Louis De Rouvroy, Duc De Saint-Simon

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Louis De Rouvroy, Duc De Saint-Simon

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon

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Le duc de Saint-Simon.
Portrait par Perrine Viger-Duvigneau d'aprĂšs Hyacinthe Rigaud.
ChĂąteau de Versailles.

Louis de Rouvroy, plus connu sous le nom de Saint-Simon, nĂ© Ă  Paris le 16 janvier 1675 et mort le 2 mars 1755, est un Ă©crivain français, cĂ©lĂšbre pour ses MĂ©moires, racontant par le menu la vie Ă  la Cour. Il Ă©tait le fils de Claude de Rouvroy, duc de Saint-Simon et de sa seconde femme, Charlotte de L'Aubespine.

Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), philosophe et industriel français fondateur du saint-simonisme, est un parent éloigné de l'auteur.

Sommaire

Biographie

Jeunesse

TitrĂ© dans sa jeunesse vidame de Chartres, Louis de Rouvroy reçoit une Ă©ducation soignĂ©e. Il devient Ă  cette Ă©poque ami du duc de Chartres, le futur RĂ©gent. Un autre personnage qui joue un grand rĂŽle dans sa vie est RancĂ©, l’abbĂ© de La Trappe, voisin percheron proche de son pĂšre, et qui joue pour Saint-Simon le rĂŽle de mentor en matiĂšre de religion. Le jeune homme s’intĂ©resse surtout Ă  l’histoire et aime la lecture, en particulier celles de mĂ©moires, qui lui donnent l’« envie d’écrire aussi [les mĂ©moires] de ce qu’[il] verrai[t], dans le dĂ©sir et l’espĂ©rance d’ĂȘtre de quelque chose, et de savoir le mieux qu’[il] pourrai[t] les affaires de [s]on temps. Â» Il commence Ă  Ă©crire ses futurs MĂ©moires en juillet 1694. Il ne nĂ©glige pas pour autant les exercices physiques, Ă©quitation et escrime, et manifeste le dĂ©sir de servir Ă  l’armĂ©e. En 1691, alors qu’il a 16 ans, son pĂšre, dĂ©jĂ  ĂągĂ© (86 ans), intrigue pour le faire entrer dans les mousquetaires gris, et il participe en 1692 au siĂšge de Namur. Peu de temps aprĂšs, Louis XIV lui donne la troisiĂšme compagnie de cavalerie du Royal-Roussillon.

AprÚs la majorité

DĂ©buts

En avril 1693, son pĂšre meurt, et il devient duc et pair, Ă  18 ans. Peu de temps aprĂšs, Louis achĂšte le rĂ©giment Royal-Carabiniers, et devient mestre de camp. Ses responsabilitĂ©s militaires passent pourtant au second plan face aux responsabilitĂ©s de la pairie. Saint-Simon prend son nouveau rang trĂšs Ă  cƓur, et s’engage rapidement dans un grand procĂšs contre le marĂ©chal-duc de Luxembourg, qui veut faire modifier son rang parmi les pairs. Il s’indigne aussi du « rang intermĂ©diaire Â» accordĂ© aux bĂątards de Louis XIV (le duc du Maine et le comte de Toulouse), qui les fait passer au-dessus des pairs.

En 1695, il Ă©pouse Marie-Gabrielle de Durfort de Lorge, fille aĂźnĂ©e du marĂ©chal-duc de Lorge, dont la mĂšre, nĂ©e FrĂ©mont, vient d’une famille roturiĂšre, mais fournit une dot importante. Le mariage semble particuliĂšrement heureux pour l’époque. Le 8 septembre 1696 naĂźt sa premiĂšre fille Charlotte. L’enfant est contrefaite, et reste toute sa vie Ă  la charge de ses parents. Cette naissance, suivie de celles des deux fils de Saint-Simon, aussi peu reluisants intellectuellement que physiquement, blesse cruellement Saint-Simon dans son orgueil de pĂšre et de duc. Dans ses MĂ©moires, il n’évoque qu’à peine ses enfants.

En 1697, il mĂšne sous le marĂ©chal de Choiseul une expĂ©dition en Alsace. C’est son dernier sĂ©jour aux armĂ©es : il supporte de plus en plus mal l’obligation qui lui est faite de passer deux mois par an Ă  son rĂ©giment. D’ailleurs, le sien est rĂ©formĂ© et il n’est plus que « mestre de camp Ă  la suite Â», sous les ordres d’un simple gentilhomme.

