Joseph Fréchard


Joseph Fréchard

Dom Joseph Fréchard est un célèbre prêtre réfractaire des Vosges qui entreprend par la suite une œuvre fondatrice pour généraliser l'éducation enfantine et former maîtres et maîtresses d'école, à partir du diocèse de Nancy jusqu'en 1830 et en particulier de sa paroisse de Colroy-la-Roche qu'il anime de 1808 jusqu'en 1822.

Religieux bénédictin à Moyenmoutier, puis à Senones, puis prêtre réfractaire et pédagogue catholique, Dom Fréchard est le fondateur en Lorraine d’une des rares congrégations masculines sous la Restauration, la congrégation des Frères de la doctrine chrétienne, autorisée par ordonnance royale en juillet 1822.

Ce fils d’humble maître d’école vosgien est né le 30 décembre 1765 à La Petite Raon. Le vieux religieux désabusé par la société moderne individualiste après un étonnant parcours professoral au service de l’enseignement élémentaire qu’il importerait de mieux connaître avec précision, est mort à Vézelise, département de la Meurthe le 23 juillet 1849[1].

Sommaire

Éducation d’un moine devenu prêtre réfractaire

Le jeune Joseph Fréchard souhaite devenir docteur, c’est-à-dire professeur et poursuit sans grands moyens de hâtives études à Moyenmoutier et Senones auprès d’accueillants maîtres bénédictins qui peinent alors à recruter des esprits dévoués à l’étude. Il fait profès le 6 janvier 1787 à l'abbaye de Senones auprès de l’abbé Dom Lombard. Dom Fréchard devient moine à l'abbaye de Moyenmoutier, sous l'autorité du prieur Dom Sébastien Étienne lorsque surviennent les premiers troubles anti-religieux en 1790[2]. L'abbaye de Moyenmoutier doit être supprimée et la totalité de ses biens meubles et immeubles vendus par décision d'état. Le timide moine se fait remarquer en conservant par affront quelques ouvrages religieux sortis inopinément de la bibliothèque. L'autorité informée les lui confisque et blâme l'effronté. La communauté bénédictine, affolée et désorientée, dépourvue d'abbé après la disparition de Dom Maillard, obéit comme à l'ordinaire au pouvoir qui cette fois-ci, leur demande de dissoudre leur maison.

Le jeune Dom Fréchard, comprenant l'inéluctable, est un des premiers à se réfugier à Senones le 9 mars 1791[3]. Il reste fidèle à son ordre monastique et se met au service de Dom Lombard à Senones. Fin novembre 1792, il touche une pension de 900 livres en compensation de sa démission et de la dissolution de l'abbaye de Moyenmoutier. Mais l'annexion de la principauté de Salm survient le 2 mars 1793 après un efficace blocus des bleds nourriciers orchestré par les autorités françaises et une aide patriote de la mairie de Senones. Cette fois-ci, les biens de l'abbaye de Senones, à l'origine sur le territoire d'une principauté étrangère, sont sechestrés et les moines expulsés sans ménagement.

Joseph Fréchard a déjà choisi d’être ordonné prêtre auprès du cardinal de Rohan à Ettenheim en 1792 alors que tant d’autres religieux se défroquent en propriétaires ou militaires, après s'être empressé d'empocher au passage de généreuses compensations sur les biens confisqués de leur ordre ou église. Fréchard pourtant nommé curé de Saint-Stail est mal vu des autorités, le prêtre est prié de déguerpir au plus vite et reçoit un passeport pour la Suisse. Mais le jeune curé s'obstine, refuse de partir au loin et réside sur les hauteurs de Saint-Stail tout en continuant même après dénonciation de rendre visite à ses paroissiens.

Le prêtre Fréchard refuse ouvertement de se soumettre au serment de l'égalité en 1793. Il refuse constamment pendant la période révolutionnaire de prêter serment, détestant toute sa vie ouvertement les prêtres jureurs. Sa réputation de forte tête devient abominable au fil des années.

