte de Sade Ă  son frĂšre l’abbĂ© d’Ébreuil.
    • le chĂąteau de Mazan, en copropriĂ©tĂ© avec la famille de Causans, Ă©tait en terre du pape. Sade y fera pour cette raison de frĂ©quents sĂ©jours aprĂšs l’affaire de Marseille. C’était une grande bĂątisse entourĂ©e de jardins et d’un fruitier. Les biens de Mazan comprenaient en outre des prairies et des chĂšneviĂšres.
    • le bien qui rapportait le plus Ă©tait le Mas-de-Cabanes, au terroir d’Arles, en Camargue.
    • toutes ces terres donnaient, bon an mal an, dix-huit Ă  vingt mille livres. Tous les chĂąteaux Ă©taient meublĂ©s.
  12. ↑ La lettre suivante Ă©crite de Vincennes en janvier 1782 le laisse supposer :
    « DĂ©s que je serai libre (...) ce sera avec une bien vive satisfaction que me relivrant Ă  mon seul gĂ©nie, je quitterai les pinceaux de MoliĂšre pour ceux de l'ArĂ©tin. Les premiers ne m'ont valu qu'un peu de vent dans la capitale de Guyenne; les seconds ont payĂ© six mois mes menus plaisirs dans une des premiĂšres villes du royaume, et m'ont fait voyager deux mois en Hollande sans y dĂ©penser un sol du mien.Quelle diffĂ©rence ! Â»
  13. ↑ Une chanoinesse sĂ©culiĂšre ne prononce pas de voeux et demeure donc libre de se marier et de rentrer dans le monde
  14. ↑ Cette lettre extraordinaire de Mlle de Launey (signĂ©e avec du sang), conservĂ©e par Sade, transmise Ă  ses descendants, a Ă©tĂ© dĂ©couverte et publiĂ©e en 2006 par Maurice Lever avec trois autres lettres inĂ©dites de la jeune chanoinesse. Voici la suite du dĂ©but de cette fameuse lettre : « â€Š de ne jamais ni ne me marier, ni me donner Ă  d’autres, de lui ĂȘtre fidĂšlement attachĂ©e, tant que le sang dont je me sers pour sceller ce serment coulera dans mes veines. Je lui fais le sacrifice de ma vie, de mon amour et de mes sentiments, avec la mĂȘme ardeur que je lui ai fait celui de ma virginitĂ©. (
) Â»
  15. ↑ Il est aussi sensible aux gourmandises provençales si l’on en croit le long mĂ©moire, Ă©tabli par le sieur LĂ©gier, confiseur, retrouvĂ© par Paul Bourdin, qui dĂ©taille les articles qu’il a livrĂ©s au chĂąteau en 1772 : « pommades en bĂątons et en pots, amandes et pĂątes d’amandes, sucre raffinĂ© et cassonade, pralines et azeroles au sucre, coings, chinois, gelĂ©es et marmelades, oranges de Portugal et fleurs d’orange, biscuits et vermichelly, moutarde et poivre blanc, eau de lavande et savonettes, colle forte et pierre d’indigo. Â»
  16. ↑ MĂ©moires secrets de Bachaumont datĂ© du 25 juillet 1772 :
    « On Ă©crit de Marseille que M. le comte de Sade, qui fit tant de bruit en 1768, pour les folles horreurs auxquelles il s’était portĂ© contre une fille, vient de fournir dans cette ville un spectacle d’abord trĂšs plaisant, mais effroyable par les suites. Il a donnĂ© un bal, oĂč il avait invitĂ© beaucoup de monde, et dans le dessert il avait glissĂ© des pastilles au chocolat, si excellentes que quantitĂ© de gens en ont dĂ©vorĂ© ; mais il y avait amalgamĂ© des mouches cantharides. On connaĂźt la vertu de ce mĂ©dicament : elle s’est trouvĂ© telle, que