En juillet 1698 naĂźt le premier fils de Saint-Simon, Jacques-Louis titrĂ© vidame de Chartres. Cet enfant, encore plus petit que son pĂšre, Ă  tel point que l’on le surnomme « basset Â», est une des grandes peines de son pĂšre, dont il semble n’avoir hĂ©ritĂ© ni les qualitĂ©s intellectuelles ni l’honnĂȘtetĂ©. En 1699, prĂ©occupĂ© par l’ampleur que prennent ses MĂ©moires dont son premier projet avait Ă©tĂ© qu’ils soient brĂ»lĂ©s Ă  sa mort, il consulte RancĂ© pour savoir quelle rĂšgle adopter. Ce dernier ne l’incite sans doute pas Ă  continuer un journal, mais plutĂŽt Ă  collecter des documents sans donner libre cours Ă  ses Ă©motions sur le papier, signe d’orgueil envers Dieu. Il est alors possible qu’à partir de cette date Saint-Simon constitue des dossiers documentaires, complĂ©tĂ©s de notes personnelles. Ces dossiers auxquels il ajoute les anecdotes dont il se souvient sont la base des MĂ©moires rĂ©digĂ©s quarante ans aprĂšs. Le 12 aoĂ»t naĂźt son second fils Armand-Jean, qu’il titre marquis de Ruffec. En 1702, alors qu’il nĂ©glige son rĂ©giment pour la vie de Cour, Louis se voit dĂ©passĂ© pour une promotion par des officiers plus rĂ©cents que lui dans leur grade. Parmi eux, le comte d’Ayen, futur duc de Noailles, qui est, sa vie durant, l’ennemi jurĂ© du duc (« Le serpent qui tenta Ève, qui renversa Adam par elle, et qui perdit le genre humain, est l’original dont le duc de Noailles est la copie la plus exacte et la plus fidĂšle Â», dĂ©clare ce dernier dans les MĂ©moires). Devant ce qu’il considĂšre comme une injustice flagrante, Saint-Simon quitte l’armĂ©e prĂ©textant des raisons de santĂ©. Louis XIV lui tient longtemps rigueur de cette dĂ©fection.

À Versailles

En 1702, toujours, il obtient un appartement pour lui et sa femme au chĂąteau de Versailles : c’est l’ancien appartement du marĂ©chal de Lorge, dans l’aile nord. Il l’occupe jusqu’en 1709. DĂ©sormais, il est en plein cƓur de la sociĂ©tĂ© de cour, qu’il observe et consigne avec passion dans ses MĂ©moires. En 1706, son nom est proposĂ© pour le poste d'ambassadeur Ă  Rome, en remplacement du cardinal de Janson. Mais au dernier moment, une promotion de cardinaux ayant Ă©tĂ© faite, Louis XIV dĂ©cide d’envoyer plutĂŽt le tout nouveau cardinal de La TrĂ©moille.

En 1709, il perd son logement. Pontchartrain lui en prĂȘte un autre, situĂ© au 2e Ă©tage de l’aile droite des ministres, puis en 1710, Saint-Simon — ou plutĂŽt sa femme, nommĂ©e femme d’honneur de la duchesse de Berry â€” obtient un grand appartement, attribuĂ© auparavant Ă  la duchesse Sforza et Ă  la duchesse d'Antin. Le nouvel appartement possĂšde en outre des cuisines, ce qui permet Ă  Saint-Simon de donner frĂ©quemment soupers et dĂźners, et d’enrichir encore ses MĂ©moires.

En 1711, Monseigneur, fils de Louis XIV, meurt. Saint-Simon, ami du duc de Bourgogne, premier dans la ligne de succession, espĂšre accĂ©der au pouvoir par son intermĂ©diaire, mais en 1712, le duc de Bourgogne meurt Ă  son tour. Pour se consoler, Saint-Simon se lance dans l’écriture de projets de rĂ©forme dans la lignĂ©e du libĂ©ralisme aristocratique. Il rĂȘve d’une monarchie moins absolue, mais n’est pas pour autant un chantre de l’égalitarisme : il veut redonner Ă  la noblesse, strictement hiĂ©rarchisĂ©e, un rĂŽle politique majeur, voire hĂ©gĂ©monique. Ses Ă©crits, signĂ©s ou non, se diffusent Ă  la cour, et il y devient une sorte de personnage. ParallĂšlement, il continue Ă  se quereller pour des questions de prĂ©sĂ©ance et Ă  fulminer contre les bĂątards, le duc du Maine au premier chef, surtout aprĂšs l’édit de 1714 insĂ©rant les bĂątards dans la ligne de succession.