Une vie itinérante de prêtre chrétien persécuté

Mais à Saint-Stail, les poursuites légales et la violence des persécutions religieuses sur ses paroissiens fidèles le force à se réfugier à Saales, Ranrupt, Colroy-la-Roche, Saint-Blaise, ainsi que dans le val de Villé où les autorités peuvent le confondre avec un simple marchand voyageur, un paysan de retour d'un marché. Il y continue un vaste ministère itinérant. À Steige, Joseph rencontre Louis Saulcy ancien curé vicaire alsacien de Saint-Martin de vingt ans son aîné qui continue dans le dénuement le culte non jureur.

Depuis la fin 1792, la petite paroisse de Steige n'a plus de prêtre résident ni même officiant officiellement puisque Louis Saulcy n'est qu'un religieux proscrit. En 1793, année d'abomination alors que la population paysanne a pétitionné pour que la bonne vie religieuse continue avec un curé reconnu résident à demeure, le conseil de fabrique se voit contraint de verser les fonds à l'administration préfectorale sans aucune contrepartie et l'église est dépouillée des ornements et des cloches. Avec le linge sacerdotal et les effets du presbytère, les anciens objets du culte et les ornements sont emmenés aux dépôts du disctrict de Barr. Les cloches sont entreposés avec les vieilles ferrailles à Schlestadt. Partout, de fanatiques républicains brisent et saccagent les croix de chemin et les sanctuaires des montagnes. Le district réquisitionne en 1794 les derniers objets religieux de valeur, ainsi la croix de la tour.

Les deux prêtres pourchassés jour et nuit émigrent en Suisse en décembre 1793. Ils gagnent d'abord l'abbaye de Muri, puis résident à l'abbaye d'Einsiedeln toute l'année 1794. Décidés à rentrer au pays, les deux hommes rencontrent le cardinal de Rohan à Ettenheim en 1795. Ranrupt, Steige et même Colroy-La-Roche sont privés de curés jureurs ou non jureurs depuis des années à la suite des aléas révolutionnaires. Le prélat octroie à Joseph Fréchard, prêtre catholique qui n'a jamais fait ni serment ni soumission aux lois de la République, la cure de Colroy-la-Roche et de Ranrupt. Il maintient à Louis Saulcy sa charge d'âmes dans le val de Villé, en particulier à Saint-Martin et à Steige. Ils les invitent à étendre les limites de leurs petites paroisses.

En 1795, c’est en prêtre réfractaire que le jeune prêtre vosgien prend sur ordre de la hiérarchie romaine basée à Ettenheim et à Nancy les chemins de la pastorale vosgienne. Il administre en cachette sa paroisse catholique réfractaire à partir de Ranrupt, sur l’ancienne voie des Saulniers qui traverse la haute vallée de la Bruche. En réalité, l'administrateur a été chaleureusement accueilli à Ranrupt par la famille Colbe. Sœur Marie Colbe, de la congrégation de la Providence, s'est réfugiée chez son frère qui a quatre filles aussi mignonnes que pieuses. La maison voisine est transformée en maison d'études religieuses. Fréchard y dit la messe, entend les confessions, remplit son ministère en se rendant au chevet des mourants ou va célébrer les cultes et rituels traditionnelles que lui demandent les montagnards. Les jeunes sœurs Colbe recueillent les pauvres enfants divaguant sur les chemins. Il commence à y enseigner pendant les longues veillées de novembre à mars.

À Steige, Fréchard rejoint souvent son ami prêtre Louis Saulcy. Il le remplace lorsqu'il s'absente. Les deux prêtres n'ont pourtant plus d'accès à l'église, les réunions, les messes et l'administration des sacrements, les confessions catholiques ont lieu comme partout ailleurs dans des chambres, des réduits, des hangars ou des granges rustiques. La pression anti-catholique s'atténue et les autorités hautaines se désintéressent des montagnards attardés décidés à préserver sereinement leur foi : la sainte Madeleine, patronne de Steige, est célébrée le 22 juillet 1795 comme autrefois, le maire Nicolas Adrien achète à la vigile une petite madeleine en statue de cire. Le 8 août 1795, la commune innovant un étrange culte républicain acquiert un calice et le 28 mars 1796 l'emplette se porte sur une aube et deux soutanes rouges. En réalité, les prêtres pauvrement vêtus n'ont point d'émoluments fixes et les autorités communales en leur fournissant sur place un minimum d'habit et de beaux objets de culte leur simplifie la tâche rituelle tout en épargnant les dangers d'une fouille sur les grands chemins.