tous ceux qui en avaient mangĂ©, brĂ»lant d’une ardeur impudique, se sont livrĂ©s Ă  tous les excĂšs auxquels porte la fureur la plus amoureuse. Le bal a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en une de ces assemblĂ©es licencieuses rĂ©putĂ©es parmi les Romains ; les femmes les plus sages n’ont pu rĂ©sister Ă  la rage utĂ©rine qui les travaillait. C’est ainsi que M. de Sade a joui de sa belle-sƓur, avec laquelle il s’est enfui, pour se soustraire au supplice qu’il mĂ©rite. Plusieurs personnes sont mortes des excĂšs auxquelles elles se sont livrĂ©es dans leur priapisme effroyable, et d’autres sont encore trĂšs incommodĂ©es. Â»
  17. ↑ QuatriĂšme lettre inĂ©dite de Mlle de Launey dĂ©couverte et publiĂ©e par Maurice Lever (Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n'ĂȘtre jamais qu'Ă  lui..., Paris, Fayard, 2006)
  18. ↑ lettre de Madame de Sade du 19 mars Ă  Ripert, rĂ©gisseur de Mazan, dont le frĂšre est curĂ©. Sade vivant t.1, p.341
  19. ↑ Lettre du marquis Ă  Gaufridy novembre ou dĂ©cembre 1774:
    « Nous vous attendons donc mardi, mon cher avocat(...) Je vous prie de vouloir bien venir de bonne heure, au moins pour dĂźner, c’est-Ă -dire Ă  trois heures ; vous m’obligerez d’observer cette mĂȘme coutume toutes les fois que vous viendrez nous voir cet hiver. En voici la raison : nous sommes dĂ©cidĂ©s, par mille raisons, Ă  voir trĂšs peu de monde cet hiver. Il en rĂ©sulte que je passe la soirĂ©e dans mon cabinet et que Madame avec ses femmes s’occupent dans une chambre voisine jusqu’à l’heure du coucher, moyen en quoi, Ă  l’entrĂ©e de la nuit, le chĂąteau se trouve irrĂ©missiblement fermĂ©, feux Ă©teints, plus de cuisine et souvent plus de provisions. ConsĂ©quemment c’est vraiment nous dĂ©ranger que de ne pas arriver pour l’heure du dĂźner. Nous vous connaissons trop honnĂȘte pour ne pas vous soumettre Ă  cette petite gĂȘne, que nous chercherons d’autant moins Ă  reformer en votre faveur qu’elle nous fait gagner deux ou trois heures de plus du plaisir d’ĂȘtre avec vous.»
  20. ↑ Gothon, « le plus beau c... qui fĂ»t Ă©chappĂ© des montagnes de Suisse depuis plus d'un siĂšcle Â» dit le marquis,est « fille d'un huguenot suisse, concierge et factoton, qui en sait long sur son maĂźtre et qui le sert en toutes choses sans se desservir Â» (Paul Bourdin)
  21. ↑ Nanon - Antoinette SablonniĂšre - est chambriĂšre au chĂąteau; elle a 24 ans et accouche en mai d'une fille dont la rumeur attribue la paternitĂ© au marquis ( « elle passait le plat quand les petites filles avaient apportĂ© les Ă©pices Â» dit Bourdin ). Elle fait scandale, menace sans doute. Les Sade demandent Ă  Mme de Montreuil une lettre de cachet pour la chambriĂšre qui se retrouve en juillet 1775 Ă  la maison de force d'Arles. Sa petite fille, confiĂ©e Ă  une nourrice enceinte de quatre mois meurt fin juillet (enceinte, la nourrice a manquĂ© de lait), sans qu'on ose l'apprendre Ă  Nanon qui ne sera remise en libertĂ© qu'en fĂ©vrier 1778 aprĂšs avoir promis de ne plus parler du passĂ©.
