Délire d'illusion des sosies de Capgras


Délire d'illusion des sosies de Capgras

Le délire d'illusion des sosies de Capgras (parfois appelé illusion des sosies ou délire d'illusion des sosies ou encore syndrome de Capgras) est un trouble psychiatrique dans lequel le patient, tout en étant parfaitement capable d'identifier la physionomie des visages, affirme envers et contre tout que les personnes de son entourage ont été remplacées par des sosies qui leur ressemblent parfaitement.

Ce syndrome délirant a été décrit par le psychiatre Joseph Capgras en 1923. Il appartient au groupe des psychoses chroniques non dissociatives qui surviennent chez l'adulte. Le délire consiste à méconnaître l'identité d'un familier alors que sa reconnaissance formelle paraît préservée. Par exemple le patient, se retrouvant face à un proche, déclare que ce dernier a été remplacé par quelqu'un qui lui ressemble, un sosie, un double ou un imposteur mais que ce n'est pas la personne qu'il connaît : « il lui ressemble mais ce n'est pas lui ». L'examen des détails (couleur de cheveux, yeux) le renforce dans son idée : ce n'est pas vraiment la bonne personne. Le patient vit très mal la proximité avec ces sosies qui n'ont pas d'individualité, pas de nom. Des réactions agressives sont possibles.

Sommaire

Le cas princep de J. Capgras (1923)

Avec son assistant, Jean Reboul-Lachaux, Joseph Capgras a décrit dans une étude appelée L’illusion des sosies dans un délire systématisé chronique[1] le cas de Mme M., âgée de 53 ans, qui affirmait que tous ses proches et elle-même avaient plusieurs sosies. Ce terme de "sosie" était utilisé par la patiente elle-même. « Son mari, M. C. a également disparu : un sosie a pris sa place; elle a voulu divorcer d'avec ce sosie ; elle a adressé une plainte et fait une demande de séparation au Palais. Son véritable mari a été assassiné et les "messieurs" qui viennent la voir sont des "sosies" de son mari ; elle en a compté au moins quatre-vingts... Convaincu que son mari a été assassiné, elle le repousse, le prenant pour un sosie....Médecins, infirmières, malades sont, par intervalles, métamorphosés en sosies plus ou moins nombreux. Bref partout Mme ... saisit la ressemblance et partout elle méconnait l'identité » (Capgras 1923).

"L'illusion des sosies" de Capgras deviendra sous l'impulsion de Lévy-Valensi le "syndrome de Capgras" en 1929.

Diagnostic

  • Les objets du délire

Les objets du délire sont les proches comme le conjoint, les parents, les enfants, « des personnes auxquelles le malade est lié par un sentiment affectif profond » (Capgras). La "sosification" peut aussi toucher toutes les personnes connues du patient. Le sosie de soi est plus rare.

Les sosies sont en général considérés comme des imposteurs malveillants.

Ce syndrome n'est pas une hallucination (une perception sans objet), puisque c'est en présence d'un proche que le patient dit voir son sosie. Et ce n'est pas non plus à proprement parler une illusion, c'est-à-dire une dysperception, mais bien une construction délirante[2].

La difficulté des patients Capgras pourrait se situer au niveau de la reconnaissance visuelle puisque pour un certains nombre d'entre-eux, leurs proches étaient des imposteurs uniquement quand il les regardait en face mais pas quand il leur téléphonait[3].

  • Comorbidités

Le syndrome de Capgras a été souvent lié à des atteintes organiques (un quart à un tiers des cas). Les explorations fonctionnelles mettent en évidence une atteinte lésionnelle préférentielle de la région temporo-pariétale, surtout de l'hémisphère droit (pour les droitiers).

Le principal diagnostique psychiatrique associé au syndrome de Capgras est celui de schizophrénie (54%). Les troubles de l'humeur (dépression, manie, trouble bipolaire) est moins fréquemment associé. Puis viennent les troubles schizoaffectifs.

Il existe aussi des cas de Capgras isolé (Henriet et als[2] 2008). Mme G. est une patiente de 59 ans, adressée pour des idées délirantes à thème de persécution et de faux-semblant (F22 dans le DSM-IV). Elle soutient que son mari et sa fille ont été remplacés par des doubles malfaisants. Ce syndrome survient en dehors de tout contexte organique retrouvé.