Missionnaire clandestin, l'intrépide Fréchard maintient et apporte la bonne parole, l’évangile, défiant le nouveau culte officiel de l’être suprême et l’endoctrinement républicain dont la venimosité, justifiant tous les abus passés de pillage et de destruction des sanctuaires, est à son comble. Sa réputation de bon père s’accroît de Steige à Saales, de Colroy-la-Roche à Lusse, au point d’accroître sa précarité et de le forcer à fuir dans les granges et les bois aux derniers temps de férocité anti-religieuses du Directoire. De 1798 à 1799, il est constamment dénoncé, apparemment poursuivi par des espions temporairement soudoyés[4]. La Hale sur la commune de Steige, parmi d'autres écarts forestiers, devient un rendez-vous de fidèles marcheurs.

Pour ne pas mettre en péril son précaire noyau de soutien, le jeune prêtre réfractaire s’éclipse périodiquement à Nancy chez les Bazelaire de Lesseux lorsqu’il est menacé. Le curé réfractaire de Steige, Louis Saulcy, n'a pas la vitalité de Fréchard. Il est arrêté à Steige le 5 juillet 1798, le tribunal de justice le condamne au bagne à l'île de Ré le 27 janvier 1799.

Joseph Fréchard étend son ministère aux fidèles paroissiens de Steige. Le prêtre soutient et anime l'initiative de deux anciennes sœurs de la Providence, Marie Colbe et Marguerite Tonnerre, respectivement institutrice à Ranrupt et à Steige : constatant auprès des jeunes générations l'ignorance de la lecture due à l'effondrement généralisé de l'apprentissage des rudiments scolaires, elles décident de constituer un noviciat de jeunes filles qui, selon leurs aptitudes, prendraient rapidement l'habit et enseigneraient dans les asiles des tout-petits. Les premières filles formées de façon rudimentaire en sortent vers 1800.

À part quelques groupes chrétiens correspondants, Joseph est le plus souvent invisible grâce à l’indifférence paysanne. Les montagnards taciturnes sont restés, ce qu’il n’est pas, de fidèles vieux-chrétiens. Ils reconnaissent toujours l’autorité sacrée du prêtre catholique dans les lieux qu’ils estiment sacrés, et se méfient surtout de l’autorité étatique nouvelle et des velléités politiques manipulatrices de ses protagonistes. Cette population partout majoritaire dans les villages et hameaux pauvres qui n’entend qu’un peu le français des marchés reste surtout attachée aux sanctuaires locaux et à des coutumes chamboulées par la nouvelle administration provocante et destructrice.

Tout le pays de la montagne vosgienne est dominé plus que jamais par les bourgeois des petites villes de vallées ou du piémont, souvent d’arrogants et intéressés intermédiaires des représentants républicains, qui maîtrisent dorénavant autant par la loi que par l’argent, toute l’économie dévastée par les réquisitions, la crise monétaire et les contributions de guerre. Ces nouveaux possédants ont saisi terres et fonds autrefois religieux réservés à la solidarité et à l’éducation des plus démunis, accroissant misère et ignorance. Les nouveaux édiles enrichis détournent rancœurs et mécontentements de leurs partisans floués en stigmatisant les ennemis du peuple, les émigrés, les religieux réfractaires…

Nancy, la ville catholique par excellence

Les nouveaux acquéreurs des biens et terres confisqués, souvent étrangers au pays, ne sont guère généreux. C’est dans les milieux catholiques urbains, faisant pression pour une évolution du régime, gagné enfin par la modération par crainte des chefs militaires conquérants, en particulier à Nancy que le prêtre peut souffler, collecter quelques finances et reprendre une paisible vie studieuse. Reprenant son bâton de voyageur et curé itinérant, il est finalement arrêté et interné à Saint-Dié en 1799. D'après les vieilles histoires montagnardes, il s'évade, se cache dans la montagne tout l'hiver, reprend ses activités missionnaires au printemps avant d'être traqué et saisi en été.