La rĂ©flexion politique de Saint-Simon est fondĂ©e sur le rĂŽle qu’il accorde au groupe des pairs de France auquel il appartient. Pour lui, ce groupe, expression la plus haute de la noblesse et donc de la sociĂ©tĂ© française, a le rĂŽle et la fonction naturelle de conseiller du roi. Le systĂšme ministĂ©riel, Ă©bauchĂ© dĂšs le rĂšgne de Henri IV mais mis en place avec force sous Louis XIV, est chargĂ© de tous les maux, puisque substituant au « gouvernement de conseil Â» du roi et de ses nobles, d’ailleurs largement fantasmĂ© par Saint-Simon, un « gouvernement d’exĂ©cution Â» oĂč le roi dĂ©cide seul et fait exĂ©cuter ses ordres par des ministres et secrĂ©taires d’État, « gens de peu Â», roturiers ou de fraĂźche noblesse. Saint-Simon n’ose-t-il reprocher au roi, dans une lettre anonyme composĂ©e aprĂšs la mort du duc de Bourgogne, d’avoir eu un rĂšgne « pour soi tout seul Â» ?

Dans l’ombre du RĂ©gent

En septembre 1715, Louis XIV s’éteint. Le duc d’OrlĂ©ans, ami d’enfance de Saint-Simon, devient rĂ©gent. Pour Saint-Simon, c’est le moment de faire triompher ses thĂ©ories politiques. Membre du conseil de rĂ©gence, il est Ă  l’origine du systĂšme de la polysynodie, instituant Ă  la place des ministĂšres des conseils oĂč domine l’aristocratie. Pour Saint-Simon, ce rĂŽle est le seul digne d’un pair de France, conseiller nĂ© du roi, mais non fonctionnaire, mĂȘme de haut vol. Ainsi il refuse la prĂ©sidence du conseil des Finances, qu’il confie mĂȘme Ă  un de ses ennemis jurĂ©s, le duc de Noailles. En revanche, il accepte les honneurs les plus prestigieux de la cour : le justaucorps Ă  brevet et les grandes entrĂ©es chez le roi. Il se fait Ă©galement attribuer une croix de Saint-Louis, normalement rĂ©servĂ©e aux militaires. L’honnĂȘtetĂ© de Saint-Simon l’empĂȘche aussi de profiter de ce passage au pouvoir pour rĂ©soudre sa difficile situation financiĂšre. En revanche, il rĂ©pare son orgueil brisĂ© en participant Ă  l’éviction des bĂątards de leur rang de princes du sang.

Peu apte aux manƓuvres politiques, il est de plus en plus supplantĂ© par le cardinal Dubois, ancien prĂ©cepteur du RĂ©gent et futur premier ministre. Philippe d’OrlĂ©ans lui conserve son amitiĂ© et lui prĂȘte mĂȘme en 1719 le chĂąteau de Meudon, honneur considĂ©rable, suivi de plusieurs propositions de poste que Saint-Simon refuse sous des prĂ©textes divers. En 1721, il accepte nĂ©anmoins l’ambassade en direction de l’Espagne, pays qu’il admire beaucoup, dans le but de marier Louis XV Ă  une infante d’Espagne, mais cet Ă©pisode dorĂ© qui le voit revenir grand d'Espagne est son chant du cygne : quand il en rentre en 1722, c’est Dubois qui est nommĂ© premier ministre. En 1723, la mort du RĂ©gent lui fait perdre tout accĂšs au pouvoir et, en le privant de son dernier ami, l’éloigne de la Cour.