L'incapacité à la reconnaissance affective des visages peut donc être imputable à :
- des lésions organiques (accident vasculaire cérébral, démence)
- des désordres fonctionnels (troubles psychiques)
- un trouble fonctionnel isolé, dans le cas de Mme G[2].

Les modèles explicatifs

  • Modèle neuropsychologique à deux voies
Modèle à deux voies

Dans les années 1990, Ellis et Young[4] ont proposé un modèle de reconnaissance des visages suivant deux voies parallèles :

  1. une voie accédant consciemment aux informations sémantiques sur l'identité de la personne
  2. une voie affective et inconsciente, donnant une réponse affective à des stimulus familiers mis en évidence par une activation du système nerveux autonome (augmentation du rythme cardiaque, sudation, mydriase).

Ces deux voies sont ensuite réunies dans un module d'intégration.

Les patients prosopagnosique, incapables de reconnaître les visages familiers, manifesteraient une atteinte spécifique de la voie 1 explicite, les Capgras une atteinte de la voie 2 affective et implicite, en miroir de la prosopagnosie. Les prosopagnosiques manifestent une réaction du système nerveux autonome (par une sudation) en présence de visages de proches, alors que les patients Capgras n'en manifestent aucune (même conductance cutanée que pour les personnes inconnues). Une autre différence est que les patients Capgras refusent d'admettre leur erreur d'identification même en face de preuves convainquantes alors que les prosopagnosiques sont tout à fait convaincus de leur déficit.

En d'autres termes, ce syndrome serait lié à une dissociation dans la perception des visages entre la reconnaissance des caractéristiques affectives et celles des traits physionomiques. En effet, ces patients ne sont pas du tout prosopagnosiques : ils reconnaissent parfaitement les traits des visages mais leur cerveau serait incapable d'accéder à l'information affective associée au visage d'un proche. N'éprouvant pas d'émotion ni de sensation de familiarité, ils interpréteraient leur sensation de façon délirante comme une situation où un sosie a remplacé leur être cher.

Le délire de faux-semblant n'intervient qu'en tant qu'élaboration à visée explicative pour le sujet. Le patient reconnaît bien physiquement le visage de son proche mais il ne ressent aucun lien affectif avec lui. Il doit, pour se sortir de cette contradiction, recourir à une élaboration délirante secondaire. Henriet et als proposent la séquence suivante : « le patient présenterait en premier lieu un trouble fonctionnel de la reconnaissance affective des visages physiquement reconnus puis, dans un second temps, il rationaliserait cette perception inquiétante en développant, tant que perdurerait le dysfonctionnement, un délire d'interprétation des sosies aboutissant au "syndrome de Capgras" »

  • Modèles de perturbation des communications neuronales
Face inféro-interne du cerveau : Voie 1 dorsale du "comment", voie 2 ventrale du "quoi", voie 3 émotionnelle du "et alors"

Pour Hirstein et Ramachandra[5] (1997) la cause principale du syndrome de Capgras vient de la défaillance de la communication entre le centre de reconnaissance visuelle du lobe temporal inférieur et le complexe limbique et en particulier l'amygdale. Cette perturbation de la communication conduit à un dysfonctionnement de la mémoire épisodique. Quand le patient Capgras rencontre une personne familière, au lieu de compléter l'information épisodique sur cette personne stockée dans un "fichier" dédié, il va ouvrir un nouveau "fichier" comme si c'était une personne inconnue.