La roue commence à tourner en l'an X et le régime désormais caduque et finissant du Directoire cherche l’apaisement ou du moins préfère connaître l’organisation des réseaux religieux pour mieux les neutraliser. Le prisonnier tout juste saisi par la police est maltraité. Après la première incarcération et sa résistance à la question, il est jugé avec clémence, écope d'un mois de prison et de 100 francs d'amendes. Mais son mauvais état de santé oblige à une détention transférée à l'hôpital de Saint-Dié, Joseph Fréchard est dit « souffrir d'une maladie ». Le 11 novembre 1800, le préfet de police Fouché invite le sous-préfet à relâcher le prévenu sous condition de promesse à la Constitution avant la fin du mois de détention. Le prisonnier est libéré et mis sous surveillance dans sa commune de résidence. Il choisit Steige. Désormais connu, constamment surveillé par les services de police, ce prêtre paisible est contraint d’abandonner la pastorale et répond à l’appel de Dom Lombard, son ancien abbé qui tente de recréer une communauté bénédictine à Saint-Jean-du-Mont, près de Senones[5]. L'éphémère congrégation reconnue comme association n'est dissoute qu'en 1808, année de suppression de l'autorisation légale.

Nancy et son évêché restent le pôle de référence des réfractaires lorrains. Le concordat de 1801 amorce une réconciliation religieuse entre les Français. Colroy et Ranrupt passe au diocèse de Nancy. Le curé catholique Fréchard est proposé au maintien de sa cure auprès de l'administration préfectorale. Le préfet refuse catégoriquemnt la nomination de Fréchard à Colroy, s'exclamant que c'est un fanatique insermenté. Finalement, au terme de tractation, il est nommé desservant à Blancherupt et continue à adhérer à la petite communauté bénédictine de Saint-Jean-du-Mont, de plus en plus étriquée au fil des années. La césure reste profonde entre les minuscules groupes catholiques, il y a peu de temps encore, en lutte farouche. Ne suivant plus tout à fait les consignes romaines d’apaisement, une foule de soldats de Dieu, anciens réfractaires, appuyés par des citoyens dévots, se montre raide et ne daigne nullement reconnaître ceux qui ont louvoyé parmi les régimes, cherchant au besoin à s’enrichir ou se faire valoir. C’est le camp de Dom Fréchard : l’homme de foi reste obstinément fidèle à cette position.

Pourtant, le drame du demi-siècle écoulé reste la massive déchristianisation. Les prêtres réunis, futurs pasteurs de l’évêché de Nancy, ne peuvent éviter d’apporter une réponse. L’homme sacré qui a charge d’âmes, le curé qui encadre les bons paroissiens doit, selon eux, affirmer une autorité ferme et bienveillante, renforcer un contrôle par le biais politique le plus concret sur toutes les étapes cruciales de la vie des ouailles. Puisqu’il n’y a plus de règles suivies à la suite du fléau philosophique et révolutionnaire de la déchristianisation qui a souillé et abaissé la France, le curé prend en charge la vie villageoise, organise les alliances, impose la bonne justice et la concorde communautaire.

N’y a-t-il pas des solutions complémentaires au renforcement unanime de l’encadrement, plus ou moins bien supporté ? La pédagogie ouvre une porte indéniable vers une reconquête spirituelle catholique. Joseph Fréchard a depuis longtemps fait connaissance et a entretenu de bons rapports avec le pasteur Jean-François Oberlin, promoteur à Waldersbach des Lumières de la voie éducative. L’intransigeant père Fréchard songe aussi à sa manière à démultiplier le bon enseignement, à fonder des écoles pour maîtres et maîtresses d’école et se lance sur cette voie périlleuse, alors qu’il n’est ouvert à aucune compromission avec les anciens jurés. Il est relégué par ses supérieurs hors de Nancy dans la montagne vosgienne, dont le découpage des paroisses à partir de 1802 s’efforce d’intensifier ou renouveler une vie catholique parfois localement en partie moribonde. Après 1802, une vie religieuse - peut-on la qualifier de bourgeoise ? - ne cesse de renaître sous l'angle des investissements matériels et des restaurations élémentaires pour le culte.

Curé de Colroy-La-Roche et éducateur inconditionnel

Joseph Fréchard est nommé desservant de Colroy-La-Roche. S’il n’atteste pas lui-même l’efficacité de sa proposition dans sa paroisse, à quoi bon le ton de l’assurance ? Il faut d'abord remédier à l'insuffisance des maîtres d'école.