Saint-Simon se retire alors dans son chĂąteau de La FertĂ©-Vidame, oĂč il mĂšne une vie de gentilhomme campagnard, relativement soucieux des conditions de vie de ses paysans, et tentant de moderniser leurs techniques. Il se fait mĂȘme maĂźtre de forges. Il se consacre Ă©galement Ă  la rĂ©daction de traitĂ©s historico-gĂ©nĂ©alogiques. Il lit le Journal de Dangeau et, Ă  partir de 1739, il rassemble ses notes et s’attelle Ă  la rĂ©daction proprement dite de ses MĂ©moires. En 1749, il achĂšve leur rĂ©daction, les faisant s’arrĂȘter en 1723, Ă  la mort du RĂ©gent. Il envisage un moment une suite, jamais Ă©crite. Il meurt en 1755.

ƒuvre

ƒuvre majeure de Saint-Simon, les MĂ©moires ont longtemps attendu leur publication. Elle n’est pas le fait des hĂ©ritiers directs, obĂ©rĂ©s par la succession. Le manuscrit est gardĂ© chez un notaire. Le neveu du petit duc, le gĂ©nĂ©ral de Saint-Simon, commence le grand travail de publication. La premiĂšre grande Ă©dition est celle d'Adolphe ChĂ©ruel, Ă  partir de 1858, suivie par celle de Boislile, de 1879 Ă  1930. Ces Ă©ditions Ă©tablissent la gloire de Saint-Simon, dĂ©trĂŽnant le cardinal de Retz au panthĂ©on des mĂ©morialistes, et le consacrant comme source historique majeure pour le rĂšgne de Louis XIV.

Aspects littéraires

Mieux encore, Saint-Simon gagne le titre de vĂ©ritable Ă©crivain. Les admirateurs de sa prose sont nombreux parmi les auteurs francophones : c’est l’un des rares mĂ©morialistes Ă  ĂȘtre lu pour son style. Pourtant, Saint-Simon lui-mĂȘme avoue : « Je ne me pique pas de bien Ă©crire. Â» D’un point de vue acadĂ©mique, il dit vrai. Sa grammaire n’est pas toujours rigoureuse, et son vocabulaire est archaĂŻque, figĂ© Ă  la premiĂšre partie du rĂšgne de Louis XIV.

Cela mĂȘme fait l’originalitĂ© du style de Saint-Simon : il ne se surveille pas. Chez lui la phrase se bouscule, hachĂ©e et fiĂ©vreuse, toute en ellipses, Ă  tel point que Chateaubriand dit de lui : « Il Ă©crit Ă  la diable pour la postĂ©ritĂ© Â». Sa phrase semble parfois, comme chez Proust, vouloir embrasser tous les aspects d’une question, et ne s’éteindre que lorsque le sujet a Ă©tĂ© Ă©puisĂ©. TantĂŽt, au contraire, il supprime le verbe et accumule les notations rapides. Ainsi dĂ©crit-il le tsar Pierre le Grand lors de sa visite Ă  Paris en 1717 :

« Ce monarque se fit admirer par son extrĂȘme curiositĂ©, toujours tendante Ă  ses vues de gouvernement, de commerce, d'instruction, de police, et cette curiositĂ© atteignit Ă  tout et ne dĂ©daigna rien, dont les moindres traits avaient une utilitĂ© suivie, marquĂ©e, savante, qui n'estima que ce qui mĂ©ritait l'ĂȘtre, en qui brilla l'intelligence, la justesse, la vive apprĂ©hension de son esprit. Tout montrait en lui la vaste Ă©tendue de ses lumiĂšres et quelque chose de continuellement consĂ©quent. Il allia d'une maniĂšre tout Ă  fait surprenante la majestĂ© la plus haute, la plus fiĂšre, la plus dĂ©licate, la plus soutenue, en mĂȘme temps la moins embarrassante quand il l'avait Ă©tablie dans toute sa sĂ»retĂ©, avec une politesse qui la sentait, et toujours, et avec tous, et en maĂźtre partout, mais avait ses degrĂ©s suivant les personnes. Il avait une sorte de familiaritĂ© qui venait de libertĂ© ; mais il n'Ă©tait pas exempt d'une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait toutes ses maniĂšres promptes, mĂȘme prĂ©cipitĂ©es, ses volontĂ©s incertaines, sans vouloir ĂȘtre contraint ni contredit sur pas une ; sa table, souvent peu dĂ©cente, beaucoup moins ce qui la suivait, souvent aussi avec un dĂ©couvert d'audace, et d'un roi partout chez soi. Â»