Dans un ouvrage publié en 2011, Ramachandra [6] reprend son schéma de connexions mais sans faire intervenir la mémoire épisodique. Il rajoute à la voie du "quoi" qui va de l'aire visuelle V1 au gyrus temporal, la voie qu'il nomme du "et alors?" qui part du « gyrus fusiforme pour traverser une zone dans le lobe temporal appelée sillon temporal supérieur (STS) puis rejoint directement l'amygdale ». La voie du "quoi" est liée à la reconnaissance des objets et à leur signification, celle du "et alors" concerne les réponses émotionnelles suscitées par les stimuli biologiquement importants comme les yeux, la nourriture, les expressions faciales et les mouvements. David, le patient Capgras étudié par Ramachandra, a été victime d'un accident de voiture qui, à son avis, a partiellement endommagé les fibres de la voie du "et alors" qui relie son gyrus fusiforme, en partie via le STS, à son amygdale, laissant cependant ces deux structures, ainsi que la voie du "quoi", parfaitement intactes. « Le lien entre perception et émotion a été entamé, de sorte que le visage de sa mère ne lui évoque pas les sentiments chaleureux attendus. Autrement dit, la reconnaissance fonctionne mais sans le choc émotionnel. Peut-être que le seul moyen que le cerveau de David ait trouvé pour résoudre ce dilemme est de conclure que cette mère pour qui il ne ressent rien n'est qu'un imposteur ».

L'étude d'un patient présentant des hallucinations visuelles et des troubles de l'identification dans le cadre d'un syndrome de Capgras ont amené Antérion et als[7](2008) a s'interroger sur le rôle des jugements de familarité dans le syndrome. Le patient un ancien artisan, de 70 ans, lors d'un séjour à l'hôpital, prit plusieurs femmes devant lui pour sa femme bien qu'elles ne lui ressemblaient pas (syndrome de Fregoli). Plus tard, il développa un syndrome de Capgras : sa femme était une imposteuse. Cependant quelque chose de spécial le caractérisait : « sa femme a rapporté que son mari avait de fréquents rapports sexuels avec l'imposteuse. Son mari demandait au "double" de ne rien dire à sa femme quand elle rentrerait... Plus que tout, il était très gentil avec elle et s'attardait sur des préliminaires contrairement à ses habitudes. Elle avait donc le sentiment qu'il l'aimait comme un homme aime sa maitresse. ». Ce phénomène de perte de familiarité concernant non seulement le visage, mais également tous les aspects de la vie intime suggère une dysconnexion entre les voies visuelles ventrales d'identification des visages et le système limbique impliqué dans le souvenir de leur contenu émotionnel et de leur association à des épisodes antérieurs de la vie. Plusieurs études d'imagerie ont montré que le cortex cingulaire postérieur (dont le retrosplenial) était impliqué dans le jugement de familiarité. Il est donc possible qu'une dysconnexion entre l'amygdale et le cortex retrosplenial puisse expliquer en partie les symptômes.

Voir aussi

Notes

Références

  1. Capgras J, Reboul-Lachaux J, « L’illusion des sosies dans un délire systématisé chronique », dans Bull Soc Clin Med Ment, vol. 11, 1923, p. 6-16 [texte intégral] 
  2. a, b et c K. Henriet, S. Haouzir, M. Petit, « L’illusion des sosies de Capgras : une interprétation délirante d’un trouble spécifique de la reconnaissance affective des visages. Revue de la littérature et proposition d’un modéle séquentiel », dans Annales Médico Psychologiques, vol. 166, 2008 
  3. C. Thomas Antérion, P. Convers, S. Desmales, C. Borg, B. Laurent, « An odd manifestation of the Capgras syndrome: Loss of familiarity even with the sexual partner », dans Neurophysiologie Clinique/Clinical Neurophysiology, vol. 38, 2008, p. 177-188 
  4. Ellis HD, Young AW., « Accounting for delusional misidentifications. », dans Br J Psychiatry, vol. 157, 1990 
  5. WILLIAM HIRSTEIN and V. S. RAMACHANDRAN, « Capgras syndrome: a novel probe for understanding the neural representation of the identity and familiarity of persons », dans Proc. R. Soc. Lond. B, vol. 264, 1997 
  6. Vilayanur Ramachandra, Le cerveau fait de l'esprit - Enquête sur les neurones miroirs, Dunod, 2011, 400 p. 
  7. Thomas Antérion C, Convers P, Desmales S, Borg C, Laurent B., « An odd manifestation of the Capgras syndrome: loss of familiarity even with the sexual partner. », dans Neurophysiol Clin., vol. 38, no 3, 2008, p. 177-82 

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