  22. ↑ Lettre Ă  Madame de Sade, fĂ©vrier 1783 :
    « Depuis que je ne puis plus lire ni Ă©crire (de janvier Ă  juillet 83, Sade perd presque totalement l’usage d’un Ɠil), voilĂ  le cent onziĂšme supplice que j’invente pour elle (sa belle-mĂšre Madame de Montreuil). Ce matin, je la voyais Ă©corchĂ©e vive, traĂźnĂ©e sur des chardons et jetĂ©e ensuite dans une cuve de vinaigre. Et je lui disais : exĂ©crable crĂ©ature, voilĂ , pour avoir vendu ton gendre Ă  des bourreaux ! VoilĂ , pour avoir ruinĂ© et dĂ©shonorĂ© ton gendre ! VoilĂ , pour l’avoir mis dans le cas de dĂ©tester des enfants auxquels tu le sacrifies ! VoilĂ , pour lui avoir fait perdre les plus belles annĂ©es de sa vie, quand il ne tenait qu’à toi de le sauver aprĂšs son jugement ! VoilĂ , pour avoir prĂ©fĂ©rĂ© Ă  lui les vils et dĂ©testables embryons de ta fille! Et j’augmentais ses tourments, et je l’insultais dans sa douleur, et j’oubliais les miennes. Â»
  23. ↑ Fondation Bodmer - La bibliothĂšque GĂ©rard Nordmann, Éros invaincu
  24. ↑ MĂȘme emprisonnĂ©, Sade n’oublia jamais d’ĂȘtre exigeant pour ses douceurs. Gilbert LĂ©ly a publiĂ© une lettre du Marquis, datĂ©e de 1781, dans laquelle il se laissait aller Ă  quelques critiques sur les provisions de la quinzaine que lui faisait parvenir la dĂ©vouĂ©e RenĂ©e PĂ©lagie. Le passage sur le biscuit de Savoie vaut d’ĂȘtre connu dans son intĂ©gralitĂ© : {{subst:Guil|Le biscuit de Savoie n’est pas un mot de ce que je demandais : 1 - Je le voulais glacĂ© tout autour, dessus et dessous, de la mĂȘme glace de celle des petits biscuits. 2 - Je voulais qu’il fĂ»t en chocolat en dedans et il n’y en avait pas le plus petit soupçon, ils l’ont bruni avec du jus d’herbes, mais il n’y a pas ce qui s’appelle le plus lĂ©ger soupçon de chocolat. Au premier envoi je te prie de me le faire faire et de tacher que quelqu’un de confiance leur voit mettre le chocolat dedans. Il faut que les biscuits le sentent, comme si on mordait dans une tablette de chocolat. Au premier envoi donc un biscuit comme je viens de te dire, six ordinaires, six glacĂ©s et deux petits pots de beurre de Bretagne, mais bons et bien choisis. Je crois qu’il y a un magasin pour cela Ă  Paris comme celui de Provence pour l’huile}}. AprĂšs quelques annĂ©es d’incarcĂ©ration et de ce rĂ©gime, Sade perdit la grĂące et l’élĂ©gance qui avaient fait sa rĂ©putation autour du Luberon. En 1790, il ironisa sur son apparence de bon gros curĂ© de campagne et RenĂ©e, elle-mĂȘme, subit, Ă  son tour, cette influence gourmande, puisque de mince – sinon maigre – dans les premiĂšres annĂ©es de son mariage, elle devint obĂšse.
  25. ↑ Marquis de Sade, Journal inĂ©dit, deux cahiers retrouvĂ©s publiĂ©s pour la premiĂšre fois sur les manuscrits autographes inĂ©dits avec une prĂ©face de Georges Daumas, Gallimard, collection IdĂ©es, 1970, p. 35
  26. ↑ Dictionnaire de la conversation et de la lecture – Inventaire raisonnĂ© des notions gĂ©nĂ©rales les plus indispensables Ă  tous – par une sociĂ©tĂ© de savants et de gens de lettres – sous la direction de M.W. Duckett, tome XV, 1857. L’article est de Jules Janin qui ajoute :
    « Les livres du marquis de Sade ont tuĂ© plus d’enfants que n’en pourraient tuer vingt marĂ©chaux de Rais ; ils en tuent chaque jour, ils en tueront encore, ils en tuerons l’ñme aussi bien que le corps ; et puis le marĂ©chal de Rais a payĂ© ses crimes de sa vie : il a pĂ©ri par les mains du bourreau, son corps a Ă©tĂ© livrĂ© au feu, et ses cendres ont Ă©tĂ© jetĂ©es au vent ; quelle puissance pourrait jeter au feu tous les livres du marquis de Sade ? VoilĂ  ce que personne ne saurait faire, ce sont lĂ  des livres, et par consĂ©quent des crimes qui ne pĂ©riront pas. Â»


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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Marquis de sade de Wikipédia en français (auteurs)

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