— Saint-Simon, MĂ©moires, La PlĂ©iade, vol. VI, p. 352-353[1]

C’est aussi un bon conteur, narrant avec clartĂ© et minutie des histoires souvent embrouillĂ©es, sachant mĂ©nager ses effets et son suspense, transformant une anecdote mineure en vĂ©ritable comĂ©die. Enfin, Saint-Simon se distingue par la fougue de son discours. Il a l’indignation facile, l’insulte retorse et la plume bien aiguisĂ©e. Bien peu trouvent grĂące Ă  ses yeux. Il offre ainsi au lecteur un panorama parfois injuste, mais souvent rĂ©jouissant, de la cour de Louis XIV.

L’Ɠuvre n’est pas homogĂšne. À des passages d’anthologie (portrait des personnalitĂ©s disparues, veillĂ©e funĂšbre de Louis XIV) s’opposent des « tunnels Â» auxquels le lecteur moderne est moins sensible : ainsi rĂ©dige-t-il de longues dissertations sur la hiĂ©rarchie relative des grands du royaume. Saint-Simon n’écrit en effet pas seulement pour raconter son Ă©poque, mais aussi pour promouvoir ses idĂ©es politiques, voire pour se promouvoir lui-mĂȘme. Les historiens considĂšrent en effet que souvent il exagĂ©re l'importance de son propre rĂŽle dans les affaires politiques des annĂ©es 1710-1723. Son Ɠuvre elle-mĂȘme ne fournit pas toujours ses sources. Saint-Simon puise abondamment dans le Journal de Dangeau pour les anecdotes de la cour, mais ne l'Ă©voque guĂšre que pour le critiquer lorsqu'il y trouve des erreurs. Il se fonde aussi sur le journal de Torcy pour les Ă©vĂ©nements internationaux.

Postérité littéraire de Saint-Simon

De grands Ă©crivains français sont profondĂ©ment influencĂ©s par l’Ɠuvre de Saint-Simon, dont Stendhal et Proust.

Le premier a pu connaĂźtre les MĂ©moires par les publications d’extraits rĂ©alisĂ©es entre 1781 et 1819, avant que les hĂ©ritiers ne rentrent en possession des manuscrits Ă  cette date et n’autorisent une premiĂšre publication en 1829, complĂšte mais trĂšs perfectible. Stendhal a Ă©tĂ© fascinĂ© par les MĂ©moires, ce qu’il a rĂ©sumĂ© par la cĂ©lĂšbre boutade : « J’ai deux passions, les Ă©pinards et Saint-Simon ! Â» Il lui emprunte de nombreux procĂ©dĂ©s littĂ©raires « modernes Â» qu’utilise le duc en dĂ©pit de sa rĂ©putation d’archaĂŻsme, en particulier la description subjective, qui consiste Ă  dĂ©crire une scĂšne uniquement Ă  travers les dĂ©tails qu’en perçoit un personnage. Dans La Chartreuse de Parme de Stendhal, les descriptions des intrigues de cour et les portraits de nombreux personnages secondaires sont ouvertement inspirĂ©s de Saint-Simon, qui est d’ailleurs expressĂ©ment citĂ©.

Marcel Proust a Ă©tĂ© un admirateur fervent du mĂ©morialiste, dont il a d’ailleurs fait un long et savoureux pastiche (Pastiches et mĂ©langes, 1919). L’évocation dans À la recherche du temps perdu des salons aristocratiques du dĂ©but du XXe siĂšcle doit autant aux souvenirs mondains de Proust lui-mĂȘme qu’aux scĂšnes de la cour de Louis XIV qu’il avait lues dans Saint-Simon, trĂšs souvent citĂ© dans le roman, notamment lors des passages oĂč apparaĂźt le personnage haut en couleurs du baron de Charlus. Proust a aussi cherchĂ© Ă  recrĂ©er dans ces passages une certaine maniĂšre de parler que Saint-Simon appelait, mais sans donner d’exemples, l’« esprit Mortemart Â», du nom d’une grande famille noble Ă  laquelle appartenait la marquise de Montespan : « [...] une Ă©loquence naturelle, une justesse d’expression, une singularitĂ© dans le choix des termes qui coulait de source et qui surprenait toujours, avec ce tour particulier Ă  Mme de Montespan et Ă  ses sƓurs, et qui n’a passĂ© qu’aux personnes de sa familiaritĂ© ou qu’elle avait Ă©levĂ©es. Â» (MĂ©moires, portrait de la duchesse d’OrlĂ©ans). Proust chercha Ă  illustrer cet esprit Ă  travers son personnage de la duchesse de Guermantes, sans d’ailleurs ĂȘtre pleinement satisfait du rĂ©sultat. Mais de maniĂšre plus profonde, Proust a Ă©tĂ© fascinĂ© par la rĂ©ussite du projet littĂ©raire de Saint-Simon, qui ressuscite par l’écriture un monde disparu depuis trente ans : comme le duc-mĂ©morialiste, le narrateur de la Recherche comprend sur le tard que les dĂ©ceptions de la vie et la certitude de la mort peuvent ĂȘtre transcendĂ©es par la littĂ©rature.