Dès 1808, le presbytère de Colroy-la-Roche, c’est-à-dire sa résidence de prêtre au voisinage de l'église saint Nicolas, accueille un centre de formation de maître d’école que la légende nomme les frères de la Providence. Il y met lentement au point un art d’enseigner l’écriture, le dessin, le solfège, le calcul, le français et la religion. Dans ce que la légende a appelé le couvent de Ranrupt, en réalité conjointement tenu avec les sœurs de la Providence, les jeunes femmes aptes à devenir maîtresses d’école bénéficient d’un semblable apprentissage, elles doivent aussi savoir s’occuper des petits enfants.

Dom Fréchard apparaît précurseur de l'école normale comme de l'école maternelle catholiques. L’intensité de l’investissement pédagogique s’exerce dans toutes les directions possibles : des cours d’adulte sont organisés dimanche ou en soirée. Pédagogue autoritaire, il n’en accomplit pas moins son apostolat : action charitable auprès des pauvres et des malades. C'est surtout son obstination éducative qui suscite la curiosité.

Et la reconnaissance de l’œuvre commencée si modestement vient avec la Restauration. Grâce à la sympathie de quelques confrères et la générosité des fidèles, Dom Joseph Fréchard est à la tête d'une vaste école normale vers 1817. Une hostilité à la nouveauté de la part des curés de la montagne vosgienne qui n’ont pas choisi son chemin de croix d’éternel réfractaire ne peut empêcher son influence croissante, auprès de l’évêché de Nancy, de la congrégation de la Providence à Ribeauvillé ou même - une fois n’est pas coutume - auprès des protestants luthériens ou réformés.

Premier supérieur des Frères de la Doctrine Chrétienne

Comme les revenus de sa cure sont insuffisants, il ne peut plus accroître les capacités d'accueil de son entreprise pédagogique. Il envoie alors cinq de ses bons sujets à M. Mertian, supérieur des Sœurs de la Providence de Ribeauvillé. Ce dernier en est ravi, et il propose l'idée de grouper ces pieux jeunes gens, frais lettrés émoulus d'une école admirable, en association religieuse. Il donne une règle, dessine un habit religieux en août 1821 et suscite une approbation du gouvernement : voilà désormais les Frères de la Doctrine Chrétienne de Strasbourg. Dom Fréchard, consulté, applaudit.

Pris d'émulation en faveur du diocèse de Nancy, il réactive ses liens avec Nancy. Les religieux du diocèse de Nancy l’aident à fonder à son tour l’institut des frères de la doctrine chrétienne. Au moment de la fondation, il a déjà sept autres anciens élèves placés, dont quatre en Alsace, trois en Meurthe. Il lui reste dix jeunes à Colroy-la-Roche. Mais, il faut d'abord développer une activité plus proche du cœur du diocèse de Nancy[6].

En 1821, il achète le couvent désaffecté des Capucins de Vézelise et y installe en octobre un noviciat de frères. Le 17 juillet 1822, une ordonnance royale approuve la nouvelle congrégation qui poursuit son essor enseignant. En plus de la reconnaissance légale, Joseph Fréchard est nommé par Monseigneur d'Osmond, premier supérieur de son ordre.

Une brusque retraite

La brève révolution parisienne de l'été 1830 le surprend : une peur irraisonnée le saisit, écrit sa biographe Marie-Thérèse Fischer. Il décide par crainte de subir à nouveau la persécution de fermer l’établissement à Vézelise, il y demeure toutefois en retraite. Les frères Baillards déjà introduits dans l'entourage des frères de la doctrine occupent rapidement la place vacante. Ils prennent alors le contrôle de la congrégation et des écoles qu’elle dirige. S'écartant de la ligne du fondateur, les nouveaux dirigeants déplacent le siège à Sion-Vaudémont, lieu emblématique décrit plus tard en colline inspirée par l'écrivain catholique et chantre du patriotisme, Maurice Barrès.

Une période de gestion désastreuse corrélée à une semblable errance pédagogique s'ensuit. Quelques mauvais rapports de gouvernance parviennent à l'oreille de l'autorité ecclésiastique : Léopold Baillard est désavoué, puis révoqué par l’évêque de Nancy. La congrégation finit par se réinstaller en 1847 à côté de son père fondateur, grabataire qui n’y exerce d'ailleurs aucune responsabilité concrète depuis la Révolution de Juillet.