Aspects historiques

L’histoire selon Saint-Simon

C’est un dessein historique que poursuit Saint-Simon. Il s’en justifie dans un avant-propos qui n’est pas sans rappeler la prĂ©face de l'Ab Urbe condita de Tite-Live. Il commence par rappeler que l’histoire est « Ă©tude recommandĂ©e Â», pratiquĂ©e par les saints et, mieux encore, par le Saint-Esprit. Insistant sur le fait que la pertinence de lire et d’écrire l’histoire quand on est chrĂ©tien, Saint-Simon s’oppose vigoureusement Ă  l’obscurantisme : il n’y a pas lieu de taire les dĂ©fauts et les vices de ses prĂ©dĂ©cesseurs au nom de la charitĂ©. « Ne mettons point le salut que le RĂ©dempteur nous a acquis au prix indigne de l’abrutissement absolu. Â» Il conclut que l’histoire, loin d’ĂȘtre contraire Ă  la charitĂ©, peut la servir.

Saint-Simon dĂ©finit ensuite ce que doit ĂȘtre l’histoire, non pas la simple Ă©numĂ©ration des Ă©vĂ©nements, mais aussi « leurs origines, leurs causes, leurs suites et leurs liaisons des uns aux autres Â». Et pour lui, cela ne peut se faire sans raconter aussi l’histoire des acteurs, leur personnalitĂ©, ce qui les meut, leurs relations entre eux. Enfin, qui peut mieux dĂ©peindre l’histoire, sinon quelqu’un qui l’a lui-mĂȘme vĂ©cue ?

« Ă‰crire l’histoire de son pays et de son temps, c’est repasser dans son esprit avec beaucoup de rĂ©flexion tout ce qu’on a vu, maniĂ©, ou su d’original sans reproche, qui s’est passĂ© sur le thĂ©Ăątre du monde, les diverses machines, souvent les riens apparents, qui ont mĂ» les ressorts des Ă©vĂ©nements qui ont eu le plus de suite et qui en ont enfantĂ© d’autres. Â»

Tout cela montre, selon Saint-Simon, la vanitĂ© des existences et le nĂ©ant des ambitions. L’histoire remplit donc un but moral, mieux que les livres de morale eux-mĂȘmes, car l’histoire marque plus le lecteur : « Ce sont des avis et des conseils que reçoivent [les lecteurs] de chaque coup de pinceau Ă  l’égard des personnages, et de chaque Ă©vĂ©nement par le rĂ©cit des occasions et des mouvements qui l’ont produit. Â» Enfin, l’histoire parlant gĂ©nĂ©ralement de gens morts, elle peut se permettre d’ĂȘtre vraie tout en ne choquant personne.

Citations

  • "Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion"
  • "Ce fut un prince Ă  qui on ne peut refuser beaucoup de bon, mĂȘme de grand, en qui on ne peut mĂ©connaĂźtre plus de petit et de mauvais"


Éditions

  • MĂ©moires. De nombreuses Ă©ditions existent. Celle de Boislile, en 43 volumes parus de 1879 Ă  1930, est l’édition de rĂ©fĂ©rence des historiens. Celle d’Yves Coirault, en 8 volumes parus Ă  partir de 1983 (collection « La PlĂ©iade Â», Gallimard) est la plus pratique et la plus utile Ă  l’amateur. La premiĂšre Ă©dition intĂ©grale conforme au manuscrit original, l’édition ChĂ©ruel de 1856, est disponible ici [1] en texte intĂ©gral cherchable.
  • TraitĂ©s politiques et autres Ă©crits, Gallimard, « PlĂ©iade Â», 1996. Papiers Ă©pars de Saint-Simon sur divers sujets, le plus souvent des questions de cĂ©rĂ©monial ou de gĂ©nĂ©alogie.