Le régime monarchique libéral de Juillet a provoqué le terme de l’apport de Dom Fréchard aux frères de la doctrine chrétienne. L’installation et les premières années de ce régime bourgeois sont impopulaires et n’effacent pas mécontentements et griefs accumulés précédemment. Il est fort vraisemblable que les soutiens monarchiques devaient s’évanouir. Mais pourquoi la lassitude l'a emporté ? Les archives bénédictines témoignent qu'entre 1833 et 1845, Joseph Fréchard s'emploie à fonder en vain une communauté bénédictine à Vézelize.

Un témoin des legs et de la dureté montagnardes

L’expression autrefois populaire dans l'arrondissement de Saint-Dié « Ne fais pas ton Dom Fréchard » est une répartie à un obstiné, buté sur une position à laquelle personne, y compris l’obstiné, n’a à gagner quoi que ce soit ! Il est paradoxal que Dom Fréchard n’ait laissé qu’un ténu souvenir qui semble droit venu d’une critique en chaire de prêtres apparemment hostiles au pédagogue : ah, ce Fréchard éternel troublion qui rognait sur leurs dignes prérogatives doctrinales[7].

Nul ne peut mettre en doute que Joseph Fréchard ait été un témoin des mutations de cette époque troublée et que celles-ci aient influencé son œuvre de pédagogue, pour autant qu’elle nous soit connue sans altération.

Au cours de ses missions pastorales, dont nous ne savons hélas pratiquement rien, il a redécouvert la vie rude, et partagé momentanément peines et souffrances des plus démunis qui l’accueillent comme un roulier en transit qui donne simplement son feu au propriétaire et va dormir sur la paille après la soupe. Cette plongée dans les bas-fonds de la société paysanne, le côtoiement d’une misère accrue par les aléas du moment a un effet à long terme : celui qui ne voulait être qu’un heureux homme d’études devient de plus en plus autoritaire et intransigeant, une fois dépassé, incorporé le profond désarroi spirituel.

Intervenant aux confins des zones dialectales romanes (ancien français) et germanique (alémanique alsacien du bas du Val de Villé ou de Bruche), parmi des populations qui n’avaient encore souvent aucun bagage linguistique pour s’exprimer et s’opposer aux abus de pouvoir de ceux qui souhaitent soi-disant gérer les affaires publiques avec équité et qui le faisait avec une rapacité que les religieux autrefois privilégiés avaient rarement mise en action. Enfant montagnard, il a réfléchi à l’instauration d'un lexique pratique pour mettre en correspondance français et patois.

Le jeune prêtre est d’abord un témoin de la vidange des caisses d’écoles. L’assèchement des crédits dès 1794, le laisser-faire éducatif et la libéralité favorable aux possédants, érigeant la propriété en domaine sacré, au profit des nouvelles élites bourgeoises, a entraîné la catastrophe à long terme après 1804 : une grande partie de la jeunesse ne sait plus ni lire ni écrire. Rares aussi les favorisés pris dans cette effondrement culturel qui possèdent des rudiments excellents de lecture et de savoir. Si après l’étonnement, innocent ou feint, en tout cas de bon ton à la fin du Consulat, une correction éducative s’impose sous l’Empire : c’est d’abord le lycée, lieu de préparation en premier lieu élaboré pour l’excellence militaire. La petite école est laissée à qui veut, aux religieux, aux autorités villageoises ou communales qui ont dû apprendre à tout faire.

La pédagogie des premiers frères de la doctrine répond-t-elle aux angoisses du témoin privilégié Fréchard ? Comment accroître une résistance à la peste révolutionnaire, faire que les communautés aujourd’hui encore prospères, demain démunies accordent une attention à l’éducation dès l’enfance, d’abord une éducation tournée vers l’extérieur, et comment ne pas laisser à l’abandon la petite enfance dans une société en mutation, en tout cas redevenue violente et meurtrière par des guerres incessantes et les abus dérégulés ?

Joseph Fréchard a été une figure autoritaire haïe, détestée par une fraction bourgeoise bien lotie après la Révolution. Le parti dévot a vanté l'énergie et la ténacité du père Fréchard. D'autres témoins peu enclins aux passions politiques ont préservé le souvenir d'un bonhomme paisible et sincère.

Héritage réfractaire du pédagogue Fréchard ?

Il n’en reste pas moins que le prêtre réfractaire, jeune et mobile, nommé dans un lieu à proximité des terres de l'ancienne principauté de Salm qu’il connaît par sa naissance et dépendant d’une autorité nancéienne efficace, n’a point trop subi violences et mutilations. Ces fréquents retours à Nancy ont épargné aux bons chrétiens du lieu des sanctions terribles, supérieures à celle qu’il aurait subies. Les habitants de Steige ont gardé souvenir de prêches mouvementés.

On pourrait multiplier les histoires de religieux qui n’ont pas été épargnés par une descente en enfer. Après avoir décidé de rester ou de revenir à la suite d'une émigration mal vécue, ils sont dès 1793 victimes de la tyrannie des lois républicaines et se réfugient de cachette en cachette de plus en plus précaires. Tel ce chanoine déodatien terré dans les profondeurs de la niche du chien aboyant lorsque les gendarmes passaient à une ferme de montagne des Hauts d’Anould. Tel le futur curé de Haguenau ayant vécu sept années de réclusion en un minuscule cabanon de jardinier haguenovien aux planches disjointes et qui se terrait dans une semblable cache près d'un canidé protecteur en présence de danger.

Il est enfin logique que ce moine bénédictin, dont l’ordre savant parmi d’autres encore actifs constitue les réserves de la chrétienté catholique d’alors, passe en première ligne pastorale. Dom Fréchard prêtre réfractaire incarne plus l’obéissance que la résistance. Il reste à retrouver dans le pédagogue le véritable résistant et réfractaire !

Notes et références

  1. Claude Muller, historien alsacien de la Révolution et du dix-huitième siècle, indique son décès à la date du 24 juillet 1849.
  2. Dom François Maillard est le dernier abbé de Moyenmoutier, portant la crosse à embout spiralé de 1771 à 1790. Il meurt le 2 février 1790 avant la dissolution des ordres monastiques de France.
  3. L'abbaye médianimonastérienne est close le 18 août 1791. Ses biens sont vendus et dispersés ultérieurement.
  4. Pour les révolutionnaires républicains, ce prêtre nommé Joseph qu'il recherche activement est la personnification du mal absolu : entouré de créatures séductrices, il ne cesse de corrompre les mœurs de la jeunesse, de dépouiller les adultes crédules et d'abuser les pauvres et les vieillards, instillant partout la superstition la plus éhontée. Pour un grand nombre de témoins montagnards sans engagement politique, le jeune homme au visage angélique aide ses proches, travaille sans distinction comme tout le monde, parle sans solennité et étudie avec assiduité : il incarne un vrai dévouement sacerdotal vis-à-vis des pauvres, des malades et des mourants.
  5. Dom Jean François Lombard est le dernier abbé de Senones, en charge de 1784 à 1793. Après mars 1793, il émigre puis se cache à Clefcy. Il tente à la fin du siècle de restaurer une vie monacale à l'église Saint-Jean-du-Mont, sur la commune de Le Saulcy, à 4 km de La Petite Raon. Il reste au hameau de Saint-Jean-du-Mont et, après le concordat, en devient simple curé de paroisse en 1803 et meurt en 1815.
  6. Son départ de Colroy-la-Roche est hâté par la refondation de l’évêché de Saint-Dié après 1821.
  7. Le mot doctrine est une formation savante, directement issue du latin doctrina, qui signifie l’enseignement, ce qui est enseigné. Tout comme propagande et plus récemment, publicité et communication, il a pris au vingtième siècle une connotation péjorative.

Références

  • Gérard et Marie-Thérèse Fischer, Notice « Dom Joseph Fréchard » in Les Vosgiens célèbres, Dictionnaire biographique illustré, Gérard Louis éditeur, 1990.
  • Claude Muller, « Dom Joseph Fréchard à Steige pendant la Révolution » in Annuaire de la Société d'Histoire du Val de Villé, année 1989, 210 pages, pp 111-113. ISSN 0399-2330
  • Lucien Vernier, Les dernières années de l'abbaye bénédictine de Moyenmoutier, Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, 1959, pp 52-93. En particulier, pp 82-83.

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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Joseph Fréchard de Wikipédia en français (auteurs)

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