Références

  1. ↑ L'accord du participe prĂ©sent avec son antĂ©cĂ©dent (« tendante Â»), qui serait considĂ©rĂ© aujourd'hui comme irrĂ©gulier, est propre Ă  Saint-Simon.

Bibliographie

  • Christophe Blanquie, Les Masques Ă©pistolaires de Saint-Simon, Éditions HonorĂ© Champion, 2009
  • Marc Hersant, Le discours de vĂ©ritĂ© dans les mĂ©moires du duc de Saint-Simon, Éditions HonorĂ© Champion, 2009 ISBN 978-2-7453-1784-1
  • Delphine de Garidel. PoĂ©tique de Saint-Simon. Cours et dĂ©tours du rĂ©cit historique dans les MĂ©moires. Éditions HonorĂ© Champion, 2005.
  • SAINT-SIMON (Duc de). HiĂ©rarchie et mutations : Écrits sur le kalĂ©idoscope social. Textes Ă©tablis, rĂ©unis et commentĂ©s par Yves Coirault. Éditions HonorĂ© Champion, 2002.
  • SAINT-SIMON (Duc de). Les SiĂšcles et les jours. Lettres (1693-1754) et Note "Saint-Simon" des DuchĂ©s-pairies, etc. Textes Ă©tablis, rĂ©unis et commentĂ©s par Yves Coirault. PrĂ©face d’E. Le Roy Ladurie, membre de l’Institut. Prix Pierre-Georges Castex de littĂ©rature française, 2000. Éditions HonorĂ© Champion, 2000.
  • Denis Lorieux, Saint-Simon, Perrin, 2001
  • François Raviez. Le Duc de Saint-Simon et l’écriture du mal. Une lecture dĂ©monologique des MĂ©moires. Éditions HonorĂ© Champion, 2000.
  • Malina Stefanovska. Saint-Simon, un historien dans les marges. Éditions HonorĂ© Champion, 1998.
  • Yves Coirault, L'optique de Saint-Simon. Essai sur les formes de son imagination et de sa sensibilitĂ© d'aprĂšs les "MĂ©moires", Armand colin, 1965 [ThĂšse] ; Les "Additions" de Saint-Simon au "Journal" de Dangeau, Armand Colin, 1965 [ThĂšse complĂ©mentaire] ; L'Horloge et le miroir, Saint-Simon, MĂ©moires aoĂ»t 1715, Sedes, 1980 ; Dans la forĂȘt saint-simonienne, Universitas, 1992 [Recueil des principaux articles du MaĂźtre].
  • Norbert Elias, La sociĂ©tĂ© de cour, Flammarion, 1985, en poche collection Champs;
  • Jean de La Varende, M. le duc de Saint-Simon et sa comĂ©die humaine, Perrin, paru en 1955, rĂ©editĂ© en 2003
  • Emmanuel Le Roy Ladurie, Saint-Simon ou le systĂšme de la Cour, Fayard, 1997 ;
  • Georges Poisson : Monsieur de Saint-Simon, Mazarine, Paris, 1987 pour la premiĂšre Ă©dition, rĂ©editĂ© en 2000 chez Flammarion
  • Georges Poisson : Album Saint-Simon coll. la PlĂ©iade, Gallimard (collection de documents divers autour de Saint-Simon et des MĂ©moires)
  • Dirk Van der Cruysse, Le Portrait dans les MĂ©moires du duc de Saint-Simon, fonctions, techniques et anthropologie, Ă©tude statistique et analytique, 1971
  • Dirk Van der Cruysse, La Mort dans les MĂ©moires de Saint-Simon : Clio au jardin de Thanatos, 1981
  • Leo Spitzer, Approches textuelles des mĂ©moires de Saint-Simon, J.-M. Place, 1980

Article connexe

Pour comprendre les noms sous lesquels Saint-Simon dĂ©signe les principaux personnages de la Cour, voyez l’article Appellations des princes du sang.

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